HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

SECONDE PÉRIODE. — DEPUIS L'AVÈNEMENT DE JUSTINIEN Ier JUSQU'À L'AVÈNEMENT DE PÉPIN-LE-BREF (527-752)

 

CHAPITRE XIX. — ÉTAT DE L'ÉGLISE DANS L'EMPIRE D'ORIENT, DEPUIS LA MORT D'HÉRACLIUS. - COMMENCEMENT DE LA PUISSANCE TEMPORELLE DES PAPES. - LES ICONOCLASTES (641-741).

 

 

Monothélites. — Opposition du pape Martin au type de Constant. — Sixième concile général de Constantinople. — Condamnation des Monothélites. — Commencement de la persécution des images. — Introduction du culte des imagea dans l'Eglise. Image d'Edesse. — Léon l'Isaurien. — Violences des Iconoclastes. — Révolta des îles de l'Archipel. — Puissance morale du pape à Rome. — Lettres de Grégoire II à Léon. — Soulèvement de l'Italie. — Le pape est mis à la tête de la nouvelle république de Rome. — II éloigne les Lombards. — Excommunication des Iconoclastes sous Grégoire III. — Revers de la flotte impériale. — Origine de la puissance temporelle des papes.

 

L'interminable controverse relative au mystère de l'Incarnation avait troublé les dernières années du règne d'Héraclius. Ce prince, tout en admettant les deux natures dans le Christ, ne reconnaissait en lui qu'une seule volonté, et espérait ainsi ramener les Jacobites de l'Egypte et de la Syrie. Cette tentative, approuvée par les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche et par le pape Honorius Ier, fut dénoncée par le patriarche de Jérusalem, comme dangereuse pour l'orthodoxie. Les Monothélites, ou partisans d'une seule volonté, furent assimilés aux Eutychicus, et les discussions recommencèrent. L'ecthèse d'Héraclius imposa silence aux deux partis, et le type ou formulaire publié par Constant sou petit-fils, en 648, tendit au même but. Mais l'Église romaine refusa de s'y soumettre. Le pape Martin assembla à Latran cent cinq évêques d'Italie, qui anathématisèrent l'hérésie des Monothélites. Le décret d'excommunication fut signé sur le tombeau de saint Pierre, et on mêla à l'encre le vin consacré. Constant se vengea cruellement. Martin, arrêté par les ordres de l'exarque Théodore, termina sa carrière sur la côte déserte de la Chersonèse Taurique, et l'abbé Maxime, son conseiller, fut puni par l'amputation de la langue et de la main droite.

Cependant sous le règne de Constantin Pogonat, le pape Agathon réclama l'intervention d'un concile général. Il fut tenu à Constantinople dans le palais et sons les yeux mêmes de l'Empereur (novembre 680). La conversion du prince entrains celle du pontife de Byzance et de la pluralité des évêques. Les dissidents, à la tête desquels se trouvait Macaire d'Antioche, furent condamnés aux peines spirituelles et temporelles décernées contre l'hérésie. On abolit la mémoire d'Honorius, qui avait protégé les Monothélites, et on régla définitivement comme symbole de foi, que la personne de Jésus-Christ réunissait deux volontés ou deux énergies, agissant d'accord entre elles. Sons la génération suivante, lorsque le fils de Constantin fut déposé et mis à mort par Bardanes, disciple de Macaire, les Monothélites détruisirent les monuments du sixième concile œcuménique, et les actes originaux de ce tribunal ecclésiastique furent livrés aux flammes. Mais dès la seconde année de son règne, leur protecteur fut précipité, du trône, et la foi de l'Église romaine rétablie sur des bases plus solides[1]. Le dogme de l'incarnation, tel qu'il avait été déterminé à Rome et à Constantinople, fut prêché dans tout le monde chrétien, et les dissidents réduits à l'impuissance, cherchèrent à se venger des Catholiques en leur appliquant l'épithète injurieuse de melchistes ou esclaves du prince.

Ce même Bardanes, en faisant enlever du portique de Sainte-Sophie le tableau du concile de Constantinople, souleva une nouvelle dispute théologique, qui donna lieu à une querelle politique dont les résultats méritent une étude particulière. Nous voulons parler de la persécution des images, qui entrains la révolte de l'Italie, la formation de la puissance temporelle des papes, et par suite le rétablissement de l'empire Romain en Occident.

L'origine judaïque des premiers chrétiens leur inspirait une invincible répugnance pour les images. Ils craignaient d'être confondus avec les idolâtres. Quelques Gnostiques nouvellement convertis purent, dans la première ferveur du zèle, accorder aux statues de Jésus-Christ et de saint Paul les profanes honneurs qu'ils avaient rendus à celles d'Aristote et de Pythagore ; mais le culte public fut en général purement spirituel, puisqu'en 305, un synode tenu à Illibéris en Espagne, ou selon d'autres à Elne dans le Roussillon, défendit de peindre les saints sur les murs des églises. Sous les successeurs de Constantin, lorsque la religion triomphante n'eut plus à redouter un parallèle odieux, les plus sages évêques crurent devoir autoriser une sorte de culte capable de frapper les sens du vulgaire, et qui s'appliqua d'abord à la croix et aux reliques. La dévotion, qui s'attachait aux tombeaux des saints et des martyrs, se plut à les représenter sous une forme sensible. Le culte des images, d'abord introduit avec précaution et avec scrupule, se trouva confirmé par les visions et par les miracles. Peu à peu la génuflexion, les cierges allumés, l'encens et d'autres cérémonies païennes furent admises dans l'Église. Le second concile de Nicée fit voir la témérité qu'il y avait à essayer de rendre par des traits et des couleurs, le Dieu tout puissant qui gouverne et soutient l'Univers. Mais l'imagination des artistes s'exerça plus aisément à représenter sous la forme humaine Jésus-Christ, la Vierge et les Anges. Le culte des images était si bien établi avant la fin du sixième siècle, qu'un évêque de Marseille nommé Sérénus, ayant fait détruire les tableaux qui ornaient les autels, excita une sédition et un schisme violent parmi les fidèles de son diocèse. Le pape saint Grégoire, qui se montrait dans les processions portant l'image de la Vierge attribuée à saint Luc, écrivit à Sérénus pour blâmer sa conduite, et lui expliqua en ces termes comment il fallait envisager la question : « Pour les ignorants, un tableau est un livre où ils peuvent lire leur devoir. D'ailleurs ce n'est pas la peinture qu'ils adorent ; mais la peinture leur apprend cc qu'ils doivent adorer. »

La plus célèbre de ces images était le linge où Jésus-Christ avait laissé l'empreinte de son visage, et qu'il avait envoyé, selon la tradition, à Abgare roi d'Edesse, pour récompenser sa foi. La délivrance de la ville attaquée par Chosroès Nushirwan fut le premier miracle qu'on attribua à l'image vénérée, et on la regarda comme un gage qui d'après la promesse divine garantissait Edesse contre les armes de tout ennemi étranger : « Avec des yeux mortels, disaient les Grecs, comment pourrons-nous considérer cette image dont les saints qui sont au ciel n'osent pas contempler la splendeur ? Celui qui habite les cieux daigne nous honorer aujourd'hui de sa visite par une empreinte digne do nos respects ; celui qui est assis au- dessus des chérubins, vient se présenter aujourd'hui à notre adoration dans un simulacre qu'il a fait de ses mains sans tache. » Des copies de l'image d'Edesse se multiplièrent en grand nombre dans les armées et les villes de l'empire d'Orient, et des figures du même genre se répandirent en Occident : telle est la Véronique de Rome, mouchoir que Jésus-Christ, au moment de son agonie et de sa sueur de sang, avait appliqué sur son visage et remis à une des saintes femmes. Bientôt il y eut des Véroniques de la vierge Marie, des saints et des martyrs, et l'on montrait à Diospolis en Palestine, les traits de la mère de Dieu empreints jusqu'à une assez grande profondeur sur une colonne de marbre.

Au commencement du huitième siècle, quelques Grecs d'une conscience timorée s'alarmèrent de cette dévotion et craignirent d'avoir rétabli les superstitions du paganisme. Sans cesse ils entendaient les Juifs et les Musulmans leur reprocher cette idolâtrie prétendue. D'ailleurs les victoires des sectateurs de Mahomet semblaient justifier leurs accusations. Les villes de la Syrie, de la Palestine et de l'Egypte n'avaient pu être défendues par leurs images ; Edesse elle-même était tombée au pouvoir des Khalifes[2], et son palladium avait orné le triomphe des infidèles. Comme le culte des images n'avait été institué par aucune loi générale ou positive, ses progrès dans l'empire d'Orient avaient été retardés ou accélérés selon le caractère des princes et des évêques, les dispositions du moment et l'empire des circonstances. Le peuple et le clergé de Byzance s'étaient attachés avec chaleur à un culte qui frappait les sens, tandis que les pays éloignés, plus grossiers dans leurs mœurs, montraient peu de goût pour le faste religieux. La plupart des Ariens convertis gardaient après leur abjuration le culte simple qu'ils avaient suivi auparavant, et cette nouvelle controverse religieuse agitait déjà les esprits, lorsque Léon l'Isaurien monta sur le trône.

L'extinction de la ligne impériale des Héraclides, en rompant les liens de l'obéissance, avait entraîné une suite de révolutions. La déposition de Bardanes fit passer la pourpre à son secrétaire Artémius, qui prit le nom d'Anastase II (713) ; niais les vertus du nouveau souverain ne purent empêcher le soulèvement de la flotte, et un obscur officier du fisc, appelé Théodose, fut proclamé malgré lui. Après quelques mois d'une guerre navale, Anastase abdiqua en faveur de son concurrent (716), qui ne garda le sceptre que deux ans. L'ascendant supérieur de Léon, général des troupes d'Orient, détermina Théodose à se retirer à Éphèse où il acheva ses jours dans les paisibles et honorables fonctions du sacerdoce.

Léon, né à Séleucie en Isaurie, porta d'abord le nom de Conon. Son père, après avoir acquis des richesses considérables en élevant des bestiaux, le fit entrer dans les gardes de Justinien II. Léon se distingua par sa valeur et son habileté dans la guerre de Colchide ; il obtint sons Anastase le commandement des légions de l'Anatolie, et les soldats l'ayant revêtu de la pourpre, le sénat et le peuple applaudirent à ce choix (mars 719). Sa fermeté, la sagesse de son administration, la pureté de ses mœurs seraient des titres aux éloges de l'histoire, si l'excès d'un zèle maladroit ne l'eût rendu persécuteur.

L'Isaurien était un homme illettré. Son éducation rustique et guerrière et peut-être ses relations avec les Juifs et les Arabes lui avaient inspiré de l'aversion pour les images. Toutefois, dans les commencements d'un règne mal affermi, il dissimula ses véritables sentiments, et rassura chaque année le pontife romain par une déclaration solennelle de son attachement à l'orthodoxie. Lorsqu'ensuite il prétendit réformer la religion, ses premières démarches furent circonspectes et modérées. Il assembla un conseil de sénateurs et d'évêques, et avec leur aveu fit enlever les images du sanctuaire et de l'autel, pour les placer dans les nefs à une hauteur qui permit de lès apercevoir sans qu'on pût y atteindre. La résistance qu'il rencontra Irrita l'Empereur. Son parti l'accusa de mal remplir ses devoirs et lui proposa pour modèle le roi juif, qui avait brisé le serpent d'airain. Un second édit ordonna non-seulement l'enlèvement, mais la destruction des tableaux religieux (726). Ce fut un signal pour les iconoclastes ou briseurs d'images. Constantinople et les provinces furent purifiées de l'idolâtrie, et Léon voulut faire de la proscription des images un article de foi, en faisant sanctionner cette mesure par un concile, qui ne fut toutefois réuni que sous son fils Constantin Copronyme. Les Orthodoxes et particulièrement les moines furent punis avec rigueur de leur attachement aux anciennes formes du culte. Les gardiens de la bibliothèque de Constantinople ayant refusé de céder aux menaces furent brûlés avec leur précieux dépôt, et on exigea de tous les sujets impériaux le serment de ne plus honorer les images.

Mais la soumission de l'Orient ne s'accomplit pas sans résistance. Au moment où l'on allait abattre un crucifix de cuivre placé dans le vestibule du palais de Constantinople, une troupe de moines et de femmes renversa de l'échelle les ministres du sacrilège, qui se brisèrent sur le pavé. Léon fit arrêter les auteurs présumés de cette sédition et les condamna à un cruel supplice sans éteindre l'enthousiasme du peuple qui en fit des martyrs. D'autres émeutes éclatèrent dans la capitale ; la vie de Léon fut en danger ; on massacra ses officiers. La rébellion gagna les provinces. La Grèce et surtout les ales de l'Archipel, qu'on nommait la mer sainte à cause de ses nombreux monastères, croyant la religion menacée, prirent les armes contre un prince chrétien qui traitait avec tant d'impiété les représentations du Christ. Les habitants des lies équipèrent une flotte nombreuse que l'usurpateur Cosmas conduisit devant Constantinople, espérant soulever la population orthodoxe de cette ville. Le feu grégeois, qui avait repoussé les Sarrasins dans la première année du règne de Léon, sauva encore une fois la cité impériale. Cosmas fut pris et mis à mort, et l'insurrection fournit des armes nouvelles à l'intolérance. En Italie, les violences des iconoclastes excitèrent une aussi vive indignation, mais amenèrent des résultats plus importants.

Les exarques de Ravenne gouvernaient les possessions impériales en Italie avec un pouvoir illimité ; mais ils étaient révocables au gré des souverains de Byzance. Comme représentants de l'Empereur, ils confirmaient l'élection des papes, celle des évêques de Ravenne, et nommaient les ducs de Sicile, de Calabre, de Pouille, de Naples et de Rome. Cette dernière ville, abandonnée par Id successeurs de Théodose, à la pauvreté et à l'impuissance, s'était habituée à ne reconnaître d'autorité réelle que celle de ses pontifes qui l'avaient sauvée du joug des Lombards. Eloigné de la cour, et dans une position dangereuse au milieu des Barbares de l'Occident, le pape tirait de sa situation même du courage et de la liberté. Choisi par le peuple, il lui était cher. Ses revenus considérables fournissaient à la détresse des pauvres et aux nécessités publiques. D'ailleurs l'ancienne métropole du monde, après avoir perdu ses légions et ses provinces, voyait sa suprématie rétablie de nouveau par le génie et la fortune de ses évêques. Tout se réunissait donc pour donner dans Rome aux vicaires de Jésus-Christ une influence bien supérieure à celle des ducs byzantins, lorsque l'édit de Léon l'Isaurien vint mettre les Romains dans l'obligation de choisir entre une soumission nominale-et une foi profonde.

Aussitôt que l'édit qui proscrivait les images eut été publié dans les provinces de l'exarchat, les tableaux et les statues de Jésus-Christ, de la vierge et des saints furent arrachés des autels, et détruits sur les places publiques. Grégoire-II, qui gouvernait l'Eglise romaine depuis onze ans, s'associa à l'indignation générale ; et sans s'inquiéter de la déposition du patriarche Germain, exilé naguère à cause de son opposition généreuse, il écrivit à l'Empereur des lettres hautaines et menaçantes : « Vous accusez les catholiques d'idolâtrie, lui disait-il, et par cette accusation vous trahissez seulement votre impiété et votre ignorance. Nous sommes forcés de proportionner à cette ignorance la grossièreté de notre style et de nos arguments. Les premiers éléments des saintes lettres suffisent pour vous confondre, et si entrant dans une école de grammaire vous vous y déclariez l'ennemi de notre culte, vous irriteriez la simplicité et la piété des enfants au point qu'ils vous jetteraient leur alphabet à la tête.... Les idoles sont des figures imaginaires attribuées à des fantômes et à des démons dans un temps où le vrai Dieu n'avait pas manifesté sa personne sous une forme visible ; les images sont les véritables formes de Jésus-Christ, de sa Mère et de ses saints, qui ont prouvé par une foule de miracles l'innocence et le mérite de ce culte relatif... La puissance civile et la puissance ecclésiastique sont distinctes ; le corps est assujetti à la première et l'âme à la seconde ; le glaive de la justice est entre les mains du magistrat ; mais un glaive plus formidable, celui de l'excommunication, appartient au clergé... O tyran ! vous nous attaquez à main armée ; nus comme nous le sommes, nous ne pouvons qu'invoquer Jésus-Christ, le prince de l'armée céleste, et le supplier de vous envoyer un diable pour la destruction de votre corps et le salut de votre âme... Ne savez-vous pas que les papes sont les liens de l'union et les médiateurs de la paix entre l'Orient et l'Occident ; les yeux des nations sont fixés sur notre humilité, elles révèrent ici-bas comme un dieu l'apôtre saint Pierre, dont vous nous menacez de détruire l'image... Les barbares se sont soumis au joug de l'évangile et seul vous êtes sourd à la voix du berger. Ces pieux barbares sont pleins de fureur ; ils brûlent de venger la persécution que souffre l'Église en Orient. Renoncez à votre audacieuse et funeste entreprise, faites vos réflexions, tremblez et repentez-vous. Si vous persistez dans vos desseins, on ne pourra nous imputer le sang qui sera versé : puisse-t-il retomber sur votre tête ![3] »

Le ton de ces lettres annonçait de la part du pape une grande confiance dans la vérité de sa doctrine et dans ses moyens de résistance. En effet Il accepta courageusement les dangers de la position où il s'était placé. Il s'arma contre l'ennemi commun, excommunia l'exarque Paul, et invita par des circulaires Luitprand, roi des Lombards, les Vénitiens et les villes de la Pentapole à se confédérer pour la défense de la religion. Les Lombards s'empressèrent d'obéir pour partager le mérite et les avantages de cette guerre sacrée ; les Vénitiens préparèrent leurs vaisseaux ; les Italiens jurèrent de vivre et de mourir en combattant pour la défense du pape et des images. Les Romains, après avoir chassé leur préfet Basile, dépouillèrent du pouvoir politique le duc Marin son successeur, et prirent leur évêque pour premier magistrat. A Ravenne, les querelles sanglantes, produites par des haines héréditaires, trouvèrent un nouvel aliment dans la controverse religieuse ; mais les partisans des images avaient la supériorité du nombre et de la valeur, et l'exarque qui voulut arrêter le torrent, perdit la vie au milieu d'une sédition populaire. Luitprand profita de cet événement pour s'introduire dans la ville et s'emparer de l'exarchat et de la Pentapole (727). Léon furieux donna les ordres les plus sévères pour qu'on cherchât à s'emparer, soit par ruse, soit par violence, de la personne du pontife. Les conspirations furent déjouées, et Exhilarat, duc de Naples, soupçonné d'avoir armé le bras d'un assassin contre les jours de Grégoire, fut chassé par le peuple. La destruction des statues de Léon put être considérée comme un acte de vengeance naturelle et de rébellion ouverte ; mais les villes soulevées prirent une mesure plus efficace et plus avantageuse, en retenant le tribut que l'Italie payait à Constantinople, et en dépouillant le prince d'une puissance dont il avait abusé récemment par la demande d'une capitation nouvelle.

Telle était l'irritation des esprits, que les Italiens voulaient alors se donner un empereur et le conduire à Constantinople. Soit que Grégoire II espérât la conversion de l'iconoclaste, soit qu'il redoutât les conséquences de ce parti extrême, il évita de donner suite à ce projet ; mais il ne put empêcher les Romains de s'ériger formellement en république et de renouveler les anciennes dénominations de sénat et de peuple. Lui-même fut mis à la tête du gouvernement, que le bibliothécaire Anastase appelle la république des Romains, la sainte confédération, le corps de l'armée romaine si cher au Christ. Le territoire de ce nouvel État, nommé plus tard Patrimoine de saint Pierre et formé du duché de Rome, s'étendait, du nord au midi, depuis Viterbe jusqu'à Terracine, et, de l'est à l'ouest, depuis Narni jusqu'à l'embouchure du Tibre. Mais l'histoire, aussi bien que la date précise de cette révolution, est assez peu connue. Nous ignorons quelle fut la constitution de cette république, et même si elle eut une constitution régulière ; nous savons seulement que le pape eut la direction générale tant des affaires du dedans que do celles du dehors.

Tout porte à croire qu'en cette circonstance la conduite du pontife fut surtout déterminée par la crainte que lui inspiraient les progrès des Lombards. Il fit sentir aux Vénitiens que les fautes personnelles de l'Empereur ne devaient point tourner à la ruine de l'Empire, et les décida 4 secourir l'exarque Eutychius, qui rentra en possession de l'exarchat et de la Pentapole. Luitprand, irrité, se réconcilie avec Eutychius, et vient mettre le siège devant Rome ; Grégoire Il sort du Vatican, se présente intrépidement au roi lombard et l'apaise par son éloquence. Luitprand fait retirer ses troupes, abandonne ses conquêtes, se rend à l'église de Saint-Pierre, et, après y avoir fait ses dévotions, dépose sur la tombe de l'apôtre son épée et son poignard, sa cuirasse, son manteau, sa croix d'argent et sa couronne d'or (730).

Le pape mourut quelques mois après (février 731). Romain de naissance, il avait fondé la liberté de Rome ; son successeur, le Syrien Grégoire III, continua sa politique. Après avoir pris possession du Saint-Siège sans demander à l'exarque la confirmation ordinaire, il écrivit à Léon pour demander le rétablissement des images. Mais, apprenant que ses députés avaient été maltraités, il assembla à Rome un concile de quatre-vingt-treize évêques, qui, sans désigner l'Empereur nominativement, sépara de l'unité do l'Église tous ceux qui, soit en paroles, soit en actions, attaqueraient la tradition des Pères et les Images des saints (732). Pour punir ce nouvel affront et rétablir sa domination en Italie, l'Isaurien envoya une escadre et une armée dans le golfe Adriatique. Longtemps retardés par les vents et les flots, qui leur causèrent de grandes pertes, les Grecs débarquèrent enfin aux environs de Ravenne, où l'exarque jouait moins le rôle d'un maure que celui d'un captif. Les assiégeants menaçaient de dépeupler cette coupable ville et d'imiter Justinien II, qui, ayant eu jadis à punir une rébellion, avait livré au bourreau cinquante des principaux habitants. Les factions, réunies par le danger, prirent les armes, pendant que les femmes et les prêtres priaient sous le cilice et la cendre. Ravenne aima mieux risquer une bataille que de s'exposer aux longues misères d'un siège. Après un combat acharné, la victoire se déclara contre les Grecs qui cherchèrent un abri sur leurs vaisseaux ; mais la population de la côte détacha contre eux une multitude de chaloupes, et tant de sang se mêla aux eaux du Pô, que pendant six ans on ne voulut pas toucher aux poissons de ce fleuve. L'institution d'une fête annuelle perpétua le culte des images et la haine du tyran grec.

Cet armement fut le dernier effort de l'iconoclaste, et depuis cette époque l'Italie n'eut à craindre aucune réclamation sérieuse de la part des empereurs byzantins. Seulement Rome perdit sa suprématie spirituelle sur les duchés de Naples, de Calabre, de Sicile et d'Illyrie, que Léon soumit à la juridiction du patriarche de Constantinople.

Cependant Grégoire III, menacé par les Lombards, avait invoqué la puissante intervention de Charles Martel, duc d'Austrasie ; sa mort, arrivée la même année que celle de Léon l'Isaurien (741), fit disparaître momentanément les éléments de discorde qui préparaient de nouveaux malheurs à l'Italie. A l'exemple de son prédécesseur, Grégoire III affecta toujours de respecter la souveraineté honorifique de l'empereur de Constantinople et fit rédiger les actes publics en son nom[4]. Mais la révolution n'en était pas moins accomplie, et la puissance temporelle des papes établit sur des bases durables. Jusque-là ils avaient été seulement les administrateurs des riches domaines, qu'à l'exemple de Constantin, les princes et les fidèles avaient donnés à l'église de Rome. Mais à partir de l'an 730, les successeurs de saint Pierre prirent ou acceptèrent l'épithète significative de Domini, et firent graver sur les monnaies leur visage et leur nom. Toutefois ce pouvoir sorti d'une sédition fut contesté, dès le principe, par une noblesse turbulente qui couvrit de châteaux forts le patrimoine de saint Pierre, et s'y retrancha sans obéir ni à l'empereur, ni au pape, ni au sénat de Rome. De là ces agitations continuelles qui firent qu'au moyen âge, les vicaires de Jésus-Christ, imposant au monde chrétien leur volonté absolue, étaient rarement maitres sur leur propre territoire.

 

 

 



[1] L'hérésie proscrite trouva un refuge parmi les Mardaïtes du Liban, et y fut enseignée par Jean Muon qui donna son nom à ses prosélytes. Persécutés par Justinien II, les Maronites résistèrent à toutes les attaques et ne se réconcilièrent avec l'église romaine qu'en 1282. Ils ont conservé jusqu'à nos jours leur nom et probablement aussi leurs opinions.

[2] Yesid, neuvième khalife de la race des Ommiades, fit détruire toutes les images de la Syrie en 719 ; aussi les orthodoxes à leur tour reprochèrent aux sectaires de suivre l'exemple des Sarrasins et des Hébreux.

[3] Ces vieux épîtres de Grégoire II ont été conservées dans les actes du concile de Nicée. (Act. concil., tom. VIII, p. 661-674.)

[4] Dans ces actes, les papes continuent de donner à Léon et à son fils les titres d'imperatores et de domini accompagnés de l'adjectif piissimi, fort étrange dans cette circonstance. Une célèbre mosaïque du palais de Latran représente Jésus-Christ qui remet les clefs de Saint-Pierre et la bannière à Constantin V. (MURATORI, Annal. d'Ital., tom. VI, p. 337.)