Dagobert cède
l'Aquitaine à son frère. — Caractère du nouveau roi. — L'Aquitaine se sépare
de l'empire des Francs. — Guerre coutre les Slaves. — Soumission des Bretons.
— Administration de Dagobert. — Lutte de l'Austrasie et de la Neustrie. —
Ébroin. — Mort de Childéric II et de Dagobert II. — Martin et Pépin
d'Héristal, ducs des Francs. — Bataille de Testry. — Administration de Pépin.
— Charles Martel accable les Neustriens et leurs alliés. — Incursions des
Sarrasins. — Bataille de Tours. — Ravage de la Septimanie et de la Provence.
— Partage de l'empire entre Carloman et Pépin. — Guerre contre les peuples
tributaires. — Conciles de Leptines et de Soissons. — Carloman se retire au
mont Cassin. — Mort de Griffon. — Pépin se fait nommer roi avec l'aide du pape.
Le fils
aîné de Clotaire II, investi depuis six ans de la royauté d'Austrasie, se fit
proclamer en Neustrie et en Bourgogne, au détriment de son frère Caribert,
qui, refugié à Toulouse, y fut maintenu par la haine des Aquitains contre les
Francs. L'attitude énergique des contrées méridionales et les conseils de ses
ministres décidèrent Dagobert à ratifier ce choix. Il céda à Caribert les
provinces de Toulouse et de Cahors, le Périgord et la Saintonge, et le chef
étranger s'allia aux Gascons de la Novempopulanie en épousant la fille de
leur duc Amandus. Paisible
possesseur du trône, Dagobert visita les différentes parties de son royaume (630), faisant partout admirer sa
fermeté, ses lumières et sa sagesse. « Il prononçait ses arrêts, dit
Frédégaire, avec tant de justice entre les leudes les plus pauvres comme les
plus éminents, qu'il semblait entièrement agréable à Dieu : car il ne recevait
aucun présent. Il ne faisait aucune acception de personnes, et ne laissait
dominer que la seule justice que le Très-Haut chérit... Mais, de retour en
Neustrie, il ne s'occupa plus qu'à remplir ses trésors des dépouilles des
églises et des biens de ses leudes qu'une insatiable cupidité lui faisait
recueillir... Puis il s'abandonna sans mesure à ses passions. » Pour se
livrer aux plus honteux dérèglements, il éloigna de la cour le maire du
palais Pépin de Landen, dont il redoutait la voix sévère et importune. Caribert
mourut en 631, laissant, dit-on, trois fils : Childéric, Boggis et Bertrand.
Profitant de la mort violente de Childéric, Dagobert prétendit revendiquer
l'Aquitaine, et envoya le duc Baronte saisir le trésor de Toulouse. Mais les
Gascons refusèrent de se soumettre au joug, égorgèrent, dans les vallées de
Soule, un des principaux ducs francs avec tous les siens, et malgré les
succès de Chadwin, lieutenant de Dagobert, forcèrent le roi à laisser Boggis
et Bertrand en possession des états de leur père (637). Ces deux chefs n'en jouirent
pas longtemps, et après eux un Gallo-romain, nommé Eudes[1], prit leur place, soit par le
libre suffrage des Gascons, soit comme successeur de Lupus leur duc. Dagobert
ne fut pas plus heureux contre les Venèdes ou Slaves de la Bohème, qui,
délivrés de la domination des Avares par le Franc Samo, l'avaient fait roi.
Cet intrépide aventurier, d'abord vaincu par les Francs, les Lombards et les
Allemands réunis, reprit l'avantage, pénétra en Thuringe, battit les
Austrasiens à Wogastibourg, et se déclara indépendant. Ce revers empêcha
Dagobert de donner asile à une peuplade de Bulgares, qui s'était refugiée en
Bavière. Il craignit que ces étrangers ne se joignissent aux Slaves, et fit
égorger neuf mille familles de ces malheureux. Il préféra confier la défense
de la frontière austrasienne aux Saxons méridionaux, qui exigèrent pour prix
de leur secours la remise du tribut de cinq cents bœufs auquel Clotaire II
les avait condamnés. Judicaël, duc des Bretons, ayant fait des incursions
dans les provinces voisines de son territoire, Dagobert aima mieux négocier
que combattre. Le chef breton vint à Clichy promettre de ne plus renouveler
ses ravages, et reçut en retour de riches présents. Ce traité ne fit que
confirmer l'indépendance et accroître l'autorité de Judicaël ; mais après sa
mort, les rois Francs réduisirent les princes nationaux de l'Armorique à la
possession du pays de Cornouailles. Dagobert
mourut à trente-et-un ans, au château d'Epinay, après avoir partagé ses états
entre ses deux fils Sigebert II et Clovis II (638). Ce prince est le dernier
Mérovingien qui ait réellement porté le sceptre ; après lui les rois
fainéants ne sont que des dates pour l'histoire. Bien que Dagobert se fût
délivré du contrôle de Pépin, il s'entoura des hommes les plus
recommandables, soit par leurs talents, soit par leurs vertus. Le
référendaire Audoen (saint Ouen), le maire du palais Æga, saint Eloi, célèbre par
son désintéressement et son habileté d'orfèvre, furent à la fois ses amis et
ses conseillers intimes. Ce prince favorisa les progrès de la religion, en
étendant la juridiction des évêques, et en élevant une foule de monuments
religieux, qui se distinguaient à la fois par l'élégance de leur construction
et par leur opulence. Il bâtit à saint Denis, son patron, une église qui fut
ensuite destinée à la sépulture des rois ; mais pour l'enrichir, il dépouilla
plusieurs autres églises qui se plaignirent de ces extorsions. Jouons surtout
Dagobert comme législateur. Il réforma et publia les lois des Saliens, des
Bavarois et des Allemands, dont il fit un code, monument curieux de la
législation mérovingienne, qui nous a été transmis par Charlemagne. Pépin
de Landen reprit sans opposition ses anciennes fonctions de maire du palais
d'Austrasie, et gouverna pour Sigebert : Æga continua d'administrer la
Neustrie et la Bourgogne au nom de Clovis. Mais la mort ayant enlevé
rapidement ces deux ministres, Grimoald, fils de Pépin, se &donner la
mairie d'Austrasie ; Erchinoald, celle de Neustrie ; Flaochat, celle de
Bourgogne, qu'il garda deux ans à peine. Grimoald prit les armes pour châtier
Multiplie, due de Thuringe, qui refusait le tribut ; mais il se fit battre et
consentit à un traité déshonorant ; puis quand Sigebert fût mort, laissant un
fils, Dagobert II, il substitua son propre fils au jeune prince qu'il enferma
dans un monastère d'Irlande. Cette usurpation téméraire et prématurée ne
réussit pas. Livré à Clovis II, Grimoald fut condamné à mort avec son fils.
Clovis se trouva seul maitre de l'empire, et Erchinoald, maire des trois
royaumes. Le roi mérovingien, qui cessa de vivre en 655, avait eu de
Bathilde, belle esclave saxonne, trois fils Clotaire, Childéric et Thierry.
L'ambitieux Erchinoald laissa la royauté indivise, pour ne rien perdre de sa
puissance ; mais il mourut l'année suivante. La
chute de Grimoald avait abaissé la famille de Pépin, et humilié l'orgueil de
l'aristocratie austrasienne. Déjà s'organisait sur les bords du Rhin la
révolution qui devait enlever la prépondérance à la Neustrie, et renverser du
trône la dynastie mérovingienne. Là les grands propriétaires de bénéfices,
absorbant peu à peu les terres des hommes libres, formaient une aristocratie
redoutable par son union et ses privilèges. De plus, à mesure que la
civilisation romaine amollissait l'énergie primitive des Francs de l'ouest,
la sauvage Austrasie était toujours en armes pour repousser les Barbares, et
sa population se trouvait renouvelée par le mélange des auxiliaires saxons et
thuringiens. Erchinoald avait passé sa vie à lutter contre l'aristocratie
austrasienne. Le fameux Ebroin (Eberwin) continua sa politique. Ebroin
se déclara, en Neustrie, le partisan des hommes libres afin de s'opposer aux
envahissements des grands, et profita du sage gouvernement de la reine
Bathilde, pour chercher à établir l'unité de l'Empire. Mais Bathilde,
dégoûtée des grandeurs, ou plutôt lassée de la tyrannie d'Ebroïn, se retira
au couvent de Chelles. Le ministre vit l'Austrasie lui échapper et se donner
un roi, un maire, un gouvernement particulier. Bientôt Clotaire III meurt
sans enfants. Ebroïn, de sa seule autorité, tire Thierry III du cloître de
Saint-Denis, pour le placer sur le trône. Les grands, indignés qu'une
détermination aussi grave ait été prise sans leur aveu, se mettent en
mouvement. Léodégaire ou Léger, évêque d'Autun, et allié à la maison de
Pépin, détermine les leudes de Neustrie et de Bourgogne à ne pas reconnaître
d'autre autorité que celle de Childéric II, roi d'Austrasie. La lutte
s'engage ; Ebroin vaincu est jeté dans le monastère de Luxeuil, et son roi
Thierry IH, relégué à Saint-Denis (670). Léger partage le pouvoir avec le maire Wulfoald ;
mais Childéric irrité des remontrances de l'évêque, l'implique dans une
conspiration, le fait arrêter et enfermer à Luxeuil, à côté d'Ebroin. Après
la disgrâce de Léger, Childéric achève de se brouiller avec les grands. Dans
un accès de fureur, il punit du supplice des verges un noble Franc nommé Bodilon.
Ce châtiment servile indigne tous les leudes. Le roi d'Austrasie est égorgé
dans la forêt de Chelles, et les assassins n'épargnent ni sa femme enceinte,
ni son fils enfant (674). Tandis
que Wulfoald se met en Austrasie à la tête du parti populaire et fait
proclamer Dagobert II qu'il rappelle d'exil, les leudes neustriens replacent
Thierry III sur le trône, et lui donnent pour maire Leudésius fils
d'Erchinoald. Mais Ebroin et Léger s'échappent de Luxeuil, réconciliés en
apparence. Ebroin se ligue avec Wulfoald qui lui donne une armée, rentre en
Neustrie où il ressaisit le pouvoir, et malgré l'amnistie qu'il a publiée,
exerce de cruelles vengeances. Léger, condamné par les évêques dans un
concile, est livré aux bourreaux. Pendant qu'Ebroin frappe et disperse ses
ennemis, une révolution s'accomplit en Austrasie : les leudes de ce pays
jettent enfin le masque, déposent Dagobert II, le poignardent et par ce
meurtre compriment le parti des hommes libres (679). Martin et Pépin d'Héristal,
petits-fils d'Arnulf évêque de Metz, et chefs de l'aristocratie austrasienne,
se partagent l'autorité avec le titre de ducs de France. Ebroin a compris que
la mort de Dagobert, ordonnée en représailles du supplice de suint Léger, est
un sanglant défi. Il voit les Austrasiens envahir la Neustrie et les leudes
de ce pays accourir sous leurs drapeaux. Mais il les défait près de Leucofao (Loixi) sur le territoire de Laon, assiège
cette ville où s'est refugié Martin, et fait massacrer le duc d'Austrasie au
mépris de la capitulation. Il se prépare à poursuivre ses succès, lorsqu'il
est assassiné par Hermanfroi, qu'il avait menacé de la mort (681). Pendant vingt années cet homme
remarquable avait retardé le triomphe de la France teutonique sur la France
romaine. La
mairie de Neustrie devenue vacante passa successivement à Waraton, à son fils
Gislemar et à son gendre Bertaire, qui n'était point de taille à remplacer
Ebroin. Pépin d'Héristal, après avoir donné asile aux leudes neustriens,
somma Thierry III de les rétablir dans leurs biens et dignités. Bertaire
retrouva une lueur de courage pour répondre au nom de son maitre qu'un roi
des Francs donnait des ordres et n'en recevait pas. Ce fut le signal de la
guerre. A la tête d'une armée formidable, Pépin traversa la forêt Carbonaria
et rencontra les Neustriens à Testry, entre Péronne et Saint-Quentin (687) ; le combat fut très-acharné,
mais décisif. Bertaire vaincu fut tué dans sa fuite par ses anciens
flatteurs. Thierry tomba entre les mains de Pépin, qui lui laissa le titre de
roi en se réservant toute l'autorité. La
journée de Testry a frappé de mort la race mérovingienne. L'avènement d'une
nouvelle dynastie est inévitable. Le duc d'Austrasie a vaincu la royauté au
nom de la haute aristocratie, qui profite de sa victoire ; mais Pépin n'est
point un simple chef de parti : possesseur d'immenses domaines et reconnu
depuis longtemps comme prince héréditaire par tout le pays compris entre les
Ardennes, les Vosges et le Rhin, il a déjà la puissance d'un souverain. Qu'importe
que le descendant abâtardi de Clovis trame encore le titre de roi sous les
arceaux d'un cloître ou les ombrages d'une maison de plaisance, et que,
lentement traîné dans un chariot attelé de bœufs, il vienne avec une barbe
postiche sanctionner par sa présence impuissante, les délibérations du champ
de mal ? Dédaignant
de veiller lui-même sur le roi captif, Pépin se contenta de placer près de
Thierry son lieutenant Nortbert, et fixa sa résidence à Cologne au milieu de
ses domaines et de ses soldats. Il ménagea cependant les chefs neustriens, et
fit même épouser à son fils Grimoald la veuve de Bertaire. Après la mort de
Thierry (691) il disposa successivement de la
royauté de Neustrie en faveur de Clovis III, de Childebert III et de Dagobert
III ; mais il laissa sans roi l'Austrasie qu'il considérait comme le patrimoine
de sa famille. Tandis qu'il essaie de réorganiser l'empire des Francs, les
révoltes des Bretons, des Aquitains, des Frisons et des Allemands l'empêchent
de poser les armes. Il les soumet successivement et conçoit le plan, adopté
par ses successeurs, de prévenir les incursions des tribus germaines en
favorisant l'envoi des missionnaires chrétiens au milieu de ces barbares
encore idolâtres. Suivant
la coutume des anciens chefs, Pépin d'Héristal avait eu deux femmes en même
temps, Plectrude et Alpaïde. Plectrude lui avait donné Drogon et Grimoald ;
Alpaïde, Karl ou Charles. Drogon mourut de maladie. Grimoald, maire de
Neustrie, appelé auprès de son père, fut assassiné dans une église. Les
partisans de Karl furent soupçonnés du meurtre. Cette famille était odieuse ;
un frère d'Alpaïde avait égorgé saint Lambert, l'apôtre de la Toxandrie.
Aussi Pépin déshérita Karl, l'enferma dans une prison, et crut en mourant sa
puissance assez bien affermie pour laisser ses domaines, ses trésors et son
titre à Théodebald, fils de Grimoald, à peine âgé de six ans. La vieille
Plectrude devait gouverner pendant la minorité du jeune duc (714). A la
mort de Pépin, les Neustriens se soulevèrent et battirent les Austrasiens
dans la forêt de Compiègne. Ils élurent pour maire Raginfred, allèrent
chercher dans un cloître un descendant incertain de Clovis, et le firent roi
sous le nom de Chilpéric II. Puis ils s'allièrent avec les Frisons, pour que
ceux-ci attaquassent l'Austrasie par le nord, et eux-mêmes s'avancèrent
jusqu'à la Meuse. Au moment où les Austrasiens s'agitent et s'indignent
d'obéir à une femme et à un enfant, Charles s'échappe, parait au milieu d'eux
et ranime leur courage. Il court au-devant des Frisons ; mais il est vaincu,
et ne peut empêcher ces barbares d'opérer leur jonction avec les Neustriens
sous les murs de Cologne. Plectrude effrayée leur livre une partie de ses
trésors. En reprenant le chemin de leur pays, les Neustriens sont battus à
Amblef, puis à Vimy, près de Cambray (717), par le fils d'Alpaïde, qui les poursuit jusqu'à
Paris. Rappelé en Austrasie par une invasion des Saxons et des Frisons,
Charles les repousse sur le bord du Weser et envoie chez eux des colonies de
moines. Il revient sur Cologne, s'en empare, force Plectrude à abdiquer, met
la couronne sur la tête de Clotaire IV et rassemble toutes ses forces pour
accabler les Neustriens. Ceux-ci s'étaient alliés avec Eudes, duc
d'Aquitaine, qui redoutait pour le midi l'ambition du due d'Austrasie. Ils
n'en furent pas moins vaincus à Soissons (719), et Eudes, poursuivi jusqu'à Orléans, repassa la
Loire emmenant avec lui le roi Chilpéric. Clotaire IV étant mort, Charles
consent à traiter avec le duc d'Aquitaine, lui laisse la libre possession de
ses états, et reconnaît pour roi de Neustrie Chilpéric II, qui meurt la même
année (720). Raginfred se maintient
indépendant trois années encore et obtint pour prix de sa soumission le
gouvernement de l'Anjou. « Ce
fut, dit un écrivain moderne, le dernier effort des Neustriens, qui désormais
ne furent plus distingués de l'ancienne population gauloise et suivirent ses
destinées. Le siège de l'empire des Francs se trouva transporté vers la Meuse
et le Rhin, au centre de leur ancienne patrie. C'est ce qui doit arrêter les
invasions du nord, auxquelles avaient succombé les Neustriens après les
Romains, et auxquelles auraient succombé à leur tour les Austrasiens, si, au
lieu de rester armés sur les bords du Rhin, ils s'étaient éparpillés dans la
Gaule. » Après
la capitulation d'Eudes et l'inauguration de Thierry IV qu'il donne pour
successeur à Chilpéric, Charles, dont l'autorité est solidement affermie au
dedans, se crée une armée dévouée en distribuant à ses compagnons les terres
de l'Eglise[2], et songe à faire rentrer sous
la dépendance des Francs les peuples qui ont secoué le joug. Il soumet les
Bavarois, les Frisons et les Allemands ; mais les Saxons que saint Boniface
avait inutilement tenté de convertir, et dont la domination s'étendait sur
tout le nord de l'Europe centrale, ne sauraient être domptés. Charles pénètre
six fois dans ces contrées pauvres et sauvages sans pouvoir les subjuguer. Il
léguera à ses fils cette guerre presque entière. Peut-être aurait-il triomphé
des Saxons, malgré leur énergique résistance, s'il n'eût été obligé de
combattre de nouveaux ennemis dans le midi. Pendant
les dernières années du gouvernement de Pépin d'Héristal, les Arabes
d'Afrique avaient conquis l'Espagne, et Musa, lieutenant du khalife Walid,
ayant voulu y joindre la Septimanie, avait été arrêté par les Goths sur les
bords de l'Aude. Après la disgrâce de Musa, les Arabes reparurent en 718, et
leur chef Alahor se saisit du poste important de Narbonne. L'émir Zama
augmenta cette colonie sarrasine et vint mettre le siège devant Toulouse (721) ; mais Eudes le vainquit dans
une grande bataille, et repoussa les infidèles au-delà des Pyrénées. Quatre
ans après Ils revinrent sous le commandement d'Ambiza, wali de Cordoue,
reprirent la Septimanie, se jetèrent sur la Provence qu'ils dévastèrent, et
s'avancèrent jusqu'à Autun. Eudes ne put que les inquiéter dans leur
retraite, sans les chasser de la Septimanie ; mais il se donna un appui du
côté des Pyrénées, en mariant sa fille Lampagia au berbère Munuz, qui voulait
venger ses frères d'Afrique maltraités par les Arabes (729). Le duc d'Austrasie, sans
comprendre la nécessité de cette alliance, attaqua Eudes sous de vains
prétextes, et tandis que ce dernier défendait ses provinces contre les
Francs, son allié Munuz réduit à ses seules forces fut écrasé par le wali
Ahdérame. Aussitôt l'armée arabe s'élance comme un torrent dans les vallées
de la Navarre, prend et pille Bordeaux, défait Eudes sur les bords de la
Dordogne, ravage le Périgord, la Saintonge, l'Angoumois et le Poitou. Dans sa
détresse, Eudes appelle à son secours son ennemi Charles, qui, animé par le double
désir de chasser les infidèles et de conquérir la Gaule méridionale, marche
au-devant des Arabes avec toutes ses forces. Les deux armées sont en
présence, près de Tours (732). Pendant sept jours elles s'observent ; enfin la bataille
s'engage entre les rapides cavaliers de l'Afrique et les lourds bataillons
des Francs. Cette rencontre solennelle a frappé l'imagination des
contemporains, aux yeux desquels le choc des hommes du nord et des hommes du
midi n'a pu avoir lieu sans un carnage effrayant. En effet, l'exagération et
la confusion de leur récit rendent cette bataille aussi célèbre et aussi peu
connue que la défaite d'Attila. On sait seulement qu'Abdérame fut tué et
qu'une habile diversion d'Eudes, qui surprit le camp des Sarrasins, décida la
victoire en faveur des Francs. Les différents émirs opérèrent leur retraite
en bon ordre, emportant leur butin ; Charles affaibli rentra en Austrasie
avec le surnom de Martel. Cette
victoire, que l'on regarde aujourd'hui comme ayant sauvé la chrétienté,
n'arrêta point les envahisseurs. En 734, le nouveau m'an de Cordoue,
Ahd-el-Melek, fit prêcher la guerre sainte et envoya une autre armée en
Septimanie. Cette fois, les Arabes partant de Narbonne franchirent le Rhône,
et favorisés par les seigneurs de la Provence jaloux de la puissance de
Charles, ils s'emparèrent d'Arles, d'Avignon et de plusieurs autres places.
Le duc d'Austrasie, suspendant de nouveau la guerre de Saxe, marcha contre
eux avec son frère Childebrand, reprit Avignon dont il égorgea les habitants,
rejeta les Arabes au-delà du fleuve, entra sur leurs traces en Septimanie,
les défit sur les bords de la Berre ; mais Narbonne résista à tous ses
efforts. Alors il ravagea la Septimanie avec une fureur sauvage, démantela et
brûla Nîmes, Agde et Béziers, détruisit Maguelone et emmena une foule de
prisonniers accouplés deux à deux comme des chiens (737). Ces violences ne firent
qu'enflammer la haine des Méridionaux coutre les Francs. Mauronte, patrice de
Marseille, appela pour la seconde fois les Sarrasins et leur livra cette
grande ville, ainsi que tous les châteaux du Rhône. Charles s'allia avec Liutprand,
roi des Lombards, rentra en Provence, reprit les forteresses arabes et
recommença ses ravages (739). Désormais, les troubles qui divisèrent les Musulmans d'Espagne
suspendirent leurs entreprises sur la Gaule du midi. Ainsi
la vie de Charles-Martel se passa à courir du Rhin à la Loire, et de la Loire
au Rhin, sans pouvoir assurer la tranquillité de ses frontières. Depuis la
mort de Thierry IV (737), il avait laissé le trône vacant pour faire oublier au peuple la
race de Clovis. Un complot, tramé par quelques leudes mécontents, fut
découvert et déjoué ; et ce fut à lui, comme au véritable souverain des
Francs, que le pape Grégoire III s'adressa an nom de l'Eglise romaine menacée
par le roi des Lombards. Atteint d'une maladie mortelle, et pressentant sa
fin prochaine, Charles partagea l'Empire entre ses deux fils, Carloman et
Pépin, nés de l'Austrasienne Rolande, et ne laissa qu'un médiocre apanage à
Griffon, qu'il avait eu de la Bavaroise Sonechilde. Il expira ensuite dans le
palais de Verberie, à l'âge de cinquante-trois ans (741). Sous ce nouveau Clovis, tes
Francs avaient repris la force et la jeunesse qui distinguaient dans
l'origine les tribus germaines. L'empire carlovingien était fondé ; mais,
pour légitimer ce pouvoir de fait, il fallait aux Héristals l'adhésion de
l'Eglise et de son plus haut représentant, le pape de Rome. Carloman
et Pépin héritent sans opposition du pouvoir de leur père ; le premier
gouverne l'Austrasie et la Souabe, le second obtient la Neustrie, la
Bourgogne et la Provence. Griffon, qui ne reçoit qu'une faible portion de
l'héritage paternel, s'indigne de l'inégalité du partage et se révolte contre
ses frères ; les Bavarois, qu'il intéresse à sa cause, ne l'empêchent pas de
tomber au pouvoir de Carloman et de Pépin, qui le relèguent à Neuchâtel dans
les Ardennes. Ensuite ils forcent par les armes Hunald, qui a succédé à Eudes
son père dans le duché d'Aquitaine, de prêter serment de fidélité ; puis ils
franchissent le Rhin, s'avancent jusqu'au Danube et soumettent les Allemands
révoltés. Les Bourguignons perdent leurs patrices privilégiés et sont soumis
à la juridiction des comtes ordinaires. Mais
tous ces mouvements que les deux frères compriment par leur courage et leur
activité, indiquent assez que les peuples tributaires prétendent mettre à
profit la vacance du trône. L'aristocratie elle-même semble impatiente du
joug des Héristals. Pour prévenir le danger d'une nouvelle lutte ; et mettre
fin aux murmures qui s'élèvent de toutes parts, Pépin place sur le trône un
rejeton de la race mérovingienne, auquel il donne le nom de Childéric III. Il
n'en continue pas moins de s'intituler maire par la grâce de Dieu, et
se sert dans ses diplômes du mot regnum pour qualifier son
gouvernement. Carloman dédaigne de faire reconnaître en Austrasie le nouveau
souverain. Voulant faire de la religion chrétienne un instrument de
civilisation, il convoque à Leptines un concile qui abolit les pratiques
païennes, réprime les désordres du clergé et concède au prince des Francs
la faculté d'accorder aux gens de guerre une partie des biens ecclésiastiques
en usufruit et sous la redevance d'un cens annuel[3] (743). Le concile assemblé par Pépin
à Soissons la même année, chercha aussi à combattre les abus sans pouvoir les
détruire. Vers cette époque Carloman et son frère, tantôt ensemble, tantôt
seuls, battent leurs ennemis sur tous les points. Les Bavarois, les Saxons,
les Aquitains sont successivement vaincus. Hunald, après une lutte
impuissante, résigne la dignité ducale à son fils Waifre et va expier, dans
un monastère de l'île de Rhé, le supplice de son frère Hatton (745). Deux
ans après Carloman, dégoûté du monde et fatigué des grandeurs, renonça
tout-à-coup à l'Empire : « touché de l'amour divin et du désir d'une
patrie céleste, il abandonna volontairement son royaume et ses fils qu'il
recommanda à son frère Pépin ; ensuite, s'acheminant vers Rome, il parvint à
la porte de Saint-Pierre l'apôtre, avec 'plusieurs des grands de ses états et
des présents sans nombre qu'il, déposa devant le tombeau de Saint-Pierre.
Alors il coupa les cheveux de sa tête, il revêtit l'habit de clerc, par les
ordres du pape saint Zacharie, et il resta quelque temps auprès de lui ; mais
ensuite par les conseils du même pape il se retira au couvent de Saint-Benoît
sur le mont Cassin, s'y soumit à l'obéissance régulière envers l'abbé Optai,
et y fît les vœux monastiques[4]. » Après
l'abdication de Carloman, Pépin, au détriment de ses neveux, sollicita et
reçut l'hommage des grands d'Austrasie. Mettre de toute la monarchie des
Francs, il porta la guerre en Germanie, où Griffon, révolté une seconde fois,
avait trouvé un asile et bientôt une armée. Les Saxons, les Venèdes, les
Frisons unirent en vain leurs forces. Ils succombèrent, et Griffon, rem19
entre les mains de Pépin, obtint son pardon ; mais s'étant ligué plus tard
avec le duc d'Aquitaine contre son frère, il fut assassiné dans les Alpes en
753. Pépin avait toute la puissance d'un roi ; il en voulait aussi le titre. Pour l'obtenir sans blesser les préjugés des Francs, qu'un reste de vénération attachait encore à la race des Mérovingiens, il eut recours à l'intervention du Pape, dont il avait pris ouvertement la défense contre l'ambition des rois Lombards. « L'évêque Burchard et le prêtre Fulrade furent envoyés à Rome au pape Zacharie, pour consulter le Pontife sur les rois qui existaient en France, et qui n'avaient que le nom de rois sans aucune puissance royale : le Pontife répondit, qu'il valait mieux que celui-là fût roi qui exerçait la puissance royale, et l'ayant sanctionné de son autorité, il fit que Pépin fut institué roi. Alors, avec le consentement de tous les Francs, et avec l'autorisation du Siège apostolique, l'illustre Pépin, par l'élection de toute la France, la consécration des évêques et la soumission des princes, fut élevé au trône avec la reine Bertrade, selon les anciennes coutumes (752)[5]. » Le fameux Boniface, évêque de Mayence, avait ménagé cette révolution ; ce fut lui qui sacra le chef de la dynastie nouvelle. Ainsi fut consommée cette usurpation qui, par une suite d'empiètements successifs, avait fait d'un intendant du palais le chef de l'aristocratie bénéficiaire, du juge du palais le grand juge du royaume, du commandant des gardes du palais le généralissime de l'armée. Quand il eut réuni deus ses mains tous les éléments de l'autorité souveraine, et préparé les esprits par un long exercice du pouvoir, il invoqua le droit d'élection, et rappela aux Francs que chez eux devait régner celui qui était le plus illustre et le plus digne. |
[1]
La filiation mérovingienne d'Eudes, que l'on donne pour fils à Boggie, ne
repose que sur une tradition recueillie par un hagiographe et sur un document
dont la fausseté parait aujourd'hui démontrée. C'est la charte d'Alaon
attribuée à Charles-le-Chauve et publiée dans le recueil des Scriptor. Franc.,
tom. VIII. Depuis Mabillon jusqu'à nos jours, les paléographes les plus
éclairés ont rejeté cette charte comme ayant été fabriquée au onzième siècle.
[2]
Ces bénéfices d'une espèce nouvelle et dont Ebroin avait donné la première
idée, furent d'abord concédés à titre viager et reçurent le nom de Précaires.
Charles exigea des donataires un serment de fidélité prié à lui-même et non au
roi, et qui semble l'origine de l'hommage féodal. Mais les barbares
s'emparèrent des dignités ecclésiastiques en même temps que des propriétés qui
y étaient attachées, et apportèrent dans l'Eglise leurs mœurs licencieuses et
turbulentes.
[3]
Par cette clause les bénéfices qu'avait conférés Charles Martel se trouvaient
convertis en bénéfices temporaires, puisque ces concessions après la mort du
détenteur devaient revenir à l'Eglise qui les avait faites ou laissé faire.
Mais on présume Mils peine que les douze deniers par métairie ne furent pas
payés, et que les églises ne rentrèrent pas en possession de leurs biens aux
termes fixés par le capitulaire. Les continuels efforts de Pépin et de
Charlemagne pour contraindre les détenteurs in precario à remplir leurs
obligations envers les propriétaires primitifs, le promeut assez, et tout porte
à croire que ces bénéfices comme les autres devinrent héréditaires dès la
première génération.
[4]
Chronic. Moissac, dans le Recueil des Historiens de France, tom.
II.
[5]
EGINARD, Annal.
reg. Recueil des Historiens de France, tom. V. Le biographe de
Charlemagne ajoute : « Quant à Childéric, qui se parait du faux nom de roi,
Pépin le fit raser et mettre dans le couvent de Saint-Bertin-de-Sithieu. »