HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

PREMIÈRE PÉRIODE. — DEPUIS LA MORT DE THÉODOSE-LE-GRAND JUSQU'À L'AVÈNEMENT DE JUSTINIEN Ier (395-527)

 

CHAPITRE IV. — BOURGUIGNONS ET VISIGOTHS DANS LA GAULE. - FRANCS. - RÉGNE DE CLOVIS (481-511).

 

 

Origine et commencement des Francs. — Clodion. — Position des Francs à l'avènement de Clovis. — Lutte des Ariens et des Orthodoxes. — Règne de Gondebaud roi des Bourguignons. — Intolérance d'Euric roi des Visigoths. — Caractère de Clovis. — Défaite et mort de Syagrius. — Mariage de Clovis avec Clotilde. Bataille de Tolbiac. — Conversion de Clovis. — Soumission des cités Armoricaines. — Guerre de Bourgogne. — Démêlés de Clovis avec Alaric II. — Intervention de Théodoric. — Bataille de Vouillé. — Succès de Clovis. — Il reçoit les honneurs du consulat. — Les Bretons refusent de se soumettre. — Cruautés de Clovis envers les autres rois francs. — Sa mort. — Idée générale de son règne.

 

Les Francs, dont nous n'avons fait qu'indiquer le nom dans le rapide tableau des Invasions barbares, étaient seuls appelés à fonder dans la Gaule un empire durable, et à ce titre ils méritent que nous nous arrêtions sur leur origine et leurs premiers établissements. Vers 240, pendant le règne de Gordien, les anciens habitants du Weser et du Bas-Rhin se réunirent, et formèrent une confédération sous le nom général de Francs (hommes libres). Les pays qui furent plus tard le cercle de Westphalie, le Landgraviat de Hesse, les duchés de Brunswick et de Lunebourg, étaient alors peuplés par les Chauques, qui dans leurs marais inaccessibles bravaient les armes romaines ; par les Chérusques, fiers du souvenir d'Arminius ; par les Caties, fantassins intrépides, et par plusieurs autres tribus telles que les Sicambres, les Attuariens, les Bructères, les Chamaves. Sous Gallien, en 254, une partie de ces Francs envahirent la Gaule, furent combattus par Posthumus, passèrent dans l'Espagne qu'ils ravagèrent douze ans, et allèrent se perdre sous le climat brûlant de la Mauritanie. En 277, Probus les battit deux fois sur le Rhin et en établit un grand nombre sur les bords de la mer Noire. Ils s'ennuyèrent bientôt de leur exil, se saisirent de quelques vaisseaux, suivirent les côtes de la Méditerranée, subsistant par le pillage, saccagèrent Syracuse, franchirent les colonnes d'Hercule et, bravant le redoutable Océan, vinrent aborder tranquillement à l'embouchure du Rhin. En 296, Constance-Chlore transporta dans la Gaule une colonie franque. En 358, Julien repoussa les Chamaves au-delà du Rhin et soumit les Saliens. Valentinien les contint avec peine, et Gratien les admit dans l'alliance de l'Empire. Dès lors les Francs furent incorporés dans les armées Romaines et formèrent souvent la garde même de l'Empereur. Ils se montrèrent hostiles aux autres barbares envahisseurs, soit par fidélité, soit plutôt parce qu'ils considéraient la Gaule comme leur domaine. On a vu qu'ils s'opposèrent aux Suèves, aux Alains et aux Vandales.

Parmi les belliqueuses tribus des Francs, les Saliens, qui occupaient les dunes marécageuses des bouches de la Saale, tenaient le premier rang, au commencement du cinquième siècle. Ils devaient cette supériorité non-seulement à leur bravoure, mais encore à l'illustration de la famille de leurs chefs appelés Mérowings ou Mérovingiens, du nom d'un ancien roi qui passait pour le père commun de la tribu. Ces chefs, distingués des autres guerriers par leur longue chevelure[1], sont restés inconnus[2] jusqu'à Clodion ou Clogion, qui parait s'être fixé le premier au-delà du Rhin vers 428. « Clogion, dit Grégoire de Tours, fort et renommé dans sa nation, était alors roi des Saliens qui habitaient Dispargum, sur le frontière du pays des Thuringiens de Tongres. Ayant envoyé des espions dans la ville de Cambrai et ayant fait examiner tout le pays, il défit les Romains et s'empara de cette ville. Après y être demeuré quelque temps, il conquit la terre jusqu'à la Somme. » La victoire d'Aetius sur le chef franc près de Lens n'empêcha point Clodion de se maintenir dans la seconde Belgique à Tournay, à Cambrai, à Amiens, et son héritage devint un sujet de discorde entre ses deux fils, dont le plus jeune, Mérovée sollicita l'amitié d'Aetius et de Valentinien, tandis que l'aîné appelait Attila[3]. Les Saliens seuls combattirent sous les drapeaux du patrice dans la grande mêlée de Chalons, et les autres tribus franques se joignirent aux Huns dans l'espoir du pillage.

Tout porte à croire que ces tribus ne repassèrent point le Rhin après la défaite d'Attila, puisqu'au moment où Childéric succéda chez les Saliens à son père Mérovée (458), nous trouvons les Ripuaires établis à Cologne et sur la rive droite du fleuve et gouvernés par un autre Mérovingien Sigebert. Ce sont aussi des Francs qui occupent Calais, Térouanne, et une de leurs bandes a poussé jusqu'au Mans. Ægidius, chef des milices romaines, qui tendait à se créer une domination indépendante et gouvernait la plus grande partie du pays entre la Meuse et la Loire, rechercha l'appui de ces Barbares ; et les Saliens ayant chassé Childéric parce qu'il avait outragé des femmes libres, se mirent à la solde d'Ægidius qui était pour eux le roi des Romains. Quatre ans après, lorsque la nation se repentit de l'outrage qu'elle avait fait à la famille des Mérovingiens[4], Ægidius consentit à rendre le pouvoir au prince légitime. Syagrius son fils et son héritier exerça plus d'influence encore que son père parmi les Francs dont il avait adopté les mœurs, dont il pariait le langage. Mais ses projets ambitieux allaient être renversés par le nouveau prince que les Saliens avaient élevé sur le pavois après la mort de Childéric (481).

Ainsi à l'avènement de Clovis le nord de la Gaule était partagé entre les Romains, les Francs et la confédération Armoricaine, dont nous avons parlé plus haut, et à laquelle appartenaient les Bretons, peuple païen comme les Francs. Au midi, dominaient les Bourguignons et les Visigoths qui professaient l'arianisme au milieu des chrétiens orthodoxes. Ceux-ci luttaient avec une admirable persévérance contre l'hérésie qui les débordait de toutes parts ; et bien que dans leur rigoureuse orthodoxie ils combattissent toutes les doctrines religieuses opposées aux leurs, ils se sentaient moins de haine contre les païens qu'ils espéraient convertir à la foi, que contre les adhérents d'Arius.

Après la retraite d'Attila, les Bourguignons étaient rentrés avec la permission d'Aétius dans leurs anciennes positions entre la Saône et le Jura, et leur puissance s'étendit bientôt depuis Bêle jusqu'à Avignon et depuis les Alpes Rhétiennes jusqu'à la Loire. Cet espace de pays comprenait ce qu'on appela plus tard les deux Bourgognes, le Lyonnais, le Dauphiné, la Savoie, le Valais, le pays de Vaud et la Suisse, avec une partie de la Provence, du Languedoc et de la Champagne[5]. A la mort de Gondicaire en 463, ses quatre fils se partagèrent ses états. Chilpéric, patrice des Romains et roi de Lyon, était plus puissant que chacun de ses trois frères Gondebaud, Gondemar et Godesigèle, qui régnaient à Genève, à Vienne et à Besançon. Mais Gondebaud s'allia avec Godesigèle, se défit par trahison de Chilpéric, massacra ses deux fils et sa femme et n'épargna que sa fille Clotilde qui était catholique. Gondemar, attaqué peu après, fut brûlé tout vivant dans une tour où il s'était réfugié. Malgré ses violences et ses crimes, Gondebaud agissait en prince équitable et modéré, tant que son ambition violemment excitée ne réveillait pas en lui la brutale nature du Barbare. Frappé de la nécessité de concilier les intérêts des Bourguignons et des Romains, il publia le code célèbre qui porte son nom. Les principales dispositions de la loi Gombette révèlent l'humanité et la justice de la nation conquérante. Les rapports légaux établis entre le mari et la femme, entre le maitre et l'esclave, entre le pauvre et le riche, nous donnent une idée favorable des mœurs de cette tribu germanique. On remarque la même douceur dans les rapports religieux des Bourguignons avec les Romains. Loin de persécuter les évêques catholiques, Gondebaud assista plusieurs fois à des conférences[6] où ils espéraient le convertir, écouta patiemment leurs reproches hardis et menaçants, et, sans changer de croyance, ne changea point de conduite.

Ii n'en était pas de même chez les Visigoths. Le puissant Euric, maitre de la plus grande partie de l'Espagne et de toute la Gaule entre la Loin ; et le Rhône, propageait l'hérésie avec une conviction si ardente, qu'on pouvait douter s'il était chef de nation ou chef de secte, exilait Faustus évêque de Riez, laissait vacants les sièges catholiques[7], et défendait les controverses théologiques qui servaient à constater l'erreur des Ariens. Il mourut à Arles en 484, après avoir donné le premier à son peuple des lois écrites. Son fils Alaric II affermit la puissance des Visigoths en épousant Théodegothe, tille du grand Théodoric roi des Ostrogoths d'Italie, et acheva l'œuvre d'Euric en faisant préparer un code complet, qui, à l'exemple de la loi Gombette, fondait ensemble les institutions des vainqueurs et des vaincus. Pacifique et doux, Alaric chercha d'abord à fermer les plaies de l'Église. Il rappela les exilés, et accorda la liberté de conscience. Mais l'oppression ne s'oublie pas, et bientôt les catholiques, redoutant toujours le renouvellement de la persécution, entretinrent d'étroites relations avec les Francs devenus chrétiens. Ces intrigues indisposèrent le roi arien qui en comprenait tout le danger, et ses ligueurs devinrent la cause ou le prétexte de l'agression de Clovis.

Pendant son exil en Thuringe, Childéric avait reconnu l'hospitalité du roi de ce pays, en séduisant sa femme Basine. Dès qu'il fut rentré dans ses états, Basine vint le trouver, déclarant que si elle eût rencontré un homme plus sage, plus fort ou plus beau que le roi des Francs, elle lui aurait accordé la préférence. Clovis (Hludowigch, Louis) dut la naissance à cette union illégitime, et la mort de son père le mit dès Page de quinze ans à la tête de la tribu des Francs Saliens. Son royaume n'était composé que de l'ile des Bataves et de l'ancien diocèse d'Arras et de Tournay : son armée s'élevait à peine à cinq mille guerriers. Avec ces faibles ressources, le jeune prince, actif, rusé, ambitieux, conçut le projet de chasser de la Gaule les autres possesseurs. Selon l'usage des Germains, ceux-ci, soumis en temps de paix à la juridiction de leurs chefs héréditaires, étaient libres de suivre à la guerre le chef le plus intrépide ou le plus renommé. Clovis s'assura le concours de tous les Francs par le partage équitable des dépouilles. Après une heureuse expédition, chaque guerrier recevait une part proportionnée à son rang, et le roi se soumettait comme les autres à la loi militaire ; mais en retour, il imposait aux Barbares les avantages d'une discipline régulière, et punissait les soldats négligents ou indociles avec une justice inexorable[8]. A la revue générale du mois de mars on faisait soigneusement l'inspection des armes, et lorsque les Francs traversaient un pays neutre, il leur était défendu d'arracher même une touffe d'herbe.

Après s'être associé Ragnacaire roi de Cambrai, Clovis traversa la forêt des Ardennes et envoya défier Syagrius, en le sommant de désigner le jour et le lieu de la bataille. Le chef romain accepta le combat, qui fut livré à trois lieues au nord de Soissons dans une plaine entourée de sépultures païennes (486). Vaincu et fugitif, le fils d'Ægidius se retira à la cour de Toulouse. Les conseillers d'Alerte se laissèrent intimider par les menaces de Clovis et livrèrent le suppliant qui fut mis à mort. Maitre de tout le pays soumis naguère au dernier représentant de Rome, le roi franc fixa sa résidence à Soissons, et quelque temps après réunit à ses états du côté de l'Orient le vaste diocèse de Tongres (491).

Il voulut alors se marier et jeta les yeux sur Clotilde, nièce du roi des Bourguignons. Le gaulois Aurélianus, un de ses conseillers, partit déguisé en mendiant. Il était porteur d'un anneau qu'il devait remettre à Clotilde, pour qu'elle eût foi dans ses paroles. Arrivé à la porte de Genève, Aurélianus trouva Clotilde assise avec sa sœur Sedelheba, et exerçant, selon la coutume chrétienne, l'hospitalité envers les voyageurs. Clotilde s'empresse de laver les pieds d'Aurélianus, qui lui expose l'objet de sa mission. Elle accepte avec joie, échange son anneau contre celui de Clovis, et lui dit de retourner vers le roi des Francs, pour qu'il envoie au plus tôt des ambassadeurs à Gondebaud. Aurélianus s'endort sur le chemin, un voleur lui enlève sa besace ; mais le coupable est pris, battu de verges, et l'anneau retrouvé. Gondebaud n'ose refuser sa nièce aux ambassadeurs du roi des Francs, qui présentent à Clotilde le son et le denier et l'emmènent dans une basterne. Cependant Aridius, ministre du roi bourguignon, revient de Marseille à Genève, remontre à Gondebaud l'imprudence qu'il e commise en donnant à Clovis celle dont il a tué le père et les frères, et le décide à faire poursuivre Clotilde. Mais l'intrépide jeune fille a prévu l'événement. Quittant sa basterne, elle franchit à cheval les montagnes et les vallées, et fait incendier douze lieues de pays derrière elle. En arrivant sur le territoire des Francs elle s'écrie : « Je te rends grâces, Dieu tout-puissant, je tiens enfin ma vengeance[9] (493). »

Clotilde, en effet, nous offre l'exemple de la mansuétude des mœurs chrétiennes unie aux passions de la nature barbare. Elle fit partager à son époux sa haine contre Gondebaud, et entreprit de le convertir à la loi catholique par les enseignements de la charité et de la fol. Clovis consentit à faire baptiser son fils aîné, et quoique la mort subite de ce jeune prince eût excité quelques craintes superstitieuses, il se laissa persuader de répéter sur son second fils cette dangereuse expérience. Lui-même hésitait encore à renoncer au culte de Woden, lorsqu'un évènement imprévu le détermina. Les Allemands, qui s'étalent répandus dans les provinces connues aujourd'hui sous les noms d'Alsace et de Lorraine, envahirent à l'improviste le royaume des Francs Ripuaires : Clovis, décidé par le danger commun, vole au secours de Sigebert, rencontre les ennemis à Tolbiac (Zulpich), non loin de Cologne, et engage le combat. Les Francs plient, sourds à la voix de leur chef qui cherche vainement à les rallier. « Dieu de Clotilde, s'écrie alors Clovis au désespoir, donne-moi la victoire et je suis à toi. » Dans ce moment le courage de ses soldats se ranime, ils reviennent au combat avec une nouvelle ardeur et remportent une victoire complète (496). Poursuivis dans leurs forêts, les Allemands eussent été exterminés sans l'intervention du roi des Ostrogoths Théodoric, qui avait récemment épousé Alboflède sœur de Clovis. Fidèle à sa promesse, Clovis embrasse le christianisme[10]. « Courbe la tête, fier Sicambre, lui dit saint Remi en le baptisant, brûle ce que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé. » Plus de trois mille guerriers suivent l'exemple du roi. La conversion de Clovis est pour les Gaulois un jour de triomphe. Dès ce moment, le clergé catholique, dont l'influence est immense[11], rat-

61 HISTOIRE DU MOYEN AGE.

tachera à la cause du roi des Francs toutes ces populations persécutées par l'arianisme, qui appellent un vengeur, et qui croient l'avoir trouvé dans ce nouveau Constantin.

Aussi les quatre années suivantes furent-elles signalées par d'importantes conquêtes. Clovis, appuyé par les évêques catholiques, tourna ses vues vers le pays compris entre Seine et Loire. « Les villes qui étaient fortes et prospères soutinrent la guerre avec courage. Alors les Francs les invitèrent à s'associer à eux, et les Armoricains — sauf les habitants de la presqu'île —, qui voyaient les Francs devenus chrétiens, y consentirent avec joie. De plus, les débris des milices romaines qui se trouvaient isolés à l'extrémité des Gaules, sans communication avec Rome et qui ne voulaient point passer aux Ariens leurs ennemis, se donnèrent avec leurs drapeaux et le pays qu'ils occupaient, aux Armoricains et aux Francs réunis, en conservant seulement les mœurs de leur patrie[12]. » Dans la dernière année du cinquième siècle, les états du roi des Saliens avaient pour limites l'Océan, la Loire, la Saône et le Rhin.

Dans ce haut degré de puissance, Clovis put songer à venger les injures de Clotilde en satisfaisant sa propre ambition. Il s'entendit avec les évêques et avec Godegisèle, qui n'avait point recueilli de sa complicité avec Gondebaud tous les avantages qu'il avait espérés. Les Francs entrèrent en Bourgogne, signalèrent leur passage par le meurtre et l'incendie, arrachèrent les vignes et les arbres fruitiers, et livrèrent bataille à Gondebaud entre Langres et Dijon. La défection préméditée de Godegisèle leur livra une victoire facile. Gondebaud ne crut pas Dijon assez fort pour résister aux Francs et s'enfuit à Avignon, pendant que son frère se faisait proclamer roi à Vienne. Clovis marcha aussitôt sur Avignon ; mais les difficultés d'un long siège et les adroites négociations d'Aridius sauvèrent le roi des Bourguignons. Il se soumit à payer un tribut annuel au vainqueur, et à livrer Vienne et Genève à Godegisèle. Clovis retourna dans ses États, satisfait d'avoir divisé la Bourgogne. « Le clergé orthodoxe qualifiait cette expédition sanglante de pieuse, d'illustre, de sainte entreprise pour la vraie foi : « Mais, disait le vieux roi vaincu, la fol peut-elle résider où se trouvent la convoitise du bien d'autrui et la soif du sang des hommes ?[13] »

Après le départ des Francs, Godegisèle fut cruellement puni de sa trahison. Surpris dans Vienne par son frère, il fut massacré au pied des autels, et la garnison que lui avait laissée Clovis fut envoyée prisonnière au roides Visigoths (501). Gondebaud s'attacha à faire oublier ce nouveau meurtre qui le délivrait d'un rival. Il se concilia les Gaulois par la publication de la loi dont nous avons parlé, et gagna les évêques en les flattant de l'espoir prochain de sa conversion, quoiqu'il en ait différé l'accomplissement jusqu'à sa mort. Sa modération maintint la paix et différa la ruine du royaume de Bourgogne.

En effet, Clovis ne se sentant plus soutenu, ne tenta pas une seconde expédition ; du moins il ne parait point qu'il ait conduit la guerre en personne[14]. Il voulut charger de ce soin son allié Théodoric, roi des Ostrogoths, auquel il avait cédé la province de Marseille[15]. Mais le roi d'Italie se borna à faire occuper les passages des Alpes, et envoya dans la seconde Narbonnaise son vicaire Gemellus, en lui recommandant de gouverner sagement cette riche contrée. Clovis remit le tribut à Gondebaud, et se contenta de lui imposer un traité d'alliance offensive et défensive.

La conduite prudente et mesurée de Théodoric, qui cherchait à prévenir la guerre entre les différents princes barbares, éclata dans tout son jour à propos des démêlés qui s'étaient élevés entre Alaric H son gendre et le roi des Francs. Inquiet des progrès de Clovis, le roi des Ostrogoths n'ignorait pas qu'Alaric était alors aux prises avec le clergé catholique de ses États, et que le vainqueur de Gondebaud marchait vers la Loire pour rétablir sur leurs siéges Volusianus et Quintianus, évêques l'un de Tours, l'autre de Rhodez. Les lettres qu'il écrivit à Marie, it Gondebaud et à Clovis, arrêtèrent l'effusion du sang. Celle qu'il adressa au roi des Francs contenait ces sages paroles : « Je suis surpris que, pour des motifs aussi - légers, vous prépariez une guerre sérieuse contre Alaric notre fils. Tous les deux à la fleur de l'âge, vous étés chefs de deux illustres nations : ne les ébranlez pas pour une petite cause ; une ardeur trop bouillante peut susciter tout-à-coup une grande calamité ; car il suffit des plus légères dissensions des rois pour entrainer la ruine des peuples. Choisissez des arbitres ; eux seuls doivent prononcer sur des différends de famille ; mais jetez ce fer qui déshonorerait mon nom. Je vous en conjure comme père et comme ami. Celui qui mépriserait ces instances aurait contre lui Théodoric et son peuple[16]. » Il fit intervenir en même temps les Hérules, les Warnes, les Thuringiens, et Clovis feignit de se prêter à une réconciliation. Une entrevue eut lieu dans une île de la Loire, vis-à-vis d'Amboise, et la paix fut jurée pour huit ans.

Mais cette paix n'est qu'un leurre. Bientôt après Clovis réunit ses guerriers au champ de Mars, et leur dit : Je ne puis souffrir que ces Ariens possèdent la meilleure partie des Gaules : allons sur eux avec l'aide de Dieu, et quand nous les aurons vaincus, réduisons leur terre sous notre domination. » L'armée répond à cette proposition par des cris de joie, se met aussitôt en marche ; respecte comme terre sacrée la Touraine, où saint Martin a prêché l'Evangile, et arrive dans la plaine de Vouillé[17], où Alaric a réuni à la hâte ses forces. Clovis remporte une victoire chèrement achetée, après avoir tué de sa propre main, dans la mêlée, le roi des Visigoths (507). Il partage ensuite ses troupes, et donne le commandement d'un fort détachement à son fils Thierry, qui soumet sans peine l'Auvergne. Clovis de son côté s'empare de Bordeaux, de Toulouse et d'Angoulême. L'intervention armée de Théodoric, qui défait Thierry près d'Arles, conserve aux Visigoths la Septimanie. Clovis se saisit du trésor royal d'Alaric, distribue aux évêques les dépouilles des églises ariennes[18], laisse une colonie de Francs dans la Saintonge, et repasse la Loire, en se vantant d'avoir réuni les trois Aquitaines à ses États. Mais cette conquête ne fut que passagère et partielle, comme le prouvent les tentatives toujours renouvelées et toujours infructueuses des successeurs de Clovis.

Le vainqueur des Visigoths accepta alors les honneurs du consulat Romain, et l'empereur Anastase décora politiquement de cette dignité le plus puissant rival de Théodoric. Au jour fixé pour la cérémonie, Clovis revêtit dans l'église de Saint-Martin à Tours le diadème, la tunique et le manteau de pourpre ; puis il se rendit à cheval à la cathédrale, semant de sa main des poignées d'or et d'argent, au milieu des acclamations du peuple. Ce titre revêtit le roi des Francs d'un caractère que les Gaulois respectaient encore, et Clovis transporta sa résidence de Soissons à Paris, où il habita le palais impérial qu'avait bâti Constance-Chlore.

Il restait encore un peuple gaulois contre lequel les Francs n'avaient point combattu : c'étaient les Bretons, qui n'avaient pas suivi l'exemple de la confédération armoricaine. Clovis somma vainement leur chef Bu-die de renoncer au titre de roi, et plaça des gouverneurs francs ou frisons dans les villes de Nantes, de Vannes et de Rennes. Mais cette race intrépide et énergique résista à toutes les tentatives, et DM fils de Bu-die, après avoir chassé les Frisons de la Péninsule, devint l'allié de Clotaire Ier fils de Clovis, sans être son sujet.

Dans sa haute fortune Clovis n'avait plus à redouter que la concurrence des autres chefs francs, issus comme lui des rois chevelus ; la mort va le délivrer de ces dangereux rivaux. Ici commence cette longue suite de perfidies, de trahisons et de crimes, que l'histoire ne saurait passer sous silence.

Les Francs Ripuaires étaient gouvernés par Sigebert, qui avait combattu vaillamment à la bataille de Tolbiac. Clovis le fait assassiner par son fils Clodéric. Bientôt le parricide tombe lui-même sous le poignard des agents de Clovis, qui est reconnu pour roi et élevé sur le pavois par les Ripuaires. Cararic, roi de Thérouanne, avait refusé de se joindre à Clovis contre Syagrius : attiré à une conférence, il est chargé de chaines et paie de sa tête son imprudent refus ou plutôt son origine. Ragnacaire était roi de Cambray : oubliant les services qu'il a rendus, le conquérant achète des traîtres dans sa petite cour ; le malheureux est livré à Clovis qui l'égorge de ses propres mains. Enfin les deux frères de Ragnacaire, dont l'aîné gouvernait les Cénomans sont massacrés par ses ordres. Grégoire de Tours, qui raconte froidement ces atrocités, ajoute : « On rapporte qu'un jour Clovis ayant rassemblé les siens, parla ainsi de ses parents qu'il avait tués : « Malheur à moi, qui suis resté comme un voyageur au milieu des étrangers ! Je n'ai point de parents qui puissent me secourir si l'adversité me survient. » Mais il disait cela par ruse, et non par douleur de leur mort, pour voir si par hasard il pourrait encore trouver un parent afin de le tuer. Ces choses étant faites, il mourut (511).

A part la distribution des terres, dont une grande partie était ou inculte ou abandonnée, Clovis prit possession de la Gaule sans secousses violentes pour la société qu'il y trouva établie. Sauf les modifications apportées dans l'administration par la loi Salique, tout ce que Rome avait maintenu ou créé fut respecté. Les cités conservèrent leurs curies. Un officier franc fut substitué au comte, mais avec les mêmes attributions. Sentant que l'armée faisait toute sa force, Clovis la retint constamment sous les drapeaux : il ne voulait pas que le courage de ses soldats s'énervât au foyer domestique, ou que leurs affections se tournassent vers un genre de vie moins aventureux. Tous les guerriers francs étaient cantonnés près de la résidence du roi. Il ne leur était pas permis de s'étendre dans leurs quartiers d'hiver au-delà d'un rayon de vingt lieues. Le règne de Clovis fut, sous ce rapport, une occupation militaire de trente années.

 

 

 



[1] On élevait ces princes sur un bouclier, symbole du commandement militaire, et leurs longs cheveux étaient la marque de leur naissance et de leur dignité royale. Leur chevelure blonde, qu'ils peignaient et arrangeaient avec grand soin, Collait en boucles sur leurs épaules. La loi ou l'usage obligeait le reste des guerriers à se raser le derrière de la tête, à ramener leurs cheveux sur leur front et à se contenter de deux petites moustaches.

[2] Nous ne parlons pas ici de Pharamond, roi incertain ou du moins qui n'a pas régné dans la Gaule et la nouvelle France. Les plus anciens historiens des Francs, Sulpicius, Renatus Profuturius, Grégoire de Tours, Frédégaire, ne le connaissent point. Les premiers qui en font mention, Roricon et l'auteur anonyme des Gesta Francorum, sont des écrivains du huitième et du onzième siècle. Le passage de Prosper d'Aquitaine, à l'année 420, et Pharamundus regnat in Francia, est évidemment interpolé et ne se trouve point dans les meilleures éditions de cette chronique. En admettant même son authenticité, il prouverait seulement l'existence d'un chef nommé Pharamond en Westphalie, la véritable Francia pour Prosper.

[3] Priscus, en racontant la contestation, ne nomme pas les deux frères, et les Bénédictins inclinent à croire que les deux rivaux qui demandèrent l'appui des Romains étaient Ms de quelque roi inconnu des Francs. Mais on lit dans Grégoire de Tours : « Quelques-uns prétendent que le roi Mérovée qui eut pour fils Childéric était né de la race de Chlogion. » Ce passage et plusieurs autres recueillis et commentés par Foncemagne (Mémoires de l'Académie des inscriptions, tom. VIII) forment par leur ensemble une opinion assez imposante que Gibbon a cru pouvoir suivre.

[4] Les aventures de Childéric touchent de près au roman. Enlevé par les Huns, il est sauvé par un Franc nommé Viomade. Réfugié chez les Thuringiens, il est rappelé par un fidèle serviteur qui lui renvoie, comme signal convenu, la moitié d'une pièce d'or dont Childéric avait gardé l'autre moitié. D'après un historien moderne, Childéric, pendant son exil, serait allé à Constantinople, d'où l'Empereur l'aurait dépêché en Gaule pour contrebalancer l'autorité suspecte d'Ægidius.

[5] On peut juger de l'étendue du royaume des Bourguignons par les signatures des vingt-cinq évêques qui assistèrent au concile d'Epao tenu par le roi Sigismond de Bourgogne l'an 517. Ces évêchés étaient les suivants : Besançon, Langres, Autun, Chiions, Lyon, Valence, Orange, Vairon, Carpentras, Cavaillon, Sisteron, Apt, Gap, Die, Saint-Paul-Trois-Châteaux, Viviers, Vienne, Embrun, Grenoble, Genève, Tarantaise, Avenches, Windisch, Martigny dans le bas Valais, Taurentum ville ruinée de Provence. Voy. Labbei acta concil., tom. IV, p. 1573 -1581. (Note de KOCH, tabl. des révol., 1re période.)

[6] Voyez la conférence des évêques catholiques et ariens à Sardiniacum près de Lyon, note à la fin du Ier volume de l'Histoire de la conq. de l'Anglet., par M. Augustin Thierry.

[7] Sidoine Apollinaire, Epistolœ, lib. VII, 6.

[8] Rappelons ici la célèbre anecdote qui est dans la mémoire de tous : parmi le butin fait par l'armée victorieuse à Soissons se trouvait un vase sacré que saint Rémi archevêque de Reims réclamait. Au moment du partage, Clovis le demande dans l'intention de le rendre au prélat. « Tu l'auras si le sort te le donne, » dit un soldat brutal, et en même temps il frappe le vase d'un coup de sa framée. Un an après, Clovis faisant la revue de ses troupes fend la tête au même soldat dans le moment où il se baisse pour relever ses armes, en lui disant : « Souviens-toi du vase de Soissons. »

[9] Gregor. Turonens., lib. II, cap. 28.

[10] Un mot fera voir que le conquérant barbare, incapable de rien comprendre è la théologie spéculative, obéissait è l'entraînement plutôt qu'à la persuasion ; l'archevêque de Reims lui faisait le récit pathétique de la passion de Jésus-Christ : « Que n'étais-je là ! s'écria Clovis, avec mes braves Francs ! j'aurais vengé son injure. » Le prudent Grégoire de Tours omet à dessein ces paroles qui sont citées par Aimoin, par Frédégaire et par les chroniques de Saint-Denis. Clovis put ressentir une ferveur passagère ; mais toute sa conduite ultérieure prouve que la religion ne fut pour lui qu'un instrument de politique.

[11] Dans le naufrage de l'Empire romain et la suspension de toute puissance publique, les évêques étaient devenus les premiers magistrats de leurs cités et avaient succédé presque partout au defensor civitatis. Cette influence fondée à la fois sur les besoins religieux de l'époque et sur l'expérience pratique des affaires qui distinguait les évêques, tourna tout entière au profit de Clovis, qui devint le fils aîné de l'Église. Déjà au sujet de sou prochain baptême, l'évêque de vienne, Avitus, quoique sujet de Gondebaud, écrivait au roi des Francs : « Toutes les fois que vous combattez, c'est pour nous qu'est la victoire. » L'évêque de Rome, qui réclamait déjà une sorte de suprématie spirituelle sur les autres pontifes, félicita ainsi Clovis : « Le Seigneur a pourvu aux nécessités de l'Eglise en lui donnant pour défenseur un prince armé du casque de salut ; sois à jamais pour elle une couronne de fer, et tu triompheras de tes ennemis. »

[12] PROCOPE, de Bell. Gothic., lib. I. Il faut avouer cependant que l'existence de la confédération Armoricaine est plutôt une induction de l'histoire qu'un fait établi sur des textes positifs.

[13] Aug. Thierry, Hist. de la conq. de l'Anglet., tom. I, p. 40.

[14] Cette seconde guerre est indiquée très-confusément dans Grégoire de Tours, et le récit de Procope ne fait que compliquer encore la difficulté.

[15] La province de Marseille (seconde Narbonnaise) avait été abandonnée aux Bourguignons par les Visigoths après la mort d'Eurie. Un passage de Grégoire de Tours prouve incontestablement que Gondebaud en était en possession avant la guerre contre Clovis. Théodoric, à la suite de la bataille de Vouillé, garda la province d'Arle, qu'il joignit à celle de Marseille et qu'il fit administrer par un préfet du prétoire ; niais il conserva aux Visigoths la première Narbonnaise, qui prit vers ce temps le nom de Gothie et de Septimanie.

[16] Lettre de Théodoric dons le recueil des lettres de Cassiodore.

[17] La bataille se donna in campo Vocladensi (Vouillé ou Vouglé), sur les bords du Claie, environ à trois lieues au sud de Poitiers. Clovis atteignit et attaqua les Visigoths près de Vivonne, et la victoire se décida dans les environs d'un village appelé encore aujourd'hui Champagne-Saint-Hilaire.

[18] Partout où campait le chef victorieux, disent les chroniqueurs, les orthodoxes assiégeaient sa tente dont les Païens étaient éloignés. Germérius évêque de Toulouse, qui resta vingt jours auprès de lui et qui mangeait à sa table, reçut en présent des croix d'or, des calices, des patènes, des voiles de soie, enlevés aux Ariens. Clovis distribua aussi les captifs dont la multitude était grande. Les évêques de Poitiers et de Tours eurent la plus grande part dans les dépouilles.