Harold est reconnu roi
par la nation. — Ses premiers actes. — Protestation de Guillaume de
Normandie. — Réponse d'Harold. — Impuissantes tentatives de Tostig. — Bulle
pontificale. — Assemblée de Lillebonne. — Philippe Ier refuse de seconder
l'expédition. — Mort de Conan, duc de Bretagne. — La flotte retardée par des
vents contraires met enfin à la voile. — Bataille de Standfort. — Mémorable
journée d'Hastings. — Élection d'Edgard. — Guillaume est proclamé roi
d'Angleterre. Soumission d'Edwin et de Morkar. — Spoliations violentes. —
Enquêtes odieuses. — Guillaume partage l'Angleterre à ses compagnons. — Il va
jouir de son triomphe en Normandie et mettre en sûreté ses trésors.
Édouard
sur son lit de mort, avait eu le courage de déclarer aux principaux
seigneurs, qui le consultaient sur le choix de son successeur, que personne
n'était plus digne du trône qu'Harold, fils de Godwin. A l'heure suprême,
toutes ses irrésolutions avaient cessé. Les droits de sa propre famille à la
couronne, il les avait sacrifiés sans hésiter à la tranquillité du royaume.
Edgard, élevé dans un pays étranger, et parlant à peine la langue saxonne,
n'était pas un concurrent redoutable pour l'habile, le généreux et brave fils
de Godwin. Harold fut donc élu sans opposition le lendemain même des
funérailles d'Édouard et sacré par l'archevêque Stigand, que la cour de Rome
regardait comme un usurpateur[1]. Le
successeur d'Édouard signala le commencement de son règne par la sagesse, la
vigueur et l'activité de don administration. Ce ne fut point sans peine qu'il
triompha du découragement qui avait saisi tous les esprits et qu'avait rendu
plus grand encore l'apparition d'une comète. Cependant l'agitation et
l'effroi se calmèrent, et le peuple, rendu à ses usages nationaux abandonnés
sous le dernier règne, prit confiance en sou nouveau monarque. Lorsque
Guillaume reçut la nouvelle de la mort d'Édouard et de l'élévation d'Harold,
il se livra à une grande colère, accusant le fils de Godwin d'avoir menti à
la foi jurée. Bientôt un messager normand vint reprocher au prince anglais
d'avoir violé sa parole, et le sommer de rendre la couronne à Guillaume et de
tenir ses engagements. « Le serment que j'ai fait, répondit Harold, m'a
été arraché par la force et ne saurait être obligatoire. La royauté qui m'a
été déférée par les suffrages unanimes de la nation n'est pas à moi ; je ne
puis m'en dessaisir sans l'aveu du pays. Je n'épouserai pas une femme
étrangère contre la volonté nationale. Quant à ma sœur, elle est morte dans
l'année ; Guillaume veut-il que je lui envoie son corps ? » Cette
réponse devait être un signal de guerre. Cependant le duc de Normandie
répliqua avec une grande modération, demandant, comme seule satisfaction,
qu'Harold prit pour femme la jeune fille qu'il avait juré d'épouser : le
prince anglais refusa, et s'unit à une femme saxonne, Édithe, sœur d'Edwin et
de Morkar, ducs de Mercie et de Northumbrie. Dès ce moment la guerre était
inévitable. Sur ces
entrefaites, arriva à la cour de Normandie un des frères d'Harold, Tostig,
que nous avons vu dépouillé de son gouvernement et réfugié auprès du comte de
Flandre, son beau-père. Il offrit au duc son concours et le crédit dont il se
vantait de jouir en Angleterre, contre un frère dénaturé et un hôte parjure.
Le prudent Guillaume se contenta de lui donner quelques vaisseaux avec
lesquels le prince saxon alla solliciter les secours de son parent Swen, roi
de Danemark. Repoussé par de dures paroles, il fut plus heureux en Norvège.
Le fils de Sigurd, Harold, ce pirate intrépide, dont le vaisseau noir était
l'effroi des laboureurs, et qui était arrivé au trône par son courage, jura
de servir Tostig, et de se mettre en mer le plus tôt qu'il lui serait possible.
L'impatient Tostig, sans attendre le secours qui lui était promis, vint
aborder sur les côtes septentrionales de l'Angleterre, à la tête d'une troupe
d'aventuriers que son nom et ses promesses avaient attachés à sa fortune ;
mais sa flotte, poursuivie par Morkar et Edwin, se réfugia à grand'peine sur
les côtes de l'Écosse. Cependant
Guillaume faisait ses préparatifs de guerre ; mais, avant de s'engager dans
une entreprise si grande et si périlleuse, il voulut pouvoir compter sur
l'appui de la cour de home, dont les armes normandes avaient étendu et
affermi la domination en Italie. Le fameux Hildebrand gouvernait alors le
consistoire de Saint-Jean-de-Latran et régnait sous le nom d'Alexandre II
qu'il avait élevé au pontificat, comme il avait régné sous celui de Nicolas
II, son bienfaiteur. Rêvant déjà, dans son vaste et infatigable génie, la
conquête du monde chrétien au profit du Saint-Siège, encouragé d'ailleurs par
l'accroissement de la puissance temporelle de la papauté, il saisit avec
empressement l'occasion d'étendre la suzeraineté de l'Église romaine sur la
Grande-Bretagne et d'y rétablir à tout jamais le denier de Saint-Pierre. Une
bulle pontificale excommunia Harold et ses adhérents. Le fils de Godwin y fut
traité de parjure et d'usurpateur. Alexandre envoya au duc de Normandie une
bannière bénite, et une bague renfermant un cheveu de Saint-Pierre.
L'influence générale des idées superstitieuses de l'époque, qui, sur le
continent, avait soulevé tous les esprits contre le violateur des choses
saintes, prêta une nouvelle autorité à la bulle du pape. Mais
Guillaume eût à vaincre une difficulté inattendue. Les États de Normandie
étaient réunis à Lillebonne. Lorsque Guillaume, fils d'Osbert, demanda au nom
du duc, qui venait de se retirer, afin de ne point gêner la liberté de la
délibération, l'argent nécessaire à l'exécution d'une entreprise si
profitable et si glorieuse pour le pays, il essuya un refus formel. « Ne
lui payons-nous pas ses rentes, et cela ne suffit-il pas ? s'écrièrent
plusieurs membres de l'assemblée. Qu'il ait affaire chez lui et non par-delà
les mers, et nous remplirons notre devoir ! Si nous consentions aujourd'hui à
lui fournir des aides pour conquérir un pays étranger, il en ferait un droit
qu'il maintiendrait sur nous et sur nos enfants[2]. » Guillaume dissimula son
ressentiment, et persuadé qu'il n'obtiendrait rien des États réunis, il
s'adressa séparément aux membres les plus influents de l'assemblée et les
gagna par ses promesses. Personne n'osa résister isolément et ils accordèrent
tout ce que le duc demandait. Les autres imitèrent malgré eux cet exemple, et
s'engagèrent à aider le prince dans son expédition, stipulant toutefois que
ces dons gratuits seraient sans conséquence pour l'avenir. Dès que
Guillaume publia son ban de guerre il vit accourir sous ses drapeaux une
foule d'aventuriers Manceaux, Angevins, Bretons, Français, Flamands,
Italiens, Allemands ; tous furent accueillis avec bienveillance. Aux chefs de
guerre et aux chevaliers, il promettait des villes, des domaines, de riches
héritières saxonnes ; aux simples sergents d'armes, de l'argent et une part
dans le butin. « Il alla, dit une chronique, jusqu'à vendre d'avance à
un certain Rémi de Fécamp, un évêché pour un vaisseau et vingt hommes
d'armes. » Pendant
que les préparatifs de l'expédition se poursuivaient avec une merveilleuse
activité, Guillaume se rendit à la cour de Philippe, roi de France, pour lui
demander aide et assistance. « Vous êtes mon suzerain, lui dit-il, si vous
m'aidez et que Dieu m'accorde la conquête de l'Angleterre, je jure de vous en
faire hommage comme si elle me venait de vous[3]. » Philippe était mineur ; il
consulta son conseil qui refusa tout secours. Mais le comte de Flandre, son
beau-frère, sans embrasser ouvertement sa cause, favorisa secrètement ses
levées. Quant à l'empereur Henri IV, non content d'engager ses vassaux à
s'enrôler sous les drapeaux de Guillaume, il prit sous sa protection le duché
de Normandie pendant l'absence de son souverain. Conan,
duc de Bretagne, ennemi personnel de Guillaume, qu'il regardait comme un
usurpateur, le voyant sur le point de s'engager dans une entreprise
périlleuse, lui fit porter le message suivant : « J'apprends que tu es
prêt à passer la mer afin de conquérir le royaume d'Angleterre. Or, le duc
Robert, dont tu feins de te croire le fils, partant pour Jérusalem, remit
tout son héritage au comte Alain, mon père, qui était son cousin ; mais toi
et tes complices, vous avez empoisonné mon père ; tu t'es approprié sa
seigneurie, et tu l'as retenue jusqu'à ce jour, contre toute justice, attendu
que tu es un bâtard. Rends-moi donc le duché de Normandie qui m'appartient,
ou je te ferai la guerre à outrance avec tout ce que j'ai de forces[4]. » Guillaume, craignant
une diversion qui pouvait faire échouer ses projets, gagna, dit-on, à prix
d'argent, le Chamberlain du prince breton qui mourut empoisonné. Eudes,
son fils, héritier des états, mais non de la haine de son père contre le duc
de Normandie, fit taire la vieille rivalité qui divisait les Normands et les
Bretons ; fi se lia avec Guillaume et lui envoya ses deux fils Brian et
Atlan, suivis d'un grand nombre de braves chevaliers. Le
rendez-vous général fut assigné à l'embouchure de la Dive, petite rivière qui
se jette dans la mer entre la Seine et l'Orne. Il s'y trouva trois mille
bâtiments grands et petits et soixante mille hommes, soldats ou matelots. On
comptait parmi les plus célèbres guerriers : Eustache, comte de Boulogne,
Aimery de Thouars, Hugues d'Estaples, Guillaume d'Évreux, Geoffroy de Rotrou,
Roger de Beaumont, Guillaume de \Varenne, Roger de Montgoméry, Hugues de
Grantmesnil, Charles Martel et Geoffroy Giffard. Guillaume était impatient de
mettre à la voile ; mais des vents contraires le retinrent dans le port
pendant plus d'un mois. Poussé par une brise du sud jusqu'à Saint-Valery, il
fut obligé de débarquer ses troupes déjà fatiguées et découragées par le
commencement d'une expédition que le ciel semblait condamner. Une partie de
la flotte, ayant osé sortir, avait été brisée contre les côtes, et une foule
de cadavres jetés sur le rivage. Guillaume, effrayé de la mauvaise disposition
des esprits qui menaçait de gagner toute l'armée, était au désespoir ; mais
les reliques de saint Valery, portées à travers le camp en procession
solennelle, rendirent les vents favorables ; l'armée joyeuse et pleine de
confiance s'embarqua à la hâte, et la flotte normande cingla vers l'Angleterre. Pendant
que les vaisseaux normands étaient encore retenus dans le port de
Saint-Valery, Harold, roi de Norvège, fidèle à sa parole, était venu
rejoindre Tostig sur la côte orientale de l'Écosse à la tête de trois cents
vaisseaux. Les deux escadres réunies prirent et pillèrent la ville maritime
de Scarborough, remontèrent l'Humber, entrèrent dans l'Ouse, et marchèrent
sur York, capitale de l'ancien gouvernement de Tostig (août 1066). Les deux grands chefs Morkar
et Edwin essayèrent vainement d'arrêter les étrangers. Vaincus, puis assiégés
dans York, ils furent contraints de capituler ; mais au moment de livrer la
place, ils apprirent qu'Harold, instruit de leur désastre, arrivait à grandes
journées à la tête de ses plus vaillants soldats, et ils fermèrent leurs
portes. Le prince anglais atteignit l'ennemi à Standfort. Quelques moments
avant l'action, il tenta de ramener son frère en lui faisant offrir son
pardon et ses anciens honneurs. « Si j'accepte, que réserve ton maitre au
noble fils de Sigurd ? » demanda Tostig au messager. « Sept pieds
de terre ou un peu plus, répliqua le hérault[5]. — Dis à mon frère, reprit
Tostig, qu'un lâche seul peut abandonner son allié, qu'un parjure seul peut
manquer à sa foi. » L'action qui s'engagea sur-le-champ fut sanglante et
la victoire longtemps disputée. Le fils de Sigurd tomba mortellement blessé
au premier choc. Harold offrit alors quartier à Tostig et aux Norvégiens ;
tous refusèrent et aimèrent mieux périr que de se rendre. Le prince anglais
usa généreusement de la victoire. Olaf, fils du malheureux roi de Norvège,
fut renvoyé sans rançon avec vingt vaisseaux ; mais tandis que Harold se
réjouissait de sa victoire, Guillaume abordait sans résistance à Pevensey sur
la côte du Sussex (28 septembre 1066)[6]. En mettant le pied sur le
rivage, Guillaume trébucha et tomba sur la face. « C'est un mauvais signe
» s'écrièrent les soldats. « Dieu nous garde ! — Pourquoi cela, répliqua
Guillaume en se relevant ; je viens de prendre possession de cette terre qui
est à moi, qui est à vous (tout est vostre quanque y a). » Cette vive et
ingénieuse répartie fit succéder la confiance à la crainte, et l'armée ne
doutant plus du succès de l'expédition vint camper près de la ville
d'Hastings. A cette
nouvelle inattendue, Harold, malgré une blessure qu'il avait reçue dans le
dernier combat, descendit précipitamment vers le sud sans attendre les
milices qui à sa voix accouraient de toutes parts, et arriva à Senlac, à huit
milles d'Hastings (un myriam.) avec une armée quatre fois moins nombreuse que
celle de son ennemi ; mais n'écoutant que son courage il résolut de combattre
sans délai et de purger le sol d'Angleterre de ces nouveaux étrangers. Il
envoya alors des éclaireurs chargés d'observer le nombre et les forces des
ennemis. Ils furent saisis dans le camp de Guillaume, qui leur fit parcourir
son armée pour qu'ils l'examinassent à loisir, les régala somptueusement et
les renvoya sains et saufs à leur maitre. A leur retour, Harold leur demanda
quelles nouvelles ils rapportaient. Ceux-ci parlèrent longuement de la noble
confiance de Guillaume, puis affirmèrent sérieusement que les soldats de
cette armée leur avaient paru des prêtres, parce qu'ils avaient toute la face
et les deux lèvres rasées. Harold sourit de la naïveté de ce récit. « Ce
ne sont pas des prêtres, dit-il, mais de braves gens de guerre, invincibles
dans les batailles. » A ces mots, son frère Gurth, vaillant et sage malgré sa
jeunesse, l'interrompit en lui disant : « Puisque tu vantes toi-même le
courage des Normands, n'est-ce pas témérité de t'engager dans un combat, où
tu n'as pour toi ni la valeur des troupes, ni le bon droit ? Car tu ne peux
nier que, soit de gré, soit de force, tu n'aies fait un serment au duc
Guillaume. Aussi tu agiras sagement si tu évites, dans des circonstances si
périlleuses, de te hasarder à la fuite ou à la mort, avec un parjure contre
toi. Pour nous qui n'avons rien juré, la guerre est de toute justice : car
nous défendons notre pays. Laisse-nous donc combattre seuls. Si nous plions,
tu pourras réparer notre défaite, et nous venger si nous mourons. » Mais
le téméraire Harold ne put écouter tranquillement cet avis. « Ce serait
une honte, disait-il, ce serait l'opprobre de ma vie passée que de montrer le
dos à un ennemi quel qu'il soit[7]. » Sur ces
entrefaites arriva au camp d'Harold un moine du nom de Hugues Maigrot, chargé
par Guillaume de sommer le prince anglais de faire une des trois choses
suivantes : ou d'accomplir son serment en remettant la couronne au duc de
Normandie ; ou de soumettre le différend à l'arbitrage du pape ; ou enfin de
décider la question par un combat singulier. « Dieu seul jugera entre
Guillaume et moi, » répondit brusquement Harold, au messager qu'il renvoya
avec colère. « Alors, »
dit Matthieu Paris, dont nous reproduisons malgré sa longueur le récit simple
et animé, « on se disposa à la bataille des deux côtés. Les Anglais
avaient passé toute la nuit à chanter et à boire. Encore ivres le matin, ils
marchèrent cependant à l'ennemi sans hésiter ; tous, à pied, armés de leur
hache à deux tranchants, défendus par un rempart de boucliers, serrés les uns
contre les autres, ils formaient un mur impénétrable. Dans cette journée, cet
ordre de bataille les aurait sauvés si les Normands, selon leur coutume,
n'avaient par une fuite simulée disjoint ces masses compactes. Le roi Harold,
aussi à pied, se tenait avec ses frères auprès de son étendard, afin que dans
ce péril commun et égal pour tous, personne ne pût penser à fuir. Au contraire
les Normands avaient consacré toute la nuit à se confesser de leurs fautes :
le matin, ils s'étaient fortifiés en recevant le corps et le sang du Sauveur.
Ils attendirent de pied ferme le choc des ennemis. Guillaume avait armé d'arcs
et de traits le premier corps de bataille composé de fantassins ; les
cavaliers venaient après, disposés en ailes séparées. Le duc, avec un visage
serein, s'écria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa cause comme la plus
juste. Comme il demandait ses armes, ses serviteurs, dans leur empressement,
lui mirent sa cuirasse de travers, il la replaça en riant : « Ainsi,
dit-il, votre valeur redressera mon duché en royaume. » Puis il entonna
la chanson de Roland pour enflammer les cœurs des guerriers, et la mêlée
commença aux cris de : Dieu aide ! On se battait avec
acharnement, nul ne cédait des deux côtés, et la journée s'avançait.
Guillaume s'en aperçut, et fit signe aux siens de lâcher pied par une fuite
simulée. A la vue de cette feinte déroute, les Anglais rompirent leurs rangs
; ils crurent qu'ils égorgeraient aisément ces fuyards, et coururent à leur
perte. Les Normands firent volte-face, chargèrent les Anglais et les mirent
en fuite à leur tour. Mais ceux-ci réussissent à s'emparer d'une hauteur ; et
tandis que les Normands accablés de chaleur gravissent opiniâtrement la
colline, ils les rejettent dans le terrain creux, leur relancent sans se
fatiguer, leurs propres traits, les accablent de pierres, et en font un grand
carnage. Un retranchement, poste favorable et vivement souhaité, est emporté
par les Anglais ; et là, ils massacrent tant de Normands, que le fossé,
comblé par les cadavres, était de niveau avec la plaine. La victoire hésita à
se décider pour l'un ou l'autre parti, tant que vécut Harold. Celui-ci, non content
d'animer les siens, faisait bravement l'office de chevalier ; il frappait les
ennemis qui venaient à sa portée ; nul ne l'approchait impunément : fantassin
ou cavalier il l'abattait d'un seul coup. Quant à Guillaume, il encourageait
ses soldats par ses cris, courait au premier rang, et ne cessait de se jeter
au plus épais de la mêlée. Dans cette journée, pendant qu'il se portait
partout, furieux et les dents serrées, il eut trois chevaux tués sous lui.
Ceux qui veillaient sur sa personne avaient beau l'engager tout bas à se
ménager : son courage magnanime fut infatigable, jusqu'à ce qu'Harold, percé
à la tête d'un coup de flèche, eût succombé et eût livré par sa mort la
victoire aux Normands. Il gisait étendu à terre, quand un Normand lui mutila
la cuisse avec son épée ; acte de lâcheté pour lequel Guillaume nota cet
homme d'infamie, et le dégrada du rang de chevalier. La déroute des Anglais
dura jusqu'à la nuit. La nuit venue, les Normands, comme nous l'avons montré,
purent se dire complètement vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la
main de Dieu protégea le duc Guillaume ; exposé ce jour-là à tant de périls,
il ne perdit pas une goutte de sang. Après cet heureux succès, Guillaume eut
soin de faire ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis de
rendre aux leurs les mêmes devoirs, sans être inquiétés. La mère d'Harold
ayant redemandé le corps de son fils, il le rendit sans rançon, quoiqu'elle
lui eût fait offrir une forte somme. Le cadavre fut enseveli dans l'abbaye de
Waltham, qu'Harold avait construite sur ses propres biens, en l'honneur de la
Sainte-Croix, et où il avait établi des chanoines séculiers. » Telle fut
cette mémorable bataille qui décida du sort de l'Angleterre[8] (14 octobre 1066). Après avoir donné quelque
repos à ses troupes, Guillaume se disposa à poursuivre ses succès contre des
ennemis divisés et consternés. Dès
qu'il eut reçu de Normandie quelques troupes fraîches, Guillaume, sans
laisser, aux vaincus le temps de se reconnaître, s'avança du nord au sud ;
mettant tout à feu et à sang, il prit et incendia Romney et Douvres, puis
abandonnant la côte, il marcha sur la capitale du royaume. Pendant ce temps,
les Anglais, revenus du premier moment d'épouvante et de consternation, essayaient
d'organiser quelques moyens de défense, contre l'ennemi commun. Avant tout,
il fallait un chef suprême. Edwin et Morkar, qui s'étaient réfugiés à Londres
avec les débris de leur armée, avaient d'abord pris la direction des
affaires. Tous les hommes du nord voulaient que l'on appelât au trône l'un de
ces deux guerriers ; mais les provinces du sud et les bourgeois de Londres
protestaient hautement contre ce qu'ils appelaient une usurpation et
demandaient qu'on choisît le successeur d'Harold, dans la famille d'Édouard.
Les archevêques Stigand et Eldred se mirent à la tête de ce parti nombreux et
puissant, obtinrent la majorité dans le grand conseil national, et le faible
neveu d'Édouard, l'Etheling[9] Edgard fut proclamé roi
d'Angleterre. Presque tous les autres membres du clergé anglais, attachés
depuis longtemps à la cause normande, voulaient qu'on se soumît au
conquérant, qui tenait son pouvoir non-seulement de son épée, mais encore
d'une bulle pontificale. Edwin et Morkar, qui seuls pouvaient balancer la
fortune de Guillaume, s'éloignèrent mécontents et remontèrent vers le nord
avec leurs fidèles soldats. Cependant
l'armée victorieuse s'avançait, brûlant les villes, ravageant les campagnes,
massacrant la population. La défaite d'un corps de Saxons dispersés par cinq
cents cavaliers Normands, jeta l'effroi dans la ville. Bientôt la grande
cité saxonne, cernée de toutes parts, n'eut d'espoir que dans la clémence
du vainqueur. Le primat Stigand, les plus nobles seigneurs, et Edgard
lui-même se rendirent au camp de Guillaume, pour faire leur soumission et lui
offrir la couronne d'Angleterre. Le duc les reçut avec bonté, demanda quelque
délai pour prendre une décision et les congédia en leur promettant sûreté et
protection pour tous. Toutefois, il n'entra dans Londres qu'après avoir fait
bâtir une forteresse, qu'il devait habiter. « L'an du Seigneur 1067, dit
la Grande Chronique, le duc de Normandie Guillaume entra à Londres au milieu
de l'enthousiasme du clergé et du peuple, et des acclamations de la foule qui
le saluait roi. Il fut couronné le jour de la Nativité de Notre Seigneur, par
Eldred, archevêque d'York ; car il ne voulut pas être consacré par
l'archevêque de Cantorbéry, Stigand, qui ne tenait pas légitimement cette
haute dignité ; puis les seigneurs lui prêtèrent hommage, lui jurèrent
fidélité, et après avoir reçu des otages, il se vit bien assuré sur son
trône, et redouté de tous ceux qui avaient eu des prétentions au souverain
pouvoir[10]. » Roi en
vertu d'un prétendu testament d'Édouard ou d'une élection irrégulière de la
nation, et de fait par le droit de conquête, Guillaume hésitait entre les
titres qu'il devait prendre[11]. Il se sentait mal à l'aise dans
cette grande cité saxonne remplie de tant d'hommes fiers et vaillants. Tandis
qu'on élevait dans la ville de nouvelles forteresses, il se retira à sept
milles de Londres, à Barking, où Edwin et Morkar, sentant l'impossibilité de
prolonger la lutte vinrent lui prêter serment, sans mitrailler cependant dans
leur soumission les provinces du Nord qui refusaient de reconnaître
l'envahisseur. Alors Guillaume s'occupa du soin de partager sa conquête à ses
avides compagnons. Il commença par frapper Londres d'un énorme tribut de
guerre. Par ses ordres, des commissaires inventorièrent toutes les propriétés
publiques et privées, dans tout le pays occupé par les garnisons normandes. « On
s'enquérait des noms de tous les Anglais morts en combattant, ou qui avaient
survécu à la défaite, ou que des retards involontaires avaient empêchés de se
rendre sous les drapeaux. Tous les biens de ces trois classes d'hommes,
terres, revenus, meubles, étaient saisis : les enfants des premiers étaient
déclarés déshérités à tout jamais ; les seconds étaient également dépossédés
sans retour ; enfin, les hommes qui n'avaient point pris les armes, furent
aussi dépouillés de tout pour avoir eu l'intention de les prendre. Mais, par
une grâce spéciale, on leur laissa l'espoir qu'après de longues années
d'obéissance et de dévouement à la puissance étrangère, non pas eux, mais
leurs fils pourraient peut-être obtenir des nouveaux maîtres quelque portion
de l'héritage paternel[12]. » Guillaume prit d'abord pour sa part les trésors d'Harold qui étaient considérables. Il dépouilla les églises et les magasins de tout ce qu'ils avaient de plus précieux ; mais, pour rendre moins odieuse une spoliation violente, il envoya une partie de ces richesses au souverain pontife avec l'étendard d'Harold. Toutes les églises de France, où l'on avait prié et brute des cierges pour le succès de son entreprise, reçurent des preuves de sa reconnaissante libéralité. Il fit ensuite les parts de tous ceux qui l'avaient aidé à Hastings et, suivant ses promesses, il donna aux chefs de guerre et aux chevaliers des bourgades entières, d'immenses domaines, de riches héritières saxonnes ; aux simples sergents d'armes, des maisons, des terres ou de l'argent ; « si bien, dit un chroniqueur, que des bouviers et des varlets devinrent riches et gentilshommes. » Après avoir dépecé l'Angleterre comme une proie, le nouveau roi visita le pays conquis, élevant partout des citadelles et des châteaux forts, désarmant les villes et les campagnes, remplaçant les gouverneurs indigènes par des Normands, exigeant des serments de fidélité, que la crainte seule arrachait aux vaincus. Mais, avant d'entreprendre la conquête des provinces insoumises, Il voulut revoir son pays natal et mettre en sûreté ses immenses richesses. Il remit donc la régence du royaume pendant son absence à Eudes, son frère, et à Guillaume, fils d'Osbert. Puis il s'embarqua à Pevensey, emmenant avec lui comme otages et comme ornements de son triomphe, l'Etheling Edgard, l'archevêque Stigand, les deux frères Edwin et Morkar et plusieurs seigneurs de distinction. Il espérait que la nation anglaise, privée de ses chefs et sans cesse menacée par une armée victorieuse, se soumettrait enfin à l'inévitable loi de la conquête (1067). |
[1]
Robert de Jumièges chassé, ainsi que nous l'avons dit, de son archevêché de
Cantorbéry, avait dénoncé à Rome, comme intrus et usurpateur, Stigand, que le
vœu populaire lui avait donné pour successeur. Robert fut maintenu dans son
titre d'archevêque de Cantorbéry, et Stigand déclaré usurpateur. Ce dernier,
sentant la nécessité de se réconcilier avec Rome, négocia avec adresse, et
obtint de Benoit X le Pallium qu'il avait demandé ; mais, au moment où le
symbole de sa puissance épiscopale allait lui être envoyé, un nouveau pape fut
nommé, et tous les actes de l'antipape Benoît furent annulés. Stigand se trouva
donc une seconde fois en conflit avec l'autorité pontificale.
[2]
Voyez la Chronique de Normandie, recueil des Historiens de la France, t.
XIII, p. 226.
[3]
Chronique de Normandie, page 227.
[4]
GUILLELMI GEMETICENIS, Norm.
Hist., lib. VII.
[5]
Snorr's Heimskringla, t. III, p. 160.
[6]
La flotte anglaise, qui croisait à la hauteur de Wight, chargée de surveiller
les mouvements de l'ennemi, était rentrée dans ses ports, persuadée que
Guillaume découragé avait ajourné son expédition.
[7]
Grande Chron. de MATTHIEU
PARIS, trad. de
M. Huillard-Bréholles, t. Ier, p. 10.
[8]
Guillaume fit ériger plus tard, sur le lieu du combat, une abbaye appelée en
langue normande l'Abbaye de la Bataille. Sur un registre déposé dans les
archives du monastère, furent inscrits les noms de ceux qui avaient combattu
avec le conquérant, et auxquels il partagea l'Angleterre.
[9]
Etheling était chez les Anglo-Saxons un titre de haute noblesse.
[10]
La cérémonie du sacre fut marquée par un incident assez bizarre' et qui pouvait
avoir des suites funestes. Au moment où les Anglais accueillaient par de
bruyantes acclamations leur nouveau monarque, les cavaliers normands, qui
occupaient les rues voisines de Westminster, prenant ce bruit confus pour un
cri d'alarme, mirent le feu ana maisons, suivant les ordres qu'ils avaient
reçus. Les assistants, effrayés à la vue des flammes, s'élancèrent
tumultueusement hors de l'église. Le monarque rem presque seul avec le clergé ;
la cérémonie s'acheva à la bâte et Guillaume s'empressa de faire cesser le
désordre.
[11]
On lit dans ses Manifestes deux formules différentes : Ego Willelmus rex
hœreditario jure factus. — In ore gladii regnum adeptus non Anglorum.
[12]
M. Aug. THIERRY,
Histoire de la Conquête de l'Angleterre, t. II, page 22.