Discordes civiles
après la mort de Mahomet. — Election d'Abou-Relire. — Quelques mots sur les
quatre premiers khalifes. — Abou-Bekre donne le signal de la guerre sainte. —
Premiers succès du khalife. — Prise de Bostra. — Journée d'Aiznadin. —
Capitulation de Damas. — Bataille d'Yermouk. — Omar prend possession de
Jérusalem. — La conquête de la Syrie est achevée. — Expédition contre
l'Egypte. — Prise de Memphis. — Alexandrie est emportée d'assaut. —
Administration d'Amrou. — Expédition en Afrique. — Guerre contre la Perse. —
Journée de Cadésie. — Victoire des victoires. — Résistance désespérée de
Jesdegerde. — Sa mort met fin au deuxième empire de Perse. — Mort violente du
khalife Othman. — Ali lui succède. — Triomphe des Ommiades. — Abdication
d'Hassan. — Expédition en Afrique. — Fondation de Kairoan. — Expéditions
maritimes. — Siège de Constantinople. — Guerre civile. — Les Ommiades sont
affermis sur le trône.
La
nation recouvra l'exercice de ses droits par la mort et le silence de
Mahomet, et on convoqua une assemblée pour délibérer sur le choix de son
successeur. La naissance, le courage et les prétentions d'Ali blessaient les
anciens, qui, formant une espèce d'aristocratie, voulaient que les élections
fussent libres, espérant se trouver ainsi les maitres de donner le sceptre
et-quelquefois de le reprendre. Les Koreichites ne pouvaient souffrir
l'orgueilleuse prééminence de la ligne d'Hachera. L'ancienne discorde des
tribus se ralluma. Les fugitifs de la Mecque et les auxiliaires de Médine
firent valoir leurs droits respectifs, et on proposa de choisir deux khalifes
indépendants. L'adoption de cette mesure aurait étouffé dans son berceau la
religion nouvelle et l'Empire naissant des Arabes. Le généreux Omar apaisa le
tumulte en renonçant à ses prétentions, et en se proclamant le premier sujet
d'Abou-Bekre. Mais il déclara au peuple assemblé, que si désormais un
Musulman osait devancer le suffrage de ses frères, l'électeur et l'élu
seraient condamnés à mort. Abou-Bekre fut installé sans pompe. Médine, la
Mecque, et presque toutes les provinces de l'Arabie le reconnurent. Les
Hachémites seuls lui refusèrent le serment de fidélité ; mais après une
résistance de six mois, Ali se soumit. Le
vieux khalife succomba bientôt à une douloureuse maladie (634). Avant d'expirer il désigna
Omar pour son successeur : « Je n'ai pas besoin de la couronne, dit le
modeste Musulman. — Mais la couronne a besoin de vous, » lui répondit
Abou-Bekre, qui mourut en priant avec ferveur le dieu de Mahomet de ratifier
son choix, et d'inspirer aux Musulmans la concorde et la soumission. Sa
prière fut exaucée, car Ali se consacra à la prière et à la solitude, et
respecta le mérite et l'autorité de son rival. Omar fut assassiné la onzième
année de son règne (644), et eut pour successeur, encore au détriment d'Ali,
Othman, secrétaire de Mahomet. Ce ne fut qu'après le troisième khalife,
c'est-à-dire, vingt-quatre ans après la mort du Prophète, qu'Ali fût revêtu
par le choix du peuple du double titre de prince et de grand-pontife. Les
mœurs des Arabes n'avaient rien perdu de leur simplicité primitive, et le
fils d'Abou-Taleb méprisa les vaines pompes du pouvoir suprême. A l'heure de
la prière, il se rendait à la mosquée de Médine, revécu d'une légère étoffe
de coton. Sa tête était couverte d'un turban grossier. Il portait sa
chaussure d'une main, et de l'autre il s'appuyait sur son arc, qui lui tenait
lieu de bâton. Les compagnons du Prophète et les chefs des tribus saluèrent
le nouveau souverain, et lui présentèrent la main droite en signe de fidélité
(655). La
révolution de l'Arabie n'avait pas changé le caractère des Arabes. La plupart
de ceux qui avaient reconnu Mahomet pour roi et pour prophète avalent été
contraints par ses armes, ou séduits par sa fortune. La foi et l'obéissance
des Musulmans n'étaient pas bien affermies ; et parmi les nouveaux convertis
plusieurs regrettaient l'antique loi de Moise, les rites de la religion
chrétienne, ou les sacrifices et les fêtes joyeuses des païens. Un système
d'union et de subordination n'avait pas encore apaisé les querelles
héréditaires des tribus. Elles se soumirent avec répugnance aux préceptes du
Koran, à la privation du vin, au jeûne du Ramadan, aux nombreuses prières.
Elles ne voyaient, dans les aumônes et les dîmes qu'on recueillait pour le
trésor de Médine, qu'un tribut perpétuel et ignominieux. L'exemple de Mahomet
avait excité un esprit de fanatisme et d'imposture, et pendant sa vie
plusieurs de ses rivaux osèrent imiter sa conduite et braver son autorité. Abou-Bekre,
en arrivant au pouvoir (632), se vit réduit aux villes de Médine, de la Mecque et de Tayef.
Les Koreichites voulaient retourner à leurs idoles ; il contint leur légèreté
par ce reproche : Citoyens de la » Mecque, leur dit-il, vous avez été les
derniers à embrasser l'islamisme, » voulez-vous être les premiers à
l'abandonner ? » Après avoir exhorté les Moslems à compter sur le secours de
Dieu et de son apôtre, le khalife résolut de prévenir la jonction des
rebelles par une attaque vigoureuse. Ses guerriers marchèrent sous treize
drapeaux ; les tribus inconstantes ou effrayées se soumirent à la prière, au
jeûne et à l'aumône. Dans la fertile province d'Yamanah, entre la Mer-Rouge
et le golfe Persique, un chef puissant nommé Moseilama s'était donné pour
prophète, et la tribu de Hanifa l'avait écouté. Dans l'ivresse de son succès,
il avait osé écrire à Mahomet qu'il consentirait au partage du monde ; celui-ci
avait fait une réponse dédaigneuse ; mais les rapides progrès de Moseilama
donnèrent des craintes sérieuses au successeur de l'apôtre. Quarante mille
Moslems commandés par Khaled marchèrent contre le faux prophète, qui périt
dans une bataille sanglante. La force de la monarchie naissante étouffa
bientôt tout germe de guerre civile, et l'ambition du khalife chercha bientôt
les occasions d'exercer la valeur inquiète et turbulente des Sarrasins : les
succès et les revers de la guerre sainte augmentèrent également leur
fanatisme. La
presqu'île arabique était alors resserrée par deux grands États, l'empire
romain et la Perse : le premier successeur de Mahomet ne craignit point
d'attaquer à la fuis les successeurs d'Auguste et ceux d'Artaxerxés.
L'entreprise semblait au-dessus de ses forces ; mais l'apparition de Mahomet
se trouva heureusement placée à une époque où les Perses, les Romains et les
barbares du Nord, également dégénérés, étaient incapables de lutter contre
les jeunes et vaillantes tribus de l'Arabie. Lorsque
les dissensions furent apaisées, Abon-Bekre appela toutes les tribus sous la
bannière sainte. « Allez, dit-il à ses soldats ; allez, et sachez qu'en
combattant pour la religion vous obéirez à Dieu. Ayez soin de faire ce qui
est juste et équitable ; ceux qui font autrement ne prospéreront pas. Lorsque
vous rencontrerez vos ennemis, comportez-vous en vaillants hommes. Si vous êtes
victorieux, ne tuez point les petits enfants, ni les femmes, ni les
vieillards ; ne détruisez point les palmiers, ne brûlez point les blés, ne
coupez point les arbres et ne faites point de mal au bétail, à l'exception de
ce que vous tuerez pour la nourriture des fidèles. Enfin, soyez exacts à
tenir la parole donnée. » Avant le départ, on régla d'avance le partage du
butin : les quatre cinquièmes étaient réservés à l'armée ; le reste devait
être distribué aux juges, aux instituteurs, aux poètes, aux veuves et aux
orphelins. Bientôt
Abou-Obeidah s'avança sur la Syrie, tandis que Khaled, le Fléau des
Infidèles, marchait vers l'Euphrate et s'emparait des villes d'Ambar et
de Hire. Une tribu d'Arabes sédentaires s'était établie sur la limite du
désert à l'ouest des ruines de Babylone. Des rois chrétiens, qui régnaient
depuis plus de six siècles à l'ombre du trône de la Perse, résidaient à Hira.
Le dernier des princes mondars fut égorgé par Khaled ; son fils captif fut
envoyé à Médine ; tous les chefs se soumirent, et le peuple fut condamné à
payer un tribut annuel de soixante-dix mille pièces d'or. Mais l'invincible
Khaled fut appelé en Syrie, où les opérations languissaient sous le
commandement de l'indolent Abou-Obeidah, qui essayait vainement de s'emparer
de Bostra. L'arrivée de Khaled ranima la valeur musulmane. Cependant le
peuple de la ville assiégée, fier du nombre de ses troupes et de ses premiers
succès, ouvrit ses portes, rangea son armée dans la plaine et jura de
défendre sa religion jusqu'à la mort. Mais une religion de paix ne pouvait
résister à ce cri forcené : Au combat, au combat I le paradis, le paradis l
qui retentissait de toutes parts dans les rangs des Sarrasins. Les Syriens
furent vaincus et se réfugièrent à grand'peine dans leurs murailles. Romanus,
gouverneur de la ville, avait été déposé par le peuple, qui doutait également
de sa fidélité et de son courage. Ne respirant que la vengeance, il eut une
entrevue nocturne avec les émissaires du général arabe, et introduisit dans
la place, par une issue secrète, cent guerriers déterminés, qui ouvrirent les
portes à leurs compagnons. Bostra
prise (633), les vainqueurs marchèrent sur
Damas, qui n'était qu'à quatre journées de distance, et ils campèrent non
loin de la ville ; mais ayant appris qu'une armée romaine s'avançait au
secours de la place, ils en ajournèrent le siège et commencèrent la retraite.
Cette guerre devenait si difficile, que Khaled sentit le besoin de réunir les
Sarrasins dispersés sur les frontières de la Syrie et de la Palestine. « Au
nom du Dieu miséricordieux, écrivit-il à Amrou, Khaled fait des vœux pour le
bonheur d'Amrou : apprends que les Moslems, tes frères, ont le projet de se
rendre à Aiznadin, où soixante-dix mille Grecs se proposent de nous
combattre, afin d'éteindre la lumière de Dieu. Dès que tu auras reçu
cette lettre, prends avec tes guerriers la route d'Aiznadin, où tu nous
trouveras, s'il plaît à Dieu. » Amrou se conforma sur-le-champ aux volontés
de Khaled. Cependant
l'invasion de la Syrie, la perte de Bostra et le siège de Damas éveillèrent
l'empereur Héraclius dans son palais de Constantinople. \Verden, son général,
assembla à Émèse une armée de soixante-dix mille combattants et se dirigea
vers la plaine d'Aiznadin ; les Arabes ne tardèrent point à paraître, et,
après un combat long, sanglant et opiniâtre, les Romains furent dispersés.
Les débris de l'armée impériale se réfugièrent à Antioche, à Césarée ou à
Damas. Les Sarrasins firent un butin immense, dont le partage fut différé
jusqu'à la prise de Damas. On informa le khalife de cette nouvelle importante,
et de nouveaux soldats vinrent grossir l'armée des vainqueurs. Damas
était remplie d'épouvante et de douleur, et les habitants virent du haut de
leurs murs le retour du héros d'Aiznadin (634). Amrou, à la tête de dix mille cavaliers, formait
l'avant-garde, et Khaled, précédé de l'étendard de l'aigle noire, était à
l'arrière-garde. Il chargea l'intrépide Dérar[1], de surveiller les abords de la
ville avec deux mille cavaliers, de balayer la plaine et d'intercepter toute
communication avec le dehors. Dans un premier mouvement d'effroi, Damas
voulut se rendre ; l'exemple et l'autorité de Thomas, noble Grec exilé, ranimèrent
le courage des habitants. Il fut blessé dans la première sortie ; mais il se
fit panser sur le rempart, sans vouloir rentrer dans sa maison. Le combat se
prolongea jusqu'au soir, et les Syriens ne quittèrent point leurs armes. Au
milieu du silence de la nuit, la grande cloche donne le signal : les portes
sont ouvertes : chacune d'elles vomit sur les Sarrasins des guerriers
intrépides. Khaled s'arme le premier, vole, à la tête de quatre cents
chevaux, au secours de ses frères. « Dieu, qui ne dors jamais,
s'écrie-t-il en versant des larmes, jette un regard sur tes serviteurs, et ne
les livre pas aux mains de leurs ennemis. » La présence du chef arabe
arrête le triomphe de Thomas. Les Moslems se rallient et combattent avec la
fureur du désespoir. Le général chrétien se retire, laissant sur la place ses
plus braves soldats. Après
un siège de soixante-dix jours, les habitants de Damas, réduits à la dernière
extrémité, traitèrent de la capitulation avec Abou-Obeidah, dont ils avaient
plus d'une fois éprouvé la douceur et l'humanité : mais pendant qu'on réglait
les clauses du traité, Khaled entrait de force par la porte orientale de la
ville : « Mort aux ennemis du Seigneur, s'écria-t-il, » et le sang
des Chrétiens inonda les rues de Damas. Les deux corps d'Arabes se
rencontrèrent devant l'église de Sainte-Marie : « Dieu, dit Abou-Obeidah
à Khaled, a remis la ville entre mes mains par capitulation : cette
capitulation doit être respectée. Et mol, répliqua Khaled furieux, n'ai-je
pas pris la ville d'assaut ? Les Infidèles seront égorgés ; point de
quartier, soldats, point de quartier. » Dans ce moment décisif,
Abou-Obeidah se jeta entre les soldais de Khaled et les citoyens épouvantés
sa généreuse fermeté lit triompher la cause de la loyauté et de la justice,
et la ville fut sauvée. La majeure partie des habitants se soumit au tribut ;
mais l'intrépide Thomas s'éloigna de la ville avec une foule de prêtres, de
citoyens, de soldats, de femmes et d'enfants. L'impitoyable Khaled leur donna
trois jours pour fuir. Le délai expiré, il s'élança à leur poursuite, les
extermina en Asie-Mineure, et retourna à Damas, après avoir fait dans la
province romaine plus de cent cinquante milles avec une célérité incroyable.
Omar, en montant sur le trône, lui ôta le commandement ; mais si le khalife
blâma la témérité de son entreprise, il donna des éloges à la vigueur de son
exécution. Après
la prise de Damas, les Sarrasins s'emparèrent d'Émèse et d'Héliopolis (Baalbek). En moins de deux ans la Syrie
avait été conquise. Les succès des Arabes effrayèrent Héraclius ; qui comprit
dès-lors tout le péril et toute la gravité de la lutte. Quatre-vingt mille
soldats, commandés par le patrice Manuel, parurent sous les murs d'Antioche
et de Césarée : soixante mille Arabes chrétiens de la tribu de Gassan
formaient les troupes légères de cette armée. Le général romain avait reçu
l'ordre de soumettre la possession de la Syrie aux chantes d'une bataille.
Les Sarrasins ayant reçu un renfort de Moslems marchèrent résolument contre
l'ennemi, et une action longue et meurtrière s'engagea dans les lieux où le
Hiéromax ou Yermouk se perd dans le lac de Tibériade (636). La harangue des généraux
musulmans fut courte, mais énergique : « Le paradis est devant vous,
récrièrent-ils, le diable et le feu de l'enfer sont derrière. » La bataille
fut décisive : des milliers de Grecs et de Syriens tombèrent sous le glaive des
Arabes, soit dans la mêlée, soit dans la poursuite. Manuel réfugié à Damas
fut égorgé dans le monastère du mont Sinaï. Les Sarrasins vainqueurs se
reposèrent pendant un mois dans cette ville. Abou-Obeidah régla le partage du
butin. Il accorda une portion aux chevaux ainsi qu'aux soldats, et donna une
part double aux coursiers de noble race. La
journée de Yermouk mit les Romains hors d'état de tenir la campagne, et
toutes les villes de la Syrie tombèrent au pouvoir des Musulmans. Après
quatre mois de siège, Jérusalem consentit à capituler, mais à condition que
le khalife viendrait lui-même prendre possession de la ville. Lorsqu'Omar
aperçut Jérusalem, il s'écria : « Dieu est miséricordieux, Seigneur, que ton
nom soit béni[2]. » Dès qu'il eût signé la
capitulation qui accordait aux Chrétiens des conditions assez douces et la
liberté de leur culte, il entra dans la ville sans précaution et sans
crainte, et s'entretint longtemps avec le patriarche Sophronius, qui se
prosterna devant son nouveau maitre. Le khalife ordonna de bâtir une mosquée
à l'endroit même où s'était élevé le temple de Salomon, consacra les dix
jours qu'il passa à Jérusalem à régler le gouvernement de la Syrie, et
retourna à Médine (638). Omar
forma deux corps d'armée pour achever la conquête de la Syrie. Un détachement
fut laissé en Palestine sous les ordres d'Amrou et d'Yezid, tandis
qu'Abou-Obeidah et Khaled marchaient vers le nord avec la division la plus
considérable. Alep (Bérée) fut prise après un siège de cinq mois. Antioche amollie par le
luxe trembla et se soumit. Cette cité, autrefois si riche, si belle, si
puissante, ne fut plus sous les khalifes qu'une ville de second ordre.
Héraclius avait fui d'Antioche à l'approche des Musulmans et s'était embarqué
précipitamment pour Constantinople. Constantin, son fils, se trouvait à la
tête de quarante mille hommes dans Césarée : après la fuite de son père, il
sentit qu'il ne pouvait résister aux troupes réunies du khalife, et opéra sa
retraite. Césarée se rendit : des traîtres avaient déjà livré Tripoli et Tyr.
Les autres villes de la province, Ramlah, Ptolémals, Sichem, Gaza, Ascalon,
Béryte, Sidon, Gabala, Laodicée, Apamée, et Hiérapolis n'opposèrent plus de
résistance aux conquérants, et toute la Syrie se soumit au sceptre du
khalife. Amrou[3] campait dans la Palestine,
lorsque sans attendre la permission de son souverain, il marcha à la conquête
de l'Égypte avec quatre mille Arabes. A quelque distance de Gaza, il
rencontra un envoyé qui lui remit une lettre du khalife. « Si vous êtes
toujours en Syrie, disait Omar, retirez-vous sans délai ; mais si à l'arrivée
du courrier, vous êtes déjà sur la frontière d'Égypte, avancez avec confiance
et comptez sur le secours de Dieu et sur celui de vos frères. » Amrou,
instruit du contenu équivoque de cette lettre, continua sa route jusqu'aux
frontières de l'Égypte. Alors il réunit ses officiers, brisa le sceau, et
déclara qu'il se soumettrait toujours aux ordres du khalife ; après un siège
de trente jours, il s'empara de Péluse. Sur la
rive occidentale du Nil, à l'est des Pyramides et au sud du Delta, Memphis,
qui avait cent cinquante stades de circuit, étalait la magnificence des
anciens rois d'Egypte. Le Nil, large en cet endroit de trois mille pieds
(mille mètres), avait un pont de soixante bateaux et un second de trente
réunis à la pointe de la petite Ile de Honda. La ville de Babylone et le camp
d'une légion romaine qui défendait le passage du fleuve, terminaient
l'extrémité orientale du pont. Babylone fut emportée d'assaut et Memphis
s'empressa de capituler. Malgré
ce double triomphe, les Arabes se seraient vus contraints de regagner le
désert, s'ils n'avaient pas trouvé un allié puissant au centre de l'Égypte.
Les Coptes jacobites, persécutés par les patriarches d'Alexandrie,
accueillirent les Musulmans comme des libérateurs. Mokawkas leur chef secret,
gouverneur de la Haute-Égypte, avait dissimulé par intérêt sa croyance. Deux
ans auparavant il avait eu des relations avec Mahomet. Héraclius soupçonnait
sa fidélité et s'apprêtait à envoyer des troupes contre lui. Tout l'engageait
donc à faire cause commune avec les Sarrasins ; mais il refusa d'embrasser
l'islamisme. « Je ne veux avoir de commerce avec les Grecs, dit-il, ni
dans ce monde, ni dans l'autre. Je renie l'empereur de Byzance et son concile
de Chalcédoine. Mes frères et moi, nous sommes résolus de vivre et de mourir
dans la profession de l'Évangile. Nous ne pouvons embrasser la religion de
votre prophète ; mais, désirant la paix, nous consentons de bon cœur à payer
un tribut, et à montrer ainsi toute notre soumission. » Le tribut fut
fixé à deux pièces d'or pour chaque chrétien. Les Coptes au-dessus et
au-dessous de Memphis prêtèrent serment de fidélité an khalife. Amrou rappela
du désert leur patriarche Benjamin, qui avait cherché dans la Thébaïde un
asile contre la persécution. Dans son trajet de Memphis à Alexandrie, le
lieutenant d'Omar reçut des Égyptiens des preuves d'affection et de
reconnaissance. A son approche on réparait les chemins et les ponts, et sur
toute la route on s'empressait de lui fournir des vivres. La défection fut
universelle, et les Grecs d'Égypte furent hors d'état d'opposer la moindre
résistance. On les avait toujours détestés et on ne les craignait plus. La
plupart prirent la fuite, ou se cachèrent. Les
annales des conquêtes arabes n'offrent peut-être pas d'entreprise plus
difficile et plus importante que le siège d'Alexandrie. La reine du commerce
du monde entier avait de grands magasins de vivres et de puissants moyens de
défense. Ses nombreux habitants étaient déterminés à se défendre jusqu'à la
dernière extrémité. La mer était toujours libre, et si la détresse de
l'Égypte eut fait impression sur Héraclius, il aurait pu verser dans la
seconde capitale de l'Empire de nouvelles armées de Romains et de Barbares.
Les Arabes proportionnèrent leurs efforts à la difficulté du siège et à la
résolution des habitants. « Les Sarrasins montrèrent un courage de lion, dit
le patriarche Eutychius. » Ils repoussèrent la sortie presque
journalière des assiégés, et ils ne tardèrent pas eux-mêmes à attaquer les
murs et les tours de la ville. Enfin après un siège de quatorze mois et une
perte de vingt-trois mille hommes, les Arabes s'emparèrent d'Alexandrie (640). Le khalife avait défendu
d'avance le pillage. Les habitants furent comptés et assujettis à un tribut.
On réprima le ressentiment des Jacobites, et les Chrétiens obtinrent la
liberté de leur culte. La santé de l'Empereur déclinait chaque jour. La
nouvelle de ce honteux et funeste événement l'accabla, et il mourut environ
sept semaines après la perte d'Alexandrie[4] (641). Amrou
administra l'Egypte avec autant de fermeté que de sagesse. A la capitation
qui lui parut un Impôt très-simple, mais très-oppressif, il substitua avec
raison d'autres tributs, calculés d'après les produits de l'agriculture et du
commerce. Le tiers des revenus fut destiné à l'entretien des digues et des
canaux si essentiels à la prospérité publique. Sous son administration, la
fertilité de l'Egypte suppléa aux disettes de l'Arable. A l'exemple des
Pharaons, des Ptolémées et des Césars, il entreprit dé joindre par un canal
de quatre-vingts milles de longueur le Nil à la Mer-Rouge ; mais ce projet
fut bientôt abandonné comme Inutile et dangereux. Le siège du gouvernement
passa de Médine à Damas et on craignit que les flottes grecques ne
pénétrassent jusqu'aux saintes cités de l'Arabie[5]. Amrou
gouverna l'Égypte jusqu'à la mort d'Omar (644). Le khalife Othman le remplaça par l'émir
Abdallah. Le nouveau gouverneur voulut justifier par des conquêtes le choix
qu'on avait fait de lui et entreprit de subjuguer la partie de l'Afrique qui
se prolonge du Nil à l'Océan Atlantique. Il partit de l'Egypte à la tête de
quarante mille Moslems et pénétra dans les régions inconnues qui se
trouvaient à l'Occident. Les sables de Barca purent arrêter une légion
romaine ; mais les Arabes étaient suivis de leurs fidèles chameaux, et Ils
s'engagèrent sans frayeur dans un pays qui ressemblait à leur désert. Après
de rudes fatigues, ils vinrent camper sous les murs de Tripoli où les
habitants s'étalent réfugiés avec leurs richesses. L'exarque Grégoire vola au
secours de la place avec des forces considérables. Pendant plusieurs jours
les deux armées combattirent avec acharnement. Le général romain ayant promis
sa fille et cent mille pièces d'or au guerrier qui lui apporterait la tête
d'Abdallah, le chef arabe offrit la même récompense à celui qui apporterait
la tête de l'exarque. L'intrépide Zobeir tua dans la mêlée l'infortuné
Grégoire ; mais l'austère Musulman refusa le double prix réservé à sa valeur.
Les Arabes vainqueurs poursuivirent les fugitifs jusqu'à Sufétula (Sbaitla), située à cent cinquante milles
au sud de Carthage. Lorsque cette opulente ville fut entre les mains des
Musulmans, les habitants des provinces voisines implorèrent la clémence du
vainqueur, et s'engagèrent à payer un tribut ou à embrasser l'islamisme ;
mais les pertes, les fatigues et les maladies empêchèrent les Arabes de
s'établir solidement dans ce pays. Après une campagne de quinze mois, ils se
retirèrent vers les frontières de l'Égypte avec de nombreux captifs et un
immense butin. Revenons
maintenant à la guerre contre la Perse. Après le départ de Khaled, appelé par
le khalife en Syrie, les opérations avaient été poussées avec peu de vigueur
par ses successeurs, qui cependant avaient obtenu quelques avantages.
L'indignation et la crainte des Perses avaient suspendu pour un moment leurs
querelles intestines. Arzema[6] leur reine fut déposée ; cinq
usurpateurs avant elle s'étaient succédé depuis la mort du parricide Siroès
qui n'avait régné que dix mois. Un
enfant de douze ans, petit-fils de Chosroès, avait été couronné du
consentement commun des prêtres et des nobles (632). Au moment où la lutte allait
devenir sérieuse avec les Arabes, le nouveau prince n'avait que quinze ans ;
sa jeunesse et son inexpérience ne lui permettaient pas de commander ses
troupes. Le drapeau royal fut confié à Rustan qui se vit bientôt à la tête de
cent vingt mille guerriers. Les Moslems n'avaient que trente mille hommes
sous les ordres du brave Saïd ; ils campaient dans les plaines de Cadésie, où
six mille Syriens vinrent grossir leur armée[7]. Après, une bataille sanglante
qui dura trois jours, les Perses, découragés par la mort de leur général et
effrayés par un ouragan terrible, prirent la fuite et repassèrent
précipitamment l'Euphrate. Cette victoire livra toute l'Assyrie au khalife,
et la fondation de Bassora s'affermit dans sa conquête. A quatre-vingts
milles du golfe Persique, l'Euphrate et le Tigre réunis ne forment qu'un seul
courant qui est appelé le fleuve des Arabes. Bassora fut Mlle sur la rive
occidentale à mi-chemin entre la jonction et l'embouchure des deux rivières :
huit cents Moslems formèrent la première colonie. Les avantages de sa
situation en firent bientôt une capitale florissante et peuplée. Sous les
premiers khalifes les provinces méridionales de la Perse étaient soumises à
la juridiction de cette colonie arabe. Malgré
la perte de la bataille de Cadésie, un pays entrecoupé de rivières et de
canaux pouvait opposer une barrière insurmontable à la cavalerie des
vainqueurs ; et les murs de Ctésiphon, qui avaient résisté aux machines de
guerre des Romains, n'auraient pas été renversés par les dards des Musulmans.
Mais ce qui acheva la ruine des Perses, c'est qu'ils crurent que leur
religion et leur empire étaient arrivés à leur dernier jour. Des traîtres ou
des taches abandonnèrent les postes les mieux fortifiés, et le roi se réfugia
avec sa famille et ses trésors à Holwan, au pied des montagnes de la Médie.
Le troisième mois après la journée de Cadésie, Said passa le Tigre sans
opposition ; la capitale de la Perse fut prise d'assaut, et le peuple tomba
par milliers sous le sabre des Moslems qui s'écriaient dans un transport
religieux : « Le palais de Chosroës est à nous : la parole de l'apôtre de
Dieu est accomplie. » Les Sarrasins firent un butin immense au sac de
cette malheureuse ville qui fut complètement ruinée[8]. Omar transféra le siège du
gouvernement sur la rive occidentale de l'Euphrate, dans la ville de Koufah,
qui fut bâtie par ses ordres et qui reçut une colonie de vétérans. Cette
ville parvint bientôt à un haut degré de grandeur et de prospérité qu'elle
dût à la valeur de ses habitants et à l'incroyable essor de son commerce. Cependant
Jesdegerde tenta une seconde fois le sort des armes à Djalalah. Sans se
laisser abattre par une nouvelle défaite, il fit un troisième effort pour
défendre sa religion, son pays et sa couronne. Au milieu des collines situées
au sud d'Ecbatane, cent cinquante mille Perses furent dispersés par les
Musulmans, qui donnèrent à la bataille de Nehavend le nom de Victoire des
Victoires (642).
Cette journée détermina la soumission de l'Irak-Adjémi et de l'Azerbaïdjan.
Ecbatane (Hamadan), Rei, Casbin et Tauris
rapprochèrent les vainqueurs de la mer Caspienne. Se tournant ensuite du côté
de l'Occident et de l'Empire Romain, ils repassèrent le Tigre sur le pont de
Mosoul, et embrassèrent leurs compagnons qui, sous les ordres de Khaled
venaient de subjuguer le Diarbékir. Reprenant leur route vers l'Orient, Ils
s'avancèrent le long du Tigre et du golfe Persique, franchirent les défilés
des montagnes, arrivèrent dans la vallée de Persépolis (Istachar), et profanèrent le dernier
sanctuaire de l'empire des Mages. Le petit-fils de Chosroês manqua d'être
arrêté au milieu des colonnes qui s'écroulaient et des statues mutilées qui
tombaient de toutes parts, triste emblème de la fortune passée et de la
fortune présente de la Perse. Il traversa précipitamment le désert de Kirman
et chercha un asile sur les frontières de l'empire des Turcs et de celui des
Chinois. Les
Arabes divisèrent alors leurs forces, afin d'envelopper l'ennemi de toutes
parts. Ahnaf pénétra dans le Khorassan (Bactriane). L'étendard de Mahomet fut
planté sur les murs de Béret, de Mérou et de Balch ; le général s'avança
jusqu'à l'Oxus. Jesdegerde s'était porté dans sa fuite au-delà de ce fleuve
et du' Jaxartes. Tarkhan, prince de Fergana, accueillit le roi fugitif, et les
hordes Tartares du Turc Gestan s'intéressèrent à la cause de ce malheureux
monarque. L'Empereur de la Chine lui-même, le vertueux Taïtsong, premier roi
de la dynastie des Tang, vint en aide- au prince infortuné. Son influence et
ses secours ranimèrent les espérances de Jesdegerde, qui s'avança contre les
Arabes à la tête d'une armée nombreuse. Mais, trahi et abandonné, il fut
massacré par des cavaliers turcs, dans la dix-neuvième année de son triste
règne. En lui s'éteignit la dynastie royale des Sassanides ; sa mort mit fin
au second empire des Perses (652). Le
caractère faible et la vieillesse d'Othman ne pouvaient entretenir l'esprit
de conquête qui poussait en avant les Arabes, elle fardeau de l'empire était
trop lourd pour des mains glacées par l'âge. Il déléguait son autorité, et on
le trompait. Les plus distingués d'entre les Musulmans devinrent inutiles ou
hostiles à son administration, et ses prodigues largesses ne firent que des
ingrats et des mécontents. Les députés de toutes les provinces s'assemblèrent
à Médine, pour demander justice coutre les oppresseurs et les abus. Koufah,
Bassora, l'Egypte et les tribus du désert, armèrent leurs guerriers. Les révoltés
vinrent camper à environ trois milles de la Mecque, et sommèrent
impérieusement leur souverain de leur faire justice, ou de descendre du
trône. Son repentir désarma d'abord et dispersa les insurgés ; mais
l'artifice de ses ennemis ralluma leur fureur. Assiégé pendant six semaines
dans son palais, abandonné de ceux qui avaient abusé de son caractère, Othman
attendit avec résignation la mort. Il n'opposa aux assassins que le Koran
qu'il avait placé sur sa poitrine et tomba percé de mille coups.
L'inauguration d'Ali apaisa une anarchie tumultueuse qui dura cinq jours. Le
refus de la couronne aurait produit un massacre général. Dans cette position
critique, il soutint la fermeté du chef des Hachémites et imposa silence à la
révolte (655). Une
vie, passée dans la prière et la contemplation, n'avait point refroidi la
guerrière activité d'Ali ; il était d'un tige mur, possédait une longue
expérience des hommes, et cependant on remarquait souvent en lui la fougue et
l'indiscrétion de la jeunesse. Deux chefs puissants, Thelha et Zobeir, qui
s'étaient opposés fortement à son élévation, se réfugièrent a la Mecque et
ensuite à Bassora. Ils arborèrent bientôt l'étendard de la révolte et
s'emparèrent de toutes les provinces de la Syrie, qu'ils avaient demandées en
vain pour récompense de leurs services. Ils furent accompagnés dans leur
fuite d'Ayesha, veuve de Mahomet, qui conserva jusqu'au dernier moment de sa
vie la haine qu'elle avait vouée à l'époux et à la postérité de Fatime. Le
khalife, à la tête de vingt mille Arabes et de neuf mille auxiliaires de
Koufah, livra bataille aux rebelles sous les murs de Bassora et remporta la
victoire. Thelha et Zobeir, chefs de l'armée ennemie, furent tués, et Ayesha
tomba entre les mains du vainqueur qui lui rendit la liberté. Après cette
victoire, qu'on appela la journée des Chameaux, il marcha contre un
rival plus redoutable, Moaviah, fils d'Abou-Sophian, qui avait pris le titre
d'émir Al-Moumenim, et qui était soutenu par toutes les forces de la Syrie et
le crédit de la maison d'Ommiah. Après un combat indécis dans les plaines de Siffla,
Ali, menacé de la défection d'une partie de ses soldats, souscrivit à une
trêve honteuse et à un compromis insidieux. Il se rendit à Koufah plein de
douleur et d'indignation. Son parti était découragé ; son adroit rival
subjugua ou séduisit la Perse, l'Yémen et l'Égypte. Ali allait recommencer la
lutte avec une nouvelle vigueur, lorsque le poignard d'un fanatique le frappa
d'un coup mortel. Trois Karégites résolurent de mettre fin à cette guerre
civile en immolant Ali, Moaviah, et Amrou qui s'était jeté dans le parti de
ce dernier. Chacun des assassins choisit sa victime, empoisonna son glaive et
se voua à la mort. Le premier poignarda un secrétaire qui occupait le siège
d'Amrou : Moaviah fut blessé dangereusement par le second : et le troisième
porta un coup mortel au khalife légitime dans la mosquée de Koufah. Ali finit
sa carrière à l'âge de soixante-trois ans, et, au moment de sa mort, il
recommanda à ses enfants de terminer d'un seul coup le supplice de l'assassin[9] (660). Après
la mort d'Ali, Moaviah négocia l'abdication de Hassan, son fils, qui n'avait
point les talents nécessaires pour gouverner, et qui abandonna sans regret le
palais de Koufah pour se retirer près du tombeau de son aïeul. Alors commença
un nouvel ordre politique. Moaviah parvint à rendre le khalifat héréditaire
dans sa famille. Quelques murmures de liberté ou de fanatisme attestèrent la
répugnance des Arabes ; mais Moaviah sut par son adresse et sa vigueur
affermir l'autorité dans la famille des Ommiades. Les
conquêtes des Sarrasins en Occident avaient été suspendues pendant vingt ans
par la guerre civile. Maitre du pouvoir, Moaviah se hâta de tourner
l'inquiète activité des Arabes vers les expéditions guerrières. L'occasion
était favorable. Les Africains, accablés d'impôts par la cour de Byzance,
appelèrent les Musulmans à leur secours. Ben-Madidje, lieutenant du khalife,
s'empara de Camounie, battit trente mille Grecs, fit quatre-vingt mille
captifs, et enrichit de leurs dépouilles les aventuriers de l'Égypte et de la
Syrie qu'il commandait. Akbah, son successeur, partit de Damas à la tête de
dix mille Syriens et de quelques tribus nouvellement converties, traversa
toutes les contrées atlastiques et s'avança jusqu'en Mauritanie. Les rivages
de l'Océan arrêtèrent sa marche victorieuse, sans arrêter son zèle. Il poussa
son cheval au milieu des flots, et levant les yeux vers le ciel : « Grand
Dieu, s'écria-t-il, si je n'étais point arrêté par cette mer, j'irais
jusqu'aux royaumes inconnus de l'Occident : je prêcherais sur ma route
l'unité de ton saint nom, et je passerais au fil de l'épée les nations
rebelles, qui adorent un autre Dieu que toi. » Au
reste, cet autre Alexandre qui souhaitait de nouveaux mondes à conquérir ; ne
put garder les pays qu'il venait d'envahir. La défection générale des Grecs
et des Africains le rappela des rivages de l'Atlantique. Enveloppé de tous
côtés par une multitude furieuse de Barbares, Il n'eut d'autre ressource que
de mourir glorieusement. Mais avant sa mort il avait solidement établi la
puissance des Sarrasins en Afrique par la fondation d'une colonie, Kairoan[10] (674). Zuheir, son successeur, vengea
sa mort et eut la même destinée. Il remporta plusieurs victoires sur les
Maures ; mais il fut accablé par une grande armée que Constantinople envoya
au secours de Carthage. Les
Arabes avaient compris de bonne heure qu'une grande force maritime était
nécessaire au développement de leur puissance. La conquête de la Syrie et de
l'Égypte leur avait livré des ports vastes et commodes, des marins exercés et
des ouvriers habiles. Les forêts du Liban leur fournissaient des bois de construction
pour leurs flottes, qui devaient bientôt couvrir les mers. En 640, Moaviah,
n'étant encore que gouverneur de la Syrie, réunit dix-sept cents vaisseaux,
s'empara des îles de Chypre et de Rhodes[11] dont les dépouilles enrichirent
ses soldats, et pilla les Cyclades ainsi que la Sicile. La dispersion de la
flotte de Constant II sur les côtes de Lycie, ouvrit aux Musulmans l'entrée
de l'Hellespont (688). Toutefois
ce ne fut que la quarante-sixième année de l'hégire (668), que les Arabes parurent en
armes sous les murs de Constantinople. Ils étaient animés par le mot vrai ou
supposé du prophète qui promettait le pardon des péchés à la première armée
qui assiégerait Constantinople, et les richesses entassées dans Byzance
irritaient vivement leur cupidité. Le khalife Moaviah voulut expier par le
succès et la gloire de cette sainte expédition, tout le sang Musulman qu'il
avait versé. Le commandement de l'armée fut confié à Sophian, général
expérimenté et brave. Jésid, fils aîné du khalife, devait combattre sous ses
ordres. La flotte des Sarrasins traversa sans résistance l'Hellespont, et
jeta l'ancre à sept milles de la place. Pendant plusieurs jours les Musulmans
livrèrent de terribles assauts à la ville ; mais Ils avaient mal jugé de la
force et des ressources de Constantinople. Une garnison nombreuse et
disciplinée y défendait des murs solides et d'une grande hauteur. Le danger
de la religion et de l'empire ranima la valeur des Romains et réveilla le
prince qui déshonorait le nom de Constantin. Les Sarrasins, repoussés par de
fréquentes sorties, furent surtout épouvanté des effets prodigieux du feu
grégeois. Cette opiniâtre résistance les détermina à des entreprises plus
aisées. Ils pillèrent les côtes d'Europe et d'Asie baignées par la
Propontide, et après avoir tenu la mer depuis le mois d'avril jusqu'au mois
de septembre, ils se retirèrent à quatre-vingts milles de la capitale, dans
file de Cyzique où ils avaient établi leurs magasins. Les six campagnes
suivantes, on les vit former le même plan d'attaque et de retraite. Enfin,
les naufrages et les maladies, le glaive et le feu de l'ennemi les
contraignirent à abandonner leur inutile projet. Trente mille Musulmans
perdirent la vie au siège prématuré de Constantinople. De ce nombre fut
Abou-Ayoub, un des Ansars ou auxiliaires de Médine, qui avaient accueilli le
Prophète après son évasion de la Mecque. Sa mémoire fut toujours respectée ;
mais on négligea, on ignora même le lieu de sa sépulture pendant près de huit
siècles. Ou le retrouva après la prise de Constantinople par Mahomet II, et
le vainqueur y éleva une mosquée où se fait l'inauguration des sultans Turcs. L'issue
du siège rétablit dans l'Orient et l'Occident la gloire des armes romaines,
et obscurcit pour un moment celle des Sarrasins. L'envoyé de l'empereur à
Damas fut reçu avec honneur dans un conseil général des Emirs. Une trêve de
trente ans fut conclue, et le khalife se soumit à un tribut annuel de
cinquante chevaux de bonne race, de cinquante esclaves et de trois mille
pièces d'or. Cette transaction humiliante trouve une explication suffisante
dans les désordres intérieurs qui fermentaient du vivant même de Moaviah et
qui éclatèrent à sa mort. Jésid Ier,
eut à lutter contre plusieurs compétiteurs, dont le plus redoutable était
Hossein-Ben-Ali, chef des Hachémites. Le fils d'Ali refusa de reconnaître le
sultan de Damas. On transmit secrètement de Koufah à Médine, une liste do
cent quarante Moslems, qui se déclaraient en faveur de sa cause, et qui
promettaient de s'armer de leur glaive dès qu'il se montrerait sur les bords
de l'Euphrate. Malgré les conseils de ses amis, Hossein résolut de remettre
sa personne et sa famille entre les mains d'un peuple perfide. Il traversa le
désert avec une nombreuse suite de femmes et d'enfants ; mais arrivé dans la
plaine de Kerbela, il fut environné par cinq mille cavaliers ennemis et
succomba après avoir chèrement vendu sa vie[12]. Mais les Ommiades n'étalent point encore solidement établis sur le trône. L'Arabie se souleva contre la famille usurpatrice et Moster asservit un moment toute la Perse. Les deux règnes de Moaviah II (683) et de Merwan (684), furent troublés par de perpétuelles révoltes. Sous Abdel-Malek, Abd-Allah, fils de Zobeir, s'empara de la Mecque et s'y maintint pendant neuf ans ; mais le brave Higiage, à la fois orateur poète et général, prit d'assaut cette ville, et réduisit les uns après les autres tous les ennemis des Ommiades. Dès ce moment l'unité de l'empire Musulman fut rétablie, et les Arabes marchèrent à de nouvelles conquêtes (685-697). |
[1]
Dérar était un guerrier arabe d'une grande valeur et d'une force de corps
incroyable. La veille de la journée d'Aiznadin il alla seul pour reconnaître
l'ennemi : poursuivi par trente Romains détachés contre lui par Werdan, il en
tua ou désarçonna dix-sept, et rentra sain et sauf dans le camp des Moslems.
[2]
Les Musulmans révéraient Jérusalem, après la Mecque et Médine, comme le temple
de la terre sainte consacré par les révélations de Moïse, de Jésus-Christ et de
Mahomet lui-même. Omar s'achemina vers Jérusalem monté sur un chameau à poil
roux qui portait sur le cou un sac de blé, un second sac plein de dattes et une
outre remplie d'eau. Dès qu'il s'arrêtait, tous ceux qui se trouvaient autour
de lui étaient invités, sans aucune distinction, à partager son frugal repas
qu'il consacrait par des prières et un sermon.
[3]
Amrou releva par son talent et son courage la bassesse de sa naissance. Il
avait du talent pour la poésie, et fit des vers satiriques contre la doctrine
et la personne de Mahomet. Les Koreichites le chargèrent de se rendre à la cour
d'Ethiopie afin d'en chasser les proscrits qui s'y étaient réfugiés. Au retour
de son ambassade, il était en secret dévoué à l'Islamisme Il renonça au culte
des idoles par raison ou par intérêt. Il alla rejoindre le prophète à Médine,
avec Khaled son ami. Les deux premiers successeurs de l'apôtre ne négligèrent
pas son mérite. Ils durent à sa bravoure la conquête de la Palestine, et, dans
toutes les batailles et tous les sièges de la Syrie, il déploya les talents
d'un général et la valeur d'un soldat. La jalousie du khalife Othman le rappela
après la conquête de l'Egypte. Mais dans les troubles qui survinrent, le
capitaine, l'homme d'état et l'orateur se montrèrent dans tout leur éclat. Il
affermit le trône des ommiades. Moaviah reconnaissant lui accorda le
gouvernement de l'Egypte où il termina sa carrière.
[4]
Disons ici quelques mots de l'incendie supposé de la bibliothèque d'Alexandrie.
Au rapport du savant Abulpharage, Amrou avait plus d'élévation dans l'esprit
que les autres chefs musulmans. Dans ses heures de loisir, il se plaisait à
converser avec Jean, disciple d'Ammonius, et que l'étude de la grammaire et de
la philosophie avait fait surnommer Philoponos. Enhardi par cette
familiarité, le philosophe osa solliciter une grâce à laquelle il supposait que
les barbares attachaient peu de prix. Il demanda la bibliothèque. Amrou était
disposé à satisfaire le grammairien ; mais il voulut avoir l'assentiment du
khalife qui lui fit, dit-on, cette réponse : « Si les écrits des Grecs sont
d'accord avec le Koran, ils sont inutiles : s'ils se trouvent en opposition avec
lui, ils sont dangereux ; dans les deux hypothèses il faut les brûler. » On
ajoute que cet ordre fut exécuté avec une aveugle soumission et que pendant six
mois quatre cent mille volumes servirent à chauffer les bains d'Alexandrie. Ce
conte a été répété mille fois, et tous ceux qui aiment les lettres ont déploré
avec une sainte indignation la perte que firent en cette occasion la
littérature et les arts. Cependant il est peu vraisemblable que le khalife ait
donné l'ordre qu'on lui attribue. L'assertion d'un étranger (Abulpharage), qui
écrivait six siècles après, est contrebalancée par le silence de deux
annalistes d'une époque antérieure, tous les deux chrétiens, tous les deux
originaires d'Egypte, et dont le plus ancien, le patriarche Eutychius, a raconté
avec détails la prise d'Alexandrie. D'ailleurs une partie de la bibliothèque
avait été réduite en cendres du temps de César. Puis du siècle des Antonins à
celui de Théodose, une suite de témoignages contemporains nous apprend que le
palais du roi et le temple de Sérapis, plus d'une fois pillés, ne renfermaient
plus les quatre cent mille volumes réunis par la magnificence des Ptolémées.
[5]
Omar ne connaissait que par la renommée et les légendes du Koran l'Egypte qu'on
venait de soumettre. Il voulut que son lieutenant lui en fît la description, et
la réponse assez curieuse d'Amrou ne manque pas d'exactitude. « Khalife, lui
dit-il, l'Egypte est un composé de terre noire et de plantes vertes qui se
trouve entre une montagne aride et du sable ronge. Daus la vallée coule une
rivière sur laquelle le Très-liant repose le soir et le matin, et qui s'élève
et s'abaisse avec les révolutions du soleil et de la lune. Lorsque la bonté
annuelle de la Providence ouvre les sources qui alimentent le sol, les eaux du
Nit débordent avec fracas dans toute la contrée ; cette inondation salutaire
fait disparaisse les champs, et les villages communiquent entre eux à l'aide
d'une multitude de harpies peintes. Quand les eaux se retirent, elles déposent
une vase fertile et on ne tarde pas à ensemencer. Les nuées de cultivateurs qui
noircissent la terre peuvent se comparer à une fourmilière industrieuse. Le
fouet du maitre et l'espoir d'une riche récolte aiguillonnent leur indolence
naturelle. Cet espoir est rarement trompé. Selon la vicissitude de la saison,
des vagues d'argent, des émeraudes et des moissons dorées ornent
la surface du pays. »
[6]
La chute de la dynastie des Sassanides et de la religion de Zoroastre marque
une période astronomique. L'ère de Jesdegerde (16 juin 632) a pour point de
départ le cinquième jour après la mort de Mahomet.
[7]
Des dénominations particulières distinguèrent les diverses périodes de la
bataille de Cadésie (Kadesiah) ; la première a été appelée la journée du secours,
à cause des six mille Syriens qui joignirent les Arabes la journée de l'ébranlement
désigna le désordre des deux armées : la troisième, qui se prolongea dans la
nuit, reçut le nom bizarre de rugissement, à raison des clameurs
discordantes des guerriers. Le matin du quatrième jour, le bruit des armes
parvint jusqu'à la tente de Rustan, qui, bien différent d'un ancien héros de
son nom, reposait tranquillement au milieu de ses bagages et de ses trésors ;
au premier avis du danger, il voulut fuir ; mais un Arabe le saisit par le pied
au moment où il s'élançait sur son cheval, et lui coupa la tête qu'il fixa au
bout de sa lance. Rustan mort, les Perses n'opposèrent plus de résistance ; les
Sarrasins s'emparèrent du drapeau royal et du tablier de cuir du forgeron qui
jadis avait été le libérateur de la Perse.
[8]
L'or, l'argent et les meubles précieux surpassèrent, dit Abulféda, tous les
calculs de l'imagination. La ville renfermait une grande quantité de camphre
qu'on brêlait avec de la rire pour éclairer le palais de l'Orient. Les
Sarrasins, ne connaissant ni la propriété, ni le nom de cette gomme parfumée,
la prirent pour du sel, en mirent dans leur pain et furent tout surpris de son
amertume. Un tapis de soie de soixante coudées de longueur et de largeur
décorait un des appartements du palais. On y voyait représentés des fleurs, des
fruits et des arbrisseaux brodés en or ou figurés par des pierres précieuses.
Le général le sépara du butin pour l'envoyer au khalife. Omar, sans s'occuper
du mérite de l'artiste et de la beauté du tapis, le fit découper et en distribua
les lambeaux à ses frères de Médine. Mais tel était le prix de la matière, que
la portion d'Ali se vendit vingt mille drachmes. Un mulet qui emportait la
couronne, la cuirasse, les bracelets et la ceinture de Chosroês fut arrêté : on
offrit ce brillant trophée au commandant des fidèles, et les plus graves
d'entre ses conseillers sourirent en voyant la barbe blanche, les bras couverts
de poils et la rude figure du vétéran qui s'était revêtu des dépouilles du
grand roi.
[9]
Les persécuteurs de Mahomet usurpèrent l'héritage de ses enfants, et les
défenseurs de l'idolâtrie devinrent les chefs de sa religion et de son empire.
L'opposition d'Abou-Sophian avait été violente et opiniâtre ; sa conversion fut
tardive et involontaire ; mais l'ambition et l'intérêt l'affermirent dans la
foi qu'il venait d'embrasser. Il combattit pour elle avec courage, et la
famille d'Ommiah fit oublier par ses services sa conduite passée. Moaviah, fils
d'Abou-Sophian, devint le secrétaire du prophète. Omar lui ayant confié le
gouvernement de la Syrie, il administra celte province avec beaucoup de
sagesse. Il avait la réputation d'un homme vaillant, libéral, humain et modéré.
Le devoir de poursuivre les assassins d'Othman, fut le mobile et le prétexte de
ses audacieuses tentatives. Il exposa dans la mosquée de Damas la chemise
ensanglantée du martyr, et soixante mille Syriens jurèrent de venger la mort
d'Othman. Le conquérant de l'Égypte, Amrou, qui lui seul valait une armée, fut
le premier à saluer le nouveau monarque.
[10]
Les tribus des Maures s'étaient réunies souvent aux envahisseurs. Elles
professaient l'Islamisme ; mais dès que les Moslems se retiraient ou essuyaient
un échec, elles retournaient à l'indépendance et à l'idolâtrie. Akbah voulut
établir une colonie d'Arabes au centre de l'Afrique et contenir par une ville
fortifiée la légèreté des Barbares. La cinquantième année de l'Hégire, il jeta
les fondements de Kairouan. Cette ville, qui acquit bientôt une grande
importance, est encore la seconde ville du royaume de Tunis, dont elle est
éloignée de cinquante milles vers le sud. A l'ouest, elle se trouve à douze
milles de la mer.
[11]
Trois siècles avant l'ère chrétienne, le mémorable et infructueux siège de
Rhodes que fit Démétrius, avait fourni à cette république le sujet et la
matière d'un grand trophée. Elle éleva à l'entrée du port une statue colossale
d'Apollon ou du soleil. Ce noble monument de la liberté et des arts de la Grèce
avait soixante-dix coudées de hauteur (35 mètres.) Le colosse de Rhodes
subsistait depuis cinquante-six ans, lorsqu'il fut renversé par un tremblement
de terre. Son énorme tronc et ses vastes débris demeurèrent huit siècles épars
sur le sol, Les Sarrasins, après les avoir rassemblés, les vendirent à un
marchand juif d'Edesse qui, dit-on, trouva assez d'airain pour en charger neuf
cents chameaux.
[12]
Lorsque les sœurs et les enfants d'Ali furent amenés chargés de chaînes devant
le sultan de Damas, on conseillait au khalife d'extirper une race chérie du
peuple, race qui ne lui pardonnerait jamais. Mais Jésid écouta la pitié. Il
renvoya à Médine d'une manière honorable cette famille infortunée. Les douze
imans ou pontifes de la religion persane sont Mi, Hassan, son frère cadet
Hossein et les descendants de celui-ci jusqu'à la troisième génération. Les
dévots musulmans vont encore visiter leurs tombeaux qui sont à Médine ou à la
Mecque, sur les bords de l'Euphrate ou dans la province de Khorassan. Leur nom
a été souvent le prétexte d'une sédition ou d'une guerre civile. La race sainte
d'Ali se multiplia d'une manière prodigieuse. Le dernier membre de cette
famille était au-dessus des plus grands princes. La pauvreté des Alides et la
vaste étendue de l'empire des Musulmans offraient une ample carrière aux
imposteurs audacieux qui voulaient se dire membres de cette famille. Ce titre
vague et équivoque a consacré le sceptre des Almohades en Espagne et en Afrique
; des Fatimites en Egypte et en Syrie.