CARACTÈRE GÉNÉRAL DES INVASIONS SARRAZINES, ET CONSÉQUENCES QUI EN FURENT LA SUITE
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Ici
nous considérerons les diverses attaques des Sarrazins dans leur ensemble, et
nous ferons connaître un certain ordre de faits dont nous n'avions pas encore
eu occasion de parler. Et
d'abord nous parlerons des différents peuples qui prirent part à ces
sanglantes invasions. L'impulsion
première ayant été donnée par les Arabes, et toutes les expéditions un peu
considérables se faisant au nom de chefs appartenant à cette nation, le nom
arabe a naturellement dominé. Ce sont les Arabes que les écrivains chrétiens
contemporains ont voulu désigner par le nom de Sarrazins. Le mot sarrazin
ayant toujours été inconnu aux Arabes eux-mêmes, quelle est l'origine de
cette dénomination ? Le mot sarrazin dérivé du latin saracenus, lequel
à son tour provenait du grec sarakenos, se montre pour la première
fois dans les écrivains des premiers siècles de notre ère[1]. Il sert à désigner les Arabes
Bédouins, qui occupaient l'Arabie Pétrée et les contrées situées entre
l'Euphrate et le Tigre, et qui, placés entre la Syrie et la Perse, entre les
Romains et les Parthes, s'attachaient tantôt à un parti, tantôt à un autre,
et faisaient souvent pencher la victoire. On a écrit un grand nombre
d'opinions sur l'origine de ce nom ; mais aucune ne se présente d'une manière
tout-à-fait plausible ; celle qui a réuni le plus de suffrages fait dériver
le mot sarrazin de l'arabe scharky ou oriental. En effet, les
Arabes nomades de la Mésopotamie et de l'Arabie Pétrée bornaient à l'orient
l'empire romain. Un écrivain grec, qui pénétra en Arabie dans le sixième
siècle de notre ère, parlant des divers peuples qu'il avait eu occasion de rencontrer,
a soin de distinguer les Homérites ou habitants de l'Yémen des Sarrazins
proprement dits[2]. Quant à l'opinion des
chrétiens du moyen-âge qui, d'après l'autorité de saint Jérôme[3], faisaient dériver le mot
sarrazin de Sara, épouse d'Abraham, il n'est pas besoin de s'y arrêter. Les
Arabes n'ont jamais rien eu de commun avec Sara, mère d'Isaac. Les
Arabes sont encore nommés par les écrivains chrétiens du moyen-âge Ismaélites,
c'est-à-dire fils d'Ismaël. C'est une descendance que les Arabes admettent,
du moins pour un certain nombre de leurs tribus, notamment celle à laquelle
appartenait Mahomet. Ce fait est reconnu par tous leurs auteurs et ne paraît
pas susceptible de doute. Seulement, comme on l'a déjà remarqué, les Arabes
n'avouent pas qu'Ismaël fût fils d'une esclave, et qu'Isaac eût la moindre
supériorité sur lui. D'abord, dans l'opinion des musulmans, il n'y a pas de
différence entre le fils d'une esclave et le fils d'une femme libre ; si le
père est libre, il suffit que le père reconnaisse son enfant pour que
celui-ci le soit aussi. D'ailleurs, les mahométans mettent sur le compte
d'Ismaël tout ce que la Bible raconte au sujet d'Isaac. Par une
suite de la même idée, les auteurs chrétiens du moyen-âge donnent aux Arabes
le titre d'agareni, c'est-à-dire de descendants d'Agar. Dans leur
pensée ce titre a quelque chose d'humiliant, par suite de l'état
d'infériorité où les chrétiens placent les personnes réduites à l'esclavage.
Il n'est pas nécessaire d'ajouter que cette dénomination est inconnue aux
Arabes eux-mêmes. Après
les Arabes, les peuples qui prirent le plus de part aux expéditions des
Sarrazins, ce sont sans contredit les peuples d'Afrique, vulgairement appelés
Berbers. On entend par Berbers les nations indigènes du mont Atlas et des
contrées voisines, depuis les oasis de l'Égypte jusqu'à l'océan Atlantique,
depuis la mer Méditerranée jusqu'aux pays des Nègres. On les distingue à leur
teint olivâtre, leur nez droit, leurs lèvres minces, leur visage arrondi. On
croit que ces peuples précédèrent en Afrique l'établissement des Tyriens à
Carthage, et même l'émigration de certaines peuplades du pays de Chanaan, du
temps de Josué et de David. Jamais ces peuples ne furent entièrement asservis
; à l'abri de leurs montagnes, ils ont conservé leur nationalité et leurs usages.
Les Grecs et les Romains les désignèrent par le nom général de Barbares,
d'où probablement s'est formé le nom de Berber[4]. Pour les Berbers, ils
s'appellent eux-mêmes amazyghs ou nobles, mot qui paraît répondre aux mazyces
des Grecs et des Romains[5]. Ni
l'une ni l'autre de ces dénominations n'a été connue des auteurs chrétiens du
moyen-âge. Les Berbers et les Africains en général, y compris les restes des
populations carthaginoise, romaine et vandale, sont confondus sous la
désignation générale de Mauri ou Maures, Afri ou Africains, Pœni
ou Carthaginois, fusci ou basanés[6], etc. Entre
les diverses nations qui prirent part aux invasions de la France, il y avait
des peuples d'origine germaine et slave. On sait qu'à la suite de la grande
migration des peuples, dans les quatrième et cinquième siècles de notre ère,
les Slaves qui habitaient primitivement les contrées situées au nord de la
mer Noire et du Danube, s'avancèrent peu à peu vers le centre et le midi de
l'Europe, et occupèrent, sous les divers noms d'Esclavons, de Croates, de
Serbes, de Moraves, de Bohèmes, les contrées appelées plus tard la Pologne,
la Bohême, la Servie, la Dalmatie et même une partie de la Grèce. Les Slaves,
à mesure qu'ils s'avancèrent, eurent à combattre les peuples dont ils
voulaient soumettre le territoire, particulièrement les Saxons, les Huns,
etc. ; de plus, les uns et les autres se trouvèrent en état d'hostilité avec
Charles-Martel, Pépin, Charlemagne et les enfants de Charlemagne, dont les
domaines étaient continuellement menacés par ces hordes sauvages. Ces guerres
terribles ne cessèrent que lorsque les peuples de la Germanie, soit Germains,
soit Slaves, eurent embrassé le christianisme. Or, il a de tout temps été
admis dans le droit public des barbares de disposer des prisonniers comme
d'un vil bétail. Tacite raconte que, de son temps, les peuples qui habitaient
la Hollande actuelle étaient dans l'usage de vendre leurs prisonniers, et que
ces prisonniers se répandaient ensuite, soit comme soldats, soit comme
esclaves, dans toutes les provinces de l'empire romain[7]. Cette coutume inhumaine
s'établit en France et dans les contrées voisines. Le commerce d'esclaves y
était devenu un genre d'industrie autorisé, et il ne cessa qu'après que les
Germains, les Slaves et les autres barbares du nord eurent pris place dans la
grande famille chrétienne[8]. Ce
commerce prit surtout de l'extension après que la Syrie, l'Égypte, l'Afrique
et l'Espagne furent tombées au pouvoir des Sarrazins. L'on sait que, de tout
temps, l'esclavage a subsisté chez les Arabes, et que, parmi ce peuple, les
travaux les plus pénibles, particulièrement les travaux mécaniques et ceux de
l'agriculture, sont mis à la charge d'hommes privés de leur liberté. A la
vérité, d'après la législation musulmane, l'esclavage ne laisse après lui
aucune marque d'infériorité, et l'esclave qui fait preuve de capacité ou que
la fortune favorise parvient aux mêmes emplois que l'homme libre. L'usage de
vendre aux Sarrazins des captifs et des enfants de l'un et de l'autre sexe se
propagea de très-bonne heure. Les
marchands allaient acheter les esclaves germains et slaves sur les côtes
d'Allemagne, à l'embouchure du Rhin, de l'Elbe et d'autres rivières. On en
trouvait aussi sur les bords de la mer Adriatique[9], ainsi que sur les côtes de la
mer Noire, où, jusqu'à ces derniers temps, les peuples de la Circassie et de
la Géorgie ont été dans l'usage de donner leurs enfants en échange des objets
qui leur manquaient. Un marché pour ces derniers existait à Constantinople.
Enfin il arrivait un grand nombre de ces esclaves en France, soit qu'ils
provinssent des guerres entre les Français et les nations du nord, soit
qu'ils eussent été achetés par des spéculateurs. Bientôt
même les Sarrazins, par une suite de l'esprit de jalousie inné chez les
peuples du midi, commencèrent à mutiler une partie des esclaves en bas-âge,
afin de les rendre propres à certains emplois dans les sérails et les harems
des princes et des hommes riches. Cet usage ne tarda pas à donner naissance
en France à un nouveau genre d'industrie. Au dixième siècle, il s'était formé
à Verdun en Lorraine une espèce de grande manufacture d'eunuques ; et les
enfants qui survivaient à cette cruelle opération étaient envoyés en Espagne,
où les grands les achetaient fort cher[10]. Ce commerce d'eunuques était
devenu si commun, qu'on faisait présent d'un être ainsi dégradé, comme on
offrirait maintenant un cheval ou un bijou. Un écrivain arabe rapporte qu'en
966, les seigneurs français de la Catalogne, voulant se rendre favorable le
khalife de Cordoue, lui offrirent entre autres présents vingt jeunes Slavons
faits eunuques[11]. Les
auteurs arabes attribuent à tous les esclaves germains et slavons une origine
slave, et les appellent du nom général de saclabi, terme d'où est
probablement dérivé notre mot esclave[12]. Une grande partie de la garde
des émirs et des khalifes de Cordoue se composait de saclabis. Il y avait
encore beaucoup de saclabis mêlés aux Sarrazins de Sicile, notamment à
Palerme, où un quartier particulier portait leur nom. On en remarquait également
en Afrique, en Syrie[13] ; et dans toutes ces contrées,
les saclabis étaient quelquefois investis des fonctions les plus importantes.
C'est ainsi qu'il faut expliquer les nombreux passages des chroniques arabes,
où il est fait mention des saclabis, et qui, sans cela, seraient inintelligibles. Les
Arabes et les Berbers comptaient dans leurs rangs non seulement un grand
nombre de païens du nord de l'Europe, mais, on est honteux de le dire,
beaucoup d'hommes nés au sein du christianisme, en Italie et en France. Les
juifs, spéculant sur la misère des peuples, se faisaient vendre des enfants
de l'un et de l'autre sexe, et les conduisaient dans les ports de mer ; là,
des navires grecs et vénitiens venaient les chercher, pour les transporter
chez les Sarrazins. Ce scandaleux trafic, proscrit par l'autorité
ecclésiastique et l'autorité civile, se faisait jusque dans la capitale du
monde chrétien. En 750, le pape Zacharie fut obligé de racheter des mains des
Vénitiens un grand nombre d'enfants des deux sexes, qui allaient être emmenés
de Rome[14]. Le successeur de Zacharie, en
778, prit le parti de livrer aux flammes, à Civitta-Vecchia, plusieurs
bâtiments grecs qui étaient venus dans ce port pour le même genre de commerce[15]. Aux
chrétiens achetés comme esclaves, qui étaient admis dans les bandes
sarrazines, il faut joindre les captifs de tout âge et de toute condition qui
tombaient en leur pouvoir. On a vu que la chasse aux hommes était chez les
Sarrazins un des grands objets de leurs invasions ; à la suite de chaque
expédition, les marchés des principales villes de l'Espagne et de l'Afrique
regorgeaient de chrétiens à vendre. Les captifs surpris en bas-âge et séparés
de leurs parents étaient élevés dans la religion et le langage des vainqueurs
; s'ils faisaient de la résistance, le magistrat avait le droit de les
contraindre. Une grande partie de ces enfants devenaient ensuite soldats.
Quant aux chrétiens qui étaient enlevés à l'état adulte, on ne les forçait
pas toujours à embrasser l'islamisme, car Mahomet a dit : « Ne faites pas
violence aux hommes, à cause de leur foi. » Mais plusieurs ne laissaient pas
de prendre du service dans les bandes sarrazines. Il faut
également joindre à ces indignes chrétiens quelques habitants des pays mêmes
qui étaient victimes de ces courses dévastatrices. Lorsque les Arabes et les
Berbers entrèrent en Espagne, ils furent aidés par beaucoup de chrétiens du
pays, et par les juifs alors très-nombreux dans la Péninsule. Comme ils
n'avaient pas des troupes suffisantes pour occuper les places fortes, ils
confiaient en partie aux juifs la garde des villes dont ils voulaient
s'assurer la fidélité. Dans leurs invasions en France et au sein des contrées
voisines, ils eurent également pour auxiliaires les hommes sans foi et sans
patrie, qui sont toujours prêts à profiter des malheurs publics pour
s'élever. On a vu quelle part Mauronte, duc de Marseille, et d'autres
personnages notables prirent aux succès des Sarrazins. Si les grands étaient
aussi peu délicats, quels devaient être les petits ? On ne peut douter que,
dans les invasions et l'établissement des Sarrazins en Dauphiné, en Piémont,
en Savoie et en Suisse, une partie de la population ne fût d'intelligence
avec eux et n'eût part à leurs rapines. Les écrivains contemporains ne le
disent pas expressément ; ils se contentent de se plaindre de la cupidité et
de la perfidie de certains chrétiens, de leur manque de foi ; mais comment expliquer
autrement la facilité que les barbares eurent à envahir ces âpres contrées et
à s'y maintenir ? comment leurs bandes placées à de si grandes distances les
unes des autres, à une époque surtout où les communications étaient si
difficiles, auraient-elles pu correspondre ensemble ? Les envahisseurs, bien
que parlant une langue à part et professant des croyances toutes différentes,
avaient fini par se mêler avec le reste de la population. L'on en a vu un
exemple dans ce que le chroniqueur de l'abbaye de Novalèse rapporte au sujet
de son oncle, qui tomba au pouvoir des Sarrazins. Un combat est livré aux
environs de Verceil ; les Sarrazins sont vainqueurs et entrent paisiblement
dans la ville avec leurs prisonniers ; les prisonniers sont exposés dans les
rues ; chaque passant est libre de les examiner et d'en offrir un prix.
Pendant ce temps, les parents et les amis de ces infortunés vont chez
l'évêque, chez les notables ; c'est comme de nos jours, lorsqu'un marchand
arrive dans une ville pour y vendre ses marchandises. Nous
allons examiner quelle fut la politique des juifs du midi de la France,
lorsque les Sarrazins envahirent ces belles contrées. On lit dans une vie de
saint Théodard, archevêque de Narbonne[16], que, lors de la première
entrée des Sarrazins dans le Languedoc, les juifs se déclarèrent pour eux et
leur ouvrirent les portes de la ville de Toulouse. L'auteur ajoute que
Charlemagne, pour punir cette trahison, ordonna que chaque année, aux trois
principales fêtes, un juif de Toulouse serait souffleté publiquement devant
la porte de la cathédrale. L'usage du soufflet n'est que trop certain[17]. Mais il n'en est pas de même
de la trahison des juifs ; car les Sarrazins, comme on l'a vu, ne sont jamais
entrés dans Toulouse ; peut-être l'auteur a-t-il voulu parler de l'occupation
de la capitale du Languedoc par les Normands, en 850, occupation à laquelle
il serait possible que les juifs eussent contribué, comme ils avaient
contribué, quelques années auparavant, à l'entrée des mêmes barbares dans la
ville de Bordeaux. Si des
races nous passons au langage et à la religion des envahisseurs, nous y
remarquerons la même diversité. Une partie seulement parlait la langue arabe
; le reste faisait usage du berber ou de tout autre idiome[18]. On se rappelle que les
Sarrazins qui, en 1019, firent une tentative contre Narbonne, ne parlaient
pas arabe. Il n'y
avait également qu'une partie des agresseurs qui professassent la religion
musulmane ; les autres étaient juifs, païens et même chrétiens. On a vu que
la bande qui, vers l'an 730, envahit le Velay, était probablement idolâtre.
Nous avons peu de détails au sujet du culte pratiqué par les Berbers, qui
prirent tant de part aux conquêtes faites par les Sarrazins en Espagne et en
France. On sait seulement que plusieurs de leurs tribus étaient chrétiennes
et juives ; d'autres adoraient le feu et les astres, ou étaient adonnées au
culte des idoles. Le culte des astres et du feu, parmi les peuplades de
l'Atlas, remonte à une haute antiquité. Des médailles du roi de Numidie,
Bocchus, présentent les mêmes emblèmes que certains monuments de l'ancienne
Perse[19], et l'on se rappelle à cette
occasion le témoignage de Salluste qui, d'après des livres puniques, affirme
qu'à une époque extrêmement reculée, une troupe d'aventuriers composée en
grande partie de Mèdes et de Perses, vint s'établir en Afrique[20]. Les écrivains arabes accusent
aussi les tribus berbères qui n'avaient pas encore embrassé l'islamisme, de
rendre un culte au feu et aux astres[21] ; d'ailleurs ils leur donnent
le titre de Sabéens, mot qui s'applique ordinairement aux adorateurs des
astres. Enfin l'idolâtrie proprement dite n'était pas inconnue parmi les
tribus de l'Atlas. Un écrivain latin du sixième siècle de notre ère, nous fournit
des détails précieux sur les pratiques religieuses mises en usage en Afrique,
antérieurement à la conquête arabe[22]. C'est ce qui fait que les
écrivains arabes comprennent les tribus berbères qui n'étaient pas encore
soumises à l'Alcoran, sous la dénomination générale de Madjous, mot qu'ils
appliquent aussi aux nations païennes du nord, notamment aux Normands. Ce ne fut
que longtemps après la conquête de l'Afrique par les musulmans, que les
tribus berbères embrassèrent en masse l'islamisme[23]. Les
auteurs chrétiens du moyen âge enveloppent toutes les classes des
envahisseurs sous l'épithète vague de païens. Ce n'est pas que les
chrétiens instruits ne sussent dès lors, que rien n'est plus éloigné du
polythéisme et de l'idolâtrie que l'islamisme ; en effet, les musulmans
n'admettent qu'un seul Dieu créateur du ciel et de la terre, et, dans leur
horreur pour les pratiques du paganisme, ils s'interdisent, à l'exemple des
juifs, toute représentation d'être animé ; mais il n'en était pas de même
d'une partie des peuples qui s'étaient joints aux conquérants ; d'ailleurs,
dans l'opinion du vulgaire, le respect des musulmans pour le fondateur de
leur religion, avait dégénéré dans une espèce d'idolâtrie. Enfin, l'on sait
qu'au moyen âge les épithètes d'idolâtres et surtout de païens
s'appliquaient indistinctement aux peuples qui ne professaient pas le
christianisme. On lit
dans la prétendue chronique de l'archevêque Turpin[24], qu'en Espagne, sur les bords
de la mer, s'élevait au haut d'une immense colonne une statue en bronze,
fabriquée par Mahomet lui-même, et à laquelle les musulmans rendaient
hommage, Philoméne, dans son histoire romanesque de la conquête du Languedoc
par Charlemagne[25], fait mention d'une statue de
Mahomet, en vermeil, que les musulmans de Narbonne, à l'époque où ils
occupaient encore cette ville, avaient érigée dans une espèce de chapelle, et
qu'ils regardaient comme le plus ferme soutien de leur autorité. D'un autre
côté, il est parlé dans le jeu de Saint-Nicolas, espèce de pièce de
théâtre qui eut beaucoup de cours dans le moyen-âge[26], d'un prince musulman
d'Afrique, dont les hommages s'adressaient à une idole appelée Tervagant,
et qui recouvrait les joues de l'idole de feuilles d'or, lorsqu'il en avait
obtenu quelque grâce signalée. Enfin, d'après un poème français relatif aux
exploits de Roland, les Sarrazins de Saragosse avaient fait choix d'une
grotte pour servir de temple à leurs dieux ; dans la grotte étaient des
statues en or, tenant un sceptre à la main, et portant une couronne sur la
tête. C'est là que les Sarrazins se rassemblaient, quand ils voulaient se
rendre le ciel favorable[27]. Le nom
de Tervagant, changé quelquefois en Termagant, et les noms d'Apolin et
d'autres êtres chimériques reviennent fort souvent dans nos vieux romans, et
dans les autres monuments de notre ancienne littérature[28] ; or, ces noms en général
paraissent s'appliquer à de prétendues divinités musulmanes. Telle était la
prévention de nos pères à cet égard, que, dans le jeu de Saint-Nicolas, une
statue du saint, qui suivant l'usage est représentée ayant la mitre sur la tête,
est appelée un Mahomet cornu, et que les temples d'idoles avaient reçu
le nom générique de mahomerie. Étrange effet des destinées humaines !
Ce n'est pas là l'objet que se proposait Mahmoud le gaznevide, lorsque
faisant, vers l'an 1025, la conquête des plus riches contrées idolâtres de
l'Inde, il refusa de rendre aux habitants une idole qu'on offrait de racheter
au poids de l'or, et la fit placer sur le seuil de la porte de la principale
mosquée de sa capitale, afin que tous ceux qui entreraient dans le temple,
fissent acte de religion en la foulant aux pieds et en crachant dessus[29]. Quelle
est l'origine de la fausse opinion de nos pères ? quelques auteurs ont pensé
que les Normands et les autres peuples païens du nord ayant été au moyen-âge
compris sous la dénomination générale de Sarrazins, c'est dans le nord
de l'Europe qu'il faut chercher la patrie des noms Tervagant, Apolin,
etc.[30]. Mais comme les Berbers
partageaient en quelque sorte les grossières pratiques des peuples
septentrionaux, ne pourrait-on pas aussi bien chercher l'origine de ces noms
en Afrique ? Au
reste, dans les ouvrages que nous avons cités, le prétendu respect des
musulmans pour des dieux de bois, de pierre, ou de métal est toujours
subordonné aux avantages immédiats qu'ils en attendaient ; à la moindre
disgrâce, ils se précipitaient contre les idoles, les couvraient d'outrages,
les renversaient et les mettaient en pièces. En
somme, le nom arabe et la religion musulmane parmi les conquérants ont dû
dominer. Les Berbers, les Slavons ne nous ont transmis aucun souvenir de
leurs exploits ; leurs enfants, sinon eux-mêmes, embrassèrent l'islamisme ;
tout ce que nous savons sur les vainqueurs, nous le tenons des Arabes et des
écrivains mahométans. Une
grande diversité devait également exister dans les motifs qui faisaient agir
les conquérants. Chez plusieurs, c'étaient la soif des richesses, le goût des
aventures, l'amour des plaisirs ; mais chez d'autres, on remarquait le désir
de propager la religion musulmane, et l'espérance d'obtenir les faveurs
attachées à une œuvre si méritoire. Mahomet s'exprime ainsi dans l'Alcoran :
« Grands et petits, marchez à la guerre sainte, et consacrez vos jours et vos
richesses à la défense de la foi. Il n'est point pour vous de sort plus
glorieux[31]. » Il a dit de plus : « Celui
dont les pieds se couvrent de poussière pour la cause de Dieu, Dieu le
préservera du feu de l'enfer. » Les
musulmans en état de porter les armes, se croyaient obligés de se dévouer au
triomphe de leur religion ; ceux qui ne l'étaient pas, espéraient acquérir
les mêmes mérites par le sacrifice de leurs biens. Mahomet s'exprime ainsi :
« Annoncez à ceux qui entassent l'or et l'argent dans leurs coffres, et
qui refusent de l'employer au soutien de la foi, qu'ils souffriront
d'horribles tourments[32]. » Tout
musulman qui mourait les armes à la main était censé aller au paradis. On lit
dans l'Alcoran : « Ne dis pas que ceux qui ont été tués pour la cause » de
Dieu, sont morts ; ils sont vivants et reçoivent leur nourriture des mains du
Tout-Puissant[33]. » Les mahométans donnent à
ceux d'entre eux qui scellent ainsi de leur sang leur amour pour l'islamisme,
le titre de schahyd ou de martyr, c'est-à-dire de témoin, par
un sentiment tout-à-fait analogue à celui qui a fait appeler chez nous
martyrs, les personnes mortes pour le triomphe du christianisme. Un
mahométan mort les armes à la main n'avait pas besoin, comme le reste des
fidèles, d'être lavé ni couvert d'un linceul. Le sang dont il était couvert
l'avait purifié de toute souillure ; l'habit dans lequel il était mort
faisait son plus bel ornement. Mahomet a dit : « Inhumez les martyrs comme
ils sont morts, avec leur habit, leurs blessures et leur sang. Ne les lavez
pas ; car leurs blessures, au jour du jugement, auront l'odeur du musc. » La loi
voulait qu'avant de commencer les hostilités, le chef fît une sommation aux
peuples qu'on devait attaquer, et leur proposât d'embrasser l'islamisme ou de
payer le tribut[34]. Cette sommation devait être
conçue en termes modérés, conformément à ces paroles de Mahomet : «
Invite-les à la voie de ton Seigneur, avec adresse, avec prudence, avec des
exhortations douces et persuasives. » Il est probable que cette sommation se
fit à la première entrée des musulmans sur le sol français ; mais, comme les
habitants ne s'empressèrent pas de se soumettre au joug, les conquérants
eurent recours à l'épée[35]. On
dépeint ainsi le costume et les armes des premiers conquérants : une épée au
côté ; une massue appuyée sur le cheval ; à la main une lance, à laquelle
était attaché un drapeau ; un arc suspendu à l'épaule et un turban sur la
tête. Mais ce costume changea avec le temps, et les musulmans cherchèrent à
imiter les chrétiens ; abandonnant l'usage de l'arc et de la massue, ils
adoptèrent le bouclier, la cuirasse et la longue lance propre à percer. Ils
recherchaient aussi les épées de Bordeaux, alors très-fameuses[36], et leurs guerriers, renonçant
au turban, portaient un bonnet indien. Avec les vingt eunuques slavons que
les seigneurs français de la Catalogne donnèrent au khalife de Cordoue,
étaient dix cuirasses slavonnes et deux cents épées françaises. Le même khalife,
le jour de l'installation de son hageb ou premier ministre, qui du reste
était d'origine slavonne, lui fit présent de cent guerriers français, à
cheval, armés de l'épée, de la lance, de la cuirasse, du bouclier et du
bonnet indien[37]. Chez la plupart des musulmans,
grands et petits, les armes, les tuniques d'écarlate, les selles et les
drapeaux étaient faits à l'imitation de ce qui se pratiquait dans l'Europe
chrétienne[38]. Il est à croire pourtant qu'en
général, l'équipement des guerriers sarrazins conserva toujours quelque chose
de la légèreté qui les distinguait, lors de leurs premières invasions. Nous
avons dit que parmi les conquérants, plusieurs étaient excités par l'appât du
butin. Pendant longtemps, les guerriers sarrazins n'eurent pas d'autre moyen
de se dédommager de leurs dépenses et de leurs fatigues. Le guerrier qui
agissait isolément était maître de tout ce qui tombait entre ses mains. Celui
qui faisait partie d'un corps, portait ce qu'il prenait dans un lieu désigné
par les chefs ; le butin était mis en commun, et, quand l'expédition était
terminée, on procédait au partage. Le
butin se composait des métaux précieux, monnayés ou non monnayés, des
étoffes, des pierreries, des ustensiles de tout genre, des bestiaux et des
captifs de tout sexe et de tout âge. Les captifs formaient toujours la
meilleure partie du butin, par la facilité qu'on avait, soit de les vendre,
soit d'en tirer un service personnel. On les estimait d'après leur âge, leur
sexe, leurs forces physiques et la forme de leurs traits. Le chef
commençait par prélever, pour le souverain, le cinquième de tout le butin,
appelé le lot de Dieu, et le souverain disposait de ce cinquième comme
il voulait ; mais il en convertissait ordinairement une partie en bonnes
œuvres, comme secours aux pauvres, etc.[39]. Tout le reste était distribué
aux soldats, de manière que le cavalier eût le double du fantassin[40]. Aussitôt
le partage fini, il s'établissait une espèce de marché, où ceux qui n'étaient
pas contents de leur lot le vendaient ou l'échangeaient. A la suite des
armées se trouvaient des marchands et des spéculateurs, et les objets vendus
étaient ensuite répandus dans toutes les provinces de l'empire. C'est
ici le lieu de parler, avec quelques détails, des chrétiens français des deux
sexes qui eurent le malheur de tomber entre les mains des barbares. On a vu
qu'il fallait bien se garder de confondre ces captifs avec ce qu'on nomme
aujourd'hui des prisonniers de guerre. Dès
qu'un chrétien était pris, on lui attachait les mains derrière le dos ; c'est
ce qui fait qu'on l'appelait assyr, d'un mot arabe qui signifie
garrotté, à peu près comme les Romains nommaient leurs captifs vinctus.
Le partage du butin ayant eu lieu, celui entre les mains duquel le chrétien
était tombé, devenait son maître ; il pouvait l'employer à son service, le
vendre, le battre ou même le tuer. Le chrétien devenu esclave était alors
appelé mamlouk[41], c'est à dire possédé, parce
qu'en effet il ne s'appartenait plus à lui-même ; on le nommait aussi ricc
ou mince, parce que ses facultés étaient fort restreintes ; car il ne
pouvait posséder, et tout ce qu'il gagnait devenait la propriété de son
maître. On le transmettait par héritage, de la même manière qu'un champ ou
une maison, et ses enfants étaient destinés au même sort que lui. Quelquefois
le maître, s'il était zélé pour l'islamisme, sollicitait son esclave de se
faire musulman. Si le chrétien y consentait, il était ordinairement mis en
liberté ; si non, il avait l'espoir d'être racheté par d'autres pieux
musulmans ; car Mahomet a dit : « Le fidèle qui affranchit son
semblable, s'affranchit lui-même des peines de cette vie et des tourments du
feu éternel. » Le nouveau musulman, bien qu'affranchi, ne laissait pas
d'être obligé à certains devoirs envers celui qui lui avait rendu la liberté
; mais il était admis dans le sein de la société, et pouvait prétendre aux
mêmes avantages que les hommes les plus favorisés. Le titre par lequel il
était distingué, était commun à son ancien maître et à lui ; c'est celui de maula,
mot arabe qui signifie être sous la protection de quelqu’un, et qui
exprimait d'une manière touchante les devoirs réciproques imposés au patron
et à l'affranchi[42]. Si le
chrétien résistait aux sollicitations, aux menaces et même quelquefois aux
violences, on lui mettait ordinairement les fers aux pieds, et le maître
l'occupait à la culture de ses terres, à quelque travail mécanique, en un
mot, à tout ouvrage qui pouvait lui rapporter du profit. On a
vu, au reste, que les captifs chrétiens devenus musulmans ou demeurés fidèles
aux lois de l'Évangile, étaient très-recherchés pour leur bravoure, et qu'ils
figuraient dans toutes les expéditions sarrazines. Il s'en trouvait dans les
armées, dans la garde particulière des émirs et des khalifes de Cordoue, et à
la suite des seigneurs. Nous avons déjà parlé du hageb de Cordoue, à qui le
khalife Hakam Il fit présent de cent mamelouks français armés de pied en cap.
Il a été également fait mention de captifs chrétiens, rendus eunuques ou
conservés intacts, employés dans le palais des rois et dans celui des grands. Les
esclaves restés fidèles aux lois du christianisme ne perdaient pas tout
espoir de recouvrer leur liberté. Les princes et les riches, parmi les
mahométans, quand il leur arrivait quelque événement heureux, ne
connaissaient pas de meilleure manière de témoigner leur reconnaissance à
Dieu, que de mettre leurs esclaves en liberté. Le fameux Almansor, en l'an
997, ayant appris que les troupes de Cordoue avaient remporté de grands
succès en Afrique, fit briser, en actions de grâces, les fers de dix-huit cents
chrétiens des deux sexes[43]. Les
chrétiens devaient exciter encore plus d'intérêt dans leur propre patrie,
auprès de leurs parents, de leurs amis et des personnes qui partageaient
leurs sympathies. Tous les ans, il partait de France des hommes munis
d'argent, qui allaient en Espagne et en Afrique, racheter un père, un frère
ou un ami. Souvent le prince s'interposait dans la négociation, et payait une
partie du prix du rachat. Plus tard l'esprit de charité, qui caractérise le
christianisme, donna naissance à ces touchantes confréries qui ont subsisté
jusqu'à la révolution, et qui se vouaient à la rédemption des captifs.
Quitter ses foyers et renoncer à toutes ses commodités pour aller dans des
pays barbares, au secours de frères malheureux, au risque de partager leur
sort, était regardé comme le comble de l'héroïsme, et l'était en effet.
L'histoire a conservé le souvenir du dévouement d'Isarn, abbé de Saint-Victor
à Marseille, qui, en 1047, se rendit en Espagne, pour racheter quelques
chrétiens enlevés par des pirates, sur les côtes de Provence. Isarn était
alors affaibli par une longue maladie ; il eut à vaincre les instances de ses
moines, qui ne voulaient pas le laisser partir. Vinrent ensuite les fatigues
du voyage ; Isarn eut beaucoup de peine à parvenir dans les lieux où les
captifs avaient été déposés ; enfin, quand les chrétiens eurent recouvré leur
liberté, et qu'ils se furent mis en mer pour retourner dans leur patrie,
d'autres pirates se présentèrent, qui les enlevèrent. Là-dessus, nouvelles
courses, nouvelles sollicitations ; tels furent les obstacles qu'eut à
surmonter Isarn, qu'à peine de retour avec les captifs à Marseille, il
succomba à ses fatigues[44]. Les
femmes surtout étaient à plaindre, dans ces déplacements forcés de
populations. Faibles et vouées, par la nature de leur sexe, à une vie
retirée, elles ne pouvaient pas toujours, comme les hommes, continuer à fixer
les regards de leurs parents et de leurs amis. Quelquefois elles étaient
employées dans les harems et les sérails, auprès des épouses de leur maître,
en qualité de femmes de chambre. Celles qui se faisaient remarquer par leurs
attraits, leurs dispositions pour la danse, la musique, la broderie, étaient
achetées par des femmes qui leur faisaient donner une éducation soignée, et
les revendaient à haut prix. C'était le don le plus précieux qu'on pût faire
aux khalifes et aux grands. Ces femmes, ainsi que les captives d'un rang
illustre, partageaient quelquefois le lit de leur maître. Qui sait si
Lampégie, fille d'Eudes, duc d'Aquitaine, n'éprouva pas la même destinée ? En
général, les captives jeunes se trouvaient à la merci de l'homme qui les
possédait, et finissaient par être associées à son sort. Nous avons dit que,
chez les musulmans, la loi ne tient presque aucun compte de la condition dans
laquelle est née la femme. On sait d'ailleurs que cette loi, qui a été faite
pour des climats ardents, permet aux hommes, non seulement d'avoir quatre
épouses, mais de cohabiter avec toutes les esclaves qu'ils peuvent se
procurer. Il est rare que chez les musulmans, un homme épouse quatre femmes à
la fois ; ces quatre épouses seraient un grand embarras, même dans un pays où
la femme est censée occuper un rang inférieur ; mais il y a peu d'hommes qui
n'aient quelque esclave ; les plus pauvres ont une esclave qui leur tient
lieu d'épouse et de servante. Si le
maître admettait son esclave au rang d'épouse, elle devenait par cela même
libre, et les enfants l'étaient aussi. La mère et les enfants participaient
aux mêmes avantages que les personnes nées dans le rang le plus illustre. Si
le maître, tout en ne contractant pas de lien avec son esclave, reconnaissait
les enfants qu'il en avait eus, les enfants étaient censés nés libres ; de
plus, la mère était affranchie par le fait même ; mais elle restait sous le
pouvoir du maître ; seulement, à sa mort elle recevait de droit la liberté ;
en attendant, on ne la traitait plus en esclave ; elle était appelée ommveled
ou mère d'enfant. Les khalifes de Damas, de Bagdad, de Cordoue,
avaient, dans leur sérail, de ces mères d'enfant. Tous les enfants
d'Aaron-alraschid, à l'exception d'un seul, n'avaient pas d'autre origine.
Mais si les enfants que le maître avait de son esclave n'étaient pas reconnus
par lui, ils étaient censés bâtards ; eux et leur mère restaient dans la
servitude. Alors, ils étaient traités à peu près comme un vil bétail. Pour
donner une idée des étranges destinées réservées aux chrétiens des deux
sexes, qui furent emmenés de France, nous nous bornerons à citer les traits
suivants : Un guerrier des environs de Toulouse, appelé Raymond, vers la fin
du dixième siècle, s'était mis en mer pour aller visiter les saints lieux. En
route, son vaisseau fit naufrage sur les côtes d'Afrique, et il tomba au
pouvoir des Sarrazins. Réduit à l'esclavage, son maître l'occupa à la culture
de ses terres. Alors Raymond, qui n'était pas habitué à ce genre de travail,
avoua qu'il avait été élevé pour la gloire des combats. On l'admit donc au
nombre des guerriers du pays, et il ne tarda pas à se signaler. Il prit part
aux différentes guerres qui eurent lieu parmi les peuples de l'Afrique, étant
quelquefois fait prisonnier, et chaque fois s'attachant avec le même zèle aux
intérêts de ses nouveaux maîtres ; enfin la fortune des armes l'amena en
Espagne. Il se trouvait présent, avec beaucoup d'autres chrétiens, à la
bataille qui fut livrée en 1009, aux environs de Cordoue ; c'est là, qu'après
quinze années de courses et d'aventures, il fut repris et mis en liberté par
Sanche, comte de Castille[45]. Quelque temps auparavant, une
captive chrétienne, prise fort jeune, avait été formée aux arts de la danse,
du chant et de la musique. Conduite en Arabie, elle avait fait le charme des
amateurs de Médine et d'autres villes d'orient ; à son retour, le roi de
Cordoue l'avait attachée à sa personne, et en avait fait sa femme favorite[46]. Enfin, pour compléter le
tableau, quelques chrétiens, employés à la même époque dans le palais des
princes de Cordoue, se rendaient dignes de la palme du martyre. Le sort
des musulmans qui tombaient entre les mains des Français se rapprochait
beaucoup de celui qu'avaient à subir les captifs chrétiens. On a vu que
l'esclavage était admis, en France, à l'égard des captifs germains, slaves et
autres païens du nord de l'Europe ; il devait l'être aussi pour les captifs
sarrazins. La principale différence entre les captifs français au pouvoir des
Sarrazins, et les captifs sarrazins au pouvoir des Français, c'est qu'en
France, il y a toujours eu une ligne de démarcation entre les hommes nés
esclaves ou traités comme tels, et les personnes de condition libre. La loi
mettait même alors une grande différence entre les simples bourgeois et les
gentilshommes. Parmi
les captifs sarrazins, plusieurs étaient rachetés, soit par leurs parents,
soit par leurs amis soit par leur souverain, soit enfin à l'aide de legs que
faisaient pour cet objet de pieux mahométans. En effet, tandis qu'il s'était
formé, en France, des établissements pour la rédemption des captifs, des
établissements analogues avaient pris naissance chez les musulmans d'Espagne.
Quelqu'un demandant à Mahomet ce qu'il devait faire pour mériter le ciel, le
prophète répondit : « Délivrez vos frères des chaînes de l'esclavage. » Un
auteur arabe nous apprend que, du temps de Charlemagne, sous l'émir de
Cordoue, Hescham, les armes musulmanes furent une année si heureuses, qu'on
ne trouva pas à employer l'argent légué pour cet effet[47]. Les
captifs musulmans destinés à être vendus étaient amenés à Arles, à Marseille,
à Narbonne, où se rendaient des agents de leur nation. Quelquefois, les
guerriers sarrazins profitaient des descentes qu'ils faisaient sur nos côtes,
pour réclamer les captifs qui s'y trouvaient. D'autres fois, les princes
chrétiens qui voulaient se rendre les chefs favorables les leur envoyaient en
présent. A
l'égard des musulmans qui n'avaient pas de rançon à offrir, ils étaient, à
l'exemple des juifs et des païens, réduits à l'état d'esclavage. Les esclaves
attachés au service d'un maître, et les serfs rangés parmi les dépendances
des fermes et des terres, formaient dans l'Europe chrétienne une grande
partie de la population des villes et des campagnes ; ils ne pouvaient ni
posséder ni tester, et constituaient une partie de la richesse. On pouvait
les vendre, les battre, ou même les mettre à la torture. La plupart des serfs
étaient chargés de chaînes, afin qu'ils ne pussent s'échapper. Heureusement,
l'intérêt, à défaut de la charité, vint au secours de l'humanité souffrante.
Comme les serfs et les esclaves, lorsqu'ils étaient maltraités, prenaient la
fuite, et que les seigneurs, dans leurs guerres entre eux, s'efforçaient de
se les enlever réciproquement, les maîtres furent obligés d'user de quelques
ménagements. Les serfs et les esclaves sarrazins, non plus que les serfs et
les esclaves juifs et païens, ne pouvaient s'allier avec des femmes
chrétiennes, même réduites à l'état de servage ; celles qui avaient la
faiblesse de céder étaient privées de la sépulture ecclésiastique. Pendant
longtemps, il ne fut pas même permis aux serfs de la même religion de se marier
entre eux ; seulement les deux sexes, avec la permission du maître, pouvaient
cohabiter ensemble, et les enfants qui naissaient de cette union étaient,
ainsi que les parents, la propriété du maître. L'esclavage
paraît avoir fini en Europe dès le douzième siècle ; mais il continua dans
quelques contrées pour les peuples non chrétiens, notamment pour les
Sarrazins ; c'est du moins ce qu'indiquent plusieurs faits du douzième siècle
et des siècles suivants[48]. Pour le
servage, il se maintint beaucoup plus longtemps. Néanmoins il diminua à
mesure que les mœurs se polirent, et que l'esprit de l'évangile, qui a
proclamé tous les hommes frères, reçut son développement. Les hommes pieux se
firent, en certaines occasions, notamment quand il leur survenait un
événement heureux, un devoir de mettre leurs serfs en liberté. D'un autre
côté, l'usage s'établit de considérer comme libre tout serf qui demandait le
baptême. Les serfs finirent par se fondre dans le reste de la population. Ordinairement
les serfs sarrazins étaient attachés aux fermes appartenant, soit à des
particuliers, soit à des églises et à des monastères. D'autres fois ils
étaient attachés à la personne du maître, et l'accompagnaient partout où il
allait. On a vu qu'une partie des captifs sarrazins qui, en 1019, furent pris
devant Narbonne, furent cédés à des églises ou distribués à des particuliers.
Il avait dû en être de même des Sarrazins de Provence, qui survécurent au
désastre de leur nation, en 975, et en général de tous les détachements
sarrazins qui, dans le cours de leurs expéditions en France, avaient été
séparés du corps de l'armée. Le
nombre des serfs et des esclaves sarrazins fut sans doute alimenté, soit par
les guerres des croisades proprement dites, soit par les guerres des Français
contre les Maures d'Espagne et contre les autres peuples musulmans établis
sur les bords de la mer Méditerranée, soit enfin par le commerce[49] ; il est certain que leur
existence en France se prolongea fort longtemps. Arnaud, archevêque de
Narbonne en 1149, légua des Sarrazins de ses domaines à l'évêque de Béziers[50]. Vers l'an 1250, Roméo de
Villeneuve, ministre des comtes de Provence, ordonna par son testament de
vendre les Sarrazins des deux sexes qui étaient dans ses terres[51]. Deux cents ans après, il est
fait mention de trois serfs maures achetés par le roi René[52]. Voici
quelques traits qui achèveront de faire connaître le sort réservé aux
Sarrazins qui tombaient au pouvoir des Français, et qui n'étaient pas
rachetés par leurs frères. Un
article du concile de Tarragone en 1239, et un statut de l'évêque de Béziers
en 1368, voulaient que les Sarrazins de l'un et l'autre sexe, ainsi que les
juifs, portassent un habillement particulier, et pour la couleur et pour la
forme[53]. Le
commerce entre Sarrazins d'un sexe différent, qui avait lieu dans certaines
localités, scandalisant beaucoup de personnes pieuses, un statut de l'ordre
de Cîteaux, en 1195, défendit aux maisons de l'ordre de réunir dans la même
habitation des Sarrazins et des Sarrazines. Il y avait même des
établissements religieux où il était défendu de recevoir des serfs sarrazins[54]. On a vu
que les Sarrazins qui se faisaient baptiser devenaient par là même libres.
Comme il arrivait quelquefois que la demande faite par les serfs de recevoir
le baptême, cachait une ruse, et que devenus libres, ils retournaient à leurs
égarements, les maîtres eurent la faculté de les éprouver pendant quelque
temps[55]. Mais alors on vit des
chrétiens inhumains, pour n'être pas frustrés d'un vil avantage, gêner leurs
serfs dans les efforts qu'ils faisaient pour être admis au sein du
christianisme[56] ; on les vit même, après que
leurs serfs étaient baptisés, les retenir malgré les lois sous le joug et
user des plus cruelles violences. Il existe une lettre foudroyante du pape
Clément IV, adressée, en 1266, à Thibaud, roi de Navarre, dans laquelle le souverain
pontife s'élève contre un abbé du monastère de Saint-Benoist de Mirande,
lequel avait fait mettre à la torture un riche Sarrazin converti, sous
prétexte que sa conversion n'était pas sincère, et qui s'était emparé des
biens de cet infortuné, au détriment de ses enfants[57]. On voit
qu'outre les serfs sarrazins, il y avait en France des Sarrazins
propriétaires. La plupart, à l'exemple des juifs, s'occupaient de finances et
prêtaient à intérêt ; plus d'une fois, lorsque la fureur populaire éclata
contre les juifs usuriers, les Sarrazins furent enveloppés dans leurs
désastres[58]. Ces Sarrazins, non plus que
les serfs de la même nation, ne pouvaient épouser des femmes chrétiennes, ni
les donner comme nourrices à leurs enfants. Eux et toute chrétienne qui
aurait cohabité avec eux, étaient privés de la sépulture ecclésiastique. Ils
payaient la dîme de leurs biens comme les chrétiens ; de plus, ils étaient
obligés d'observer les fêtes chrétiennes, et ne pouvaient ces jours-là se
livrer à aucun ouvrage servile[59]. Il ne reste plus maintenant de
trace de cette classe infortunée. Sans
doute il y eut en France beaucoup de musulmans qui embrassèrent le
christianisme. C'était une suite naturelle de l'état de choses qui existait
alors. Mais il y eut malheureusement beaucoup plus de Français qui se firent
musulmans. Les premières invasions des Sarrazins en France, et l'abominable
commerce d'enfants chrétiens des deux sexes qui se faisait dans toute
l'Europe, durent conduire chez les musulmans un nombre incalculable
d'individus. D'ailleurs, il ne faut pas se le dissimuler, l'extrême facilité
avec laquelle les musulmans ont de tout temps accueilli les chrétiens qui se
présentaient, jointe aux avantages que les renégats et les aventuriers ont
toujours rencontrés chez eux, multiplia nécessairement les apostasies. Passons
maintenant à la manière dont les Sarrazins, en s'établissant en France,
traitèrent les peuples vaincus, et à la politique qui les dirigea dans
l'administration civile et religieuse et dans les impôts. On sent bien qu'il
ne s'agit pas ici des courses à main armée que firent les Sarrazins, et qui
furent accompagnées de violences et d'excès de tout genre. Nous excluons non
seulement les premières invasions des Sarrazins dans le midi de la France,
mais encore le long séjour que ces barbares firent plus tard en Provence, en
Dauphiné, en Piémont, en Savoie et dans la Suisse. En effet, comme on l'a vu,
ce séjour, si on excepte quelques positions fortifiées, fut toujours
précaire. Dans aucune de ces contrées, les Sarrazins n'occupèrent le pays
tout entier. Tandis que certaines bandes étaient maîtresses des passages des
montagnes et des rivières, et se bornaient à rançonner les voyageurs, les
hommes paisibles cultivaient les vallées fertiles, et consentaient même
quelquefois à payer un tribut au prince du pays. Quant à la partie de la
Provence qui était située aux environs de leur château-fort du Fraxinet, les
Sarrazins ne conçurent pas d'autre politique que d'y tout détruire et de
s'entourer de ruines. On ne peut mieux comparer les bandes sarrazines, à
cette époque, qu'aux troupes de brigands qui, dans les dernières années, ont
désolé une partie des états du pape et du roi de Naples. Les
observations que nous avons à faire s'appliquent uniquement à la forme de
gouvernement que les Sarrazins établirent en Languedoc, lorsqu'ils se
trouvèrent maîtres paisibles de cette province, entre les années 724 et 758,
sous le règne de Charles-Martel et de Pepin-le-Bref. Les renseignements nous
manquent pour ces temps reculés ; mais on a vu qu'à la suite des guerres
intestines qui ne tardèrent pas à s'élever parmi les vainqueurs, c'est-à-dire
à partir de l'année 737, les chrétiens goths du Languedoc avaient repris une
partie de leur ancien crédit, et qu'ils avaient leurs comtes particuliers,
leurs viguiers et leurs lois nationales[60]. D'un autre côté, Isidore de
Beja, écrivain contemporain, nous apprend, sous la date de 734, que le
gouverneur de l'Espagne, Ocba, avait coutume d'appliquer à chacun des peuples
qui étaient soumis à son autorité leur législation particulière. Enfin, il nous
reste une ordonnance rendue à la même époque par un gouverneur sarrazin de
Coïmbre, et qui montre que les chrétiens du Portugal étaient assujettis à une
administration analogue. Voici ce que porte cette ordonnance : « Les
chrétiens de Coïmbre auront leur comte particulier, qui les régira d'une
bonne manière, et comme les chrétiens ont coutume d'être régis. Ce sera au
comte de régler leurs différends ; seulement il ne pourra condamner personne
à mort sans l'ordre du magistrat musulman. Il sera obligé de conduire le
prévenu devant le magistrat ; on donnera lecture du texte de la loi
chrétienne, et si le magistrat y consent, on mettra le prévenu à mort. Les
petites villes auront aussi leur juge particulier, qui les gouvernera
équitablement, et tâchera de prévenir les altercations. Si un chrétien
offense un musulman, le magistrat lui appliquera la loi musulmane ; si un
chrétien porte atteinte à l'honneur d'une musulmane non mariée, il embrassera
l'islamisme, et épousera la musulmane ; sinon il sera mis à mort. Si la
musulmane était mariée, son séducteur sera tué sans rémission[61]. » Ces
divers témoignages nous montrent quel fut le système d'administration adopté
par les Sarrazins pour le Languedoc ; et ce système était à peu près le même
partout. Si de
l'administration politique nous passons à l'administration religieuse, nous
manquons également de renseignements positifs ; mais, à l'aide d'inductions
tirées de ce que les mahométans pratiquèrent ailleurs, on pourra se faire une
opinion raisonnée. La
masse de la population à Narbonne et dans les villes voisines resta
chrétienne ; et cette masse était nombreuse, puisqu'elle suffit plus tard
pour exterminer la garnison musulmane. Les Sarrazins avaient donc respecté la
religion du pays, et ils avaient laissé aux habitants des chapelles et des
églises pour exercer leur culte ; il était de plus resté des ecclésiastiques
pour desservir ces églises. Mais
là, ce nous semble, se bornèrent les concessions ; et ce serait une erreur de
croire que les Sarrazins agirent avec Narbonne et les autres villes
frontières, comme ils le faisaient à l'égard de Cordoue et des autres
contrées situées au centre de l'empire. A Cordoue, les Sarrazins s'étaient
bornés à s'emparer des églises principales, et à dépouiller les autres de
leurs biens ; ces dernières étaient restées au pouvoir des chrétiens, et
ceux-ci avaient conservé leurs évêques, ou du moins des préposés ecclésiastiques
d'un ordre supérieur. Ils avaient même conservé des monastères de l'un et de
l'autre sexe ; en un mot, les Sarrazins leur avaient laissé l'usage des
cloches, faveur qu'ils n'avaient accordée aux chrétiens ni en Afrique ni en
Asie[62]. Rien de
semblable ne se voit ni à Narbonne, ni dans les villes voisines. On n'y
aperçoit ni évêques, ni couvents. Il est vrai que le désordre qui se
manifeste à cette époque dans la plupart des églises du midi de la France
n'était pas seulement l'ouvrage des Sarrazins ; il existait depuis plus de
cinquante ans, ainsi que le reconnaît saint Boniface, archevêque de Mayence,
dans une lettre qu'il écrivit en 742, au pape Zacharie[63] ; et c'était une suite des
bouleversements occasionnés par les guerres entre les enfants de Clovis. Mais
ce désordre ne s'était pas jusque-là fait remarquer dans les provinces
septentrionales de l'Espagne, et il se manifeste avec l'arrivée même des Sarrazins
; il y a plus, il ne finit qu'à mesure que les Sarrazins évacuent le pays[64]. On lit,
dans une vie anonyme de Louis-le-Débonnaire[65], qu'en 802, lorsque les
Français enlevèrent Barcelone aux Sarrazins, Louis, avant de prendre
possession de la ville, se rendit dans l'église de Sainte-Croix, pour y
remercier Dieu d'une conquête si importante. Comme l'église de Sainte-Croix
sert encore aujourd'hui de cathédrale, le savant de Marca avait induit de ce
passage que les chrétiens de Barcelone, sous la domination musulmane, avaient
conservé leur principale église, et par conséquent leur évêque et leur haut
clergé. Mais, dans le passage correspondant du poème d'Ermoldus Nigellus,
déjà cité, et qui n'a été publié que longtemps après de Marca, il est dit que
Louis, avant de se rendre à l'église, la fit purifier ; par conséquent, dans
l'intervalle, l'église de Sainte-Croix avait été convertie en mosquée. En
effet, pour nous servir de l'expression du poète, la cathédrale de la
capitale de la Catalogne avait été vouée au culte du démon[66]. Nous
pensons que les musulmans mirent leur politique à écarter des villes
frontières les évêques et le haut clergé, et à restreindre, le plus qu'ils
purent, les relations des chrétiens de leurs domaines avec ceux des autres
contrées. Ce qui le prouve, c'est l'importance que Charlemagne, à mesure que
son pouvoir s'étendit, mit à favoriser ces relations, et à s'en charger
lui-même. On
peut, du reste, à certaines restrictions près, juger des rapports religieux
qui durent se former entre les chrétiens de France et les Sarrazins, par ce
qui eut lieu en Espagne. Le
nombre des églises laissées aux chrétiens avait été déterminé au moment de la
conquête, et il leur était défendu d'en construire de nouvelles. Mahomet a
dit : « Ne laissez pas élever, par les infidèles, des synagogues, des églises
et des temples nouveaux ; mais qu'il leur soit libre de réparer les anciens
édifices, et même de les rebâtir, pourvu que ce soit sur l'ancien sol[67]. » Les
chrétiens ne pouvaient faire de procession en public, et les offices sacrés
devaient se célébrer les portes fermées. Si un chrétien voulait se faire
musulman, il était défendu aux autres chrétiens d'y mettre obstacle[68]. Nous
avons dit que les chrétiens de Cordoue et des autres villes de l'Andalousie
étaient en général traités avec douceur, et que, de leur côté, les chrétiens
avaient pour les musulmans certaines déférences : par exemple, ils
circoncisaient leurs enfants, et s'abstenaient de chair de porc. Néanmoins, à
s'en tenir au témoignage d'un chrétien de Cordoue, qui, à la vérité, écrivait
au moment de la persécution de l'année 850, il existait une haine profonde
entre les musulmans et les chrétiens, surtout en ce qui concernait les
pratiques extérieures du christianisme. Cet auteur s'exprime ainsi : « Aucun
de nous n'ose manifester ouvertement ses croyances ; quand quelque devoir
sacré oblige les ecclésiastiques à paraître en public, sitôt que les
mahométans voient en eux les marques de leur ordre, ils éclatent en propos
outrageants ; et, non contents de leur adresser des injures et des
railleries, ils les poursuivent à coups de pierres. S'ils entendent le bruit
de la cloche, ils se répandent en malédictions contre la religion chrétienne[69]. » Plusieurs d'entre les
musulmans auraient cru être souillés, si un chrétien les eût approchés. De leur
côté, les chrétiens, de l'aveu de saint Euloge, qui fut lui-même victime de
la persécution de 850[70], quand ils entendaient les
crieurs musulmans appeler du haut des mosquées les fidèles à la prière,
croyaient entendre la voix de l'antéchrist, et se hâtaient de faire le signe
de la croix. A
l'égard des impôts établis par les Sarrazins, on a vu que le gouverneur
d'Espagne, Alsamah, fut le premier qui, en 720, mit de l'ordre dans les
finances, et qu'il étendit successivement les mêmes mesures à l'Espagne et au
Languedoc. Jusque-là, la plus grande confusion s'était fait remarquer dans
l'assiette des impôts et la solde des troupes. Alsamah
commença par distribuer aux guerriers et aux familles musulmanes pauvres une
partie des terres enlevées aux chrétiens, terres dont quelques hommes
puissants s'étaient arrogé les revenus. Le reste fut laissé au fisc, et les
revenus eu furent déposés dans le trésor public. Les
biens distribués aux vainqueurs furent taxés au dixième du produit ; ceux qui
furent laissés aux chrétiens payèrent le cinquième, c'est-à-dire le double[71]. Dans les commencements, pour
attirer les chrétiens, il fut décidé que ceux qui se soumettraient
volontairement seraient traités comme les musulmans eux-mêmes ; mais cette
faveur ne fut pas maintenue. Indépendamment
de ce tribut de vingt pour cent, qui devait être fort lourd, si on en juge
par la nature de certains terrains, les chrétiens avaient à acquitter une
espèce de capitation ou d'imposition personnelle, qui variait suivant la
fortune des individus. Cette imposition n'atteignait que les chrétiens mâles
parvenus à l'âge adulte, qui pouvaient vivre soit du revenu de leurs biens,
soit du travail de leurs mains ; elle portait le nom de djizyé, ou
compensation, et était regardée par les musulmans comme un dédommagement de
la faveur qu'ils avaient faite aux chrétiens, en leur laissant la vie et
l'exercice de leur religion. Tout chrétien qui embrassait l'islamisme était
par cela même affranchi de cette charge[72]. Enfin,
les chrétiens payaient un droit pour les marchandises et les biens meubles.
Ce droit, qui était pour les musulmans de deux et demi pour cent, a varié
pour les chrétiens suivant les temps et les lieux. Il était, à cette époque,
pour ces derniers, de cinq pour cent. Ce droit était appelé ordinairement zekat,
c'est-à-dire purification, et était censé rendre licite l'usage des biens
eux-mêmes. En effet, les musulmans, témoins chaque jour des excès du
despotisme, sont persuadés que le bien mal acquis ne porte pas bonheur ; et
ils croient se mettre en garde contre les chances auxquelles nous sommes
continuellement sujets, en sacrifiant une partie de leurs richesses. Le zekat
payé par les musulmans est regardé comme un sacrifice volontaire, et doit
être abandonné aux pauvres. Quant à celui qui était acquitté par les
chrétiens, il était employé en partie à secourir les pauvres et à racheter
les captifs[73]. On sera
peut-être curieux de savoir de quelle manière les auteurs arabes désignent
les peuples chrétiens avec lesquels leur nation a été si longtemps en
rapport, soit de guerre, soit d'amitié. Les chrétiens soumis à la domination
musulmane sont appelés moahid, ou confédérés, et ahl-aldzimmet,
ou protégés. En effet, du moment que les chrétiens obtenaient la vie et
l'exercice de leur religion, et qu'ils se soumettaient à payer tribut, il y
avait obligation réciproque entre les deux parties, et promesse de la part
des vainqueurs de protéger les vaincus. Les Arabes donnent encore aux
chrétiens, surtout à ceux qui ne reconnaissaient pas leur autorité, les
titres de eledj, ou professant une autre religion ; adjemy, ou
appartenant à une autre race. Ils les nomment aussi moschrik, ou
polythéistes ; en effet, les musulmans sont persuadés que les chrétiens, en
admettant un Dieu en trois personnes, admettent trois Dieux différents[74]. Les
vainqueurs et les vaincus parlant un langage différent, quel moyen
avaient-ils de communiquer ensemble ? Les Arabes n'ont jamais eu de goût pour
les langues étrangères. De leur côté, les chrétiens, dans ces temps
d'ignorance et de barbarie, ne pouvaient guère songer à apprendre la langue
arabe. L'histoire ne cite, à cet égard, qu'un abbé du monastère de
Saint-Gall, appelé Hartmote, lequel en 880 joignit l'étude de l'arabe à celle
du grec et de l'hébreu[75]. Ce ne fut que plus tard, au
temps des croisades, que les lumières ayant fait des progrès, nos pères
commencèrent à s'occuper de la langue et des croyances d'un peuple, qui avait
si longtemps été maître d'une partie de leur territoire. Pour cette étude, on
se rendait de préférence en Espagne, où le latin et l'arabe étaient également
cultivés, et où l'on était sûr de trouver tous les secours nécessaires. Ce
fut à Tolède, qu'en 1142, Pierre le vénérable, abbé de Cluny, fit faire la
première traduction latine de l'Alcoran que l'on connaisse ; c'est là qu'il
entreprit une réfutation de la religion musulmane, qui fut le signal de
beaucoup d'autres ouvrages du même genre[76]. Mais on
ne saurait douter que, dès le principe, il n'y eût en France un grand nombre
de personnes qui parlaient l'arabe. Nous avons dit que les premiers
conquérants, à mesure qu'un pays était subjugué, choisissaient un certain
nombre d'otages parmi les familles les plus notables, et les envoyaient au
centre de l'empire. Une partie de ces otages revirent nécessairement leur
patrie. Il en fut de même des captifs et des esclaves chrétiens qui avaient
recouvré leur liberté ; enfin, il y avait les serfs sarrazins disséminés sur
tout notre territoire. Nous
ferons encore mention des pèlerins et des marchands qui, même à l'époque des
invasions les plus sanglantes, se rendaient en Egypte, en Syrie et dans les
autres pays musulmans. On peut citer l'Anglais saint Guillebaud, qui, vers
l'an 730, se mit en route à travers la France et l'Italie, et qui se trouvait
en Syrie vers l'an 734. Ces pèlerins et ces marchands auraient pu nous
fournir les renseignements les plus curieux sur la politique et les
ressources des princes mahométans, à cette époque, et sur les dispositions de
leurs peuples ; en effet, combien il eût été important de savoir ce qui se
disait à Damas, de la marche des armées musulmanes en occident, des effets
que l'on attendait de conquêtes si merveilleuses. Malheureusement, les
pèlerins et les marchands ne nous ont rien transmis. Saint Guillebaud, à son
arrivée en Syrie, avait d'abord été arrêté comme espion ; il fit voir que son
unique objet était la visite des lieux sanctifiés par les mystères de notre
religion, et on le mit en liberté. Il parcourut donc la Palestine, la
Phénicie et la Syrie. A Damas, il parla au khalife ; mais nulle part, dans la
relation qui nous reste de ses voyages, et qui a été écrite par une de ses
cousines, il n'est dit un mot des choses que nous aurions tant d'intérêt à savoir. A cette
époque, la disposition des esprits devait empêcher les personnes pieuses
d'apporter une attention convenable à ces malheureux événemens. On était
persuadé que ces horribles invasions étaient un effet du courroux céleste,
excité par les péchés des hommes. Or, la piété dirigée d'une certaine manière
tient en quelque chose à l'esprit de fatalisme. Les personnes préoccupées de
cette idée négligeaient les moyens humains, et se résignaient à un sort
qu'elles auraient peut-être évité sans cela. Quelle différence entre cet
abattement et l'entraînement qui plus tard amena le mouvement des croisades ! On a vu
que les Sarrazins, dans leurs courses dévastatrices, s'emparaient des femmes
et des enfants des deux sexes. Les garçons devenaient soldats ; pour les
femmes et les filles, elles servaient à perpétuer la race des envahisseurs.
Cette manière d'entretenir leurs forces, indépendamment des secours qu'ils
recevaient continuellement d'Espagne et d'Afrique, entrait d'avance dans
leurs calculs. On en peut juger par ce qui eut lieu lors de leur
établissement dans l'île de Crète. Nous avons dit, qu'à la suite d'une
rébellion des faubourgs de Cordoue, quinze mille habitants furent obligés de
s'expatrier, et qu'après avoir fait une descente sur les côtes d'Egypte, ils
se dirigèrent, avec d’autres aventuriers, vers l'île de Crète. Le chef de
l'expédition, charmé de la beauté du climat et de la fertilité du sol,
résolut d'y former une colonie, et mit le feu à sa flotte. A la vue des
flammes, ses compagnons étonnés demandèrent comment ils pourraient désormais
communiquer avec leurs femmes et leurs enfants. Là-dessus, le chef leur dit :
« Je vous donne une nouvelle patrie ; elle vous fournira des femmes ; c'est à
vous à vous procurer des enfants. » Les
Sarrazins, à leur première entrée en France, ne pensaient à rien moins qu'à
subjuguer cette belle contrée, et à la soumettre, ainsi que le reste de
l'Europe, aux lois de l'Alcoran. Mais plus tard, leurs bandes eurent
uniquement pour mobiles l'amour du pillage, la soif de la vengeance et le
goût des aventures. L'établissement des Sarrazins en Provence, à la fin du
neuvième siècle, et leurs incursions dans les montagnes des Alpes, furent un
événement purement fortuit. Au témoignage de l'historien Liutprand, on peut
joindre la manière dont les mahométans subjuguèrent l'île de Sicile. Deux
années s'étaient écoulées depuis la mort de Charlemagne (en 816), et le nom de ce grand prince
était encore un objet de terreur pour les barbares. Le gouverneur grec de
l'île de Sicile, s'étant révolté contre l'empereur de Constantinople, envoya
demander du secours au prince africain de Cayroan. Le prince consulta les
notables du pays ; tous furent d'avis qu'on envoyât du secours au gouverneur
; mais ils voulaient qu'on ne fît aucun établissement dans l'île, et qu'on se
bornât à enlever les richesses faciles à emporter. Tous étaient persuadés que
l'île, étant si rapprochée du continent italien, serait secourue, soit par
les Grecs, soit par les Français, et que jamais un peuple qui parlait une
langue et professait des croyances différentes ne parviendrait à s'y fixer
d'une manière solide. « Quelle est, demanda quelqu'un, la distance qui sépare
l'île du continent ? » On lui dit qu'une même personne pouvait aller deux ou
trois fois en un jour, de l'île sur le continent et du continent dans l'île.
« Et quelle est, reprit le premier, la distance de la Sicile à l'Afrique ? »
On lui dit qu'il y avait pour un jour et une nuit de navigation. « En ce cas,
répliqua l'autre, fussé-je un oiseau, je ne me hasarderais pas à prendre ma
demeure dans cette île[77]. » En effet, ce ne fut qu'après
coup, que les Sarrazins d'Afrique songèrent à occuper la Sicile ; et ce qui
les y décida, ce ne fut pas seulement la richesse du pays, ce fut encore
l'anarchie qui désolait l'île. On en peut dire autant de leur établissement
dans l'Italie méridionale. Ce furent les princes du pays, divisés entre eux,
qui les y appelèrent et les y maintinrent. Telles
sont les considérations qui nous ont paru propres à jeter du jour sur le
caractère général des invasions des Sarrazins en France, et sur les
circonstances qui les accompagnèrent ; elles se plaçaient d'autant plus
convenablement ici, qu'elles serviront à éclaircir les questions qui nous
restent à examiner. Et d'abord, quel vestige trouve-t-on du séjour des
Sarrazins dans le royaume et dans les contrées voisines ? Nous
croyons que les premières invasions des Sarrazins, si on fait abstraction des
dévastations qui en furent la suite immédiate, ne laissèrent qu'une trace
assez légère. Ce n'est pas que l'esprit religieux eût aveuglé les habitants
du midi de la France, au point de leur fermer les yeux sur les exploits et
les travaux de guerriers qui, à l'exemple des Romains, se croyaient destinés
à la conquête du monde. L'espèce d'éloignement des hommes du midi de la
France pour les hommes du nord d'une part, et de l'autre le désordre qui
existait dans toutes les classes de la société, avaient éteint presque tout
patriotisme. Le peu
de traces que les Sarrazins laissèrent d'abord de leur séjour nous semble
tenir à une autre cause. C'est que sortant à peine de leur désert, ils
étaient encore étrangers à toute idée de civilisation, et qu'ils ne purent
par eux-mêmes rien édifier de grand. En effet, à Narbonne, où ils se
maintinrent pendant quarante ans, et qui était devenue leur boulevard en
France, il ne reste pas le moindre vestige de monument élevé par eux.
Apparemment ils se bornèrent à augmenter les fortifications de la ville, et à
en faire une place imprenable. Dans une cité où l'on rencontre à chaque pas
des débris de la domination romaine, il n'existe plus aucun pan de muraille,
aucune inscription qu'on puisse rattacher d'une manière certaine aux
Sarrazins, et il ne paraît pas qu'aucun écrivain en ait jamais mentionné. On a
parlé d'un édifice qui sert aujourd'hui d'église au village de Planès, dans
la Cerdagne française, aux environs de Mont-Louis ; et on a dit que cet
édifice avait été élevé par les Sarrazins, à l'époque où, antérieurement à
Charlemagne, les mahométans étaient maîtres de cette partie des Pyrénées ; on
a ajouté qu'il leur servait de mosquée ; mais cet édifice, encore
parfaitement conservé, n'a rien qui ressemble à une mosquée : c'est un
triangle équilatéral, ayant à chacune de ses faces un cercle dont la circonférence
va passer par le centre d'un quatrième cercle qui forme la coupole
supérieure. Ce ne peut pas non plus être, comme on l'a dit[78], le mausolée de Munuza, chef
sarrazin, qui, ainsi qu'on l'a vu, fut pendant quelque temps à la tête du
gouvernement des Pyrénées. L'édifice n'a nullement la forme d'un tombeau.
D'ailleurs, qui aurait élevé ce tombeau ? ce ne seraient pas les chrétiens,
qui avaient à reprocher à Munuza d'avoir fait brûler vif un de leurs évêques
; ce ne seraient pas non plus les musulmans, qui regardaient Munuza comme un
traître, et qui machinèrent sa mort. Cet édifice est d'une construction
postérieure à l'occupation du pays par les Sarrazins. L'absence de tout
ornement d'architecture ne permet pas d'en fixer la date précise ; mais tout
porte à croire qu'il fut élevé par les chrétiens, postérieurement au dixième
siècle[79]. La
seule chose qui nous reste des premières invasions des Sarrazins, ce sont des
médailles arabes, ayant primitivement servi de monnaies. On trouve assez
souvent de ces monnaies en Languedoc et en Provence ; malheureusement elles
ne portent ni nom de souverain ni nom de gouverneur de province, et ne sont
d'aucun secours pour l'histoire. Lorsqu'à
la fin du neuvième siècle, les Sarrazins s'établirent en Provence et se
répandirent de là en Dauphiné, en Savoie et en Suisse, ils avaient fait dans
l'intervalle de grands progrès dans les sciences et les arts, et ils en
faisaient chaque jour de nouveaux. On ne peut nier que les mahométans de
l'Espagne, de la Sicile et même de l'Afrique, ne fussent alors plus avancés
que les chrétiens de France et des contrées voisines, en proie à l'anarchie
et à tous les malheurs qui en sont la suite. Il serait inutile de tracer ici
le tableau des merveilles que la civilisation enfanta chez les Maures
d'Espagne. Qui n'a entendu parler de la magnifique mosquée de Cordoue,
servant aujourd'hui de cathédrale, et qui fut élevée dans la dernière moitié
du huitième siècle ? Qui ne connaît les ponts, les canaux d'irrigation et les
monuments de tout genre, qui furent érigés en Espagne, à partir de cette
époque ? Ce n'était pas seulement dans les arts proprement dits que se
montrait la supériorité des Sarrazins ; elle se manifestait aussi dans les
sciences, sans lesquelles il ne peut y avoir de véritable civilisation. Les
Sarrazins possédaient dans la langue arabe des traductions des ouvrages
d'Aristote, d'Hippocrate, de Galien, de Dioscoride, de Ptolémée ; ils avaient
même ajouté aux découvertes des savants de l'antiquité. Leur
supériorité était avouée par les chrétiens eux-mêmes. L'histoire a conservé
le souvenir de Sanche, prince de Léon, qui, vers l'an 960, étant attaqué
d'une maladie incurable, demanda un saufconduit au khalife Abd-alrahman III,
et se rendit à Cordoue, pour y consulter les médecins arabes. L'histoire
ajoute que Sanche trouva dans le savoir de ces médecins tous les secours
qu'il en attendait, et que le reste de sa vie, il se montra reconnaissant du
généreux accueil qu'il avait reçu[80]. Vers la même époque, un moine
auvergnat, Gerbert, devenu plus tard pape sous le nom de Sylvestre II, allait
en Espagne pour s'y former à l'étude des sciences physiques et mathématiques
; et ses progrès furent tels, qu'à son retour, le vulgaire le prit pour un
sorcier. Mais un
très-petit nombre de personnes, en France, pouvait puiser à cette source
d'instruction, et la masse du peuple croupissait dans l'ignorance. De quel
secours pouvaient être pour nos pères les bandes sarrazines qui, le fer et la
flamme à la main, dévastaient nos plus belles provinces ? On l'a déjà vu :
ces bandes se composaient d'aventuriers, venus de tous les pays, et ces
hommes avaient pour unique objet de s'enrichir de butin. La véritable
influence exercée par la civilisation arabe ne commença que plus tard,
c'est-à-dire à partir seulement du douzième siècle, à la suite des guerres
des croisades, lorsque la religion chrétienne et la religion musulmane,
l'Orient et l'Occident, étant pour ainsi dire en présence, les peuples de
France, d'Angleterre, d'Allemagne, sortirent enfin de leur léthargie, et
manifestèrent le désir de prendre part aux avantages de la civilisation
sarrazine. La connaissance du grec étant alors perdue en Occident, et les
traités grecs se trouvant traduits en arabe, des chrétiens de France et des
contrées voisines se rendirent en Espagne, pour transporter en latin les
versions arabes. C'est d'après ces traductions que, jusqu'au quinzième
siècle, on étudia dans nos universités la plupart des écrits légués par
l'antiquité grecque. Disons
cependant quelques mots de certains souvenirs qui se rattachent plus ou moins
directement à la seconde occupation de notre territoire par les Sarrazins.
Ces souvenirs, quelque frappants qu'ils aient pu être d'abord, doivent l'être
moins, aujourd'hui que les monuments qui devaient les perpétuer ont
nécessairement été altérés par le temps. Il est
à regretter que le château élevé par les Sarrazins, au fond du golfe de
Saint-Tropez, ait été détruit. Les travaux exécutés dans le roc, et dont il
reste encore des vestiges, donnent une haute idée de la patience des hommes
qui l'occupaient. Mais nulle part on n'aperçoit d'inscription ; nulle part on
ne distingue de ces signes écrits que les Grecs et les Romains n'oubliaient
pas en pareil cas, et que les Arabes eux-mêmes surent employer en Espagne et
ailleurs. On a
cité quelques châteaux forts, construits sur les lieux élevés, et on les a
attribués aux envahisseurs ; on a également rapporté à ces derniers les
nombreuses tours qui, dans une grande partie de la France et de l'Italie,
particulièrement sur les côtes, couronnent les montagnes et les collines ; on
a dit que de ces hauteurs les bandes sarrazines, soit à l'aide de feux
allumés pendant la nuit, soit de toute autre manière, se faisaient part des
nouvelles qui les intéressaient, et concertaient leurs mouvements[81]. En effet, les auteurs arabes
font mention des rebaths, ou lieux d'observation, élevés dans le
Languedoc par Ocba, vers l'an 734[82]. Ainsi, l'opinion qui a été
émise au sujet de ces tours n'est pas sans quelque fondement ; mais en
général, ne serait-il pas plus naturel d'attribuer les tours bâties près des
côtes aux chrétiens, qui étaient sans cesse menacés par les descentes des pirates,
et qui n'ayant pas de moyen de se défendre, étaient par-là instruits de leur
approche et avaient le temps de pourvoir à leur sûreté. Nous ne
nous arrêterons pas à divers objets conservés jadis précieusement en France,
et dont on faisait remonter l'origine aux Sarrazins. Ces objets consistaient
en étoffes de soie, en coffrets d'ivoire ou d'argent, en calices de cristal,
en armes, etc. Une partie de ces objets existe encore dans les trésors des
églises ou dans les cabinets des curieux. Le prix qu'on y mettait montre la
haute idée qu'on avait de l'habileté des artistes sarrazins ; mais il ne
prouve pas que pour le moment nos pères cherchassent à les imiter[83]. D'ailleurs, la plupart de ces
objets sont postérieurs au huitième siècle[84]. Le
second séjour des Sarrazins n'a pas dû être sans influence sur l'agriculture.
On ne trouve ni en Provence ni en Dauphiné aucune trace de ces magnifiques
canaux d'irrigation, qui font encore la richesse de Murcie, de Valence, de
Grenade. Mais sans doute, dans le cours d'une si longue occupation, il se
trouva parmi les envahisseurs quelques hommes amis de l'humanité, qui
cherchaient à faire jouir leur nouvelle patrie des avantages de l'ancienne. On dit
que le blé noir, autrement appelé blé-sarrazin, qui forme aujourd'hui une des
productions les plus importantes de nos campagnes, est originaire de la Perse
; que de là il passa en Egypte, et qu'après avoir parcouru, avec les
conquérants arabes, tout le littoral de l'Afrique, il pénétra avec eux en
Espagne et de là en France. Chacun sait que cette plante précieuse peut
servir à la fois d'engrais et de fourrage, et que sa graine fournit une
farine qu'on peut convertir en bouillie. On
attribue aux Sarrazins établis en Provence l'art d'exploiter le chêne-liège,
très-abondant dans la forêt qui a retenu d'eux le nom de forêt des Maures
; cet arbre était depuis longtemps cultivé en Catalogne, et il constitue
encore aujourd'hui une des principales richesses des environs du Fraxinet[85]. Les
Sarrazins donnèrent peut-être une nouvelle activité à l'art d'extraire du pin
maritime, de tout temps très-commun en Provence, notamment dans la forêt des
Maures, la résine réduite à l'état de goudron, et servant à calfater les
navires. Le nom de quitran, que le goudron porte encore en Provence,
vient des Arabes. Il est à croire que les Sarrazins entretenaient une marine
au fond du golfe de Saint-Tropez, afin d'avoir leurs communications libres
par mer[86]. On a,
dans un autre genre, attribué aux Sarrazins le renouvellement de la race des
chevaux du midi de la France, notamment de la Camargue. Il paraît qu'en effet
les chevaux actuels de la Camargue proviennent d'un croisement entre les
juments du pays et des chevaux andalous. Or, les flottes sarrazines,
lorsqu'elles se mettaient en mer, devaient emmener des chevaux, afin
qu'arrivés à leur destination, les hommes de l'équipage pussent faire des
courses dans l'intérieur des terres. Une lettre du pape Léon III à
Charlemagne fait mention d'une escadre sarrazine qui était descendue dans une
île voisine de la côte de Naples, ayant à bord quelques chevaux maurisques[87]. Il est vrai que le pape ajoute
que l'escadre étant obligée de remettre à la voile sans pouvoir ramener les
chevaux, ces malheureux animaux furent mis à mort[88]. En effet, un des articles du
code militaire des mahométans est ainsi conçu : « Lorsque vous vous retirerez
d'un pays ennemi, vous n'y laisserez ni chevaux, ni bestiaux, ni fourrages,
ni provisions, ni rien de ce qui pourrait tourner à la défense de l'ennemi[89]. » Nous
penchons à croire que c'est plus tard qu'eut lieu le renouvellement de la
race des chevaux de Provence ; c'est-à-dire à l'époque où ce pays et la
Catalogne appartenant au même prince, il était facile de les faire participer
aux avantages l'un de l'autre. Ce qui le prouve, c'est que la race actuelle
est désignée par les habitants sous le nom d'egos, mot qui est le même que
l'espagnol yegua, appliqué à la jument. D'ailleurs il est fait
mention, dans une charte de l'an 1184, c'est-à-dire de l'époque dont nous
parlons, de deux taureaux catalans qui se trouvaient dans une des fermes de
la Camargue[90]. On peut
également faire remonter le renouvellement de la race des chevaux du pays des
Landes à l'époque où les guerriers de la Gascogne allant presque toutes les
années au-delà des Pyrénées, pour seconder les chrétiens leurs frères dans
leurs efforts contre les Maures, avaient la facilité de s'y procurer tout ce
qui pouvait enrichir leur patrie. La
Provence offre encore à l'attention des curieux divers usages particuliers au
pays, et qu'on a cru un reste du séjour des Sarrazins. Ce sont certaines
danses qui s'exécutent le soir et dans la nuit ; ces danses varient suivant
les localités ; mais elles s'accordent en ce qu'on y voit figurer un danseur
entre deux danseuses, présentant alternativement une orange à chacune d'elles
; ou bien ce sont des hommes et des femmes placés sur deux files, et qui
dansent en se croisant. La personne placée à la tête de chaque file fait des
gestes qui sont successivement imités par les autres. Il existe encore une
espèce de danse guerrière, dans laquelle deux hommes brandissent chacun une
épée, et s'agitent de manière à figurer des guerriers qui veulent enlever une
bergère, ou qui essaient de la défendre contre son ravisseur[91]. Ou ces
danses n'ont pas été introduites par les Sarrazins, ou bien elles ont perdu
leur caractère primitif. En Orient et dans les contrées du Midi, l'esprit de
jalousie ne permet pas aux femmes et aux filles de se mêler ainsi avec les
hommes ; les femmes figurent dans les danses et les fêtes, mais elles
figurent seules ; d'ailleurs ce sont des femmes exclues du sein de la
société. Quant à la danse guerrière, c'est un reste des usages des anciens,
chez qui ces sortes de danses étaient fort recherchées[92]. C'est
ici le lieu d'examiner si, à la suite des invasions des Sarrazins, il se
forma quelque colonie de ce peuple chez nous. On a cité plusieurs de ces
colonies ; et en effet, il est probable que dans le cours d'invasions souvent
malheureuses, quelques détachements sarrazins furent coupés du gros de
l'armée et obligés de mettre bas les armes. Mais l'histoire ne nous ayant
transmis le souvenir d'aucune de ces colonies, quel moyen avons-nous
aujourd'hui de suppléer à son silence ? Les Sarrazins ne sont pas les seuls
qui aient envahi notre territoire. Sans parler des hordes barbares qui les
avaient précédés, les Normands et les Hongrois ne se montrèrent-ils pas aussi
acharnés qu'eux ? On peut également citer les peuples de race germaine,
notamment les Saxons, dont un grand nombre de familles, d'après le témoignage
de l'histoire, furent transplantées par Charlemagne dans différentes
provinces de l'empire. Pour distinguer ces différentes races, il faudrait que
leurs descendants eussent conservé quelques restes de leur langage et de
leurs usages. Mais, dans un pays comme la France, où toutes les provinces se
tiennent, et où tout tend à la longue à prendre une physionomie uniforme,
comment ces différences se seraient-elles maintenues si longtemps ?
D'ailleurs, ainsi qu'on l'a vu, les bandes sarrazines comptaient dans leur
propre sein plusieurs races et plusieurs croyances particulières. Nous ne
pensons pas qu'il existe maintenant en France de population dont on puisse,
d'une manière certaine, faire remonter l'origine aux bandes sarrazines. On a
cité une peuplade qui habite les bords de la Saône, entre Mâcon et Lyon,
particulièrement celle qui est établie sur la rive gauche, et on a prétendu
que cette peuplade provient d'un détachement qui, sous Charles-Martel, ne
put, avec le reste de l'armée, regagner les Pyrénées. On a fait mention de
quelques usages particuliers à cette peuplade ; on a même relevé quelques
expressions qu'on a cru d'origine arabe[93]. Mais les expressions qui ont
été signalées dérivent du latin ou du vieux français, ou ont une origine
absolument inconnue. Quant aux usages, ils ne renferment rien qui ne puisse
s'appliquer aussi bien aux Bohémiens ou à toute autre race étrangère[94]. Il y a
plus, si nous consultons l'histoire, elle nous dira que jamais colonie de
Sarrazins n'exista là où l'on place celle-ci. Dans la première moitié du
dixième siècle, à l'époque où les Sarrazins, les Normands et les Hongrois,
s'étaient, pour ainsi dire, donné rendez-vous dans notre infortunée patrie,
et que chacun de leur côté, ils entassaient ruines sur ruines, l'histoire
affirme que les environs de Tournus et de Mâcon, par un privilège
particulier, furent à l'abri de ces épouvantables dévastations ; et que c'est
là que les évêques et les moines accouraient de toutes les parties de la
France avec les reliques des saints, et les trésors des églises[95]. Si une colonie sarrazine
s'était trouvée dans le pays, comme l'éloignement qu'on a cru remarquer entre
la population actuelle et les populations voisines aurait été alors encore
plus sensible, est-ce là que les chrétiens pressés de toute part auraient cherché
un refuge ? Nous
rejetons également l'opinion de ceux qui ont rattaché aux invasions
sarrazines la classe d'hommes établis dans le Bigorre et dans les contrées
voisines des Pyrénées, et qu'on appelle Cagots. Les Cagots, qui ont
subsisté jusqu'à ces derniers temps, formaient une classe à part. et
passaient pour être en proie à des maladies contagieuses. Le savant de Marca
supposa qu'ils étaient un reste des Sarrazins, et il faisait dériver leur nom
de caas-goths, ou chasseurs de goths. Mais les Cagots sont appelés
dans le pays du nom de Christaas, ou de chrétiens ; ce qui a donné
lieu à un savant de nos jours de penser que c'étaient des chrétiens
primitifs, qui n'étaient jamais sortis de leurs montagnes, et qui, n'adoptant
pas les pratiques mises plus tard en usage par le reste de la population,
avaient fini par se trouver isolés[96]. Quoi qu'il en soit, l'opinion
de Marca est insoutenable, et on pourrait tout au plus rattacher les Cagots à
ce grand nombre de peuplades éparses en Bretagne, en Auvergne et ailleurs,
sous les noms de Caqueux, Cacous, Capots, etc.[97]. Nous ne
parlons pas ici des Maures d'Espagne, qui, sous Henri IV, émigrèrent en
France, particulièrement dans les provinces méridionales du royaume. On sait
que le roi d'Espagne, Philippe III, ne voulant plus tolérer dans ses états
des hommes qui étaient en opposition avec la religion dominante, et qui, bien
que faisant la richesse et la force du pays, pouvaient, par leurs relations
avec l'empire ottoman, alors formidable, mettre le royaume en danger, ces
hommes, au nombre de plus d'un million, furent obligés de renoncer à leur
patrie. Cent cinquante mille d'entre eux franchirent les Pyrénées et
entrèrent en France. Mais le gouvernement leur permit seulement de traverser
le royaume. Presque tous se rendirent en Afrique ou dans les provinces de
l'empire ottoman ; ceux qui restèrent en France embrassèrent le christianisme
et se fondirent dans la masse de la population[98]. La
littérature arabe n'a-t-elle exercé aucune influence sur la littérature des
peuples du midi de l'Europe ? On a attribué aux nomades de l'Arabie le
premier emploi de la rime, des poésies amoureuses et des chants de guerre. En
effet, c'est vers les derniers temps du séjour des Sarrazins en France, que
commencèrent à se former la langue d'oc et la langue d'oïl ; la langue latine
n'existait plus que dans les livres, et la langue germanique était tombée en
désuétude, L'influence arabe dut s'exercer principalement sur la langue d'oc,
commune aux peuples du midi de la France et de la Catalogne, d'abord parce
que ce furent les pays où les Sarrazins se maintinrent plus longtemps ; de
plus, parce que la littérature des troubadours paraît avoir précédé les
autres littératures de l'Europe moderne. Mais cette influence ne dut devenir
vraiment sensible qu'après l'entière expulsion des Arabes du sol français.
Les monuments de la littérature romane qui nous sont parvenus, sont tous
postérieurs à la première moitié du dixième siècle ; et sans doute,
l'occupation d'une partie du royaume par les Sarrazins n'eut d'abord d'autre
effet que d'entraver le développement d'une civilisation qui tendait à se
communiquer à toute la société chrétienne de cette époque[99]. A
l'égard des mots d'une origine incontestablement arabe qui se sont introduits
dans la langue française, par exemple l'expression salam alayk (salamalek), qui signifie salut à toi,
et à laquelle l'interlocuteur répond alayk alsalam, ou sur toi le
salut, ces mots ont pu s'introduire en France postérieurement aux
invasions des Sarrazins, et pendant les guerres des croisades. Il ne faut pas
oublier que les relations entre la France et les Sarrazins n'ont pas cessé
avec les invasions de ces derniers ; bien au contraire, ces relations n'ont
fait que s'accroître, et leurs effets ont dû être d'autant plus puissants,
qu'en général, à la différence des anciennes, elles reposaient sur des
rapports de commerce et d'amitié. Un
effet de la domination passagère des Sarrazins que l'on ne saurait
méconnaître, c'est la création d'une foule de seigneuries et de fortunes dont
il existe encore des débris. Les Sarrazins s'étaient mis en possession de
vallées fertiles et riches ; d'autres contrées, par suite d'une politique
barbare, avaient été entièrement dévastées ; il était naturel que les
personnes qui avaient aidé à l'expulsion des barbares eussent part aux terres
conquises. C'est ce qui eut lieu dans les diocèses de Grenoble, de Gap, et
dans la Basse-Provence[100]. C'est ce qui avait déjà été
mis en usage dans les provinces septentrionales de l'Espagne. Cette
manière d'arriver à l'opulence paraissait tellement naturelle, que les
princes et les grands s'en étaient fait comme une branche de revenu, et qu'on
spéculait sur une expédition tentée contre les infidèles, comme maintenant on
spéculerait sur l'armement d'un navire. En 1034, le comte d'Urgel, Ermengaud
IIe, fait don à un monastère de ses états de la dîme de toutes les prises
qu'il fera sur les mécréants[101]. En 1074, le pape Grégoire VII
écrit aux grands d'Espagne pour leur annoncer qu'il investissait d'avance
Eudes II, comte de Roucy, de toutes les terres que celui-ci parviendrait à
enlever aux Sarrazins, à condition qu'Ebles déclarerait les tenir du Saint-Siège,
et qu'il lui paierait un tribut annuel[102]. En
somme, il semble que l'influence exercée directement par les Sarrazins ne fut
pas aussi considérable qu'on serait tenté de le croire d'abord. Les dégâts
mêmes qu'ils commirent, quelque affreux qu'ils fussent, s'affaiblirent en
présence de ceux des Normands et des Hongrois ; ils furent même inférieurs à
ceux des Normands, puisque ceux-ci, bien que venus plus tard, eurent un
théâtre plus vaste, et se maintinrent avec moins d'interruption. D'ailleurs,
ce n'est pas le souvenir des maux causés par les Sarrazins qui resta gravé le
plus profondément dans les esprits ; pendant longtemps on songea de
préférence aux lumières, aux exploits et à la puissance des Sarrazins ; ce
fut au point que le nom de sarrazin et les noms de païen et de romain,
se confondirent dans les esprits[103], et que le vulgaire attribua
aux Sarrazins tout ce qui apparaissait de grand et de colossal. On sait que
la ville d'Orangé offre encore des restes imposants de la domination romaine.
Un poème manuscrit fait de ce magnifique monument un ouvrage sarrazin.
Il en a été de même des anciens murs romains de Vienne en Dauphiné[104]. Encore aujourd'hui, dans le
midi de la France, chaque fois qu'on retire de la terre quelqu'une de ces
larges briques, par lesquelles les Romains avaient coutume de recouvrir la
toiture de leurs édifices, le peuple, dans les pays mêmes où les mahométans
n'ont peut-être jamais mis les pieds, ne manque pas de donner à ces débris le
nom de tuile sarrazine. Le
souvenir des invasions des Normands et des Hongrois n'existe plus que dans
les livres. D'où vient que le souvenir des Sarrazins est resté présent à tous
les esprits ? Les Sarrazins se montrèrent en France avant les Normands et les
Hongrois, et leur séjour se prolongea après les incursions des uns et des
autres. Les premières invasions des Sarrazins sont empreintes d'un tel
caractère de grandeur, qu'on ne peut en lire le récit sans émotion. Les
Sarrazins, à la différence des Normands et des Hongrois, marchèrent longtemps
à la tête de la civilisation ; de plus, lorsqu'ils eurent cessé d'occuper
notre territoire, ils continuaient à être un sujet d'épouvante pour nos côtes
; enfin, les guerres qu'ils soutinrent pendant les croisades en Espagne, en
Afrique et en Asie, durent ajouter à leur nom un nouvel éclat. Mais toutes
ces raisons seraient insuffisantes pour expliquer la grande place que le nom
sarrazin remplit encore en Europe dans la mémoire des hommes. La cause, la
véritable cause d'un fait si singulier, c'est l'influence qu'exercèrent au
moyen-âge les romans de chevalerie, influence qui s'est maintenue plus ou
moins jusqu'à nos jours. Maintenant
que les romans de chevalerie sont presque oubliés, nous avons de la peine à
nous rendre compte de l'effet qu'ils produisirent. Mais au moyen âge, ces
romans formaient presque l'unique lecture de la noblesse et même du peuple.
C'est là que les guerriers et les hommes qui se piquaient d'élévation dans
les sentimens, allaient chercher des leçons de valeur et de générosité ;
c'est là que les personnes de l'un et de l'autre sexe se formaient à la
galanterie, qualité qui tenait alors une place très-importante dans les mœurs
publiques. En général, les monuments de l'antiquité classique étaient perdus
de vue ; on dédaignait même les chroniques nationales qui auraient pu mettre
sur la voie de la vérité. Les
romans de chevalerie, dont une partie seulement nous est parvenue, furent
écrits dans les onzième, douzième et treizième siècles. La plupart étaient en
vers, et n'étaient pas seulement lus des personnes de toutes les classes ;
des chanteurs ambulants, nommés jongleurs, allaient de ville en ville, de
bourg en bourg, et les récitaient en présence du peuple assemblé. Il n'y
avait presque pas de fête dans les châteaux et dans les villages, où quelque
morceau de ce genre ne fût exposé à l'admiration populaire. Ce sont ces mêmes
récits qui, plus tard, reproduits par la plume des poètes italiens, surtout
de l'Arioste, ont continué, sous une nouvelle forme, à circuler dans toutes
les bouches. On sait
que les guerres de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne, qui forment le
sujet d'une grande partie des romans de chevalerie, furent principalement
dirigées contre les Frisons, les Bavarois, les Saxons et les autres peuples
germains et slaves, qui sans cesse menaçaient de forcer les barrières de
l'empire. Mais, à l'époque où les romans de chevalerie furent composés, il
n'existait plus d'empire français ; la France était à peu près réduite à ses
limites actuelles ; et les hommes qui voulaient signaler leur valeur allaient
combattre les mécréants, soit sur les bords de l'Èbre, du Tage, bu du
Guadalquivir, soit sur ceux du Jourdain, de l'Oronte et du Nil. Comme les
auteurs de romans de chevalerie écrivaient surtout pour les gens de guerre et
pour les personnes qui aimaient à figurer dans les tournois et les exercices
militaires, ils se crurent obligés de mettre en scène les idées et les mœurs
de leur temps. Dès lors, les noms de Roland et des héros qui, depuis
Charlemagne, étaient pour ainsi dire en possession d'enflammer les
imaginations, ne furent plus qu'une espèce de thème, auquel venaient se
rattacher les grands coups de lance et les triomphes des guerriers de
l'époque. Les poètes avaient même fini par comprendre, sous la dénomination
de Sarrazins, les Saxons et les autres peuples du Nord, qui avaient été
successivement en lutte avec la France[105]. Il fut
donc admis en principe que tous les exploits des paladins et des braves de
l'âge héroïque de notre histoire avaient eu lieu contre les Sarrazins. Il ne
s'agit plus que de multiplier les occasions où ces braves pourraient se
signaler. Presque chaque ville du midi de la France et de l'Italie fut censée
avoir eu son émir et son prince sarrazin, ne fût-ce que pour ménager aux
preux de la chrétienté le mérite de les déposséder[106]. On fit même intervenir les
Sarrazins dans les combats et les tournois des chrétiens, en un mot, dans
tous les lieux de la terre où il y avait quelque laurier à cueillir. Il y a
plus, afin de relever la gloire des chevaliers chrétiens, qui naturellement
finissaient par l'emporter, on rehaussa le caractère de quelques-uns des
chevaliers sarrazins ; on en fit des modèles de noblesse et de générosité[107] ; enfin on ne reconnut de
supérieur à leur courage que le courage surhumain de Renaud et de Roland. e
Ici encore on retrouve la preuve de la supériorité morale des Maures
d'Espagne. Quelques chroniqueurs espagnols rapportent que, vers l'an 890, le
roi des Asturies, Alphonse-le-Grand, ne trouvant point parmi les chrétiens
d'homme assez éclairé pour élever dignement son fils et héritier présomptif,
fit venir de Cordoue deux Sarrazins pour lui servir de précepteurs. Une idée
analogue se retrouve peut-être dans un roman de chevalerie relatif à
Charlemagne, où il est dit que Charles, encore enfant, se rendit chez les
Maures, ce qui donna probablement lieu de croire à nos pères que ce prince, à
l'aide des lumières qui distinguaient alors les mahométans, s'était mis en
état de renouveler la face de l'occident[108]. Ce
n'est guère que depuis quelques siècles qu'on est revenu à l'étude des
documents originaux de l'histoire nationale ; et c'est seulement depuis
environ cent cinquante ans que la critique a pour toujours fait justice des
contes mis en circulation par les romans de chevalerie. On est étonné de voir
l'illustre Mabillon hésiter sur la fausseté de certains épisodes du poème de Guillaume-au-Court-Nez,
et ranger dans le domaine de l'histoire la prétendue occupation du midi de la
France par les Sarrazins, sous Charlemagne[109]. Assurément,
si les Moussa, les Tharec, les Abdalrahman et les Almansor revenaient au
monde, ils seraient bien étonnés de voir le changement qui s'est opéré en
Europe dans la position respective des chrétiens et des musulmans. Mais cette
première impression effacée, ils seraient agréablement surpris de la large
place que nos vieux romanciers ont accordée à leurs exploits ; et leur âme,
habituée aux grandes choses, rendrait hommage à un sentiment de courtoisie
qui ennoblit les mœurs barbares de nos pères, et qui semble disparaître
chaque jour. FIN DE L'OUVRAGE
|
[1]
Voyez la Notice publiée par M. le marquis de Fortia d'Urban, à la suite du
mémoire de M. Œlsner sur les effets de la religion de Mohammed, Paris,
1810.
[2]
Comparez Pococke, Specimen historiœ Arabum, p. 33 et suiv., et Casiri, Bibliothèque
de l'Escurial, t. II, p. 18 et 19. On pourrait donner une autre explication
du mot sarrazin. Nous avons dit que c'est vers les commencements de
notre ère que ce nom fut d'abord mis en usage. D'un autre côté, Ptolémée, dans
sa Géographie, cite un peuple appelé Machurèbe, comme occupant la
province actuelle d'Alger. Voyez le Voyage de Shaw, p. 84, et les
extraits placés à la fin de l'ouvrage, p. 23 ; voyez aussi Pline le naturaliste,
liv. V, n° 2. S'il était vrai qu'à la même époque, ainsi que l'assurent
certains auteurs, plusieurs tribus arabes se fussent retirées dans l'Afrique
occidentale, ne pourrait-on pas voir dans le mot machurèbe l'équivalent
du mot arabe actuel magharibé (au singulier maghraby) signifiant
occidentaux, et étant encore employé dans ce sens par les Arabes de tous les
pays ? et le mot scharakyoun ou orientaux n'aurait-il pas servi à
désigner les Arabes demeurés fidèles à leur première patrie ? mais alors pourquoi
cette distinction entre les Sarrazins et les Homérites ?
[3]
Voyez le Glossaire de la basse latinité de Ducange, au mot saraceni.
[4]
Mémoire géographique sur la partie orientale de la Barbarie, par M. le
comte Castiglioni. Milan, 1826, p. 84.
[5]
Nouveaux Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. XII. Mémoire de
M. Saint-Martin, p. 190 et suiv.
[6]
Il y avait encore, parmi les envahisseurs, des renégats et des aventuriers de
toutes les provinces de l'empire grec. Ces derniers sont appelés par les
écrivains arabes Roumy, par altération du mot romain, titre que se
donnaient les indignes héritiers des conquêtes des Scipion et des Paul-Emile.
[7]
Vie d'Agricola, ch. 28.
[8]
Comparez deux lettres d'Alcuin, dans le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 609 et
610, la géographie d'Ibn-Haucal, man. arab. de la Biblioth. roy., p. 57, et
Maccary, man. arab., n° 704, fol. 46 verso. Voyez aussi M. d'Ohsson, Peuples
du Caucase, Paris, 1828, p. 86 ; et M. Pardessus, Lois maritimes, t.
I, introduction, p. LXXIX
et LXXX.
[9]
Au sujet des descentes des Sarrazins sur les côtes de la mer Adriatique, voyez
Constantin Porpliyrogenète, De administratione imperii, dans Banduri, Imperium
orientale, t. I, p. 88 et suiv., et p. 131.
[10]
Comparez Liutprand, dans le recueil de Muratori, Rerum italicarum scriptores,
t. II, part. 1, p. 470, et Ibn-Haucal, man. arab., p. 57. Voyez aussi
Deguignes, Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. XXXVII, p. 485.
[11]
Voyez Maccary, n° 704, fol. 94 verso. Les autres présents consistaient dans
vingt quintaux de martre zibeline, cinq quintaux d'étain et des armes.
[12]
Charmoy, Mémoire sur la relation de Massoudi, dans le t. II, des Mém.
de l'Académie de Saint-Pétersbourg, 1835, p. 370 et suiv.
[13]
Ibn Haucal, man. arab. de la Bibliothèque royale, p. 57 et 62. Charmoy, Mémoire
déjà cité.
[14]
Anastase le bibliothécaire, dans le grand recueil de Muratori, t. III, part. I,
p. 164.
[15]
Voyez le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 557. Ce commerce avait encore lieu,
quoique secrètement, au treizième siècle. Voyez l'Histoire des Croisades
de M. Michaud, 4e édit., t. III, p. 610 et 613.
[16]
Saint Théodard vivait vers l'an 880 ; mais sa vie a été écrite beaucoup plus
tard. Voyez le recueil des Bollandistes, au 1er mai.
[17]
Il fut plus tard commué en une somme d'argent, que les juifs payaient chaque
année à diverses églises de Toulouse.
[18]
L'auteur arabe, Ibn-Alcouthya, au fol. 13 verso, fait mention d'un corps de
troupes berbères, qui parlaient le berber.
[19]
Mionnet, Description de médailles antiques, t. VI, p. 597.
[20]
Voyez les Nouveaux Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XII, p.
181 et suiv., mémoire de M. Saint-Martin.
[21]
Comparez l'extrait d'Ibn-Khaldoun, publié dans le Nouveau Journal Asiatique,
t. II, p. 131, et la Relation de Léon l'Africain.
[22]
Corippus, Joannidos seu de bellis Libycis, édition de Mazzucchelli,
Milan, 1820, in-4°. Consultez l'index aux mots gurzil, mastiman, ammon,
apollin, etc. ; voyez aussi pour les pratiques païennes qui se maintinrent
en Afrique, après la conquête musulmane, le recueil des Notices et extraits
des manuscrits, t. XII, p. 639.
[23]
Voyez l'Histoire d'Afrique, par Cartas, traduite de l'arabe en
portugais, par le P. Santo Antonio Moura, sous le titre de Historia dos
soberanos mohametanos que reinarao na Mauritania, Lisbonne, 1828, p. 19.
[24]
Edition de M. Ciampi, p. 10.
[25]
Edition de M. Ciampi, p. 78.
[26]
Legrand d'Aussy avait donné un extrait de cette pièce dans le t. Ier de ses
Fabliaux, p. 339 et suiv. La pièce entière a été publiée par M. Monmerqué, dans
le recueil des publications de la Société des bibliophiles français, volume de
1834.
[27]
Dissertation sur le roman de Roncevaux, par M. Monin, p. 46 et 104.
[28]
Roman de la Violette publié par M. Francisque Michel, p. 73 et 332.
[29]
Ce trait de Mahmoud n'est pas le seul de ce genre. Voyez nos Extraits des
historiens arabes relatifs aux croisades, p. 236 (t. IV de la Bibliothèque
des croisades).
[30]
Voyez l'édition de Roland l'Amoureux, de Boyardo, et de Roland-le-Furieux,
de l'Arioste, par Antonio Panizzi, avec un volume d'introduction, intitulé Essay
on the romantic narrative poetry of the Italians, Londres, 1830, in-8°, p.
126.
[31]
Alcoran, sourate IX, vers. 41.
[32]
Alcoran, sourate IX, vers. 34.
[33]
Alcoran, sourate II, vers. 149.
[34]
Cette alternative, à s'en tenir à l'esprit de l'Alcoran, aurait dû n'être
accordée qu'aux chrétiens, aux juifs et aux guèbres, c'est-à-dire aux peuples
qui admettent une religion révélée, et que les musulmans appellent en
conséquence peuples du livre. Pour les idolâtres, ils n'auraient dû recevoir
d'autre alternative que l'islamisme ou la mort ; mais cette doctrine n'a été
mise à exécution dans toute sa rigueur que dans la presqu'île de l'Arabie. On a
vu qu'une partie des Berbers était restée idolâtre. La même politique a été
suivie dans l'Inde à l'égard des Gentils.
[35]
La chronique de Turpin et les romans de chevalerie, à propos des guerres des
chrétiens et des Sarrazins, font souvent mention de défis faits de chevalier
à chevalier, et d'invitations à embrasser la religion l'un de l'autre. Il
est probable qu'en général ces défis n'eurent lieu qu'après l'établissement de
la chevalerie en Europe, et qu'ils étaient une suite de l'opinion qui ne
permettait plus d'attaquer un ennemi sans défense.
[36]
Maccary, man. arab., n° 704, fol. 56 recto.
[37]
Maccary, n° 704, fol. 94 verso.
[38]
Maccary, n° 704, fol. 60.
[39]
Alcoran, sourate VIII, vers. 42.
[40]
Roland, Dissertationes miscellanæ, t. III, p. 49 ; Mouradgea d'Ohsson, Tableau
de l'empire ottoman, t. V, p. 80 ; et Conde, Historia, t. I, p. 461.
[41]
C'est le mot qu'on prononce ordinairement mamelouk, et qui a servi à désigner
les esclaves-rois de l'Égypte, au moyen-âge.
[42]
Quelquefois l'esclave était seulement habilité, c'est-à-dire rendu apte à
posséder. Alors il pouvait se livrer à la profession qu'il voulait ; ce qu'il
gagnait était sa propriété, à la charge pourtant de payer tous les ans une
certaine somme d'argent à son maître, supposé que celui-ci y eût mis cette
condition.
[43]
Conde, Historia, t. I, p. 569.
[44]
Mabillon, Annales Benedictini, t. IV, p. 489 et 493. On montre encore le
tombeau d'Isarn, à Marseille. Voyez Millin, Voyage dans les départements du
midi de la France, t. III, p. 181 et suiv.
[45]
Voyez le recueil des Bollandistes, 6 octobre.
[46]
Maccary, n° 705, fol. 35.
[47]
Comparez Roderic Ximenès, p. 18, et Novayry, man. arab. de la Bibliothèque
royale, n° 645, fol. 95 et 96.
[48]
On trouvera plusieurs témoignages irrécusables à ce sujet dans le t. IV du
recueil des Anciennes Lois maritimes de M. Pardessus, ch. XXVII. Ce
volume s'imprime en ce moment.
[49]
Pour ce dernier point, voyez le recueil de M. Pardessus déjà cité.
[50]
Gallia Christiana, t. VI, instrum. col. 39.
[51]
Bouche, Histoire de Provence, t. II, p. 257.
[52]
Fauris de Saint-Vincens, Mémoires sur la Provence, Aix, Ponties, 1817,
p. 63.
[53]
Martenne, Amplissima collectio, t. VII, p. 132, et Thésaurus
anecdotorum, t. IV, p. 657.
[54]
Thesaurus anecdotorum, t. IV, p. 1246.
[55]
Thesaurus anecdotorum, t. IV, p. 290.
[56]
Thesaurus anecdotorum, t. IV, p. 1246 et 1250.
[57]
Thesaurus anecdotorum, t. II, p. 360.
[58]
Thesaurus anecdotorum, t. IV, p. 904.
[59]
Amplissima collectio, t. VII, p. 132 ; Thesaurus anecdotorum, t.
IV, p. 657 et 736.
[60]
Seulement le comte était privé de toute juridiction militaire. Ce qui eut lieu
alors en Languedoc, et dans les pays chrétiens subjugués par les musulmans,
n'était que la répétition de ce qui avait été mis en pratique lors de la chute
de l'empire romain. Quand les Goths, les Vandales et les Francs envahirent les
provinces romaines, les peuples conquis conservèrent leurs comtes et leurs
viguiers ; et quand les Goths et les Vandales furent soumis par d'autres
barbares, ils réclamèrent les mêmes privilèges. Voyez M. de Sismondi, Histoire
de la chute de l'empire romain, Paris, 1835, t, I.
[61]
L'ordonnance de Coïmbre était conservée jadis dans l'abbaye de Lorban, et a été
publiée d'abord dans la Monarchia Lusytana, Lisbonne, 1609, in-4°, part.
II, p. 283, 287, etc. Comme cette ordonnance est de plus fort intéressante sous
le rapport philologique, M. Raynouard l'a reproduite dans son choix de Poésies
originales des Troubadours, Paris, 1816, t. I, p. 11, en l'accompagnant
d'observations très-curieuses.
[62]
Voyez l'Indiculus luminosus, ouvrage écrit vers l'an 852, dans l'Espana
sagrada, t. XI, p. 229. Les chrétiens du mont Liban sont maintenant les
seuls qui jouissent de la même faveur.
[63]
Voyez le recueil des Historiens de France, t. IV, p. 94.
[64]
A Jaca, en Aragon, à l'arrivée des Sarrazins, vers l'an 712, l'évêque se retira
sur les sommets des Pyrénées ; et la ville ne recouvra son évêque que plus de
trois cents ans après, en 1096, quand les Sarrazins évacuèrent le pays. Voyez
le Teatro historico de las iglesias del reyno de Aragon, Pampelune,
1792, in-4°, t. V, p. 102 ; voyez encore p. 130, 233 et 376.
[65]
Recueil des Historiens de France, par dom Bouquet, t. VI, p. 92.
[66]
Voici le 533e vers du poème d'Ermoldus Nigellus. Recueil de dom Bouquet, t. VI,
p. 23.
[67]
Quelques docteurs exigent même qu'en rebâtissant l'église, on emploie la même
terre, les mêmes pierres, en un mot les mêmes matériaux. Voyez Mouradgea
d'Ohsson, Tableau de l'empire ottoman, t. v, p. 109 et 112.
[68]
L'ordonnance relative aux chrétiens de Coïmbre nous apprend de plus qu'en
Portugal, chaque église payait au fisc vingt-cinq pièces d'argent, les
monastères cinquante, et les cathédrales cent.
[69]
Alvare, Indiculus luminosus, dans le recueil déjà cité.
[70]
Apologie pour les martyrs, dans le recueil intitulé Hispania
illustrata, par André Schott, Francfort, 1608, t. IV, p. 313.
[71]
L'ordonnance relative aux chrétiens de Coïmbre porte aussi qu'en Portugal les
chrétiens payaient le double des musulmans.
[72]
Pour les détails qu'on vient de lire, comparez Ibn-Alcouthya, man. arab. de la
Bibliothèque royale, n° 706, fol. 59 ; et Conde, Historia, t. I,
premières conquêtes des Sarrazins en Espagne. Au reste le récit des écrivains
arabes, au sujet des impôts, est très-incomplet.
[73]
Comparez Mouradgea d'Ohsson, Tableau de l'empire ottoman, t. II, p. 403,
et t. V, p. 15, ainsi que Conde, Historia, t. I, p. 270 et 611.
[74]
Voyez nos Monuments arabes du cabinet de M. le duc de Blacas, t. II, p.
8. Nous n'avons pas une seule fois rencontré dans les chroniques arabes le
terme mosarabe appliqué aux chrétiens d'Espagne qui vivaient sous la
domination maure, bien que quelques auteurs chrétiens aient cherché l'origine
de cette dénomination dans la langue arabe. Les Espagnols désignaient les
musulmans qui, à mesure que la cause de l'Évangile fit des progrès,
consentirent à vivre sous la domination chrétienne, par le mot mudejare.
Au sujet des mudejares, voyez Marmol, édit. de 1578, t. I, p. 154.
[75]
Histoire littéraire de la France, t. V, p. 611.
[76]
Voyez le Roman de Mahomet et le livre de la loi au Sarrazin, publiés par
MM. Reinaud et Francisque Michel, Paris, Sylvestre, 1831, préface.
[77]
Voyez l'historien arabe Novayry, dans le recueil de Rosario Gregorio, relatif à
la Sicile, et intitulé Rerum arabicarum, etc., Palerme, 1790, in-f°., p.
3.
[78]
Mémoires de la Société des antiquaires, t. X, p. 213.
[79]
C'est l'opinion M. le baron Taylor, qui a examiné le monument, et dont le
jugement est d'un grand poids dans ces matières.
[80]
Voyez un autre fait d'un genre analogue dans Maccary, manuscrits arabes, n°
704, fol. 96.
[81]
Voyez la Promenade pittoresque dans le département du Var, par M.
Alphonse Denys.
[82]
Isidore de Beja fait un récit analogue au sujet du prédécesseur d'Ocba,
Alsamah.
[83]
Nos pères faisaient alors usage de certaines étoffes appelées du nom de sarrazines,
à cause du pays d'où elles venaient. Voyez Ducange, Glossaire de la basse
latinité, aux mots saracenicum et saracenum.
[84]
Telles sont deux timbales que l'on conservait jadis à Narbonne, et avec
lesquelles on frappait le jour de la Fête-Dieu. Une histoire manuscrite de
Narbonne, par le P. Louis Piquet, et appartenant à M. Jallabert, amateur zélé
de Narbonne, porte que ces deux timbales étaient un reste du séjour des
Sarrazins dans cette ville ; mais les légendes marquées sur les timbales
annoncent qu'elles ont été fabriquées en Egypte ou en Syrie, sous la domination
des sultans mamelouks ; elles sont par conséquent du treizième siècle au plus
tôt.
[85]
Le centre de cette industrie est dans le village même de la Garde-Freinet.
Voyez la Statistique du département des Bouches-du-Rhône, t. IV, p. 18.
[86]
Sur l'exploitation du pin chez les anciens, voyez Pline le naturaliste, liv.
XVI, n° 16 et suiv. C'est à tort que l'auteur de la Statistique du
département des Bouches-du-Rhône, t. IV, p. 18, semble croire que
l'exploitation du pin était inconnue avant le moyen-âge.
[87]
Caballi maurisci.
[88]
Voyez la Critique des annales de Baronius, par le P. Pagi, à l'an 813,
n° 20 et suiv.
[89]
Mouradgea d'Ohsson, Tableau de l'empire ottoman, t. V, p. 60.
[90]
Voyez la Statistique du département des Bouches-du-Rhône, t. IV, p. 24.
L'auteur du reste émet une opinion un peu différente de celle que nous
exprimons ici.
[91]
Statistique du département des Bouches-du-Rhône, t. III. p. 208 et suiv.
Millin, Voyage dans les départements du midi de la France, t. III, p.
360, t. IV, p. 197.
[92]
Burckhardt, Voyages en Arabie, traduct. franç., t. III, p. 60 et 182, a
donné des détails fort intéressants sur les danses en usage parmi les Bédouins.
[93]
Voyez la dissertation de M. Riboud, dans le t. V des Mémoires de la Société
des antiquaires, p. 1 et suiv.
[94]
Sur les Bohémiens, voyez la lettre curieuse de M. Walckenaer, Nouvelles
Annales des Voyages, t. LX, p. 64 et suiv.
[95]
Voyez le recueil des Historiens de France, par dom Bouquet, t. IX, p. 7,
565, 669, etc.
[96]
Voyez la lettre que M. Walckenaer a insérée dans les Nouvelles annales des
Voyages, t. LVIII, p. 326 et suiv.
[97]
Comparez l'Histoire de France, par M. Michelet, t. I, p. 495, et les
Mémoires de la Société des antiquaires, t. X, p. 217. Ce que nous avons dit de
la prétendue colonie sarrazine des bords de la Saône, et des Cagots, s'applique
également à une certaine peuplade établie sur les bords .de la Loire, dans la
presqu'île nommée le Véron, entre la Loire et la Vienne. Voyez le Voyage aux
Alpes maritimes, par M. Emm. Fodéré, t. I, p. 45 et suiv.
[98]
Comparez Chenier, Recherches historiques sur les Maures, t. II, p. 385,
et M. Capefigue, Richelieu, Mazarin, la Fronde et le règne de Louis XIV,
t. I, p. 1t, 88 et suiv.
[99]
Nous empruntons quelques-unes de ces observations à M. de Sismondi, Histoire
de la littérature des peuples du midi de l'Europe.
[100]
Seulement il est bon de rappeler l'erreur de certains écrivains qui, voulant
flatter la vanité de quelques anciennes familles, ont fait remonter l'origine
de ces fortunes jusqu'avant Charlemagne. C'est encore à tort que d'autres
écrivains, attribuant à ce genre de conquêtes une influence qu'elles n'ont pas
eue, y ont rattaché l'établissement des franchises municipales et de l'esprit
de liberté qui se firent remarquer dans le midi de la France plutôt
qu'ailleurs. Ces franchises étaient un reste de la domination romaine, et se
sont toujours conservées d'une manière plus ou moins intacte dans la Provence
et le Languedoc. Voyez l'Histoire du Droit municipal en France, par M.
Raynouard, Paris, 1829, 2 vol. in-8°.
[101]
Bibliothèque royale, grand recueil des chartes, cartulaire majeur de
Saint-Michel de Cuxa, fol. 111 verso.
[102]
Art de vérifier les Dates, t. III, 2e partie, p. 273.
[103]
Voyez le Roman de Garin le Loherain, publié par M. Paulin Paris, t. I,
p. 88, et t. II, p. 57 et 199.
[104]
Voyez l'Histoire de la ville de Vienne, par M. Mermet, 2e partie, 1833,
in-8°, p. 148 et suiv.
[105]
Quelques-unes de ces idées se trouvaient déjà dans les articles que M. Fauriel
inséra, en 1832, dans la Revue des Deux-Mondes, relativement aux épopées
provençales.
[106]
Voyez le Roman de Philomène, déjà cité.
[107]
Dans le roman de Partenopeus de Blois, le héros chrétien du poème est
pris d'une manière traîtreuse par quelques Sarrazins. Aussitôt le chef de
l'armée sarrazine vient se remettre entre les mains du roi de France, et
déclare qu'il est prêt à subir le traitement que le roi voudra lui infliger en
représailles. Le même trait est raconté d'un autre roi sarrazin. Voyez le Journal
des Savants, décembre, 1834, p. 728, article de M. Raynouard.
[108]
Voyez le Roman des enfances de Charlemagne, par Girard d'Amiens, manusc.
français de la Biblioth. roy., n° 7188, fol. 30, verso.
[109]
Annales Benedictini, t. II, p. 369.