HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

SECONDE PÉRIODE. — DEPUIS L'AVÈNEMENT DE JUSTINIEN Ier JUSQU'À L'AVÈNEMENT DE PÉPIN-LE-BREF (527-752)

 

CHAPITRE VIII. — DE L'ESPAGNE SOUS LES VISIGOTHS, DEPUIS LA MORT D'ALARIC II JUSQU'À LA CONQUÊTE DES ARABES (507-710).

 

 

Règne d'Amalaric. — Theudis. — Anarchie après la mort de Theudis. — Athanagilde s'allie aux rois Mérovingiens, — Leuvigild. — Conversion, révolte et mort d'Hermenegild. — Réunion du royaume des Suèves. — Guerre contre les Francs. — Mort de Leuvigild. — Fin de la guerre contre les Francs. — Les Visigoths sous Récarède embrassent le catholicisme. — Successeurs de Récarède. — Sisebut combat les Grecs et persécute les Juifs. — Swintila chasse les garnisons byzantines. Il est détrôné par Sisenand. — Rapide succession de rois. — Règne glorieux de Wamba. — Incursions arabes. — Egiza et Witiza. — Usurpation de Roderic. — Coup-d'œil sur les institutions politiques et les lois des Visigoths.

 

La bataille de Vouillé et la marche victorieuse de Clovis faisaient une loi aux Visigoths de se choisir un roi qui pût les défendre ; aussi les comtes, les dues et les vieillards de la nation, rassemblés à Narbonne, élurent Gésalic, bâtard d'Alaric II (507). L'héritier légitime, Amalaric, soutenu au-delà des Pyrénées par les chefs de l'ancien gouvernement, n'était qu'un enfant hors d'état de conserver sa couronne dans des circonstances si difficiles ; mais son aïeul maternel Théodoric, roi des Ostrogoths d'Italie, avait envoyé, sous le commandement d'Ibbas, une armée qui arriva trop tard pour secourir Alarie, assez tôt pour écraser devant Arles les Francs et les Bourguignons réunis. Cette puissante intervention maintint sous la loi des Visigoths tout le pays situé entre le Rhône, les Cévennes et la Garonne. Ibbas se déclara aussitôt contre Gésalic, qui s'enfuit à Barcelone, et de là en Afrique, où Thrasimond, roi des Vandales, lui fournit quelques secours (509). Il reparut alors en Catalogne ; mais, battu de nouveau, il chercha un asile chez les Bourguignons. Poursuivi et arrêté au passage de la Durance, il fut mis à mort (511).

Théodoric, prenant en main la tutelle de son petit-fils, rattacha ainsi à l'empire qu'il avait fondé les possessions des Visigoths en Gaule et en Espagne. Il réforma quelques abus dans le gouvernement civil, et accepta le tribut annuel et la soumission apparente du gouverneur militaire Theudis, qui refusa prudemment de se rendre lui-même au palais de Ravenne. A la mort de Théodoric (528), Amalaric devenu majeur épousa Clotilde, fille de Clovis et sœur des quatre rois francs qui s'étaient partagé la Gaule du Nord. Cette princesse catholique fervente essaya de convertir un époux arien, qui répondit à son zèle par de mauvais traitements. Soit que Clotilde eût appelé à son aide son frère Childebert, roi de Paris, soit que ce dernier fût attiré par l'appât du pillage, il quitta l'Auvergne, envahit en pleine paix la Septimanie qu'il dévasta, et faillit surprendre Amalaric dans Narbonne. Le roi des Visigoths s'embarqua précipitamment pour l'Espagne ; mais ses sujets le massacrèrent à Barcelone[1], sans pouvoir empêcher les Francs de s'avancer jusqu'à Tolède et d'emmener la fille de Clovis (531)[2].

Cet assassinat donna l'autorité suprême à Theudis ; mais comme les ennemis extérieurs manquent rarement de profiter des agitations qui suivent un changement de pouvoir, les Francs reparurent dans la Gothie en apprenant la mort d'Amalaric. Selon leur usage, ils se chargèrent de butin, et leur chef Théodebert emmena dans son chariot une nouvelle Placidie, Deuteria, matrone de Cabrières qui abandonnait sans honte son pays et son époux (534). Dans une troisième expédition en 542, les Francs allèrent chercher Theudis en Espagne, où il avait transféré le centre de sa puissance ; mais, forcés de lever le siège de Saragosse, ils éprouvèrent un sanglant échec en repassant les Pyrénées. Délivré de cette guerre, Theudis essaya de reprendre Ceuta qui dans la destruction du royaume des Vandales était tombée au pouvoir de Bélisaire. Un dimanche, pendant la célébration des offices, une sortie de la garnison vint troubler la pieuse sécurité du camp des Visigoths. Theudis lui-même échappa avec peine aux mains des ennemis, ramena en Espagne les débris de ses troupes, et fut la même année assassiné dans son palais (548)[3].

« Les Goths, dit Grégoire de Tours, avaient la détestable coutume de tuer avec l'épée celui de leurs rois qui ne leur plaisait pas, et d'en nommer un autre plus à leur goût. » Nous n'en avons vu que trop d'exemples ; mais jamais ils n'exercèrent plus fréquemment qu'après la mort de Theudis, ce droit barbare et désastreux. Théodigile, son successeur, ne fait que passer sur le trône. Les nobles, Irrités de ses orgies honteuses, envahissent la salie du festin, éteignent les flambeaux et l'égorgent dans les ténèbres. Agile, élu par une partie de la nation, trouve un puissant compétiteur dans Athanagilde, qui sollicite et obtient la protection de Justinien (552). Agile défait en bataille rangée s'enfuit St Mérida. Les habitants se soulèvent contre un prince malheureux, et s'assurent la faveur d'Athanagilde en lui présentant la tête de son rival (554).

Ce fut à Tolède qu'Athanagilde fixa sa résidence, et dès-lors cette ville devint la capitale du royaume des Visigoths. Il s'efforça, par une administration douce et équitable, de se concilier l'affection de ses sujets ; mais il ne tarda pas à se repentir du traité d'alliance qu'il avait conclu avec Justinien. En effet, il avait reçu dans plusieurs villes des côtes de la Méditerranée et de l'Océan des troupes romaines qui refusèrent ensuite d'évacuer ces places ; et comme elles tiraient des secours et des provisions de l'Afrique, elles se maintinrent dans ces postes imprenables, d'où l'on pouvait fomenter les troubles civils et religieux qui s'élevaient parmi les Barbares. Toutes les tentatives d'Athanagilde pour chasser les Grecs furent inutiles ; mais le roi des Visigoths n'en fut pas moins aimé de ses sujets et respecté au dehors. Les deux principaux chefs de la nation Franque recherchèrent son alliance ; Sigebert épousa Brunehaut et Chilpéric Galswinthe, toutes deux filles d'Athanagilde. Le Morgengab, ou douaire des nouvelles reines, comprenait le Limousin, le Bordelais, le Quercy, le Bigorre, l'Albigeois et une partie de la Provence ; toutefois l'étendue même de ce présent du matin prouve la vanité des prétentions que les fils de Clotaire élevaient sur le midi de la Gaule. Ils ne se dépouillaient de rien, en donnant ce qu'ils ne possédaient que d'une manière imparfaite et contestée.

Athanagilde mourut en 567 sans laisser de fils. Après cinq mois d'anarchie, les Visigoths proclamèrent Liuva, gouverneur de Septimanie. A sa demande son frère Leuvigild lui fut associé, et Liuva continua de veiller à la sûreté des provinces gauloises. Il laissa le gouvernement de l'Espagne à Leuvigild, qui à la mort de son frère demeura seul souverain (572). Le nouveau roi tourna aussitôt ses armes contre les Romains, qui s'étaient avancés dans l'intérieur des terres et s'étaient même emparés de Cordoue et de Médina-Sidonia. Leuvigild réduisit ces deux villes après une résistance opiniâtre, et rejeta les Romains dans leurs forteresses de la côte. Il réprima aussi les incursions des Cantabres et des montagnards de la Sierra-Morena.

Le règne de Leuvigild aurait pu être aussi heureux que brillant, s'il n'eût été troublé, comme celui du grand Théodoric, par des querelles religieuses. Les Catholiques jouissaient dans ses Etats de la plus grande tolérance, et les synodes ariens tâchaient de réconcilier les deux partis, en supprimant la cérémonie détestée d'un second baptême, lorsque Hermenegild, fils ainé du roi et qui gouvernait souverainement la Bétique, épousa la fille de Sigebert et de Brunehaut. La belle Ingonde, attachée à la foi orthodoxe, avait seize ans à peine quand elle parut à la cour arienne de Tolède. La reine Goisvinthe, sa grand'mère[4], abusa de cette double autorité, et employa tour-à-tour les caresses et la violence pour déterminer l'apostasie d'Ingonde. Irritée de sa pieuse résistance, elle la saisit par ses longs cheveux, la terrassa, la mit en sang et donna l'ordre inhumain de la dépouiller et de la plonger nue dans un bassin d'eau froide. L'amour et l'honneur excitèrent Hermenegild ù venger l'injure de sa femme, et le disposèrent à reconnaître qu'elle avait souffert pour la vérité. Les arguments de Léandre, archevêque de Séville, achevèrent sa conversion. L'héritier de la couronne des Goths embrassa la foi de Nicée, et y fut initié par la cérémonie de la Confirmation. Le jeune prince, emporté par son zèle ou par son ambition, donna le signal d'une révolte à laquelle applaudissait toute la population catholique de l'Espagne. La guerre civile fut prolongée par les siéges opiniâtres que soutinrent Séville, Mérida et Cordoue, étroitement liées au parti d'Hermenegild. Il incita les Barbares orthodoxes, Suèves, Gascons et Francs, à envahir ses Etats héréditaires ; il sollicita le secours dangereux des Romains, qui possédaient l'Afrique et une partie des côtes de l'Espagne. L'archevêque Léandre, son ambassadeur, se rendit môme à Constantinople où il négocia avec succès. Mais l'activité d'un monarque qui disposait des forces et des trésors de l'Espagne anéantit l'espoir des Catholiques ; et Hermenegild, après avoir essayé successivement de résister et de fuir, fut forcé d'implorer la clémence de son père. Leuvigild n'avait pas encore oublié que le rebelle était son fils. Il le dépouilla du rang et du titre de souverain, et lui permit de continuer à professer sa religion dans un exil honorable. Cependant des révoltes renouvelées sans succès, et peut-être les perfides suggestions de Goisvinthe, enflammèrent enfla l'indignation de Leuvigild. Il signa à regret In sentence de son fils, qui reçut la mort dans la tour de Séville. La fermeté avec laquelle ce prince refusa de sauver sa vie en acceptant la communion arienne, peut excuser les honneurs que l'on rendit à la mémoire de saint Hermenegild. Les Romains retinrent sa femme et son fils dans une captivité ignominieuse, et la malheureuse Ingonde, ne pouvant obtenir de retourner auprès.de son frère Childebert, mourut de douleur en Afrique.

Pendant cette déplorable querelle qui dura huit ans (de 577 à 585) Leuvigild avait réduit successivement les alliés de son fils. Il entra sur le territoire des Gascons, les refoula dans leurs montagnes, et, en témoignage de ses succès, fonda dans leur pays la ville de la Victoire, Vittoria. Une grande partie des montagnards ibères émigrèrent de l'autre côté des Pyrénées, et allèrent se joindre à ceux de leurs frères qui occupaient en armes la Novempopulanie. Leuvigild tourna ensuite ses efforts contre les Suèves dont le roi Théodomir II[5] fut enfermé dans un défilé et contraint de jurer qu'il observerait désormais une complète neutralité (582). Mais son fils Euric ayant été détrôné par Andeca, Leuvigild marcha contre l'usurpateur, entra dans la Galice, et s'empara de toutes les places jusqu'à Braga, capitale des Suèves. Andeca fut pris, rasé, relégué dans un monastère de Badajoz, et son royaume fut réuni à la monarchie des Visigoths (584).

A l'égard des Francs, Leuvigild suivit une habile politique. Il se rapprocha du parti neustrien et de Frédégonde contre le parti austrasien, représenté par Brunehaut. Il demanda et obtint pour son second fils Récarède, la main de Rigunthe, fille de Frédégonde et de Chilpéric. Cinquante chariots transportèrent les trésors donnés en dot à Rigunthe, et quatre mille hommes de guerre l'escortèrent jusqu'à Toulouse ; mais là on apprit la mort de Chilpéric (584). Le duc Didier, l'un des partisans du prétendant Gondovald, pilla les trésors de Rigunthe et la força à revenir sur ses pas. Cependant quoique ce mariage eût manqué, l'alliance de Leuvigild et de Frédégonde ne fut point rompue. Gontran, roi de Bourgogne, qui s'était déclaré pour Brunehaut, entraîna les siens à la conquête de la Septimanie, en leur répétant les anciennes paroles de Clovis : « C'est une honte, disait-il, de souffrir que les limites de ces horribles Goths s'étendent jusque dans la Gaule. » Trois corps de troupes s'ébranlèrent à la fois. « L'armée d'Auvergne entra par le Rouergue, et dans toute la campagne elle ne put s'emparer que d'un seul fort. Les hommes du bord de la Loire ravagèrent tout le pays jusqu'à Carets-sonne qui leur ouvrit d'abord ses portes et les repoussa ensuite hors de ses murs sans doute pour quelques excès. En vain voulurent-ils reprendre la ville ; Tarentiole, qui les commandait, eut la tête écrasée par une pierre des machines ; ses gens se débandèrent et beaucoup furent égorgés par les Visigoths. Les troupes de la Bourgogne qui avaient attaqué Mmes ne furent pas plus heureuses, et pour surcroît d'infortune la flotte envoyée par Gontran sur les côtes de la Galice, fut détruite par celle des Visigoths ; ce fut à peine si quelques matelots parvinrent à regagner les côtes de France. Fier de tant de succès, Lenvigild reporta la guerre dans le pays des agresseurs et s'avança jusque sous les murs de Toulouse et de Beaucaire[6]. »

Ce prince mourut avant d'avoir pu mettre un terme à cette guerre sanglante (586). Il avait employé la fin de son règne à réviser le Code des Goths et à promulguer des lois convenables au génie et au caractère de ce peuple. Il fut le premier des rois visigoths qui porta le sceptre et la couronne et se distingua par la magnificence des vêtements ; mais sa vie privée était simple et frugale, et il dut à son invariable tempérance la vigueur qu'il conserva jusque dans un âge avancé. Récarède, son fils et son successeur, continua avec succès la guerre contre les Francs. Après la mort du duc Didier, qui fut tué sous les murs de Carcassonne, Boson, lieutenant de Gontran, perdit cinq mille hommes dans une seconde expédition ; et le roi de Bourgogne se hôte de conclure la paix et d'abandonner ses projets de conquête (589).

Cette même année fut signalée pour l'Espagne par une grande révolution religieuse. Récarède, qui avait adopté les principes religieux de son frère, avait été plus prudent que lui. Au lieu de condamner la mémoire de son père, il supposa que le monarque expirant avait abjuré les erreurs de l'arianisme et recommandé à son fils de travailler à la conversion de ses sujets. Pour parvenir à ce but salutaire, Récarède convoqua une assemblée du clergé et de la noblesse, déclara publiquement qu'il était catholique, et les pressa d'imiter l'exemple de leur souverain. Le monde entier, leur dit-il, s'était soumis à la foi de Nicée les Romains, les Barbares et les Espagnols indigènes la professaient unanimement, et les Visigoths résistaient seuls au vœu du monde chrétien. Il parait certain que les arguments du roi furent soutenus par une armée catholique. Le clergé arien sembla convaincu, et l'assemblée entière adopta la décision du concile. Récarède cependant ne réussit point sans peine à reformer la religion nationale. On forma contre sa vie une conspiration secrètement fomentée par la reine Goisvinthe, et deux comtes excitèrent une révolte dangereuse dans la Gaule narbonnaise ; mais le roi désarma les conspirateurs, défit les rebelles et exerça une vengeance que les Ariens auraient pu traiter à leur tour de persécution ; huit évêques goths furent forcés d'abjurer, et les livres de théologie arienne furent réduits en cendres avec le bâtiment où ils étaient rassemblés. Ainsi le corps de la nation barbare rentra dans la communion orthodoxe. La foi de la génération naissante fut fervente et sincère, et les Goths enrichirent de leurs libéralités les églises et les monastères de l'Espagne[7]. Aussitôt après ce succès, Récarède envoya saluer et consulter de sa part le pape Grégoire-le-Grand. Ses ambassadeurs lui offrirent de l'or, des pierres précieuses et acceptèrent en échange les cheveux de saint Jean-Baptiste, une croix où était enfermé un morceau de la croix de Jésus-Christ, et une clef qui contenait quelques limailles des chaînes de Saint-Pierre.

Récarède, après quelques hostilités sans importance contre les Grecs et les Gascons, mourut à Tolède en 601, laissant le trône à son neveu Liuva II, fils d'Hermenegild. Le nouveau prince périt bientôt après victime d'une conspiration dont l'histoire n'a point conservé les détails. Witteric, chef de ce complot, usurpa la couronne ; mais il jouit peu du succès de son crime. Soupçonné de vouloir rétablir l'arianisme, il fut assassiné dans son palais et son corps exposé aux outrages de la populace. Gondemar, l'un des vengeurs de Liuva, fut élevé au trône par les suffrages de la nation. Sa jeunesse et ses talents promettaient un règne long et prospère, lorsqu'il fut enlevé par une maladie cruelle, trois ans après son avènement (612). Les Goths remirent le sceptre entre les mains de Sisebut qui s'en montra digne par ses talents militaires. Dans deux expéditions qu'il conduisit en personne il défit les Grecs, les détruisit presque tous, et, en vertu d'un traité conclu avec Héraclius, resta maître des places qu'ils possédaient sur les côtes de la Méditerranée. S'il est vrai que Sisebut regretta le sang qu'il avait fait couler dans cette guerre acharnée, il oublia à l'égard des Juifs tous les principes de la tolérance et de l'humanité. Transportés en grand nombre dans l'Espagne au temps d'Adrien, les Juifs s'y étaient multipliés ; les richesses qu'ils avaient obtenues par le commerce et par la gestion des finances excitèrent l'avarice de leurs maîtres, et ceux-ci purent opprimer sans danger un peuple qui avait perdu l'usage et jusqu'au souvenir des armes. Sisebut força 90,000 Juifs à recevoir le sacrement du baptême : ceux qui refusèrent furent dépouillés de leur fortune ; on leur fit souffrir la torture, et il parait douteux qu'ils aient obtenu la permission de sortir d'Espagne. Le zèle de Sisebut était si excessif que le clergé d'Espagne voulut le modérer et prononça solennellement la sentence In plus inconséquente. Il fut défendu de contraindre les Juifs à recevoir les sacrements ; mais on déclara en même temps que, pour l'honneur de l'Eglise, ceux qui avaient été baptisés seraient obligés de persévérer extérieurement dans la pratique d'une religion qu'ils croyaient fausse et qui leur était odieuse[8].

La dernière expédition militaire de Sisebut étendit sa domination au-delà des limites naturelles de son royaume. Il conquit Ceuta et Tanger sur la côte d'Afrique, et expira peu de temps après son retour en Espagne. Sa renommée militaire assura le trône à Récarède II son fils qui mourut trois mois après (621). Le choix de la nation tomba sur Swintila[9] qui avait déjà donné des preuves do sa valeur ; il repoussa en effet une irruption des Gascons, qui avaient déjà pénétré jusqu'à l'Ebre et acheva l'œuvre de Sisebut. Les débris des Grecs s'étaient fortifiés dans la province d'Algarve ; leur imprudence causa leur perte ; ils engagèrent en rase campagne un combat inégal, et Swintila profita de sa victoire pour surprendre leurs places fortes. Les Grecs évacuèrent les dernières positions qu'ils occupaient, et toute la Péninsule se trouva alors réunie sous la domination des Visigoths.

Mais Swintila mécontenta la nation en associant au trône son fils Ricimer, qui n'était encore qu'un enfant. Sisenand, gouverneur de la Gaule Narbonnaise, se mit à la tête des mécontents, acheta les secours de Dagobert, roi des Francs, et marcha contre Swintila, qui fut abandonné de ses troupes. On respecta la vie du monarque dépossédé ; mais l'assemblée des évêques et des nobles déclara sa postérité exclue à jamais du trône (631). Sisenand devenu roi songea à s'acquitter envers Dagobert auquel il avait promis le bassin d'or enrichi de pierreries qu'Aétius avait autrefois donné à Thorismond, après la défaite d'Attila. Mais les Visigoths attaquèrent dans les Pyrénées les ambassadeurs du roi franc, et leur enlevèrent ce glorieux trophée. Dagobert fit entendre des menaces de guerre, puis se contenta d'une somme de deux cent mille sols d'or.

La mort de Sisenand, arrivée en 636, obligea les Visigoths d'élire un nouveau roi. Leur choix tomba sur Chintila. Son règne, qui dura quatre ans, n'offre de remarquable qu'un édit rigoureux contre les Juifs. Il parait cependant que sou administration fut approuvée des Goths, puisqu'ils placèrent sur le trône son fils Tulga ; mais les nobles se liguèrent bientôt contre ce prince, le renversèrent et, après l'avoir relégué dans un monastère, donnèrent la couronne à Chindasuinthe (642). Le nouveau roi eut recours à la force des armes pour faire reconnaître son autorité. Le parti qui s'opposait à son élection fut écrasé et son titre reconnu dans un conseil national. Il prit même si bien ses mesures que son fils Récesuinthe fut associé à la royauté du consentement de la nation, et désigné pour lui succéder (640). Le caractère de Chindasuinthe était doux et pacifique. Après dix ans d'un règne prospère, sa mort affligea tous ses sujets. Récesuinthe demeura seul souverain, et ; l'Espagne vécut heureuse pendant les vingt années que dura son administration (652-672).

Après lui les Visigoths revinrent à l'élection. Récesuinthe laissait des frères qui furent exclus de sa succession, et Wamba fut nommé malgré son tige avancé, et quoiqu'il déclinât le périlleux honneur de la royauté. En sachant refuser une couronne, il montra qu'il était digne de la porter. A son avènement, les Gascons de l'Ebre et les Gallo-Romains de la Narbonnaise étaient révoltés. A l'exemple des Aquitains, qui s'étaient délivrés du joug des Francs, les populations septimaniennes étaient impatientes de briser celui des Visigoths. Hildéric, comte de Nimes, Gumildus, évêque de Maguelonne, et l'abbé Ranimir étaient à la tête de l'insurrection. Le duc Paulus, envoyé par Wamba pour les combattre, embrassa leur cause et se laissa proclamer roi à Narbonne. Lupus, chef des Gascons, devait venir à son aide, et la Catalogne s'était déjà déclarée pour lui, lorsque Wamba accourut en personne. Toute la province fut soumise en quelques jours, et l'insurrection concentrée dans les murs de Nimes ; mais Lupus n'arrivait pas : Hildéric et Paulus s'accusèrent mutuellement de trahison : à la faveur de leurs divisions, les Visigoths pénétrèrent dans la ville, assiégèrent et prirent les Arènes. Deux chefs barbares saisirent Paulus demi-nu et le butinèrent par les tresses de sa longue chevelure aux pieds de Wamba, qui se contenta de le courber sous ses sandales et lui laissa la vie.

Le roi des Goths, après avoir enlevé les bagages de Lupus, qui arrivait trop tard au secours de ses alliés, repassa les Pyrénées et entra en triomphe à Tolède. En moins d'un demi-siècle, les sectateurs de Mahomet avaient pénétré de l'Arabie jusqu'au mont Atlas et subjugué la partie septentrionale de l'Afrique. De là, leurs pirates infestaient les côtes de l'Espagne. Wamba fit équiper une flotte nombreuse, composée de bâtiments petits et légers, qui formaient toute la marine de l'époque. Les Visigoths prirent l'offensive, reportèrent la guerre sur le territoire de leurs ennemis, et dans une grande bataille navale détruisirent les vaisseaux des Arabes. Mais bientôt, malgré la gloire de son règne, Wamba se décida à abdiquer, se rasa les cheveux et s'enferma dans un monastère, après avoir désigné Ervige aux suffrages de ses sujets (680). Le nouveau prince, qu'on accuse d'avoir fatigué Wamba par son ambition et par ses intrigues, régna sept ans, grâce à l'appui des évêques. Il fit épouser sa fille Cixilane à Egiza, neveu de Wamba, et mourut au mois de novembre 687, avant son prédécesseur, qui lui survécut une année.

Le règne d'Egiza fut la dernière lueur de l'astre pâlissant des Visigoths. Il publia une révision des anciennes lois, et appela tous ses sujets sans distinction de races à jouir des mêmes droits, leur imposant en retour les mêmes obligations et les mêmes devoirs. Les Juifs seuls, exclus de cette égalité civile et soumis depuis le règne de Sisebut aux plus cruelles persécutions, ourdirent dans le silence et le secret un vaste complot qui devait livrer l'Espagne aux Arabes. Déjà un armement formidable allait partir des ports de l'Afrique, quand la conspiration fut découverte et sévèrement punie. Toutefois les Sarrasins tentèrent de débarquer sur les côtes de la Bétique, où ils éprouvèrent une seconde et terrible défaite. A la suite d'une guerre peu importante contre les Francs et les Gascons, Egiza profita de la paix pour assurer le trône à son fils. Dans une assemblée nationale tenue à Tolède, Witiza fut associé à la couronne (696), et ne tarda pas à rester seul roi par la mort de son père (700). Mais ses désordres et ses violences lui aliénèrent l'amour et la fidélité de ses sujets : en vain, pour prévenir les révoltes, il fit démanteler les places fortes et détruire les magasins d'armes ; il succomba sous la haine universelle qu'il inspirait. Un descendant de Récesuinthe, Roderic, qui avait son père à venger, renversa Witiza, lui fit crever les yeux, et lui succéda (710). Cette usurpation fut la dernière. La bataille de Xérès et la rapide conquête des Arabes allaient changer la face de l'Espagne.

Après avoir tracé rapidement l'histoire d'un peuple qui va disparaître, disons quelques mots de ses Institutions politiques et de ses lois. La violence des Barbares, la facilité avec laquelle ils renversaient leur souverain par la déposition ou par le meurtre, les troubles qui étaient la suite de ces révolutions violentes, avaient fixé de bonne heure l'attention du clergé. Les évêques, qui partageaient avec les nobles le droit exclusif d'élire le roi, essayèrent de donner plus de stabilité à l'autorité royale. Des censures spirituelles, des peines temporelles frappaient le sujet impie qui osait résister à la puissance du monarque, attenter à sa vie, ou violer par une union illégitime la chasteté de sa veuve. Le roi en retour, s'engageait à son avènement par un serment solennel à gouverner avec justice et modération. Une aristocratie redoutable se réservait le droit de contrôler les fautes réelles ou imaginaires de sou administration, et une loi fondamentale assurait aux évêques et aux palatins le privilége de n'être ni emprisonnés, ni dégradés, ni punis de mort, d'exil onde confiscation, sans avoir été jugés publiquement et librement par leurs pairs.

Chez les autres peuples barbares, le clergé s'était imprudemment mêlé à la société grossière de l'époque et en avait pris les vices ; mais les évêques d'Espagne se respectèrent et conservèrent la vénération des peuples ; ce qui leur permit d'établir plus d'ordre et de régularité dans le gouvernement de l'Etat. Depuis Récarède, seize conciles nationaux furent successivement assemblés. Les six métropolitains de Tolède, Séville, Mérida, Braga, Tarragone et Narbonne présidaient suivant leur rang d'ancienneté. L'assemblée était composée de leurs évêques suffragants. Ils y paraissaient en personne ou par procureur, et il y avait une place assignée pour les abbés distingués par leur piété ou leur opulence. On agitait les questions de doctrine et de discipline ecclésiastique durant les trois premiers jours de l'assemblée, et les laïques étaient soigneusement exclus de ces débats, qui se passaient cependant avec gravité ; mais dès le matin du quatrième jour ou ouvrait les portes et Fou admettait les grands officiers du palais ; les ducs, les comtes, les nobles, les juges des villes et le consentement du peuple ratifiaient les jugements du Ciel. Les mêmes règles s'observaient dans les assemblées provinciales ou conciles annuels chargés de recevoir les plaintes et de redresser les abus ; le gouvernement légal avait pour appui l'influence victorieuse du clergé ; et les conciles nationaux de Tolède, dans lesquels la politique épiscopale dirigea et tempéra l'esprit indocile des barbares, établirent quelques lois sages, également avantageuses au prince et aux sujets.

En effet l'état du peuple, incertain et précaire sous les premiers rois visigoths, s'améliora à mesure que le catholicisme prit un plus grand ascendant sur les hautes classes. Tandis que, dans le reste de l'Europe, la plupart des vaincus étaient réduits à la condition de serfs, l'Espagnol put racheter sa liberté, et souvent même sa propriété, par le paiement d'une petite somme ou d'une rente annuelle. La distinction naturelle des Barbares et des Romains, des vaincus et des vainqueurs, était même à peu près effacée par l'action du temps et des idées, lorsqu'Egiza publia le code dont nous avons parlé. Euric, le premier, avait fait mettre par écrit les coutumes de la nation. Alaric II chargea, vers l'an 506, le Romain Anianus et le goth Goiaric de fondre ensemble les usages gothiques et le code Théodosien. Cette fusion des lois des deux peuples et des peuples eux-mêmes, accélérée par les efforts de Chindasuinthe et de Récesuinthe, fut achevée par la décision du concile législatif de 688. Le code d'Egiza, rédigé, quoi qu'en dise Montesquieu[10], avec intelligence et modération, devait traverser l'invasion arabe et africaine et sortir victorieux du mélange des races. Transmis par une tradition non interrompue, il est encore eu vigueur, du moins en partie, dans la portion la plus espagnole de l'Espagne, et le forum judicum (fuero juzgo) y est resté la base de la constitution civile et des libertés nationales.

 

 

 



[1] Plusieurs historiens accusent Theudis d'avoir commis ou du moins provoqué ce meurtre dont il profita ; mais le fait ne parait point suffisamment prouvé. Theudis fut élu parce qu'il s'était concilié pendant sa régence les suffrages de la nation. La mort d'Amalaric mit fin à la première race des rois Visigoths, et cette monarchie jusqu'alors héréditaire doit depuis cette époque être considérée comme élective.

[2] Voyez pour plus de détails, sur les incursions des Francs eu Espagne, le chapitre suivant.

[3] Isidore de Séville, Chronic, p. 722. Gibbon insiste d'après Procope sur la fausse politique de Theudis à l'égard des Vandales, et l'on peut considérer l'échec de ce prince devant Ceuta comme une juste punition de son indifférence ou de sa jalousie.

[4] Goisvinthe épousa successivement deux rois des Visigoths : Athanagilde dont elle eut Brunehaut, mère d'Ingonde, et Leuvigild dont les deux fils Hermenegild et Récarède étaient nés d'un premier mariage.

[5] Cariaric, roi des Suèves vers 550, avait embrassé le catholicisme, et la plupart de ses sujets s'étaient convertis à son exemple. Ferreras (tom. II, p. 168) a bien éclairci cette question. Son fils Théodomir abjura solennellement l'arianisme dans le premier concile de Braga en 565.

[6] M. Burette, Histoire de France, tom. I, p. 79.

[7] Soixante-dix évêques assemblés dans le concile de Tolède reçurent la soumission de leurs vainqueurs, et dans le huitième concile tenu dans celte ville en 653, le zèle des Espagnols perfectionna le symbole de Nicée en déclarant que le Saint-Esprit procédait également du Père et du Fils. Ce point de doctrine important produisit longtemps après le schisme des Eglises grecque et latine.

[8] Leurs fréquentes apostasies déterminèrent un des successeurs de Sisebut à bannir la nation entière de ses états, et le décret d'un concile de Tolède prononça que tous les rois Goths feraient serment de maintenir l'exécution de cet édit salutaire ; mais les tyrans ne consentirent point à éloigner les victimes qu'ils se plaisaient à persécuter, ni à se priver d'esclaves industrieux dont l'oppression satisfaisait leur avarice. Les Juifs restèrent en Espagne sons la serge des lois civiles et ecclésiastiques qui ont été fidèlement transcrites dans le code de l'Inquisition. Les rois des Goths et les évêques éprouvèrent enfin que l'injustice et les injures engendrent la haine, et que la haine finit toujours par trouver l'occasion de la vengeance. Cette nation toujours ennemie du christianisme, soit ouvertement, soit en secret, se multiplia dans l'esclavage et le malheur ; et les intrigues des Juifs facilitèrent les rapides succès des conquérants arabes.

[9] Plusieurs historiens font de Liuva II et de Swintila les deux fils de Récarède Ier. Mais celte filiation n'est rien moins que prouvée, et nous préférons nous en tenir aux tableaux chronologiques donnés avec tant d'exactitude par Koch.

[10] Montesquieu (Esprit des lois, liv. 28) a été frappé surtout de l'esprit superstitieux qui y règne et de la barbarie du style. Mais, tout en faisant la part de l'époque, un ne peut s'empêcher de reconnaitre que la législation des Visigoths annonce une société pins éclairée que celle des Bourguignons un des Lombards. Dom Bouquet a donné une édition correcte du code du Visigoths (tom. IV, p. 273-460.)