Naissance et éducation
de Théodoric. — Il devient chef des Ostrogoths. — Théodoric allié, puis
ennemi de l'empereur Zénon. — Il obtient la permission de conquérir l'Italie.
— Marche des Goths. — Résistance d'Odoacre. — Partage des terres et des
emplois. — Relations extérieures. — Victoires et agrandissement de Théodoric.
— Nature de son gouvernement. — Théodoric à Rome. — Monuments. — Prospérité
de l'Italie. — Discussions religieuses. — Boèce. — Sa disgrâce. — Supplice de
Boèce et de Symmaque. — Mort de Théodoric. — Amalasonthe. — Règne éphémère
d'Athalaric. — Amalasonthe est tuée par Théodat. — Bélisaire. — Règne de
Vitigès. — Succès de Totila. — Rome prise et reprise. — Victoire de Narsès. —
Destruction de la monarchie des Goths. — Gouvernement et disgrâce de Narsès.
Théodoric
de la race d'Amala, race illustre parmi les Goths, naquit dans les environs
de Vienne, deux ans après la mort d'AtUla (455). Une victoire venait de rétablir l'indépendance
des Ostrogoths, et les trois frères Walamir, Théodomir et Widimir, qui de
concert gouvernaient cette nation guerrière, habitaient divers cantons de la
province fertile, mais alors déserte, de la Pannonie. L'empereur Marcien la
leur avait abandonnée à condition qu'ils défendraient le Danube. Dans la
huitième année de son âge, Théodoric fut livré, par son père, comme otage à
Léon Ier, et fut élevé à Constantinople avec soin et tendresse ; son corps se
forma à tous les exercices de la guerre, et son esprit se développa par
l'habitude de conversations éclairées. Il reçut les leçons du plus habile
maure ; mais il dédaigna ou négligea la pratique des arts de la Grèce, au
point qu'il ne sut jamais écrire. Dès qu'il eut atteint rage de dix-huit ans,
l'Empereur le rendit aux vœux des Ostrogoths. Walamir
avait été tué dans une bataille ; Widimir, le plus
jeune des trois frères, avait conduit une armée de Barbares en Italie et en
Gaule, et toute la nation avait reconnu pour roi le père de Théodoric. Ses
farouches sujets admirèrent la force et la haute taille du jeune prince qui
devait éclipser la gloire de ses aïeux. Les Goths, pressés par la disette,
résolurent d'une voix unanime d'abandonner leur camp de la Pannonie, pour
pénétrer dans les plaines fertiles voisines de Byzance. Après avoir montré en
diverses occasions qu'ils pouvaient être des ennemis dangereux ou au moins
incommodes, ils mirent à haut prix la paix et leur fidélité. Ils acceptèrent
des terres et de l'argent, et on leur confia la défense du Danube inférieur,
sous les ordres de Théodoric, qui après la mort de son père monta sur le
trône héréditaire des Amales. Le
nouveau roi des Goths seconda puissamment et avec bonheur l'empereur Zénon
contre l'usurpateur Basiliscus (475). Le prince triomphant prodigua à Théodoric tout ce
que la crainte ou l'affection pouvait donner : il lui accorda le rang de
patrice et de consul, le commandement des troupes du palais, une statue
équestre et le nom de fils. Aussi longtemps que Théodoric daigna servir, il
défendit avec courage et fidélité la cause de son bienfaiteur ; mais,
entraîné dans une révolte des Goths et craignant de compromettre son pouvoir
par une résistance inutile, le fidèle serviteur devint bientôt un à ennemi
terrible qui répandit le feu de la guerre, de Constantinople la mer
Adriatique. Plusieurs villes florissantes furent livrées aux flammes, et ces
farouches Goths, qui coupaient la main droite aux paysans captifs,
anéantirent presque entièrement l'agriculture de la Thrace. Cependant
la cour de Byzance, hors d'état de lutter contre les Goths réunis sous un
seul chef, conclut avec eux un traité honteux. L'habile Théodoric s'aperçut
bientôt qu'il était haï des Romains et suspect aux Barbares. On disait de
tous côtés que ses sujets se trouvaient en proie à des maux sans nombre,
tandis qu'il se livrait au luxe de la Grèce. Il voulut échapper à la cruelle
alternative d'attaquer les Goths au nom de l'Empereur, ou de les mener au
combat en qualité d'ennemis de Zénon. Il forma un projet digne de son courage
et de son ambition, et il dit à l'Empereur : « Grâce à votre générosité,
je' me trouve dans l'abondance ; mais écoutez d'une oreille favorable les
vœux de mon cœur : l'Italie, héritage de vos prédécesseurs, et Rome
elle-mente, la capitale et la maîtresse du monde, sont aujourd'hui accablées
par la tyrannie du mercenaire Odoacre ; ordonnez-moi de marcher contre le
tyran à la tête de ma nation : si je perds la vie, vous serez débarrassé d'un
ami dispendieux et incommode ; si à l'aide du Ciel je réussis, je gouvernerai
en votre nom d'une manière glorieuse pour vous, la ville de Rome et la partie
de l'Etat que mes armes auront affranchie. » La cour de Byzance accepta
la proposition de Théodoric que peut-être elle avait suggérée[1] (489). La
réputation du général et la nature de la guerre répandirent une ardeur
universelle. Les Walamirs reçurent sous leurs
drapeaux des essaims de Goths, déjà engagés au service ou établis dans les
provinces de l'Empire. La marche de Théodoric doit être regardée comme
l'émigration d'un peuple entier. Les Goths emmenèrent leurs femmes, leurs
enfants, leurs vieillards et leurs effets les plus précieux. Ils tiraient
leurs subsistances des grains que leurs femmes elles-mêmes réduisaient en
farine dans des moulins portatifs, du lait et de la chair de leurs troupeaux,
du produit incertain de la chasse et des contributions qu'ils levaient sur
leur passage ; mais dans le cours d'une marche, de près de trois cents lieues
entreprise au milieu d'un hiver rigoureux, ils échappèrent avec peine aux
maux de la famine. Depuis la chute de la puissance romaine, la Dacie et la
Pannonie avaient été constamment le théâtre de la guerre et de la désolation.
Les tribus de Bulgares, de Gépides et de Sarmates, qui s'étaient emparées de
ces provinces abandonnées, voulurent, excitées par leur farouche valeur ou
par les sollicitations d'Odoacre, arrêter son ennemi ; Théodoric livra une
foule de combats obscurs, mais sanglants, où il demeura vainqueur, et après
avoir enfin surmonté tous les obstacles à force d'habileté et de constance,
il passa les Alpes-Juliennes et déploya sur les confins de l'Italie ses
invincibles drapeaux. Odoacre
occupait déjà, près des ruines d'Aquilée, le poste avantageux de la rivière
Soutins ; il avait sous ses ordres une armée nombreuse, mais commandée par
des chefs indépendants, ennemis de toute subordination et de tout délai.
Théodoric, après avoir donné quelque repos à sa cavalerie, attaqua les
retranchements de l'ennemi, remporta une victoire complète, et la province
vénitienne jusqu'aux murs de Vérone, en fut le prix. Le vainqueur rencontra
près de cette ville, sur les bords de l'Adige, une nouvelle armée qu'il
dispersa après une lutte acharnée. Odoacre s'enfuit à Ravenne, et les troupes
vaincues saluèrent le conquérant par de vives acclamations. Toutefois leur
fidélité mal affermie l'exposa bientôt au plus grand des périls. Un déserteur
qu'on avait Imprudemment choisi pour guide, livra et fit périr près de Faim
l'avant-garde des Ostrogoths. Odoacre reparut maitre de la campagne, et
Théodoric, retranché dans son camp de Pavie, fut réduit à solliciter les
secours des Visigoths de la Gaule, ses alliés. Avec ce renfort il reprit
l'offensive ; et s'avança jusqu'en Calabre, où les ambassadeurs de Thrasimond
roi des Vandales lui livrèrent la Sicile, comme dépendance de son royaume. Le
sénat et le peuple de Rome, qui avaient fermé leurs portes à l'usurpateur
Odoacre, le reçurent comme un libérateur. L'inexpugnable Ravenne soutint
seule un siège de plus de deux ans, et les sorties d'Odoacre portèrent
souvent la mort et l'effroi dans le camp des Goths. Cet
infortuné monarque, manquant de vivres et réduit au désespoir, céda enfin aux
clameurs de ses soldats. L'évêque de Ravenne négocia le traité de paix (493). Les Ostrogoths entrèrent dans
la ville, et les rois ennemis consentirent, sous la fol du serment, à
gouverner les provinces d'Italie avec une égale autorité. Mais après quelques
jours, consacrés en apparence au plaisir et à l'amitié, Odoacre fut poignardé
dans un festin par la main même de son rival. On avait eu soin d'expédier à
l'avance des ordres secrets : on égorgea partout, au même moment et presque
sans résistance, les infidèles mercenaires, et les Goths proclamèrent le
règne de Théodoric avec l'aveu tardif et équivoque de l'empereur d'Orient. Le
premier soin du nouveau roi fut de partager les terres de l'Italie aux
belliqueuses tribus qui l'avaient suivi de si loin et s'étaient dévouées à sa
fortune. Cette distribution, déguisée sous le nom d'hospitalité, fut répartie
entre deux cent mille soldats qui menaient avec eux leurs enfants et leurs
femmes. Le lot fut proportionné à la naissance ; mais, si l'on établit des
distinctions entre les nobles et les plébéiens, chaque homme libre posséda sa
terre franche d'impôt et ne fut soumis qu'aux lois nationales. Les
vainqueurs, tout en adoptant les coutumes des habitants du pays, dédaignèrent
les écoles latines et préférèrent à la civilisation des vaincus, l'exercice
des armes et de ces vertus guerrières qui faisaient leur force. L'Italie
présenta l'aspect d'un camp bien ordonné, toujours prêt à accepter les
fatigues militaires et a
répondre à l'appel du chef. Théodoric lui-même encouragea la séparation des
Goths et des Italiens, réservant les uns pour le service de la guerre, les
autres pour les arts tranquilles de la paix et les emplois civils. Le roi
des Ostrogoths n'ignorait pas cependant combien la magnificence extérieure
frappe l'esprit des hommes. La cour de Ravenne devint célèbre par la pompe
qu'on y déployait, et les ambassadeurs étrangers, qui s'y rendaient de toutes
parts avec des présents, remportaient des marques plus éclatantes encore de
la somptuosité du prince. Médiateur entre les rois barbares, Théodoric s'unit
par des mariages aux chefs des Francs, des Bourguignons, des Visigoths, des
Vandales et des Thuringiens. Les Hérules du fond de leurs forêts sauvages les
Livoniens des bords de la Baltique, sollicitèrent et obtinrent son alliance.
Les Italiens ornèrent leurs vêtements des martres de la Suède, et un prince
de ce pays lointain, alors désigné sous la vague dénomination de Thulé[2], trouva un asile dans le palais
de Ravenne. Secondé
par l'habileté de ses lieutenants et par sa vaste renommée, Théodoric ajouta
à son empire la Rhétie, le Norique, la Dalmatie et la Pannonie, depuis la
source du Danube jusqu'au petit royaume des Gépides. La prudence ne lui
permettait pas de laisser ces remparts de l'Italie entre les mains de voisins
hostiles ou turbulents. Bientôt la jalousie d'Anastase alluma la guerre sur
les frontières de la Dacie. A la tête de dix mille Romains, Sabinien, général
expérimenté, s'avança contre Théodoric, distribuant sur son passage des armes
et des munitions aux tribus Bulgares. Mais les Ostrogoths réunis aux Huns
battirent son armée dans les champs de Marges, et les Barbares se signalèrent
autant par leur valeur dans le combat que par leur modération après la victoire.
Irritée de cette défaite, la cour de Byzance arma deux cents vaisseaux et
huit mille hommes qui pillèrent la Calabre et la Pouille (508). Surpris à l'improviste,
Théodoric fit construire avec une célérité incroyable mille vaisseaux légers,
appelés Dromones. Ces préparatifs hâtèrent
sans doute le départ de la flotte grecque qui avait assiégé vainement
Tarente. Pendant qu'il obtenait de l'empereur grec une paix solide et
honorable, Théodoric arrêta en Aquitaine l'ambition de Clovis, et, par la
conquête d'Arles et de Marseille, s'ouvrit une communication avec les
Visigoths, dont le jeune roi était son petit-fils. Il protégea les Allemands,
punit sévèrement une incursion des Bourguignons et régna paisiblement de la
Sicile an Danube, de Belgrade à l'océan Atlantique. Avec
tous ces éléments de puissance et de gloire, il semble que Théodoric aurait
pu fonder sur de nouvelles bases un empire durable ; mais peut-être il recula
devant une révolution sociale, ou sentit son impuissance à remplacer les
institutions qu'Il trouvait établies. La loi civile, qui n'était autre que le
droit romain, fut maintenue, sauf quelques modifications introduites par
l'édit qui porte le nom de Théodoric[3]. La royauté, modelée sur
l'autorité impériale, fut absolue comme elle ; car les réunions armées qui
avaient lieu chaque année, selon l'usage national, ne paraissent pas avoir
pris part à l'administration publique. Toujours prêt à défendre au besoin les
droits de sa couronne, le roi des Ostrogoths n'en témoignait pas moins une
grande déférence envers les Césars byzantins. Le choix des deux consuls, fait
d'accord entre les deux souverains, attestait chaque année l'alliance du
royaume de Théodoric et de l'empire d'Orient. A Ravenne comme à
Constantinople, on trouvait le préfet du prétoire, le préfet de Rome, le
questeur, le maitre des offices, le trésorier publie et le trésorier privé.
Le département des tribunaux et celui des finances étaient délégués à sept
consulaires, trois correcteurs et cinq présidents, qui gouvernaient les
quinze régions de l'Italie d'après les principes et même les formes de la
jurisprudence romaine. Outre leur langage et leurs coutumes, les vaincus
avaient conservé leur liberté personnelle et les deux tiers des terres du
pays. La seule innovation était l'établissement des comtes goths chargés de
rendre la justice aux Barbares et de commander la milice. Ceux qui
encourageaient Théodoric dans cette voie, ses principaux ministres, ses amis,
étaient des Italiens : Ennodius évêque de Pavie, Libérius préfet du prétoire,
le prudent Cassiodore, et le savant Boèce qui devait entrainer dans sa
disgrâce le célèbre et malheureux Symmaque. Quoique
Rome ne fût plus le siège du gouvernement, le souvenir de sa splendeur passée
imposait au maitre de l'Italie, qui s'intitulait le protecteur de la
république. Théodoric avait soin d'entretenir à Rome l'ordre et l'abondance ;
une ration de pela et de viande était accordée à chaque citoyen indigent, et
les Jeux publics, cette autre nourriture du peuple, ne manquaient pas aux
anciens maîtres du monde. Les bêtes sauvages de l'Afrique exerçaient toujours
dans le Colysée le courage et la dextérité des chasseurs, et l'indulgent
Théodoric fermait les yeux sur les éternelles factions des bleus et des
verts. La septième année de son règne, il visita la vieille capitale, reçut
avec modestie les félicitations du sénat et passa six mois à Rome, admirant
les aqueducs[4], le théâtre de Pompée, le
colossal amphithéâtre de Titus, le Forum et la colonne de Trajan. Le fils de
Théodomir monta victorieux à ce même Capitole où les anciens empereurs
avaient tant de fois remercié les dieux de la défaite des Barbares ; mais
lui, digne de sa fortune, sut respecter les monuments de la gloire d'un autre
âge. Il créa un officier chargé de restaurer ces grandes constructions, et de
conserver, avec un soin intelligent, les ouvrages de marbre et d'airain, tels
que les chevaux du mont Quirinal, les éléphants de la voie sacrée et la
fameuse vache de Myron. Les
Goths d'ailleurs n'étaient pas insensibles à ces merveilles, et eux-mêmes
construisirent de beaux monuments. Outre la résidence de Ravenne, où
Théodoric cultivait un verger de ses mains, on peut citer le palais de Vérone
dont la figure, qui subsiste encore sur une pièce de monnaie, offre le modèle
le plus ancien et le plus authentique de l'architecture des Goths. Partout
s'élevèrent des aqueducs, des bains, des portiques et des églises. Les
sénateurs continuèrent de résider l'été sous les frais ombrages de Tivoli et
de Préneste, et d'aller l'hiver chercher la chaleur et le soleil sous le beau
ciel de Naples et de Baies. L'Istrie devint une autre Campanie aussi fertile.
Tous les ans un marché considérable se tint en Lucanie à la fontaine Marcilienne. Les bords du lac de Côme se couvrirent
d'oliviers, de vignes et de châtaigniers. On exploita les mines de fer de la
Dalmatie, une mine d'or dans le Brutium ; les marais Pontins et ceux de
Spolète furent desséchés ; enfin Théodoric, par des approvisionnements bien
entendus, sut prévenir toute crainte de famine. Telle était la sécurité des
routes, si favorable au commerce, que les portes de Ravenne n'étaient pas
même fermées pendant la nuit et qu'on pouvait sans crainte laisser une bourse
pleine d'or au milieu des campagnes. Cependant,
malgré ce calme et cette prospérité, un germe de mésintelligence existait
entre le prince et les sujets. Le roi des Goths était arien et l'Italie
professait avec zèle le Symbole de Nicée. Bien qu'il se fût contenté
d'assurer la tolérance aux Ariens, qu'il respectât les ministres et les
cérémonies de la fol catholique, qu'il honorât de pieux évêques orthodoxes
tels qu'Epiphane et saint Césaire, Théodoric ne pouvait renoncer à exercer sa
suprématie sur l'Église ; et cette intervention était un écueil. Une fois il
décida entre deux prétendants au pontificat de Rome ; dans une antre occasion
il nomma lui-même un pape, et cela au palais de Ravenne. Un schisme survint
qui aigrit le mécontentement. Des séditions violentes éclatèrent contre les
Juifs, dont Théodoric protégeait l'opulence et la faiblesse. La punition des
fauteurs de troubles, fustigés par la main du bourreau, la démolition de la
chapelle de Saint-Étienne à Vérone, excitèrent des murmures, surtout à Rome.
Théodoric s'irrita contre les sénateurs qu'il soupçonnait d'entretenir un
commerce perfide avec la cour de Byzance, et interdit à ses sujets italiens
de porter des armes offensives. Instruit qu'une loi sévère avait été
promulguée à Constantinople contre les Ariens, il menaça d'user de représailles
contre les Catholiques. On dit même qu'il n'attendait qu'une réponse
équivoque de l'empereur Justin, pour publier une ordonnance par laquelle
l'exercice du culte orthodoxe devait être entièrement prohibé. La crainte
d'une persécution donna lieu à un complot déjoué aussitôt que conçu. Le
fameux Boèce y fut impliqué, et sa fin déplorable explique mieux que tout
autre fait Où en étaient venues ces défiances réciproques. Quelques
mots sur Boèce. Patricien et sénateur, il se faisait gloire de descendre de
la famille des Manlius. Versé dans la littérature latine, il avait passé à
Athènes une partie de sa jeunesse, au moment où Proclus y professait, et tout
en puisant dans ses leçons le goût des lettres grecques, il avait repoussé
les rêveries du philosophe Alexandrin. Aussi pieux qu'éclairé, il composa des
traités de théologie et combattit les erreurs d'Arius, de Nestorius et
d'Eutychès. Il traduisit pour l'instruction des Latins les meilleures
productions des Grecs sur les sciences exactes, voua son éloquence à la
défense de l'humanité et trouva du temps pour s'appliquer aux affaires
publiques. En effet Théodoric, qui avait distingué son mérite, le créa maitre
des offices, patrice, consul. Dans cette haute position il fit éclater le
plus ardent patriotisme, réprima par son autorité les violences des officiers
royaux et allégea autant qu'il le put faire les contributions extraordinaires
levées sur les habitants des provinces. Mais
cette vertu même lui fit des ennemis ; on lui donna un indigne collègue qui
partageait et qui contrôlait son pouvoir. Au moment où le caractère de
Théodoric commençait à s'aigrir, Boèce ne craignit pas d'élever une voix
Courageuse en faveur du sénateur Albinus, qui avait eu la présomption d'espérer
la liberté de Rome. « Si Albinus est coupable, s'écria-t-il, nous
avons commis le même crime, le sénat et moi. » « Si j'avais connu
la conspiration, disait-il encore, je ne l'aurais pas révélée » ; parole
imprudente envenimée par la haine. Trois témoins apostés l'accusèrent d'avoir
appelé l'empereur d'Orient à la délivrance de l'Italie et produisirent un
acte où la signature de Boèce était contrefaite. Théodoric, sans écouter sa
défense, le fit enfermer dans la tour de Pavie. Le sénat tremblant comme au
temps de Tibère, prononça un arrêt de confiscation et de mort contre le plus
illustre de ses membres, et les officiers de Théodoric exécutèrent sans pitié
ses ordres cruels. Boèce tiré de sa prison eut la tête Serrée avec une grosse
corde, si fortement que les yeux sortirent presque de leurs orbites. On
l'acheva à coups de massue[5]. Son beau-père Symmaque laissa
éclater une douleur indiscrète. Il n'avait pas craint de pleurer en publie la
mort de son ami ; il pouvait la venger. On le chargea de fers, on le traîna
ensuite de Rome à Ravenne où se trouvait Théodoric, et le vieillard innocent
fut immolé aux soupçons du roi. Ces
deux meurtres troublèrent les derniers jours de Théodoric. On raconte qu'à la
vue d'un gros poisson servi sur sa table il s'écria tout-à-coup qu'il
apercevait le visage irrité de Symmaque ; que ses yeux respiraient la fureur,
et que sa bouche armée de longues dents allait le dévorer. Il se retira saisi
d'une fièvre violente qui l'emporta au bout de quelques jours (526). Il avait règne trente-trois
ans. Près d'expirer il partagea ses trésors et ses provinces entre ses deux
petits-fils, et établit le Rhône pour limite de leurs domaines. Amalaric fut
rétabli sur le trône d'Espagne ; l'Italie et toutes les conquêtes des
Ostrogoths furent léguées à Athalaric, né du mariage d'Amalasonthe fille de
Théodoric, avec un prince[6] de la famille des Amales. Les
chefs des Goths et les magistrats d'Italie promirent unanimement de rester
fidèles à Athalaric et à sa mère, et reçurent de Théodoric, en ce moment
imposant, le salutaire avis de maintenir les lois, d'aimer le sénat et le
peuple de Rome, et de cultiver avec respect l'amitié de l'Empereur.
Amalasonthe fit élever à son père un monument dans un lieu qui domine la côte
de Ravenne. On y voyait une chapelle de forme circulaire et de trente pieds
de diamètre, surmontée d'une coupole de granit d'un seul bloc ; du centre de
la coupole s'élevaient quatre colonnes qui soutenaient dans un vase de
porphyre les restes du roi des Goths, qu'environnaient les statues d'airain
des douze Apôtres. Théodoric
emporta dans la tombe la grandeur du royaume qu'il avait fondé, et cette
prospérité dont nous avons tracé le tableau ne pouvait être qu'éphémère.
Certes, Théodoric fut un grand homme, malgré les injustices qu'on est en
droit de reprocher à sa vieillesse. Cependant l'histoire ne doit pas
dissimuler qu'il fût quelquefois violent ou faible. Tantôt il privait les
adhérents d'Odoacre des droits qui constituent l'homme et le citoyen, et
accablait la Ligurie d'une taxe insupportable après les calamités de la
guerre ; tantôt il accordait à la faveur des privilèges ruineux pour d'autres
provinces, fermait les yeux sur les concussions de son propre neveu, et
permettait qu'on abusât de son autorité et de son nom. Mais ces défauts
inséparables du gouvernement absolu ne furent qu'une cause secondaire de
décadence pour le royaume des Ostrogoths : la cause principale fut, d'une
part, l'indocilité et l'orgueil de ces tribus barbares campées en Italie
comme dans un pays étranger et vaincu ; de l'autre, l'antipathie des
populations indigènes qui, détestant les Goths comme hérétiques,
travaillèrent sourdement à leur ruine, dès qu'elles ne furent plus contenues
par la main vigoureuse de Théodoric. Amalasonthe,
régente d'Italie au nom de son fils alors âgé de dix ans, était alliée à la
race mérovingienne par sa mère Alboflède, sœur de
Clovis. Les charmes de son esprit égalaient ceux de sa personne ; elle savait
unir l'activité à la prudence et la fermeté à la douceur. Dirigée par
Cassiodore et malgré les clameurs des Goths, elle réintégra dans leur
patrimoine les enfants de Boèce et de Symmaque, protégea les Romains, cultiva
l'amitié de l'empereur d'Orient ; mais le sort de l'Italie dépendait de l'éducation
de son fils appelé à remplir les fonctions diverses et presque incompatibles
de chef d'un camp barbare et de premier magistrat d'une nation civilisée.
Elle l'entoura des mitres les plus propres à former son corps et son esprit ;
toutefois la tendresse inquiète et sévère d'Amalasonthe déplut an jeune
prince. Il s'échappa, se réfugia au milieu des Goths en se plaignant d'avoir
éprouvé des traitements indignes de son rang, et les Barbares, irrités
d'obéir à une femme dont ils méprisaient les goûts studieux, prétendirent
l'élever dans une glorieuse ignorance. Athalaric, livré aux plaisirs les plus
grossiers, perdit tout respect pour sa mère, et celle-ci se croyant en danger
résolut d'accepter les offres de Justinien et de se retirer à Constantinople
avec ses trésors. Mais avant d'accomplir ce projet, elle se laissa entraîner
à la vengeance et se débarrassa par un meurtre des trois principaux
mécontents. Bientôt la mort d'Athalaric, qui expira à dix-huit ans victime de
son intempérance, compliqua la fausse position d'Amalasonthe (534). Elle ne voulut pas abdiquer un
pouvoir qui lui avait coûté si cher et offrit à son cousin Théodat[7] de l'associer à la royauté,
comptant régner seule sous le nom de ce prince que les Goths estimaient peu.
Mais les Goths, qui détestaient encore plus Amalasonthe, irritèrent la vanité
de Théodat et aiguillonnèrent sa timidité naturelle. La reine fut surprise,
arrêtée et emprisonnée dans une petite lie du lac Bolsena. Amalasonthe
trouva moyen de faire connaître à l'Empereur sa situation déplorable.
Justinien, qui réclamait la Sicile et voyait avec joie les dissentions des
Goths, s'empressa de demander sa liberté ; mais on assure que les
ambassadeurs grecs avaient reçu de l'impératrice Théodora des instructions
secrètes pour provoquer ou bâter la mort d'une femme en qui elle redoutait
une rivale. Quoi qu'il en soit, la fille de Théodoric, après une courte
captivité, fut étranglée dans le bain par l'ordre ou de l'aveu du nouveau
monarque (30
avril 535). Le
lâche Théodat ne comprit pas que par cet assassinat il apprenait à ses sujets
factieux à verser le sang des rois, et qu'il attirait sur l'Italie une guerre
terrible, qui devait finir par l'extermination des Ostrogoths. Justinien
convoitait la Sicile. Déjà du vivant d'Amalasonthe, ses ambassadeurs avalent
réclamé Lilybée. Aussitôt que la mort de la reine fut connue à
Constantinople, Bélisaire, général de l'empereur d'Orient, parut devant
Catane avec une petite armée de mercenaires, où l'on remarquait des Huns, des
Maures, des Isauriens. Les Siciliens se soumirent sans combat ; la garnison
de Palerme essaya seule de résister. Le platonicien Théodat savait tuer une
femme, mais non défendre un empire. Il s'effraya, négocia secrètement, promit
d'abdiquer. A son exemple son gendre Ebermor facilita le débarquement de
Bélisaire à Reggio, et les Grecs suivirent pacifiquement les côtes jusqu'à
Naples. Cette ville assiégée par terre et par mer fut enlevée par surprise,
et les soldats de Bélisaire se signalèrent par leurs cruautés et leurs sacrilèges.
Théodat s'était renfermé dans les murs de Rome, et sa cavalerie devait
s'opposer à la marche victorieuse des Grecs, lorsqu'il apprit que les Goths
de la Vénétie avaient proclamé leur général Vitigès. Il s'enfuit et fut tué
par un Goth qu'il avait outragé (530). Vitigès se repliant vers le Nord pour y
rassembler ses forces, ne laissa à Rome qu'une très-faible garnison. Le
peuple fatigué du joug des Ariens appela Bélisaire. Le lieutenant de
Justinien entra à Rome en triomphe, et occupa rapidement les importantes
positions de Narni, Pérouse et Spolète. Mais au
retour du printemps, Vitigès amena devant Rome cent cinquante mille
combattants. Dans une escarmouche Bélisaire courut le plus grand danger :
désigné aux coups des ennemis par son cheval bai à tête blanche, il n'échappa
à la mort qu'a force d'audace et de valeur. Les
Barbares investirent Rome que Bélisaire avait fortifiée à la hâte, réparant
les murs d'enceinte et changeant en forteresse le môle d'Adrien. Mais ils
furent repoussés dans un assaut général où ils perdirent leurs machines et
trente mille hommes. Malheureux dans des combats partiels, ils convertirent
le siège en blocus et bientôt Rome eût à souffrir de la famine. Le peuple
commença à murmurer[8]. Il fallut toute l'adresse et
la fermeté de Bélisaire pour apaiser le mécontentement des Romains. Enfin,
gram aux renforts d'hommes et de vivres envoyés par Justinien, il reprit
l'offensive, mit à profit une trêve de trois mois, et par une diversion
habile, força les Goths à une honteuse retraite. Le siège de Rome avait duré
un an et neuf jours (mars 530). Vitigès,
en retournant à Ravenne avec les débris de son armée, ne put reprendre Rimini
dont s'était emparé un lieutenant de Bélisaire. Suivi de près par ce général,
il ne se crut en sûreté que dans les murailles de sa capitale. La jalousie
des généraux grecs, leur insubordination, la rivalité de l'eunuque Narsès qui
devait plus tard jouer un si grand rôle dans cette guerre, retardèrent
quelque temps les succès de Bélisaire, et les Francs, alliés douteux de
Vitigès, fondirent tout-à-coup en Italie. Théodebert, roi d'Austrasie, après
avoir pillé amis et ennemis, fut forcé par la disette de retourner dans ses
États[9], et le lieutenant de Justinien
resserra dans Ravenne le malheureux Vitigès dont l'alliance avec les Francs
et les Perses ne pouvait retarder la chute. La politique de Bélisaire éluda
l'accomplissement d'un traité de partage que Vitigès avait obtenu de la cour
de Byzance. Il entra dans Ravenne comme protecteur et bientôt parla en maitre
(décembre
539). Le roi des
Goths, arrêté dans son palais, succomba après une courte, mais honorable
captivité, et les vaincus se soumirent avec empressement à un étranger qu'ils
auraient jugé digne de régner sur eux[10]. L'année
suivante, Bélisaire calomnié à la cour, fut rappelé par Justinien, qui
l'envoya combattre les Perses. Ce fut une faute. Si les Goths avaient perdu
leur roi, leur capitale, leurs trésors et deux cent mille guerriers, il leur
restait du moins l'amour de la liberté et le souvenir de leur ancienne
grandeur. Hildibald fut élu à Pavie ; mais le meurtre du brave Uraias coûta la vie au nouveau roi, et Totila son
successeur reprit aussitôt les hostilités avec autant de vigueur que de
succès. Les onze généraux égaux en pouvoir qui avaient succédé à Bélisaire
n'agirent pas de concert et se firent battre à Faënza et à Mugello (541). Totila, sans s'arrêter au siège
de Ravenne ou de Rome, marcha rapidement sur Naples, la prit par la famine et
soumit en courant la Lucanie, la Pouille et la Calabre. Il revint ensuite
devant Reine. Les habitants, comparant les exactions du logothète Alexandre
avec la douceur et les vertus de Totila, étaient sur le point de se rendre,
lorsque Bélisaire fut renvoyé en Italie. Mais à son arrivée à Ravenne, Il
reconnut combien ses forces étalent insuffisantes pour commencer la lutte
contre un roi victorieux. Pendant qu'il allait chercher des renforts à Dyrrachium,
Totila affamait Rome, dont le gouverneur Bessas opposait aux maux des
habitants une insensibilité cruelle. En vain Bélisaire débarqua à
l'embouchure du Tibre et essaya de forcer le passage du fleuve. Mal secondé
par ses lieutenants, il échoua, tomba malade, et Totila profitant de cette
occasion favorable pénétra dans Rome dont les portes lui furent ouvertes par
la trahison des Isauriens (décembre 546). Totila défendit le meurtre, mais permit le
pillage. Il emmena prisonniers les principaux habitants ; le reste se
dispersa, et pendant quarante Jours Rome offrit l'aspect d'une affreuse
solitude. Aussitôt
après le départ de Totila, Bélisaire eut la hardiesse de rentrer dans Rome
avec une troupe d'élite, répara les murs démantelés et sema de chausse-trappes
les abords de la ville. Totila accourut furieux, mais fut repoussé dans trois
assauts. Toutefois les ennemis de Bélisaire réussirent à le laisser sans
secours. Dépourvu de ressources, il ne put délivrer Rossano en Lucanie, se
vit obligé de refuser les défis réitérés de Totila, et ne se soutint qu'en
opprimant Ravenne et la Sicile. Dégoûté de cette guerre stérile, il demanda lui-même
et obtint son rappel (548). Lorsque
Bélisaire quitta l'Italie peu de villes résistaient aux armes des Goths :
c'étaient Pérouse, Ravenne, Ancône et Crotone. Totila commença par reprendre Rome
dont il voulait faire la capitale de son nouvel empire, permit à la garnison
de retourner en Orient, et célébra dans le cirque des jeux équestres. Puis
équipant une flotte de quatre cents galères, il réduisit Reggio et Tarente,
reprit et pilla la Sicile, s'empara de la Sardaigne et de la Corse, et poussa
jusqu'en Grèce ses armes triomphantes. Justinien parut enfin se réveiller de
sa léthargie. Son neveu Germanus donna à la guerre une impulsion vigoureuse ;
les Goths furent repoussés, leur flotte battue dans l'Adriatique, la Sicile
reconquise. La mort imprévue de Germanus ne ralentit pas les hostilités.
Narsès qui lui succéda cachait dans un corps faible et débile un esprit plein
de pénétration et de vigueur. Des plus humbles emplois domestiques, il s'était
élevé au rang de chambellan et de trésorier privé et avait gagné la faveur du
prince. Toutes les ressources de l'Empire furent mises à la disposition de
Narsès. Les plus braves mercenaires, Lombards, Huns, Hérules, Perses,
marchèrent avec joie sous ses ordres. Il rejoignit à Salons les troupes de
Germanus, longea les côtes de l'Adriatique, parvint à Ravenne et marcha
directement sur Rimini pour livrer à Totila une bataille générale. Les deux
armées se rencontrèrent à Tagina ou Lentagio, près de Bastia dans le Pérugin. Les Goths
furent mis en déroute par les habiles dispositions de Narsès. Six mille
d'entre eux furent massacrés sur le champ de bataille, et Totila, frappé dans
la mêlée par le gépide Asbad,
survécut peu à la destruction des siens. Son casque orné de pierreries et sa
robe ensanglantée annoncèrent à Constantinople la victoire de Narsès (552). Celui-ci,
après avoir congédié les Lombards dont il redoutait la valeur féroce,
traversa la Toscane et parut devant Rome qui n'opposa qu'une faible
résistance. Justinien reçut encore les clefs de cette malheureuse ville cinq
fois prise et reprise sous son règne, et les Goths irrités par leurs revers
égorgèrent les otages et les patriciens romains qui étalent en leur pouvoir.
Teins, qui fut élu par eux pour remplacer Totila, accepta noblement cette
lutte inégale. Avec les richesses du palais de Pavie, il acheta les secours
des Francs, et rassemblant les débris de sa nation, se transporta par des
marches rapides et secrètes des Alpes au pied du Vésuve. Son frère Aligero
gardait les restes du trésor royal à Cumes, château de Campanie soigneusement
fortifié par Totila. Teins vint camper sur les bords du Sarnus,
et bientôt pressé par le manque de vivres engagea contre Narsès un combat
désespéré. Sa valeur intrépide retarda longtemps la victoire ; enfin il tomba
percé d'un trait mortel et ses compagnons
acceptèrent une capitulation honorable (mars 553). Aligern
se défendit une année entière sur son rocher de Cumes et céda enfin à la
fortune. L'heureux Narsès triompha avec un égal succès d'une invasion tardive
de Francs. Il extermina près de Casilin l'armée de
Buccelinus[11], et acheva la soumission des
Goths par la prise de Lucques et de Campsa. Les
restes de la nation gothique abandonnèrent pour jamais l'Italie qui redevint
une province de l'Empire (554)[12]. Narsès la gouverna quinze ans en qualité de duc ou d'exarque, usant sous ce titre modeste d'une autorité sans limites. Il sut par sa fermeté réprimer la licence de ses troupes, rétablir la discipline, vaincre et punir le rebelle Sindbal, chef des Hérules. Il obtint de Justinien de sages édits qui réglaient l'administration civile, introduisaient en Italie la nouvelle législation de l'Empire, rouvraient les écoles, et cherchaient à ranimer l'ancienne splendeur de Rome. Mais vingt années d'une guerre terrible avaient entraîné des maux irréparables. En 540, on comptait, dans le Picentin seulement, cinquante mille laboureurs morts de faim ; et si l'on en croit Procope, qui fait de la dépopulation de l'Italie un effrayant tableau, la mortalité aurait moissonné quinze millions d'hommes. Narsès souilla ses dernières années par une avarice sordide qui augmenta encore la détresse publique, et le sénat de Rome demanda son rappel à l'empereur Justin II. Longin fut nommé à sa place exarque de Ravenne, et une lettre insultante de l'impératrice Sophie rendit implacable le ressentiment de Narsès. Il se retira à Naples et de là appela, dit-on, les Lombards à la conquête de l'Italie (568). Leur vaillant chef Alboin fit servir dans un banquet les fruits les plus beaux et les plus exquis que produisait ce jardin de l'univers[13], et la nation en masse émigra vers cette contrée fertile dont la beauté fatale attira les Barbares de tous les pays et de tous les temps[14]. |
[1]
Mais on eut soin de mettre dans l'acte d'autorisation des mots ambigus qu'on
pût expliquer selon les événements, et on se garda bien de dire d'une manière
précise si le vainqueur de l'Italie gouvernerait cette contrée en qualité de
lieutenant, de vassal, ou d'allié de l'empereur d'Orient.
[2]
Cette région du Nord était peuplée ou du moins avait été reconnue jusqu'au 68e
degré de latitude, et è l'époque du solstice d'été, les habitants jouissent
pendant quarante jours de la présence du soleil, qui disparaît pour eux au
solstice d'hiver pendant un même espace de temps. La longue nuit que causait
son absence ou sa mort amenait une saison de douleur et d'inquiétude, et on ne
se livrait à la joie qu'au moment où des messagers envoyés au sommet des
montagnes apercevaient les premiers aurons de la lumière et annonçaient à la
plaine la résurrection du jour.
[3]
Cet édit est en cent cinquante-quatre articles et rédigé en latin.
[4]
Quatorze aqueducs versaient dans chaque partie de la ville, des flots d'une eau
pure. Les eaux qu'on appelait Claudiennes avaient leur source à treize lieues
de là, au milieu des montagnes des Sabins. Une file d'arceau : d'une pente
insensible les amenait au sommet du mont Aventin. Les longues et spacieuses
voutes qui servaient d'égouts subsistaient en leur entier après douze siècles,
et l'on a mis la structure de ces canaux souterrains au-dessus de toutes les
merveilles dont la ville de Rome frappait les regards.
[5]
L'exécution eut lieu à Calvenzano, entre Marignan et
Pavie. Plus tard, l'empereur Othon III fit transférer dans un tombeau plus
convenable les ossements d'un homme qui était regardé au moyen âge comme martyr
de la foi catholique, et le savant pape Sylvestre II composa lui-même
l'inscription qui fut gravée sur le mausolée. La tour de Boèce a subsisté
jusqu'en 1584, et le lieu de sa prison est appelé aujourd'hui le Baptistère. Ce
fut pendant sa captivité que Boèce écrivit la Consolation de la Philosophie, ouvrage
précieux qui ne serait point indigne des loisirs de Platon et de Cicéron, et où
le philosophe chrétien s'élève aux considérations leu plus sublimes de la
morale et de la théodicée.
[6]
Eutharic, petit-fils de Bérimond, qui était lui-même le troisième descendant
d'Hermanrich, roi des Ostrogoths (Voyez Jornandès, ch. 35 et 38).
[7]
Fils de Thrasimond, roi des Vandales et d'Amalafrida, sœur de Théodoric.
[8]
Plusieurs sénateurs soupçonnés de trahison fuient bannis. Le pape Sylvestre,
également accusé fut accablé de reproches par l'impérieuse Antonins, femme de
Bélisaire et confidente de l'impératrice Théodora. Sylvestre fut dépose et le
trône pontifical vendu au diacre Vigile. Au reste, Antonina montra pendant le
siège la plus grande énergie. Ce fut elle qui alla chercher en Campanie les
auxiliaires Thraces et Isauriens et les amena jusqu'à Rome par le Tibre.
[9]
Voyez le chapitre IX.
[10]
La proposition faite par les Goths à Bélisaire a été repoussée comme
invraisemblable. Elle s'accorde cependant avec le caractère des Barbares, fiers
de se donner pour roi celui dont ils reconnaissent l'ascendant et le génie. A
ce sujet, Gibbon s'exprime ainsi : « Les Goths indépendants, qui restaient en
armes à Vérone et à Pavie, n'aspiraient qu'à devenir les sujets de Bélisaire ;
mais son inflexible fidélité n'accepta de serments que ceux qu'on lui prêta
comme au représentant de Justinien ; et il ne fut point offensé du discours de
leurs députés qui lui reprochèrent d'aimer mieux être esclave que roi. »
[11]
Voyez le chapitre IX.
[12]
A part quelques Goths qui furent incorporés dans les troupes de Justinien,
l'habile politique de Narsès favorisa leur émigration. Mais on n'est point sûr
du lieu où ils se fixèrent ; les uns indiquent la Bavière, les autres les
montagnes du canton d'Uri, d'autres enfin l'île de Gotbland,
patrie primitive des Goths.
[13]
On a dit, contre toute vraisemblance, que ces fruits avaient été envoyés à
Alboin par Narsès lui-même. La trahison imputée à Narsès ne repose sur aucun
texte authentique, et les écrivains postérieurs ont simplement reproduit le
bruit public. Ce qui est certain, c'est que les Romains députèrent Je pape
auprès de Narsès, à Naples que l'eunuque outragé consentit à venir demeurer au
Capitole, et qu'il y mourut quelques mois après.
[14]
Voyez pour les Lombards le chapitre XVIII.