Avènement de
Justin-le-Jeune. — Ambassade des Avares. — Justin abdique en faveur de
Tibère. — Conspiration. — Avènement de Maurice. — Guerre contre la Perse. —
Trêve de trois ans. — Bataille de Mélitène, — Mort de Chosroës. — Soulèvement
des provinces. — Succès de Bahram. — Horsmidas précipité du trône est
remplacé par son fils Chosroës II qui prend la fuite. — Intervention armée de
l'Empereur. — Guerre contre les Avares. — Victoires de Priscus. — Abdication
et mort de Maurice. — Tyrannie sanglante de Phocas. — Sa mort violente. —
Avènement d'Héraclius. — Première période de revers. — Période de gloire. —
Seconde période de revers. — Héraclius Constantin. — Héracléonas. — Constant
II. — Constantin Pogonat. — Justinien II. — Usurpateurs. — Justinien remonte
sur le trône. — Sa mort.
Pendant
les dernières années de sa vie, Justinien s'était peu occupé du gouvernement
de l'Empire. Ses sujets étaient fatigués d'un si long règne : mais tous les
hommes réfléchis redoutaient le moment de sa mort, qui pouvait être le signal
de la guerre civile. Ce monarque sans enfants avait sept neveux. On les avait
élevés avec toute la pompe des cours : on les avait vus à la tête des armées
; on connaissait leur caractère ; et le vieillard jaloux, différant toujours
de désigner son successeur, chacun d'eux espérait recueillir son héritage.
Les partisans de Justin, fils de Vigilantia, profitèrent de l'instant
décisif. L'Empereur mort, ils se rendent vers le milieu de la nuit à la
maison du jeune prince ; ils lui annoncent que son oncle n'est plus, et qu'il
lui a légué la couronne impériale : ils le supplient au nom du sénat, dont
ils se disent les délégués, de prévenir, par une prompte acceptation, les
désordres de la multitude. Justin, après avoir composé son visage et
dissimulé sa joie, se soumet à la volonté du sénat. On le conduit au palais,
à la bâte et en silence. Les gardes saluent leur nouveau souverain. On lui
met les brodequins rouges, la tunique blanche et la robe de pourpre. Quatre
hommes robustes l'élèvent sur un bouclier. Il s'y tient debout pour recevoir
l'adoration du peuple et la bénédiction du patriarche, qui s'empresse de
consacrer le choix d'un prince orthodoxe. L'hippodrome était déjà rempli par
la multitude, et dès que l'Empereur se montra, on entendit de toutes parts
les acclamations des bleus et des verts. L'héritier de Justinien s'empressa
d'acquitter les dettes de son prédécesseur, et inaugura ainsi son règne par
un acte de loyauté. A peine
monté sur le trône (565), Justin donne audience aux ambassadeurs des Avares, et pour les
frapper en même temps de respect et de terreur, on les reçut avec toute la
pompe de la majesté impériale. Lorsque les Barbares virent le monarque sur
son trône, entouré de ses ministres, de ses grands officiers, de ses généraux
revêtus d'habits étincelants d'or et de pierreries, dans le premier mouvement
de surprise, ils se soumirent à la servile adoration de la cour de Byzanee :
mais dès qu'ils se furent relevés, Targitius leur chef, s'exprima avec la
rude fierté d'un Barbare. La réponse de l'Empereur fut noble et ferme. Le
Dieu des Chrétiens, l'antique gloire de Rome, les triomphes récents de
Justinien lui inspiraient de la confiance. Sur le récit de ses ambassadeurs,
le khan redouta la fermeté apparente d'un empereur romain, dont il ignorait
le caractère et les ressources. Au lieu d'attaquer l'Empire d'Orient, selon
ses menaces, il se dirigea vers la Germanie, mais revint bientôt sur ses pas
après une expédition malheureuse. Toutes ces espérances trompées avaient
humilié l'orgueil des Avares, et leur puissance se serait évanouie au milieu
des déserts de la Sarmatie, si l'alliance d'Alboin, roi des Lombards, n'eut
procuré un établissement fixe à une nation qui se trouvait à la fin de ses
succès. (Voyez
le chap. XVIII). Le
neveu de Justinien, en montant sur le trône, annonça une nouvelle époque de
bonheur et de gloire. Mais son règne fut honteux au-dehors et misérable
au-dedans. Il perdit l'Italie, vit ravager l'Afrique, et n'arrêta point les
conquêtes des Perses. L'injustice domina dans la capitale et les provinces.
Les riches tremblaient pour leur fortune, les pauvres pour leur sûreté. Les
magistrats étaient ignorants ou corrompus. Justin renfermé dans son palais ne
fut instruit ni des plaintes du peuple, ni des vices du gouvernement.
S'apercevant mais trop tard de son impuissance, il abdiqua ; mais au lieu de
chercher un successeur dans sa famille, il appela au trône un simple
capitaine des gardes, Tibère. La cérémonie eut lieu dans le portique du
palais, en présence du patriarche et du sénat (578). Justin adressa au nouveau
monarque les exhortations les plus touchantes, et fit l'aveu public de ses
fautes. Toute l'assemblée profondément touchée versait des larmes. Tibère
reçut le diadème à genoux, et Justin, que son abdication sembla rendre digne
du trône, termina son allocution à Tibère par ces paroles : « Je ne
vivrai plus qu'autant que vous le voudrez, et un mot de votre bouche pourra
me donner la mort. Puisse le Dieu du ciel et de la terre vous inspirer la
force de remplir les saints devoirs que j'ai négligés et
oubliés ! » Justin passa les quatre dernières années de sa vie dans
une obscurité paisible. Le respect et la reconnaissance de Tibère
justifièrent son choix. Tibère
était d'une hante taille et d'une belle figure. Par ses vertus et ses
qualités extérieures, il avait attiré sur lui l'attention particulière de
l'impératrice Sophie, et la veuve de Justin, en concourant à l'élévation du
capitaine des gardes, avait espéré qu'il la placerait à côté de lui sur le
trône. Les factions de l'hippodrome demandèrent avec impatience une nouvelle
impératrice ; mais le peuple et Sophie furent frappés d'étonnement, lorsqu'on
proclama en cette qualité Anastasie, que Tibère avait épousée en secret
plusieurs années auparavant. Le nouveau prince accorda à Sophie tout ce qui
pouvait calmer sa douleur, le titre d'impératrice, un magnifique palais et
une nombreuse maison. Mais l'ambition de celle-ci dédaigna le vain simulacre
de la royauté : elle se ligua avec les ennemis de l'Empereur, et Justinien,
fils de Germauus, devint l'instrument de sa vengeance. La conjuration fut
découverte. Le clément Empereur laissa aux coupables le temps de se sauver,
et pardonna même à Justinien, qui avait combattu vaillamment à Mélitène ;
mais Sophie fut arrêtée, dépouillée de ses honneurs et de sa fortune. Tibère
prit le surnom de Constantin, et fit revivre les vertus des Antonins. On ne
saurait assez louer et admirer sa force d'âme, sa tempérance, son affabilité,
sa justice et sa piété. Il diminua les impôts, protégea ses sujets contre les
violences et les exactions des agents impériaux. On disait, à Constantinople,
que l'Empereur avait découvert un trésor. Une intelligente économie, et la
suppression de toute dépense inutile étaient la source de ses richesses. Sous
ce prince, les Perses firent vaincus ; le terrible Baian, chef des Avares,
fut repoussé. Ce règne promettait un avenir heureux et brillant, lorsqu'une
mort prématurée enleva Tibère à l'amour de ses peuples. il légua le trône à
Maurice, qui avait reçu la main de sa fille, en récompense de ses victoires. La
famille de Maurice était originaire de l'ancienne Rome ; mais son père
habitait Arabissus dans la Cappadoce. Il passa sa jeunesse dans les camps.
C'est surtout dans la guerre contre les Perses qu'il signala sa valeur et ses
talents, et lorsqu'il revint à Constantinople, la pourpre fut la récompense
de son mérite. Maurice avait quarante-trois ans lorsqu'il monta sur le trône.
Ainsi que son prédécesseur, il travailla au bonheur de l'Empire avec
discernement et avec courage, et les principes et l'exemple de Tibère
dirigèrent son administration. Au dehors, l'Empereur eut la gloire de
rétablir le roi de Perse sur le trône ; partout il fit respecter ses armes,
et tâcha de soulager les maux de l'Italie. Mais
reprenons de plus haut, avec quelques détails, le récit des guerres contre la
Perse (575-591). Chosroës voulait subjuguer
l'Arabie-Heureuse, terre éloignée qui produit l'encens et la myrrhe, et qui
avait échappé plutôt qu'elle n'avait résisté aux vainqueurs de l'Orient.
Après la défaite d'Abrahah, sous les murs de la Mecque, la discorde de ses fils
et de ses frères facilita l'invasion des Perses. Ils poussèrent au-delà de la
Mer-Rouge les étrangers établis dans l'Abyssinie, et un prince du pays et de
la race des anciens Homérites fut remis sur le trône en qualité de vassal de
Nushirwan. Justin se déclara le vengeur de son allié chrétien, le prince
d'Abyssinie. Il suspendit le tribut annuel payé aux Perses sous le titre de
pension. L'esprit intolérant des Mages opprimait les Églises de la
Persarménie. Elles invoquèrent en secret le protecteur des Chrétiens, et les
rebelles, après avoir égorgé leurs satrapes, furent avoués et soutenus comme
les sujets de l'empereur des Romains. La cour de Byzance ne tint aucun compte
des plaintes de Nushirwan. Justin s'allia avec les Turcs, et les forces de
l'Europe, de l'Ethiopie et de la Scythie menacèrent en même temps la Perse.
Chosroës, malgré ses quatre-vingts ans, entra en campagne avec l'ardeur d'un
jeune homme. Il assiégea et prit Dara, tandis qu'Adarman, son lieutenant,
partant de Babylone, traversait le désert, passait l'Euphrate, insultait les
faubourgs d'Antioche, brûlait Apamée, et venait déposer aux pieds de son
maitre les dépouilles de la Syrie. C'est à cette époque que Justin effrayé
abdiqua. Tibère, qui prit une attitude plus ferme, obtint une trêve de trois
ans (579). Le roi
de Perse recommença les hostilités avant l'expiration de cette trêve. Il
renvoya les ambassadeurs de l'Empereur et leur ordonna insolemment de
l'attendre à Césarée en Cappadoce. Les deux armées se rencontrèrent près de
Mélitène. Un échec considérable détermina Chosroës à une prompte retraite. Il
brûla sur sa route Mélitène, et traversa l'Euphrate sur le dos d'un éléphant.
Cette entreprise malheureuse l'obligea à licencier une partie de ses troupes.
Les Romains demeurèrent maîtres de la campagne. Justinien, leur général,
s'avança au secours des insurgés de la Persarménie, et arbora son drapeau sur
les rives de l'Araxe ; puis il descendit dans les plaines de l'Assyrie ; mais
la mort de Chosroës ralentit les hostilités. Par son dernier édit, il
défendit à ses successeurs d'exposer leur personne dans une bataille contre
les Romains. Mais cette recommandation fut regardée par Horsmidas comme un
acte de faiblesse. Il refusa la paix que lui offrait l'Empereur, et vit ses
généraux battus à Constantine par le vaillant Maurice (582). Hormouz
ou Horsmidas, fils aîné et indigne successeur de Nushirwan, souleva les
Perses par sa cruauté et sa tyrannie. Les provinces de Babylone, de Suze et
de Carmanie donnèrent le signal de la révolte. Les chefs de l'Arabie, de
l'Inde et de la Scythie refusèrent le tribut qu'ils avaient payé jusqu'alors.
Les armées romaines désolèrent les frontières de l'Assyrie. Le khan des Turcs
passa l'Oxus avec trois cents mille hommes, et envahit en même temps les
provinces orientales de la Perse. L'imprudent Horsmidas accepta leur
redoutable et perfide secours. Par son ordre, les villes de la Bactraine leur
furent ouvertes. La marche des Turcs vers les montagnes de l'Hyrcanie révéla
leurs intelligences avec les Romains. C'en était fait de la maison de Sassan
sans l'intrépidité d'un héros formé à l'école de Nushirwan. Bahram, ancien
gouverneur de Médie et surintendant du palais, marcha contre les Turcs et les
tailla en pièces. Ce succès inespéré irrita la jalousie et la haine d'Hormouz
; mais l'approche d'une armée romaine, du côté de l'Araxe, rendit nécessaires
les services de Bahram qui, défait dans une sanglante bataille, se vit exposé
à une odieuse vengeance. Dès qu'il eut réuni ses troupes dispersées, un
messager du prince lui apporta une quenouille et un vêtement de femme. Bahram
parut devant les soldats sous cette indigne habit. A cette vue, ses guerriers
furieux poussèrent des cris de révolte et jurèrent de le venger. Le peuple
imita l'armée : la défection fut universelle, et toutes les provinces
saluèrent le libérateur du pays. Cependant
Hormouz fut jeté dans les fers par ceux-mêmes qui étaient restés fidèles à sa
famille. Jugé et condamné à perdre la vue, il fut remplacé par son fils
Chosroës II. Mais il fallait renverser la puissance ou gagner l'amitié de
Bahram qui ne voulait pas reconnaître une révolution faite sans lui. Il fut
sourd à toutes les propositions, et somma Chosroës de lui remettre le
sceptre, consentant à ce prix à lui donner le gouvernement d'une province. La
lutte qui s'engagea entre les deux rivaux fut courte. Chosroës vaincu presque
sans combat, se réfugia sur les terres de l'Empire, à Hiérapolis. De là il
écrivit à Maurice pour implorer son secours. L'Empereur lui répondit qu'il
embrassait avec joie la cause de la justice et de la royauté ; mais il eut
soin de ne point appeler à Constantinople le prince fugitif. Une puissante
armée commandée par Narsès[1] se réunit bientôt sur la
frontière de la Syrie. La Perse se repentait déjà d'avoir livré l'héritage de
la maison de Sassan à l'ambition d'un rebelle. Des conspirations se formèrent
dans le palais, des émeutes éclatèrent dans la capitale et des soulèvements
dans les provinces. Dès que le petit-fils de Nushirwan eut arboré au-delà du
Tigre sa bannière et celle des Romains, une multitude de nobles et de soldats
accourut sous ses drapeaux. Deux batailles, l'une sur les bords du Zab,
l'autre sur les frontières de la Médie, décidèrent la querelle. Bahram vaincu
se réfugia chez les Turcs, ses anciens ennemis ; mais le remords, le
désespoir et le souvenir de sa gloire perdue abrégèrent ses jours (591). Des
fêtes et des exécutions signalèrent le rétablissement de Chosroês. Le prince
vainqueur n'eut pas le courage de pardonner, et des flots de sang furent
répandus. Toutefois le fils d'Hormouz demeura fidèle au devoir de la
reconnaissance, et jusqu'à la mort de Maurice les deux empires oublièrent
leur ancienne rivalité. Au reste l'intervention de l'Empereur ne resta point
sans récompense. Le roi de Perse lui rendit les places fortes de Martyropolis
et de Dara, et les Persarméniens devinrent sujets de l'Empire, qui se
prolongea vers l'ouest au-delà des anciennes limites, jusqu'aux rives de
l'Araxe et aux environs de la mer Caspienne. Tandis
que la puissance des Romains se relevait en Orient, leurs armes étaient moins
heureuses en Europe. Le départ des Lombards et la ruine des Gépides avaient
détruit sur le Danube l'équilibre du pouvoir, et les Avares se formèrent un
empire permanent des Alpes au Pont-Euxin. Le règne de Baian est l'époque la
plus brillante de leur monarchie. Leur khan (ou chagan), qui occupait le rustique
palais d'Attila, semble avoir imité le caractère et la politique de ce chef
terrible. L'orgueil de Justin II, de Tibère et de Maurice fut plus d'une fois
humilié par un Barbare ; et toutes les fois que les armes de la Perse menaçaient
l'Asie, les malheureuses incursions ou les dispendieuses amitiés des Avares
étaient un fléau pour l'Europe. La cour de Byzance essaya de gagner Baian par
des sacrifices de toute espèce. On lui envoyait chaque année de riches
étoffes de soie, des meubles précieux et de la vaisselle bien travaillée. Le
tribut annuel fut porté à cent mille pièces d'or. Le chef des Avares ne
cessait de se plaindre de la mauvaise foi des Grecs ; mais il était aussi
habile dans l'art de la dissimulation et de la perfidie que les peuples les
plus civilisés. Le chagan réclamait depuis longtemps, eu qualité de
successeur des Lombards, la ville importante de Sirmium, l'ancien boulevard
de l'Illyrie. Décidé à s'en emparer par la force ou par la ruse, il voulut
d'abord jeter un pont sur la Save, mais la garnison de Singidunum, au
confluent de cette rivière avec le Danube, pouvait intercepter le passage et
renverser ses projets, il eut soin de tranquilliser le gouverneur de cette
ville en déclarant que ce n'était pas comme ennemi de Rome qu'il songeait à
construire un pont sur la Save : « Si je viole ma parole, continus Baian, que
j'expire sous le glaive avec tous ceux de ma nation, que le firmament tombe
sur nos têtes et que la Save, remontant vers sa source, nous engloutisse dans
ses ondes courroucées ! » Après cette terrible imprécation, il
demanda tranquillement quel était le serment le plus sacré chez les
chrétiens. L'évêque de Singidunum lui présenta l'Évangile : le chagan le
reçut avec respect et ajouta : « Je jure par le Dieu qui a parlé dans ce
livre saint que la vérité est sur mes lèvres et la sincérité dans mon cœur. »
Ce double serment ne l'empêcha pas de biler les travaux du pont et d'investir
Sirmium. Cette ville capitula après un siège de trois ans (579-582). Singidunum fut emportée
d'assaut et rasée, le fer et la flamme ravagèrent tout le pays qui s'étend
entre Belgrade et Constantinople. Les chevaux des Avares se baignaient
alternativement dans l'Euxin et dans la mer Adriatique ; et le pontife de
Rome, alarmé de l'approche d'un ennemi plus farouche, se vit forcé de
réclamer la protection des Lombards en faveur de l'Italie. Cependant
l'alliance de la Perse rendit les troupes de l'Orient à la défense de
l'Europe, et Maurice, qui avait subi pendant dix ans l'insolence du chagan,
déclara qu'il marcherait en personne contre les Barbares ; mais il ne dépassa
pas Anchiale et revint à Constantinople, sous prétexte de recevoir les
ambassadeurs de la Perse (591). Des idées de dévotion le firent renoncer à des projets de
guerre. Son retour subit et le choix de l'un de ses lieutenants trompèrent
l'espoir public. Son frère Pierre prit honteusement la fuite devant les
Barbares en présence de ses propres soldats. Quant à Priscus, il tua soixante
mille hommes aux Avares en cinq batailles et s'avança jusqu'à la Theiss :
mais ses victoires n'eurent aucun résultat ; il fut bientôt rappelé et la
guerre fut interrompue. Maurice
voulut profiter de cette espèce de suspension d'armes pour rétablir la
discipline et réprimer la licence des troupes. Mais cette tentative
imprudente le perdit, et ne fit qu'accroître le mal. Les soldats de Maurice
auraient peut-être écouté la voix d'un général victorieux ; ils se révoltèrent
contre un prince qui avait redouté les fatigues de la guerre. La garnison
d'Edesse se souleva contre ses généraux et brisa les statues de l'Empereur.
Maurice effrayé se hâta d'abolir ses réformes. Cet acte de faiblesse augmenta
l'insolence des soldats. Ils accusèrent hautement l'avarice et l'inhumanité
d'un monarque qui pour ne pas payer six mille pièces d'or au chagan avait
laissé massacrer douze mille prisonniers. Ce massacre excita l'indignation
des Romains. Les troupes soulevées déclarèrent Maurice indigne du trône,
chassèrent ou égorgèrent ceux qui lui restaient fidèles, et commandées par un
centurion nommé Phocas revinrent à grandes journées vers Constantinople. Maurice,
au milieu des jeux du cirque, cachait ses inquiétudes sous une apparente
tranquillité ; mais les verts étaient d'intelligence avec les rebelles, et
les bleus recommandaient une modération dangereuse. Les vertus rigides et la
parcimonie de Maurice lui avaient dès longtemps aliéné le cœur de ses sujets.
Enfin la révolution éclata avec une violence terrible : les insurgés
livrèrent la ville aux flammes. L'infortuné Maurice se jeta avec sa femme et
ses neuf enfants dans une barque, et voulait se réfugier sur la côte d'Asie :
le vent le jeta aux environs de Chalcédoine, et son fils allié Théodose alla
implorer l'amitié et la reconnaissance du roi de Perse. Quant à lui, Il
refusa de prendre la fuite. Bientôt, privé de tout espoir, Il abdiqua. Après
l'abdication de Maurice, Germains refusa le trône qui lui était offert, et
Phocas fut sacré dans l'église Saint-Jean-Baptiste. Il fit son entrée
solennelle sur un char freiné par quatre chevaux au milieu des acclamations
du peuple. La révolte des troupes fut récompensée par de grandes largesses,
et le nouvel Empereur, après s'être arrêté quelques moments au palais, se
rendit à l'hippodrome. Dans une dispute de préséance qu'eurent les deux
factions, son Jugement parut favoriser les verts. « Souvenez-vous que Maurice
vit toujours, » s'écrièrent les bleus. Cette clameur indiscrète irrita
la cruauté du tyran. Des ministres de mort envoyés par lui à Chalcédoine
arrachèrent Maurice du sanctuaire où il s'était réfugié, et ses cinq fils
furent massacrés sous ses yeux. A mesure qu'on frappait un de ses enfants, il
s'écriait : « Tu es juste, ô mon Dieu, et tes jugements sont remplis
d'équité. » Il fut égorgé lui-même dans la vingt-cinquième année de son
règne et à l'âge de soixante-six ans. On jeta à la mer son corps et celui de
ses cinq enfants : on exposa leurs têtes sur les murs de Constantinople aux
outrages ou à la pitié de la multitude (602). Nous ne raconterons point en détail le règne
sanglant de Phocas et les excès de toute espèce auxquels ce monstre hideux se
livra. Théodose, fils aîné de Maurice, fut égorgé à Nicée. L'impératrice
Constantine, accusée d'avoir voulu venger le meurtre de son époux et de ses
fils, fut décapitée avec ses trois filles à Chalcédoine, là même où avait
coulé le sang des siens. Une foule de victimes furent immolées à la vengeance
ou à la cruauté ombrageuse de l'usurpateur. Les anciens compagnons d'armes de
Phocas furent menacés eux-mêmes par la fureur d'un tyran, digne rival des
Caligula, des Domitien. Un
soulèvement général était imminent. Crispus lui-même, gendre de Phocas, se
mit à la tête de la révolte, et, de concert avec le sénat, il appela le jeune
Héraclius, fils de l'exarque d'Afrique. Les fugitifs et les exilés joignirent
Héraclius à Abydos, tandis que Nicétas lui amenait une armée par la Syrie ;
ils traversèrent la Propontide en triomphe, et Phocas vit de ses fenêtres
approcher l'orage qui allait le renverser. Il essaya vainement d'armer les
verts. Une seule personne suffit pour aller saisir le tyran au milieu de son
palais abandonné. Après l'avoir dépouillé du diadème et de la pourpre, on le
chargea de chaînes, et, quand il eut souffert tous les genres d'outrages et
de tortures, on lui coupa la tête ; son corps en lambeaux fut jeté dans les
flammes. Ensuite Héraclius fut salué empereur par le sénat, le clergé et le
peuple. Son couronnement fut suivi de celui d'Eudoxie, son épouse, et leur
postérité régna sur l'empire d'Orient jusqu'à la quatrième génération (610). Les
crimes de Phocas eurent des suites funestes pour l'Empire, même après sa
mort. Il avait voulu continuer avec Chosroês les bons rapports qui unissaient
les deux Etats ; mais Chosroës, indigné, fit jeter en prison l'ambassadeur
qui lui annonça la cruelle fin de Maurice ; il jura de venger son
bienfaiteur. Bientôt il envahit les provinces de l'Empire, battit les
Romains, s'empara de Mardin et de Dara, sous le règne de Phocas ; il passa
l'Euphrate, emporta Hiérapolis, Chalcis et Berrhée en Syrie, et arriva en peu
de temps sous les murs d'Antioche. Un imposteur, qui se disait fils de
Maurice et l'héritier légitime de l'empire, suivait le camp de Chosroës, qui
offrait ainsi aux provinces un prétexte de soumission ou de révolte. Les
premières lettres qu'Héraclius reçut d'Orient lui apprirent la perte
d'Antioche. Césarée et Damas tombèrent ensuite au pouvoir des Perses ; la
Galilée fut réduite, ainsi que le pays au-delà du Jourdain, et Jérusalem, la
ville sainte, fut prise d'assaut[2]. Le satrape Sain, lieutenant de
Chosroës, subjugue l'Égypte, restée étrangère aux combats depuis le règne de
Dioclétien. Les cavaliers persans surprirent Péluse, la clef du pays ; ils
franchirent impunément les innombrables canaux du Delta, et reconnurent la
longue vallée du Nil, depuis les Pyramides de Memphis jusqu'aux frontières de
l'Éthiopie. Alexandrie aurait pu recevoir des secours du côté de la mer ;
mais l'archevêque et le préfet se réfugièrent dans bile de Chypre, et Sain
pénétra dans la seconde ville de l'empire qui conservait encore une partie de
son ancienne splendeur. Il plaça ses derniers trophées sur les murs de
Tripoli. Les colonies grecques de Cyrène furent anéanties, et le vainqueur
revint en triomphe par les sables du désert de Libye. Dans la même campagne,
une autre armée s'avança de l'Euphrate au Bosphore de Thrace : Chalcédoine se
rendit après un long siège, et les Perses demeurèrent campés plusieurs années
à la vue de Constantinople. La côte du Pont, la ville d'Ancyre et Plie de
Rhodes sont mises au nombre des dernières conquêtes du grand roi. Avec des
forces maritimes, Chosroës aurait pu subjuguer tout l'empire. La domination
du petit-fils de Nushirwan, bornée jusqu'alors aux rives si longtemps
disputées du Tigre et de l'Euphrate, s'étendit tout-à-coup jusqu'à
l'Hellespont et au Nil, qui avaient été Jadis les bornes de la monarchie
persane (616). Tandis
que le grand roi menaçait le monde romain par ses victoires, il reçut une
lettre d'un obscur citoyen de la Mecque qui l'engageait à reconnaître Mahomet
en qualité d'apôtre de Dieu. Il déchira la lettre avec mépris. « C'est ainsi,
s'écria le prophète arabe, que Dieu déchirera le royaume et rejettera les
supplications de Chosroës. » Mahomet, qui se trouvait sur les limites des
deux plus vastes empires de l'Orient, observait avec une joie secrète les
progrès de leur destruction mutuelle, et il osa prédire, au milieu des
triomphes de la Perse, qu'en peu d'années la victoire repasserait sous les
drapeaux des Romains. A
l'époque où les armes du grand roi subjuguaient la Syrie et l'Égypte, les
Avares, toujours avides de sang et de rapines, dévastaient l'Europe depuis l'Istrie
jusqu'à la longue muraille de la Thrace. Ces implacables ennemis insultaient
et resserraient Héraclius de toutes parts. L'empire romain se trouvait réduit
aux murs de Constantinople, à quelques cantons de la Grèce, de l'Italie et de
l'Afrique, et aux villes de la côte d'Asie depuis Tyr jusqu'à Trébizonde.
Après la perte de l'Egypte, la famine et la peste désolèrent la capitale :
l'Empereur, désespéré, avait résolu de transporter à Carthage le siège du
gouvernement. Des vaisseaux étaient déjà chargés de ses trésors, lorsque les
courageux reproches du patriarche le retinrent à Constantinople. Héraclius
jura solennellement dans l'Eglise de Sainte-Sophie de vivre et de mourir avec
le peuple que Dieu lui avait confié. Le
Chagan, qui campait dans les plaines de la Thrace, demanda à l'empereur une
entrevue près de la ville d'Héraclée. Le prince romain y consentit : mais, au
moment où des jeux et des courses de chars célébraient une réconciliation
apparente, la cavalerie des Scythes, qui avait fait pendant la nuit une
marche secrète et forcée, environna tout-à-coup l'enceinte où se donnaient
les Jeux, et s'y précipita. Héraclius dut son salut à la vitesse de son
cheval. Les Avares poursuivirent les fugitifs jusque sous les murs de
Constantinople. Ils pillèrent les faubourgs de la ville et se retirèrent
chargés de butin. L'Empereur eut aux environs de Chalcédoine, une autre
entrevue avec un ennemi plus fidèle à sa parole. Le satrape Sain se chargea
de conduire une ambassade romaine auprès du grand roi ; mais il s'était
mépris sur les intentions de son maitre. « Ce n'était pas une ambassade, dit
Chosroês, mais Héraclius enchaîné que tu devais amener au pied de mon trône.
Tant que l'Empereur de Rome ne renoncera pas à son Dieu crucifié, et qu'il
n'embrassera pas le culte du soleil, je ne lui accorderai ni paix, ni trêve. »
Le malheureux Sain fut écorché vif. Cependant six années d'expérience
apprirent à Chosroês qu'il ne devait plus songer à la conquête de
Constantinople. Il demanda pour tribut annuel mille talents d'or, mille
talents d'argent, mille robes de soie et mille chevaux. Héraclius souscrivit
à ces ignominieuses conditions, tout en se préparant à recommencer la lutte. Mais le
trésor était épuisé ; les sources du revenu étaient taries ; l'Empereur eut
alors recours au clergé : il demanda les richesses de l'Eglise, après avoir
juré de rendre avec usure' tout ce qu'il serait forcé d'employer au service
de la Religion et de l'Empire. Il ne restait plus dans l'armée, quo deux
soldats qui eussent servi sous Maurice. Les levées d'Héraclius suppléèrent
d'une manière imparfaite aux troupes qu'avait perdues l'Empire, et l'or de
l'Eglise soudoya une nouvelle armée, L'Empereur acheta pour deux cent mille
pièces d'or la neutralité des Avares. Deux jours après la fête de Pâques (622), il échangea sa robe de pourpre
contre un habit de soldat, et partit recommandant ses enfants à la fidélité
du peuple. Après
avoir été arraché, comme par miracle, à une furieuse tempête, Héraclius
débarqua ses troupes sur les frontières de la Syrie et de la Cilicie, et
plaça son camp près d'Issus, sur le terrain où Darius avait été vaincu par
Alexandre ; il commença par établir une forte discipline dans l'armée, puis
il exerça lui-même ses soldats au maniement des armes et aux manœuvres des
combats, et leur inspira ainsi du-courage et de la confiance. Bientôt les
Perses environnèrent la Cilicie ; mais leur cavalerie hésita à s'engager dans
les défilés du Taurus. Cependant l'Empereur, par d'habiles manœuvres, les
amena malgré eux à une action générale, et les tailla en pièces ; puis il
franchit les cimes du Taurus, descendit dans la Cappadoce et vint établir ses
quartiers sur les bords de l'Halys ; il se replia ensuite sur Constantinople,
pour tenir en respect les Avares qui ne cessaient de menacer la capitale.
Depuis les jours de Scipion et d'Annibal, on n'avait rien vu d'aussi hardi
que l'entreprise conçue par Héraclius. Pendant qu'il permettait au roi de
Perse d'envahir les provinces de l'empire, il s'ouvrait une route périlleuse
au milieu de la Mer-Noire et des montagnes de l'Arménie ; il pénétrait au
cœur de la Perse, et forçait ainsi les armées de Chosroês à voler à la défense
de leur pays. L'Empereur se rendit de Constantinople à Trébizonde, avec cinq
mille soldats d'élite ; il rassembla les troupes qui avaient passé l'hiver
dans le Pont, et depuis l'embouchure du Phase jusqu'à la mer Caspienne, il
excita ses sujets et ses alliés à marcher sous l'étendard triomphant de la
croix. L'Arménie,
telle qu'on l'avait cédée à l'empereur Maurice, se prolongeait jusqu'à
l'Araxe. Héraclius, jeta un pont sur cette rivière et parvint jusqu'à la
ville de Tauris (ou Gandzaca),
la capitale d'une des provinces de la Médie. Chosroës s'avançait à la tête de
quarante mille hommes pour arrêter les progrès des Romains ; mais il se
retira lorsqu'il vit qu'Héraclius approchait. L'hiver seul suspendit les
rapides conquêtes de l'Empereur. La prudence le détermina à se porter sur les
bords de la mer Caspienne. Dans la campagne dont nous venons de parler, il
signala le zèle et la vengeance d'un empereur chrétien. Les feux des mages
furent éteints, leurs temples renversés, les statues de Chosroês livrées aux
flammes, et la ruine d'Urmia, patrie de Zoroastre, expia la profanation du
Saint-Sépulcre. Dans la
campagne suivante (623), il descendit par les montagnes de l'Hyrcanie dans la province
de Médie, et porta ses armes victorieuses jusqu'à la ville royale d'Ispahan,
dont un guerrier romain ne s'était jamais approché. Chosroês, justement
alarmé, avait rappelé les troupes qui se trouvaient aux environs du Nil et du
Bosphore, et trois armées formidables environnèrent le camp de l'Empereur,
sur une terre éloignée et ennemie. Les habitants de la Colchide, alliés
d'Héraclius, se disposaient à l'abandonner. L'Empereur fit face au danger
avec un indomptable courage. Les Perses l'attaquèrent de trois côtés et
furent repoussés ; il sema la discorde dans leur armée, et après une suite
bien combinée do marches, de retraites et de combats heureux, il leur fit abandonner
la campagne, et les relégua dans les villes fortifiées de la Médie et de
l'Assyrie ; puis il s'empara de la riche et forte ville de Salban (Sawah), où les soldats jouirent d'un
repos bien mérité. Au retour du printemps, l'armée romaine franchit les montagnes
des Curdes et le Tigre sans obstacle, et s'arrêta sous les murs d'Amide. Les
Perses détruisaient les ponts de l'Euphrate ; mais dès que l'Empereur eut
découvert un gué, ils se replièrent à la hâte pour défendre les bords du
Sarus ; le passage de cette rivière fut forcé ; le vainqueur continua sa
marche jusqu'à Sébaste en Cappadoce, et revint enfin vers les côtes de
l'Euxin, après une glorieuse expédition qui l'avait tenu éloigné pendant
trois années. Chosroës,
fit des efforts incroyables pour ressaisir l'avantage ; il leva trois armées
; la première, qui avait des piques d'or, était composée de cinquante mille
hommes ; elle devait marcher contre Héraclius ; la seconde fut chargée de
prévenir sa jonction avec les troupes de son frère Théodore, et la troisième
eut ordre d'assiéger Constantinople et de seconder les opérations du Chagan,
avec qui le roi de Perse avait signé un traité d'alliance et de partage ;
Sarbar, général de la troisième armée, arriva au camp de Chalcédoine. Le 29
juin de l'année 626, trente mille guerriers, l'avant-garde des Avares
forcèrent la longue muraille et repoussèrent dans Constantinople une troupe
confuse de paysans, de citoyens et de soldats. Le Chagan s'avançait à la tête
de quatre-vingt mille hommes. Après un mois de négociations infructueuses, la
ville fut investie depuis les faubourgs de Péra et de Galata jusqu'au château
des Sept-Tours. Les magistrats de Constantinople essayèrent vainement de
fléchir le Chagan, par des prières, de l'or et des promesses. « Constantinople
est à moi, leur répondait le chef Barbare ; pour échapper aux Avares, il faut
que, semblables aux oiseaux, vous preniez votre vol dans les airs, ou qu'à
l'exemple des poissons vous plongiez sous les vagues. » La ville supporta dix
assauts consécutifs ; mais le courage d'Héraclius, qui avait détaché douze
mille hommes au secours de la capitale, animait le sénat et le peuple. Les
assiégés se servirent du feu et des machines avec succès. Des galères à deux
et trois rangs de rames, maîtresses du Bosphore, rendirent les Perses
inutiles spectateurs de la défaite de leurs alliés. Les Avares furent
repoussés ; une flotte slave fut détruite dans le port. Menacé de la
défection de ses troupes, privé de munitions, le Chagan brûla ses machines,
et se retira avec un air toujours menaçant. Les Romains attribuèrent cette
délivrance à un miracle. Héraclius,
après la division de son armée, s'était retiré sur les bords du Phase ; il y
soutint une guerre défensive contre les cinquante mille piques d'or de la
Perse. Une victoire de Théodore son frère, lui inspira un nouveau courage, et
il opposa l'utile alliance des Turcs à la ligue de Chosroës et des Avares. La
horde des Turcs Khozars lui envoya quarante mille guerriers et fit une
puissante diversion du côté de l'Oxus. Alors les Perses se retirèrent avec
précipitation. Héraclius était campé à Edesse avec trente mille hommes ; il
employa quelques mois à réparer les villes de la Syrie, de la Mésopotamie et
de l'Arménie, et se prépara à continuer la guerre. La défection de Sarbar
avait privé Chosroës de son plus ferme appui ; mais le grand roi pouvait encore
disposer de forces redoutables. Les Romains s'avancèrent de l'Araxe aux bords
du Tigre, et la timide prudence de Rhazatès se contenta de les suivre,
jusqu'au moment où il reçut un ordre péremptoire de risquer le sort de la
Perse dans une bataille décisive. L'action s'engagea sur les ruines de Ninive
; on se battit depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit. Les Perses furent
défaits : Rhazatès resta sur le champ de bataille, et les Romains prirent
vingt-huit drapeaux. Dans cette journée mémorable Héraclius se surpassa
lui-même en intrépidité. L'Empereur sut profiter de la victoire ; il franchit
le grand et le petit Zab ; et les villes de l'Assyrie s'ouvrirent pour la
première fois devant les Romains, qui pénétrèrent jusqu'à la résidence royale
de Dastagerd où le butin surpassa leurs espérances. La reprise de trois cents
drapeaux et la délivrance d'une foule de captifs, ajoutèrent encore à la
gloire de cette expédition. De Dastagerd, Héraclius marcha sur Ctésiphon ;
mais il fut arrêté sur les bords de l'Arba par la difficulté du passage, la
rigueur de la saison, et peut-être la crainte de compromettre sa fortune : il
se replia sur Tauds. Chosroës
pouvait encore obtenir une paix honorable ; mais son orgueil n'avait pas
encore pris le niveau de sa fortune. La retraite de l'Empereur ranima sa
confiance. Son obstination irrita ses sujets, et lorsqu'il voulut assurer la
couronne à Merdaza, son enfant bien-aimé, Siroès, son fils aîné, n'eut pas de
peine à former une conjuration dont le succès était infaillible. Chosroës fut
arrêté : on massacra sous ses yeux dix-huit de ses enfants, et il fut jeté
dans un cachot où il expira le cinquième jour. Avec lui périt la gloire de la
maison de Sassan. Son fils dénaturé ne jouit que quelques mois du fruit de
son parricide, et neuf compétiteurs qui se disputèrent, avec le poignard et
le poison, les débris d'une monarchie épuisée, prirent le titre de roi dans
l'espace de quatre ans, L'anarchie se prolongea jusqu'au moment où les
khalifes arabes firent taire les factions en les réunissant sous le même
joug. Iléraclius
apprit à Tauris la nouvelle de la révolution qui avait précipité Chosroês du
trône. Bientôt les ambassadeurs de Siroès, vinrent lui proposer un traité qui
rétablissait les anciennes limites. L'Empereur accepta ; mais il exigea
d'abord qu'on lui rendit les prisonniers, les aigles romaines et le bois de
la vraie croix qui fut rapporté en triomphe à Jérusalem. Ainsi cette longue
guerre, qui avait détruit les éléments de force et de puissance de deux
grands empires, ne changea rien à leur situation extérieure. Le retour
d'Héraclius fut un triomphe continuel de Tauris à Constantinople, et après
les exploits de six campagnes glorieuses, il jouit, disent les auteurs
contemporains d'un jour de dimanche. Le sénat, le clergé et le peuple
allèrent à la rencontre de l'Empereur, qui fit son entrée dans la capitale
sur un char tramé par quatre éléphants. Dès qu'il put se soustraire au
tumulte de la joie publique, il goûta des plaisirs plus réels dans les bras
de sa mère et de son fils (628). Pendant
que l'Empereur triomphait à Constantinople, une ville obscure des frontières
de la Syrie était pillée par les Sarrasins. Cet événement, si peu grave par
lui-même, était le prélude d'une grande révolution. L'empire Romain haletant,
épuisé, allait se trouver aux prises avec un peuple jeune et fort, qu'une
ardeur sauvage et un courage fanatique devaient pousser à la conquête du
monde. Les disciples de Mahomet enlevèrent à Héraclius, dans les huit
dernières années de son règne, les mêmes provinces qu'il avait arrachées eux
Perses après tant de combats. (Voyez le chap. XVI). Nous
allons résumer le plus brièvement possible l'histoire des indignes
successeurs d'Héraclius. Ce prince, en mourant (641), légua par égale portion
l'Empire à ses deux fils Constantin et Héracléonas, il leur recommanda
d'honorer, comme leur mère et leur souveraine, Martina, qu'il avait épousée
après la mort de l'impératrice Eudoxie[3]. Le règne de Constantin II ne
fut que de cent trois jours. On accusa sa belle-mère de l'avoir empoisonné.
Elle recueillit en effet les fruits de cette mort et s'empara du gouvernement
au nom d'Héracléonas : mais le peuple et l'armée se soulevèrent et
proclamèrent empereur Constant, fils aîné de Constantin. Martina et son fils
furent jugés et déclarés coupables de la mort du dernier empereur. On arracha
la langue à Martina ; on coupa le nez et les oreilles à Héracléonas. Constant
II, à peine sur le trône, fit égorger son frère Théodose dont il redoutait la
concurrence. Le peuple, furieux de cet assassinat, menaça le palais impérial.
Le meurtrier se condamna lui-même à un exil perpétuel ; il s'embarqua pour la
Grèce à la tête d'une petite armée. D'Athènes, où il passa l'hiver, il se
rendit à Tarente, fit en Italie contre les Lombards et les Sarrasins une
guerre malheureuse, et périt à Syracuse victime d'une trahison domestique (668). A sa mort, les troupes de
Sicile revêtirent de la pourpre un jeune homme qui n'avait de remarquable que
sa beauté ; mais le fils aîné de Constant, Constantin III, proclamé à
Constantinople, le défit et le condamna au supplice[4]. Les deux frères de Constantin
ayant réclamé le partage de la souveraineté furent accusés de conspirer
contre l'Empereur : on les arrêta ; ils eurent le nez coupé et les yeux
crevés en présence des évêques qui tenaient le sixième concile œcuménique. Justinien II, héritier de l'empire après la mort de son père (685), abandonna le soin des affaires à un moine et à un eunuque, et se livra sans contrainte à de honteuses passions et à tous les excès de la cruauté. Pendant dix ans, il brava la haine et lassa la patience de ses sujets. Enfin il fut renversé du trône par Léonce, mutilé et relégué à Cherson. Justinien, réfugié sur les frontières de la Scythie, apprit qu'une seconde révolution l'avait vengé (695), et que Léonce avait été détrôné et mutilé à son tour par le rebelle Absimare, qui prenait le nom de Tibère. Il se retira alors chez les Khozars qu'il essaya vainement d'intéresser à sa cause. Il implora avec plus de succès le secours des Bulgares, qui le replacèrent sur le trône. Tarbelès, leur chef, fut magnifiquement récompensé. Justinien exerça une terrible vengeance. On amena les deux usurpateurs dans l'Hippodrome. Léonce et Absimare, avant d'être livrés aux bourreaux, furent étendus sons le trône de l'Empereur, et Justinien, posant chacun de ses pieds sur leurs têtes, assista aux jeux tandis que le peuple inconstant répétait ces paroles du psalmiste : « Tu marcheras sur l'aspic et sur le basilic, et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon. » Des milliers de victimes furent immolées par le tyran. Il donna, dit-on, l'ordre de massacrer tous les habitants de Constantinople ; mais cet ordre ne pouvait être exécuté. Les troupes et le peuple se soulevèrent. La flotte commandée par Philippieus entra dans le port de la ville. Le tyran abandonné du dernier de ses gardes fut massacré. Tibère, son fils, s'était réfugié dans une église. Son aïeule en défendait l'entrée ; le jeune prince suspendit à son cou plusieurs reliques : il s'appuya d'une main sur l'autel et de l'autre sur la vraie croix ; mais la fureur populaire fut sourde aux cris de l'humanité, et la race d'Héraclius s'éteignit après avoir occupé le trône durant un siècle (711). |
[1]
Il y eut dans ce siècle trois généraux du nom de Narsès qu'on a souvent
confondus ; 1° un Persarménien, qui abandonna les drapeaux du roi de Perse, son
souverain, et servit avec quelque éclat dans les guerres d'Italie ; 2°
l'eunuque Narsès, qui conquit l'Italie ; 3° celui qui rétablit Chosroës sur le
trône.
[2]
Le Saint-Sépulcre et les belles églises d'Hélène et de Constantin furent
consumés par les flammes. Le conquérant pilla en un jour tout ce que la piété
des fidèles y avait dominé durant trois siècles. On conduisit en Perse le
patriarche Zacharie et la vraie croix, et on imputa le massacre de
quatre-vingt-dix mille chrétiens aux Juifs et aux Arabes qui se trouvaient dans
l'armée persane. La charité de Jean l'Aumônier, évêque d'Alexandrie,
accueillit les fugitifs de la Palestine.
[3]
Constantin était fils d'Eudoxie : Héracléonas devait le jour à Martina.
[4]
Lorsque Constantin partit pour son expédition de Sicile, il n'avait pas aucune
de barbe. Comme elle poussa pendant le voyage, les Grecs lui donnèrent à son
retour le surnom de Pogonat (πωγωνίας,
barbu).