Règne d'Arnulf, roi de
Germanie. — Il intervient dans les troubles de l'Italie. — Bérenger reste
maître de la Lombardie. — Minorité et mort de Louis-Murant. — Lutte de Conrad
Ier contre les grands vassaux. — Règne glorieux de Henri-l'Oiseleur. —
Avènement d'Othon Ier. — Il apaise les révoltes, organise le royaume, soumet
les Bohémiens et les Slaves. — Bérenger et Louis, roi de Bourgogne, se
disputent la couronne d'Italie. — Assassinat de Bérenger. — Crimes et
puissante de Morozie. — Hugues abandonne à Rodolphe la Bourgogne cisjurane. —
Albéric se rend maitre de Rome. — Anarchie de l'Italie. — Adélaïde appelle
Othon Ier. — Première expédition inutile. — Révolte de Ludolph. — Seconde
expédition. — Défaite de Bérenger II et d'Adelbert. — Châtiment des Romains.
— Guerre contre l'empire grec. — Cruauté d'Othon II. — Il est vaincu par les
Grecs. — Crescentius. — Mort d'Othon II. — Avènement de Henri II. — Ses deux
expéditions en Italie. — Règne de Conrad-le-Salique. — Réunion du royaume
d'Arles. — Benoit IX. — Puissance de Henri III. — Il intervient dans les
troubles de l'Italie et fait nommer quatre papes allemands. — Mort de Henri
III. — Prépondérance de l'empire germanique. — Causes de sa décadence. —
Triomphe de la féodalité.
L'Allemagne,
à l'avènement d'Arnulf, se composait de la Bavière, de la Souabe, de la
Thuringe, de la Franconie, de la Saxe, de la Frise, de la Lorraine. Elle
devait absorber les Slaves, comprimer les Hongrois ; attirer à elle lis delà
Bourgognes, enfin réclamer l'Italie comme le domaine des successeurs de
Charlemagne. Le système germanique fondé par Arnulf, compris et appliqué par
ses successeurs, obtint son plein développement sous les Othon. L'héritage
transmis par eaux-ci aux princes de la maison de Franconie, s'agrandit encore
entre leurs mains, jusqu'au jour où les papes de Rome, en protestant contre
les envahissements spirituels du pouvoir impérial, mirent aussi en question
sa suprématie politique. Alors commença cette longue lutte qui remplit la seconde
partie du moyen âge. Mais en vain l'Italie, secondant les vues de ses
pontifes, repoussera avec persévérance la domination germanique ; elle ne
pourra ni parvenir à l'unité nationale, ni s'affranchir da joug étranger. Le
bâtard de Carloman, ayant reçu l'hommage du duc Eudes, que les vassaux
français avaient créé roi, lui fit don d'une couronne d'or. Rodolphe Welf,
gouverneur de la Bourgogne transjurane, s'étant fait nommer à Saint-Maurice
en Valais souverain du pays compris entre le Jura, le Rhône et la Reuss (Suisse et
partie de la Savoie),
s'empressa de venir à Ratisbonne prêter serment au roi Arnulf (888) : en Italie, deux compétiteurs,
Guy duc de Spolète et Bérenger due de Frioul, issus de Charlemagne par les femmes,
se disputaient le titre de roi, Pendant l'absence de Guy qui combattait en
France l'élection d'Eudes, Bérenger se fit proclamer à Pavie : puis redoutant
l'attitude menaçante d'Arnulf, il se rendit à Trente et fut confirmé par lui.
Enfin, Leila, fils de Boson, ayant succédé à son père dans la Bourgogne
cisjurane ; fut placé par sa mère Hermengarde sous la protection du roi de
Germanie (890). Ainsi tous les Etats formés du
démembrement de l'empire carlovingien, se plaçaient d'eux-mêmes sous la
suprématie allemande. Arnulf
se tourna alors contre les ennemis extérieurs. Il s'allia d'abord avec le
chef des Moraves, le redoutable Zwentibold (Swantopluk) qui tint sur les fonts dé
baptême titi des enfants du roi et lui donna son nom. Les Normands qui
pillaient la Lorraine furent détruits près de la Dyle. Mais bientôt Zwentibold,
excité par la cour de Byzance, se souleva. Arnulf, avec l'appui des Hongrois
et des Slaves de la Save, ravagea le paya des Moraves et fit un butin
considérable. Pendant ce temps l'Italie changeait de maitre : Guy renversait
Bérenger, se faisait couronner empereur à Rome par le pape Etienne V ;
promulguait des ordonnances pour le rétablissement de la paix publique et
s'associait son fils Lambert (891). Appelé par Bérenger ; Arnulf passa les Alpes, prit Bergame et
Plaisance ; et essaya de punir le roi de Bourgogne transjurane, qui, au
mépris de son premier serment, reconnaissait Guy pour suzerain et pour allié.
Dans une seconde expédition qui suivit la mort de Guy (894), le roi de Germanie réclama
ouvertement l'Italie pour lui-même, et non plus pour Bérenger qu'il dépouilla
du duché de Frioul. Partout les vassaux italiens furent remplacés par des
Allemands. Rome qui tenait pour Lambert fut assiégée et prise ; et Arnulf y
reçut la couronne impériale des mains du pape Formose qui voulait fortifier
le pouvoir temporel du Saint-Siège en donnant à Rome un souverain étranger (896). Mais à peine Arnulf est-il parti
que l'Italie se soulève derrière lui. Lambert reprend Pavie ; le duc allemand
de Milan est mis à mort ; un oncle de Lambert est créé duc de Spolète ;
Bérenger rentre en possession du Frioul. Un accommodement prévient le
renouvellement do la querelle. Bérenger partage l'Italie du nord avec Lambert
en prenant l'Addua pour limite, et reste seul maitre de la Lombardie par la
mort du jeune empereur, qui expire sans enfants deux ans après (898). Les invasions germaines en
Italie sont ajournées pour soixante ans ; mais ce sont soixante ans
d'anarchie et de misère. Arnulf
était occupé à combattre les Moraves et à constituer la féodalité allemande.
En sus, il détacha la Lorraine de la Germanie et en fit un royaume pour son
fils naturel Zwentibold. Il créa trois ducs, ceux de Saxe, de Bavière, de
Franconie. A sa mort (899), les vassaux lorrains s'insurgèrent contre Zwentibold, le
tuèrent et reconnurent pour roi Louis-l'Enfant qui héritait, à sept ans, du
vaste royaume de Germanie. Ce règne, ou plutôt cette minorité, n'est marqué
que par la destruction du royaume des Moraves et par les dévastations des
Hongrois. Lors que Louis fût descendu dans la tombe (911), et que le sang de Charlemagne
n'eût plus de représentant en Germanie, les Lorrains se donnèrent au
carlovingien de France, Charles-le-Simple[1], tandis que les vassaux saxons,
francs, thuringiens, choisissaient pour roi le franconien Conrad, fils de
Conrad. Désormais prévalut le droit d'élection exercé par une diète dont les
membres inégaux en influence avaient tous également voix délibérative[2]. Mais les souverains furent
choisis ordinairement dans une même famille qui méritait cette distinction
par son illustration et sa puissance. Sous
Conrad Ier, le pouvoir des grands vassaux se consolida. Arnoul, duc de
Bavière, qui n'avait pas contribué à l'élection de Conrad, s'arrogea les
droits royaux. Henri, duc de Saxe, réclama la Thuringe, et comme le roi avait
nommé un duc pour cette province, le rebelle détruisit près d'Ehresbourg
l'armée royale, dans une bataille tellement sanglante que les Saxons
demandaient si l'enfer serait assez grand pour contenir tant de morts. Vainement
Conrad fit décapiter les deux administrateurs de la Souabe qui soutenaient le
duc de Bavière. Arnoul vaincu, se retira chez les Hongrois qu'il ramena en
Allemagne. Conrad les combattit, fut blessé, et mourut en désignant pour son
successeur son ennemi Henri de Saxe, dont il avait reconnu les grandes
qualités (919). Les
députés qui portèrent à Henri les ornements royaux, le trouvèrent occupé à
chasser aux oiseaux : de là son surnom, l'Oiseleur. Élu par la
majorité des peuples qui composaient la nation germanique, Henri Ier commença
la grandeur de sa maison. Après avoir reçu la soumission de Burchard, duc de
Souabe, il assiégea Arnoul de Bavière dans Ratisbonne, et lui laissa son
duché pourvu qu'il renonçât au titre de roi. Profitant des troubles qui
agitaient en France les dernières années de Charles-le-Simple, il reprit la
Lorraine moitié par ses armes, moitié par ses négociations (923-925), et par cette réunion étendit
jusqu'à la Meuse et à l'Escaut, les frontières de l'Allemagne du côté de
l'Occident. Henri détacha de la Lorraine, l'Alsace qu'il joignit à la Souabe
; il donna tout le reste à son gendre Giselbert[3]. Pendant
la trêve qu'il obtint des Hongrois[4], il marcha contre les Slaves
Obotrites, passa le Havel sur la glace, prit Branibor (Brandebourg) et établit en ce lieu la marche
de la Saxe septentrionale (margraviat de Brandebourg) (926). Contre les Daleminiens, tribu
sorabe, il établit la marche de Misnie qui relevait également des ducs de
Saxe, et contre les Danois du Jutland dont il vainquit le roi Gorm, celle de
Sleswick, rétrocédée plus tard par Conrad II à Canut-le-Grand.
Henri-l'Oiseleur eut la gloire de faire pénétrer le christianisme dans ces contrées
sauvages. Ses missionnaires et ses colons préparèrent la civilisation du
Danemark. En 928, il prit la Lusace ; en 930, il entra en Bohême et imposa sa
volonté au duc Wenceslas Ier. L'extermination
des Hongrois dans les plaines de Mersebourg fut le dernier exploit de Henri
Il mourut en 936, désignant son fils Othon pour lui succéder, au détriment
d'un aîné Tankmar. Ce choix fut ratifié par la nation, et l'archevêque de
Mayence couronna le nouveau prince qui se montra digne de la préférence dont
il avait été l'objet. Il eut d'abord à lutter contre les prétentions des
grands vassaux. Le fils d'Arnoul, le duc de Bavière, ayant refusé de recevoir
l'investiture d'Othon, vit ses états transférés à son oncle Berthold.
Eberhard, duo de Franconie, soutint la révolte de Tankmar, et privé de tout
espoir par la mort de ce prince, fut condamné à l'exil. Réfugié en Lorraine
où se trouvait déjà Henri-le-Querelleur, autre frère d'Othon, Eberhard entrains
dans son parti le duc Giselbert et l'archevêque de Mayence ; mais la
rébellion fut étouffée ; Giselbert et Eberhard furent tués : Henri épargné
fut mis plus tard en possession de la Bavière, après la mort de Berthold (947). Conrad-le-Sage eut la Franconie
et la Lorraine en épousant la fille d'Othon. Ludolph, fils du roi, devint par
un mariage l'héritier d'Hermann, duc de Souabe et d'Alsace (950). Ainsi les grands fiefs furent
réunis dans la famille d'Othon, à l'exception de la Saxe confiée à Hermann
Billung. Toutefois il eut soin de ne pas accorder aux vassaux le privilège de
l'hérédité, et il les plaça sous la surveillance des comtes palatins,
représentants du roi et chargés de recevoir les appels des jugements rendus
par les ducs. Pour éviter la concentration des terres entre les mains des
seigneurs laïques, Othon conféra le premier des villes et des comtés aux
évêques avec un pouvoir indépendant des ducs et des comtes, et mit le
temporel des ecclésiastiques sous la tutelle des avoués impériaux.
L'Allemagne semblait s'organiser sous l'impulsion de cette main habile et
forte. En même
temps le roi de Germanie assurait ses frontières et protégeait le
christianisme. Après le meurtre de Wenceslas, Boleslas, ion frère et son
successeur, avait rétabli l'idolâtrie en Bohème (936). Othon exigea sans succès
l'hommage auquel s'était soumis Wencesias, attaqua le nouveau duc, et après
six ans de combats le força à payer tribut et à bâtir de nombreuses églises
pour le culte chrétien (950). La multitude des Slaves faits prisonniers dans cette guerre,
fut telle que leur nom remplaça celui de serfs (servi,
esclaves).
Othon soumit aussi les Wilzes, fit reconnaître la suprématie allemande à
Micislas Ier, duc de Pologne, parcourut toute la péninsule danoise jusqu'au Limfiord,
contraignit le roi Harold II à recevoir le baptême, et fonda trois évêchés
parmi les Scandinaves. Ce fut au milieu de ces succès qu'il fut appelé en
Italie. Ce
pays, depuis le démembrement de l'empire carlovingien, était morcelé en
plusieurs principautés qui ne se trouvaient d'accord que pour diminuer
l'autorité royale. Tels étaient le duc de Frioul, le duc de Spolète, le
marquis de Toscane, et au-dessous d'eux, les marquis d'Ivrée et de Camérino,
dont la turbulence donnait et retirait capricieusement la couronne de fer ;
au centre, le duché de Horne qui ne relevait que de l'empereur d'Occident, et
se gouvernait par ses propres lois quand l'empire était vacant ; au Midi, les
principautés de Bénévent, de Salerne, de Capoue qui réellement ne dépendaient
de personne ; enfin la Pouille et la Calabre, soumises à l'autorité des
souverains de Byzance. Quand après la mort de Lambert, Bérenger posséda seul
le titre de roi, ii essaya de gagner les grands, en rendant la liberté au
marquis de Toscan Adalhert et en laissant la veuve de Guy, en possession du
duché de Spolète. Mais sans lui permettre de s'affermir, les vassaux
appelèrent Louis, roi de la Bourgogne cisjurane, petit-fils par sa mère de
l'empereur Louis II. Bien soutenu par le marquis de Toscane, Bérenger
l'emporta et Louis s'engagea, sous la foi du serment, à ne pas revenir. Puis
profitant du désastre de Bérenger, auquel les Hongrois avaient tué vingt
mille hommes, le Bourguignon rentra en Italie, se fit proclamer roi et fut
sacré empereur à Rome par le pape Benoît IV (901). Son triomphe fut court, le
parti toscan rappela Bérenger d'Allemagne (902). L'Empereur se sauva, revint en forces,
contraignît Bérenger à se cacher ; mais il mit contre lui le marquis de
Toscane. Bérenger reparut, prit Vérone, fit crever les yeux à son compétiteur
et le renvoya en Provence (905). Alors il régna en paix quelques années et obtint même la
couronne impériale du pape jean X., qui le décida par cette récompense à
détruire les Sarrasins du Garigliano (916). Mais Bérenger se rendit odieux par son alliance
avec les Hongrois. Il mécontenta l'archevêque de Milan qui forma une ligue
contre lui et offrit la couronne d'Italie à Rodolphe II, roi de la Bourgogne
transjurane. Rodolphe couronné roi à Pavie (922), ne put tenir contre les
l'angrois. Délivré d'un rival par l'assassinat de Bérenger (924), il se vit bientôt en butte aux
intrigues qui avaient renversé ses prédécesseurs. A cette
époque dominait à Rome une femme souillée de mimes et do débauches, Marozie,
fille de l'impudique Théodora. Albérie, marquis de Camérino et duc de
Spolète, dont elle était la femme ou plutôt la maîtresse, mourut, dit-on,
assassiné par les ordres du pape Jean X. Alors Marozie jeta les yeux sur Guy,
fils et successeur du marquis de Toscane Adalbert, et partagea avec lui le
pouvoir qu'elle exerçait à Rome. Hermengarde, sœur de Guy et veuve du marquis
d'Ivrée, conserva l'autorité en se prostituant à l'exemple de Marozie.
Berthe, leur mère, continua d'administrer la Toscane. Le comte Hugues, né
d'un premier mariage de Berthe[5], régnait dans la Cisjurane,
sous le nom de Charles-Constantin, fils de l'empereur aveugle Louis qui lui
avait confié la tutelle de cet enfant. Cette
puissante famille, qui faisait la loi à l'Italie, voulut donner la couronne à
Hugues. Berthe et Hermengarde conspirèrent contre Rodolphe ; l'archevêque de
Milan fut gagné ; Pavie ferma ses portes à Rodolphe, et Burchard, duc de
Souabe, qui était venu à son secours, périt dans une embuscade. Le roi
comprit qu'il fallait céder : Hugues débarqua à Pise en grande pompe (926), fut proclamé à Pavie, et
couronné à Milan. Bientôt, pour se donner un point d'appui contre les grands,
il s'allia avec Henri-l'Oiseleur, les empereurs grecs et le pape Jean X.
Marozie, irritée, fit étouffer le pontife sous des coussins, revêtit de la
pourpre son propre fils Jean XI, et après la mort de Guy, fit donner la
Toscane à Lambert, frère de ce dernier. Vainement Hugues répandit le bruit
que sa mère n'avait pas eu d'enfants du marquis Adalbert, que Guy, Lambert,
Hermengarde étaient supposés. Cette calomnie indigna le parti toscan qui
rappela Rodolphe. Hugues sentit la nécessité de transiger. Il abandonna à
Rodolphe la Bourgogne cisjurane sur laquelle il n'avait aucun droit,
réservant pour lui-même le comté de Provence, et pour son pupille Constantin,
le duché de Vienne (930). De cette réunion des deux Bourgognes date le commencement du
royaume d'Arles. Hugues
alors accabla Lambert et lui fit crever les yeux : mais il ne pouvait rien
tant qu'il n'aurait pas Marozie ; avec elle, au contraire, il avait Rome et
pouvait espérer le titre d'empereur. Il se décida à épouser Marozie dont la
faction l'introduisit dans le môle d'Adrien (château Saint-Ange), qui domine le pont principal
et l'une des entrées de Rome. Albéric, fils de Marozie, qui l'avait eu du
marquis de Camérino, fut contraint de servir au banquet nuptial, et comme il
s'acquittait de cette fonction avec une répugnance visible, son beau-père le
frappa au visage. Ce coup produisit une révolution : « Romains, s'écria le
jeune homme, vous étiez jadis les maîtres du monde, et ces Bourguignons
étaient alors vos esclaves. Ils règnent maintenant, ces sauvages voraces et
brutaux, et l'outrage que je viens de recevoir est le commencement de votre
servitude. » On sonna le tocsin ; tous les quartiers de la ville coururent
aux armes, et les Bourguignons s'enfuirent précipitamment. Albéric vainqueur
emprisonna sa mère Marozie et réduisit son frère Jean XI à l'exercice de ses
devoirs spirituels. Il gouverna Rome plus de vingt ans avec le titre de
prince ou de patrice (932-954), repoussa toutes les attaques de Hugues, et eut
soin, pour ne pas se donner un maitre, de prolonger la vacance de l'empire. Cependant
les vassaux italiens toujours turbulents, ne pouvaient plus compter sur
Rodolphe qui avait fiancé à Lothaire, fils de Hugues, sa jeune fille
Adélaïde. Ils appelèrent Arnoul, duc de Bavière, qui se fit battre. Hugues
dépouilla soli frère Boson de la Toscane, pour la donner à son second fils
Hubert dont il était plus sûr. Il fit tuer le duc de Spolète Anschaire, fils
d'Hermengarde, força Bérenger, marquis d'Ivrée, petit-fils de Bérenger Ier
par les femmes, à s'enfuir en Allemagne (940), enfin réunit entre les mains d'Hubert, le duché
de Spolète au marquisat de Toscane. Mais sa fermeté ne découragea point les
rebelles. Bérenger envoya en Italie une foule d'émissaires, qui répandirent
partout l'or et les promesses. Quand lui-même reparut (945), Trente, Vérone, Modène
ouvrirent leurs portes sans coup férir. Les Italiens affluèrent autour de lui
pour demander les fiefs, les abbayes conférés par Hugues à des Bourguignons
ou à des Provençaux. Hugues n'essaya pas de lutter ; il remit son fils Lothaire
entre les mains des seigneurs, les supplia de conserver la couronne à ce
jeune prince qui ne leur avait fait aucun mal et alla mourir en Provence (947). Lothaire, nommé roi à Milan,
fut placé sous la tutelle de Bérenger qui distribua à ses créatures les
gouvernements et les évêchés. Malade et abreuvé de dégoûts, le fils de Hugues
ne tarda pas à succomber (950). Bérenger se fit aussitôt proclamer avec son fils Adalbert qu'il
voulut donner pour époux à la veuve de Lothaire, Adélaïde. Comme celle-ci
refusait d'unir son sort à un époux difforme, elle fut dépouillée de son
douaire, outragée, maltraitée et enfermée au château de Garda. Elle se sauva
à Canossa, et de là appela Othon Le roi
de Germanie vint avec une armée : mais sa première expédition en Italie fut
incomplète. Il se fit couronner à Pavie et épousa la jeune reine sa protégée,
sans pouvoir obtenir le titre d'Empereur de la faction qui dominait à Rome,
ni réduire Bérenger et son fils qui tenaient les places fortes. Il regagna
l'Allemagne, où Ludolph, son fils, irrité de son second mariage, menaçait de
se révolter, et laissa à son gendre Conrad, duc de Franconie et de Lorraine,
le soin de soumettre Bérenger. Au lieu de combattre, Conrad promit à Bérenger
de négocier un accommodement. Othon s'y refusa d'abord ; puis craignant
d'aigrir les vassaux germains, il admit Bérenger et son fils à la diète
d'Augsbourg (952).
Là, ils prêtèrent serment de vasselage entre ses mains et reçurent
solennellement l'investiture du royaume d'Italie, en jurant qu'ils ne
seraient plus les tyrans de leurs sujets et régneraient en véritables rois.
Othon ne garda que les marches et les villes d'Aquilée et de Vérone, dont il
confia le commandement à son frère, le duc de Bavière. Cependant
Ludolph, soutenu par le duc de Franconie et par l'archevêque de Mayence, se
met en pleine révolte et attaque Henri de Bavière. Othon sondent son frère,
prend Mayence, force son fils à se sauver à Ratisbonne. Ludolph et Conrad,
cités à la diète de Fritzlar, sont dépouillés, l'un de la Souabe, l'autre de
la Lorraine (954).
Conrad expie sa rébellion en combattant les Hongrois ; Ludolph demande à
faire oublier la sienne en combattant Bérenger, qui, loin d'exécuter ses
promesses, maltraite les évêques et les vassaux partisans d'Othon et assiège
dans son château le seigneur de Canossa, coupable d'avoir donné asile à
Adélaïde. A l'approche des Allemands Bérenger lève le siège ; Ludolph entre
dans ravie, mais expire peu après, non sans soupçon de poison (957). Othon
ne se pressa pas d'intervenir de nouveau en Italie, soit qu'il fut retenu par
les affaires d'Allemagne, soit qu'il crut utile de laisser ii Bérenger le
temps de se rendre tout-à-fait odieux. A Rome, Albéric avait été remplacé par
son fils, Octavien, jeune homme de dix-huit ans, qui s'était emparé de la
chaire pontificale, et y avait fait asseoir avec lui tons les vices d'un
soldat licencieux. U affermit son autorité dans l'intérieur de la ville, en
rétablissant les formes de l'ancienne république, mi préfet, des consuls
annuels, douze tribuns, un par quartier. Au dehors, il réclama la Pentapole
et l'exarchat, et sur le refus de Bérenger, fit cause commune avec les
seigneurs italiens. Le roi poussait les mécontents à bout. Il irritait les
évêques en exigeant d'eux des otages ; tous ensemble se tournèrent vers
Othon, et l'invoquèrent comme un libérateur. A son approche, une grande
multitude alla à sa rencontre, et l'accompagna jusqu'à Milan. Bérenger et
Adalbert fient déposés, Othon reçut la couronne de fer des mains de l'archevêque,
et alla demander à Jean XII la couronne impériale. Reçu à Rome avec
acclamations, il s'engagea à protéger les droits du Saint-Siège, à maintenir
la liberté romaine ; il confirma les donations de Pépin et de Charlemagne,
honora le pape, la noblesse, le peuple par de riches présents. A ce prix, il
obtint la dignité impériale, vacante depuis trente-huit ans (2 février 962), et qui désormais ne sortira
plus de la Germanie. Ce fut d compter de cette époque mémorable que
s'établirent deux maximes de jurisprudence publique, introduites par la force
et ratifiées par le temps ; que le prince élu dans une diète d'Allemagne,
acquérait au même instant les royaumes subordonnés de l'Italie et de Rome ;
mais qu'il ne pouvait pas légalement se qualifier d'empereur et d'auguste
avant d'avoir reçu la couronne des mains du pontife de Rome, La
bonne intelligence dura peu ; à peine Othon avait-il quitté Rome pour
entreprendre le siège de San-Leone, en Ombrie, où Bérenger s'était retiré
avec sa femme, que le pape intrigua et s'entendit avec Adalbert. Déjà la fête
du couronnement avait été troublée par les débats secrets qu'excitaient d'un
côté la jalousie du pouvoir, et de l'autre, les inquiétudes de la liberté.
Othon, craignant d'être attaqué et massacré au pied de l'autel, avait ordonné
à son porte-glaive de ne pas s'éloigner de sa personne[6]. Il prêta l'oreille aux
plaintes de ses délégués, qui parlèrent des meurtres et des simonies de Jean
XII, l'accusèrent d'invoquer, en jouant aux dés, les noms de Jupiter et de
Vénus, de changer le palais de Latran en une école de prostitution, et
d'empêcher par ses attentats les vierges et les veuves de venir en pèlerinage
au tombeau de saint Pierre, Apprenant de plus qu'Adalbert était entré à Rome,
Othon prit avec lui un détachement de son armée et marcha sur cette ville.
Pendant que Jean et Adalbert s'enfuyaient à Ostie, l'Empereur entrait à Rome,
et recevait un nouveau serment du peuple, du sénat et du clergé, qui
promirent de la manière la plus solennelle de ne créer ni consacrer aucun
pape, sans le consentement et le choix de l'Empereur et de son fils, Othon[7], qu'il avait fait couronner roi
de Germanie avant son départ. L'Empereur
assembla un concile pour juger Jean XII : celui-ci menaça de
l'excommunication quiconque proposerait d'élire un autre pape ; mais on passa
outre, et Léon, protoscriniaire de l'Eglise romaine, fut intronisé et
consacré sous le nom de Léon VIII (novembre 968). Un complot, fomenté par les
intrigues de Jean, fut comprimé par l'énergie d'Othon, qui épargna Rome à la
prière de Léon. Il retourna alors contre Bérenger qui, après avoir soutenu un
long siège à San-Leone, tomba en son pouvoir et fut envoyé en exil à Bamberg
; Adalbert résista quelque temps dans Camérino, puis se sauva à
Constantinople, erra pendant trois ans, et alla enfin mourir à Autun.
Cependant Jean XII était rentré à Rome, avait fait déposer Léon VIII, avait
mis à mort les principaux Romains, et frappé de verges le commissaire
impérial. Au milieu de ces violences, il périt assommé dans une nuit de
débauche, par un mari qu'il outrageait. Sans s'inquiéter de leur serment, les
Romains élurent pour pape Benoît V. Othon, irrité, revint sur Rome, la prit
par famine, mais se contenta de rétablir Léon VIII. De plus, il fit
régulariser par un décret, son droit sur l'élection des papes, et obtint la
faculté de nommer dans ses États les archevêques et les évêques, en leur
conférant l'investiture (964). Ainsi l'Église, comme l'Italie, devenait la propriété de
l'Empereur. Léon
VIII mourut peu de temps après le départ de son protecteur pour l'Allemagne.
Cette fois les Romains envoyèrent demander le consentement d'Othon, et Jean
XIII, évêque de Narni, fut appelé à remplir la chaire de saint Pierre. Mais
sans égard pour ses vertus, le préfet, les consuls et les tribuns de Rome le
forcèrent de se sauver chez le prince de Capoue, et essayèrent de se rendre
indépendants. Othon, décidé à tirer de cette sédition une vengeance
éclatante, tint une diète à Worms, descendit en Lombardie, et arriva à Rome à
la fin de l'année 966. Le préfet, placé sur un âne et fustigé dans tous les
quartiers de la ville, fut ensuite jeté au fond d'un cachot. Treize des
citoyens les plus coupables expirèrent sur un gibet ; d'autres furent mutilés
ou bannis, et les anciennes lois de Théodose et de Justinien servirent à
justifier la sévérité de ces châtiments. Après
avoir réglé souverainement les affaires de la haute Italie, et avoir fait
couronner son fils empereur par le pape Jean XIII, Othon songea à enlever aux
Grecs la Pouille et la Calabre. Son ambassadeur, l'historien Luitprand,
chargé de demander à Nicéphore Phocas la main de sa belle-fille Théophanie
pour le jeune Othon, fut mal reçu par la cour de Byzance, qui disputa avec
aigreur le titre d'empereur au barbare germain. Nicéphore consentait à donner
Théophanie, mais exigeait la cession du duché de Rome, de la Pentapole et de
l'exarchat. En même temps une flotte grecque était équipée pour défendre
l'Italie méridionale. Othon attaqua le premier. Son armée, renforcée par les
princes de Bénévent et de Capoue, dispersa les Sarrasins alliés des Grecs, prit
Tarente et Métaponte. Une foule de prisonniers furent renvoyés à
Constantinople avec le nez coupé (969). La déposition de Nicéphore et la résistance de
Bari firent languir les hostilités, qui ne cessèrent qu'en 971, lorsque
Zimiscès eut envoyé Théophanie. Le mariage fut célébré à Rome en grande pompe
; mais il ne donna aucun droit effectif aux empereurs d'Occident sur la
Pouille et la Calabre, qui ne devaient appartenir aux Allemands que sous le
règne de Henri VI, époux de la normande Constance. Othon Ier
retourna en Saxe, où il termina la carrière agitée et glorieuse qui lui a
mérité le nom de Grand (973). Son fils Othon II maintint les grands vassaux allemands dans le
devoir, sépara le duché de Carinthie de la Bavière, et garda son influence
dans la Lorraine, qu'il donna, moyennant hommage, à Charles, frère du roi de
France Lothaire. L'Italie remuait : à Rome, le parti opposé aux Allemands
avait étranglé le pape Benoît VI : les empereurs grecs Basile et Constantin
s'étaient remis en possession de la Pouille. Appelé par Benoit VII,
l'Empereur passa les Alpes, tint à Pavie une diète où il punit ses ennemis et
récompensa ses serviteurs, arriva enfin à Rome, invita à sa table les
sénateurs et les députés des villes, et les fit massacrer pendant le festin (981). Cette atroce exécution, qui
lui valut le surnom de sanguinaire, ne fit qu'irriter les haines. Lorsqu'il
conduisit son armée contre les Grecs, il réussit d'abord à prendre Naples,
Salerne et Tarente ; mais la bataille qu'il livra, à Basentiello en Calabre,
aux Byzantins et aux Arabes réunis, fut malheureuse (15 juillet
982) ; trahi par
les Bénéventins et par les Romains, il vit son armée taillée en pièces ;
lui-même, en se sauvant sur une barque, fut pris par des pirates et se tira
difficilement de leurs mains. Vainement, pour se venger, il alla saccager et
brûler Bénévent. La mort le surprit à Rome à la fin de l'année 983. Pendant
la minorité de son fils Othon III, alors âgé de six ans, Rome fit une
tentative vigoureuse pour secouer le joug des Saxons, et le consul
Crescentius fut le Brutus de la nouvelle république. De la condition de sujet
et d'exilé, il parvint deux fois au commandement de la ville. Il opprima,
chassa, créa des papes et forma une conspiration pour rétablir l'autorité des
empereurs grecs. Othon, après avoir inauguré son règne par quelques
expéditions contre les Danois et les Slaves du Brandebourg, songea à se
montrer à l'Italie, où Milan avait chassé son archevêque Landulphe, dévoué à
l'Empire. A la tête d'une belle armée, le jeune prince marcha sur Milan, se
fit couronner, régla en maitre les affaires de la Lombardie, entra à Rome
sans résistance, et à la place de Jean XV, qui venait de mourir, mit son
parent Brunon, qui prit le nom de Grégoire V. Couronné empereur des mains du
nouveau pape (996),
il céda à ses prières et pardonna à Crescentius, auquel il laissa même le
gouvernement du môle d'Adrien (château Saint-Ange). A peine les Allemands
furent-ils éloignés, que le consul ressaisit l'autorité, créa un antipape,
força Grégoire à la fuite. Othon revint, assiégea Rome, toujours aussi
inconstante dans sa révolte que dans sa soumission, se moqua de Crescentius,
qui demandait à se rendre après une résistance opiniâtre, et le prit vivant.
Le malheureux, précipité du haut de sa forteresse, fut pendu et sa tête
exposée sur les créneaux (998). Avant de retourner en Allemagne, Othon plaça sur le trône
pontifical son précepteur, le savant Gerbert (Sylvestre II). Si l'on en croit les
historiens du temps, son projet était d'abandonner les âpres contrées du nord
pour élever son trône en Italie, et faire revivre les institutions de la
monarchie romaine. Lorsqu'il reparut pour la troisième fois en Italie,
précédé par ce bruit, mie sa conduite tendait à confirmer, les Romains
s'effrayèrent de voir un maître allemand fixer chez eux sa résidence. Othon,
ayant séparé ses troupes, fut assiégé durant trois jours dans son palais, ou
il manquait de vivres ; et ce ne fut que par une honteuse évasion qu'il
réussit à se soustraire à la justice ou à la fureur des Romains. Le sénateur
Ptolémée dirigeait le peuple, et la veuve du consul Crescentius eut le
plaisir de venger son mari en empoisonnant l'Empereur devenu son amant ; du
moins lui en fit-on l'honneur (1002). Othon III
étant mort sans enfants à vingt-cinq ans, la couronne d'Allemagne passa à son
cousin Henri de Bavière, petit-fils d'Henri-le-Querel leur, mais non sans
opposition. Les vassaux allemands recommencèrent à s'agiter, et lui
opposèrent deux compétiteurs, le margrave de Misnie, qui fut tué ; et le duc
de Souabe, qui pilla Strasbourg, fut vaincu, es pourtant garda son duché.
Henri, pour s'affermir, se fit couronner deux fois, à Mayence et à
Aix-la-Chapelle. Il fut reconnu par la Saxe et la Lorraine. Mais l'Italie
s'était donné un roi italien dans la personne d'Hardouin, marquis d'Ivrée. Le
roi de Germanie jugea sa présence nécessaire et se rendit à Vérone (1004). Une foule de seigneurs
italiens, rebutés par la hauteur du prince qu'ils avaient choisi, se
rattachèrent au parti allemand. Henri fut couronné roi à Pavie ; puis, menacé
par une sédition qui avait éclaté dans cette ville et qui fut violemment
réprimée, il passa en Toscane, y fut bien reçu, mais n'alla pas a Rome, et
retourna en Allemagne sans avoir reçu le titre d'Empereur. Pendant plusieurs
années l'Italie du nord resta divisée entre les villes fidèles à Henri et les
partisans du marquis d'Ivrée. L'influence
de Henri II en Germanie fut plus décisive. Il protégea la Bohème contre la
Pologne ; il reçut l'hommage de Rodolphe III, le fainéant, son oncle
maternel. Ce roi des deux Bourgognes, réunies sous son grand-père, avait
succédé en 993 à Conrad-le-Pacifique. Réduit d l'impuissance par l'ambition
de ses vassaux[8], il recherchait la protection
de Henri, qu'il déclara mémo son héritier présomptif en 1010. Henri confirma
le titre de roi à Étienne de Hongrie et lui donna sa sœur Gisèle en mariage (1008). Il réforma l'Église
d'Allemagne en convoquant plusieurs synodes dent il dirigeait les
délibérations, fonda une foule de monastères et mérita le titre de saint.
Appelé au-delà des Alpes par le pape Benoît VIII, que les Romains avaient
chassé, il défit auprès de Vérone l'armée d'Hardouin, alla recevoir à Rome la
couronne impériale, confirma les donations de ses prédécesseurs, mais retint
tout les droits de l'Empire, qu'il fit exercer par commissaires (1014). La mort d'Hardouin, arrivée
l'année suivante, le délivra d'un compétiteur. Quelques années après, il
repassa en Italie pour combattre les Grecs, qui, maîtres de la Pouille et de
la Calabre, menaçaient Rome. Il s'avança jusqu'à Troja, dont il s'empara avec
l'aide des aventuriers normands[9], reçut l'hommage des princes de
Capoue, de Salerne, de Naples, et tint des placita ou cours de justice
(1022). Contraint par Une maladie
contagieuse de regagner l'Allemagne, il conclut à Ivoi sur le Chiers une
alliance durable avec le roi de France Robert (1023), et survécut peu à cette
négociation. Avec
Henri II s'éteignit la maison de Saxe, et sa mort, malgré la gloire de son
règne, fut le signal de l'anarchie. Les vassaux allemands ne savaient quel
monarque choisir ; le roi de Hongrie, Étienne, réclamait la Bavière du chef
de sa femme ; plusieurs seigneurs italiens offraient la couronne au roi
Robert ou à son fils Hugues. Après deux mois d'hésitation, on élut un
seigneur du second ordre, Conrad de Franconie qui fut le fondateur de la
maison salique (1024).
Le nouveau roi se tourna d'abord contre le roi d'Arles, Rodolphe III, qui lui
refusait l'hommage prêté à Henri II, et par la prie de Baie il assura à
l'Allemagne la succession de Rodolphe ; il triompha ensuite d'une ligné
formée par les ducs de Lorraine, de Franconie et de Souabe, pardonna à ce
dernier et passa en Italie. Déconcertés par le refus de Robert et par la mort
de Hugues, les vassaux italiens s'étaient adressés à Guillaume IV, duc
d'Aquitaine. Bien accueilli à Milan, Conrad s'y fit couronner ainsi qu'à
Monza, ravagea le territoire de Pavie, fit rentrer Ravenne dans le devoir et
Mit une diète générale à Roncaglia. Après avoir obtenu la Soumission du duc
de Toscane, Régnier, il arriva à Rome et reçut la couronne impériale des
mains du pape Jean XIX, en présence de Rodolphe roi d'Ariès, et de
Camit-le-Grand roi de Danemark (1027). Il fit acte de souveraineté dans le midi de
l'Italie en confirmant aux Normands le comté d'Averse ; mais la haine des
Romains contre les Allemands et les fréquentes querelles qui en résultaient
déterminèrent Conrad à regagner l'Allemagne où une nouvelle ligue, fomentée
par Ernest, duc de Souabe, menaçait son autorité. Le rebelle fut mis au ban
de l'Empire, emprisonné, dépouillé, et l'Empereur comprit qu'en favorisant
les arrière-vassaux, il trouverait un point d'appui contre les prétentions
des grands. En
abandonnant au roi de Danemark la marche de Sleswick, Conrad se réduisit à
l'Eyder, comme limite de ses états au nord, mais il gagna les deux
Bourgognes, dont il prit possession à la mort de Rodolphe (1032). Il réunit ainsi la Provence,
le Viennois, le Lyonnais, la Franche-Comté, la Savoie, le pays de Vaux et la
plus grande partie du territoire qui forme aujourd'hui la Confédération
Helvétique. Couronné roi d'Arles, en 1033, il fit partager ce titre à son fils
(1038)[10], et se maintint en possession
des deux Bourgognes, par la force des armes, contre Eudes comte de Champagne,
qui prétendait en être l'héritier légitime à titre de neveu du dernier roi. « Cette
réunion n'augmenta que faiblement la puissance des empereurs d'Allemagne. Les
grands vassaux du royaume dont Conrad venait de faire l'acquisition, les
évêques et les comtes conservèrent l'autorité qu'ils avaient usurpée dans
leurs arrondissements respectifs, et il ne resta aux empereurs que l'exercice
des droits de suzeraineté et de domaine direct avec les faibles débris du
domaine des derniers rois. Il est même probable que le haut rang dont
jouissaient les seigneurs de Bourgogne a excité l'ambition de ceux
d'Allemagne, et les a encouragés à s'arroger les mêmes prérogatives[11]. » En
Italie, les vavasseurs opprimés par leurs suzerains, maltraitaient les
habitants des villes dont les empereurs protégeaient l'indépendance. Conrad
espéra que sa présence apaiserait les troubles, et appliquant à l'Italie le
système politique qui lui avait réussi momentanément en Allemagne, il
défendit aux seigneurs, par la constitution de Pavie, de dépouiller les
vavasseurs de leurs fiefs ; de plus, il rendit ces fiefs héréditaires et
irrévocables, en permettant que le fils, le petit-fils et même les frères
possédassent le fief vacant par la mort du détenteur (1037). A Crémone, il reçut le pape
Benoit IX (Théophilacte),
enfant de quinze ans, que la simonie avait élevé sur la chaire de saint
Pierre, et que ses inclinations vicieuses rendaient indigne du pontificat.
Mais comme le simoniaque excommunia l'archevêque de Milan, ennemi de
l'Empereur, Conrad ferma les yeux sur l'irrégularité de son élection, ménagea
la faction des comtes de Tusculum, qui dominaient à Rome, alla châtier le
prince de Capoue, et ramena avec peine au-delà des monts une armée décimée
par la peste. L'année suivante, tandis qu'il faisait la guerre aux sauvages
Frisons, la mort le frappa tout-à-coup (1039). Son
fils Henri III, dit le Noir, lui succéda sans opposition, et maintint pendant
son règne la suprématie impériale sur la féodalité allemande et sur l'Église
romaine. Il contraignit le duc de Bohème Bretislas à une soumission plus
complète et plus durable. Par son mariage avec Agnès de Poitou, il mit fin à
la révolte des comtes de Besançon et de Vienne ; il intervint dans les
troubles de la Hongrie et y gagna une portion de l'ancienne Pannonie qu'il
joignit à l'Autriche. Il sépara la Lorraine en deux duchés, et donna l'un à
Gérard d'Alsace ; il démembra la Carinthie, attribua la Bavière à son fils,
laissa longtemps la Souabe sans ducs, supprima ceux de la Franconie ; mais
l'administration de cette province passa peu à peu aux comtes palatins du
Rhin, qui, à l'exemple des autres grands feudataires, ne tardèrent pas à
s'arroger les droits régaliens. Cependant
le scandale était porté au comble en Italie. Rome, rougissant des excès de
Benoit IX, le chassa malgré la puissance de sa maison (1043). Aussitôt
l'évêque de Sabine se fit élire sous le nom de Sylvestre III. Benoît revint
avec des troupes ; puis craignant d'échouer, il vendit sa part du pontificat
à un prêtre qu'il sacra sous le nom de Jean XX. Mais il se repentit du
marché, et rentra de vive force dans le palais de Latran. Un moment il y eut
trois papes à la fois, Benoît à Latran, Sylvestre à Saint-Pierre, Jean à
Sainte-Marie-Majeure. Apprenant que Henri III se disposait à venir en Italie,
Benoit s'effraya et abdiqua en faveur de Gratien, qui lui promettait
l'abandon des sommes que le Saint-Siège tirait de l'Angleterre. Gratien
obtint, également à prix d'argent, la renonciation des deux autres concurrents,
se fit nommer et s'intitula Grégoire VI[12]. La sagesse et la fermeté qu'il
déploya ne purent effacer le vice de son élection. Henri l'accueillit d'abord
avec honneur ; mais le concile de Sutri, dirigé secrètement par le roi de
Germanie, déposa Grégoire comme simoniaque, et un Allemand, l'évêque de
Bamberg, fut mis à sa place. Les Romains renoncèrent de nouveau au droit de
choisir leur pontife, proclamèrent Henri patrice, et le revêtirent de la robe
verte, Insigne de cette dignité. Couronné empereur à Saint-Pierre par son
pape Clément II (1046),
Henri fit une courte apparition en Campanie, et retourna en Allemagne avec le
pontife qui mourut quelques mois après. Benoît IX reprit encore une fois la
tiare. Mais l'Empereur menaça les Romains de sa colère, et envoya
successivement deux papes, Damase II et Léon IX (1048). Ce dernier, surnommé le Saint,
répara les scandales qui avaient précédé son avènement ; mais ses tentatives
contre les Normands eurent pour résultat inattendu, de fonder en Italie un
état nouveau, destiné à devenir l'auxiliaire des papes contre l'empire
d'Allemagne. Les
fils de Tancrède de Hauteville avaient conquis la Pouille et menaçaient la
Calabre. Les empereurs d'Orient et d'Occident ajournèrent leur rivalité pour
s'unir contre l'ennemi commun. Léon IX, chargé par eux de châtier les
aventuriers normands, se fit battre à Civitata : fait prisonnier, il accorda
à la soumission de ses vainqueurs l'investiture de ce qu'ils avaient pris et
pourraient prendre encore (1053). A sa mort, Henri III choisit pour la quatrième fois un
Allemand, qui fut intronisé à Rome sous le nom de Victor II. L'Empereur
suivit de près Léon IX dans la tombe ; il expira à trente-neuf ans, laissant
un fils enfant qu'il avait fait reconnaitre roi à l'assemblée de Tribur (octobre 1056). Le
règne de Henri HI est l'époque la plus florissante de l'empire germanique au
moyen âge. « Il embrassait alors à peu près les deux tiers de la monarchie de
Charlemagne. Toute l'Allemagne entre le Rhin, l'Eyder, l'Oder, la Leytha et
les Alpes ; l'Italie jusqu'aux confins des Grecs dans la Pouille et la
Calabre ; la Gaule depuis le Rhin jusqu'à l'Escaut, la Meuse, la Saône et le
Rhône, reconnaissaient la supériorité des empereurs ; les ducs de Bohème et
de Pologne étaient leurs tributaires[13]. Ainsi
l'Allemagne se trouvait la puissance prépondérante en Europe, et ce n'était
pas tant à l'étendue de ses possessions qu'elle devait ce haut rang, qu'a son
gouvernement qui conservait encore une apparence de vigueur et d'unité. Les
empereurs disposaient de toutes les dignités civiles et ecclésiastiques,
fouissaient de domaines fort étendus, exerçaient dans une foule de cas la
plénitude du pouvoir souverain, et ne prenaient l'avis des grands que dans
les affaires les plus importantes. De plus, les pontifes de Rome avaient eu
soin d'appuyer de leur influence l'idée d'un système politique, d'après
lequel tous les peuples chrétiens ne faisaient qu'un même peuple dont le chef
spirituel était le Pape et le chef temporel l'Empereur. Celui-ci, comme avoué
de l'Église, devait veiller aux intérêts généraux de la chrétienté, et
cette fonction suprême semblait lui donner la préséance sur les autres
souverains avec la faculté exclusive de créer des rois. Mais au
fond, ce système imaginaire reposait sur une puissance qui n'avait rien de
solide ni de durable. Plusieurs causes en effet devaient en accélérer la
chute. La première et la plus efficace était dans la constitution même de
l'empire. Un état ne peut être fort sans l'action d'un pouvoir central qui se
fait sentir avec rapidité d'une extrémité à l'autre, sans des armées
permanentes qui défendent les frontières contre les ennemis du dehors et protègent
la tranquillité au dedans, sans des revenus qui soient proportionnés aux
besoins du gouvernement. Tous ces éléments de grandeur et de fixité
manquaient à l'Empire. Le souverain était électif ; chaque vacance éveillait
des prétentions rivales et donnait lieu à des discordes dont profitaient les
provinces éloignées et les peuples récemment conquis. Si le prince consultait
rarement les États, il se trouvait cependant lié, quand il s'agissait de
faire la paix ou la guerre et de modifier la législation nationale ;
c'est-à-dire, dans tous les actes qui intéressaient l'Empire entier : point
d'armées permanentes, point de système de finances, point de règles uniformes
d'administration. Telle
était la faiblesse réelle de ce gouvernement, qu'à chaque avènement, à la
moindre révolution survenue en Allemagne, l'Italie se soulevait contre la
domination germanique, et les raisons mêmes, qui mettaient les Empereurs dans
la nécessité de reconquérir ce royaume, les empêchaient de le soumettre d'une
manière définitive. Ils prodiguèrent à cette lutte continuelle leurs trésors
et le sang de leurs peuples sans amener le résultat qu'ils se flattaient
d'obtenir. L'Italie devint pour l'Allemagne une terre fatale dont le climat
dévorait les armées germaniques. Ceux qui échappaient à sa meurtrière
influence rapportaient dans leurs patrie les ossements de leurs princes et de
leurs nobles[14], en attribuant à la perfidie
des Italiens ce qui n'était souvent que l'effet de leur propre intempérance. L'accroissement
successif du pouvoir des grands fut la conséquence inévitable de cette
constitution vicieuse. Il est vrai que les progrès du pouvoir féodal furent
beaucoup plus lents en Allemagne qu'en France ; que les ducs, comtes et
margraves, regardés primitivement comme de simples officiers impériaux,
s'abstinrent pendant longtemps de prétendre à l'hérédité qui n'était pas
alors la loi générale des fiefs. Tout changea an onzième siècle, après que
Conrad-le-Salique eut permis la transmission des fiefs aux héritiers directs[15]. Les ducs et les comtes devenus
redoutables par l'étendue de leur pouvoir et de leurs domaines,
s'autorisèrent de cette concession pour se rendre héréditaires. « Non
contents de s'approprier leurs duchés et comtés, ils profitèrent de la
faiblesse des empereurs et de leurs brouilleries avec les papes pour se faire
accorder de nouveaux privilèges ou pour usurper des droits royaux
précédemment réservés aux empereurs seuls. Les Dynastes, ou seigneurs
terriens, imitèrent l'exemple des ducs et des comtes. Tous, depuis la fin du
onzième siècle, commencèrent à jouer le rôle de souverains et à se qualifier
dans e les actes publics, par la grâce de Dieu[16]. » Othon-le-Grand, et à son exemple les princes de la maison de Saxe avaient fondé par des dons et des privilèges la puissance temporelle des évêques pour les opposer aux grands vassaux. Non-seulement ils leur avaient donné les droits régaliens dans les portions du domaine royal démembrées en leur faveur, mais aussi ils leur avaient confié le gouvernement de plusieurs villes royales, ainsi nommées parce que les rois étaient dans l'usage d'y entretenir des comtes, des burgraves ou des avoués, pour y exercer en leur nom les droits de justice civile et criminelle, de monnaie, de douanes, et autres. Cet abandon n'eut pas d'inconvénients tant que la disposition des dignités ecclésiastiques appartint à la couronne, et que l'Empereur put remettre en telles mains qu'il jugeait à propos les fiefs attachés à ces dignités. Mais quand le domaine royal fut peu à peu réduit à rien, et que l'autorité des empereurs diminua avec leurs richesses, les évêques et les prélats, d'abord dévoués an souverain par reconnaissance et par nécessité, commencèrent à s'affranchir de toute dépendance et firent cause commune avec les princes séculiers. Cette révolution fut batée par la lutte engagée entre les papes et les empereurs au sujet des investitures. Les évêques délivrés de l'influence temporelle qui présidait à leur élection, et qui dominait leur conduite subséquente, s'assurèrent l'autorité dans les villes qu'ils gouvernaient, et les rendirent médiates et épiscopales d'immédiates et royales qu'elles avaient été dans l'origine. Ainsi fut constituée fortement et d'une manière générale, la féodalité en Allemagne. Pour avoir été plus tardive, elle n'en fut que mieux établie, et laissa sur les mœurs et les institutions nationales une empreinte plus durable que dans les autres états de l'Europe occidentale. |
[1]
A cette occasion, ce prince introduisit une nouvelle ère qu'il intitulait : A
largiore hœreditate indepta. Toutefois l'Alsace fut momentanément démembrée
du royaume de Lorraine et maintenue dans la dépendance du royaume de Germanie.
[2]
On peut voir, sur l'ancienne forme des élections qui se faisaient en plein
champ et en campant, la vie de Conrad-le-Salique, par WIPPON, Ap. Pistorium, tom. Ier,
p. 465.
[3]
« Les rois d'Allemagne divisèrent depuis le royaume de Lorraine en deux
gouvernements ou duchés, celui de la Haute et celui de la Basse-Lorraine. Le
premier, situé sur la Moselle, prit le nom de duché de la Moselle ; l'autre,
enclavé par le Rhin, la Meuse et l'Escaut, fut connu sous le nom de duché de
Lothiers ou de Brabant. Le duché de la Moselle conserva seul le nom de duché de
Lorraine. Il passa en 1048 à Gérard d'Alsace, tige de la maison des ducs de ce
nom, qui dans le dix-huitième siècle sent parvenus au trône impérial. Quant au
duché de la Basse-Lorraine, l'empereur Henri V le conféra en 110e à Godefroi,
comte de Louvain, dont les descendants males y régnèrent sous le titre de ducs
de Brabant, jusqu'en 1355 où ce duché passa par les femmes dans la maison des
ducs de Bourgogne. » (KOCH,
Tabl. des Révol., Périod. III, p. 95.)
[4]
Voyez le chapitre précédent.
[5]
Elle était fille de Lothaire II, roi de Lorraine, et avait épousé en premières
noces un comte nommé Thibaud.
[6]
DITHMARI,
Chronic. ap. LEIBNITZ,
Script. rer. Brunsw., lib. II, p. 352.
[7]
LUITPRAND, lib.
VI, cap. 6. On n'a pas besoin de recourir sur ce point au décret de Léon VIII,
et d'ailleurs Othon devait nécessairement s'attribuer les mêmes droits de
supériorité dont les empereurs grecs et francs avaient joui avant lui.
[8]
Voyez DITHMAR DE MERSEBOURG, Ap.
LEIBNITZ, Script.
Brunsw., tom. Ier, p. 406.
[9]
Voyez le chapitre XXXVII.
[10]
« En 1127, l'empereur Lothaire conféra le vicariat ou la régence de ce royaume
i Conrad, duc de Zaringue, qui prit alors la qualité de recteur ou régent de
Bourgogne. Bertold IV, fils de cc dernier, se démit eu 1156, en faveur de
l'empereur Frédéric Ior, de ses droits de vicariat sur la partie située en deçà
du mont Jura. La Suisse resta alors au pouvoir des ducs de Zaringue, qui pour
contenir les vassaux de leur gouvernement, fortifièrent Morges, Moudon,
Yverdun, Berthoud, et bâtirent les villes de Fribourg (1178) et de Berne
(1191.) A l'extinction des Zaringues en 1218, la Suisse devint une province
immédiate de l'Empire. Elle se forma depuis en république et les autres parties
du royaume d'Arles passèrent successivement à la France. » KOCH, Tabl. des
Révol., Périod. III, d'après Dodechin, Othon de Freysingen et Schœpflin.
[11]
Idem, Ibid., p. 106.
[12]
Pour ce point d'histoire assez confus, nous suivons de préférence Othon de
Freysingen, Lib. VI, Ap. MURATORI, Script., tom. VI.
[13]
KOCH, Tabl.
des Révol., période III, p. 108. Les idées de ce savant publiciste nous ont
été utiles pour le tableau de la constitution germanique.
[14]
Ils les faisaient bouillir dans des marmites. Les vases destinés à cet objet
étaient au nombre des ustensiles indispensables au voyage ; et un Germain qui
faisait bouillir les os de son frère dans un de ces vases, le promettait à son
ami lorsqu'il s'en serait servi. (SCHMIDT, tom. III, p. 423, 424.)
[15]
La succession des lignes collatérales s'établit postérieurement.
[16]
KOCH, Tabl.
des Révol., période III.