HISTOIRE DE L'EMPEREUR CHARLES-QUINT

 

CHAPITRE DEUXIÈME.

 

 

Rivalité de Charles-Quint et de François Ier. — Henri VIII, roi d'Angleterre. — Son ministre Wolsey. — Charles va en Angleterre. — Entrevue de Henri VIII et de François Ier. — Couronnement de l'Empereur. — Soliman le Magnifique. — Diète de Worms. — Origine de la réformation. — Luther et son caractère. — Il est excommunié. — L'électeur de Saxe le protège. — Commencement des hostilités dans la Navarre. — Guerre dans les Pays-Bas. — Bayard. — Congrès à Calais. — Henri VIII se ligue contre la France. — Hostilités en Italie. — Mort de Léon X. — Élection d'Adrien. — Les Français perdent le Milanais. — Henri VIII déclare la guerre à la France. — Les Anglais entrent en France. — Leur retraite. — Conquête de l'île de Rhodes par Soliman.

 

Charles et François, en se mettant sur les rangs pour se disputer la couronne impériale, se promirent de se conduire avec toutes sortes d'égards l'un envers l'autre, et de ne pas souffrir qu'aucun signe d'inimitié vint déshonorer une si belle rivalité. Deux princes jeunes et généreux qu'anime également l'espérance du succès pouvaient bien former cette noble résolution ; mais ils trouvèrent bientôt qu'ils s'étaient promis plus de modération et de désintéressement que ne le comporte la faiblesse humaine. La préférence que, Charles obtint à la face de l'Europe entière humilia profondément François ; et d'ailleurs mille autres circonstances qui mettaient leurs intérêts en opposition les tinrent dans un état d'hostilité presque continuel. Mais comme la première rupture entre deux adversaires si. puissants ne pouvait manquer d'être fatale et sans espoir de conciliation, tous deux marquèrent de vives inquiétudes sur ses suites, et prirent leur temps, et pour rassembler leurs propres forces et pour s'assurer des alliés.

Le principal soin de Charles et de François était d'attirer dans leur parti le roi d'Angleterre Henri VIII, dont l'alliance leur promettait des secours plus efficaces et plus prompts que ceux qu'ils pouvaient espérer des princes italiens. François étant parvenu à gagner le cardinal de Wolsey, premier ministre du roi d'Angleterre, celui-ci, qui exerçait une grande influence sur l'esprit de son maître, le détermina à rendre Tournay aux Français, à conclure un traité de mariage entre le dauphin et la princesse Marie sa fille, et enfin à consentir à une entrevue avec le roi de France.

Charles observait les progrès de cette union avec la plus grande jalousie. Il avait aussi essayé de gagner Wolsey en s'adressant à sa vanité et à son avarice ; mais, voyant qu'il lui était impossible d'empêcher l'entrevue des deux souverains, dont tous les préliminaires étaient déjà réglés, il résolut au moins de la rendre inutile aux intérêts de François. Pour atteindre ce but, après s'être, comme nous l'avons dit, embarqué à la Corogne, il alla directement débarquer en Angleterre, surprenant ainsi Henri VIII et se livrant entièrement à sa discrétion. La vanité du roi d'Angleterre fut flattée de la visite de Charles, et de la confiance sans bornes qu'il lui montrait ; de son côté l'Empereur, quoiqu'il ne resta que quatre jours en Angleterre, trouva le moyen de mettre dans ses intérêts le cardinal de Wolsey, en augmentant la pension qu'il lui faisait, et en lui promettant d'user de toute son influence pour lui faire obtenir par la suite les honneurs de la tiare.

L'entrevue entre Henri VIII et François Ier eut lieu immédiatement après, dans une grande plaine entre Guines et Ardres, où les deux rois et leur suite déployèrent toute leur magnificence avec une émulation et une profusion qui firent appeler cette plaine le Camp du drap d'or. L'impression favorable que firent sur l'esprit de Henri les manières engageantes de François et son air de franchise et de confiance, fut bientôt effacée par les artifices de Wolsey et par l'entrevue que Henri eut avec l'Empereur à Gravelines. Charles s'y conduisit avec moins d'éclat et de pompe que n'avait fait François près de Guines ; mais il donna bien plus d'attention à ses intérêts politiques. Il offrit même au roi d'Angleterre de soumettre à sa seule décision tous les différends qui pourraient s'élever entre François et lui. Rien n'annonçait plus de candeur et de modération en apparence que de choisir ainsi pour juge l'ami commun des deux adversaires ; mais comme l'Empereur venait d'attacher Wolsey à ses intérêts, c'était au fond la plus insidieuse des propositions et la plus funeste au roi de France, comme le fit voir la suite des événements.

Charles, malgré sa prédilection pour les Pays-Bas, n'y fit pas un long séjour, et se rendit en diligence à Aix-la-Chapelle, ville que la bulle d'Or a désignée pour le couronnement des Empereurs. Ce fut là qu'en présence d'une assemblée nombreuse et solennelle, la couronne de Charlemagne passa sur la tête de Charles-Quint, avec tout l'appareil et toute la pompe que les Allemands affectent dans leurs cérémonies publiques, et qu'ils croient de l'essence de la dignité impériale.

Presque dans le même temps, on vit monter sur le trône ottoman un rival opiniâtre et redoutable pour l'Empereur c'était Soliman le Magnifique, celui de tous les princes turcs qui a réuni les plus grandes qualités, formé le plus d'entreprises, et remporté le plus de victoires. Ce fut la gloire de ce temps, de produire les monarques les plus illustres qui aient jamais paru dans l'Europe. Si Léon X, Charles-Quint, François Ier, Henri VIII et Soliman eussent fleuri en différents siècles, leurs règnes, considérés séparément, auraient suffi pour illustrer l'époque où chacun d'eux aurait vécu ; mais tous ces princes contemporains brillèrent comme une constellation qui jeta sur le xvie siècle un éclat extraordinaire.

Le premier acte d'administration que fit Charles fut d'indiquer une diète de l'Empire à Worms pour le 6 janvier 1521. Dans les lettres circulaires qu'il adressa aux princes, il leur annonça que le but de cette assemblée était de concerter avec eux les moyens propres à arrêter les progrès des nouvelles et dangereuses opinions qui menaçaient de troubler la paix de l'Allemagne et de renverser la religion de leurs pères. Charles avait en vue les erreurs répandues par Luther et ses disciples depuis l'an 1517. La religion catholique avait civilisé toutes les nations de l'Europe ; à cette époque elle lui prodigua encore de nouveaux bienfaits en contribuant à la renaissance des sciences et des arts. L'unité religieuse formait de tous les peuples comme une grande famille. Quelques siècles auparavant on avait eu à admirer l'effet et la puissance de cette unité religieuse, lorsque, à la nouvelle des dangers que couraient les chrétiens de l'Orient, l'Europe entière s'était levée comme un seul homme pour marcher contre l'ennemi commun de la croix, les féroces sectateurs de Mahomet. Cette unité, source de gloire et de prospérité, va être rompue. L'esprit d'erreur va jeter dans la société un germe de division, et préparer aux âges futurs les plus tristes événements. Un moine hardi consomma ce grand crime.

Martin Luther était né à Eisleben, en Saxe ; son père, quoique simple ouvrier, lui fit faire de si fortes études, que Luther acquit bientôt une grande réputation d'éloquence et d'érudition. Touché de la mort d'un de ses condisciples, frappé de la foudre à ses côtés, il entra, malgré ses parents, dans l'ordre des Augustins. Ses supérieurs lui procurèrent le doctorat et une chaire de théologie dans l'université de Wittemberg, fondée nouvellement par l'électeur Frédéric de Saxe, qui s'appliquait à y attirer les gens de mérite, et qui s'engoua à un point inconcevable de ce moine orgueilleux.

A l'âge de trente-cinq ans, dans le haut degré de réputation où déjà il était à Wittemberg, il leva hautement l'étendard de l'hérésie pour ne plus reculer, pour avancer de jour en jour avec une audace plus résolue à travers tous les écueils et tous les précipices.

Léon X, longtemps retenu par l'apparente soumission de Luther, se vit enfin obligé de prendre des mesures pour défendre l'Église contre une attaque qui était devenue trop sérieuse. Dans cette vue, il fit sommer Luther de comparaître à Rome, dans le délai de soixante jours, devant l'auditeur de la chambre, chargé d'examiner sa doctrine et de la juger. Léon X écrivit en même temps à l'électeur de Saxe, pour le prier de retirer sa protection à un homme dont les sentiments schismatiques et profanes scandalisaient les fidèles ; et il enjoignit au provincial des Augustins de réprimer par son autorité l'insolence du téméraire qui déshonorait l'ordre entier et semait le trouble dans toute l'Église. Cependant, sur les instances de l'université de Wittenberg, de l'électeur et de Luther lui-même, qui Lui écrivit une lettre remplie de soumission, le pape consentit à faire examiner sa doctrine en Allemagne, et chargea de cette mission le cardinal Cajetan, dominicain distingué par son savoir. Luther se rendit en conséquence à Augsbourg, où le cardinal, après l'avoir honorablement accueilli, le somma, en vertu des pouvoirs apostoliques dont il était revêtu, d'abjurer les erreurs qu'il avait professées sur les indulgences et sur la nature de la foi, et de s'interdire à l'avenir toute publication nouvelle de ses dangereux principes. Luther, qui avait espéré engager la controverse avec un prélat aussi distingué, voyant que celui-ci ne voulait pas entrer en dispute, sortit secrètement de la ville d'Augsbourg, et s'en retourna dans sa patrie, après avoir appelé du pape  mal informé sur sa cause au pape mieux informé.

Le cardinal Cajetan, indigné de l'évasion précipitée de Luther, écrivit à l'électeur de Saxe, et le pria d'envoyer prisonnier à Rome le moine séditieux, ou de le bannir de ses États ; mais ce prince, tout en protestant de son estime pour le cardinal et de son respect pour le pape, refusa, sous divers prétextes, de se prêter à ces demandes.

Cependant les juges de Rome devant lesquels Luther avait été cité l'avaient condamné comme hérétique, et celui-ci avait formé un appel à un concile général, comme représentant l'Église catholique.  Le pape donna en même temps une bulle qui menaçait de l'excommunication la plus sévère ceux qui soutiendraient et enseigneraient les opinions de Luther. Une décision aussi précise aurait pu arrêter les progrès de l'hérésie ; mais la mort de l'empereur Maximilien, qui arriva dans ce temps-là, fit confier le vicariat de cette partie de l'Allemagne à l'électeur de Saxe ; les préoccupations relatives à l'élection d'un Empereur s'emparèrent ensuite de tous les esprits : circonstances qui valurent à Luther un sursis de dix-huit mois, et donnèrent à ce novateur le temps d'augmenter le nombre de ses prosélytes. Des troubles de même espèce s'élevèrent sur d'autres points, et les religieux chargés de publier les indulgences trouvèrent en Suisse, dans la personne de Zwingle, un adversaire aussi ardent que Luther. L'audace de ce dernier croissait aussi de jour en jour, et déjà il avait attaqué publiquement l'origine et la divinité de l'autorité pontificale.

Léon X fut enfin convaincu qu'il n'y avait plus d'espérance de ramener Luther par la douceur, et, le 15 juin 1520, parut la bulle fameuse qui condamnait quarante et une propositions extraites des ouvrages de Luther, comme hérétiques, scandaleuses et contraires aux bonnes mœurs ; défense était faite à toute personne de lire ses écrits, sous peine d'excommunication ; injonction à tous ceux qui en avaient quelques exemplaires de les jeter au feu ; et si, dans le délai de soixante jours, Luther ne  rétractait pas publiquement ses erreurs, on le déclarait hérétique obstiné, on l'excommuniait, et on ordonnait à tous les princes de se saisir de sa personne.

Luther réitéra son appel au concile, et dans des observations qu'il publia sur la bulle d'excommunication, il alla jusqu'à dire que le pape était l'Antéchrist dont l'apparition était prédite dans le Nouveau Testament. Après avoir réuni les professeurs et les écoliers de l'université de Wittemberg, en présence d'un grand nombre de spectateurs et avec beaucoup d'appareil, il jeta dans les flammes les livres du droit canon avec la bulle d'excommunication.

Tels étaient les progrès qu'avait faits Luther, et l'état où se trouvait son parti, lorsque Charles arriva en Allemagne. La diète de Worms délibéra longuement, et enfin elle décida que Luther serait ajourné à comparaître, et viendrait déclarer s'il adhérait ou non aux opinions qui avaient attiré sur lui les censures de l'Église. On lui envoya les sauf-conduits nécessaires, et il n'hésita pas un instant à obéir. Devant la diète il avoua qu'il avait mis trop de véhémence et d'aigreur dans ses écrits de controverse, excuse ordinaire de tous les hérésiarques ; mais il refusa de se rétracter, à moins qu'on ne lui prouvât la fausseté de ses opinions. On le laissa partir sans exercer à son égard aucune violence ; mais, quelques jours après son départ de Worms, on publia au nom de l'Empereur et de la diète un édit sévère, qui, le déclarant criminel endurci et excommunié, le dépouillait de tous les privilèges dont il jouissait comme sujet de l'Empire, avec défense à tous les princes de lui donner asile ou protection, et injonction de se réunir tous pour se saisir de sa personne aussitôt que le délai du sauf-conduit serait expiré.

Cet édit vigoureux demeura sans effet. L'exécution en fut traversée en partie par la multiplicité des affaires que suscitèrent à l'Empereur les troubles d'Espagne, les guerres d'Italie et des Pays-Bas, et en partie par les précautions que prit l'électeur de Saxe, le protecteur fidèle et constant de Luther. Celui-ci, à son retour de Worms, passant près d'Altenstein, dans la Thuringe, une troupe de cavaliers masqués sortit tout à coup d'une forêt où l'électeur l'avait mise en embuscade, environna Luther et sa compagnie, et, après avoir congédié ceux qui l'accompagnaient, le conduisit à Wartbourg, château fort qui n'était pas éloigné. L'électeur ordonna qu'on lui fournit tout ce qui lui serait nécessaire et agréable ; mais on tint le lieu de sa retraite soigneusement caché, jusqu'à ce que quelque changement dans les affaires de l'Europe eût apaisé l'orage élevé contre lui. Il resta neuf mois dans cette retraite, où il écrivit différents traités qui ranimèrent le courage de ses sectateurs, que la disparition subite de leur chef avait d'abord extrêmement surpris et découragés.

Luther jouissait au fond de sa retraite des progrès que faisait sa doctrine dans sa patrie ; mais cette joie fut atténuée par deux événements qui semblaient mettre des obstacles insurmontables à la propagation de ses principes dans les deux plus puissants royaumes de l'Europe. Le premier fut la condamnation de sa doctrine par un décret solennel de l'université de Parts, la plus ancienne et la plus respectable des sociétés savantes qui florissaient alors en Europe ; le second fut la réponse que publia Henri VIII à son livre sur la captivité de Babylone. Ce jeune monarque crut qu'il ne lui suffisait pas de déployer son autorité royale contre les opinions du réformateur, il voulut encore le combattre avec les armes scolastiques. Ce fut dans cette vue qu'il publia son Traité des sept sacrements, ouvrage oublié aujourd'hui, mais qui n'est pas dépourvu d'adresse ni de subtilité polémique. La flatterie des courtisans l'exalta comme un ouvrage prodigieux, et le pape donna à Henri VIII le titre de défenseur de la foi. Luther répondit au décret de l'université de Paris et au traité du roi d'Angleterre dans un style aussi violent et aussi amer que s'il eût réfuté le plus misérable de ses antagonistes.

Cependant l'Empereur était obligé de donner toute son attention à d'autres matières. La guerre était près d'éclater entre François et lui, dans la Navarre, dans les Pays — Bas et en Italie, et il fallait ou beaucoup d'habileté pour détourner le danger. ou beaucoup de préparations pour se ménager une bonne défense. Retenu par Chièvres, l'Empereur différait tant qu'il pouvait de commencer les hostilités ; mais François et ses ministres n'étaient pas clans des dispositions aussi pacifiques. Henri VIII, à la médiation duquel les deux monarques recouraient souvent, avait renoncé à l'esprit d'impartialité qui convenait à son caractère d'arbitre ; Wolsey l'avait entièrement détaché du roi de France, et n'attendait qu'une occasion pour joindre les armes de l'Angleterre à celles de l'Empereur. Le pape conclut aussi secrètement une alliance avec l'Empereur. Les principaux articles de ce traité, qui devint la base de la grandeur de Charles en Italie, furent que le pape et l'Empereur uniraient leurs forces pour chasser les Français du Milanais, dont on donnerait la jouissance à François Sforce, fils de Louis le More ; qu'on rendrait à l'Église les duchés de Parme et de Plaisance, et que l'Empereur aiderait le pape à conquérir Ferrare. Chièvres, en apprenant qu'un traité d'une si grande importance s'était conclu sans sa participation, ne douta pas qu'il n'eût perdu l'ascendant qu'il avait conservé jusqu'alors sur l'esprit de son élève. Le chagrin qu'il en ressentit avança, dit-on, le terme de ses jours, et sa mort détruisit tout espoir d'éviter une rupture avec la France.

Tandis que le pape et l'Empereur, conformément à la secrète alliance qu'ils venaient de contracter, se disposaient à attaquer Milan, les hostilités commencèrent dans une autre contrée. Les enfants de Jean d'Albret, roi de Navarre, avaient souvent demandé la. restitution de leur patrimoine, en vertu du traité de Noyan ; Charles avait toujours éludé leur demande sous divers prétextes ; François se crut alors autorisé, par ce même traité, à secourir cette famille infortunée. Mais comme il voulait éviter, autant qu'il était possible, d'offenser l'Empereur ou le roi d'Angleterre, il fit lever des troupes et commencer la guerre, non pas eu son nom, mais au nom de Henri d'Albret. Le commandement des troupes fut donné à André de Foix de Lesparre, jeune homme sans talents et, sans expérience, mais allié du prince détrôné pour lequel il allait combattre. Comme il ne trouva point d'armée en campagne qui pût l'arrêter, il se rendit maître en peu de jours de tout le royaume de Navarre, sans rencontrer dans sa marche d'autre obstacle que la citadelle de Pampelune. La faible résistance que fit cette place ne mériterait pas d'être marquée dans l'histoire, si Ignace de Loyola, gentilhomme biscayen, n'y avait été dangereusement blessé. Dam le cours d'un long traitement, Loyola ne trouva, pour charmer son ennui, d'autres amusements que la lecture de la Vie des Saints : l'impression que cette lecture fit sur son esprit, agissant sur son âme en même temps que la grâce, lui inspira un ardent désir d'imiter ceux dont il ne pouvait s'empêcher d'admirer la conduite ; et les résolutions qu'il prit dans ces circonstances furent si généreuses, que bientôt il étonna le monde par l'héroïsme de ses vertus. Animé d'un saint zèle de la gloire de Dieu et du salut du prochain, il délibère sur les moyens d'y travailler avec le plus de succès possible, et conclut à la fondation d'une société d'hommes apostoliques. Telle fut l'origine de la société devenue depuis si célèbre sous le nom de Compagnie de Jésus.

Si, après la réduction de Pampelune, Lesparre s'était contenté de prendre les précautions convenables pour assurer sa conquête, le royaume de Navarre aurait pu rester en effet réuni à la couronne de France ; mais, emporté par l'ardeur de la jeunesse et encouragé par François, que les succès éblouissaient trop aisément, il se hasarda à passer les limites de la Navarre, et alla mettre le siège devant Logrono. Les Castillans sortirent alors de l'indifférence avec laquelle ils avaient assisté aux succès des Français ; l'armée espagnole força le général français à abandonner son entreprise ; elle le défit ensuite dans une bataille engagée témérairement par Lesparre, où il fuel, fait prisonnier avec ses principaux officiers. L'Espagne reprit la Navarre en moins de temps encore que les Français n'en avaient mis à s'en emparer.

Tandis que François s'efforçait de justifier l'invasion de la Navarre en la faisant passer sous le nom de Henri d'Albret, il avait recours à un artifice du même genre pour attaquer d'un autre côté le territoire de l'Empereur. Robert de la Marck, seigneur de Bouillon, avait abandonné le service de Charles, pour se venger d'un prétendu attentat du conseil aulique contre sa juridiction, et s'était jeté dans les bras de la France. Dans la chaleur de son ressentiment, il se laissa persuader d'envoyer un héraut à Worms pour y déclarer la guerre à l'Empereur. A la tête d'un corps de troupes levé en France, il entra dans le Luxembourg, et, après avoir ravagé tout le plat pays, alla mettre le siège devant Virion. Charles se plaignit de la violation du traité de paix de 1518 ; François répondit qu'il ne pouvait être responsable des actes de Robert. Mais Henri VIII eut peu d'égard à ce subterfuge, et le roi de France, pour ne pas irriter un prince qu'il espérait toujours gagner, envoya ordre à Robert de la Marck de licencier ses troupes.

Cependant l'Empereur rassemblait une armée pour châtier l'insolence de Robert. Vingt mille hommes, commandés par le comte de Nassau, fondirent sur son petit territoire, et, dans l'espace de quelques jours, se rendirent maîtres de toutes ses places, à l'exception de Sedan. Nassau s'avança ensuite vers les frontières de la France, s'empara de Monzon, et vint investir Mézières. Heureusement pour la France, le roi avait confié la défense de cette place à Bayard, connu sous le nom du Chevalier Sans-Peur et Sans-Reproche. Ce guerrier, dont le courage et la délicatesse rappellent le caractère des héros de l'ancienne chevalerie, déploya dans la défense de cette ville tous les talents qui forment un grand général. Il traîna le siège en longueur, et, par sa valeur et sa prudence, il obligea les Impériaux à le lever honteusement, après y avoir perdu beaucoup de monde. François, à la tête d'une armée nombreuse, eut bientôt repris Monzon ; il entra dans les Pays-Bas, et perdit, près de Valenciennes, l'occasion de couper la retraite à l'armée impériale. Par une faute plus grave encore, il dégoûta de son service le connétable de Bourbon, en lui faisant un passe-droit en faveur du duc d'Alençon.

Pendant les opérations de cette campagne, il se tenait un congrès à Calais, sous la médiation de Henri VIII. Si les intentions de ce prince eussent répondu à ses protestations, les conférences n'auraient pu manquer de produire un bon effet ; mais Wolsey se rendit à Bruges auprès de l'Empereur, et, au lieu de faire servir cette entrevue à la conclusion du traité de paix, il forma une ligue contre François. Les conventions portaient que Charles attaquerait la France du côté de l'Espagne, et Henri du côté de la Picardie, chacun avec une armée de quarante mille hommes ; et, pour cimenter l'union des deux princes, il fut convenu que Charles épouserait la princesse Marie, fille unique de Henri et héritière présomptive de ses États.

1521 — Cependant la ligue formée entre le pape et l'Empereur produisit de grands événements en Italie, et avait fait de la Lombardie le principal théâtre de la guerre. Le caractère hautain, impérieux, avide, du gouverneur de Milan, Odet de Foix, maréchal de Lautrec, avait violemment irrité les Italiens contre la domination française. Il avait banni plusieurs des principaux citoyens, et forcé plusieurs autres à s'éloigner d'eux-mêmes. Ces bannis avaient trouvé un asile à Reggio, et le frère de Lautrec, qui commandait en son absence, voulant s'emparer d'un seul coup de tous les ennemis de la domination française, ne craignit pas de violer le territoire du pape. Cette tentative, qui ne réussit pas, donna à Léon X un prétexte plausible pour rompre avec la France.

Les troupes impériales entrèrent aussi en campagne sous les ordres de Colonne, et Lautrec, privé de ressources en argent et en hommes, ne put que les harceler en évitant toute bataille rangée. La défection des Suisses, qui formaient sa force principale, l'obligea bientôt à se retirer à Milan ; cette ville ayant été livrée à l'ennemi par la faction gibeline, il dut gagner précipitamment les terres de Venise avec les débris de son armée. Les villes du Milanais suivirent le sort de la capitale ; Parme et Plaisance se trouvèrent réunis aux États de l'Église ; et de toutes les conquêtes des Français dans la Lombardie, il ne leur resta que la ville de Crémone, le château de Milan et un petit nombre de forts peu considérables.

A la nouvelle de cette suite rapide d'événements heureux, Léon X éprouva des transports de joie si violents, s'il faut en croire les historiens, qu'il fut saisi d'une fièvre qui, étant négligée dans les commencements, lui devint fatale, et le conduisit au tombeau le 2 décembre 1521, lorsqu'il était encore dans la vigueur de son âge, et qu'il se voyait comblé de gloire. D'autres prétendent qu'il avait été empoisonné. Cet accident inattendu rompit l'union des confédérés et suspendit leurs opérations. Mais Lautrec, dépourvu d'hommes et d'argent, ne put faire que quelques tentatives sans importance.

1522 — La division régnait dans le conclave qui suivit la mort de Léon X ; le cardinal Jules de Médicis avait réuni quinze voix ; mais ce nombre n'était pas suffisant, et l'on ne savait combien de temps durerait cet interrègne. 'Un matin, Médicis et ses adhérents allèrent au scrutin, qui, suivant l'usage, avait lieu tous les jours, et votèrent pour le cardinal Adrien d'Utrecht, qui, dans ce temps-là, gouvernait l'Espagne au nom de l'Empereur. Ils n'avaient pas d'autre but que de gagner du temps ; mais le parti contraire s'étant aussitôt réuni à eux, ils virent, à leur grand étonnement et à celui de toute l'Europe, un étranger, inconnu à l'Italie et à ceux qui lui avaient donné leurs voix, monter par une élection unanime sur le trône de saint Pierre.

C'était un immense avantage pour Charles que de voir la puissance papale entre les mains de son ancien précepteur. François Ier vit, avec toute la jalousie d'un rival, la supériorité que Charles obtenait, et il résolut de tenter de nouveaux efforts en Italie. Les Suisses, pour réparer l'affront et la perte qu'ils lui avaient fait éprouver en retirant leurs troupes, lui permirent de lever dix mille hommes dans leur pays. Lautrec, ayant reçu, outre ce renfort, une petite somme d'argent, surprit quelques places du Milanais, et s'avança à quelques milles de sa capitale. L'armée de Colonne n'était pas en mesure de résister, mais l'insolence et les caprices des Suisses furent encore une fois funestes à la France. Ces soldats, qui n'avaient pas reçu de paie depuis plusieurs mois, s'ameutèrent et forcèrent Lautrec à aller attaquer le camp ennemi, que l'art et la nature avaient rendu inaccessible. Malgré le courage impétueux avec lequel ils se précipitèrent sur les retranchements, ils perdirent leurs plus braves officiers et leurs meilleures troupes, et quittèrent le champ de bataille repoussés et non pas vaincus.

Dès le jour suivant, ceux des Suisses qui avaient survécu à cette journée partirent pour leur pays, et Lautrec, hors d'état de tenir plus longtemps la campagne, revint en France, après avoir jeté des garnisons dans Crémone et dans quelques autres places, qui toutes furent bientôt obligées de se rendre à. Colonne, à l'exception de la citadelle de Crémone. Le territoire de Gènes, qui restait encore soumis à la France, tomba aussi au pouvoir du général italien.

La douleur que François Ier ressentait de tous ces désastres fut encore aigrie par l'arrivée d'un héraut anglais qui vint, au nom de son souverain, déclarer la guerre à la France. Pour créer des ressources capables de résister à ce nouvel ennemi, on inventa de nouveaux offices et on les mit en vente ; les domaines royaux furent aliénés : enfin on enleva au tombeau de saint Martin à Tours une balustrade d'argent massif dont Louis XI l'avait fait environner.

Charles-Quint de son côté ne négligeait rien pour tirer avantage du puissant allié qu'il venait de trouver dans le roi d'Angleterre. En se rendant en Espagne, où sa présence était nécessaire, il voulut faire une visite à Henri VIII, qui fut très-flatté de ce nouvel acte de déférence. L'Empereur trouva aussi moyen de resserrer les liens de son alliance avec Wolsey, qui ambitionnait toujours la tiare, et fondait maintenant ses espérances sur l'âge avancé d'Adrien. Enfin, pour flatter la nation anglaise, Charles choisit le comte de Surrey pour son premier amiral.

Impatient de donner des preuves de son zèle, Surrey se mit aussitôt en mer et ravagea les côtes de la Normandie ; il fit une descente en Bretagne, où il pilla et brûla Morlaix et quelques autres places moins importantes. Il revint ensuite à Calais prendre le commandement de la principale armée, qui consistait en seize mille hommes ; et s'étant joint aux troupes flamandes, que commandait le comte de Buren, il entra en Picardie. François était loin d'avoir des troupes aussi nombreuses à opposer à cette armée ; mais, grâce à la prudence de Vendôme son général, Surrey, sans avoir pris aucune ville importante, fut obligé de se retirer avec son armée, considérablement diminuée par la fatigue, par le défaut de vivres et par les pertes qu'elle avait essuyées dans plusieurs escarmouches malheureuses.

Tandis que les princes chrétiens consumaient leurs forces les uns contre les autres, Soliman le Magnifique était entré en Hongrie et s'était emparé de Belgrade. Encouragé par ce succès, il tourna ses armes victorieuses contre l'île de Rhodes, où étaient alors établis les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. Deux cent mille hommes et une flotte de quatre cents voiles vinrent se présenter devant une ville où il n'y avait que cinq mille soldats et six cents chevaliers commandés par Villiers de l'Isle-Adam. Les rois chrétiens étaient tellement animés les uns contre les autres, que les prières du grand maître, les avis du pape et leur propre intérêt ne purent les déterminer à secourir Ille de Rhodes, qui était alors regardée comme le boulevard de la chrétienté. Après des prodiges de valeur et de patience soutenus pendant six mois de siège, le grand maitre fut obligé d'accepter une capitulation honorable et de rendre la ville, qui n'était plus qu'un amas de ruines. Charles et François, honteux d'avoir causé une si grande perte à la chrétienté par les querelles de leur ambition, s'efforçaient d'en rejeter le blâme l'un sur l'autre ; mais l'Europe le leur fit partager à tous les deux. L'Empereur, par forme de réparation, fit don aux chevaliers de Saint-Jean de la petite île de Malte, où ils fixèrent depuis leur résidence.