HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

TROISIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'AVÈNEMENT DE PÉPIN-LE-BREF JUSQU'AU COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES (752-1074)

 

CHAPITRE XXIV. — HISTOIRE DU RÈGNE DE CHARLEMAGNE, DEPUIS LA MORT DE PÉPIN-LE-BREF JUSQU'AU RENOUVELLEMENT DE L'EMPIRE D'OCCIDENT (768-800).

 

 

Partage de l'Empire entre Charles et Carloman. — Expédition dirigée contre l'Aquitaine. — Hunald se réfugie è la cour de Didier, roi des Lombards. — Charles usurpe l'héritage de ses neveux. — Première guerre contre les Saxons. — Destruction du royaume des Lombards. — Seconde expédition en Saxe. — Charlemagne dissipe une ligue formée en Italie. — Nouvelle tentative des Saxons pour recouvrer leur indépendante. — Diète de Paderborn. — Expédition en Espagne. — Wittikind soulève les tribus saxonnes. — Journée de Roncevaux. — Bataille de Buckolz. — Impuissant complot d'Adalgise. — Wittikind donne le signal d'une nouvelle insurrection. — Développements. — Le héros de la Saxe se soumet enfin et reçoit le baptême. Affaires d'Italie. — Déposition de Tassillon. — Guerre contre les Avares. — Soumission définitive et générale des Saxons. — Reprise des hostilités contre les Avares. — Nouvelle expédition en Espagne. — Intervention de Charlemagne en Italie. Renouvellement de l'empire d'Occident. — Développements.

 

En partageant ses États entre ses deux fils, et en rompant ainsi l'unit é de l'Empire, Pépin compromettait l'avenir de sa race. Les principes de la justice et la force d'une coutume établie l'avaient emporté sur la raison politique, et la dynastie naissante s'exposait au danger qui avait perdu la dynastie déchue. Charles et Carloman, couronnés dès l'an 764 par le pape Étienne III, portaient déjà le titre de rois. Ainsi, le double couronnement qui eut lieu à Noyon pour le premier, et à Soissons pour le second, consacra simplement le partage qu'avait fait leur père (768). Charles, que nous appellerons désormais Charlemagne, fut appelé à gouverner la Neustrie, la Bourgogne et la Provence. Carloman reçut l'Austrasie et les provinces germaniques. L'Aquitaine fut partagée entre les deux princes, « de manière, dit M. de Sismondi, que chacun réunit dans ses domaines les avantages des climats du nord aux jouissances des climats du midi. » Ce partage jeta entre les deux frères les premiers germes d'une animosité que tous les efforts de la reine Berthe, leur mère, ne purent étouffer, et qui éclata lorsque Carloman refusa de marcher avec son frère contre l'Aquitaine soulevée.

Le vieil Hunald, père du malheureux Guairfe, avait appris du fond de son couvent, où il expiait le supplice de son frère, les désastres de son fils et la dévastation de l'Aquitaine. Il parait tout-à-coup au milieu de ses anciens sujets, les appelle aux armes et à la vengeance, et se voit bientôt à la tête d'une armée déterminée à vaincre ou à mourir. Charles, quoique privé des secours de son frère, se dirige à grandes journées vers l'Aquitaine. Hunald, hors d'état de soutenir longtemps une lutte inégale, se réfugie auprès de son neveu, Lope, duc des Gascons citérieurs ; mais Lope, qui n'a point oublié la cruauté de son oncle envers son père Hatton, se hâte de livrer le fugitif, qui parvient cependant à s'échapper, et trouve un asile chez Didier, roi des Lombards (770). Des comtes francs furent établis dans les principales villes de l'Aquitaine, qui ne pouvait se résigner à subir le joug des Germains, et la forteresse de Francise, élevée sur les bords de la Dordogne, tint en respect le peuple vaincu.

Vers la même époque, Charles ayant répudié sa femme, épousa la fille de Didier, Désirée, qu'il renvoya outrageusement à son père, après un an de mariage ; il la remplaça peu de temps après par Hildegarde. Bientôt la mort prématurée de Carloman réveilla l'ambition de Charles (771). Il se rendit en toute hâte dans les États de son frère, et convoqua à Carbonise une assemblée nationale, où il fut reconnu pour successeur de Carloman. Ainsi fut rétablie l'unité de la domination franque, et Charlemagne se trouva plus puissant qu'aucun de ses prédécesseurs. La reine Gilberge protesta vainement au nom de ses deux fils en bas-âge, contre cette usurpation. Tremblant pour leurs jours, elle s'éloigna précipitamment de la France, et se réfugia à la cour de Didier, qui brûlait de venger l'outrage fait à sa famille.

Jusqu'ici Charlemagne ne s'est signalé que par ses mariages et ses divorces, ses usurpations et son mépris des lois divines et humaines. Nous n'entrevoyons pas encore le grand homme dont le nom et la gloire arriveront à la postérité à travers les acclamations de tous les siècles et de tous les peuples. C'est dans la guerre contre les Saxons que va commencer cette série de triomphes qui devaient élever la nation française au plus haut degré de puissance où un peuple puisse atteindra.

Les Saxons occupaient presque tout le pays compris entre les frontières nord-est des Francs et la mer Baltique. Ils se divisaient en trois branches ; les Ostphaliens à l'est, les Westphaliens à l'ouest, et les Angariens au centre, le long du Weser. Comme les autres tribus germaniques, dont ils avaient conservé les mœurs et la sauvage législation, ils étaient gouvernés par un grand nombre de chefs ou de rois indépendants les uns des autres. Toutefois les affaires d'intérêt général étaient discutées dans une assemblée nationale tenue sur les bords du Weser. Charles Martel et Pépin avaient essayé, comme nous l'avons vu, de soumettre ces peuples à la domination des Francs et à la religion chrétienne qui seule pouvait adoucir leurs mœurs barbares et jeter parmi eux quelques germes de civilisation ; mais tous les efforts avaient été inutiles. Les missionnaires évangéliques trouvèrent presque partout une résistance invincible, et saint Libuin, leur chef, ayant eu l'imprudence de menacer les Saxons du courroux de Charlemagne, n'échappa à la mort que par l'intercession des vieillards : l'église de Deventer fut livrée aux flammes par ceux qui l'avalent bâtie et tous les chrétiens furent massacrés (772).

A cette nouvelle, le roi des Francs qui présidait un champ-de-mars à Worms, poussé par le double motif de la religion et de la politique, proposa à l'assemblée de déclarer la guerre aux Saxons. Cette proposition conforme au vœu de tous fut accueillie avec acclamations. Charlemagne entre brusquement dans le pays, marche droit sur la forteresse d'Ehresbourg, l'emporte d'assaut, brise l'Herman-Sal[1], symbole national cher à tous les Saxons. Les Angariens épouvantés se soumettent et donnent douze otages. Le roi des Francs élève quelques châteaux forts sur les bords du Weser, afin de tenir en respect les tribus Saxonnes vaincues mais non soumises.

Charlemagne revenait triomphant de cette expédition, lorsque des envoyés du pape Adrien Ier vinrent implorer son secours contre Didier, qui, furieux du refus qu'avait fait le pontife de sacrer les enfants de Carloman, avait envahi l'exarchat, et se préparait à faire le siège de Rome. Charlemagne saisit avec joie l'occasion qui se présentait d'intervenir par les armes dans les affaires d'Italie. Dans le champ-de-mai de Genève, la guerre fut résolue d'un consentement unanime. Charles franchit les Alpes, s'empara non sans combats des fortifications des Cluses, et vint investir Pavie où s'étalent refugiés Didier et le duc d'Aquitaine. Adalgise, fils du roi des Lombards, se renferma dans Vérone avec la veuve et les deux enfants de Carloman. Ces places capitulèrent après une résistance opiniâtre. Adalgise se sauva à Constantinople ; mais Didier, livré à Charlemagne, fut condamné à vivre et à mourir dans un cloître. L'histoire garde le silence sur le traitement que le vainqueur fit subir à Gilberge et à ses deux enfants tombés entre ses mains. Ils furent, selon toute apparence, relégués dans un monastère, ou payèrent de leur vie leur royale origine et l'énergique protestation de leur mère.

Pendant le blocus de Pavie, Charlemagne s'était rendu à Rome, où le pape le reçut avec de grands honneurs, et lui conféra la dignité de patrice. De son côté, le roi des Francs confirma la donation faite au Saint-Siège par Pépin, et y ajouta une partie du royaume des Lombards. Après avoir réglé les affaires d'Italie à la satisfaction du souverain pontife, Charlemagne se dirigea vers la France, reçut à Milan la couronne de fer des rois Lombards, et réunit ce royaume à la vaste monarchie des Francs (774). Mais la conquête de la Lombardie demeurait inachevée. Le Frioul seul était soumis. Hildebrand, duc de Spolète, et Arégise, duc de Bénévent et gendre de Didier, étaient restés indépendants dans leurs domaines.

Tandis que le fils de Pépin reculait au midi les frontières de ses états, les Saxons étaient en pleine révolte. Voyant les Francs engagés dans une entreprise lointaine et périlleuse, ils renversèrent les fortifications d'Ehresbourg, chassèrent ou massacrèrent les garnisons des Francs et envahirent la Thuringe. Le roi était encore en Italie, lorsqu'il reçut la nouvelle de cette insurrection. Il traverse les Alpes, puis le Rhin, emporte d'assaut Sigebourg, reprend Ehresbourg dont il relève les fortifications, franchit le Weser qui est défendu avec acharnement, et s'avance jusqu'à l'Oakre où il reçoit la soumission des Saxons, qui lui jurent fidélité et lui donnent de nouveaux otages (775). Puis, avec une célérité qui tient du prodige, il repasse au cœur de l'hiver en Italie, où l'appelle une seconde fois Adrien.

Le lombard Rotgaud, chargé du gouvernement du Frioul et de la marche Trévisane, avait réuni dans une même ligue les ducs de Bénévent, de Clusium et de Spolète. Adalgise devait être rappelé de Constantinople et replacé sur le trône des Lombards. La prodigieuse activité de Charlemagne déjoua ces projets. Il parut tout-à-coup dans les plaines de l'Adige avec une armée formidable. Rotgaud fut vaincu, fait prisonnier et mis à mort. Le duc de Spolète épouvanté fléchit le vainqueur par une prompte soumission. Non content de mettre des garnisons dans les villes de la Lombardie, Charles confia les principaux gouvernements à des comtes Francs qui maintinrent dans l'obéissance un peuple impatient de la domination étrangère (776).

Pendant que le roi des Francs étouffait dans son principe une guerre qui pouvait embraser toute l'Italie, les indomptables Saxons faisaient un nouvel effort pour reconquérir leur indépendance. Ils surprirent le château d'Ehresbourg ; mais ils échouèrent devant Sigebourg. Charlemagne se porta rapidement sur la Saxe, écrasa une armée qui osa lui résister, et s'avança aux sources de la Lippe où il bâtit la forteresse de Lippspring (777). Là, les Saxons vinrent en foule avec leurs femmes et leurs enfants implorer la clémence du vainqueur et demander le baptême. Le roi des Francs, fléchi par leurs prières, se contenta d'exiger de nouveaux otages et d'élever quelques châteaux-forts. Pour donner plus de publicité et d'éclat à la soumission et à la conversion des : Saxons, il convoqua leurs chefs à une assemblée générale tenue dans la forteresse de Paderborn ; mais le plus intrépide défenseur de la liberté germanique, le plus implacable ennemi de la domination étrangère, Wittikind, qui n'avait cessé d'exciter ses compatriotes à l'insurrection, préféra l'exil à la servitude, et loin de paraître à Paderborn, alla chercher au milieu des Danois un asile et des vengeurs. Les autres chefs saxons reconnurent pour roi Charlemagne, s'engagèrent à payer un tribut annuel et pour la plupart reçurent le baptême. Charles, de son côté, leur laissa leurs lois et leurs assemblées nationales. Dans ce grand congrès de Paderborn, le roi des Francs donna audience à quelques émirs musulmans de l'Espagne citérieure, qui venaient solliciter sa protection contre Abdérame, roi de Cordoue et fondateur du khalifat d'Occident. Cette députation frappa d'admiration et de respect les tribus teutoniques, qui voyaient alors en Charlemagne le modérateur du monde entier.

Charlemagne saisit avec empressement l'occasion d'étendre sa domination au-delà des Pyrénées, et de tourner à son profit les divisions intestines des Ommiades et des Abassides. Dans l'assemblée de Chasseneuil, où les Leudes de l'Aquitaine siégèrent à côté des Austrasiens, Charlemagne fut autorisé à soutenir les émirs de Saragosse et de Huesca contre l'émir Al-Moumenin de Cordoue. Il entra en Espagne par Saint-Jean-Pied-de-Port, tandis qu'un autre corps d'armée pénétrait dans la Péninsule par le Roussillon. Pampelune, Saragosse et Barcelone tombèrent au pouvoir des Francs. La première de ces deux villes fut démantelée, Ybn-al-Arabi et Ybn-Thaurus furent rétablis dans leurs gouvernements ; des comtes Francs furent imposés aux villes de la Marche espagnole qui devint une province de la monarchie carlovingienne (778).

Au milieu de ses succès, Charlemagne apprit que Wittikind sorti de sa retraite avait soulevé contre lui la moitié de la Germanie. Il s'empressa de repasser les Pyrénées. Mais son arrière-garde, sous les ordres du fameux Roland son neveu, fut surprise et taillée en pièces dans la vallée de Roncevaux par les princes chrétiens de la Navarre et des Asturies, secondés de Lope II, duc des Gascons. Charlemagne se retourna pour venger la mort de ses guerriers ; mais l'ennemi avait pris la fuite. Ce revers n'empêcha pas le fils de Pépin de marcher contre les Saxons qui, pendant son absence, avaient ravagé la partie de l'Austrasie située entre Duitz et Cologne, et que la journée de Badenfeld n'avait point découragés. Charles s'avança jusqu'à la Lippe, rencontra et défit à Buckolz l'armée des Saxons, parcourut en vainqueur tout le pays jusqu'à l'Elbe, imposa partout le christianisme, reçut des otages et des serments qui avaient été violés tant de fois, créa huit évêchés investis du droit souverain et publia contre les Saxons, restés fidèles au culte national, ces terribles capitulaires qui, suivant l'expression d'un historien, ont été écrits en lettres de sang (780).

L'année suivante (781) Charlemagne se rendit en Italie, et dissipa par sa seule présence un complot formé par Adalgise avec l'appui de la cour de Constantinople. Puis, pour enlever toute espérance aux factions qui ne cessaient de s'agiter, il fit sacrer roi des Lombards son second fils Pépin. Louis, son troisième fils, reçut la couronne d'Aquitaine. Milan et Toulouse furent les capitales de ces deux royaumes. Pendant que divers soins retenaient Charlemagne en Italie, Wittikind sorti de sa retraite donnait le signal d'une nouvelle insurrection. Trois lieutenants du roi des Francs, Adalgise, Geilon et Wolrad, furent défaits sur les bords du Weser par l'intrépide Saxon (782). Charles furieux accourt en Saxe ; mais il n'éprouve aucune résistance. Wittikind a regagné le Danemark. Les chefs saxons, qui se rendent en foule auprès du roi des Francs, rejettent sur le héros de la Saxe une victoire chèrement payée. Charlemagne inexorable exige que les complices de Wittikind lui soient livrés. Quatre mille cinq cents guerriers désarmés sont impitoyablement massacrés à Verden, sur l'Aller.

Cette exécution sanglante, loin d'épouvanter les Saxons, les pousse à une révolte générale (783). Le désespoir double leur courage : ils attendent de pied ferme à Theutmold l'armée des Francs. Mais, malgré des prodiges de valeur, ils sont taillés en pièces. Une nouvelle armée saxonne s'improvise sur les bords de la Hase. La fortune trahit encore la cause la plus juste : mais pour être vaincus les Saxons ne sont pas domptés. Charlemagne s'opiniâtre à poursuivre la guerre pendant l'hiver ; à peine arrêté par les inondations, il porte ses ravages jusqu'à l'Elbe, et fait avec son fils Charles, qu'il a associé à ses travaux, une guerre d'extermination à ses indomptables ennemis. Les habitants sont traqués comme des bêtes fauves dans les forêts, dans les montagnes, dans les marais, dans les cavernes. A ce terrible spectacle, Wittikind, le cœur brisé, sacrifie ses espérances de liberté au salut de ses compatriotes. Il va trouver Charlemagne dans son palais d'Attigny, lui prête serment de fidélité dans une assemblée solennelle et reçoit le baptême. La Saxe reste paisible pendant huit années.

Tandis que Charlemagne domptait les Saxons par la terreur et les supplices, un complot se tramait contre sa puissance et contre sa vie. Bertrade, un des comtes de la Thuringe, avait réuni dans une vaste conspiration toute la Thuringe et plusieurs comtes et vassaux bénéficiaires de l'Austrasie. Mais une armée de Francs étouffa la rébellion au moment même où elle éclatait. Les conjurés saisis avouèrent leur crime et furent traités avec une rigueur contraire aux lois de l'humanité et de la politique. Les uns furent condamnés à mort, d'autres eurent les yeux crevés, tous perdirent leurs bénéfices.

L'accroissement de puissance et l'inflexible sévérité de Charlemagne auraient dû effrayer les ambitieux et les mécontents. Cependant une ligue redoutable se formait en Italie contre la domination des Francs. Arégise duc de Bénévent, Tassillon duc de Bavière, Adalgise à la tête des Grecs devaient diriger un mouvement général. Charlemagne, instruit de ces projets menaçants par le pape Adrien, passa en Italie et parut bientôt sur le territoire des Bénéventins. Arégise, au lieu de tenir la campagne avec des forces inférieures en nombre, se renferma dans Salerne et demanda la paix. Le roi des Francs, toujours préoccupé des affaires de la Germanie et ne voulant point s'exposer aux longueurs d'une guerre défensive, traita avec le prince Lombard, qui s'engagea à payer tribut et donna en otage son fils Grimoald avec douze des principaux seigneurs de son duché (787). Les troupes d'Adalgise débarquées en Calabre furent dispersées presque sans combat. Tassillon vit bientôt la Bavière enveloppée par trois armées et se rendit à la diète d'Ingelheim pour ne point s'engager dans une lutte inégale. Il y fut accusé par ses propres sujets de trahison et de foi mentie. Condamné à mort, il obtint remise de la peine capitale ; mais il fut relégué dans un cloitre avec son fils Théodon. Ainsi s'éteignit la noble famille des Agilolfinges, qui avait régné pendant plus de deux siècles sur la Bavière.

Jetons un coup-d'œil rapide sur le vaste empire de Charlemagne. A l'ouest, il était borné par l'océan Atlantique ; au nord, il s'étendait jusqu'aux bouches de l'Elbe, dont la rive droite était en partie occupée par les Danois ou Northmans qui, dès cette époque, infestaient, redoutables pirates, les côtes dei l'océan Atlantique. Les deux rives de l'Elbe supérieur étaient habitées par des peuples slaves alliés et voisins de Charlemagne. Vers la Pannonie, les Avares touchaient à la frontière des Francs. L'Adriatique et la Méditerranée bornaient an sud-est et au sud l'empire de Charlemagne. Cependant les Grecs conservaient en Italie les droits de souveraineté sur Venise, Naples et quelques villes de la Calabre. Charlemagne ne songeait pas à étendre ses États au-delà de l'Elbe, lorsqu'il se trouva dans la nécessité de franchir ce fleuve pour marcher au secours des Obotrites, ses alliés, menacés par les Wilses ou Welatabes, tribus de Slaves-Maritimes. Les Wilses, incapables de résister longtemps à la redoutable armée des Francs, furent soumis dans une seule campagne. Leur chef Dragowit, qui était tombé au pouvoir des vainqueurs, ne recouvra la liberté qu'en prêtant un serment de fidélité au roi des Francs, dont il se reconnut le vassal. Les limites des Francs s'étendirent alors Jusqu'à l'Oder (789).

La Bavière, partagée en comtés et annexée à l'empire de Charlemagne après la déposition de l'infortuné Tassillon, avait mis les Francs en contact avec les Avares, nation jadis redoutable, dont les tribus occupaient la Pannonie et faisaient de fréquentes incursions dans le Frioul[2]. Charlemagne aurait voulu prévenir par des négociations une guerre qui ne lui promettait ni honneur ni profit ; mais une nouvelle insulte des Avares la fit éclater. Charlemagne envahit l'empire du Chagan avec trois armées. La première était composée de Francs et commandée par le roi en personne ; la seconde, formée de Thuringiens, de Saxons et de Frisons, obéissait à Théderic et à Maginfred. Dans la troisième se trouvaient les Lombards conduits par les ducs de Frioul et d'Istrie, soumis eux-mêmes à l'autorité des rois d'Italie et d'Aquitaine. Après avoir traversé l'Ems, limite des deux États, les Francs s'emparèrent de quelques châteaux forts et pénétrèrent jusqu'au Raab, où ils devaient se réunir avec les Lombards ; mais une famine cruelle et une épidémie qui enleva presque tous les chevaux, forcèrent Charlemagne à revenir sur ses pas sans avoir pu en venir aux mains avec un ennemi insaisissable (791)[3].

Au moment d'entreprendre une nouvelle campagne contre les Avares, Charlemagne apprit que les Saxons, soulevés sur presque tons les points, avaient taillé en pièces une armée de Frisons commandée par le comte Théderic ; qu'ils avalent brûlé les églises, massacré les prêtres et les évêques, et qu'ils étaient revenus avec transport an culte de leurs dieux nationaux. D'un autre côté, les Sarrasins avaient envahi l'Aquitaine, battu Guillaume comte de Toulouse, brûlé les faubourgs de Narbonne, et s'étaient retirés, emmenant des milliers de captifs et chargés de butin (794).

Charlemagne songea d'abord à punir les Saxons, qui venaient de rendre inutiles quinze années de combats et de persévérance. Après avoir présidé la diète de Francfort, il marcha contre les Westphaliens qui capitulèrent à Sinfeld après une faible résistance (794) ; mais cette prompte soumission était peu sincère. Au lieu de fournir leur contingent de troupes contre les Avares, ils massacrèrent le duc ou kral des Obotrites, alliés des Francs. Vers la même époque, les Saxons transalbins égorgeaient les commissaires royaux chargés de lever les impôts au nom de Charlemagne. Le roi furieux ravagea et fit ravager la Saxe par ses lieutenants, et pour prévenir à tout jamais la révolte de ces tribus indociles, il passa l'hiver sur les bords du Weser, fonda la ville de Neuf-Héristal, arracha au sol natal plusieurs milliers de familles, qu'il transplanta en Belgique, en Helvétie et dans l'intérieur de la Gaule (798). Toutefois, la pacification générale de la Saxe ne fut consommée qu'en 803 à la diète de Seltz ; les chefs saxons, gagnés par les caresses et par les libéralités du vainqueur, jurèrent obéissance au roi des Francs et à toute sa race, et soumission à leurs évêques ainsi qu'aux juges nommés par Charlemagne. Ils obtinrent en échange la liberté civile et la faculté de se gouverner par leurs lois nationales. Affranchis de tout tribut, ils demeurèrent cependant soumis, malgré leurs énergiques protestations, ti l'odieuse prestation de la Mme.

Pendant que Charlemagne établissait solidement sa domination dans les sauvages contrées de la Saxe, un de ses fils commandait une expédition contre les Avares. Pépin, secondé du due de Frioul Heinrich et des comtes de Bavière, marcha vers la Pannonie, traversa le Danube et la Theiss, cerna dans leur Ring ou camp retranché, les Avares, qui défendirent avec la fureur du désespoir les dépouilles de l'Orient entassées dans cette enceinte, força tous les obstacles, dispersa les ennemis et s'empara d'un riche butin. Les débris des Avares, réunis sous un chagan tributaire des Francs, furent contraints d'embrasser le christianisme ; car Charlemagne voulut que l'unité de croyance religieuse préparât l'unité de domination à laquelle il espérait peut-être soumettre l'Europe (796).

Nous avons dit que les Sarrasins s'étaient avancés, en 794, jusqu'aux portes de Narbonne, et qu'ils avaient pillé l'Aquitaine. Hescham Ier, khalife de Cordoue et successeur d'Abdérame, était mort en 796. Son fils, Al-Hakkam, disputait la couronne à ses deux oncles, Soliman et Abdallah. Ce dernier vint implorer, à Aix-la-Chapelle, la protection du grand Charles, pour recouvrer un trône, d'abord usurpé par son frère cadet Hescham, et ensuite par Al-Hakkam. Le roi des Francs donna l'ordre à Louis d'Aquitaine de franchir les Pyrénées et d'appuyer les prétentions d'Abdallah. Le jeune prince profita habilement des discordes des Musulmans, enleva aux Sarrasins Girone, Pampelune et plusieurs autres places, et rétablit les Marches Espagnoles (799)[4]. Les campagnes suivantes ne furent signalées que par l'acharnement des deux peuples à se disputer la possession de Barcelone, qui resta au pouvoir des Francs, et par quelques combats sans importance contre les Navarrais et contre les Basques, qui refusaient avec opiniâtreté de reconnaître la suzeraineté de Charlemagne.

Charlemagne était occupé des préparatifs d'une double expédition contre la Saxe et contre la Pannonie, lorsque de graves intérêts l'appelèrent en Italie ; Adrien Ier était mort en 795. Léon III, son successeur, fidèle à la politique de ses prédécesseurs, s'était hâté de placer le Saint-Siège sous la protection du roi des Francs, en lui envoyant les clefs du tombeau de saint Pierre et l'étendard de la ville de 'Rome. Le savant Angilbert, délégué de Charlemagne, avait assisté a la consécration de Léon III, et resserré l'alliance des deux cours de Rome et d'Aix-la-Chapelle. Quelque temps après, deux neveux d'Adrien, Paschalis et Campulus, qui avaient brigué eux-mêmes la tiare, formèrent coutre le pape un complot dans lequel trempèrent les plus illustres familles de Rome. Un jour, quo Léon, monté sur sa haquenée blanche, marchait à la tête d'une procession solennelle, des assassins apostés par les conjurés se jetèrent sur lui, l'accablèrent de coups et d'outrages, et essayèrent de lui arracher la langue et les yeux, sans pouvoir consommer cet odieux attentat. Le pontife à demi mutilé fut enfermé dans le couvent de Saint-Érasme. A la nouvelle de ce tragique événement, Winigise, duc de Spolète, arracha le pontife des mains de ses ennemis, et le recueillit dans ses États. Bientôt un message de Léon III instruisit Charlemagne de tout ce qui s'était passé, et lui demanda vengeance et protection. Le pontife lui-même se rendit à Paderborn, où il fut reçu par le roi des Francs, avec tous les témoignages de vénération dus à son caractère et à ses malheurs.

Cependant les ennemis de Léon III l'accusaient de simonie et de plusieurs autres crimes. Charlemagne, préoccupé par les mouvements des Avares et des Saxons, ne put accompagner le pape en Italie ; mais huit commissaires royaux, parmi lesquels se trouvaient quatre évêques, eurent pour mission de veiller sur la sûreté du pontife, et d'instruire le procès. Le pape rentra dans Rome, aux acclamations d'une multitude qui n'avait rien tenté pour le défendre. Les chefs du complot furent jetés en prison, en attendant le jugement que Charlemagne devait prononcer (799).

Le roi des Francs, avant de tenir la promesse qu'il avait faite an souverain pontife, de le rejoindre en Italie, songea à mettre ses frontières, sans cesse menacées, à l'abri de toute insulte : son fils Charles couvrit la ligne de l'Elbe ; un autre de ses lieutenants pacifia la Liburnie ; et le comte Guido désarma les Bretons. Alors Charlemagne descendit en Italie par les Alpes-Juliennes à la tête d'une armée nombreuse. A peine arrivé à Rome, il assembla un concile composé d'évêques et de laïques, de Francs et de Romains. Léon repoussa avec force les accusations dirigées contre lui. Lorsqu'il s'agit de prononcer la sentence, les archevêques, les évêques et les abbés déclarèrent que personne n'avait le droit de juger le juge de tous les hommes, et le pape jura sur les saints Évangiles qu'il était innocent des crimes qu'on lui imputait. Ses calomniateurs furent condamnés à mort ; mais grâce à la généreuse intercession du pontife, la peine fut commuée en un exil perpétuel.

La puissante intervention de Charlemagne, en faveur du souverain pontife, méritait une récompense éclatante. Léon III la lui préparait. Le, jour de Noël, au moment où le roi des Francs priait sur les marches de l'autel, le front légèrement incliné vers la terre, le pontife plaça sur sa tête une couronne d'or, en prononçant l'ancienne formule que tout le clergé et le peuple répétèrent : A Charles-Auguste, couronné par Dieu grand et pacifique Empereur des Romains, gloire et longue vie (800). Charlemagne reçut, dit-on, avec surprise la couronne impériale, qui, du reste, n'avait jamais été portée par une plus noble tête. « Léon III ne lui déféra pas un vain titre ; la puissance des Empereurs romains, qui avaient longtemps dominé le monde, avait laissé des souvenirs profonds dans l'esprit des peuples. A leur dignité étaient attachées des prérogatives qui élevaient Charles au-dessus des rois de la terre, et qui l'égalaient aux empereurs de Constantinople. Il en sentit toute l'importance. Les papes lui furent subordonnés, et les Francs eux-mêmes, dont les suffrages libres avaient toujours été nécessaires pour l'élévation de leurs rois, prêtèrent à Charles comme empereur un nouveau serment de fidélité[5]. »

Les chroniques contemporaines laissent entrevoir confusément que Léon III eut l'intention de réunir les deux Empires et les deux Églises par le mariage d'Irène avec Charlemagne. Mais les négociations entamées à ce sujet furent rompues par la chute de cette princesse, meurtrière de son époux et de son fils. Ce fut avec son successeur Nicéphore, que les ambassadeurs de Charlemagne fixèrent les limites des deux États. L'Empereur d'Occident resta mettre de la Liburnie, de l'Italie, de la Dalmatie, de la Croatie, de la Bosnie et de la Pannonie. Les Grecs conservèrent dans ces provinces les lies et les villes maritimes de la Dalmatie, qui leur assurèrent la domination de l'Adriatique[6].

 

 

 



[1] Herman-Sal, statue de la Germanie ou d'Arminius, était un mystérieux symbole où l'on pouvait voir l'image du monde ou de la patrie, d'un Dieu ou d'un héros. Cette statue armée de pied en cap portait de la main gauche une balance, de la droite un drapeau où se voyait une rose ; sur son bouclier un lion commandant à d'autres animaux ; à ses pieds un champ semé de fleurs. Toits les lieux voisins étaient consacrés par le souvenir de la grande et première victoire des Germains sur l'Empire. (M. MICHELET, Histoire de France, tom. I.)

[2] Les Warchounnites, connus en Europe sous le nom d'Avares, avaient échappé aux désastres des Géougen et avaient été dispersés par Justinien dans la Dacie. Sous leur khan Baïan (de 558 à 826), par la destruction des Gépides, le départ des Lombards, la défaite des Bulgares et des Slaves, ils formèrent du Dniester aux monts Krapaks un puissant empire démembré à la mort de Baïan. A l'époque de Charlemagne, les Avares étaient encore en possession de la province de Pannonie divisée en deux parties, la Hunnie et l'Avarie. La première, située entre l'Ems, le Kamp et le mont Kalenberg ; l'autre, entre ce dernier mont, la Drave et le Danube. Du pays conquis, Charlemagne fit la Marche orientale, Osterreich, plus tard Autriche.

[3] En 792, Pépin-le-Bossu, fils naturel de Charlemagne, trama contre son père et toute sa famille un complot dans lequel entrèrent plusieurs seigneurs Francs. Les coupables furent condamnés à mort par la diète de Ratisbonne. Charlemagne se contenta d'enfermer dans un couvent son fils dénaturé.

[4] A peu près vers la même époque, Alphonse II, roi d'Asturie et de Galice, enlevait aux Maures plusieurs places, entrait vainqueur à Lisbonne et demandait à Charlemagne des hommes et de l'argent. Louis reçut l'ordre de seconder l'intrépide roi de Galice.

[5] M. CAYX, Précis de l'Histoire de France, chap. IV.

[6] Au moment de repasser les Alpes, Charlemagne reçut à Pavie des ambassadeurs du fameux Haroun-al-Raschid, khalife de Bagdad, qui lui promettait protection pour les pèlerins entrainés par leur piété vers la Palestine, et lui envoyait une horloge sonnant les heures, un étendard de Jérusalem, les clefs du Saint-Sépulcre et sa bénédiction. Vers le même temps, Ibrahim-ben-Aglab, qui s'était affranchi du khalifat de Bagdad dans la principauté de Fez, recherchait l'amitié du nouvel empereur. Les relations d'Haroun-al-Raschid avec Charlemagne s'expliquent par l'intérêt qu'avait le prince arabe à entretenir la baille des Francs contre les Musulmans d'Espagne regardés par les Abassides comme des hérétiques et des rebelles.