HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

PREMIÈRE PÉRIODE. — DEPUIS LA MORT DE THÉODOSE-LE-GRAND JUSQU'À L'AVÈNEMENT DE JUSTINIEN Ier (395-527)

 

CHAPITRE III. — SUITE DES INVASIONS DANS L'EMPIRE D'OCCIDENT JUSQU'À LA DESTRUCTION DE CET EMPIRE (424-476).

 

 

Mariage de Placidie avec Constantius. — Mort d'Honorius. — Usurpation de Jean. — Avènement de Valentinien III. — Rivalité d'Aetius et de Boniface. — Guerre des Vandales contre les Suèves. — Boniface appelle Genséric en Afrique, puis le combat. — Revers de Boniface. — Sa mort. — Exil d'Aetius. — Prise de Carthage. — Établissement et puissance du royaume des Vandales. — Attila. — Ses conquêtes en Scythie et en Germanie. — Il humilie l'Empire d'Orient et se dirige vers l'Occident. — Puissance d'Aetius. — Sa lutte coutre les Barbares de la Gaule. — Attila demande la main d'Honoris. — Il passe le Rhin. — Siège d'Orléans. — Défaite des Huns. — Retraite d'Attila. — Son invasion en Italie. — Il s'éloigne et meurt. — Destruction de son Empire. — Assassinat d'Aetius et de Valentinien. — Pétrone. — Maxime. — Sac de Rome par Genséric. — Élévation d'Avinés. — Expédition de Théodoric II en Espagne. — Déposition d'Avitus. — Majorien. — Incendie de la flotte romaine par les Vandales. — Puissance de Ricimer. — Anthémius. — Mauvais succès de l'expédition contre Genséric. — Conquêtes d'Euric en Espagne et en Gaule. — Prise de Rome par Ricimer. — Déposition de Mies Nepos. Oreste est renversé par Odoacre. — Destruction de l'Empire d'Occident. — Règne d'Odoacre.

 

A son retour en Italie, Placidie avait été forcée d'épouser le brave Constantius, qui fut élevé au rang d'Auguste et associé à l'empire. De ce mariage naquirent Honoria et Valentinien, et loin que la mort de son nouvel époux, arrivée quelque temps après, diminuât la faveur de Placidie, son frère continua de lui témoigner une tendresse excessive. Mais tout-à-coup Honorius passa d'une familiarité indécente à un ressentiment irréconciliable, et Placidie alla chercher avec ses enfants un refuge à Constantinople. Elle y apprit bientôt qu'Honorius avait succombé à une attaque d'hydropisie (424), et Théodose II, empereur d'Orient, reçut en même temps la nouvelle que le secrétaire Jean s'était fait proclamer à Ravenne. Comme chef de la famille impériale et comme légitime héritier, Théodose fit jeter en prison les députés de l'usurpateur, leva une puissante armée, et en confia le commandement à Ardaburius et à son fils Aspar. Ardaburius s'embarqua avec l'infanterie, tandis qu'Aspar, avec la cavalerie, conduisait Placidie et son fils Valentinien le long des côtes de l'Adriatique. Pendant qu'Aspar s'emparait d'Aquilée, une tempête dispersa la flotte impériale ; Ardaburius fut pris et conduit à Ravenne : mais il profita de sa captivité pour gagner les troupes de Jean, réussit à introduire son fils dans la ville par une route secrète qui passait pour impraticable, et se saisit de la personne du rebelle. Après avoir été cruellement mutilé et exposé à la risée du peuple, Jean eut la tête tranchée dans le cirque d'Aquilée. A cette nouvelle Théodose interrompit les courses, et se rendit en chantant des psaumes de l'hippodrome fila cathédrale, où il passa le reste de la journée en prières.

Quoique ce prince eût des droits sur la succession d'Honorius, il comprit que la division de l'Empire était devenue une nécessité, et se fit un devoir de placer son cousin Valentinien sur le trône d'Occident. Le prince enfant avait d'abord reçu à Constantinople le titre de nobilissimus ; avant de quitter Thessalonique, il fut élevé au rang de César, et, après la conquête de l'Italie, salué Auguste par le patrice Hélion au nom de Théodose. Il fut convenu que le fils de Placidie épouserait la fille de Théodose, dès que l'un et l'autre auraient atteint l'âge de puberté. Le diocèse de l'Illyrie occidentale fut rattaché à l'empire d'Orient comme compensation des frais de la guerre, et les deux empires restèrent complétement indépendants. Les deux gouvernements déclarèrent de concert qu'à l'avenir les lois nouvelles ne seraient reconnues que dans les états du prince qui les aurait promulguées, et que son collègue ne les adopterait que s'il le jugeait convenable.

Placidie, en prenant les rênes de l'État au nom de son fils âgé de six ans, n'avait ni les vertus ni les talents de Pulchérie, qui gouvernait l'Orient au nom de Théodose ; et la conduite méprisable de Valentinien autorise à soupçonner que sa mère énerva sa jeunesse en le livrant à une vie dissolue. Deux illustres sénateurs, Aetius et Boniface, se partagèrent la faveur de Placidie ; mais leur rivalité ne tarda pas à troubler l'Empire. Boniface, ami de saint Augustin, s'était fait respecter par sa valeur, sa justice et son intégrité sévère ; il s'était montré fidèle à la cause de Placidie, tandis qu'Aetius[1], Hun d'origine et lié d'amitié avec les Barbares, avait promis à l'usurpateur Jean le secours de soixante mille Huns. Forcé par la mort de Jean d'accepter un traité avantageux, il avait su par ses flatteries dissiper les défiances de Placidie. Il parvint bientôt à l'indisposer contre Boniface, lui conseilla de le rappeler de son gouvernement d'Afrique, et persuada en même temps au comte disgracié qu'on en voulait à ses jours et que la désobéissance était son seul espoir de salut. Victime de cette odieuse intrigue, Boniface, après une longue hésitation, se décida à chercher des appuis au dehors, et envoya au camp de Gondéric, roi des Vandales, un ami sûr, chargé de lui offrir un établissement en Afrique.

Les Suèves et les Vandales, fortifiés séparément dans la Galice, s'y faisaient encore la guerre. Les Vandales étaient victorieux ; ils tenaient leurs rivaux assiégés dans les collines Nervasiennes, entre Léon et Oviedo, lorsque l'approche du comte Astérius engagea les Barbares à transporter la guerre en Bétique. Vaincu par eux en bataille rangée, le maitre général Castinus s'enfuit jusqu'à Tarragone. Séville et Carthagène tombèrent aux mains des vainqueurs, qui se trouvèrent en possession d'une flotte, et en vue de l'Afrique. Cette circonstance leur fit accepter les propositions de Boniface, et la mort de Gondéric hâta l'exécution de leur audacieuse entreprise. Leur nouveau chef Genséric, petit de taille et boiteux d'une jambe, n'avait pas les avantages extérieurs qui distinguaient ordinairement les rois barbares ; mais son esprit était pénétrant, sa parole circonspecte, sa dissimulation profonde, et sa valeur ne dédaignait pas les ressources de la politique. Au moment de partir il repoussa une invasion du roi des Suèves Hermanrich, le poursuivit jusqu'à Mérida, précipita les vaincus dans l'Anas, et revint tranquillement présider à l'embarquement de ses troupes. Boniface et les Espagnols fournirent à l'équipement des vaisseaux qui transportèrent de l'autre côté du détroit ces hôtes redoutables (mai 429).

L'armée que Genséric conduisait en Mauritanie ne se composait pas exclusivement de Vandales ; on y trouvait aussi des Alains, des Goths et des Espagnols ruinés par l'invasion, qui se faisaient envahisseurs à leur tour. SI l'on retranche le supplément illusoire des vieillards, des enfants et des esclaves, cette armée ne s'élevait pas à cinquante mille hommes effectifs ; mais Genséric trouva d'utiles alliés dans les Maures, qui détestaient la domination romaine, et qui s'unirent volontiers aux ennemis de l'Empire, et dans les Donatistes, cruellement persécutés en vertu des édits d'Honorius. Ces schismatiques, dépouillés de leurs dignités et de leurs biens, frappés d'amendes énormes, ou exilés dans les lies de la côte, étaient animés par le fanatisme et le désespoir ; aussi regardèrent-ils Genséric, chrétien, mais opposé à la foi orthodoxe, comme un libérateur puissant, et le zèle actif de cette faction locale facilita la conquête de l'Afrique.

Cependant Boniface, cédant aux conseils de saint Augustin, se repentait d'avoir appelé les Vandales. La cour de Ravenne devina, mais trop tard, les causes de son mécontentement et de sa révolte, et Darius, officier de distinction, éclaircit le mystère dès la première entrevue qu'il eut à Carthage avec Boniface. En comparant les lettres contradictoires d'Aetius, on reconnut sa perfidie. Placidia et Boniface déplorèrent leur erreur mutuelle, et le gouverneur de l'Afrique essaya de réparer sa faute. Mais Genséric refusa d'abandonner sa proie. Boniface, à la tête de ses vétérans et de quelques levées faites à la hâte, fut défait dans une bataille où il éprouva une perte considérable. Les Barbares se répandirent dans les pays découverts : Carthage, Hippo-Regius, Cirta furent les seules villes qui résistèrent à leurs armes, et toute cette côte fertile, qu'on appelait le grenier de Rome, fut horriblement dévastée[2].

Aussitôt après leur victoire, les Vandales vinrent assiéger Boniface dans Hippo-Regius, plus connu sous le nom d'Hippone. Cette ville, située à soixante lieues à l'ouest de Carthage, avait dû le surnom de Regius à la résidence des rois numides ; et la ville d'Africa, actuellement appelée par corruption Bone, conserve encore quelques restes du commerce et de la population d'Hippone. Saint Augustin, dont la piété soutenait le courage de Boniface, mourut pendant le siège. Le comte, secouru par un puissant renfort qu'Aspar lui amenait de Constantinople, livra aux Vandales une seconde bataille ; mais sa défaite décida du sort de l'Afrique. Il s'embarqua avec la précipitation du désespoir, emmenant sur ses vaisseaux les habitants d'Hippone, et alla se présenter à Placidie, qui accueillit avec bienveillance son général repentant et malheureux. Aussitôt Aetius, irrité de la faveur dont jouissait le rival qu'il avait voulu perdre, accourut du fond de la Gaule, avec une armée de Barbares. Les deux généraux décidèrent leur querelle particulière dans un combat sanglant. Boniface remporta la victoire, et perdit la vie. Il revint mortellement blessé de la main d'Aetius, et vécut peu de jours. Quoiqu'il eût pardonné à son ennemi, Placidie fit déclarer Aetius rebelle ; celui-ci, après avoir essayé de se défendre dans ses forteresses, se retira en Pannonie, au milieu des Huns qui lui étaient dévoués (432).

Depuis la retraite du comte Boniface jusqu'à la réduction de Carthage huit années s'écoulent, pendant lesquelles Genséric consolide péniblement sa conquête. Entouré d'ennemis domestiques, il sacrifie à sa sûreté la veuve et les enfants de son frère Gondérie, et se montre aussi prodigue du sang des Vandales que de celui des vaincus. Les révoltes des Maures, des Germains, des Donatistes, des Catholiques, ébranlent ou menacent sans cesse son gouvernement mal assuré. Pour attaquer Carthage, il lui faut retirer ses troupes des provinces occidentales. Dans le cœur de la Numidie, Cirta se défend encore. La côte est exposée aux entreprises des Romains, soit de l'Espagne, soit de l'Italie ; alors il a recours aux négociations. Par un traité avec Valentinien III, en 435, il se fait céder la Numidie et une partie de la Carthaginoise, et rend à l'empereur d'Occident le reste de l'Afrique. Cette paix trompeuse lui permet d'endormir par des protestations d'amitié la vigilance de ses adversaires ; il s'approche insensiblement de Carthage, et tout-à-coup surprend cette capitale (9 octobre 439).

La colonie romaine élevée sur les ruines de l'ancienne Carthage était arrivée rapidement à un haut degré de puissance et de prospérité. La Rome africaine contenait les arsenaux, les manufactures et les trésors de six provinces. Son premier magistrat avait le titre de proconsul ; ses écoles et ses gymnases étaient ouverts à une nombreuse jeunesse. On vantait la beauté de ses bâtiments, de ses jardins et de son port. Mais l'esprit du commerce et l'habitude du luxe avalent corrompu les mœurs des habitants de Carthage. Le roi des Vandales réprima sévèrement les déréglementa de ce peuple voluptueux, et se fit livrer toutes les richesses des citoyens. A la suite du premier pillage, qui fut tel qu'on pouvait l'attendre d'un peuple violent et avide, Genséric ordonna que tous les habitants sans distinction remissent, sous peine de mort, leur or, leur argent, leurs bijoux, leurs meubles précieux. Il fit mesurer et partager entre ses Barbares les terres de la province proconsulaire qui formait le district immédiat de Carthage, et conserva comme son domaine particulier le territoire fertile de Bysacium et les cantons voisins de la Numidie et de la Gétulie. Redoutant la haine des nobles et des sénateurs, il condamna à un exil perpétuel tous ceux dont la soumission lui semblait suspecte ; d'autres : furent vendus comme esclaves ; et les épitres de Théodoret rappellent le nom et les aventures de quelques-uns de ces illustres fugitifs.

Carthage redevint ainsi la capitale d'un Etat indépendant, plus redoutable pour Rome que ne l'avait été la puissance punique. En peu de temps toute l'Afrique, de Tanger à Tripoli, reconnut les lois de Genséric. Alors il jeta ses regards vers les flots qui de toutes parts baignaient son royaume, et ambitionna l'empire de la mer. Les bois du mont Atlas offraient des matériaux inépuisables. Ses nouveaux sujets étaient instruits dans l'art de construire et de diriger des vaisseaux. L'espoir du pillage tenta les Maures et les Africains, qui s'associèrent aux intrépides Vandales, et, après un intervalle de six siècles, les flottes sorties du port de Carthage régnèrent de nouveau sur la Méditerranée. Le sac de Palerme, la conquête de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse, des îles Baléares, alarmèrent justement la mère de Valentinien et la sœur de Théodose. Mais au moment où elles se préparaient à repousser ces audacieux pirates, l'apparition d'Attila, du formidable allié de Genséric, vint absorber complétement toutes les forces des deux empires (450).

Depuis que les Huns avaient paru eu Europe, leurs bordes, campées dans les vastes plaines qui s'étendent entre le Danube et le Volga, s'étaient consumées en discordes intestines et en obscures excursions. Il parait certain que, vers 430, les tribus qui obéissaient à Rugilas, oncle d'Attila, se trouvaient dans les limites de la Hongrie moderne, et occupaient ainsi un pays fertile qui fournissait aux besoins d'un peuple de pâtres et de pasteurs. L'amitié de Rugilas pour Aetius cimenta l'alliance qu'il conclut avec les Romains de l'Occident ; mais il se montra sévère à l'égard de la cour de Byzance, dont il déjoua les intrigues ou punit les perfidies. Ses neveux, Attila et Bleda (433), suivirent sa politique et firent trembler Théodose. Attila, fils de Mundzuk, prétendait à une origine royale. Il avait, comme ceux de sa nation, la tête large, le teint basané, le nez aplati, les yeux enfoncés, la barbe rare. Trapu et vigoureux, il se faisait respecter par sa démarche fière et son regard étincelant. Fidèle observateur de sa parole, accessible à la pitié envers ses ennemis suppliants, il joignait aux talents du général l'art de la politique. Ses sujets superstitieux et ignorants étaient incapables de se former une idée abstraite ou une représentation de la divinité ; aussi adoraient-ils un glaive planté en terre, qui pour eux était le symbole du dieu des combats. Attila s'empara d'une ancienne épée trouvée par un pâtre, et, comme possesseur légitime de l'épée de Mars, il réclama l'empire de sa nation et de l'univers. Bleda son frère gênait son ambition ; il devint son héritier et son assassin, et ce meurtre dénaturé passa pour l'effet d'une impulsion surnaturelle.

Attila étendit alors sa domination sur la Germanie et sur la Scythie. La Thuringe devint une de ses provinces. Les Francs respectèrent son intervention. Un de ses lieutenants extermina presque entièrement une tribu des Bourguignons. II soumit les Îles de la Baltique et les royaumes de la Scandinavie. Du côté de l'Orient, il est difficile d'assigner des limites à l'autorité d'Attila. Les redoutables Géougen furent attaqués et vaincus, et il négocia sur le pied de l'égalité avec les souverains de la Chine. Au nombre des nations tributaires d'Attila, on doit citer au premier rang les Gépides et les Ostrogoths, dont les chefs Ardaric et Walamir étaient les fidèles conseillers du conquérant. Une foule de rois obscurs se rangeaient autour de lui dans une humble contenance. Attentifs à tous ses regards, ils tremblaient au moindre signe de mécontentement et exécutaient ses ordres les plus sévères au premier signal. Lorsqu'il rassemblait toutes ses forces militaires, son armée montait, dit-on, sept cent mille hommes.

Après avoir dévasté la Thrace et l'Illyrie et avoir imposé à l'empire d'Orient une paix ignominieuse[3], le roi des Huns tourna brusquement ses vues du côté de l'Occident. Peut-être la fermeté de l'empereur Marcien, successeur de Théodose II, le décida-t-elle à se diriger vers la Gaule et vers l'Italie, dont il avait entendu vanter la fécondité et la richesse. Au moment où Attila quitta les plaines de la Hongrie, Aetius était au comble de la faveur et de la puissance. A la tête de soixante mille Barbares, il était revenu solliciter un pardon que Placidie se garda de lui refuser. Élevé au rang de patrice, revêtu trois fois des honneurs du consulat, maitre général de la cavalerie et de l'infanterie, il sut du moins retarder pendant vingt ans la chute de l'Empire. Laissant Valentinien jouir en paix des délices de l'Italie, il vint résider en Gaule pour défendre tous les points menacés, et fit sentir une dernière fois l'autorité impériale aux Francs, aux Visigoths, aux Suèves et aux Vandales.

Aetius, qui du vivant de Rugilas avait vécu familièrement auprès d'Attila, s'attachait à conserver la bienveillance du roi barbare. Son fils Carpilio était élevé dans le camp des Huns. Il satisfaisait aux demandes du conquérant, et lui payait un tribut qu'il déguisait sous forme de présents. Sa politique adroite prolongeait ainsi les avantages d'une paix nécessaire, et il battait les Barbares avec une armée de Huns, d'Alains, de Sarmates, de fédérés de toute race, qui lui étaient personnellement attachés. Ces cavaliers intrépides, postés par lui à Valence et à Orléans, gardaient les passages du Rhône et de la Loire. Indifférents pour l'empereur et pour l'Empire, et avant tout soldats d'Aetius, ils pillaient sans scrupule les cantons qui leur étaient accordés, et se payaient eux-mêmes. Cependant, sous l'administration de Théodoric, fils du grand Alarie et successeur de Wallia, l'Aquitaine jouissait d'une prospérité depuis longtemps inconnue. « J'avoue, disait un contemporain, que je bénis la paix des Goths, et je suis bien loin de m'en repentir ; car notre province est pleine des heureux qu'elle a faits. » Digne héritier du sang des Balti, Théodoric aspirait à étendre ses frontières, et voulait faire servir au succès de la guerre les ressources de la paix. Arles, centre du commerce et siège du gouvernement, tentait son ambition ; mais l'approche d'Aetius sauva Laplace, et le roi des Visigoths se vit obligé d'exercer, moyennant subside, la valeur de ses sujets contre les Suèves de l'Espagne. En 495, il reprit ses projets et assiégea Narbonne, tandis que les Bourguignons faisaient une invasion dans les provinces de la Belgique. Aetius fit face au danger : vingt mille Bourguignons périrent les armes à la main, tandis que le comte Litorius ravitaillait Narbonne. Les Goths levèrent le siège et perdirent huit mille hommes dans une bataille. Mais pendant l'absence du patrice, Litorius s'avança imprudemment jusqu'aux portes de Toulouse, repoussa la médiation des évêques et éprouva une défaite complète. Il entra à Toulouse, non pas en conquérant, mais en prisonnier, et une dure captivité punit sa folle confiance dans les augures. Aetius accourut pour le venger ; au moment de livrer une bataille décisive, les deux chefs remirent sagement l'épée dans le fourreau, et leur réconciliation fut sincère et durable.

Théodoric était entouré de six fils, braves comme lui, et qui n'avaient point dédaigné de s'instruire dans les écoles de la Gaule. Ses deux filles avaient été mariées aux fils aînés du roides Suèves et du roi des Vandales. Ces alliances produisirent le crime et la discorde. La reine des Suèves pleura son mari assassiné par son frère ; la princesse des Vandales, soupçonnée par Genséric d'avoir voulu l'empoisonner, éprouva le traitement le plus odieux. On la renvoya à Toulouse avec le nez et les oreilles coupés, et tandis qu'un père Irrité se proposait d'aller chercher jusqu'en Afrique la réparation de ce cruel outrage, les présents et les instances de Genséric attiraient en Gaule le terrible Attila.

Ce n'était pas le seul allié sur lequel comptât le roi des Huns. Après la mort de Clodion, roi des Francs, qui s'était maintenu dans la seconde Belgique[4] malgré les efforts d'Aetius, son plus jeune fils Mérovée avait imploré l'appui de Valentinien contre un frère acné, qui, de son côté, appela Attila à son aide. Le conquérant accepta avec plaisir une alliance qui lui facilitait le passage du Rhin. D'ailleurs il avait habilement profité des discordes de la famille impériale. La belle Rouerie, sœur de l'empereur d'Occident, ayant oublié pour un amour obscur les devoirs que lui imposait sa naissance, fut punie par la sévère Placidie d'un exil à Constantinople. Lasse du célibat et ennuyée des pratiques d'une dévotion minutieuse, Honoria eut recours à une résolution désespérée. Par le moyen d'un eunuque qui lui était dévoué, elle fit remettre son anneau à Attila, le conjurant de la réclamer pour son épouse légitime. Le roi des Huns accueillit d'abord froidement ces avances ; mais bientôt changeant de politique, il demanda formellement, avant d'entrer dans la Gaule, la main de la princesse et la part égale qui lui revenait dans le patrimoine impérial. La cour de Ravenne refusa ; Rouerie ramenée en Italie fut condamnée à une prison perpétuelle, et Attila, tramant après lui la moitié du monde barbare, arriva, après une marche rapide de deux cent cinquante lieues, au confluent du Rhin et du Necker. C'était en vain qu'Aetius avait combattu les Bourguignons, les Visigoths, les Francs, en vain qu'il avait lutté contre les révoltes des Bagaudes et les hostilités des Armoricains ; une invasion pins terrible venait menacer d'une égale destruction les anciens et les nouveaux possesseurs de la Gaule.

Réuni aux tribus franques qui reconnaissaient pour chef le fils allié de Clodion, Attila trouva dans la forêt Hercynienne les bois nécessaires pour construire un pont de bateaux. Les Huns et leurs alliés se précipitèrent sur les provinces de la Belgique. Troyes dut sa conservation au mérite de saint Loup. Saint Servet fut enlevé de ce monde et échappa ainsi à la douleur de contempler les ruines de Tongres. Les prières de sainte Geneviève détournèrent Attila des environs de Paris ; mais la plupart des villes de la Gaule furent assiégées et emportées d'assaut par les Huns, qui incendièrent Metz et y massacrèrent les prêtres et les enfants nouvellement baptisés[5]. Des bords de la Moselle, Attila s'avança dans le Cœur de la Gaule, passa la Seine à Auxerre et vint placer son camp sous les murs d'Orléans. La possession de cette place l'eût rendu maître du passage de la Loire, et fi se fiait à l'invitation de Sangiban, roi des Mains, qui lui avait promis de trahir les Romains et de lui livrer la ville. Mais cette conspiration fut découverte et déjouée. Les fortifications d'Orléans, récemment réparées par Aetius, permirent aux soldats et aux citoyens de repousser les Barbares. L'évêque Anianus par ses pieuses exhortations soutint le courage des habitants jusqu'à l'arrivée du secours qu'il attendait. Cependant les murs tremblaient sons les coups du bélier ; les Huns occupaient déjà les faubourgs, et deux fois le messager qu'Animais avait envoyé sur les remparts était revenu sans lui rapporter aucune espérance. A la troisième fois il déclara qu'il avait cru entrevoir un nuage à l'horizon. « C'est le secours de Dieu ! » s'écria le prélat, et tout le peuple répéta après lui : « C'est le secours de Dieu ! » En effet, l'objet éloigné devint plus distinct : la poussière se dissipa, et l'on aperçut clairement les impatients escadrons d'Aetius et de Théodoric qui se hâtaient d'accourir à la délivrance d'Orléans.

La politique insidieuse d'Attila s'était attachée à diviser les Romains et les Goths, et les intrigues qui troublaient la cour de Ravenne depuis la mort de Placidie entravaient les sages mesures d'Aetius. Quand le patrice arriva à Arles à la tête d'un corps de troupes qui méritait à peine le nom d'armée, il apprit que les Visigoths étaient résolus d'attendre l'ennemi sur leur territoire. Effrayé, il leur envoya le sénateur Avitus pour les amener à se joindre à lui et à concourir activement à la défense de la Gaule. Les représentations et les conseils d'Avitus, qui réveilla habilement la haine nationale des Goths contre les Huns, entraînèrent Théodoric. Le roi voulut lui-même commander son armée avec ses deux fils aines, et l'exemple des Goths détermina des tribus et des nations qui balançaient encore entre les Huns et les Romains. L'infatigable Aetius parvint en outre à rassembler les Barbares, alliés ou mercenaires, de la Gaule et de la Germanie ; et l'on vit se ranger sous ses drapeaux les Laeti, les Armoricains, les Breones, les Saxons, les Bourguignons, les Alains, les Ripuaires et les Francs qui obéissaient à Mérovée.

A leur arrivée, le roi des Huns leva le siège et fit sonner la retraite pour rappeler les différents corps de troupes qui combattaient sous ses ordres. Un premier combat eut lieu sur les bords de la Loire près d'Orléans, et resta indécis. Attila poursuivit son mouvement de retraite, décidé à trouver un lieu où il pût déployer sa nombreuse cavalerie, et s'arrêta dans les champs catalauniques, au lieu nommé Mauriac ou Maurice[6]. Ce fut là que s'engagea une bataille générale. Attila pour la première fois doutait de sa fortune. Dans un engagement partiel entre les Francs et les Gépides, quinze mille Barbares avaient perdu la vie, et Thorismond, fils aîné de Théodoric, s'était emparé d'une éminence qui commandait le camp des Huns. Le fils de Mundzuk consulta ses devins et ses augures, qui lui annoncèrent à la fois sa défaite et la mort de son plus redoutable ennemi. Attila, persuadé qu'il s'agissait d'Aetius, n'hésita plus, et rangea ses troupes après avoir ranimé leur courage par ses paroles martiales. Il se plaça au centre avec ses Huns, échelonnant sur les deux ailes les nations tributaires, dont les principales étaient les Ostrogoths et les Gépides. Dans l'Armée ennemie, Aetius prit le commandement de l'aile gauche, et Théodoric de l'aile droite. Sangiban et les Alains furent mis au centre, où l'on pouvait mieux surveiller leur conduite et punir leur perfidie ; mais ces troupes peu affectionnées soutinrent mollement le choc des Huns, qui, perçant le centre et séparant les deux ailes des alliés, se portèrent avec rapidité contre les Visigoths. Théodoric, en galopant devant les rangs pour animer les siens, fut atteint d'un javelot par l'Ostrogoth Andage, et foulé aux pieds des chevaux. Déjà Attila se croyait victorieux, lorsque Thorismond descendit des hauteurs où il était posté, et fit reculer les Huns, qui, dans leur ardeur, avaient laissé leurs flancs à découvert. L'approche de la nuit sauva Attila d'une défaite totale. Il se retira fièrement derrière le rempart de chariots qui formait les fortifications de son camp, fit construire un immense bûcher avec les selles et les harnais des chevaux, et résolut d'y mettre le feu et de s'y précipiter, s'il était forcé dans ce dernier asile (451).

Mais ses ennemis ne passèrent pas la nuit plus tranquillement. Thorismond, emporté par sa valeur, se trouva au milieu des chariots des Scythes, et dans le tumulte d'ah combat nocturne fut jeté à bas de son cheval : il aurait péri sans ses braves Goths. Aetius erra longtemps dans les ténèbres, et ne regagna qu'avec peine le camp de ses auxiliaires, dont il avait été séparé. Au point du jour, le général romain ne douta plus de la défaite d'Attila, qui restait enfermé dans ses retranchements ; et, en contemplant le champ de bataille, il reconnut que la plus forte perte était tombée sur les Huns et leurs alliés[7]. On retrouva sous un monceau de morts le cadavre de Théodoric. Ses sujets le pleurèrent comme leur roi et comme leur père ; mais leurs larmes étaient mêlées de chants de victoire, et Théodoric fut enterré à la vue de l'ennemi vaincu. Thorismond, à qui revenait l'honneur de la journée, fut élevé sur le bouclier aux acclamations des Goths, qui entrechoquaient leurs armes.

Thorismond voulait venger son père et attaquer le camp d'Attila ; mais Aetius, qui craignait que la destruction des Huns ne portât au comble l'orgueil et la puissance des Visigoths, lui conseilla de déconcerter par un prompt retour à Toulouse l'ambition ou l'avidité de ses frères. Après le départ des Goths et la séparation des alliés, Attila fut surpris du vaste silence qui régnait dans la plaine. La crainte de quelque stratagème le retint quelques jours encore dans l'enceinte de ses chariots. Il opéra enfin lentement sa retraite, suivi de loin par les Francs de Mérovée, qui observèrent sa marche jusqu'aux confins de la Thuringe. Les Thuringiens servaient dans l'armée d'Attila. Ils signalèrent leur passage sur le territoire des Francs par d'horribles cruautés, dont le fils aîné de Clovis devait tirer vengeance quatre-vingts ans après.

Le mauvais succès de l'expédition d'Attila semble n'avoir diminué ni ses forces ni sa réputation. Dans le printemps suivant (452), il demanda de nouveau la main et la dot d'Honoris. Sa demande fut encore rejetée ou éludée, et aussitôt il passa les Alpes, envahit l'Italie, et assiégea Aquilée, une des villes les plus fortes et les plus riches de la côte de l'Adriatique. Quoiqu'il employât sans pitié les bras des captifs et des habitants de la province aux travaux du siège, quoiqu'il eût fait construire des béliers, des tours roulantes, des machines de guerre, tous ses efforts échouèrent contre des remparts solides et vaillamment défendus par les Goths Auxiliaires. Déjà il ordonnait de plier les tentes, quand un présage heureux, dont il sut adroitement profiter, rendit l'espérance à ses troupes. Une nouvelle brèche fut pratiquée ; les Huns s'y précipitèrent avec une Impétuosité irrésistible, et la génération suivante distingua à peine les ruines d'Aquilée. Altinum, Padoue, Concordia furent également détruites. Vicence, Vérone et Bergame eurent tout à souffrir de l'avide cruauté des Huns. Pavie et Milan furent épargnées, en livrant leurs richesses. La dévastation des provinces de la Cisalpine décida une foule de familles à s'expatrier, et à chercher un refuge dans les îles de la Vénétie, où elles jetèrent les premiers fondements de Venise.

Au milieu de la consternation générale, Aetius seul restait inaccessible à la crainte ; mais, réduit aux troupes qui étaient attachées à sa personne, il ne pouvait que retarder la marche d'Attila. Les Barbares de la Gaule refusaient de concourir à la défense de l'Italie ; les secours de l'empereur d'Orient étaient éloignés et peu certains. Valentinien s'était enfui de Ravenne à Rome, annonçant ainsi l'intention d'abandonner l'Italie. Il essaya cependant de négocier, et envoya au redoutable roi des Huns une ambassade présidée par le pape saint Léon. Attila, campé près du lac Bénacus, écouta avec déférence les paroles solennelles du Pontife. L'attitude majestueuse de Léon, ses vêtements pontificaux, inspirèrent au prince barbare un sentiment de vénération pour le père spirituel des Chrétiens. Déjà ses amis l'avaient détourné de marcher sur Rome, lui rappelant le sort d'Alerte. Les jouissances du luxe, le changement de nourriture avaient amolli le courage ou détruit la santé des pâtres du Nord. Attila consentit à évacuer l'Italie, en se faisant donner une somme immense comme douaire d'Honoris. Il menaça de revenir plus terrible que jamais si, avant le terme convenu par le traité, on ne remettait la princesse elle-même entre les mains de ses ambassadeurs. Mais à peine était-il entré dans son village royal, au-delà du Danube, qu'il ajouta à la liste de ses nombreuses épouses une jeune fille nommée Ildico. Le matin qui suivit la nuit des noces, ses domestiques, étonnés de ne point l'entendre, pénétrèrent dans sa chambre, et trouvèrent sa nouvelle épouse toute tremblante, qui leur montra le corps inanimé d'Attila. Une de ses artères s'était rompue, et le sang l'avait étouffé. Les Huns lui firent de magnifiques funérailles, et se couvrirent le visage de hideuses blessures, pour pleurer leur général, non avec les larmes des femmes, mais avec le sang des guerriers (453).

La mort d'Attila mit fin à la vaste domination des Huns, qui n'avait ni centre fixe, ni liens solides, et qui reposait uniquement sur la grandeur d'un homme. Ses nombreux enfants se disputèrent son héritage, et les tribus slaves et germaniques refusèrent d'obéir aux Scythes. L'intrépide Ardaric, chef des Gépides, et les trois frères qui commandaient les Ostrogoths, livrèrent bataille sur les bords du Nétad, en Pannonie, à Ellak, roi des Acatzires, l'aîné des fils d'Attila, et lui tuèrent trente mille hommes. Dengisich son frère se défendit plus de quinze ans sur les bords du Danube, et, contraint de céder à l'ascendant des Goths, se jeta sur l'empire d'Orient et y trouva la mort. Sa tête, exposée dans l'hippodrome, amusa la curiosité du peuple de Constantinople. Irnak, le plus jeune des fils d'Attila, ramena en Asie les débris de la nation des Huns, où ils ne tardèrent pas à être accablés par d'autres Tartares, les Avares Géougen et les Igours de la Sibérie. A la suite de cette grande mêlée des hordes barbares, deux royaumes restèrent debout. Le palais d'Attila et l'ancienne Dacie, depuis les montagnes carpathiennes jusqu'à la mer Noire, devinrent le siège d'un État indépendant, formé par Ardaric et les Gépides. Les Ostrogoths, sous l'autorité de Walamir, Widimir et Théodomir, occupèrent les conquêtes faites en Pannonie, depuis Vienne jusqu'à Sirmium.

L'Empire était délivré de son fléau ; il perdit peu de temps après son défenseur. Valentinien III, dominé depuis la mort de sa mère par l'eunuque Héraclius, conçut contre Aetius une violente jalousie ; il s'irrita de la toute-puissance d'un sujet qui demandait pour son fils la malade la princesse Eudoxie et imposait à son souverain des serments solennels d'alliance et d'amitié. Aetius oublia le sort de Stilicon, et, un jour qu'il s'était rendu au palais de Borne, pour presser l'empereur de conclure le mariage de son fils avec Eudoxie, Valentinien, tirant pour la première fois son épée, l'en frappa en trahison. Aussitôt tous les courtisans se jetèrent sur le patrice et le percèrent de coups. Boétius, préfet du prétoire, et les principaux amis d'Aetius, partagèrent son sort ; mais au milieu de la consternation générale, un Romain sut trouver cette ferme réponse : « J'ignore, dit-il à Valentinien, quels ont été vos griefs ; je sais seulement que vous avez agi comme un homme qui se sert de la main gauche pour se couper la main droite. » (454).

Moins excusable que son cousin et que ses deux oncles, Valentinien avait des passions et n'avait point de vertus. Non content d'avoir souillé sa main de ce sang glorieux, il donna aux Romains le scandale de ses débauches, et ne craignit pas d'employer le mensonge et la ruse pour violer la femme de Pétrone Maxime, riche sénateur de la famille Anicienne, qui avait été deux fois consul. L'époux outragé, entraîné par le désir de la vengeance et peut-être aussi par l'ambition, fit assassiner l'empereur au champ de Mars, par deux vétérans qui avaient fait partie des gardes d'Aetius (16 mars 465). Avec Valentinien III s'éteignit la descendance male du grand Théodose. L'Empire s'éteignait aussi : son agonie dura vingt ans encore ; mais déjà on pouvait prévoir l'accomplissement de cette prédiction des augures, aux yeux desquels les douze vautours aperçus par Romulus annonçaient le terme de douze siècles fixé par le destin pour la durée de Rome.

La fortune semblait s'être plu à combler Maxime de richesses et d'honneurs ; mais dès que le peuple et le sénat l'eurent appelé à l'Empire, les soucis et les remords siégèrent avec lui sur le trône, au lieu de la tranquillité et du bonheur qu'il avait trouvés sous la toge sénatoriale. Emprisonné dans son palais, cherchant vainement le sommeil, il se comparait à Damoclès dont le règne du moins avait commencé et fini le même jour. Après la mort de sa femme, il contraignit l'impératrice Eudoxie à l'épouser, et eut l'imprudence de lui avouer la part qu'il avait prise au meurtre de Valentinien. La veuve de l'Empereur, voulant à tout prix se délivrer d'un hymen odieux et n'ayant rien à espérer du côté de Constantinople, appela à son aide Genséric roi des Vandales. Maxime, saisi d'un esprit de vertige, attendit dans l'inaction l'approche de l'ennemi sans adopter aucun plan de défense, de négociation ou de retraite ; aussi lorsque Genséric eut avec sa flotte à l'embouchure du Tibre, le peuple de Rome se souleva. Maxime essaya de fuir ; il fut arrêté par une grêle de pierres, massacré et mis en pièces. Son règne avait duré trois mois (21 juin). Saint Léon envoyé au-devant de Genséric fut moins heureux que dans sa première ambassade auprès d'Attila, et il ne put arracher au roi des Vandales que la promesse de respecter la vie des citoyens. Alors Maures et Vandales se répandirent dans la ville. Le pillage continua pendant quatorze jours et quatorze nuits, et les nouveaux habitants de Carthage vengèrent ses anciennes injures : outre les dépouilles du palais impérial, les trésors des particuliers, les vases sacrés des églises chrétiennes, Genséric entassa sur ses vaisseaux les statues du Capitole, les morceaux de cette voûte de bronze doré qui avait coûté soixante-dix millions à Domitien, et les richesses du temple de Jérusalem qui avaient figuré au triomphe de Titus. Des milliers de captifs des deux sexes furent entraînés en servitude ; Eudoxie elle-même et ses deux filles furent obligées de suivre à Carthage le farouche Vandale, qui remit aussitôt à la voile. L'inépuisable charité de l'évêque Deogratias adoucit seule les souffrances des malheureux exilés.

Pendant sa courte élévation, Maxime avait nommé maitre de la milice des Gaules l'auvergnat Avitus qui durant trente années avait fait connaître ses talents dans la paix et dans la guerre. Aussitôt qu'Avitus eut quitté sa paisible retraite pour prendre en main le commandement, les Barbares suspendirent leurs ravages, et la paix parut renaître. Pour la consolider, Avitus se rendit lui-terne à la cour de Toulouse auprès de Théodoric II qui venait de succéder à son frère Thorismond assassiné par ses ordres[8]. Ce fut là qu'il apprit la mort de Maxime et le pillage de Rome par les Vandales. Déterminé par les conseils des Visigoths, il s'empara du trône vacant et se tit proclamer empereur à l'assemblée des sept provinces qui se tenait à Arles (15 août 455). L'empereur d'Orient Marcien ratifia le choix des Gaulois et des Barbares ; mais l'Italie ne s'y soumit qu'en murmurant.

Depuis le départ des Vandales, les Suèves de l'Espagne menaçaient d'anéantir dans ce pays les faibles restes de la domination romaine. Les habitants de Tarragone et de Carthagène implorèrent l'appui d'Avitus, et le comte Fronto alla menacer le roi des Suèves Réchiaire de la puissante intervention de Théodoric. L'orgueilleux défi de Réchiaire attira eu Espagne les Visigoths auxquels s'étalent joints les Francs et les Bourguignons. Théodoric écrasa les Suèves sur les bords de l'Urbicus à quatre lieues d'Astorga, se saisit de Braga, leur capitale, et fit arrêter dans sa fuite le malheureux Réchiaire qui reçut intrépidement la mort. De là, le roi des Visigoths porta ses armes victorieuses jusqu'à Mérida, capitale de la Lusitanie, lorsqu'il fut rappelé précipitamment, avant d'avoir pu profiter du traité secret par lequel Avitus lui abandonnait la possession absolue des conquêtes qu'il pourrait faire en Espagne. Déjà son protégé était tombé du trône, et la conduite de Théodoric qui pilla dans sa retraite Astorga et Pollentia, fut indigne d'un allié fidèle ou d'un ennemi généreux (456).

Avitus s'était fixé à Rome. Malgré son âge avancé, il se rendit ridicule et odieux par sa galanterie et ses violences. Le sénat, qui méprisait un empereur gaulois, trouva un allié dans le Suève Ricimer, principal commandant des troupes Barbares. Quoique petit-fils de Wallia par sa mère, ce général s'indigna des succès que les Visigoths remportaient sur ses compatriotes au nom d'Avitus ; et, au retour d'une expédition glorieuse en Corse, où il avait détruit soixante galères des Vandales, il contraignit le faible empereur à abdiquer la pourpre. Avitus se résigna au rôle moins brillant d'évêque de Placentia ; mais, apprenant que le sénat avait prononcé contre lui une sentence de mort, Il chercha à regagner l'Auvergne avec ses trésors. Il périt en route de maladie ou de la main des bourreaux, et la basilique de Saint-Julien à Brioude ne reçut que son cadavre.

Le successeur d'Avitus présente la découverte heureuse d'un caractère héroïque, tel qu'on en voit naître quelquefois dans les siècles corrompus pour rétablir l'honneur de l'espèce humaine. Petit-fils d'un Romain qui avait commandé les troupes d'Illyrie sous le grand Théodose, Majorien s'était distingué en suivant les drapeaux d'Aetius dont il avait excité la jalousie par son mérite. Rappelé au service après la mort d'Aetius, il obtint la puissante amitié du patrice Ricimer, qui, ne pouvant prendre la pourpre pour lui-même, en revêtit Majorien. Celui-ci, vainqueur des Allemands, fut proclamé à Ravenne (457), et, dans sa lettre au sénat, annonça des vues et des sentiments dignes des plus beaux temps de l'Empire. En effet, il abolit les tributs arriérés, rétablit la juridiction ordinaire des magistrats provinciaux, ainsi que l'ancien office des défenseurs, arrêta par une ordonnance sévère la destruction des anciens édifices qui faisaient la gloire de Rome, protégea la sainteté du mariage et encouragea l'accroissement de la population. Après avoir surpris une armée de Maures et de Vandales qui avait débarqué à l'embouchure da Liris et lui avoir enlevé son butin, Majorien résolut de délivrer l'Italie de ses continuelles terreurs et de reporter comme Scipion la guerre en Afrique. Ne pouvant enrôler les Romains dégénérés, il sut réunir une multitude de Barbares de races diverses et par cela même moins dangereux. Huns, Gépides, Ostrogoths, Rugiens, Bourguignons, Suèves, Alains, s'assemblèrent dans les plaines de la Ligurie, et franchirent les Alpes, sous la conduite de l'Empereur, qui leur donnait l'exemple de la patience et du courage. Sur sa route, il se fit ouvrir les portes de Lyon, vainquit Théodoric dont il accepta l'alliance et l'amitié, et obtint la soumission des Bagaudes de la Gaule et de l'Espagne. Par ses ordres, trois cents galères et un nombre proportionné de bâtiments de transport remplirent le vaste port de Carthagène, et, si l'on en croit Procope, Majorien lui-même sous un déguisement alla visiter à Carthage les arsenaux et les armées de Genséric. Celui-ci n'osait plus compter sur la valeur des Vandales, énervés par le climat du midi ; les catholiques et les Maures le détestaient, et ses propositions de paix, eussent-elles été sincères, ne pouvaient satisfaire le juste ressentiment de l'Empereur. Mais son or lui gagna quelques sujets puissants, envieux ou effrayés des succès de leur maitre. Avec leur aide, Genséric surprit la flotte dans la baie d'Alicante ; les vaisseaux furent coulés à fond ou incendiés, et un seul jour vit détruire les travaux de trois années (460). Majorien, forcé d'accepter la suspension d'armes que lui offrait le roi des Vandales, reprit avec douleur le chemin de l'Italie. Pendant la retraite, les mécontentements que ses réformes avaient excités éclatèrent hautement. Ses vertus ne purent le protéger contre les séditieux, qui le déposèrent à Tortone au pied des Alpes. Cinq jours après, on publia que l'Empereur était mort de la dysenterie ; mais il parait certain que Ricimer, jaloux d'une gloire plus pure que la sienne, le sacrifia à son ambition (461).

Libius-Sévère, qu'il lui donna pour successeur, s'effaça complètement derrière le patrice qui, pendant six années, exerça en Italie l'autorité souveraine dont jouirent plus tard Odoacre et Théodoric. Mais deux généraux romains, Marcellin en Dalmatie, Ægidius en Gaule, refusèrent de reconnaître ce fantôme d'empereur. Ricimer ne put réduire le sage et intrépide Marcellin, et se débarrassa par le poison du gouverneur de la Gaule, auquel les Francs avaient rendu hommage en le choisissant pour roi, après l'expulsion de Childéric. Cependant le roi des Vandales continuait ses dévastations périodiques. Lorsque le pilote lui demandait quelle direction il devait prendre : « Suivez celle des vents, répondait le terrible Genséric, ils nous conduiront sur la côte dont les habitants ont mérité la vengeance divine. » C'est ainsi que les Barbares désolèrent l'Espagne, la Ligurie, la Toscane, la Campanie, la Lucanie, le Brutium, la Pouille, la Calabre, la Vénétie, l'Épire et la Grèce. Ils régnaient en maîtres depuis les colonnes d'Hercule jusqu'aux bouches du Nil, et souvent ces impitoyables pirates effrayaient le monde en égorgeant, comme à Zante, cinq cents citoyens nobles dont ils jetèrent les cadavres dans la mer.

Contre ce fléau l'Italie avait peu de secours ù attendre de l'Empire d'Orient. Genséric avait fait épouser à son fils Hunnéric la fille aînée de Valentinien IH et avait imposé à la cour de Byzance son alliance onéreuse. Ricimer espéra du moins que l'empereur Léon protégerait un souverain de son choix, et il lui demanda de désigner un successeur à Sévère qui venait de mourir. Le patrice Anthémius, jadis gendre de Marcien, fut appelé au trône d'Occident et partit pour Rome où il fut reçu avec des acclamations unanimes (467). Des fêtes magnifiques célébrèrent son avènement et son second mariage avec la fille de Ricimer. Aussitôt Léon déclara la guerre à Genséric. Le préfet Héraclius, avec les troupes de l'Egypte et l'appui des Arabes du désert, vint assiéger Tripoli, pendant que Marcellin se soumettait à Anthémius et lui fournissait le secours des flottes Dalmatiennes. Marcellin expulsa les Vandales de la Sardaigne, et Genséric connut à son tour la crainte, en apprenant les préparatifs immenses de l'Empire d'Orient.

Cent treize vaisseaux chargés de plus de cent mille hommes abordèrent sans accident au cap Bon, à quatorze lieues de Carthage. Héraclius et Marcellin se joignirent aux troupes de débarquement, et les Vandales furent vaincus partout où ils essayèrent de résister. Mais l'incapable Basiliscus, qui commandait l'expédition, prêta l'oreille aux insidieuses propositions de Genséric et lui accorda une trêve de cinq jours. Dans ce court intervalle, le roi des Vandales, profitant d'un vent favorable, lança des brûlots au milieu de la flotte ennemie. Les Romains, surpris à l'improviste et attaqués par les galères de Genséric, périrent dans les flammes et dans les eaux. Basiliscus s'enfuit un des premiers. Héraclius opéra sa retraite à travers le désert. Marcellin regagna la Sicile, où il fut assassiné par un de ses officiers. Genséric, délivré de cette attaque formidable, reprit aisément Tripoli, la Sardaigne, la Sicile, et vécut assez pour être témoin de la destruction totale de l'Empire d'Occident.

En Gaule, Théodoric, violant le traité conclu avec Majorien, avait réuni à ses états le vaste territoire de Narbonne. Tant que vécut /Egidius, la valeur et l'activité de ce général retardèrent la chute définitive de la domination romaine dans le midi de la Gaule ; mais lorsqu'Enric eut succédé à Théodoric son frère et sa victime (466), les talents du nouveau roi donnèrent aux Visigoths un ascendant irrésistible. A la tête d'une armée nombreuse, Euric passa les Pyrénées, soumit les villes de Saragosse et de Pampelune, porta ses armes victorieuses jusqu'au cœur de la Lusitanie et accorda aux Suèves la possession de la Galice, sous la souveraineté des rois Baltes. Tout se soumit en Gaule, depuis les Pyrénées jusqu'au Rhône et à la Loire, à l'exception de l'Auvergne et du Berry. Clermont repoussa avec intrépidité les attaques des Visigoths, et Ecdicius, fils d'Avitus, qui commandait la jeunesse de l'Auvergne, signala à la fois sa valeur et sa bienfaisance : il leva à ses frais un corps de Bourguignons auxiliaires, pendant qu'Anthémius appelait en Gaule douze mille Bretons guidés par un de leurs chefs nationaux. Mais ces étrangers, qui s'établirent dans le Berry, ne tardèrent pas à être détruits par les Visigoths ; Eurie resta vainqueur d'Ecdicius aussi bien que d'un autre patricien, Polémius, qui essaya de défendre l'indépendance de la Provence. Dès-lors il ne rencontra plus d'opposition sérieuse, et Sidoine Apollinaire, le flatteur obstiné de toutes les puissances de l'époque, put s'écrier en parlant de Toulouse : « Ô Rome, tu viens ici toi-même prier pour ta vie, et quand le nord te menace de quelques troubles tu Implores le bras d'Euric ; tu demandes à la puissante Garonne de protéger le Tibre affaibli ! »

En effet, l'Italie était réservée à de nouveaux malheurs. Ricimer, incapable de souffrir un pouvoir au-dessus du sien, se sépara d'Anthémius qui régnait à Rome, et vint habiter à Milan. Prévoyant les suites de cette scission funeste, Épiphane, évêque de Pavie, entreprit de réconcilier les deux rivaux. Anthémius consentit à une réconciliation feinte, dont Ricimer profita pour préparer sa ruine. Après avoir enrôlé de nouveaux Barbares, il transporta son camp sur les bords de l'Anio, fit venir d'Afrique le sénateur Olybrius, gendre posthume de Valentinien III et ami de Genséric, le proclama empereur, et marcha sur Rome (472). La ville, défendue par une troupe de Visigoths, ne fut prise qu'après trois mois de siège, et livrée à toutes les horreurs du pillage. Anthémius, tiré de sa retraite, fut inhumainement égorgé par l'ordre de son beau-père. Mais la même année vit mourir Ricimer et Olybrius, et l'Italie se trouva de nouveau sans maitre.

L'empereur Léon s'occupa de désigner un successeur à Anthémius, et son choix, dirigé par sa femme Vorine, tomba sur Jans Népos, neveu de Marcellin. Mais déjà le roi des Bourguignons, Gondovald avait revêtu de la pourpre un obscur soldat nommé Glycérius. Népos renversa facilement ce faible compétiteur, auquel il permit d'échanger l'Empire pour l'évêché de Salone. Reconnu par les Italiens, II ne justifia point les belles espérances qu'il avait fait concevoir, et son règne éphémère n'offre d'autre événement qu'un traité de paix qui cédait l'Auvergne aux Visigoths. Son repos fut bientôt troublé par une terrible révolte des Barbares confédérés, qui partirent de Rome, sous la conduite d'Oreste leur commandant, pour l'assiéger dans Ravenne. Népos s'enfuit précipitamment dans sa principauté de Dalmatie, où il conserva cinq ans encore une autorité précaire, jusqu'au moment où l'ingrat Glycérius le fit assassiner (475).

Le Pannonien Oreste, ancien secrétaire d'Attila, était rentré en Italie après la mort du conquérant. Son mérite personnel et le crédit dont il jouissait parmi les Barbares, lui frayèrent le chemin aux plus hantes dignités. Les confédérés, Hérules, Scyres, Alains, Turcilinges, Rugiens, dont il affectait les manières et parlait le langage, s'étaient habitués à respecter son autorité et sa personne. Aussi, après la fuite de Népos, ils lui offrirent le titre d'empereur, qu'il refusa pour lui-même et qu'il fit donner à son fils Romulus, enfant de six ans (476). Mais avant la fin de cette année, ces turbulents auxiliaires exigèrent impérieusement qu'on leur distribuât le tiers des terres de l'Italie. Oreste refusa de souscrire à la ruine d'un peuple innocent. Aussitôt les confédérés se soulevèrent, sortirent en foule des camps et des garnisons de l'Italie, et prirent pour chef Odoacre, dont ils connaissaient l'habileté et sa valeur. Fils d'Édecon, chef des Scyres, qui avait servi fidèlement Attila et ses enfants, Odoacre était venu chercher fortune en Italie, après la destruction de l'empire des Huns. Saint Severin lui avait prédit sa future grandeur, et ses talents s'étaient perfectionnés au service de l'empire d'Occident. Ce fut lui qui le détruisit. Oreste, assiégé dans Pavie, fut tué au milieu du tumulte qui suivit la prise de la ville. Son frère Paul perdit la vie dans un combat près de Ravenne, et son fils Romulus, surnommé par dérision Augustule, fut réduit à implorer la clémence d'Odoacre. Le vainqueur épargna les jours d'un enfant qui n'était point à craindre, et lui assigna pour retraite, avec un revenu de six mille pièces d'or, la villa de Lucullus, située sous le beau ciel de la Campanie[9].

Après l'abdication d'Augustule, le sénat, servile instrument des volontés d'Odoacre, déclara qu'un seul empereur suffisait pour remplir de su majesté l'Orient et l'Occident, et que le siège de l'Empire était transféré à Constantinople. Il supplia Zénon d'accorder à Odoacre le titre de patrice et le gouvernement du diocèse d'Italie. Zénon prit d'abord un ton sévère, et reprocha aux députés la mort d'Anthémius et la déposition de Népos ; mais il finit par accepter les ornements impériaux qu'on lui renvoyait, permit qu'on lui élevât des statues à Rome, et entretint une correspondance amicale avec le patrice Odoacre. Rome déshéritée avait perdu successivement les fleurons de sa couronne, et le monde qu'elle avait tenu si longtemps enchaîné sous ses lois, apprit avec indifférence son abdication volontaire.

Odoacre avait reçu de ses compagnons le titre de roi ; mais il n'y attacha le nom d'aucun pays et d'aucune nation. Il dédaigna d'en prendre les marques distinctives, et refusa même la dignité consulaire qu'il avait rétablie. Pendant un règne de quinze années, il se montra digne de son élévation. En maintenant l'administration romaine, il répara les maux de la fiscalité impériale. Quoique arien, il protégea les catholiques ; quoique Barbare, il punit les assassins de Népos, et arracha le Norique aux Rugiens. Mais le partage des terres qu'il fut forcé d'accorder à ses compagnons, les violences inséparables d'une occupation de cette nature, la décadence de l'agriculture et de l'industrie, la dépopulation de l'Italie, et en premier lieu la faiblesse d'une monarchie sans union nationale et sans droit héréditaire ; tout cela explique comment Odoacre, malgré sa prudence et ses succès, ne put rien fonder, et vit sa conquête passer aux mains d'un autre peuple et d'un autre roi.

 

 

 



[1] Renatus-Profuturus-Frigeridus, cité par Grégoire de Tours, parle ainsi d'Aetius. « Sa mère était une Italienne de noble famille, et son père Gaudentius, qui tenait un rang distingué dans la province de Scythie, s'était élevé au grade de maitre général de la cavalerie. Aetius, placé dans les gardes du palais, fut donné en otage d'abord à Alaric, ensuite aux Huns, et il obtint successivement les honneurs civils et militaires. Il avait la figure noble et agréable ; sa taille était moyenne, mais admirablement proportionnée ; il excellait dans tous les exercices militaires et supportait patiemment le défaut de sommeil et de nourriture. L'historien panégyriste ajoute qu'il dédaignait les injures. Cependant la conduite d'Aetius envers Boniface prouve à la fois sa dissimulation et son ressentiment. »

[2] Le mot de vandalisme est resté synonyme de dévastation aveugle et brutale ; cependant il est à croire que les calamités de la guerre furent augmentées par la férocité des Maures et le fanatisme des Donatistes, et que le récit des historiens se ressent du zèle religieux ou de l'exagération déclamatoire. Car on peut raisonnablement douter q e les Vandales aient arraché les oliviers et tous les arbres fruitiers d'un pays on ils voulaient se fixer, ou qu'ils aient eu l'habitude do massacrer les prisonniers au pied des remparts qu'ils assiégeaient, dans l'intention de produire des maladies pestilentielles dont ils auraient été les premières victimes.

[3] Voyez pour plus de détails le chapitre V.

[4] Voyez pour plus de détails le chapitre suivant.

[5] Il est possible que les légendaires aient exagéré les ravages d'Attila en Gaule, ravages qui lui ont fait donner généralement le surnom de Fléau de Dieu. De Buat, dans son Histoire ancienne des peuples de l'Europe, a entrepris avec chaleur l'apologie d'Attila. Mais outre les témoignages positifs d'Idace et de Grégoire de Tours, une saine critique suffit pour démontrer que cette invasion dut entraîner les maux qui ont signalé de tout temps la marche des conquérants tartares.

[6] Nous évitons à dessein d'indiquer Châlons-sur-Marne comme lieu de la bataille. En effet, en comparant et en discutant, comme l'ont fait quelques écrivains, les témoignages authentiques d'Idace, de Fréculphe, de l'auteur de la vie de saint Anianus, de Grégoire de Tours et de Jornandès, rien ne prouve qu'il faille entendre par champs catalauniques les plaines de Châlons. Les mots Mauriaci, Mauritii, s'appliquent tout aussi bien à Saint-Maur-sur-Loire, à Saint-Maurice en Beauce, à Saint-Mery-sur-Seine, et l'expression Catalaunici peut venir des Alains que nous avons vus établis par Aetius près d'Orléans.

[7] Le nombre des morts s'éleva, selon Jornandès à cent soixante-deux mille hommes ; selon Idace et Isidore, à trois cent mille. Ces exagérations, dont il faut toujours se défier, sont ici d'autant moins croyables que l'action ne dura que quatre heures, et se concentra sur un même point, c'est-à-dire au pied des hauteurs qu'occupaient Thorismond et les Visigoths.

[8] Après la retraite d'Attila, Thorismond avait assiégé Arles et imposé une forte contribution au préfet Ferréolus. Ce dut être le prétexte que Théodoric mit eu avant pour se justifier, s'il est vrai qu'il ait accusé son frère d'avoir voulu rompre l'alliance des Visigoths avec l'Empire (453). Sidoine Apollinaire nous représente Théodoric comme un prince éclairé qui comprenait les devoirs de la royauté et savait les remplir. Il se rendait avant le jour à sa chapelle où il entendait la messe, donnait audience jusqu'à huit heures aux ambassadeurs étrangers, se livrait ensuite aux exercices du corps, s'asseyait pour diner à une table modeste, dormait ou jouait aux dés après le repas ; puis il s'occupait assidûment des affaires publiques depuis trois heures jusqu'au souper. Le samedi seulement il invitait les principaux des Goths et des Romains, et dans ces occasions mime sa table était chargée de mets simples ; le nombre des coupes était réglé selon les lois de la tempérance ; et le silence respectueux des convives n'était interrompu que par une conversation instructive.

[9] Sylla louait Marius d'avoir placé sa résidence sur le magnifique promontoire de Misène. Lucullus, qui acheta la maison de plaisance de Marius, l'embellit à l'aide des arts de la Grèce et des trésors de l'Asie ; mais au temps d'Augustule elle était devenue une forteresse contre les Vandales. Vingt ans après on en fit une église où furent déposés les restes de saint Severin (496). Elle fut détruite au Xe siècle, parce qu'elle aurait pu servir de repaire aux Sarrasins.