HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

TROISIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'AVÈNEMENT DE PÉPIN-LE-BREF JUSQU'AU COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES (752-1074)

 

CHAPITRE XXVI. — DÉMEMBREMENT DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN DEPUIS LA MORT DE CHARLEMAGNE JUSQU'À LA DIÈTE DE TRIBUR (814-887).

 

 

Avènement de Louis-le-Débonnaire. — Tentatives de réforme. — Premier partage de l'Empire. — Révolte et mort de Bernard roi d'Italie. — Comices d'Attigny. Expéditions en Bretagne et en Espagne. — Succès d'Aïzon. — Création du royaume d'Alamanie. — Révolte des fils de Louis-le-Débonnaire qui ressaisit l'autorité. — L'Empereur est dégradé dans l'église de Saint-Médard. — Soulèvement du peuple et fuite de Lothaire. — Différents partages de l'Empire. — Mort de Louis-le-Débonnaire. — Etat de l'Empire. — Charles-le-Chauve. — Bataille de Fontenay. — Traité de Verdun. — Guerre d'Aquitaine. — Traité de Mersen-sur-Meuse. — Mort de Lothaire. — Progrès des Normands. — Révolte des deux fils de Charles-le-Chauve. — Mort de Robert-le-Fort. — Usurpations du roi de France. — Second traité de Mersen. — Dernières années du règne de Charles-le-Chauve. — Louis II dit le Bègue. — Louis III et Carloman. — Déposition de Charles-le-Gros.

 

LOUIS-LE-DÉBONNAIRE (814-840). — Louis, surnommé le Débonnaire, apprit en même temps la mort de Charlemagne et le complot formé pour appeler au trône impérial Bernard, fils de Pépin et roi d'Italie. Il se hâta donc de se rendre à Aix-la-Chapelle, déjoua par sa présence les projets des conspirateurs, et fut reconnu dans une diète nationale. A un monarque d'un vaste génie, d'une puissante volonté, d'une gloire immense, succédait un prince jouet des passions et dupe de ses vertus mêmes, bon jusqu'à la faiblesse, pieux jusqu'à la superstition, chaste jusqu'au rigorisme, plus propre à régir une abbaye qu'à gouverner un grand empire.

A peine monté sur le trône, Louis entreprit de tout réformer, la cour, le gouvernement, le clergé, les mœurs. Il commença par sa famille. La conduite de ses sœurs avait attiré sur elles une factieuse célébrité. Quelques jeunes courtisans, complices de leurs désordres, furent condamnés, les uns à la mort, les autres à l'exil. Deux des ministres de Charlemagne, Wala et Adhélard, allèrent expier dans des couvents obscurs leur indulgence pour un scandale que leur maitre lui-même avait toléré. Après ces actes de sévérité, inspirés sans doute par l'ambitieux évêque d'Orléans Théodulf, son conseiller intime, Louis convoqua une assemblée générale, et réforma plusieurs abus de l'administration précédente. De nouveaux missi dominici, envoyés dans les provinces, furent chargés de surveiller tous les agents de l'autorité, de remédier aux maux, de châtier et de prévenir la corruption et de combattre partout la tyrannie. Les prisons s'ouvrirent ; les exilés rentrèrent dans leur patrie ; les Saxons bannis furent rendus à la terre natale, et recouvrèrent le droit de propriété et d'héritage que leur avait enlevé Charlemagne ; les Aquitains retrouvèrent leurs franchises municipales, et les Espagnols, dépouillés par les lieutenants impériaux, rentrèrent dans la possession de leurs biens. Louis s'attacha principalement à détruire les nombreux abus que le temps avait introduits dans la discipline du clergé. Mais pour opérer ces réformes, et surtout pour les maintenir, il fallait une main autrement vigoureuse que celle qui venait de prendre les rênes de l'État (816).

Léon III n'était plus : Étienne IV, qui avait été élu à sa place, sans même qu'on eût consulté l'Empereur, vint eu France pour calmer le ressentiment dont il supposait que Louis était animé. Loin de contester une élection faite sans son aveu, le pieux monarque supplia le pontife de consacrer la sienne en lui donnant l'onction sainte, reçut de sa main la couronne impériale et le fit reconduire avec pompe en Italie.

La princesse Hermengarde avait donné trois fils à Louis. Par un partage imprudent et prématuré, l'Empereur déshérita d'avance les enfants que l'avenir pouvait lui réserver. Lothaire fut associé à l'Empire avec une autorité supérieure à celle de ses frères ; Pépin reçut l'Aquitaine, et Louis la Bavière, la Pannonie et la Bohême. Bernard, petit-fils de Charlemagne, régnait en Italie depuis la mort de Pépin son père ; mais ce royaume ne suffisait pas à son ambition. Il revendiqua la couronne impériale en qualité de représentant de la branche aînée. Bientôt, soutenu des vassaux lombards et de plusieurs évêques et seigneurs francs, il forma le projet téméraire de détrôner l'Empereur. Il s'avança donc vers les Alpes à la tête d'une armée nombreuse ; mais la défection de la majeure partie de ses troupes le livra, ainsi que ses principaux partisans, à la vengeance de son oncle. Louis voulait pardonner ; mais, dominé par l'implacable Hermengarde, il abandonna les suppliants à des juges qui les avaient condamnés d'avance. La peine de mort fut portée contre les laïques ; les évêques, dégradés, furent renfermés dans des monastères ; Bernard dut perdre la vue. Le malheureux prince se défendit avec la fureur du désespoir contre les bourreaux chargés de l'exécution de la sentence, et mourut des suites de ses blessures (818). Hermengarde, qui survécut peu de mois à ses victimes, fut bientôt remplacée par Judith, fille du comte Welf de Bavière (819).

L'Italie ne fut pas seule à remuer et à secouer le joug odieux de la race carlovingienne. Tandis que les courtisans se pressaient autour de la jeune et belle impératrice, les Slaves, les Danois, les Bulgares, les Basques, les Sarrasins essayaient de se séparer de l'Empire ; tous furent réprimés. Les Saxons, attachés à Louis par la reconnaissance, combattirent eux-mêmes et triomphèrent pour cet empire d'Occident dont le démembrement était inévitable : mais, au moment où les vieux soldats et les anciens ennemis de Charlemagne maintenaient l'intégrité de l'Empire et sauvaient par des victoires une centralisation prématurée, treize vaisseaux normands apparaissaient sur les côtes de Flandre, et venaient, avant-garde intrépide d'une armée de conquérants, reconnaître le champ de bataille (820).

Louis n'avait pas donné de successeur à Bernard en Italie. En 820, Lothaire fut investi de ce royaume, et l'assemblée de Nimègue confirma le partage de l'Empire ainsi que cette nouvelle disposition. Poursuivi par les plus cruels remords depuis l'assassinat de son neveu, Louis donna aux comices d'Attigny la mesure de sa faiblesse. Il voulut se soumettre à une pénitence publique et demander pardon à Dieu et aux hommes de ses fautes. « C'était la première fois depuis Théodose, dit M. Michelet, qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation d'un homme tout-puissant. Les rois mérovingiens, après les plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit pour la royauté de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son humilité. Il leur sembla que celui qui avait baissé le front devant le prêtre ne pouvait plus commander aux guerriers. »

Cependant les Bretons, souvent vaincus, mais jamais domptés, refusaient de reconnaître la domination des Francs. A la faveur de la famine et de la peste qui désolaient la Gaule septentrionale, ils insultaient impunément les provinces voisines de la Bretagne. L'Empereur envahit le pays avec trois corps d'armée. Morman, chef des Bretons, opposa vainement une héroïque résistance ; sa défaite et sa mort consommèrent la soumission de la Bretagne (825). Au midi, les Basques, forts de l'appui d'Abdérame II, khalife de Cordoue, s'armèrent pour conquérir leur indépendance. Les lieutenants de l'Empereur, ayant comprimé la rébellion des Gascons septentrionaux, franchirent les Pyrénées, s'emparèrent de Pampelune et dispersèrent l'armée d'Inigo Ariza, chef du nouveau royaume de Navarre. A leur retour, les Francs furent surpris par les Basques et exterminés : les vainqueurs purent célébrer une seconde journée de Roncevaux (826). Vers la même époque, Afton, seigneur goth de la Marche d'Espagne, se révolta, et, avec les secours que lui fournit Abdérame, il battit en plusieurs rencontres Bernard, fils de Guillaume de Toulouse et favori de l'Empereur, moins encore, dit la chronique contemporaine, que de l'impératrice. Fier de ces premiers succès, Aïzon envahit la Catalogne, puis la Septimanie, et se replia ensuite sur l'Èbre, où il mit en sûreté son butin. Deux seigneurs francs, Hugues, beau-père de Lothaire, et Matfied, avaient favorisé l'invasion audacieuse du chef goth, en haine de Bernard, leur mortel ennemi. Déclarés coupables dans une diète tenue à Aix-la-Chapelle, ils furent dépouillés de leurs domaines (828).

Judith avait donné à Louis, en 823, un fils connu dans l'histoire sous le nom de Charles-le-Chauve. Gagné par les caresses de l'Impératrice et abusé par les intrigues de Bernard, Lothaire consentit à un nouveau partage de l'Empire. Dans l'assemblée de Worms, l'Empereur forma pour son quatrième fils le royaume d'Alamanie (Souabe et Suisse) (829). Mais Pépin d'Aquitaine et Louis de Bavière protestèrent à main armée contre cette nouvelle division. Abandonné de ses soldats, le malheureux Empereur se laissa dicter la loi par ses enfants. Bernard courut s'enfermer dans Barcelone ; Judith fut reléguée dans le couvent de Sainte-Radegonde de Poitiers. A la nouvelle de cette révolte, Lothaire se hâta de traverser les Alpes et vint se mettre à la tête des mécontents. Il condamna à la mort ou à l'exil tous les conseillers, tous les favoris du Débonnaire. Ln couronne impériale resta sur la tête de Louis ; mais Lothaire demeura maitre de toute l'autorité. Pépin rentra alors en Aquitaine et Louis-le-Jeune en Bavière (830).

Cependant les frères de Lothaire et les principaux chefs de la nation étaient peu disposés à se soumettre au roi d'Italie. Les Saxons et les Frisons voyaient avec peine l'abaissement d'un prince qui leur avait rendu la liberté. Louis, malgré st faiblesse et son apathie, sut profiter de cet intérêt général. Comptant sur l'attachement des Francs Austrasiens pour le fils de Charlemagne, il convoqua une diète à Nimègue. « L'Empereur, dit une chronique anonyme, n'avait guère d'espérance que dans les Germains. Comme il pouvait craindre que si toute l'armée s'assemblait, le petit nombre de ses fidèles ne fût accablé sous la multitude de ses ennemis, il adonna que chacun se rendit aux plaids publics en simple appareil pacifique. » Les espérances de Louis étaient fondées, la majorité de l'assemblée se déclara pour lui. Lothaire, qui n'avait pas hésité devant un crime, s'arrêta devant une résolution hardie. Il acheta son pardon par le sacrifice de ses partisans. Judith tirée de son couvent reprit le titre d'impératrice, Louis-le-Jeune effrayé ou séduit se soumit, l'Aquitain Bernard reparut plus puissant que jamais (831).

Mais Louis retomba bientôt sous le joug de nouveaux favoris. Le moine Gondebaud, qui avait partagé sa disgrâce et sa solitude, domina le faible monarque. Jaloux de son crédit, Bernard de Septimanie se rapprocha des mécontents et s'unit aux trois fils de Louis qui s'étaient avancés jusqu'à Colmar. Leur père, qui marcha en personne contre eux, fut abandonné de ses soldats au moment de Faction et fut de nouveau livré à la merci de ses enfants. Les rênes de l'État furent arrachées une seconde fois aux débiles mains de l'Empereur. On emprisonna Judith dans la forteresse de Tortone, et Charles son fils fut enfermé dans l'abbaye de Pruym (833). Louis, accusé de crimes imaginaires ou ridicules, entre autres d'avoir continué la guerre en carême, lit une pénitence publique dans l'église de Saint-Médard de Soissons. On lui ôta son baudrier militaire ; on le revêtit d'un cilice, et ainsi dégradé, humilié, il fut emmené à Aix-la-Chapelle, dans cette même ville, dit la chronique de Moissac, où Charlemagne lui avait ordonné de prendre lui-même la couronne sur l'autel.

Lothaire avait pris le titre d'empereur. Mais le peuple s'émut à cette grande infortune et maudit le fils dénaturé qui avait courbé dans la poussière les cheveux blancs de son père. Il s'arma pour le vieil empereur : les chefs ne lui manquèrent pas. Menacé de toutes parts, Lothaire s'enfuit en Dauphiné, et Louis retrouva encore avec le sceptre une lueur d'énergie. Pépin et Louis-le-Jeune obtinrent leur pardon de l'inépuisable bonté de leur père. Lothaire, après avoir vainement tenté de soulever les provinces méridionales, se retira en Italie (834). La diète de Thionville sanctionna un nouveau partage proposé par Louis-le-Débonnaire. Lothaire, réduit à l'Italie, perdit le titre d'empereur. La France et l'Allemagne furent divisées entre ses trois frères ; puis, par un retour presque soudain et par une combinaison favorable au fils de Judith, l'Empereur dépouilla Louis et Pépin d'une partie de leurs domaines (835). Cependant, à la faveur de la guerre civile qui déchirait le royaume, les Normands insultaient impunément les côtes[1] ; mais les intrigues de l'impératrice et les prétentions sans cesse renaissantes de ses fils préoccupaient trop vivement le vieil empereur pour qu'il songeât à combattre d'autres ennemis que ses ennemis domestiques. Sur ces entrefaites Pépin mourut : les lois et les traités assuraient son héritage à ses enfants. Louis, néanmoins esclave de l'insatiable Judith, livra à Charles le patrimoine de ses petits-fils et ne laissa à Louis-le-Germanique que la Bavière (838).

Cependant l'impératrice, dans la prévision de la mort de son époux, voulut assurer la possession d'une couronne à son bien-aimé Charles. Elle gagna le roi d'Italie en lui proposant de partager avec son jeune frère tout l'Empire, moins la Bavière. Lothaire accepta ; mais Louis-le-Germanique et le fils de Pépin prirent les armes. Louis-le-Débonnaire s'avança pour les combattre ; mais il mourut avant d'avoir terminé cette guerre impie (840). Avec lui périt l'unité de l'Empire. Louis, surnommé le Pieux par ses contemporains et le Débonnaire par la postérité, avait toutes les vertus privées, mais pas une des qualités qui distinguent les grands princes : il n'était pas né pour le trône. Sans énergie, sans plan fixe de gouvernement, sans talent pour apprécier et pour choisir ses ministres, il compromit l'autorité impériale qui, sous son règne, reçut de fortes atteintes. Le royaume de Navarre s'est formé aux dépens de la monarchie des Francs : vers la Pannonie et le Frioul, plusieurs peuples ont reconquis leur indépendance ; les Normands ont ravagé Impunément les côtes ; les Bretons ont été en insurrection permanente. Les frontières sont entamées ; mais la masse de l'Empire n'est pas encore ébranlée : la guerre civile, la rivalité de trois frères également ambitieux, vont briser son unité en développant d'une manière effrayante les éléments de destruction qu'il renferme en son sein.

CHARLES-LE-CHAUVE (840-877). — Fort du double droit qu'il tenait de sa naissance et de son, association à l'Empire, Lothaire voulut faire acte de suzeraineté sur ses frères, en se déclarant le protecteur du jeune Pépin d'Aquitaine, et en exigeant l'hommage de Charles et de Louis ; la fière attitude du roi de Bavière à la tête d'une armée dévouée, intimida Lothaire qui dirigea ses efforts contre le fils de Judith. Le traité d'Orléans rétablit un Matait la paix ; mais tandis que Charles est engagé dans une périlleuse expédition en Bretagne, Lothaire cherche à lui rendre le retour impossible. Charles trouve les chemins dégradés, les ponts rompus, des embuscades dressées sur toute la route. Il triomphe de tous les obstacles, traverse la Seine, s'arrête peu de jours à Paris et arrive à Troyes où sa mère lui amène des renforts. Cependant Louis-le-Germanique, qui n forcé les passages du Rhin, opère sa jonction avec Charles. Les deux princes marchent alors contre Lothaire et Pépin II. Les armées se rencontrent dans le voisinage d'Auxerre, au village de Fontenay (841). L'action s'engage : Louis et Charles remportent une victoire achetée par tant de sang qu'ils se trouvent hors d'état de poursuivre Lothaire refugié à Aix-la-Chapelle. L'année suivante, les deux frères réunissent leurs forces à Strasbourg (842), et là, en présence du peuple et des deux armées, ils se jurent une mutuelle fidélité, une amitié à toute épreuve.

A la nouvelle de leur approche, Lothaire, qui s'était retiré derrière le Rhône, fit bientôt des propositions d'accommodement. Après des négociations entravées par sa mauvaise foi, la paix fut conclue à Verdun (848), et l'Empire divisé en trois portions à peu près égales. Lothaire, qui conserva le titre d'empereur, mais sans suprématie sur ses frères, eut pour sa part le royaume d'Italie, la souveraineté de la ville de Rome et les provinces gauloises comprises entre les Alpes, le Rhin, la Saône, le Rhône, la Meuse et l'Escaut. Toute la Germanie jusqu'au Rhin échut à Louis. Charles-le-Chauve reçut toute la portion de la Gaule située à l'ouest de la Meuse, de la Saône et du Rhône (France occidentale), ainsi que la partie de l'Espagne qui s'étend entre les Pyrénées et l'Èbre. Telle est l'origine des royaumes modernes de France, d'Allemagne et d'Italie.

Mais tandis que les trois frères signaient le traité de Verdun, les Normands ravageaient les bords de la Loire ; Nomenoë, roi des Bretons, levait l'étendard de la révolte, et Pépin II s'apprêtait à défendre ses domaines. Charles envahit l'Aquitaine et assiégea Toulouse où s'était renfermé son neveu. Pendant que le roi de France épuisait son armée dans une malheureuse expédition, les Normands désolaient les côtes de la Méditerranée, et Nomenoë vainqueur s'avançait jusqu'au Mans (844) ; une honte plus grande était réservée au règne de Charles-le-Chauve. L'année suivante (845), Ragner, chef des Normands, entra audacieusement dans la Seine avec cent barques, remonta le fleuve jusqu'à Paris, pilla cette ville pendant plusieurs jours à la face même de Charles qui, n'osant défendre ou venger l'ancienne capitale des Mérovingiens, acheta au prix de sept mille livres puant d'argent la retraite des Danois. Dominé par la crainte que lui inspiraient ces terribles ennemis, Charles traita avec son neveu, à qui il céda toute l'Aquitaine, excepté le Poitou, la Saintonge et l'Angoumois.

L'empire de Charlemagne est entamé de toutes parts : les Sarrasins remontent le Tibre, profanent l'ancienne capitale du monde, et dissipent l'armée de Lothaire. Vers la même époque (846), Louis-le-Germanique était battu par les Slaves ; la Frise était envahie par les Danois et Nomenoë commandait en maitre à la Bretagne. En 848, les Normands prennent et brûlent Bordeaux : Pépin II, livré aux plaisirs d'une cour voluptueuse, voit sans s'émouvoir la désolation de son royaume. Indignés de tant de lâcheté, les grands d'Aquitaine le déposent et se donnent à Charles-le-Chauve. La guerre civile se rallume. Pépin appelle à son aide les Musulmans, qui se retirent bientôt chargés de butin ; réduit à ses propres forces, le roi d'Aquitaine succombe dans une lutte inégale (850).

La nécessité faisait aux trois frères une loi de s'unir coutre les Normands. Le traité de Mersen-sur-Meuse cimenta l'alliance de Lothaire, de Charles et de Louis. Il fut arrêté que les trois princes feraient cause commune, et que les enfants seraient les héritiers directs et légitimes de leur père, à l'exclusion de leurs oncles. Ainsi fut consommé le démembrement de l'Empire (851). Mais au moment même où ce traité était conclu, les Normands, non contents d'apparaître sur les côtes, pénétraient au cœur du royaume, pillaient, saccageaient et brûlaient Paris, Aix-la-Chapelle, Bordeaux, Gand, Trêves, Cologne, en un mot toutes les grandes villes de l'Empire. Charles tenta d'opposer les Normands aux Normands, en soudoyant les bandes les plus intrépides ; mais son or excitait la cupidité des Danois, loin de la satisfaire. Partout ils réclamaient ou le prix de leur retraite ou le salaire de leurs dangereux services.

Au milieu de ces désastres, Lothaire abdique et meurt, après avoir partagé ses États entre ses trois fils (855). Louis II a reçu l'Italie avec le titre d'empereur ; Lothaire, les provinces comprises entre la Meuse et le Rhin (Lotharingia, France de Lothaire, la Lorraine) ; Charles, le plus jeune, la partie située entre le Rhin et les Alpes (royaume de Provence). Cependant les Normands, brigands infatigables qui ont ravagé l'Aquitaine, s'emparent d'Orléans et de Paris sans que le lâche roi de France songe à tirer l'épée, sans qu'on trouve quelqu'un qui ose dire : « Arrêtez, résistez, combattez pour la patrie, pour vos enfants et le nom de votre race. » — « Si les pirates Normands, dit M. de Sismondi, n'accomplirent pas alors la conquête de la France, ce n'est pas qu'ils rencontrassent nulle part une résistance capable de les arrêter ; mais ils n'avaient pas encore le goût de la propriété paisible : ils ne connaissaient de plaisir que dans le danger, de gloire que dans la destruction.

Louis-le-Germanique était le seul des trois frères qui eût préservé son royaume de l'invasion des Barbares du nord. Les Francs occidentaux dans leur détresse lui offrent la couronne. Louis traverse l'Alsace et s'avance jusqu'à Pontyon. Mais apprenant que sa frontière orientale est menacée par les Souabes, il vole au secours de ses États, et abandonne ses partisans au ressentiment de Charles, qui n'a ni le courage ni la force de les châtier (859).

A la mort de Charles, roi de Provence (863), ses deux frères se partagent son héritage, malgré les injustes prétentions de Charles-le-Chauve. Louis II obtient la Provence, le Dauphiné et la Savoie. Le Lyonnais, la Bourgogne transjurane, le Viennois, le Vivarais, et le pays d'Uzès échoient à Lothaire sous le nom de royaume de Bourgogne. Vers le même temps, Louis et Charles-le-Jeune, fils de Charles-le-Chauve, excités et soutenus par les comtes d'Auvergne et de Bourges, et comptant sur le secours de Salomon, nouveau roi des Bretons, lèvent contre leur père l'étendard de la révolte. Mais Robert, comte d'Anjou (Robert-le-Fort), qui doit à la libéralité intéressée de Charles-le-Chauve d'immenses domaines, combat et force à la soumission les fils rebelles.

En 866, les Danois remontent la Seine jusqu'à Melun, battent un corps de troupes commandé par le comte Eudes, et viennent s'établir dans Ille de Saint-Denis. Charles-le-Chauve épouvanté achète de note veau leur retraite pour une somme énorme. Cette honteuse capitulation n'empêche pas les Normands de continuer leurs déprédations sur les deux rives de la Loire. Le brave Robert-le-Fort, qui plus d'une fois les a vaincus, est tué dans un combat sanglant. Gorgés d'or et de butin, les Danois rentrent enfin dans leur patrie, et suspendent momentanément leurs incursions (867).

Charles-le-Chauve, si 'ache en face de l'ennemi, va déployer quelqu'énergie pour usurper un héritage. Lothaire II avait répudié la reine Teutberge pour épouser Waldrade, sœur de Gonthier, archevêque de Cologne. Deux évêques avaient consacré le divorce par une sentence conforme au vœu de Lothaire. Le pape Nicolas Ier, frappe d'excommunication les deux prélats et le prince. Adrien II, plus modéré, mais nos moins exigeant, obtient le renvoi de Waldrade et la réhabilitation de la première épouse. Lothaire, réconcilié avec l'Église par ce douloureux sacrifice, meurt de chagrin (869). Louis II, aux prises avec les Musulmans dans l'Italie méridionale, ne saurait faire valoir les droits que lui assure le traité de Mersen. Louis-le-Germanique a sur les bras une guerre contre les Vénèdes. Charles-le-Chauve, profitant de cette double circonstance, s'empare des États de Lothaire II, et reçoit à Metz la couronne de Lorraine.

Cependant Louis-le-Germanique, vainqueur des Vénèdes, s'avance vers l'Occident. Louis H, de son côté, a recours à l'intervention du pape Adrien. Les menaces du pontife restent sans effet, mais les armes du Germain décident autrement la question. Par le second traité de Mersen (870), il obtient l'Alsace et la Lorraine. Charles conserve le Dauphiné, le Lyonnais, une grande partie de la Bourgogne et du Brabant. Louis Il est de nouveau réduit à l'Italie. Il meurt sans laisser d'enfants mâles (875). Les seigneurs italiens, réunis à Pavie, offrent à la fois la couronne à Louis-le-Germanique et à Charles-le-Chauve, voulant préparer leur indépendance en affaiblissant le pouvoir royal, disputé par les deux frères. Le roi de Bavière se hâte d'envoyer au-delà des Alpes ses deux fils pour soutenir ses prétentions ; mais Charles, qui les a prévenus, reçoit du pape Jean VIII la couronne impériale (876). Il repasse ensuite en France pour combattre Louis de Germanie, qui a envahi son royaume. La mort le délivre bientôt de ce dangereux Compétiteur.

Le roi de Bavière en mourant avait donnés Carloman la Bavière, avec le titre illusoire de roi d'Italie, à Louis la Thuringe et la Saxe, à Charles-le-Gros la Souabe. Lâchement ambitieux, Charles-le-Chauve réclame l'héritage de son frère à la tête d'une armée ; mais, battu par son neveu Louis de Saxe, il ajourne ses projets d'usurpation et passe en Italie. Carloman suit de près son oncle et marche sur Verceil, où l'Empereur, le pape et les grands sent réunis. A la nouvelle de son approche, l'assemblée se disperse, et Charles se replie sur les Alpes. Carloman de son côté rentre en Allemagne, sans qu'on puisse expliquer ce brusque retour. L'Empereur, persuadé que son neveu a pénétré en France, vole au secours de ses États, mais il meurt dans un village du Mont-Cenis (877). Charles-le-Chauve, prince sans cœur, sans force et sans loyauté, réunit sur sa tête plusieurs couronnes, impuissant qu'il était à défendre une seule province, soit contre les Normands, soit contre les seigneurs de son royaume. Cette période historique n'est marquée que par des usurpations, des traités honteux et la misère profonde de la nation. C'est dans la dernière année du règne de Charles-le-Chauve que fut promulgué le fameux capitulaire de Kiersy-sur-Oise, qui à l'hérédité des fiefs joignit l'hérédité des titres, et lit de la magistrature une propriété.

LOUIS II DIT LE BÈGUE (877-879). — Charles-le-Chauve n'avait laissé qu'un fils. Ce prince ne monta pas sans opposition sur le trône de son père. Boson duc de Provence, Bernard marquis de Gothie, Bernard comte d'Auvergne, et plusieurs autres seigneurs, prirent les armes contre le nouveau monarque. Mais la puissante médiation d'Hincmar, archevêque de Reims, rétablit la paix. Louis fut reconnu à condition qu'il confirmerait les privilèges du clergé et de l'aristocratie. Pendant que la royauté capitulait ainsi en France, les seigneurs lombards élevaient au trône Carloman, roi de Bavière. Jean VIII, qui avait traversé cette élection, se réfugia en France. Le pontife couronna une seconde fois Louis-le-Bègue, sans lui donner néanmoins le titre d'empereur. Le roi de France survécut peu de temps à cette cérémonie, et au départ de Jean VIII, il mourut dans la troisième année de son règne (879).

LOUIS III ET CARLOMAN (879-884). — Les droits héréditaires des ducs et des comtes avaient reçu la sanction des lois : ceux du monarque étaient mis en question à chaque vacance du trône. A la mort de Louisle-Bègue, ses deux fils, Louis III et Carloman, ne lui succédèrent qu'après avoir triomphé de la faction menaçante dont Gauzelin, chancelier de France et abbé de Saint-Denis, était le chef. Malgré ce succès et l'étroite amitié qui les unit toujours, ils disputèrent vainement le pouvoir à une aristocratie que tant d'imprudentes concessions avaient élevée au-dessus de la royauté. Le duc de Provence, Boson, avait été adopté par Jean VIII. Le pontife fit d'inutiles efforts pour placer sur sa tête la couronne d'Italie. Mais une diète réunie à Mantaille, entre Vienne et Valence, diète composée de vingt-trois prélats et de plusieurs seigneurs laïques, lui conféra le titre de roi de Bourgogne cisjurane. Telle est l'origine du royaume de Provence.

Cependant les deux jeunes rois, ne voyant en Boson qu'un vassal rebelle, tentèrent de le châtier. Charles-le-Gros joignit ses armes à celles de ses cousins. La ville de Macon fut prise ; mais la vigoureuse résistance de Vienne, où s'était renfermée l'épouse de Boson, força les trois princes à la retraite. Charles-le-Gros alla recevoir en Italie la couronne impériale (880). Boson s'affermit sur le trône. L'année suivante Louis III remporta sur les Normands à Saulcourt-en-Vimeux une victoire qui fut célébrée dans les chants populaires ; mais sa mort prématurée brisa les espérances qu'il avait données à la nation (882). Carloman ne lui survécut que deux années (884).

CHARLES-LE-GROS (884-887). — Louis III et Carloman n'avaient pas laissé d'enfants : mais il restait de Louis-le-Bègue un fils posthume, âgé de cinq ans (Charles-le-Simple). Cependant il fallait à la France, sans cesse menacée par les Barbares du Nord, le bras vigoureux d'un homme fait et non la minorité impuissante et orageuse d'un roi enfant. La couronne fut donc offerte à Charles-le-Gros. Ce prince, déjà maitre de la Bavière, de la Souabe, de la Saxe et de l'Italie, réunit sous son sceptre tout l'empire de Charlemagne ; mais ce sceptre était trop lourd pour d'aussi faibles mains.

Charles-le-Gros inaugura son règne par un acte de trahison. Godefried, roi des Normands, attiré traîtreusement à une conférence, fut massacré au mépris de la foi jurée et d'un sauf-conduit envoyé par l'Empereur (885). Cette perfidie souleva l'indignation et la fureur des Danois. Plus redoutables que jamais, ils inondent la Neustrie et la Belgique, s'emparent de Rouen, dissipent par leur seule présence l'armée des Français, et s'avancent jusque sous les murs de Paris (886). Cette ville est sauvée par le courage du comte Eudes et des abbés Gauzelin et Hugues. Le timide Empereur qui a livré sa capitale à la merci des Barbares, achète au poids de l'or et par un traité honteux une paix précaire ; mais les vassaux germains indignés de tant de lâcheté, bien qu'ils ne soient pas moins lâches eux-mêmes, le déposent dans la diète de Tribur (887), et prennent pour roi Arnulf, fils naturel de Carloman. Les Français et les Italiens se donnent aussi des souverains nationaux ; en même temps s'élève le nouveau royaume de Bourgogne transjurane ; Rodolphe Welf suit l'exemple de Boson ; enfin la Navarre, dès l'an 831, s'est détachée de l'empire. Ainsi se trouve irrévocablement consommé le démembrement que le traité de Verdun faisait prévoir depuis longtemps. Ce grand acte avait proclamé l'existence des nationalités diverses que Charlemagne avait prétendu effacer ; la diète de Tribur consacra leur émancipation et leur victoire ; au lieu de trois royaumes, il y en eut six. Les Francs tudesques et les Francs latins, dont la séparation avait été si nettement formulée par le serment de Strasbourg, dominent toute la période historique qui va suivre. Mais quelle que soit la puissance du nouvel empire germanique, jamais il n'atteindra ni les limites, ni l'unité de l'empire carlovingien.

 

 

 



[1] Voir pour les incursions des Normands le chapitre suivant.