Les Sarrasins
reprennent la Corse, la Sardaigne, les îles Baléares. — Conquête de la Crète,
de la Sicile, de Malte. — Leurs incursions en Italie. — Ils menacent Rome. —
Belle défense de Léon IV. — Cité Léonine. — Prise de Bari. — Thème de
Lombardie. — Destruction des Sarrasins du Garigliano. — Leurs ravages dans le
midi de la France. — Station de Fraxinet. — Délivrance du Dauphiné et de la
Provence. — Mœurs des Normands. — Étendue de leurs découvertes. — Station de
la Loire. — Détails. — Histoire sommaire des Normands de la Frise. — Station
de la Seine. — Siégea de Paris. — Fondation du duché de Normandie. —
Gouvernement de Rollon. — Soulèvement réprimé sous Richard II. — Origine et
migrations des Hongrois. — Ils combattent les Moraves et envahissent l'Allemagne.
— Victoires de Henri-l'Oiseleur et d'Othon-le-Grand. — Pillage de la
Lombardie par les Hongrois. — Leurs incursions en Provence. — Fin de leurs
courses au dehors. — Geysa se fait chrétien. — Règne d'Etienne — Troubles
après sa mort.
Au
milieu du grand déchirement dont nous venons de retracer l'histoire, l'Europe
parut menacée d'une nouvelle invasion, qui se déployant simultanément et sur
trois points à la fois, remit en question le nouvel ordre social qu'avait
fondé Charlemagne. Au midi les Sarrasins, au nord et à l'est les Normands, à
l'ouest les Hongrois apportèrent, avec leurs mœurs farouches et leurs
instincts destructeurs, un fanatisme religieux, ou des superstitions
grossières qui auraient replongé le monde dans la barbarie, si ces peuples
sauvages avaient triomphé. Mais les Musulmans furent expulsés et réduits à
défendre leur territoire, après avoir porté leurs armes Jusqu'aux bords de la
Loire et du Tibre. Les Scandinaves et les Tartares furent absorbés par la
civilisation chrétienne, là où ils s'étaient fixés, et leur conversion les
fit entrer désormais et pour toujours dans le mouvement général des nations
issues de la première conquête. INCURSIONS DES SARRASINS DANS LES ÎLES DE LA MÉDITERRANÉE, EN ITALIE ET EN FRANCE.
— Les Sarrasins Espagnols chassés de la Septimanie par Pépin-le-Bref, et
contenus au pied des Pyrénées par les comtes de Barcelone, ainsi que par les
Gascons de la Navarre, tournèrent leur esprit aventureux du côté de la mer.
En 810, ils rentrèrent en possession de la Corse et de la Sardaigne, et
reprirent les îles Baléares peu de temps après la mort de Charlemagne. Sous le
khalifat d'Al-Hakkam, des proscrits de Cordoue[1] s'embarquèrent sur un petit
nombre de galères et allèrent piller Alexandrie. Chassés d'Egypte par
Almamoun, Ils furent frappés de la fertilité de l’île de Crète et résolurent
de s'en emparer. Leur chef Abou-Caab, après avoir demandé des renforts aux
Berbères, brûla les vaisseaux qui avalent amené l'expédition et se priva
volontairement de tout moyen de retraite. Les Musulmans, d'abord campés dans
la baie de Suda, furent invités par un moine renégat à s'établir dans une
position avantageuse sur la côte orientale ; et le nom de Candax,
qu'ils donnèrent à leur forteresse et à leur colonie, est devenu celui de l’île
entière que par corruption on a appelée Candie (823). Les Sarrasins de la Crète ne
tardèrent pas à reconstruire des vaisseaux avec les bois de l'Ida, et durant
cent trente-huit ans d'une guerre continuelle contre ces audacieux corsaires,
les princes de Constantinople ne cessèrent de les attaquer et de les
poursuivre sans aucun fruit. En 961, Nicéphore Phœas alors revêtu de l'emploi
de grand domestique, c'est-à-dire, de général des troupes de l'Orient,
résolut de détruire ce repaire de pirates. Il fit débarquer ses troupes au
moyen de ponts solides et unis, qu'il jetait de ses navires sur le rivage, et
mit le siège devant Candie. Soutenus par leurs frères d'Afrique et d'Espagne,
les Musulmans se défendirent pendant sept mois avec une valeur obstinée. La
prise de la capitale entrains la soumission de tout le pays, et les vaincus
reçurent le baptême des mains du missionnaire arménien Nicon. La
perte de la Sicile fut amenée par la vengeance d'Euphémius qui avait été
condamné à perdre la langue pour avoir enlevé une religieuse. Il alla exciter
l'ambition des Sarrasins d'Afrique, et bientôt revint dans son pays revêtu de
la pourpre impériale, accompagné de cent navires, de sept cents cavaliers et
de dix mille fantassins. Ces troupes débarquèrent à Mesura, près des ruines
de l'ancienne Selinunte (827) ; mais après quelques victoires partielles, les Grecs
délivrèrent Syracuse ; l'apostat fut tué durant le siège, et les Arabes se
virent réduits à manger leurs chevaux. Cependant, secourus par un puissant
renfort des Musulmans de l'Andalousie, ils soumirent peu à peu la partie
occidentale de l’île, firent du port de Palerme le centre de leurs
opérations, et ne laissèrent aux Grecs que Syracuse. Lorsque cette ville fut
assiégée par eux pour la dernière fois, ses habitants se montrèrent dignes du
courage de leurs Meta, et s'ils eussent été secondés par la cour de Byzance,
ils auraient triomphé de l'opiniâtreté des assiégeants. Enfin Syracuse
succomba ; l'évêque amené à Palerme avec tout son clergé, eut à choisir entre
la mort et l'apostasie. Un butin immense, évalué à un million de pièces d'or,
devint la proie des vainqueurs, et le nombre des captifs dut être plus
considérable qu'à Tauroménium, d'où dix-sept mille chrétiens furent
transportés en Afrique, pour y vivre dans l'esclavage (878). Les Arabes anéantirent en
Sicile la religion et la langue des Grecs, et dès la génération suivante
quinze mille jeunes garçons reçurent la circoncision le même jour que le fils
du khalife Fatimite. Malgré
les fréquentes tentatives des empereurs byzantins, les Sarrasins restèrent en
possession de la Sicile jusqu'à la fin du onzième siècle, époque où ils
furent vaincus par Robert Guiscard et son frère Roger. L'île de Malte, que
l'on peut considérer comme une annexe de la Sicile, éprouva les mêmes révolutions.
En 833, les Sarrasins tentèrent de débarquer au port Saint-Paul ; ils furent
repoussés et se saisirent du Goze, d'où vingt-cinq jours après les Maltais
les rejetèrent en Sicile. Ils revinrent en 836, égorgèrent la garnison
grecque du Goze, et furent de nouveau chassés par les troupes de l'empereur
Théophile. Une troisième invasion, plus nombreuse et mieux conduite, eut un
plein succès. Maîtres du Goze, les Arabes passèrent à Malte dont les habitants,
irrités de la tyrannie impériale, massacrèrent ou réduisirent en esclavage la
population grecque (870). Les sectateurs de Mahomet s'établirent dans cette
île et la fortifièrent ; mais ils respectèrent toujours les droits et la
religion des indigènes. Alors
des ports de Biserte, de Tunis, de Palerme, on vit s'élancer des troupes de
pirates, dont les incursions périodiques désolaient la Calabre et la
Campanie. Les Arabes attaquèrent et pillèrent cent cinquante villes ; ils
insultèrent les faubourgs de Rome, mirent à rançon les cités maritimes les
plus puissantes. Si l'union eut régné parmi les Musulmans, ils auraient sans
doute soumis l'Italie à l'empire du prophète ; niais les khalifes de Bagdad
avaient perdu leur autorité en Occident ; les Aglabites et les Edrissites
avaient usurpé les provinces d'Afrique ; les émirs de Sicile aspiraient à
l'indépendance, et au milieu de cette confusion, les Sarrasins ne purent
parvenir à fonder en Italie un établissement vaste et durable. Rome,
dont on vantait les richesses, et que les Infidèles regardaient comme le
centre du christianisme, devait surtout attirer leurs armes ; aussi, le pape
Grégoire IV, dans la prévision des maux futurs, avait entouré Ostie de fossés
et de remparts, en donnant lui-même aux travailleurs l'exemple de l'activité
et du courage. Appelés par les deux prétendants au duché de Bénévent, les
Sarrasins accoururent en Italie. Bari et Tarente leur furent livrées. Un
détachement de leur flotte osa remonter le Tibre, et brûla les faubourgs de
Rome avec les églises des apôtres Pierre et Paul, situées au bord du Tibre et
sur la route d'Ostie (846). En s'éloignant, les Sarrasins saccagèrent Fondi, assiégèrent
Gaète, et battirent un corps d'armée envoyé par Lothaire. Déjà un parti dans
Rome songeait à exploiter la terreur générale au profit de l'empereur grec.
La mort récente de Sergius II compliquait encore les divisions et les
troubles ; mais la nomination de Léon IV, homme énergique et intrépide,
releva les espérances de la multitude. Après avoir pris possession du
pontificat, sans attendre la confirmation de Lothaire, il fit purifier les
lieux souillés par le passage des Infidèles, fit élever quinze tours de
défense aux endroits les plus accessibles, et barra par des chaînes la
navigation du Tibre. Le danger parut éloigné quand on apprit que les
Sarrasins avaient levé le siège de Gaète, et qu'un orage avait englouti leur
sacrilège butin. Toutefois une nouvelle escadre de pirates africains, plus
nombreuse que la première, après avoir relâché en Sardaigne, vint mouiller à
l'embouchure du Tibre. Léon, qui avait fait alliance avec les républiques de
Gaète, de Naples et d'Amalfi, vassales de l'empire grec, alla recevoir à
Ostie la flotte libératrice, et bénit les soldats du Christ au moment de la
bataille. A la suite d'une lutte obstinée, la tempête sépara les combattants
; mais ce fut pour briser sur les rochers et les îles les vaisseaux
sarrasins, tandis que ceux des alliés trouvaient un asile dans les havres de
la côte. Les Infidèles, qui échappèrent au naufrage et à la faim, périrent
pour la plupart égorgés avec le fer, ou pendus an gibet. Le reste fut mis à
la chaîne, et employé à la restauration des églises et des murailles (849). Huit
mille marcs d'argent furent consacrés à réparer les dommages qu'avait
soufferts l'église de Saint-Pierre. Léon l'enrichit de vases d'or d'un poids
énorme, ornés des portraits du pape et de l'Empereur, et entourés d'un cercle
de perles. Il releva avec un soin paternel les murs d'Amérie et de Horta, et
réunit dans la nouvelle ville de Léopolis, les habitants dispersés de
Centumcellæ. Ses libéralités mirent une colonie de Corses en état de
s'établir à Porto, avec leurs familles ; enfin il environna de murs et de
tours le vaste quartier du Vatican, habité par les nombreux pèlerins
qu'attirait le désir de visiter le tombeau des apôtres, et partagé alors en
districts ou écoles des Grecs, des Goths, des Lombards et des Saxons.
Lothaire et ses frères donnèrent de grandes sommes d'argent pour ce travail
qui fut achevé en quatre ans (848-852). La ville nouvelle, placée sous la protection de l'armée
des anges, fut appelée cité Léonine. Rome
était délivrée ; mais l'Italie méridionale restait en proie aux dévastations
des Sarrasins. En vain l'empereur Louis II publia contre ces pirates une
constitution de guerre, convoquant dans la forme la plus solennelle le ban et
l'arrière-ban des vassaux. Il échoua, et se vit obligé de recourir à
l'alliance de l'empereur grec, Basile-le-Macédonien (869). L'infanterie des Francs, la
cavalerie et les galères des Grecs investirent la forteresse de Bari. Le
siège dura longtemps. Trois émirs sarrasins furent successivement vaincus et
leurs troupes dispersées. Après avoir emporté Bari (871), Louis voulut prendre aussi
Tarente. Mais Basile lui refusait le titre d'Empereur des Romains, et
revendiquait pour lui seul la gloire du succès. La réponse énergique du
carlovingien[2], ne fit qu'irriter le souverain
de Byzance, et pour comble de maux, Adelgise, duc de Bénévent, conspira
contre Louis et le fit prisonnier. A la faveur de cette anarchie, l'émir
Abdallah vint assiéger Salerne, et placer son lit sur le maitre-autel de
l'église où il logeait. Bénévent et Capoue ne furent délivrées que par une
démonstration de Louis II, qui mourut l'année suivante (875). Après lui, les empereurs grecs
reprirent Tarente, et joignirent à leurs États la Pouille et la Calabre, sous
la dénomination nouvelle de Théme de Lombardie. Repoussés de
l'Adriatique, les Sarrasins se fortifièrent sur les bords du Garigliano,
petit fleuve qui séparait le duché de Rome de la république de Naples. Ils
s'y maintinrent malgré les efforts des dues de Bénévent et de Naples et ceux
du roi Bérenger, prirent Reggio en Calabre, pillèrent les États de l'Église.
Le pape Jean X réunit contre eux les flottes de l'empire grec et les milices
de l'Italie. Bloqués dans leur camp du Garigliano, les Arabes, pour échapper
a la famine, se retirèrent sur une montagne voisine, où ils combattirent
Jusqu'au dernier moment (916). Le pontife acheva son œuvre, en donnant asile dans le port
d'Ostie aux fugitifs de la Corse et de la Sardaigne. Dès-lors les Sarrasins
purent encore troubler la tranquillité des villes maritimes de l'Italie, mais
n'eurent point dans ce pays d'établissement important. En
France, leurs incursions, qui datent du règne de Louis-le-Débonnaire, se
multiplièrent après lui. Peu de temps après la bataille de Fontenay, une de
leurs troupes remonta le Rhône et ravagea les environs d'Arles. En 848, les
Sarrasins pillèrent Marseille, et défirent l'archevêque Roland, qui s'était
fortifié dans une abbaye de la Camargue. De 851 à 870, ils s'établirent à
Saint-Tropez, et couronnèrent de châteaux-forts les hauteurs de la côte. En
888, ils fondèrent à Fraxinet une colonie, qui devint leur place d'armes et
le centre de leurs opérations en Provence. De là, pénétrant en Dauphiné, ils
occupèrent les passages des Alpes, Incendiant les églises, massacrant les
évêques, écorchant les captifs. Non contents de rançonner les pèlerins qui se
rendaient en Italie, ils allèrent jusqu'à Turin détruire le monastère de la
Novalèse. L'herbe couvrait la place où avait été Fréjus ; les ruines noircies
de Toulon servaient de repaires aux loups, seuls habitants de la campagne. En
même temps, le Languedoc était menacé du côté de la mer et du côté des
Pyrénées. Le comte de Provence, Hugues, qui était aussi roi d'Italie, essaya
de détruire ces pirates. Avec l'aide du feu grégeois que lui avaient apporté
les galères byzantines, il consuma leur flotte dans la baie de Saint-Tropez,
et assiégea Fraxinet[3] (942) ; mais fatigué de la longueur
du blocus, et rappelé en Italie par les succès de Bérenger II, non-seulement
il leur accorda la paix, mais encore leur confia la défense des Alpes.
Dès-lors, depuis Fréjus jusqu'à Saint-Maurice en Valais, une chaîne continue
de postes sarrasins intercepta les communications. Les Infidèles ne furent
chassés du mont Saint-Bernard qu'en 980, par la reine Berthe ; et en 985,
Izarn, évêque de Grenoble, leur reprit sa ville, qu'il repeupla avec des
émigrés venus des provinces voisines. Conrad-le-Pacifique, roi des deux
Bourgognes, eut l'heureuse idée de mettre aux prises les Hongrois et les
Sarrasins qui dévastaient ses États, et au plus fort de la mêlée il tomba sur
les deux partis qui furent écrasés. Après avoir perdu Fraxinet, les Sarrasins
furent expulsés de nos rivages par le comte de Provence, Guillaume Ier, qui
mérita ainsi le titre de Père de la patrie (972). Les terres, réduites en
déserts par les Infidèles, furent partagées entre les vainqueurs, et
défrichées par les colons des monastères. INVASIONS DES NORMANDS SUR LES CÔTES DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN. — Les Normands ou hommes du
Nord, Germains d'origine, habitaient la Scandinavie des anciens,
c'est-à-dire, le Danemark, la Suède, et la Norvège moderne. Plongés dans une
barbarie profonde, dédaignant l'agriculture et les arts, ils ne trouvaient
pas dans la chasse et dans la pèche des ressources suffisantes. De bonne
heure ils conçurent l'idée d'acquérir aux dépens de leurs voisins, par la
piraterie et la rapine, les avantages qui leur manquaient. Ils demandèrent
d'abord la gloire et la richesse à la mer pli baignait leurs lies et leurs
côtes. Enhardis par le succès, et décidés par la pauvreté des peuples de la
Baltique, Ils s'élancèrent dans l'Océan, devinrent la terreur de l'empire
carlovingien, et poussèrent jusqu'en Grèce et en Afrique leurs cruelles
dévastations. Aventuriers par goût et par nécessité, ils étaient encore
animés par un fanatisme religieux, qui les portait aux entreprises les plus
périlleuses. Odin ou Woden, après avoir été le conquérant et le législateur
des Scandinaves, était adoré par eux comme le père du carnage, le
dépopulateur, l'incendiaire. L'immortalité de l'âme était un des dogmes
fondamentaux de la religion d'Odin ; le mépris de la mort, le fond de sa
doctrine. Des armes brillantes, des coursiers fougueux, des batailles de
chaque jour, des festins éternels dans le Walhalla étaient réservés aux
braves qui périssaient en combattant. Malheur à ceux qui mouraient de maladie
ou de vieillesse ! ils entraient dans le Nistheim. « Héla (la mort) y exerçait son empire. Son
palais était l'angoisse, sa table la famine, ses serviteurs l'attente et la
lenteur, le seuil de sa porte le précipice, son lit la maigreur. Elle était
livide, et ses regards seuls glaçaient d'effroi[4]. » Cette
doctrine, généralement répandue dans le Nord, inspirait à la jeunesse
scandinave ce courage intrépide et féroce, qui la rendait inaccessible à la
crainte comme à la pitié. Souvent les fils des rois, déjà désignés pour
succéder au trône de leurs pères, se faisaient chefs de pirates, sous le nom
de rois de mer (See-Konung),
et refusaient de quitter ce genre de vie, afin de pouvoir dire avec les
braves de la nation, qu'ils n'avaient jamais couché sous un toit immobile,
qu'ils n'avaient point bu au coin d'un foyer la bière ou l'hydromel. Ces
hardis navigateurs jetèrent les fondements de l'empire russe, reconnurent
l'embouchure de la Dwina, peuplèrent l'Islande, découvrirent le Groenland et
peut-être l’île de Terre-Neuve en Amérique[5]. L'archipel calédonien reçut
leurs colonies. Repoussés de l'Ecosse, ils occupèrent pendant près de quatre
siècles la partie centrale de l'Irlande, et conquirent deux fois
l'Angleterre. L'Espagne ne fut pas à l'abri de leurs déprédations ; mais
l'activité des Musulmans et la bravoure des chrétiens de la Galice
empêchèrent les Normands de former dans ce pays quelque établissement
durable. Au contraire, l'empire carlovingien, présentant trois cents lieues
de côtes, offrait par sa proximité et par le facile accès des grands fleuves,
un vaste champ à l'ambition des Scandinaves. Dès l'an 796, Charlemagne,
témoin d'une incursion de ces pirates, avait prévu les maux qu'ils
causeraient à ses descendants, et s'était occupé de défendre les ports et
l'embouchure des fleuves. Cette sage précaution fut négligée par ses
successeurs ; et les hommes du Nord pénétrèrent sans obstacle att cœur de la
Germanie et de la France par la Meuse, l'Escaut, la Somme, la Seine, la Loire
et la Garonne. En 830,
des hommes à haute stature, portant la barbe longue et vêtus de mailles de
fer, parurent avec treize bateaux (serpents ou dragons, snekkar, drakar) sur les côtes de l'Aquitaine ;
ils descendirent dans Elle de Rhé qu'ils dévastèrent, et dans celle de lier
où ils brûlèrent l'abbaye de Saint-Philibert : de là le nom de Noirmoutier.
La possession de ces deux lies qui devinrent leurs premières stations,
leur permit de radouber leurs barques, d'attendre des renforts, d'entasser le
butin. Le plus célèbre aventurier de cette colonie fut Hasting, né en Gaule
aux environs de Troyes et qui, dit-on, s'était enfui de la maison paternelle
pour se faire pirate. Il remonta la Loire et pilla Amboise (838). Il s'empara de Nantes en 843
avec l'appui du comte Lambert, et les Bretons eurent surtout à souffrir du
voisinage des pirates danois[6]. Cette station de la Loire
fournit des secours à Pépin contre ses oncles : plusieurs fois, en cinq
années, le terrible Hasting entra dans la Charente et la Garonne, mit au
pillage Saintes et Bordeaux, poussa ses dévastations jusqu'aux faubourgs de
Toulouse, jusqu'à Lescar et Oléron (843-848). Un nouveau Macchabée, Robert le
fort, duc de France et commandant de la Marche d'Anjou, combattit souvent
ces brigands avec succès et envoya à Charles-le-Chauve les armes et les
étendards de cinq cents d'entr'eux. En 866, ils prirent le Mans : Robert
accourut, les atteignit près de Brissarthe, et massacra tous ceux qui ne
purent se réfugier dans une église du voisinage. Le lendemain il attaqua
l'église et fut tué avec Ranulf, duc d'Aquitaine. Dès-lors rien n'arrêta pins
les Normands. Hasting lança ses dragons dans la Loire et alla jusqu'à
Clermont. Attiré comme les Sarrasins par la réputation de Rome, il franchit
le détroit de Tarik, aborda en Italie, trouva moyen d'entrer au mont Cassin,
et au retour ajouta les dépouilles de la Provence au butin fait en Italie. En
876, Chartes-le-Chauve fit un effort pour chasser les Normands d'Orléans et
surtout d'Angers, leur place d'armes. Il détourna le cours de la Mayenne,
mais les affaiblit sans les détruire. En 931, on les retrouve dans le
Limousin, où le roi Raoul arrêta leurs bandes près de Bourganeuf. Louis-le-Débonnaire
avait protégé le roi danois Harold contre les Obotrites, et lut avait cédé la
Frise à condition qu'il se ferait chrétien (826). A son exemple, Lothaire livra
aux Normands les îles de Betau et de Walcheren, à l'embouchure de l'Escaut (837). Chefs et soldats, les uns pour
obtenir des terres, les autres pour avoir des habits blancs, arrivèrent en
foule et demandèrent le baptême. Quand on leur refusa le sacrement dont ils
se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent furieux et allèrent dévaster
la Flandre, la Basse-Lorraine, et la Hollande par l'Escaut, la Meuse et le
Wahal. Charles-le-Chauve espéra les fixer eu sol, en accordant ou plutôt en
confirmant le duché de Frite à Rorik, un des pirates de l'Escaut (870). Godefried, successeur de
Rorik, se fortifia dans la nouvelle colonie d'Ascaloha. Uni aux Normands de
la Somme, il mit la Flandre à feu et à sang. Louis III essaya de délivrer
cette province (881) ;
mais la mort l'empêcha de recueillir les fruits de la victoire de Saulcourt.
Godefried parcourut en tous sens le royaume de Lorraine. Les palais de
Charlemagne à Nimègue et à Aix-la-Chapelle furent changés en étables. Liège,
Cologne, Nuys, Trêves furent horriblement saccagées. Ne pouvant forcer
Godefried dans Ascaloha, Charles-le-Gros lui offrit la main d'une princesse
carlovingienne avec la Frise en dot. Le pirate parut d'abord satisfait, puis
il se plaignit et réclama un pays où il y eut des vignes. Attiré à une
entrevue, il fut assassiné (886). Son frère Sigefried le vengea en allant assiéger Paris. Au
retour de cette expédition, les Normands recommencèrent à piller la Lorraine
et tuèrent l'archevêque de Mayence. Arnulf, roi d'Allemagne, les attaqua près
de la Dyle, les tailla en pièces, leur prit seize étendards. Sigefried périt
dans le combat (891),
et la Frise après lui fut partagée en comtés. Les
pirates de la Seine parvinrent à un établissement plus durable. Dès l'an 820,
une flotte de vingt vaisseaux s'était montrée à l'embouchure de ce fleuve. En
841, Oscheri remonta la Seine, pilla pour la première fois la ville de Rouen,
et fonda une colonie dans l’île d'Oyssel. Son successeur Raguer, ou Regnar Lodbrog,
arriva jusqu'à Paris qu'il trouva sans défense et dont une partie fut
incendiée. Frappés d'une terreur panique en entrant dans l'abbaye de
Saint-Germain-des-Prés, Regnar et ses compagnons se disposaient à se
rembarquer, lorsque l'argent de Charles-le-Chauve décida leur retraite (845). Ils partirent en jurant par
leurs dieux nationaux qu'ils ne reviendraient pas. Douze ans après Regnar
reparut, livra aux flammes l'église de Sainte-Geneviève, et entassa de
nouveau les ruines (857). Charles-le-Chauve s'en délivra au prix d'une forte somme, en
échange de laquelle les pirates lui jurèrent fidélité. Lui-même rompit le
premier le traité en soudoyant les Normands de la Somme, pour faire la guerre
à leurs frères. Mais l'expédition tentée contre File d'Oyssel échoua. Une
troisième flotte sortit d'Oyssel, s'arrêta à l’île Saint-Denis et pilla le
monastère (866).
L'impôt des Normands les éloigna encore une fois. Après la mort de son frère
Louis III, Carloman apprit que d'autres pirates arrivaient par l'Oise et la
Somme, et menaçaient la ville sacrée de Reims. Déjà l'archevêque Hincmar
faisait fondre les vases d'or pour se racheter. Le roi les suivit à la lueur
des incendies, les battit près d'Aveux et de Vailly et cependant acheta la
paix pour douze mille livres d'argent (888). Sous Charles-le-Gros, Sigefried entra dans la
Seine avec sept cents barques, prit Rouen et Pontoise, et s'avança jusqu'à
Paris. L'île que nous appelons aujourd'hui la Cité formait seule le Paris du
neuvième siècle. Deux ponts de bois défendus chacun par une tour la
joignaient au continent. Eudes, fils de Robert-le-Fort, l'évêque Gauzelin,
l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, se jetèrent dans la place et combattirent
courageusement. Eudes osa même en sortir pour implorer le secours de
l'Empereur. Charles-le-Gros vint en effet, mais resta sur les hauteurs de
Montmartre, dans une inaction honteuse. Après un siège de treize mois[7], les Normands consentirent à se
retirer ; ce ne fut qu'en emportant la rançon de la ville avec la permission
d'aller piller la Bourgogne (886). Vers
896, Roll ou Rollon, fils de Roghenvald, banni par le roi de Norvège, Harald
Harfager, s'associa de nombreux pirates exilés comme lui, et alla tenter la
fortune. La flotte, partie des Hébrides, relâcha d'abord à l'embouchure de
l'Escaut ; puis cherchant un pays plus riche, remonta la Seine jusqu'à
Jumièges. Les habitants de Rouen, ruinés par les invasions précédentes,
prirent le parti de se soumettre aux Norvégiens qui entrèrent pacifiquement
dans la ville. Rollon défit à l'embouchure de l'Eure, les troupes envoyées
par le roi de France Charles-le-Simple, prit Bayeux, Evreux et d'autres
villes de la Neustrie, et s'entendit avec les Normands de la Loire, pour
dévaster tout le pays de Blois à Senlis. En vain Robert, frère d'Eudes, tua
six mille Normands aux environs de Chartres ; ils revenaient toujours plus
nombreux et plus redoutables. Rollon cependant traitait doucement les
Neustriens qui reconnaissaient son pouvoir, et il commençait à comprendre les
avantages de la civilisation et de la paix. Aussi prêta-t-il l'oreille à
l'accommodement que vint lui proposer l'archevêque de Rouen au nom du roi
Charles. Il reçut la seigneurie héréditaire de tout le pays situé entre la
rivière d'Epte et la Bretagne, avec la main de Gisèle, fille du roi, à
condition qu'il se ferait chrétien et vivrait en paix avec le royaume. Par le
traité de Saint-Clair sur Epte (912), Charles ajouta à la Neustrie la suzeraineté de la
Bretagne et conféra l'investiture à Rollon selon l'usage féodal. Conformément
à sa promesse, le nouveau duc de Normandie, pour marcher l'égal des grands
seigneurs de France, embrassa le christianisme et décida la plupart de ses
compagnons à se faire baptiser. Il s'occupa ensuite d'organiser sa conquête,
partagea la terre entre ses barons et ses guerriers, repeupla les campagnes
en y rappelant les laboureurs fugitifs et rétablit l'ordre par une justice
sévère. Cet
événement mit fin aux invasions danoises en France, et la province
neustrienne devint l'asile commun des aventuriers du Nord. Toutefois ni
Rollon, ni ses successeurs ne perdirent de vue l'agrandissement de leurs
états, qu'ils arrondirent du côté du nord et de l'est, aux dépens des rois de
France. En peu de temps, les Scandinaves établis en Neustrie perdirent leur
caractère étranger, pour prendre la langue et les usages des indigènes. La
distinction des races fut plus lente à s'effacer. Sous Richard II, petit-fils
de Rollon, le peuple des villes et des campagnes essaya de protester contre
une inégalité qui lui pesait (997)[8]. Cette tentative réprimée par
de cruels supplices, ajourna pour longtemps en Normandie le mouvement
communal, qui éclata un siècle après dans toute la France du nord. INVASIONS DES HONGROIS EN GERMANIE, EN ITALIE ET EN FRANCE. — « Les Hongrois (Ugri, Igours) peuple turc ou finnois
d'origine, sont venus, à ce qu'on croit, de la Baskirie, pays situé au nord
de la mer Caspienne, entre le Volga, la Kama, et les monts Ourals vers les
sources du Tobol et du Jaik (Oural). Les Orientaux les comprennent sous le nom générique de Turcs,
tandis qu'eux-mêmes s'appellent Magyars, du nom d'une de leurs tribus.
Après avoir été longtemps sous la domination des Khazares[9], au nord des Palus-Méotides,
cette nation poussée par les Petchenègues se rapprocha du Danube[10]. » Elle était alors sous
le commandement de sept Wayvodes qui abdiquèrent leur autorité en
faveur d'Arpad, fils d'Almuz. A la suite d'un engagement réciproque entre le
prince et les sujets, engagement qui fut confirmé par le khan suprême des Khazares,
Arpad établit son peuple dans l'ancienne Dacie, entre la Theiss et le Danube (889). L'empereur Léon, dans sa tactique,
nous peint les Hongrois sous des traits qui les rapprochent des Huns
d'Attila, et des Mongols de Gengiskhan. La crédulité populaire les accusait
de boire le sang et de manger le cœur des vaincus. Mais il est hors de doute
que ces peuples avaient des lois et des châtiments auxquels ils se
soumettaient. Le larcin, le plus séduisant des crimes chez une nation nomade
et dans un camp ouvert, était aussi puni avec sévérité comme le plus
dangereux. Les
restes de la nation Avare, qui avait avec les Hongrois une origine commune,
se confondirent parmi les nouveaux-venus ; mais les terres de la Dacie
étaient désertes et incultes. Arpad saisit avec empressement l'occasion qui
lui fut offerte d'envahir le pays des Slaves Moraviens, qui tenaient un
puissant état sur les bords du Danube, de la Morave et de l'Elbe. Arnulf, roi
de Germanie, irrité contre Zwentibold, duc ou roi des Moraves, chargea les
Hongrois de sa vengeance, et ceux-ci se signalèrent par leurs ravages (892). Mais pendant cette expédition
ils furent attaqués de nouveau dans leurs établissements de la Dacie par les
Petchenègues[11], qui parvinrent encore à les en
chasser. Profitant alors des troubles qui suivirent la mort de Zwentibold,
ils démembrèrent de la Moravie tout le pays qui, des frontières de la
Moldavie, de la Valachie et de la Transylvanie actuelles, s'étend jusqu'au
Danube et à la Morave. Le reste de la Moravie passa aux Bohémiens (904). Peu après, les hordes turques,
pendant la minorité de Louis-l'Enfant, enlevèrent la Pannonie à l'empire
d'Allemagne, et jetèrent ainsi les fondements d'un nouvel état connu sous le
nom de Hongrie. Sous le
règne de Zoltan, fils et successeur d'Arpad, en 907, les Hongrois attaquèrent
la Bavière, et écrasèrent les troupes du duc Léopold à la bataille
d'Augsbourg, lieu déjà fatal à une armée Germaine. Léopold y fut tué : le duc
de Thuringe ne fut pas plus heureux. Alors le fléau se répandit sur la
Bavière, la Souabe et la Franconie : l'éloignement ne garantissait pas d'un
ennemi qui presque au même instant réduisait en cendres le monastère de
Saint-Gall, en Suisse, et la ville de Brème, située sur les côtes de l'Océan
septentrional. Toute résistance céda à la menace que firent les Hongrois de
traîner en captivité les enfants et les femmes, et d'égorger tous les môles
au-dessus de dix ans. Conrad Ier, les éloigna par la promesse d'un tribut
annuel qui fut payé pendant plus de trente ans. Encore les vit-il s'allier
contre lui au rebelle Arnoul, et il mourut en les combattant (919). En 924, ils vinrent presque
jusqu'en Thuringe. Henri-l'Oiseleur, alors malade et sans armée, paya le
tribut pour avoir une trêve de neuf ans ; mais il mit ce temps à profit, en
faisant construire de nouvelles villes, en fortifiant les places qui
paraissaient propres à la défense, en exerçant ses troupes à une tactique
nouvelle. Il les forma aux évolutions militaires, et équipa surtout une
cavalerie capable de faire face à celle des Hongrois, qui excellaient dans
l'art de conduire les chevaux. Pendant
la trêve, les Hongrois, renversant la barrière que leur opposaient les
Bulgares, s'étaient montrés sous les murs de Constantinople, et un de leurs
guerriers osa planter sa hache de bataille dans la porte d'or. Satisfaits
d'avoir assujetti à un tribut la valeur des Bulgares et la majesté des
Césars, ils revinrent demander la même soumission au roi de Germanie (933). Mais une de leurs armées fut
détruite à Sondershausen par les Saxons et les Thuringiens ; Henri lui-même
dispersa l'autre à Mersebourg. Cette grande journée, dont le souvenir est
encore aujourd'hui vivant en Allemagne, fut représentée en peinture dans une
salle du palais impérial[12]. Le roi fit rebâtir les églises
et les monastères détruits par les Hongrois, et pourvut à l'entretien des
filles nobles dont les pères avaient succombé dans la bataille. La
Germanie était affranchie d'une honte, mais non délivrée de toute crainte.
Pendant le règne d'Othon Ier, les Hongrois intervinrent dans les troubles de
l'Allemagne, et, sous prétexte de soutenir Ludolph, révolté contre son père,
ils pénétrèrent au-delà du Rhin et de la Meuse, jusque dans le cœur de la
Flanche. Mais les divisions cessèrent en présence de l'ennemi commun. Huit
corps d'armée, composés de Bavarois, de Franconiens, de Saxons, de Souabes et
de Bohémiens, se réunirent dans les plaines d'Augsbourg. Othon sut exalter
les courages en montrant aux soldats l'étendard de saint Maurice et une lance
dont la pointe était faite avec des clous de la vraie croix. On croyait que
les Hongrois attaqueraient de front ; ils passèrent secrètement le Lech,
tombèrent sur l'arrière-garde, pillèrent les bagages, tuèrent le duc de
Franconie. Othon, à la tête de ses Saxons, rétablit le combat. Les Hongrois
perdirent cent mille hommes, tant dans la fuite que dans l'action, et trois
de leurs princes, faits prisonniers, furent pendus à Ratisbonne (955). Cette leçon terrible leur
profita, et l'Allemagne n'eut plus à souffrir de leurs ravages. Le
voisinage de l'Italie avait aussi attiré les premières incursions des
Magyars. Mais, de leur camp de la Brenta, lis virent avec quelque terreur la
force et la population apparentes de la contrée qu'ils venaient de découvrir.
Ils demandèrent la permission de se retirer. Le roi Bérenger s'obstina à
combattre, et sa témérité coûta la vie à vingt mille chrétiens (900). Six ans après, ils revinrent.
Venise fut attaquée jusque dans ses lagunes. Bérenger les éloigna, mais ne
put sauver les esclaves. Bientôt, menacé par ses vassaux rebelles, il prit
les Hongrois à sa solde, les opposa aux Sarrasins de Fraxinet qui harcelaient
sa frontière occidentale, et, avec leur appui, défit les conjurés près de
Brescia. Son compétiteur Rodolphe ayant pris Pavie, Bérenger livra la
Lombardie aux cavaliers turcs. Pavie succomba et fut incendiée.
Quarante-trois églises furent consumées par le feu, tous les habitants
massacrés, à l'exception de deux cents hommes, qui ramassèrent dans les
ruines trois boisseaux de pièces d'argent (924). La mort de Bérenger, assassiné la mème année,
redoubla leur fureur. Crémone fut dévastée, et ils poussèrent jusqu'en
Calabre. Partout les églises retentissaient de cette lamentable litanie :
« Sauvez-nous, Seigneur, et délivrez-nous des traits des Hongrois ! »
La plupart de ces barbares, ayant voulu passer en France par les Alpes,
échappèrent à Rodolphe, qui croyait les tenir, et, traversant rapidement le
Dauphiné et la Provence, s'abattirent en Septimanie ; mais, décimés par une
peste dévorante, ils furent détruits sans efforts par Raymond Pons, ceinte de
Toulouse. L'Espagne, qui tremblait derrière ses Pyrénées, respira plus
librement. Vers le mème temps, les Hongrois inquiétèrent deux fois le nord de
la France, où ils allèrent jusqu'à l'Aisne et à la mer (923-926). Le roi Raoul réussit à les
éloigner, moins par ses victoires que par ses démonstrations énergiques. En 935
et 937, ils revinrent piller la Champagne, la Bourgogne et le Berry. En 944,
de nouveaux Hongrois arrivèrent en Italie. Le roi Hugues, hors d'état de les
combattre, composa avec eux pour la rançon de ses sujets. Dix boisseaux de
pièces d'argent furent versés dans leur camp ; mais on les trompa sur le
nombre des contribuables et sur le titre du métal. De plus, les guides qu'on
leur avait donnés, et qui devaient les conduire en Espagne, les menèrent par
des chemins arides et difficiles. Craignant de mourir de soif, ils
retombèrent sur la Lombardie. Enfin, ne trouvant plus rien à prendre, ils se
rejetèrent sur le Dauphiné avec d'autres Hongrois venus de la Thuringe par
l'Alsace. Tous ensemble furent exterminés par Conrad-le-Pacifique en même
temps que les Sarrasins, et dès-lors leurs invasions cessèrent tout-à-fait. ROYAUME DE HONGRIE. —Leurs revers au dehors inspirèrent aux Hongrois
des pensées de modération et de paix. Sous le règne pacifique de Toxun, ils
se soumirent à mener une vie sédentaire, et Geysa, qui succéda à Toxun vers
971, apprit à ses sujets tout ce qu'ils pouvaient gagner par la culture d'un
sol fertile et l'échange des productions territoriales ; mais ce qui
contribua surtout à tempérer la fougue des barbares, ce fut l'introduction du
christianisme dans la Hongrie. De bonne heure, la race conquérante s'était
mêlée à de nouvelles colonies d'origine scythe, slave ou germaine — Khazares,
Iazyges, Moraves, Russes, Bulgares, Bissènes, Comans, Bavarois — ; en outre,
des milliers de captifs robustes et industrieux, dont la plupart étaient
chrétiens, y avaient été transportés de tontes les contrées de l'Europe.
Pélegrin, évêque de Passau, encouragé par Othon-le-Grand et protégé par Geysa
lui-même, envoya les premiers missionnaires aux Hongrois (973), et saint Adalbert, évêque de
Prague, eut la gloire de baptiser Geysa et son fils Waïc (994). Ce
dernier, qui prit le nom chrétien d'Étienne, sous lequel il est connu dans
l'histoire, changea entièrement la face de la Hongrie. Jusqu'alors l'autorité
du chef commun, ou grand prince, était limitée par celle des wayvodes
inférieurs, dont chacun pouvait assembler une armée, faire des courses et
troubler l'État. Étienne se fit déférer, en l'an 1000, la dignité royale, de
l'agrément du pape Sylvestre II, qui lui envoya la couronne angélique
dont les Hongrois se sont servis jusqu'à nos jours pour le couronnement de
leurs rois[13]. Huit ans après, l'empereur Henri
II confirma le titre de roi à Etienne eu lui accordant la main de sa sœur,
Gisèle de Bavière. « Apôtre et législateur de son pays, Étienne Ier allia la
politique à la justice, la sévérité à la clémence. Il fonda plusieurs
évêchés, extirpa l'idolâtrie, bannit l'anarchie et donna à l'autorité
souveraine une vigueur qu'elle n'avait point eue auparavant. C'est à fui
qu'on rapporte la division politique de la Hongrie en comtés, de même que
l'institution du palatin et des grands officiers de la couronne. Il conquit
aussi la Transylvanie, et en forma un gouvernement particulier dont les
chefs, appelés wayvodes, relevaient de sa couronne[14]. » Après la mort d'Étienne, dont le règne se prolongea jusqu'en 1038[15], Pierre son neveu, fils d'Urséolo, doge de Venise, fut appelé au trône. Sa partialité pour les Allemands le rendit odieux aux Hongrois, qui mirent à sa place Samuel Aba, beau-frère du feu roi. Le nouveau prince redoutant les armes et la politique de l'empereur Henri III, lui céda la partie de la Pannonie supérieure, qui s'étendait depuis le mont Kalenberg jusqu'à la Leytha, et dont les Allemands s'étaient emparés à la faveur des troubles. Par suite de ce traité conclu en 1043, cette portion de la Hongrie fut ajoutée au Margraviat oriental (Autriche), qui prit alors à peu près sa forme actuelle. Samuel fut déposé l'année suivante, et Pierre fut rétabli, puis dépouillé et aveuglé (1046). Les empereurs d'Allemagne, intervenant constamment dans les démêlés des princes de la famille d'Arpad, continrent aisément sur la frontière l'ardeur belliqueuse des Hongrois qui trouvèrent à s'exercer contre les Grecs, les Slaves et les Russes. |
[1]
Voyez le chapitre XXXVI.
[2]
La lettre de Louis II, monument curieux du neuvième siècle, est rapportée par
Baronius, Ann. Eccles. ad ann. 871, n° 51-71, d'après l'anonyme de
Salerne.
[3]
Aujourd'hui la Garde-Freinet, dans les montagnes de Maures, à une lieue de
Grimaud, et à trois lieues de Saint-Tropez.
[4]
MALLET, Introduction
à l'histoire de Danemark.
[5]
Voyez le chapitre XXXVIII.
[6]
Les Danois, les Suédois, les Norvégiens se disputent les prétendus héros qui se
sont illustrés dans les courses des Normands : Ce passage du chroniqueur slave
Helmold peut les mettre d'accord : Nortmannorum exercitus fuit collectus de
fortissimis Danorum, Sueonum, Norwegorum, qui tuns forte sub uno principatu
constitua, etc. S'il est vrai, comme on l'a prétendu avec beaucoup de
vraisemblance, qu'une foule de Saxons proscrits par Charlemagne se soient
réfugiés chez les Danois, on peut considérer les incursions normandes comme des
représailles.
[7]
Ce siège a été amplement décrit en vers latins, par Abbon, moine de
Saint-Germain-des-Prés et témoin oculaire. Ap. DUCHESNE, Script. franc., tom.
II, p. 499.
[8]
Roman de Rou, cité par M. AUG. THIERRY,
Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, tom. Ier, p.
189.
[9]
Les Khazares, autre peuple turc, qui occupaient la Crimée et les pays voisins
de la mer d'Azof, s'unirent aux Comans pour chasser les Petchenègues ou
Patzinazites des bords de l'Oural et du Volga. Le contre-coup de cette
révolution fut l'émigration des Magyars. Les Khazares adoptèrent au neuvième
siècle un christianisme mélangé de toutes les sectes. Leur empire s'écroula
vers l'an 1016.
[10]
KOCH, Tabl.
des Révol. de l'Europe, première période, p. 87.
[11]
Depuis ce temps, les Petchenègues dominèrent sur les contrées comprises entre
L'Aluta, le Danube et le Dniester. Ils disparaissent de l'histoire vers la fin
du onzième siècle où ils furent dépossédés par les Comaus.
[12]
LUITPRAND, lib.
II, cap. 9.
[13]
Les ornements et les inscriptions grecques de cette couronne montrent qu'elle
fut briquée à Constantinople. Un passage de Dithmar de Mersebourg, auteur
contemporain, autorise à penser qu'elle fut donnée à Sylvestre II par
l'impératrice Théophanie, mère d'Othon III. On sait que Théophanie était
grecque et que Sylvestre II (Gerbert) avait été le précepteur de son fils.
[14]
KOCH, Tabl.
des Révol., période III, p. 138.
[15]
Étienne fut canonisé par Grégoire VII en 1083 avec son fils Emmeric mort avant
lui. (Voyez CHARTUIT,
Vit. S. Steph. ap. Schwandtner., Script. rer. Hung., t. Ier.)