HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

TROISIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'AVÈNEMENT DE PÉPIN-LE-BREF JUSQU'AU COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES (752-1074)

 

CHAPITRE XXXII. — HISTOIRE DE L'ANGLETERRE, DEPUIS LA MORT D'ÉDOUARD-LE-CONFESSEUR JUSQU'AU PREMIER VOYAGE DE GUILLAUME EN NORMANDIE (1066-1067).

 

 

Harold est reconnu roi par la nation. — Ses premiers actes. — Protestation de Guillaume de Normandie. — Réponse d'Harold. — Impuissantes tentatives de Tostig. — Bulle pontificale. — Assemblée de Lillebonne. — Philippe Ier refuse de seconder l'expédition. — Mort de Conan, duc de Bretagne. — La flotte retardée par des vents contraires met enfin à la voile. — Bataille de Standfort. — Mémorable journée d'Hastings. — Élection d'Edgard. — Guillaume est proclamé roi d'Angleterre. Soumission d'Edwin et de Morkar. — Spoliations violentes. — Enquêtes odieuses. — Guillaume partage l'Angleterre à ses compagnons. — Il va jouir de son triomphe en Normandie et mettre en sûreté ses trésors.

 

Édouard sur son lit de mort, avait eu le courage de déclarer aux principaux seigneurs, qui le consultaient sur le choix de son successeur, que personne n'était plus digne du trône qu'Harold, fils de Godwin. A l'heure suprême, toutes ses irrésolutions avaient cessé. Les droits de sa propre famille à la couronne, il les avait sacrifiés sans hésiter à la tranquillité du royaume. Edgard, élevé dans un pays étranger, et parlant à peine la langue saxonne, n'était pas un concurrent redoutable pour l'habile, le généreux et brave fils de Godwin. Harold fut donc élu sans opposition le lendemain même des funérailles d'Édouard et sacré par l'archevêque Stigand, que la cour de Rome regardait comme un usurpateur[1].

Le successeur d'Édouard signala le commencement de son règne par la sagesse, la vigueur et l'activité de don administration. Ce ne fut point sans peine qu'il triompha du découragement qui avait saisi tous les esprits et qu'avait rendu plus grand encore l'apparition d'une comète. Cependant l'agitation et l'effroi se calmèrent, et le peuple, rendu à ses usages nationaux abandonnés sous le dernier règne, prit confiance en sou nouveau monarque.

Lorsque Guillaume reçut la nouvelle de la mort d'Édouard et de l'élévation d'Harold, il se livra à une grande colère, accusant le fils de Godwin d'avoir menti à la foi jurée. Bientôt un messager normand vint reprocher au prince anglais d'avoir violé sa parole, et le sommer de rendre la couronne à Guillaume et de tenir ses engagements. « Le serment que j'ai fait, répondit Harold, m'a été arraché par la force et ne saurait être obligatoire. La royauté qui m'a été déférée par les suffrages unanimes de la nation n'est pas à moi ; je ne puis m'en dessaisir sans l'aveu du pays. Je n'épouserai pas une femme étrangère contre la volonté nationale. Quant à ma sœur, elle est morte dans l'année ; Guillaume veut-il que je lui envoie son corps ? » Cette réponse devait être un signal de guerre. Cependant le duc de Normandie répliqua avec une grande modération, demandant, comme seule satisfaction, qu'Harold prit pour femme la jeune fille qu'il avait juré d'épouser : le prince anglais refusa, et s'unit à une femme saxonne, Édithe, sœur d'Edwin et de Morkar, ducs de Mercie et de Northumbrie. Dès ce moment la guerre était inévitable.

Sur ces entrefaites, arriva à la cour de Normandie un des frères d'Harold, Tostig, que nous avons vu dépouillé de son gouvernement et réfugié auprès du comte de Flandre, son beau-père. Il offrit au duc son concours et le crédit dont il se vantait de jouir en Angleterre, contre un frère dénaturé et un hôte parjure. Le prudent Guillaume se contenta de lui donner quelques vaisseaux avec lesquels le prince saxon alla solliciter les secours de son parent Swen, roi de Danemark. Repoussé par de dures paroles, il fut plus heureux en Norvège. Le fils de Sigurd, Harold, ce pirate intrépide, dont le vaisseau noir était l'effroi des laboureurs, et qui était arrivé au trône par son courage, jura de servir Tostig, et de se mettre en mer le plus tôt qu'il lui serait possible. L'impatient Tostig, sans attendre le secours qui lui était promis, vint aborder sur les côtes septentrionales de l'Angleterre, à la tête d'une troupe d'aventuriers que son nom et ses promesses avaient attachés à sa fortune ; mais sa flotte, poursuivie par Morkar et Edwin, se réfugia à grand'peine sur les côtes de l'Écosse.

Cependant Guillaume faisait ses préparatifs de guerre ; mais, avant de s'engager dans une entreprise si grande et si périlleuse, il voulut pouvoir compter sur l'appui de la cour de home, dont les armes normandes avaient étendu et affermi la domination en Italie. Le fameux Hildebrand gouvernait alors le consistoire de Saint-Jean-de-Latran et régnait sous le nom d'Alexandre II qu'il avait élevé au pontificat, comme il avait régné sous celui de Nicolas II, son bienfaiteur. Rêvant déjà, dans son vaste et infatigable génie, la conquête du monde chrétien au profit du Saint-Siège, encouragé d'ailleurs par l'accroissement de la puissance temporelle de la papauté, il saisit avec empressement l'occasion d'étendre la suzeraineté de l'Église romaine sur la Grande-Bretagne et d'y rétablir à tout jamais le denier de Saint-Pierre. Une bulle pontificale excommunia Harold et ses adhérents. Le fils de Godwin y fut traité de parjure et d'usurpateur. Alexandre envoya au duc de Normandie une bannière bénite, et une bague renfermant un cheveu de Saint-Pierre. L'influence générale des idées superstitieuses de l'époque, qui, sur le continent, avait soulevé tous les esprits contre le violateur des choses saintes, prêta une nouvelle autorité à la bulle du pape.

Mais Guillaume eût à vaincre une difficulté inattendue. Les États de Normandie étaient réunis à Lillebonne. Lorsque Guillaume, fils d'Osbert, demanda au nom du duc, qui venait de se retirer, afin de ne point gêner la liberté de la délibération, l'argent nécessaire à l'exécution d'une entreprise si profitable et si glorieuse pour le pays, il essuya un refus formel. « Ne lui payons-nous pas ses rentes, et cela ne suffit-il pas ? s'écrièrent plusieurs membres de l'assemblée. Qu'il ait affaire chez lui et non par-delà les mers, et nous remplirons notre devoir ! Si nous consentions aujourd'hui à lui fournir des aides pour conquérir un pays étranger, il en ferait un droit qu'il maintiendrait sur nous et sur nos enfants[2]. » Guillaume dissimula son ressentiment, et persuadé qu'il n'obtiendrait rien des États réunis, il s'adressa séparément aux membres les plus influents de l'assemblée et les gagna par ses promesses. Personne n'osa résister isolément et ils accordèrent tout ce que le duc demandait. Les autres imitèrent malgré eux cet exemple, et s'engagèrent à aider le prince dans son expédition, stipulant toutefois que ces dons gratuits seraient sans conséquence pour l'avenir.

Dès que Guillaume publia son ban de guerre il vit accourir sous ses drapeaux une foule d'aventuriers Manceaux, Angevins, Bretons, Français, Flamands, Italiens, Allemands ; tous furent accueillis avec bienveillance. Aux chefs de guerre et aux chevaliers, il promettait des villes, des domaines, de riches héritières saxonnes ; aux simples sergents d'armes, de l'argent et une part dans le butin. « Il alla, dit une chronique, jusqu'à vendre d'avance à un certain Rémi de Fécamp, un évêché pour un vaisseau et vingt hommes d'armes. »

Pendant que les préparatifs de l'expédition se poursuivaient avec une merveilleuse activité, Guillaume se rendit à la cour de Philippe, roi de France, pour lui demander aide et assistance. « Vous êtes mon suzerain, lui dit-il, si vous m'aidez et que Dieu m'accorde la conquête de l'Angleterre, je jure de vous en faire hommage comme si elle me venait de vous[3]. » Philippe était mineur ; il consulta son conseil qui refusa tout secours. Mais le comte de Flandre, son beau-frère, sans embrasser ouvertement sa cause, favorisa secrètement ses levées. Quant à l'empereur Henri IV, non content d'engager ses vassaux à s'enrôler sous les drapeaux de Guillaume, il prit sous sa protection le duché de Normandie pendant l'absence de son souverain.

Conan, duc de Bretagne, ennemi personnel de Guillaume, qu'il regardait comme un usurpateur, le voyant sur le point de s'engager dans une entreprise périlleuse, lui fit porter le message suivant : « J'apprends que tu es prêt à passer la mer afin de conquérir le royaume d'Angleterre. Or, le duc Robert, dont tu feins de te croire le fils, partant pour Jérusalem, remit tout son héritage au comte Alain, mon père, qui était son cousin ; mais toi et tes complices, vous avez empoisonné mon père ; tu t'es approprié sa seigneurie, et tu l'as retenue jusqu'à ce jour, contre toute justice, attendu que tu es un bâtard. Rends-moi donc le duché de Normandie qui m'appartient, ou je te ferai la guerre à outrance avec tout ce que j'ai de forces[4]. » Guillaume, craignant une diversion qui pouvait faire échouer ses projets, gagna, dit-on, à prix d'argent, le Chamberlain du prince breton qui mourut empoisonné. Eudes, son fils, héritier des états, mais non de la haine de son père contre le duc de Normandie, fit taire la vieille rivalité qui divisait les Normands et les Bretons ; fi se lia avec Guillaume et lui envoya ses deux fils Brian et Atlan, suivis d'un grand nombre de braves chevaliers.

Le rendez-vous général fut assigné à l'embouchure de la Dive, petite rivière qui se jette dans la mer entre la Seine et l'Orne. Il s'y trouva trois mille bâtiments grands et petits et soixante mille hommes, soldats ou matelots. On comptait parmi les plus célèbres guerriers : Eustache, comte de Boulogne, Aimery de Thouars, Hugues d'Estaples, Guillaume d'Évreux, Geoffroy de Rotrou, Roger de Beaumont, Guillaume de \Varenne, Roger de Montgoméry, Hugues de Grantmesnil, Charles Martel et Geoffroy Giffard. Guillaume était impatient de mettre à la voile ; mais des vents contraires le retinrent dans le port pendant plus d'un mois. Poussé par une brise du sud jusqu'à Saint-Valery, il fut obligé de débarquer ses troupes déjà fatiguées et découragées par le commencement d'une expédition que le ciel semblait condamner. Une partie de la flotte, ayant osé sortir, avait été brisée contre les côtes, et une foule de cadavres jetés sur le rivage. Guillaume, effrayé de la mauvaise disposition des esprits qui menaçait de gagner toute l'armée, était au désespoir ; mais les reliques de saint Valery, portées à travers le camp en procession solennelle, rendirent les vents favorables ; l'armée joyeuse et pleine de confiance s'embarqua à la hâte, et la flotte normande cingla vers l'Angleterre.

Pendant que les vaisseaux normands étaient encore retenus dans le port de Saint-Valery, Harold, roi de Norvège, fidèle à sa parole, était venu rejoindre Tostig sur la côte orientale de l'Écosse à la tête de trois cents vaisseaux. Les deux escadres réunies prirent et pillèrent la ville maritime de Scarborough, remontèrent l'Humber, entrèrent dans l'Ouse, et marchèrent sur York, capitale de l'ancien gouvernement de Tostig (août 1066). Les deux grands chefs Morkar et Edwin essayèrent vainement d'arrêter les étrangers. Vaincus, puis assiégés dans York, ils furent contraints de capituler ; mais au moment de livrer la place, ils apprirent qu'Harold, instruit de leur désastre, arrivait à grandes journées à la tête de ses plus vaillants soldats, et ils fermèrent leurs portes. Le prince anglais atteignit l'ennemi à Standfort. Quelques moments avant l'action, il tenta de ramener son frère en lui faisant offrir son pardon et ses anciens honneurs. « Si j'accepte, que réserve ton maitre au noble fils de Sigurd ? » demanda Tostig au messager. « Sept pieds de terre ou un peu plus, répliqua le hérault[5]. — Dis à mon frère, reprit Tostig, qu'un lâche seul peut abandonner son allié, qu'un parjure seul peut manquer à sa foi. » L'action qui s'engagea sur-le-champ fut sanglante et la victoire longtemps disputée. Le fils de Sigurd tomba mortellement blessé au premier choc. Harold offrit alors quartier à Tostig et aux Norvégiens ; tous refusèrent et aimèrent mieux périr que de se rendre. Le prince anglais usa généreusement de la victoire. Olaf, fils du malheureux roi de Norvège, fut renvoyé sans rançon avec vingt vaisseaux ; mais tandis que Harold se réjouissait de sa victoire, Guillaume abordait sans résistance à Pevensey sur la côte du Sussex (28 septembre 1066)[6]. En mettant le pied sur le rivage, Guillaume trébucha et tomba sur la face. « C'est un mauvais signe » s'écrièrent les soldats. « Dieu nous garde ! — Pourquoi cela, répliqua Guillaume en se relevant ; je viens de prendre possession de cette terre qui est à moi, qui est à vous (tout est vostre quanque y a). » Cette vive et ingénieuse répartie fit succéder la confiance à la crainte, et l'armée ne doutant plus du succès de l'expédition vint camper près de la ville d'Hastings.

A cette nouvelle inattendue, Harold, malgré une blessure qu'il avait reçue dans le dernier combat, descendit précipitamment vers le sud sans attendre les milices qui à sa voix accouraient de toutes parts, et arriva à Senlac, à huit milles d'Hastings (un myriam.) avec une armée quatre fois moins nombreuse que celle de son ennemi ; mais n'écoutant que son courage il résolut de combattre sans délai et de purger le sol d'Angleterre de ces nouveaux étrangers. Il envoya alors des éclaireurs chargés d'observer le nombre et les forces des ennemis. Ils furent saisis dans le camp de Guillaume, qui leur fit parcourir son armée pour qu'ils l'examinassent à loisir, les régala somptueusement et les renvoya sains et saufs à leur maitre. A leur retour, Harold leur demanda quelles nouvelles ils rapportaient. Ceux-ci parlèrent longuement de la noble confiance de Guillaume, puis affirmèrent sérieusement que les soldats de cette armée leur avaient paru des prêtres, parce qu'ils avaient toute la face et les deux lèvres rasées. Harold sourit de la naïveté de ce récit. « Ce ne sont pas des prêtres, dit-il, mais de braves gens de guerre, invincibles dans les batailles. » A ces mots, son frère Gurth, vaillant et sage malgré sa jeunesse, l'interrompit en lui disant : « Puisque tu vantes toi-même le courage des Normands, n'est-ce pas témérité de t'engager dans un combat, où tu n'as pour toi ni la valeur des troupes, ni le bon droit ? Car tu ne peux nier que, soit de gré, soit de force, tu n'aies fait un serment au duc Guillaume. Aussi tu agiras sagement si tu évites, dans des circonstances si périlleuses, de te hasarder à la fuite ou à la mort, avec un parjure contre toi. Pour nous qui n'avons rien juré, la guerre est de toute justice : car nous défendons notre pays. Laisse-nous donc combattre seuls. Si nous plions, tu pourras réparer notre défaite, et nous venger si nous mourons. » Mais le téméraire Harold ne put écouter tranquillement cet avis. « Ce serait une honte, disait-il, ce serait l'opprobre de ma vie passée que de montrer le dos à un ennemi quel qu'il soit[7]. »

Sur ces entrefaites arriva au camp d'Harold un moine du nom de Hugues Maigrot, chargé par Guillaume de sommer le prince anglais de faire une des trois choses suivantes : ou d'accomplir son serment en remettant la couronne au duc de Normandie ; ou de soumettre le différend à l'arbitrage du pape ; ou enfin de décider la question par un combat singulier. « Dieu seul jugera entre Guillaume et moi, » répondit brusquement Harold, au messager qu'il renvoya avec colère.

« Alors, » dit Matthieu Paris, dont nous reproduisons malgré sa longueur le récit simple et animé, « on se disposa à la bataille des deux côtés. Les Anglais avaient passé toute la nuit à chanter et à boire. Encore ivres le matin, ils marchèrent cependant à l'ennemi sans hésiter ; tous, à pied, armés de leur hache à deux tranchants, défendus par un rempart de boucliers, serrés les uns contre les autres, ils formaient un mur impénétrable. Dans cette journée, cet ordre de bataille les aurait sauvés si les Normands, selon leur coutume, n'avaient par une fuite simulée disjoint ces masses compactes. Le roi Harold, aussi à pied, se tenait avec ses frères auprès de son étendard, afin que dans ce péril commun et égal pour tous, personne ne pût penser à fuir. Au contraire les Normands avaient consacré toute la nuit à se confesser de leurs fautes : le matin, ils s'étaient fortifiés en recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils attendirent de pied ferme le choc des ennemis. Guillaume avait armé d'arcs et de traits le premier corps de bataille composé de fantassins ; les cavaliers venaient après, disposés en ailes séparées. Le duc, avec un visage serein, s'écria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa cause comme la plus juste. Comme il demandait ses armes, ses serviteurs, dans leur empressement, lui mirent sa cuirasse de travers, il la replaça en riant : « Ainsi, dit-il, votre valeur redressera mon duché en royaume. » Puis il entonna la chanson de Roland pour enflammer les cœurs des guerriers, et la mêlée commença aux cris de : Dieu aide ! On se battait avec acharnement, nul ne cédait des deux côtés, et la journée s'avançait. Guillaume s'en aperçut, et fit signe aux siens de lâcher pied par une fuite simulée. A la vue de cette feinte déroute, les Anglais rompirent leurs rangs ; ils crurent qu'ils égorgeraient aisément ces fuyards, et coururent à leur perte. Les Normands firent volte-face, chargèrent les Anglais et les mirent en fuite à leur tour. Mais ceux-ci réussissent à s'emparer d'une hauteur ; et tandis que les Normands accablés de chaleur gravissent opiniâtrement la colline, ils les rejettent dans le terrain creux, leur relancent sans se fatiguer, leurs propres traits, les accablent de pierres, et en font un grand carnage. Un retranchement, poste favorable et vivement souhaité, est emporté par les Anglais ; et là, ils massacrent tant de Normands, que le fossé, comblé par les cadavres, était de niveau avec la plaine. La victoire hésita à se décider pour l'un ou l'autre parti, tant que vécut Harold. Celui-ci, non content d'animer les siens, faisait bravement l'office de chevalier ; il frappait les ennemis qui venaient à sa portée ; nul ne l'approchait impunément : fantassin ou cavalier il l'abattait d'un seul coup. Quant à Guillaume, il encourageait ses soldats par ses cris, courait au premier rang, et ne cessait de se jeter au plus épais de la mêlée. Dans cette journée, pendant qu'il se portait partout, furieux et les dents serrées, il eut trois chevaux tués sous lui. Ceux qui veillaient sur sa personne avaient beau l'engager tout bas à se ménager : son courage magnanime fut infatigable, jusqu'à ce qu'Harold, percé à la tête d'un coup de flèche, eût succombé et eût livré par sa mort la victoire aux Normands. Il gisait étendu à terre, quand un Normand lui mutila la cuisse avec son épée ; acte de lâcheté pour lequel Guillaume nota cet homme d'infamie, et le dégrada du rang de chevalier. La déroute des Anglais dura jusqu'à la nuit. La nuit venue, les Normands, comme nous l'avons montré, purent se dire complètement vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la main de Dieu protégea le duc Guillaume ; exposé ce jour-là à tant de périls, il ne perdit pas une goutte de sang. Après cet heureux succès, Guillaume eut soin de faire ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis de rendre aux leurs les mêmes devoirs, sans être inquiétés. La mère d'Harold ayant redemandé le corps de son fils, il le rendit sans rançon, quoiqu'elle lui eût fait offrir une forte somme. Le cadavre fut enseveli dans l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur ses propres biens, en l'honneur de la Sainte-Croix, et où il avait établi des chanoines séculiers. » Telle fut cette mémorable bataille qui décida du sort de l'Angleterre[8] (14 octobre 1066). Après avoir donné quelque repos à ses troupes, Guillaume se disposa à poursuivre ses succès contre des ennemis divisés et consternés.

Dès qu'il eut reçu de Normandie quelques troupes fraîches, Guillaume, sans laisser, aux vaincus le temps de se reconnaître, s'avança du nord au sud ; mettant tout à feu et à sang, il prit et incendia Romney et Douvres, puis abandonnant la côte, il marcha sur la capitale du royaume. Pendant ce temps, les Anglais, revenus du premier moment d'épouvante et de consternation, essayaient d'organiser quelques moyens de défense, contre l'ennemi commun. Avant tout, il fallait un chef suprême. Edwin et Morkar, qui s'étaient réfugiés à Londres avec les débris de leur armée, avaient d'abord pris la direction des affaires. Tous les hommes du nord voulaient que l'on appelât au trône l'un de ces deux guerriers ; mais les provinces du sud et les bourgeois de Londres protestaient hautement contre ce qu'ils appelaient une usurpation et demandaient qu'on choisît le successeur d'Harold, dans la famille d'Édouard. Les archevêques Stigand et Eldred se mirent à la tête de ce parti nombreux et puissant, obtinrent la majorité dans le grand conseil national, et le faible neveu d'Édouard, l'Etheling[9] Edgard fut proclamé roi d'Angleterre. Presque tous les autres membres du clergé anglais, attachés depuis longtemps à la cause normande, voulaient qu'on se soumît au conquérant, qui tenait son pouvoir non-seulement de son épée, mais encore d'une bulle pontificale. Edwin et Morkar, qui seuls pouvaient balancer la fortune de Guillaume, s'éloignèrent mécontents et remontèrent vers le nord avec leurs fidèles soldats.

Cependant l'armée victorieuse s'avançait, brûlant les villes, ravageant les campagnes, massacrant la population. La défaite d'un corps de Saxons dispersés par cinq cents cavaliers Normands, jeta l'effroi dans la ville. Bientôt la grande cité saxonne, cernée de toutes parts, n'eut d'espoir que dans la clémence du vainqueur. Le primat Stigand, les plus nobles seigneurs, et Edgard lui-même se rendirent au camp de Guillaume, pour faire leur soumission et lui offrir la couronne d'Angleterre. Le duc les reçut avec bonté, demanda quelque délai pour prendre une décision et les congédia en leur promettant sûreté et protection pour tous. Toutefois, il n'entra dans Londres qu'après avoir fait bâtir une forteresse, qu'il devait habiter. « L'an du Seigneur 1067, dit la Grande Chronique, le duc de Normandie Guillaume entra à Londres au milieu de l'enthousiasme du clergé et du peuple, et des acclamations de la foule qui le saluait roi. Il fut couronné le jour de la Nativité de Notre Seigneur, par Eldred, archevêque d'York ; car il ne voulut pas être consacré par l'archevêque de Cantorbéry, Stigand, qui ne tenait pas légitimement cette haute dignité ; puis les seigneurs lui prêtèrent hommage, lui jurèrent fidélité, et après avoir reçu des otages, il se vit bien assuré sur son trône, et redouté de tous ceux qui avaient eu des prétentions au souverain pouvoir[10]. »

Roi en vertu d'un prétendu testament d'Édouard ou d'une élection irrégulière de la nation, et de fait par le droit de conquête, Guillaume hésitait entre les titres qu'il devait prendre[11]. Il se sentait mal à l'aise dans cette grande cité saxonne remplie de tant d'hommes fiers et vaillants. Tandis qu'on élevait dans la ville de nouvelles forteresses, il se retira à sept milles de Londres, à Barking, où Edwin et Morkar, sentant l'impossibilité de prolonger la lutte vinrent lui prêter serment, sans mitrailler cependant dans leur soumission les provinces du Nord qui refusaient de reconnaître l'envahisseur. Alors Guillaume s'occupa du soin de partager sa conquête à ses avides compagnons. Il commença par frapper Londres d'un énorme tribut de guerre. Par ses ordres, des commissaires inventorièrent toutes les propriétés publiques et privées, dans tout le pays occupé par les garnisons normandes.

« On s'enquérait des noms de tous les Anglais morts en combattant, ou qui avaient survécu à la défaite, ou que des retards involontaires avaient empêchés de se rendre sous les drapeaux. Tous les biens de ces trois classes d'hommes, terres, revenus, meubles, étaient saisis : les enfants des premiers étaient déclarés déshérités à tout jamais ; les seconds étaient également dépossédés sans retour ; enfin, les hommes qui n'avaient point pris les armes, furent aussi dépouillés de tout pour avoir eu l'intention de les prendre. Mais, par une grâce spéciale, on leur laissa l'espoir qu'après de longues années d'obéissance et de dévouement à la puissance étrangère, non pas eux, mais leurs fils pourraient peut-être obtenir des nouveaux maîtres quelque portion de l'héritage paternel[12]. »

Guillaume prit d'abord pour sa part les trésors d'Harold qui étaient considérables. Il dépouilla les églises et les magasins de tout ce qu'ils avaient de plus précieux ; mais, pour rendre moins odieuse une spoliation violente, il envoya une partie de ces richesses au souverain pontife avec l'étendard d'Harold. Toutes les églises de France, où l'on avait prié et brute des cierges pour le succès de son entreprise, reçurent des preuves de sa reconnaissante libéralité. Il fit ensuite les parts de tous ceux qui l'avaient aidé à Hastings et, suivant ses promesses, il donna aux chefs de guerre et aux chevaliers des bourgades entières, d'immenses domaines, de riches héritières saxonnes ; aux simples sergents d'armes, des maisons, des terres ou de l'argent ; « si bien, dit un chroniqueur, que des bouviers et des varlets devinrent riches et gentilshommes. » Après avoir dépecé l'Angleterre comme une proie, le nouveau roi visita le pays conquis, élevant partout des citadelles et des châteaux forts, désarmant les villes et les campagnes, remplaçant les gouverneurs indigènes par des Normands, exigeant des serments de fidélité, que la crainte seule arrachait aux vaincus. Mais, avant d'entreprendre la conquête des provinces insoumises, Il voulut revoir son pays natal et mettre en sûreté ses immenses richesses. Il remit donc la régence du royaume pendant son absence à Eudes, son frère, et à Guillaume, fils d'Osbert. Puis il s'embarqua à Pevensey, emmenant avec lui comme otages et comme ornements de son triomphe, l'Etheling Edgard, l'archevêque Stigand, les deux frères Edwin et Morkar et plusieurs seigneurs de distinction. Il espérait que la nation anglaise, privée de ses chefs et sans cesse menacée par une armée victorieuse, se soumettrait enfin à l'inévitable loi de la conquête (1067).

 

 

 



[1] Robert de Jumièges chassé, ainsi que nous l'avons dit, de son archevêché de Cantorbéry, avait dénoncé à Rome, comme intrus et usurpateur, Stigand, que le vœu populaire lui avait donné pour successeur. Robert fut maintenu dans son titre d'archevêque de Cantorbéry, et Stigand déclaré usurpateur. Ce dernier, sentant la nécessité de se réconcilier avec Rome, négocia avec adresse, et obtint de Benoit X le Pallium qu'il avait demandé ; mais, au moment où le symbole de sa puissance épiscopale allait lui être envoyé, un nouveau pape fut nommé, et tous les actes de l'antipape Benoît furent annulés. Stigand se trouva donc une seconde fois en conflit avec l'autorité pontificale.

[2] Voyez la Chronique de Normandie, recueil des Historiens de la France, t. XIII, p. 226.

[3] Chronique de Normandie, page 227.

[4] GUILLELMI GEMETICENIS, Norm. Hist., lib. VII.

[5] Snorr's Heimskringla, t. III, p. 160.

[6] La flotte anglaise, qui croisait à la hauteur de Wight, chargée de surveiller les mouvements de l'ennemi, était rentrée dans ses ports, persuadée que Guillaume découragé avait ajourné son expédition.

[7] Grande Chron. de MATTHIEU PARIS, trad. de M. Huillard-Bréholles, t. Ier, p. 10.

[8] Guillaume fit ériger plus tard, sur le lieu du combat, une abbaye appelée en langue normande l'Abbaye de la Bataille. Sur un registre déposé dans les archives du monastère, furent inscrits les noms de ceux qui avaient combattu avec le conquérant, et auxquels il partagea l'Angleterre.

[9] Etheling était chez les Anglo-Saxons un titre de haute noblesse.

[10] La cérémonie du sacre fut marquée par un incident assez bizarre' et qui pouvait avoir des suites funestes. Au moment où les Anglais accueillaient par de bruyantes acclamations leur nouveau monarque, les cavaliers normands, qui occupaient les rues voisines de Westminster, prenant ce bruit confus pour un cri d'alarme, mirent le feu ana maisons, suivant les ordres qu'ils avaient reçus. Les assistants, effrayés à la vue des flammes, s'élancèrent tumultueusement hors de l'église. Le monarque rem presque seul avec le clergé ; la cérémonie s'acheva à la bâte et Guillaume s'empressa de faire cesser le désordre.

[11] On lit dans ses Manifestes deux formules différentes : Ego Willelmus rex hœreditario jure factus. — In ore gladii regnum adeptus non Anglorum.

[12] M. Aug. THIERRY, Histoire de la Conquête de l'Angleterre, t. II, page 22.