Monothélites. —
Opposition du pape Martin au type de Constant. — Sixième concile général de
Constantinople. — Condamnation des Monothélites. — Commencement de la
persécution des images. — Introduction du culte des imagea dans l'Eglise.
Image d'Edesse. — Léon l'Isaurien. — Violences des Iconoclastes. — Révolta
des îles de l'Archipel. — Puissance morale du pape à Rome. — Lettres de
Grégoire II à Léon. — Soulèvement de l'Italie. — Le pape est mis à la tête de
la nouvelle république de Rome. — II éloigne les Lombards. — Excommunication
des Iconoclastes sous Grégoire III. — Revers de la flotte impériale. —
Origine de la puissance temporelle des papes.
L'interminable
controverse relative au mystère de l'Incarnation avait troublé les dernières
années du règne d'Héraclius. Ce prince, tout en admettant les deux natures
dans le Christ, ne reconnaissait en lui qu'une seule volonté, et espérait
ainsi ramener les Jacobites de l'Egypte et de la Syrie. Cette tentative,
approuvée par les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche et par le pape
Honorius Ier, fut dénoncée par le patriarche de Jérusalem, comme dangereuse
pour l'orthodoxie. Les Monothélites, ou partisans d'une seule volonté, furent
assimilés aux Eutychicus, et les discussions recommencèrent. L'ecthèse
d'Héraclius imposa silence aux deux partis, et le type ou formulaire publié
par Constant sou petit-fils, en 648, tendit au même but. Mais l'Église
romaine refusa de s'y soumettre. Le pape Martin assembla à Latran cent cinq
évêques d'Italie, qui anathématisèrent l'hérésie des Monothélites. Le décret
d'excommunication fut signé sur le tombeau de saint Pierre, et on mêla à
l'encre le vin consacré. Constant se vengea cruellement. Martin, arrêté par
les ordres de l'exarque Théodore, termina sa carrière sur la côte déserte de
la Chersonèse Taurique, et l'abbé Maxime, son conseiller, fut puni par
l'amputation de la langue et de la main droite. Cependant
sous le règne de Constantin Pogonat, le pape Agathon réclama l'intervention
d'un concile général. Il fut tenu à Constantinople dans le palais et sons les
yeux mêmes de l'Empereur (novembre 680). La conversion du prince entrains celle du pontife
de Byzance et de la pluralité des évêques. Les dissidents, à la tête desquels
se trouvait Macaire d'Antioche, furent condamnés aux peines spirituelles et
temporelles décernées contre l'hérésie. On abolit la mémoire d'Honorius, qui
avait protégé les Monothélites, et on régla définitivement comme symbole de
foi, que la personne de Jésus-Christ réunissait deux volontés ou deux
énergies, agissant d'accord entre elles. Sons la génération suivante, lorsque
le fils de Constantin fut déposé et mis à mort par Bardanes, disciple de
Macaire, les Monothélites détruisirent les monuments du sixième concile
œcuménique, et les actes originaux de ce tribunal ecclésiastique furent
livrés aux flammes. Mais dès la seconde année de son règne, leur protecteur
fut précipité, du trône, et la foi de l'Église romaine rétablie sur des bases
plus solides[1]. Le dogme de l'incarnation, tel
qu'il avait été déterminé à Rome et à Constantinople, fut prêché dans tout le
monde chrétien, et les dissidents réduits à l'impuissance, cherchèrent à se
venger des Catholiques en leur appliquant l'épithète injurieuse de melchistes
ou esclaves du prince. Ce même
Bardanes, en faisant enlever du portique de Sainte-Sophie le tableau du
concile de Constantinople, souleva une nouvelle dispute théologique, qui
donna lieu à une querelle politique dont les résultats méritent une étude
particulière. Nous voulons parler de la persécution des images, qui entrains
la révolte de l'Italie, la formation de la puissance temporelle des papes, et
par suite le rétablissement de l'empire Romain en Occident. L'origine
judaïque des premiers chrétiens leur inspirait une invincible répugnance pour
les images. Ils craignaient d'être confondus avec les idolâtres. Quelques
Gnostiques nouvellement convertis purent, dans la première ferveur du zèle,
accorder aux statues de Jésus-Christ et de saint Paul les profanes honneurs
qu'ils avaient rendus à celles d'Aristote et de Pythagore ; mais le culte
public fut en général purement spirituel, puisqu'en 305, un synode tenu à
Illibéris en Espagne, ou selon d'autres à Elne dans le Roussillon, défendit
de peindre les saints sur les murs des églises. Sous les successeurs de
Constantin, lorsque la religion triomphante n'eut plus à redouter un
parallèle odieux, les plus sages évêques crurent devoir autoriser une sorte
de culte capable de frapper les sens du vulgaire, et qui s'appliqua d'abord à
la croix et aux reliques. La dévotion, qui s'attachait aux tombeaux des
saints et des martyrs, se plut à les représenter sous une forme sensible. Le
culte des images, d'abord introduit avec précaution et avec scrupule, se
trouva confirmé par les visions et par les miracles. Peu à peu la
génuflexion, les cierges allumés, l'encens et d'autres cérémonies païennes
furent admises dans l'Église. Le second concile de Nicée fit voir la témérité
qu'il y avait à essayer de rendre par des traits et des couleurs, le Dieu
tout puissant qui gouverne et soutient l'Univers. Mais l'imagination des
artistes s'exerça plus aisément à représenter sous la forme humaine
Jésus-Christ, la Vierge et les Anges. Le culte des images était si bien
établi avant la fin du sixième siècle, qu'un évêque de Marseille nommé
Sérénus, ayant fait détruire les tableaux qui ornaient les autels, excita une
sédition et un schisme violent parmi les fidèles de son diocèse. Le pape
saint Grégoire, qui se montrait dans les processions portant l'image de la
Vierge attribuée à saint Luc, écrivit à Sérénus pour blâmer sa conduite, et
lui expliqua en ces termes comment il fallait envisager la question :
« Pour les ignorants, un tableau est un livre où ils peuvent lire leur
devoir. D'ailleurs ce n'est pas la peinture qu'ils adorent ; mais la peinture
leur apprend cc qu'ils doivent adorer. » La plus
célèbre de ces images était le linge où Jésus-Christ avait laissé l'empreinte
de son visage, et qu'il avait envoyé, selon la tradition, à Abgare roi
d'Edesse, pour récompenser sa foi. La délivrance de la ville attaquée par
Chosroès Nushirwan fut le premier miracle qu'on attribua à l'image vénérée,
et on la regarda comme un gage qui d'après la promesse divine garantissait
Edesse contre les armes de tout ennemi étranger : « Avec des yeux mortels,
disaient les Grecs, comment pourrons-nous considérer cette image dont les
saints qui sont au ciel n'osent pas contempler la splendeur ? Celui qui
habite les cieux daigne nous honorer aujourd'hui de sa visite par une
empreinte digne do nos respects ; celui qui est assis au- dessus des
chérubins, vient se présenter aujourd'hui à notre adoration dans un simulacre
qu'il a fait de ses mains sans tache. » Des copies de l'image d'Edesse se multiplièrent
en grand nombre dans les armées et les villes de l'empire d'Orient, et des
figures du même genre se répandirent en Occident : telle est la Véronique
de Rome, mouchoir que Jésus-Christ, au moment de son agonie et de sa sueur de
sang, avait appliqué sur son visage et remis à une des saintes femmes.
Bientôt il y eut des Véroniques de la vierge Marie, des saints et des
martyrs, et l'on montrait à Diospolis en Palestine, les traits de la mère de
Dieu empreints jusqu'à une assez grande profondeur sur une colonne de marbre. Au
commencement du huitième siècle, quelques Grecs d'une conscience timorée
s'alarmèrent de cette dévotion et craignirent d'avoir rétabli les
superstitions du paganisme. Sans cesse ils entendaient les Juifs et les
Musulmans leur reprocher cette idolâtrie prétendue. D'ailleurs les victoires
des sectateurs de Mahomet semblaient justifier leurs accusations. Les villes
de la Syrie, de la Palestine et de l'Egypte n'avaient pu être défendues par
leurs images ; Edesse elle-même était tombée au pouvoir des Khalifes[2], et son palladium avait orné le
triomphe des infidèles. Comme le culte des images n'avait été institué par
aucune loi générale ou positive, ses progrès dans l'empire d'Orient avaient
été retardés ou accélérés selon le caractère des princes et des évêques, les
dispositions du moment et l'empire des circonstances. Le peuple et le clergé
de Byzance s'étaient attachés avec chaleur à un culte qui frappait les sens,
tandis que les pays éloignés, plus grossiers dans leurs mœurs, montraient peu
de goût pour le faste religieux. La plupart des Ariens convertis gardaient
après leur abjuration le culte simple qu'ils avaient suivi auparavant, et
cette nouvelle controverse religieuse agitait déjà les esprits, lorsque Léon
l'Isaurien monta sur le trône. L'extinction
de la ligne impériale des Héraclides, en rompant les liens de l'obéissance,
avait entraîné une suite de révolutions. La déposition de Bardanes fit passer
la pourpre à son secrétaire Artémius, qui prit le nom d'Anastase II (713) ; niais les vertus du nouveau
souverain ne purent empêcher le soulèvement de la flotte, et un obscur
officier du fisc, appelé Théodose, fut proclamé malgré lui. Après quelques
mois d'une guerre navale, Anastase abdiqua en faveur de son concurrent (716), qui ne garda le sceptre que
deux ans. L'ascendant supérieur de Léon, général des troupes d'Orient,
détermina Théodose à se retirer à Éphèse où il acheva ses jours dans les
paisibles et honorables fonctions du sacerdoce. Léon,
né à Séleucie en Isaurie, porta d'abord le nom de Conon. Son père, après
avoir acquis des richesses considérables en élevant des bestiaux, le fit
entrer dans les gardes de Justinien II. Léon se distingua par sa valeur et
son habileté dans la guerre de Colchide ; il obtint sons Anastase le
commandement des légions de l'Anatolie, et les soldats l'ayant revêtu de la
pourpre, le sénat et le peuple applaudirent à ce choix (mars 719). Sa fermeté, la sagesse de son
administration, la pureté de ses mœurs seraient des titres aux éloges de
l'histoire, si l'excès d'un zèle maladroit ne l'eût rendu persécuteur. L'Isaurien
était un homme illettré. Son éducation rustique et guerrière et peut-être ses
relations avec les Juifs et les Arabes lui avaient inspiré de l'aversion pour
les images. Toutefois, dans les commencements d'un règne mal affermi, il
dissimula ses véritables sentiments, et rassura chaque année le pontife
romain par une déclaration solennelle de son attachement à l'orthodoxie.
Lorsqu'ensuite il prétendit réformer la religion, ses premières démarches
furent circonspectes et modérées. Il assembla un conseil de sénateurs et
d'évêques, et avec leur aveu fit enlever les images du sanctuaire et de
l'autel, pour les placer dans les nefs à une hauteur qui permit de lès
apercevoir sans qu'on pût y atteindre. La résistance qu'il rencontra Irrita
l'Empereur. Son parti l'accusa de mal remplir ses devoirs et lui proposa pour
modèle le roi juif, qui avait brisé le serpent d'airain. Un second édit
ordonna non-seulement l'enlèvement, mais la destruction des tableaux religieux
(726). Ce fut un signal pour les iconoclastes
ou briseurs d'images. Constantinople et les provinces furent purifiées
de l'idolâtrie, et Léon voulut faire de la proscription des images un
article de foi, en faisant sanctionner cette mesure par un concile, qui ne
fut toutefois réuni que sous son fils Constantin Copronyme. Les Orthodoxes et
particulièrement les moines furent punis avec rigueur de leur attachement aux
anciennes formes du culte. Les gardiens de la bibliothèque de Constantinople
ayant refusé de céder aux menaces furent brûlés avec leur précieux dépôt, et
on exigea de tous les sujets impériaux le serment de ne plus honorer les
images. Mais la
soumission de l'Orient ne s'accomplit pas sans résistance. Au moment où l'on
allait abattre un crucifix de cuivre placé dans le vestibule du palais de
Constantinople, une troupe de moines et de femmes renversa de l'échelle les
ministres du sacrilège, qui se brisèrent sur le pavé. Léon fit arrêter les
auteurs présumés de cette sédition et les condamna à un cruel supplice sans
éteindre l'enthousiasme du peuple qui en fit des martyrs. D'autres émeutes
éclatèrent dans la capitale ; la vie de Léon fut en danger ; on massacra ses
officiers. La rébellion gagna les provinces. La Grèce et surtout les ales de
l'Archipel, qu'on nommait la mer sainte à cause de ses nombreux monastères,
croyant la religion menacée, prirent les armes contre un prince chrétien qui
traitait avec tant d'impiété les représentations du Christ. Les habitants des
lies équipèrent une flotte nombreuse que l'usurpateur Cosmas conduisit devant
Constantinople, espérant soulever la population orthodoxe de cette ville. Le
feu grégeois, qui avait repoussé les Sarrasins dans la première année du
règne de Léon, sauva encore une fois la cité impériale. Cosmas fut pris et
mis à mort, et l'insurrection fournit des armes nouvelles à l'intolérance. En
Italie, les violences des iconoclastes excitèrent une aussi vive indignation,
mais amenèrent des résultats plus importants. Les
exarques de Ravenne gouvernaient les possessions impériales en Italie avec un
pouvoir illimité ; mais ils étaient révocables au gré des souverains de Byzance.
Comme représentants de l'Empereur, ils confirmaient l'élection des papes,
celle des évêques de Ravenne, et nommaient les ducs de Sicile, de Calabre, de
Pouille, de Naples et de Rome. Cette dernière ville, abandonnée par Id
successeurs de Théodose, à la pauvreté et à l'impuissance, s'était habituée à
ne reconnaître d'autorité réelle que celle de ses pontifes qui l'avaient
sauvée du joug des Lombards. Eloigné de la cour, et dans une position
dangereuse au milieu des Barbares de l'Occident, le pape tirait de sa
situation même du courage et de la liberté. Choisi par le peuple, il lui
était cher. Ses revenus considérables fournissaient à la détresse des pauvres
et aux nécessités publiques. D'ailleurs l'ancienne métropole du monde, après
avoir perdu ses légions et ses provinces, voyait sa suprématie rétablie de
nouveau par le génie et la fortune de ses évêques. Tout se réunissait donc
pour donner dans Rome aux vicaires de Jésus-Christ une influence bien
supérieure à celle des ducs byzantins, lorsque l'édit de Léon l'Isaurien vint
mettre les Romains dans l'obligation de choisir entre une soumission
nominale-et une foi profonde. Aussitôt
que l'édit qui proscrivait les images eut été publié dans les provinces de
l'exarchat, les tableaux et les statues de Jésus-Christ, de la vierge et des
saints furent arrachés des autels, et détruits sur les places publiques.
Grégoire-II, qui gouvernait l'Eglise romaine depuis onze ans, s'associa à
l'indignation générale ; et sans s'inquiéter de la déposition du patriarche
Germain, exilé naguère à cause de son opposition généreuse, il écrivit à
l'Empereur des lettres hautaines et menaçantes : « Vous accusez les
catholiques d'idolâtrie, lui disait-il, et par cette accusation vous
trahissez seulement votre impiété et votre ignorance. Nous sommes forcés de
proportionner à cette ignorance la grossièreté de notre style et de nos
arguments. Les premiers éléments des saintes lettres suffisent pour vous
confondre, et si entrant dans une école de grammaire vous vous y déclariez
l'ennemi de notre culte, vous irriteriez la simplicité et la piété des
enfants au point qu'ils vous jetteraient leur alphabet à la tête.... Les
idoles sont des figures imaginaires attribuées à des fantômes et à des démons
dans un temps où le vrai Dieu n'avait pas manifesté sa personne sous une
forme visible ; les images sont les véritables formes de Jésus-Christ, de sa
Mère et de ses saints, qui ont prouvé par une foule de miracles l'innocence
et le mérite de ce culte relatif... La puissance civile et la puissance
ecclésiastique sont distinctes ; le corps est assujetti à la première et
l'âme à la seconde ; le glaive de la justice est entre les mains du magistrat
; mais un glaive plus formidable, celui de l'excommunication, appartient au
clergé... O tyran ! vous nous attaquez à main armée ; nus comme nous le
sommes, nous ne pouvons qu'invoquer Jésus-Christ, le prince de l'armée
céleste, et le supplier de vous envoyer un diable pour la destruction de
votre corps et le salut de votre âme... Ne savez-vous pas que les papes sont
les liens de l'union et les médiateurs de la paix entre l'Orient et
l'Occident ; les yeux des nations sont fixés sur notre humilité, elles
révèrent ici-bas comme un dieu l'apôtre saint Pierre, dont vous nous menacez
de détruire l'image... Les barbares se sont soumis au joug de l'évangile et
seul vous êtes sourd à la voix du berger. Ces pieux barbares sont pleins de
fureur ; ils brûlent de venger la persécution que souffre l'Église en Orient.
Renoncez à votre audacieuse et funeste entreprise, faites vos réflexions,
tremblez et repentez-vous. Si vous persistez dans vos desseins, on ne pourra
nous imputer le sang qui sera versé : puisse-t-il retomber sur votre tête ![3] » Le ton
de ces lettres annonçait de la part du pape une grande confiance dans la
vérité de sa doctrine et dans ses moyens de résistance. En effet Il accepta
courageusement les dangers de la position où il s'était placé. Il s'arma
contre l'ennemi commun, excommunia l'exarque Paul, et invita par des
circulaires Luitprand, roi des Lombards, les Vénitiens et les villes de la
Pentapole à se confédérer pour la défense de la religion. Les Lombards
s'empressèrent d'obéir pour partager le mérite et les avantages de cette
guerre sacrée ; les Vénitiens préparèrent leurs vaisseaux ; les Italiens
jurèrent de vivre et de mourir en combattant pour la défense du pape et des
images. Les Romains, après avoir chassé leur préfet Basile, dépouillèrent du
pouvoir politique le duc Marin son successeur, et prirent leur évêque pour
premier magistrat. A Ravenne, les querelles sanglantes, produites par des
haines héréditaires, trouvèrent un nouvel aliment dans la controverse
religieuse ; mais les partisans des images avaient la supériorité du nombre
et de la valeur, et l'exarque qui voulut arrêter le torrent, perdit la vie au
milieu d'une sédition populaire. Luitprand profita de cet événement pour
s'introduire dans la ville et s'emparer de l'exarchat et de la Pentapole (727). Léon furieux donna les ordres
les plus sévères pour qu'on cherchât à s'emparer, soit par ruse, soit par
violence, de la personne du pontife. Les conspirations furent déjouées, et
Exhilarat, duc de Naples, soupçonné d'avoir armé le bras d'un assassin contre
les jours de Grégoire, fut chassé par le peuple. La destruction des statues
de Léon put être considérée comme un acte de vengeance naturelle et de rébellion
ouverte ; mais les villes soulevées prirent une mesure plus efficace et plus
avantageuse, en retenant le tribut que l'Italie payait à Constantinople, et
en dépouillant le prince d'une puissance dont il avait abusé récemment par la
demande d'une capitation nouvelle. Telle
était l'irritation des esprits, que les Italiens voulaient alors se donner un
empereur et le conduire à Constantinople. Soit que Grégoire II espérât la
conversion de l'iconoclaste, soit qu'il redoutât les conséquences de ce parti
extrême, il évita de donner suite à ce projet ; mais il ne put empêcher les
Romains de s'ériger formellement en république et de renouveler les anciennes
dénominations de sénat et de peuple. Lui-même fut mis à la tête du
gouvernement, que le bibliothécaire Anastase appelle la république des
Romains, la sainte confédération, le corps de l'armée romaine si cher au
Christ. Le territoire de ce nouvel État, nommé plus tard Patrimoine de
saint Pierre et formé du duché de Rome, s'étendait, du nord au midi, depuis
Viterbe jusqu'à Terracine, et, de l'est à l'ouest, depuis Narni jusqu'à
l'embouchure du Tibre. Mais l'histoire, aussi bien que la date précise de
cette révolution, est assez peu connue. Nous ignorons quelle fut la
constitution de cette république, et même si elle eut une constitution
régulière ; nous savons seulement que le pape eut la direction générale tant
des affaires du dedans que do celles du dehors. Tout
porte à croire qu'en cette circonstance la conduite du pontife fut surtout
déterminée par la crainte que lui inspiraient les progrès des Lombards. Il
fit sentir aux Vénitiens que les fautes personnelles de l'Empereur ne
devaient point tourner à la ruine de l'Empire, et les décida 4 secourir
l'exarque Eutychius, qui rentra en possession de l'exarchat et de la
Pentapole. Luitprand, irrité, se réconcilie avec Eutychius, et vient mettre
le siège devant Rome ; Grégoire Il sort du Vatican, se présente intrépidement
au roi lombard et l'apaise par son éloquence. Luitprand fait retirer ses
troupes, abandonne ses conquêtes, se rend à l'église de Saint-Pierre, et,
après y avoir fait ses dévotions, dépose sur la tombe de l'apôtre son épée et
son poignard, sa cuirasse, son manteau, sa croix d'argent et sa couronne d'or
(730). Le pape
mourut quelques mois après (février 731). Romain de naissance, il avait fondé la liberté de
Rome ; son successeur, le Syrien Grégoire III, continua sa politique. Après
avoir pris possession du Saint-Siège sans demander à l'exarque la
confirmation ordinaire, il écrivit à Léon pour demander le rétablissement des
images. Mais, apprenant que ses députés avaient été maltraités, il assembla à
Rome un concile de quatre-vingt-treize évêques, qui, sans désigner l'Empereur
nominativement, sépara de l'unité do l'Église tous ceux qui, soit en paroles,
soit en actions, attaqueraient la tradition des Pères et les Images des
saints (732). Pour punir ce nouvel affront et rétablir sa domination en
Italie, l'Isaurien envoya une escadre et une armée dans le golfe Adriatique.
Longtemps retardés par les vents et les flots, qui leur causèrent de grandes
pertes, les Grecs débarquèrent enfin aux environs de Ravenne, où l'exarque
jouait moins le rôle d'un maure que celui d'un captif. Les assiégeants
menaçaient de dépeupler cette coupable ville et d'imiter Justinien II, qui,
ayant eu jadis à punir une rébellion, avait livré au bourreau cinquante des
principaux habitants. Les factions, réunies par le danger, prirent les armes,
pendant que les femmes et les prêtres priaient sous le cilice et la cendre.
Ravenne aima mieux risquer une bataille que de s'exposer aux longues misères
d'un siège. Après un combat acharné, la victoire se déclara contre les Grecs
qui cherchèrent un abri sur leurs vaisseaux ; mais la population de la côte
détacha contre eux une multitude de chaloupes, et tant de sang se mêla aux
eaux du Pô, que pendant six ans on ne voulut pas toucher aux poissons de ce
fleuve. L'institution d'une fête annuelle perpétua le culte des images et la
haine du tyran grec. Cet
armement fut le dernier effort de l'iconoclaste, et depuis cette époque
l'Italie n'eut à craindre aucune réclamation sérieuse de la part des
empereurs byzantins. Seulement Rome perdit sa suprématie spirituelle sur les
duchés de Naples, de Calabre, de Sicile et d'Illyrie, que Léon soumit à la
juridiction du patriarche de Constantinople. Cependant Grégoire III, menacé par les Lombards, avait invoqué la puissante intervention de Charles Martel, duc d'Austrasie ; sa mort, arrivée la même année que celle de Léon l'Isaurien (741), fit disparaître momentanément les éléments de discorde qui préparaient de nouveaux malheurs à l'Italie. A l'exemple de son prédécesseur, Grégoire III affecta toujours de respecter la souveraineté honorifique de l'empereur de Constantinople et fit rédiger les actes publics en son nom[4]. Mais la révolution n'en était pas moins accomplie, et la puissance temporelle des papes établit sur des bases durables. Jusque-là ils avaient été seulement les administrateurs des riches domaines, qu'à l'exemple de Constantin, les princes et les fidèles avaient donnés à l'église de Rome. Mais à partir de l'an 730, les successeurs de saint Pierre prirent ou acceptèrent l'épithète significative de Domini, et firent graver sur les monnaies leur visage et leur nom. Toutefois ce pouvoir sorti d'une sédition fut contesté, dès le principe, par une noblesse turbulente qui couvrit de châteaux forts le patrimoine de saint Pierre, et s'y retrancha sans obéir ni à l'empereur, ni au pape, ni au sénat de Rome. De là ces agitations continuelles qui firent qu'au moyen âge, les vicaires de Jésus-Christ, imposant au monde chrétien leur volonté absolue, étaient rarement maitres sur leur propre territoire. |
[1]
L'hérésie proscrite trouva un refuge parmi les Mardaïtes du Liban, et y fut
enseignée par Jean Muon qui donna son nom à ses prosélytes. Persécutés par
Justinien II, les Maronites résistèrent à toutes les attaques et ne se
réconcilièrent avec l'église romaine qu'en 1282. Ils ont conservé jusqu'à nos
jours leur nom et probablement aussi leurs opinions.
[2]
Yesid, neuvième khalife de la race des Ommiades, fit détruire toutes les images
de la Syrie en 719 ; aussi les orthodoxes à leur tour reprochèrent aux
sectaires de suivre l'exemple des Sarrasins et des Hébreux.
[3]
Ces vieux épîtres de Grégoire II ont été conservées dans les actes du concile
de Nicée. (Act. concil., tom. VIII, p. 661-674.)
[4]
Dans ces actes, les papes continuent de donner à Léon et à son fils les titres
d'imperatores et de domini accompagnés de l'adjectif piissimi,
fort étrange dans cette circonstance. Une célèbre mosaïque du palais de Latran
représente Jésus-Christ qui remet les clefs de Saint-Pierre et la bannière à
Constantin V. (MURATORI,
Annal. d'Ital., tom. VI, p. 337.)