ÉTABLISSEMENT DES SARRAZINS EN PROVENCE, ET INCURSIONS QU'ILS FONT DE LÀ EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE, JUSQU'À LEUR EXPULSION TOTALE DE FRANCE
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La
dernière époque qui nous reste à parcourir présente de grandes analogies avec
celle qui précède ; c'est la même violence dans l'attaque, ce sont les mêmes
scènes de pillage et de cruauté ; mais les premières calamités ne frappaient
en général que les côtes de la France et les provinces frontières, au lieu
que celles-ci vont s'étendre à travers le Dauphiné jusqu'aux limites de
l'Allemagne. Les premières étaient passagères ; celles-ci partent d'un point
fixe et menacent de ne plus cesser. Oh ! combien on a besoin, en parcourant
ces temps lamentables, de se retremper dans le souvenir de ce qui a été fait
de grand et de patriotique en France, soit avant, soit après cette période
fatale ! Comme on se sent humilié de voir les plus vastes contrées, des
contrées d'où sont sortis tant de braves et de héros, livrées à la merci de
quelques hordes avides, dont aucun penchant généreux ne rachetait les excès ! On se
trouvait aux environs de l'année 889. La Provence et le Dauphiné
appartenaient à Boson, qui s'était fait donner le titre de roi d'Arles.
Malheureusement Boson n'était pas issu du sang impérial de Charlemagne ; et
son élévation, regardée comme une usurpation, lui attirait des attaques
fréquentes. De leur côté les hommes riches et puissants ne songeaient qu'à
profiter de la confusion générale pour se créer des seigneuries et des
principautés. Ainsi les barbares ne devaient rencontrer aucun obstacle. Voici
de quelle manière l'établissement des Sarrazins en Provence est raconté par
les historiens contemporains, dont nous avons nous-mêmes vérifié le récit sur
les lieux[1]. Vingt
pirates partis d'Espagne sur un frêle bâtiment, et se dirigeant vers les
côtes de Provence, furent poussés par la tempête dans le golfe de Grimaud,
autrement appelé golfe de Saint-Tropez, et débarquèrent au fond du golfe sans
être aperçus. Autour
de ce bras de mer s'étendait au loin une forêt qui subsiste encore en partie,
et qui était tellement épaisse que les hommes les plus hardis avaient de la
peine à y pénétrer. Vers le nord était une suite de montagnes s'élevant les
unes au-dessus des autres, et qui, arrivées à une distance de quelques
lieues, dominaient une grande partie de la Basse-Provence. Les Sarrazins
envahirent pendant la nuit le village le plus rapproché de la côte, et,
massacrant les habitants, se répandirent dans les environs. Quand ils furent
arrivés sur les hauteurs qui couronnent le golfe du côté du nord, et que de
là leur regard s'étendit d'un côté vers la mer et de l'autre vers les Alpes,
ils comprirent tout de suite la facilité qu'un tel lieu devait leur offrir
pour un établissement fixe. La mer leur ouvrait son sein pour recevoir tous
les secours dont ils auraient besoin ; la terre leur livrait passage dans des
contrées qui n'avaient pas encore été pillées, et où il n'avait été pris
aucune mesure de défense. L'immense forêt qui environnait les hauteurs et le
golfe leur assurait une retraite au besoin. Les
pirates firent un appel à tous leurs compagnons qui parcouraient les parages
voisins ; ils envoyèrent aussi demander du secours en Espagne et en Afrique ;
en même temps ils se mirent à l'ouvrage, et en peu d'années les hauteurs
furent couvertes de châteaux et de forteresses. Le principal de ces châteaux
est nommé par les écrivains du temps Fraxinetum, du nom des frênes qui
probablement occupaient les environs. On croit que Fraxinetum répond
au village actuel de la Garde-Freinet, qui est situé au pied de la montagne
la plus avancée du côté des Alpes. Il est certain que la position occupée par
ce village dut paraître fort importante ; car c'est le seul passage par
lequel il soit possible de communiquer en ligne directe du fond du golfe avec
le plat pays, en se dirigeant vers le nord. D'ailleurs on aperçoit encore au
haut de la montagne des vestiges de travaux formidables. Ce sont des portions
de murs taillées dans le roc, une citerne également taillée dans le roc et
quelques pans de muraille[2]. Quand
les travaux furent terminés, les Sarrazins commencèrent à faire des courses
dans le voisinage. Ils
n'eurent garde d'abord de s'éloigner du centre de leurs forces ; mais bientôt
les seigneurs les associèrent à leurs querelles particulières. Ils aidèrent à
abattre les hommes puissants ; ensuite, se débarrassant de ceux qui les
avaient appelés, ils se déclarèrent les maîtres du pays ; en peu de temps une
grande partie de la Provence se trouva exposée à leurs ravages. Telle
était la terreur qu'ils inspiraient que, suivant l'expression d'un écrivain
contemporain, on vit se vérifier en eux ces mots souvent cités : Un
d'entre eux mettra mille hommes en fuite, deux en feront fuir deux mille[3]. La
terreur devint bientôt générale[4] ; le plat pays étant dévasté,
les Sarrazins s'avancèrent vers la chaîne des Alpes. Le neuvième siècle
touchait à sa fin. Le royaume d'Arles était occupé par Louis, fils de Boson ;
mais Louis avait été appelé en Italie par les ennemis de Béranger, roi de la
Lombardie, et avait abandonné la défense de ses états pour en aller conquérir
d'autres. Fait prisonnier par son rival, il eut les yeux crevés, et ne fut
plus en état de s'occuper des soins de son royaume. Dans le même temps les
Normands continuaient leurs ravages au cœur de la France. Quelques années
auparavant ils avaient assiégé Paris, qui aurait été pris sans le dévouement
d'une poignée de guerriers[5]. D'autres barbares, également
païens, les Hongrois, repoussés des environs du Danube, parcouraient
l'Allemagne et l'Italie, le fer et la flamme à la main, et attendaient aussi
une occasion pour envahir la France. Dès
l'année 906, les Sarrazins avaient traversé les gorges du Dauphiné, et
franchissant le Mont-Cenis, s'étaient emparés de l'abbaye de Novalèse, sur
les limites du Piémont, dans la vallée de Suse. Les moines eurent à peine le
temps de se retirer à Turin, avec les reliques des saints et les autres
objets précieux, y compris une bibliothèque fort riche pour le temps,
particulièrement en livres classiques. Les Sarrazins, à leur arrivée, ne
trouvant que deux moines qui étaient restés pour veiller à la sûreté du
monastère, les chargèrent de coups. Le couvent et le village situé dans les
environs furent pillés, et les églises livrées aux flammes[6]. En vain les habitants, qui
n'étaient pas en état de résister, se réfugièrent dans les montagnes, entre
Suse et Briançon, là où était le couvent d'Oulx. Les Sarrazins les y
suivirent et tuèrent un si grand nombre de chrétiens, que ce lieu porta le
nom de champ des martyrs[7]. Ce
n'est pas qu'en certains endroits les chrétiens ne se réunissent pour
combattre les envahisseurs. Plusieurs Sarrazins faits prisonniers furent
conduits à Turin ; mais une nuit ces barbares, brisant leurs chaînes, mirent
le feu au couvent de Saint-André dans lequel ils avaient été enfermés, et une
grande partie de la ville fut sur le point de devenir la proie des flammes[8]. Bientôt
les communications entre la France et l'Italie fut interceptées. En 911, un
archevêque de Narbonne, que des intérêts pressants appelaient à Rome, ne put
se mettre en route à cause des Sarrazins[9]. Les barbares occupaient tous
les passages des Alpes ; et si on tombait en leur pouvoir, on risquait d'être
mis à mort, ou du moins on était taxé à une forte rançon. Ils ne tardèrent
même pas à faire des excursions dans les plaines du Piémont et du Montferrat[10]. Sur ces
entrefaites (en 908),
quelques pirates sarrazins firent une descente sur les côtes du Languedoc,
aux environs d'Aigues-Mortes, et saccagèrent l'abbaye de Psalmodie qui, déjà
détruite une fois sous Charles-Martel, avait été rebâtie[11]. L'Espagne
musulmane était depuis longtemps en proie aux factions. En 912, le trône de
Cordoue échut à Abd-alrahman III, qui, par ses imposantes actions, mérita le
nom de Grand. Ce prince, à la suite d'un règne de cinquante ans, réunit sous
son pouvoir toutes les provinces musulmanes, et porta au plus haut degré la
prospérité et la gloire des Maures d'Espagne. C'est lui qui le premier, dans
la Péninsule, prit le titre de khalife et de commandeur des croyants. Sanche-Garcie,
roi de Navarre, et Ordogne, roi de Léon, s'étant réunis à Kaleb, fils de
Hafsoun, maître de Tolède et des bords de l'Èbre, et aidés par les guerriers
du midi de la France, résistèrent d'abord avec succès aux armes
d'Abd-alrahman ; leurs efforts étaient la meilleure défense des frontières de
France de ce côté. Mais en 920, l'oncle du khalife, appelé comme lui
Abd-alrahman, et surnommé Almodaffer ou le Victorieux, franchit, à la suite
d'une grande victoire, la chaîne des Pyrénées, et ravagea une partie
considérable de la Gascogne, jusqu'aux portes de Toulouse. Les guerres
terribles qui ne discontinuaient pas de l'autre côté des Pyrénées, amenaient
de temps en temps des incursions semblables. Dans celle-ci, Almodaffer fut
surpris à son retour par Garcie, fils de Sanche, qui lui reprit tout le butin[12]. En
Provence et en Dauphiné, ainsi que dans la chaîne des Alpes, un cri
d'indignation se faisait entendre contre les brigandages des Sarrazins. En
vain quelques hommes courageux essayèrent, à défaut de prince qui voulût
prendre en main la cause des peuples, de s'opposer à ce torrent dévastateur ;
en vain, du haut de certains lieux élevés, commencèrent-ils à donner la
chasse aux barbares. Comme ils agissaient sans concert, ils virent leurs
efforts échouer, et la plupart moururent malheureusement. Les
environs de la Garde-Freinet se trouvaient entièrement dévastés, et les
barbares s'étaient montrés d'autant plus impitoyables, que les ruines qui les
entouraient de toutes parts étaient pour eux un nouveau gage de sûreté.
Marseille, à son tour, vit sa principale église détruite ; Aix fut également
envahie, et les barbares, dans leur fureur, y écorchèrent plusieurs personnes
vivantes[13]. L'évêque, nommé Odolricus,
s'enfuit à Reims où on le chargea de l'administration du diocèse. Les
barbares enlevaient les femmes du pays, et menaçaient de perpétuer leur race
; on croira d'ailleurs sans peine que plus d'un chrétien, foulant aux pieds
les lois de la religion et de l'honneur, faisaient cause commune avec eux et
avaient part à leurs rapines. Telle
était la terreur répandue par les Sarrazins, que les hommes riches et
puissants étaient obligés de tout quitter pour mettre leur vie hors de
danger. On ne se croyait à l'abri qu'au haut des montagnes, au fond des
forêts ou dans des lieux situés à une grande distance. Saint Mayeul, né de
parents riches, aux environs d'Avignon, et qui possédait de grands biens à
Valençoles, dans le département actuel des Basses-Alpes, se retira en
Bourgogne auprès d'un de ses parents[14]. Les églises de Sisteron et de
Gap furent en proie aux plus grands ravages. A Embrun, les Sarrazins mirent à
mort l'archevêque, saint Benoît, avec l'évêque de la Maurienne et beaucoup
d'habitants des contrées voisines qui y avaient cherché un refuge[15]. Un acte ancien signale auprès
d'Embrun trois tours fortifiées où les Sarrazins s'étaient établis et d'où
ils dominaient dans les environs[16]. Saint Libéral, successeur de
saint Benoît, fut obligé de s'en retourner à son pays, Brive-la-Gaillarde. A cette
malheureuse époque, le commerce était nul et les pays communiquaient peu
entre eux. L'usage s'était pourtant maintenu parmi les personnes pieuses de
France, d'Espagne et d'Angleterre, d'aller, au moins une fois dans sa vie, en
pèlerinage à Rome, pour y visiter les tombeaux des apôtres. Il existait
également des relations habituelles entre les divers évêques de la chrétienté
et le Saint-Siège. Mais depuis l'occupation des passages des Alpes par les
Sarrazins, les voyageurs étaient exposés à des accidents aussi fâcheux que
fréquents ; vainement se munissaient-ils d'armes et se réunissaient-ils en
caravanes ; il n'est pas d'année où les chroniques du temps ne fassent
mention de quelque scène sanglante[17]. Les
Normands, devenus paisibles possesseurs de la Normandie actuelle,
commençaient à prendre des habitudes pacifiques ; mais les Hongrois
franchirent les Alpes, et, traversant avec la rapidité de l'éclair le
Dauphiné et la Provence, ils mirent le Languedoc à feu et à sang ! Les
Hongrois, originaires du pays des anciens Scythes, étaient, à l'exemple de
leurs ancêtres et des Tartares actuels, toujours à cheval, et ne se battaient
qu'à coups de flèches. Ils ne savaient ni faire des sièges, ni combattre de pied
ferme ; mais ils chargeaient leurs ennemis avec furie, et se dispersaient
aussitôt. Les auteurs contemporains nous les représentent comme vivant de
viande crue, étanchant leur soif avec du sang, et coupant par morceaux le
cœur de leurs ennemis vaincus. Comme ils étaient venus par les extrémités du
nord de l'Europe et de l'Asie, le vulgaire crut reconnaître en eux les
peuples de Gog et de Magog dont il est parlé dans les prophéties d'Ezéchiel
et dans l'Apocalypse, et qui doivent venir à la fin du monde pour faire
justice des crimes des humains. Ce qui ajoutait à l'erreur, c'est qu'on
approchait de l'an 1000, et que beaucoup de chrétiens, à l'exemple des
anciens Millénaires, croyaient que le monde était trop corrompu pour pouvoir
subsister plus longtemps. Un évêque de Verdun, pour éclaircir ses doutes,
consulta à ce sujet un religieux, qui le rassura en disant que Gog et Magog
devaient être secondés dans leur épouvantable mission par plusieurs autres
peuples barbares, et que les Hongrois formaient une nation isolée[18]. Ce qu'il y a de certain, c'est
que les Hongrois, en très-peu de temps, couvrirent le Languedoc de ruines, et
firent presque oublier les excès commis avant eux. Hugues,
régent du royaume d'Arles, au nom du roi Louis, s'exprime ainsi dans la
charte de fondation d'un monastère qu'il fit bâtir auprès de la ville de
Vienne, dans l'année 924 : « La vénérable religion des chrétiens et l'honneur
de l'église ont été privés, par l'excès de nos péchés, de leur ancien éclat,
et il n'en reste presque plus de traces. Comme ces maux se sont fait sentir
au long et au large, non seulement par suite de la cruelle persécution des
païens, mais encore par la cupidité de beaucoup de perfides chrétiens, nous
avons jugé convenable, etc.[19]. » Le
Piémont et le Montferrat n'étaient pas à l'abri des ravages des Sarrazins. Le
chroniqueur de l'abbaye de Novalèse[20] raconte qu'un de ses oncles,
qui s'était adonné à la carrière militaire, ayant à se rendre de la Maurienne
à Verceil, fut surpris par une bande de Sarrazins, dans une forêt située près
de cette ville. On en vint aux mains ; plusieurs hommes furent blessés de
part et d'autre ; mais les Sarrazins, plus nombreux, l'emportèrent. Un
certain nombre de chrétiens étant tombés en leur pouvoir, ils retinrent ceux
qui étaient en état de payer une rançon. Parmi eux se trouvaient l'oncle du
chroniqueur et son domestique. L'un et l'autre furent garrottés et conduits
dans la ville. Le grand-père du chroniqueur, se rendant par hasard chez
l'évêque, vit le domestique enchaîné dans la rue ; comme il ne connaissait
pas l'événement qui l'avait amené là, il donna, pour le racheter, une
cuirasse à triple tissu qu'il portait sur lui. Apprenant ensuite que son fils
était aussi prisonnier, il fut obligé de parcourir toute la ville, et de
faire un appel à la générosité de ses amis pour lui trouver une rançon. Le
chroniqueur ajoute qu'à cette époque les Sarrazins s'avançaient jusque sur
les frontières de la Ligurie, En effet, on lit dans Liutprand, écrivain
contemporain, à l'année 935, que les barbares qui déjà une fois, vers l'an
906, avaient envahi Aqui, ville du Montferrat, célèbre par ses bains, y
revinrent sous la conduite d'un chef appelé Sagitus. Heureusement ils
furent repoussés par les habitants et taillés tous en pièces. Le même auteur
parle, sous la même date, de quelques pirates venus d'Afrique, qui, ayant
pénétré dans la ville de Gênes, massacrèrent les hommes et emmenèrent les
femmes et les enfants en esclavage[21]. Pendant
ce temps les Hongrois, franchissant les barrières du Rhin, envahissaient
l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Champagne, où ils assiégèrent
Sens ; ensuite, ils s'avancèrent sur les bords de la Loire. Ebbon et les
guerriers de la Touraine et du Berry, leur livrèrent combat auprès d'Orléans
et les obligèrent à rebrousser chemin ; mais alors les barbares se replièrent
vers la Suisse d'où ils dévastèrent toutes les contrées voisines[22]. Jusque-là,
le Valais, contrée qui, au milieu d'un climat sévère, présente un aspect
riant, et qui réunit les productions des pays tempérés et des pays froids,
avait été à l'abri d'invasions si terribles. C'est dans ces régions reculées
que le successeur de saint Libéral au siège épiscopal d'Embrun et plusieurs
autres évêques, avec une partie de leur clergé, avaient cherché un refuge. En
939, les Sarrazins pénétrèrent dans la vallée et y mirent tout à feu et à
sang. La célèbre abbaye d'Agaune, sanctifiée par le martyre de saint Maurice
et de la légion Thébéenne, et que la munificence de Charlemagne et d'autres
grands princes s'était plu à embellir, fut presque renversée de fond en
comble[23]. La
Tarantaise se trouvait en proie aux mêmes ravages ; chaque jour les barbares
devenaient plus entreprenants. Une nombreuse caravane, qui se rendait de
France en Italie, s'étant présentée pour franchir le passage, fut obligée de
rebrousser chemin. Dans le combat qui eut lieu, plusieurs chrétiens furent
tués, d'autres blessés[24]. Toute
la Suisse se vit envahie à la fois par les Hongrois et les Sarrazins. Les
Sarrazins, maîtres du Valais, s'avancèrent jusqu'au centre du pays des
Grisons. L'abbaye de Disentis, fondée par un disciple de saint Colomban, et
qui était célèbre dans toute la Suisse, fut dépouillée de tous ses biens[25]. Il en fut de même de l'église
de Coire[26]. On dit même que les Sarrazins,
se rapprochant du lac de Genève, marchèrent vers le Jura. A cette époque la
Suisse faisait partie du royaume de la Bourgogne transjurane, et la mère du
jeune roi Conrad, Berthe, se retira dans une tour solitaire, à l'endroit où
est aujourd'hui Neuchâtel[27]. A la
même époque, une guerre acharnée avait lieu entre les rois des Asturies et de
la Navarre, et le khalife de Cordoue. Dans une lutte qui s'engagea pour la
possession de la ville de Zamora, il périt plus de cent mille hommes[28]. Les chrétiens avaient acquis
de l'ascendant ; mais Abd-alrahman, qui enfin avait étouffé les rebellions
sans cesse renaissantes, et qui pouvait disposer de toutes les forces
musulmanes de l'Espagne, était devenu un adversaire formidable. Un auteur
arabe rapporte que ce prince, en fait de guerre sacrée, avait la main
blanche de Moïse, c'est-à-dire la main avec laquelle, dans l'opinion des
Orientaux, le législateur des hébreux faisait jaillir l'eau des rochers,
fendait les flots de la mer, et s'était rendu maître de la nature entière. Il
ajoute qu'Abd-alrahman porta l'étendard musulman plus loin qu'aucun de ses
prédécesseurs[29]. Heureusement pour les
chrétiens que sur ces entrefaites, des révolutions étant survenues dans les
provinces de l'Afrique qui répondent à l'empire actuel de Maroc, Abd-alrahman
éprouva le désir d'étendre son autorité au-delà des mers. Comme à la même époque
il s'était formé du côté de Tunis un nouvel empire, appelé Fatimide, à cause
de la prétention qu'avaient les princes de cette dynastie de descendre de
Mahomet par sa fille Fatime, les provinces en état de révolution devinrent
comme un sujet de discorde entre les deux royaumes ; de manière que les
forces d'Abd-alrahman et de ses successeurs se trouvèrent partagées. En 940,
Fréjus, ville alors assez considérable, parce que les navires continuaient
encore à entrer dans son port, fut tellement maltraitée par les Sarrazins,
que la population entière fut obligée de s'expatrier, et qu'il n'y resta pas
même de traces des propriétés. Il en fut de même de Toulon, aujourd'hui
l'effroi des barbares. Les chrétiens placés entre la mer et les Alpes
abandonnèrent leurs demeures et se réfugièrent au haut des montagnes. Les
Sarrazins ne mirent plus de bornes à leurs cruautés, et firent de la plus
grande partie d'un pays naguère florissant une affreuse solitude. Les villes
les plus importantes furent renversées, les châteaux détruits, les églises et
les couvents réduits en cendres. Le séjour de l'homme, est-il dit dans une
vieille charte, était devenu le repaire des bêtes féroces. En effet, on lit
dans les chroniques du temps, que les loups s'étaient tellement multipliés,
qu'on ne pouvait plus voyager en sûreté. Sur ces
entrefaites, Hugues, devenu comte de Provence, et que l'exemple du roi Louis
n'avait pas éclairé, s'était rendu en Italie pour y disputer la couronne du
royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets l'ayant enfin rappelé de ce côté
des Alpes, il annonça l'intention de chasser entièrement les Sarrazins. Il
s'agissait de s'emparer d'abord du château Fraxinet, à l'aide duquel
les Sarrazins se maintenaient en relation avec l'Espagne et l'Afrique, et
d'où ils dirigeaient leurs expéditions dans l'intérieur des terres. Comme il
fallait que ce château fût attaqué par mer et par terre, Hugues envoya
demander une flotte à l'empereur de Constantinople, son beau-frère ; il
demandait aussi du feu grégeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre
les flottes sarrazines[30]. En 942,
la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropez ; en même temps
Hugues accourut avec une armée. Les Sarrazins furent attaqués avec la plus
grande vigueur ; leurs navires et tous leurs ouvrages du côté de la mer
furent détruits par les Grecs. De son côté, Hugues força l'entrée du château,
et obligea les barbares à se retirer sur les hauteurs voisines[31]. C'en était fait de la
puissance des Sarrazins en France ; mais tout-à-coup Hugues apprit que
Béranger, son rival à la couronne d'Italie, qui s'était enfui en Allemagne,
se disposait à venir lui disputer le trône. Alors, ne songeant plus aux maux
qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte grecque, et
maintint les Sarrazins dans toutes les positions qu'ils occupaient, à la
seule condition que, s'établissant au haut du grand Saint-Bernard et sur les
principaux sommets des Alpes, ils fermeraient le passage de l'Italie à son
rival. C'est à ce sujet que Liutprand interrompt son récit pour adresser
cette apostrophe à Hugues : « Voilà une étrange manière de défendre tes états
! Hérode, pour n'être pas privé d'un royaume terrestre, ne craignit pas de
faire tuer un grand nombre d'innocents ; toi, au contraire, pour arriver au
même but, tu laisses échapper des hommes criminels et dignes de mort. Sans
doute tu ignores quelle fut la colère du seigneur contre le roi d'Israël,
Achab, qui avait épargné la vie du roi de Syrie, Benadab ; le seigneur lui
dit : Puisque tu as laissé vivre un homme que j'avais condamné à perdre la
vie, ton âme paiera pour son âme et ton peuple pour son peuple. »
Liutprand se tournant ensuite vers la montagne du Grand-Saint-Bernard, lui
adresse ces vers : a Tu laisses périr les hommes les plus pieux, et tu offres
un abri aux scélérats appelés du nom de Maures. Misérable ! tu ne
rougis pas de prêter ton ombre à des gens qui répandent le sang humain et qui
vivent de brigandage ! Que dirai-je ? puisses-tu être consumée par la foudre,
ou brisée en mille pièces et plongée dans le chaos éternel ![32] » Dès ce
moment les Sarrazins montrèrent encore plus de hardiesse qu'auparavant, et
l'on dut croire qu'ils étaient établis pour toujours dans le cœur de
l'Europe. Non seulement ils épousèrent les femmes du pays ; mais ils
commencèrent à s'adonner à la culture des terres. Les princes de la contrée
se contentèrent d'exiger d'eux un léger tribut ; ils les recherchaient même
quelquefois[33]. Quant à ceux qui occupaient
les hauteurs, ils donnaient la mort aux voyageurs qui leur déplaisaient, et
exigeaient des autres une forte rançon. « Le nombre des chrétiens qu'ils
tuèrent fut si grand, dit Liutprand, que celui-là seul peut s'en faire une
idée, qui a inscrit leurs noms dans le livre de vie[34]. » Le
grand Saint-Bernard, appelé jadis Mont-de-Jupiter, d'où on a fait ensuite
Montjoux, a toujours, par sa situation entre le Valais et la vallée d'Aoste,
servi de communication entre la Suisse et l'Italie. Maîtres de cette position
importante et des autres passages des Alpes, les Sarrazins se répandirent
dans les contrées voisines. Les
mêmes ravages furent commis dans le comté de Nice, qui dépendait alors du
royaume d'Arles, ainsi que sur toute la cote de Gênes. Il paraît qu'un corps
sarrazin s'était établi dans Nice même. Un quartier de la ville porte encore
le nom de Canton des Sarrazins[35]. Enfin
les barbares occupèrent Grenoble avec la riche vallée du Graisivaudan, et
l'évêque de Grenoble se retira, avec les reliques des saints et les richesses
de son église, du côté du Rhône, au prieuré de Saint-Donat, à quelques lieues
au nord de Valence[36]. Il y a
lieu de croire que les Sarrazins du Piémont s'étaient ménagé dans la contrée
une ou plusieurs forteresses, d'où ils dirigeaient leurs nombreuses
expéditions, et qui leur servaient d'asile au besoin. Le chroniqueur de
l'abbaye de Novalèse fait mention d'un château de ce genre qu'il appelle Frascenedellum
; peut-être est-ce Frassineto, lieu situé près du Pô, à une petite
distance de Casal, et qu'on avait appelé Fraxinetum, soit à cause du
voisinage de quelque bois de frêne, soit à l'imitation du fameux Fraxinetum
de Provence ; ou bien est-ce la forteresse appelée aujourd'hui Fenestrelle.
Quoi qu'il en soit, voici ce que raconte le chroniqueur de Novalèse, qui,
vivant sur les lieux, a dû être bien informé. A l'époque où les Sarrazins
occupaient le château de Frascenedellum, et que de là ils se
répandaient dans les environs, un homme du pays, appelé Aymon, se fit
admettre dans leurs rangs. Les barbares enlevaient les femmes et les enfants
des deux sexes, les juments, les vaches, les bijoux, etc. Un jour, parmi le
butin, il se trouva une femme d'une grande beauté. Aymon se la fit donner en
partage ; mais un des chefs survenant, la réclama et l'enleva de force. Pour
se venger, Aymon alla trouver le comte Rotbaldus qui, à cette époque,
dominait sur la Haute-Provence[37] ; et dans le plus grand secret,
car les Sarrazins avaient partout des affidés, il lui fit part de son projet
de se dévouer à la délivrance du pays. Le comte accueillit sa proposition
avec le plus grand empressement. Un appel fut fait aux seigneurs et aux
guerriers de la contrée. On attaqua les barbares dans le lieu de leur
retraite, et le pays fut affranchi de leur joug. Le chroniqueur ajoute que la
famille d'Aymon existait encore de son temps[38]. Sur ces
entrefaites (952),
les Hongrois ayant de nouveau envahi l'Alsace et menaçant toutes les contrées
voisines du mont Jura, Conrad, maître de la Bourgogne, de la Franche-Comté,
de la Suisse et du Dauphiné, imagina de mettre aux prises les Sarrazins avec
les Hongrois. Il écrivit en ces termes aux Sarrazins : « Voilà les
pillards de Hongrois qui, ayant entendu parler de la fertilité des terres que
vous cultivez, demandent à les occuper. Joignez-vous à moi et exterminons-les
de concert. » En même temps il fit dire ces mots aux Hongrois : « Pourquoi
vous en prenez-vous à moi ? Les Sarrazins occupent les vallées les plus
riches. Aidez-moi à les chasser, et je vous établirai à leur place. » Conrad
indiqua aux barbares un lieu où ils devaient se rencontrer. Lui-même se
rendit en ce lieu avec toutes ses troupes. Ensuite, quand il vit les barbares
aux prises les uns avec les autres, et leurs forces affaiblies, il se
précipita sur eux et en fit un horrible carnage. Ceux qui échappèrent au
massacre furent envoyés à Arles et vendus comme esclaves[39]. On
ignore où cet événement qui, au premier aspect, pourrait paraître
invraisemblable, a eu lieu. Les Sarrazins ayant le centre de leurs forces en
Provence, et les Hongrois arrivant par l'Alsace et la Franche-Comté, il est à
croire que la rencontre des deux peuples se fit dans un pays intermédiaire,
tel que la Savoie. Le fait est que cette contrée, appelée alors Maurienne,
fut longtemps occupée par les Sarrazins[40], à tel point que certains
écrivains instruits n'ont pas craint de dire que le nom de Maurienne était
une dérivation de celui des Maures, bien que le nom de Maurienne fût en usage
dès le sixième siècle[41]. Peut-être c'est l'événement
qui, à quelques différences de noms près, a été longuement raconté dans le Roman
de Garin le Loherain. D'après le roman, la Maurienne était alors sous les
lois d'un prince appelé Thierry ; ce prince étant vivement pressé par quatre
rois sarrazins, eut recours à l'appui du roi de France[42], qui fit un appel à ses
guerriers. Les Français, parmi lesquels se distinguaient les Lorrains, se
rendirent auprès de Lyon et descendirent le Rhône jusqu'auprès de l'Isère ;
là, dirigeant leurs pas vers le nord-est, ils trouvèrent les Sarrazins postés
dans une vallée nommée Valprofonde et les taillèrent en pièces[43]. A cette
époque les Sarrazins parcouraient librement toute la Suisse, et s'avançaient
jusqu'aux portes de la ville de Saint-Gall, près du lac de Constance, où ils
perçaient de leurs traits les moines qui sortaient pour se livrer à leurs
exercices religieux. Devenus familiers avec la guerre des montagnes, ils
surpassaient, dit un écrivain du temps, les chevreuils par la légèreté de
leurs pas. D'ailleurs ils s'étaient sans doute construit dans le pays
plusieurs tours dont on croit reconnaître encore les restes. Telle fut
l'étendue des maux qu'ils causèrent aux chrétiens, qu'on eût pu, dit le même
auteur, en composer un gros livre. Enfin un doyen de l'abbaye, appelé Walton,
se dévouant pour le salut commun, prit avec lui un certain nombre d'hommes
courageux, armés de lances, de faulx et de haches, et surprenant les barbares
pendant qu'ils étaient endormis, les tailla en pièces. Quelques-uns furent
faits prisonniers, le reste prit la fuite. Les prisonniers amenés à l'abbaye,
ayant refusé de boire et de manger, moururent tous de faim[44]. Ce
succès, joint à une grande victoire que les Allemands remportèrent sur les
Hongrois, et qui réduisit désormais ces barbares à l'impuissance, promettait
quelque repos à la Suisse et aux régions voisines ; mais il ne rendait que
plus sensibles les calamités qui pesaient sur le Dauphiné, la Provence et une
partie des Alpes. D'ailleurs, tant que les Sarrazins auraient pied en France,
comme ils avaient la facilité de recevoir du secours par mer, le pays ne
pouvait se croire à l'abri de leurs dévastations. Le prince chrétien qui
jouait alors le rôle le plus important dans la politique de l'Europe, était
Othon, roi de Germanie, le même qui devint plus tard empereur, et à qui ses
brillantes qualités ont fait donner le titre de grand. Othon s'était mis en
relation avec les principaux souverains de son temps, notamment avec le
khalife de Cordoue, qui passait pour le protecteur de la colonie sarrazine du
Fraxinet. Un écrivain contemporain parle avec admiration des présents
qu'Othon recevait de toutes les parties du monde, et cite entre autres des
lions, des chameaux, des singes, des autruches, en un mot des animaux
étrangers à la France et à l'Allemagne[45]. Othon, prenant en main la
cause des chrétiens, résolut d'envoyer une ambassade au khalife.
Malheureusement Abd-alrahman, dans une lettre qu'il avait envoyée
précédemment à Othon, s'était servi de quelques expressions injurieuses pour
le christianisme, de manière que le prince se crut obligé de faire choix pour
une mission à laquelle il attachait tant de prix, d'un théologien et d'un
homme qui fût en état de soutenir la controverse, et qui même essayât de
convertir le khalife. Celui sur lequel le choix tomba était un moine de
l'abbaye de Gorze, aux environs de Metz, lequel se nommait Jean. On
était alors en 956. Les auteurs arabes et chrétiens s'accordent à vanter
l'éclat que jetait la cour de Cordoue. Les beaux-arts, l'industrie, la
politesse des manières avaient fait de cette ville un objet d'admiration pour
l'Europe chrétienne. Abdalrahman était en relation directe avec l'empereur de
Constantinople, le pape et les divers princes chrétiens de l'Espagne, de la
France, de l'Allemagne et des pays slaves. Les monarques chrétiens, disent
les auteurs arabes, tendaient la main de l'obéissance au khalife, et tenaient
à grand honneur que le khalife voulût bien donner sa main à baiser à leurs
députés. Lorsqu'il arrivait une de ces ambassades, surtout lorsque c'était
une députation de l'empereur grec, Abd-alrahman déployait une magnificence
extraordinaire. Les rues par lesquelles l'ambassadeur passait étaient tendues
de riches tapis. La garde du roi, au nombre de plusieurs mille hommes, se
rangeait sur deux files, et les princes ainsi que les grands fonctionnaires
de l'état se plaçaient près du trône. Ensuite les imams des mosquées
retraçaient en chaire, devant le peuple assemblé, des scènes si glorieuses
pour l'islamisme ; et les poètes, dont les écrits étaient alors accueillis
avec transport par toutes les classes de la société, célébraient dans leurs
vers les traits les plus propres à faire de l'effet sur la multitude[46]. L'ambassade
du moine de Gorze n'eut pas le même éclat. Cependant elle ne fut pas dénuée
de toute solennité ; et comme la relation qui nous en reste, et qui fut
écrite par un disciple même du moine, jette Une vive lumière sur l'état
respectif de la France et de l'Espagne, nous en citerons quelques fragments. Jean
partit accompagné seulement d'un autre moine, et les présents qu'il était,
suivant l'usage, chargé de présenter au khalife, furent fournis par son
abbaye. Il fit sa route à pied jusqu'à Vienne en Dauphiné. Là il s'embarqua
sur le Rhône, d'où il se rendit par mer à Barcelone. A cette époque la
Catalogne était une dépendance de la France, et la ville qui donnait entrée
dans les états du khalife était Tortose. Le gouverneur musulman de Tortose, à
qui on avait fait connaître l'arrivée de l'ambassadeur, ayant donné son
agrément, le moine se remit en route. Il traversa une grande partie de la
Péninsule, et, suivant l'antique hospitalité arabe, il arriva à Cordoue
défrayé de tout. A Cordoue on le reçut magnifiquement, et il fut logé dans
une maison située à deux milles du palais. Dans
l'intervalle le khalife avait appris la nature des instructions dont le moine
était chargé. Voulant prévenir toute espèce de discussion religieuse, qui
nécessairement lui aurait été désagréable, il fit proposer au moine de
supprimer la lettre d'Othon et de la regarder comme non avenue. Il était,
disait-il, peu convenable à deux personnages de ce rang d'entrer en
discussion sur de pareilles matières ; d'ailleurs, les lois du pays
défendaient à qui que ce fût, même au prince, de mal parler de Mahomet[47]. Toutes ces remontrances furent
inutiles. L'évêque de Cordoue s'étant présenté à son tour, le moine lui
reprocha avec aigreur sa mollesse et certaines condescendances des chrétiens
du pays pour les musulmans, telles que de s'abstenir du porc et de circoncire
les enfants. Alors le khalife refusa de recevoir l'ambassadeur ; et comme
celui-ci insistait, le khalife lui dit qu'un évêque qu'il avait envoyé
précédemment à Othon, avait été retenu par ce prince pendant trois ans, et
que lui entendait le garder neuf années, apparemment parce qu'il se mettait
trois fois au-dessus du roi de Germanie. Cependant
l'ambassadeur s'excusait sur les instructions qu'il avait reçues, et il fut
convenu que le khalife enverrait à Othon un nouveau député, pour savoir s'il
était toujours dans les mêmes intentions. Mais on eut beaucoup de peine à
trouver quelqu'un qui voulût se charger du message. Aucun musulman n'était
disposé à braver les ennuis d'un si long voyage. En effet, de tout temps les
musulmans, dont la religion est surchargée de pratiques minutieuses, ont
répugné à se rendre parmi des peuples qu'ils traitent d'infidèles[48]. En général, les députés
sarrazins étaient des chrétiens, particulièrement des ecclésiastiques qui,
par leurs croyances et leurs habitudes, avaient moins de peine à se mettre en
harmonie avec les pays dans lesquels ils allaient entrer. Enfin il se présenta
un chrétien laïque qui parlait le latin et l'arabe, et qui, en récompense,
fut plus tard nommé évêque[49]. Sur ces
entrefaites, le fils et le gendre d'Othon, à qui le prince, suivant l'usage
de ces temps, avait cédé une partie de ses états en apanage, se révoltèrent,
et Othon eut besoin de toutes ses forces pour dompter les rebelles. Aussi,
lorsque le député espagnol lui exposa l'état des choses, Othon fit toutes les
concessions qu'on voulut. Le khalife consentit donc à recevoir le moine de
Gorze. On convint du jour de l'audience. Le
moine, pendant son séjour à Cordoue, avait vécu avec la plus grande
simplicité. Le khalife, voulant donner de l'éclat à sa réception, lui fit
proposer de faire ce jour-là exception à la sévérité de sa règle et de mettre
de beaux habits ; le moine répondit qu'il n'en connaissait pas de plus beaux
que ceux de son ordre. Le prince crut qu'il manquait de moyens d'en acheter
d'autres, et lui envoya dix livres d'argent, c'est-à-dire un peu plus de
7.000 fr. de notre monnaie actuelle[50] ; mais le moine distribua cet
argent aux pauvres ; et alors le khalife lui fit dire qu'il le laissait
libre, s'il voulait, de venir couvert d'un sac, qu'il ne l'en recevrait pas
moins bien. Au jour
fixé, toute la ville de Cordoue fut en mouvement. Des troupes rangées sur
deux files bordaient le passage. Ici étaient des hommes à pied de race
slavonne, tenant une lance plantée en terre ; là se trouvaient d'autres
hommes brandissant un javelot. D'un côté étaient des guerriers montés sur des
mules et armés à la légère ; de l'autre, des hommes caracolant à cheval.
L'ambassadeur vit surtout avec étonnement des Maures vêtus d'une manière
bizarre, et qui faisaient toutes sortes de contorsions. On était alors dans
l'été ; et, comme apparemment les rues n'étaient point pavées, ces hommes
excitaient sur leurs pas une poussière incommode. C'étaient probablement des
derviches et des moines mahométans, qui accompagnent les troupes musulmanes,
et qui figurent dans toutes les cérémonies publiques. A
l'arrivée de l'ambassadeur devant le palais, les principaux dignitaires de
l'état vinrent à sa rencontre. Le seuil du palais et l'intérieur des
appartements étaient couverts de riches tapis. L'ambassadeur fut introduit
dans la salle où se trouvait le khalife, et où il se tenait seul, comme un
Dieu dans son sanctuaire. Le prince, placé sur un trône, était accroupi à la
manière orientale. Dès qu'il aperçut l'ambassadeur, il lui présenta sa main à
baiser en dedans, ce qui était la plus grande politesse qu'il pût lui faire ;
ensuite il le fit asseoir. Après les premiers compliments d'usage, on se mit
à parler des affaires de l'Europe. Abd-alrahman s'étendit beaucoup sur la
puissance d'Othon, sur ses victoires et la grande considération qu'il s'était
acquise. Néanmoins, comme il avait été instruit, par ses agents, de la
position difficile où la révolte du fils et du gendre d'Othon avait mis ce
prince, il ne put s'empêcher de témoigner sa désapprobation de la politique
qui avait dirigé le roi allemand, disant qu'un souverain ne doit jamais se
dessaisir de l'autorité. En effet, quelques années auparavant, un fils
d'Abd-alrahman ayant fait mine de vouloir se frayer le chemin du trône, le
père l'avait fait aussitôt étouffer[51]. Enfin
on en vint à l'objet principal de l'ambassade. Les auteurs arabes, du moins
ceux que nous connaissons, ne disent pas un mot de l'établissement des
Sarrazins sur les côtes de Provence et de leurs courses dans l'intérieur des
terres, ce qui ferait croire qu'on n'attachait pas en Espagne une grande
importance à cette colonie. Néanmoins Liutprand, écrivain contemporain,
affirme que cette colonie était protégée par le khalife[52], et l'auteur de la relation dit
positivement que l'objet de l'ambassade était de mettre un terme aux
dévastations commises par les Sarrazins de France et d'Italie.
Malheureusement la relation s'arrête au moment le plus intéressant, au milieu
même d'une phrase, et l'on ne peut guère en espérer davantage ; car le
manuscrit qui la renferme est unique et paraît autographe[53]. Vers
l'an 960, les Sarrazins furent chassés du mont Saint-Bernard. L'histoire ne
nous a pas conservé les détails de cet événement. Il paraît que les Sarrazins
opposèrent une vive résistance ; car c'est dans cette partie des Alpes que
certains écrivains postérieurs, plus occupés des récits romanesques qui
avaient cours de leur temps que de la fidélité historique, ont placé le
théâtre des guerres de Charlemagne contre les Sarrazins et les exploits de
Roland[54] ; il paraît encore que
saint Bernard de Menthone, qui bientôt construisit un hospice au haut de la
montagne et qui donna son nom à la chaîne entière, ne fut pas étranger à ce
triomphe ; car les mêmes auteurs parlent du rude combat que le saint fut obligé
de livrer aux démons et aux faux dieux alors maîtres de la montagne[55]. Abd-alrahman
III mourut en 961, et son fils, Hakam II, qui depuis longtemps était associé
à son autorité, lui succéda. Hakam était un prince pacifique et ami des
lettres. Sous son règne les arts et les sciences furent cultivés avec le plus
grand succès. L'industrie et l'agriculture reçurent des encouragements et
enfantèrent des merveilles. La férocité des premiers conquérants avait fait
place à la politesse ; il s'établit même une espèce de galanterie chez ces
peuples, où les femmes ont toujours eu à se plaindre du rang indigne d'elles
qu'elles occupent ; et l'on vit des personnes du sexe briller à la cour et
dans les réunions particulières par leurs grâces naturelles et les ornements
de leur esprit[56]. Dans
les commencements de son règne, Hakam, pour gagner la confiance des musulmans
les plus ardents, fit la guerre aux chrétiens de la Galice, des Asturies et
de la Catalogue ; mais les chrétiens ayant témoigné le désir de renouveler la
paix, il s'empressa d'accéder à leur demande ; et comme ensuite ses visirs et
ses généraux lui donnaient le conseil de rompre le traité, disant que les
bons musulmans étaient impatiens de signaler leur zèle pour la religion, il
s'y refusa, et répondit par ces belles paroles de l'Alcoran : « Gardez
religieusement votre parole ; car Dieu vous en demandera compte[57]. » En ce qui concerne le comte
de Barcelone et les seigneurs catalans, Hakam leur imposa pour conditions de
raser les forteresses voisines de ses états, et de ne pas prendre parti pour
les princes chrétiens avec lesquels il serait en guerre. Les
Sarrazins continuaient à occuper la Provence et le Dauphiné, et leur aspect
était encore menaçant. Souvent, dans les querelles entre les chefs chrétiens,
la décision qu'ils prenaient était de quelque poids dans la balance. A cette
époque, Othon, vainqueur des Hongrois et maître de toute l'Allemagne,
cherchait à étendre son autorité en Italie. Béranger, roi de Lombardie, avait
été obligé d'abandonner ses états, et le prince allemand avait forcé le pape
de lui ceindre la couronne Impériale ; mais déjà la politique italienne, qui,
en haine du joug étranger, devait plus tard amener tant de guerres et de
révolutions, commençait à se dessiner. Le fils de Béranger, Adalbert,
impatient de recouvrer les états de son père, alla, suivant quelques auteurs[58], implorer l'appui des Sarrazins
du Fraxinet, et le pape Jean XII, le même qui avait couronné Othon, se
déclara pour les mécontents. En 965,
les Sarrazins furent chassés du diocèse de Grenoble. On a vu que les évêques
de cette ville s'étaient retirés à Saint-Donat, du côté de Valence. Cette
année, Isarn, impatient de reprendre possession de son siège, fit un appel
aux nobles, aux guerriers et aux paysans de la contrée ; et comme les
Sarrazins occupaient les cantons les plus fertiles et les plus riches, il fut
convenu que chaque guerrier aurait sa part des terres conquises, à proportion
de sa bravoure et de ses services. Après l'expulsion des Sarrazins de
Grenoble et de la vallée du Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines
familles du Dauphiné, telles que celle des Aynard ou Montaynard, font
remonter l'origine de leur fortune à cette espèce de croisade. Isarn
se hâta de rétablir l'ordre dans son diocèse qui était dans la plus grande
confusion. En vertu de son droit de conquête, il se déclara le souverain de
la ville et de la vallée, et ses successeurs se maintinrent dans une partie
de ces privilèges jusqu'à la révolution[59]. Tous
ces succès annonçaient que les affaires des Sarrazins allaient en déclinant,
et ne faisaient qu'irriter davantage le désir qui se manifestait de tous
côtés d'en être tout-à-fait délivré. En 968, l'empereur Othon, alors retenu
en Italie, annonça l'intention de se dévouer à une entreprise si patriotique[60] ; mais Othon mourut sans avoir
rempli sa promesse, et il fallut que les Sarrazins se portassent à un nouvel
attentat, pour que les peuples se décidassent à en faire eux-mêmes justice. Un
homme s'était rencontré, qui jouissait d'une considération universelle ; il
suffisait de le nommer pour attirer le respect des nations et des rois.
C'est, saint Mayeul, dont il a déjà été parlé, et qui était devenu abbé de
Cluny, en Bourgogne. Telle était la réputation qu'il avait acquise par ses
vertus, qu'on songea un moment à le faire pape. Mayeul s'était rendu à Rome
pour satisfaire sa dévotion aux églises des saints, et pour visiter quelques
couvents de son ordre. A son retour, il s'avança par le Piémont, et résolut
de rentrer dans son monastère par le mont Genèvre et les vallées du Dauphiné.
En ce moment, les Sarrazins étaient établis entre Gap et Embrun, sur une
hauteur qui domine la vallée du Drac, en face du pont d'Orcières[61]. A l'arrivée du saint au pied
de la chaîne des Alpes, un grand nombre de pèlerins et de voyageurs, qui
depuis longtemps attendaient une occasion favorable pour franchir le passage,
crurent qu'il ne pouvait pas s'en présenter de plus heureuse. La caravane se
met donc en route ; mais, parvenue sur les bords du Drac, dans un lieu
resserré entre la rivière et les montagnes, les barbares au nombre de mille,
qui occupaient les hauteurs, lui lancent une grêle de traits. En vain les
chrétiens, pressés de toutes parts, essaient de fuir ; la plupart sont pris,
entre autres le saint ; celui-ci est même blessé à la main, en voulant
garantir la personne d'un de ses compagnons. Les prisonniers furent conduits
dans un lieu écarté ; la plupart étant de pauvres pèlerins, les barbares
s'adressèrent au saint, comme au personnage le plus important, et lui
demandèrent quels étaient ses moyens de fortune. Le saint répondit ingénument
que, bien que né de parents fort riches, il ne possédait rien en propre,
parce qu'il avait abandonné toutes ses possessions pour se vouer au service
de Dieu ; mais qu'il était abbé d'un monastère qui avait dans sa dépendance
des terres et des biens considérables. Là-dessus les Sarrazins, qui voulaient
avoir chacun leur part, fixèrent la rançon de lui et du reste des prisonniers
à mille livres d'argent, ce qui faisait environ quatre-vingt mille francs de
notre monnaie actuelle[62]. En même temps le saint fut
invité à envoyer le moine qui l'accompagnait, à Cluny, pour apporter la somme
convenue. Ils fixèrent un terme, passé lequel tous les prisonniers seraient
mis à mort. r Au départ du moine, le saint lui remit une lettre commençant
par ces mots : « Aux seigneurs et aux frères de Cluny, Mayeul, malheureux,
captif et chargé de chaînes ; les torrents de Bélial m'ont entouré, et les
lacets de la mort m'ont saisi[63]. » A la lecture de cette
lettre, toute l'abbaye fondit en larmes. On se hâta de recueillir l'argent
qui se trouvait dans le monastère ; on dépouilla l'église du couvent de ses
ornements ; enfin l'on fit un appel à la générosité des personnes pieuses du pays,
et on parvint à réunir la somme exigée. Elle fut remise aux barbares un peu
avant le terme fixé, et tous les prisonniers furent mis en liberté. Le
saint, au moment où il était tombé au pouvoir des Sarrazins, avait essayé de
les ramener à une vie moins criminelle. S'armant, dit un de ses biographes,
du bouclier de la foi, il s'efforça de percer les ennemis du Christ avec la
pointe de la parole divine. Il voulut prouver aux Sarrazins la vérité de la
religion chrétienne, et leur représenta que celui qu'ils honoraient ne
pourrait ni les affranchir du joug de la mort de l'âme, ni leur être d'aucun
secours. A ces paroles, les barbares entrèrent en fureur, et garrottant le
saint, ils l'enfermèrent au fond d'une caverne ; mais ensuite ils
s'apaisèrent, et touchés du calme inaltérable de leur prisonnier, ils
cherchèrent à adoucir son sort. Quand il eut besoin de manger, un d'entre
eux, après s'être lavé les mains, prépara un peu de pâte sur son bouclier, et
la faisant cuire, il la lui présenta respectueusement. Un autre ayant jeté
par terre le livre de la Bible que le saint portait habituellement sur lui,
et s'en servant pour un usage profane, ses compagnons témoignèrent leur
improbation, disant qu'on devait avoir plus de respect pour les livres des
prophètes. Là-dessus un auteur contemporain fait remarquer avec raison que
les musulmans honorent comme nous les saints de l'Ancien-Testament, et qu'ils
regardent Notre-Seigneur comme un grand prophète ; mais qu'ils le mettent
au-dessous de Mahomet, disant qu'à Mahomet était réservé d'éclairer les
hommes de la lumière qui doit les guider jusqu'à la fin des siècles. Le même
auteur ajoute que Mahomet, dans l'opinion des musulmans, descendait d'Ismaël,
fils d'Abraham, et qu'à les en croire, ce n'était pas Isaac qui était fils de
l'épouse légitime, mais Ismaël[64]. La
prise de saint Mayeul eut lieu en 972. Cet événement causa une sensation
extraordinaire ; de toutes parts les chrétiens grands et petits se levèrent
pour demander vengeance d'un tel attentat. Il y avait alors aux environs de
Sisteron, dans le village des Noyers, un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon,
qui déjà plus d'une fois avait signalé son zèle pour l'affranchissement du
pays. Profitant de l'enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les
bourgeois, en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui
voulaient prendre part à la gloire de l'entreprise, il fit construire, non
loin de Sisteron, un château situé en face d'une forteresse occupée par les
Sarrazins. Son intention était d'observer de là tous leurs mouvements, et de
profiter de la première occasion pour les exterminer. Dans l'ardeur de son
zèle pieux, il avait fait vœu à Dieu, s'il venait à bout de chasser les
barbares, de consacrer le reste de sa vie à la défense des veuves et des
orphelins. En vain les Sarrazins essayèrent de le troubler dans ses efforts ;
toutes leurs tentatives furent inutiles. La montagne où s'élevait le château
occupé par les Sarrazins se nommait Petra Impia, et s'appelle encore
dans le langage du pays Peyro Empio. Peu de temps après, le chef des
Sarrazins de la forteresse ayant enlevé la femme de l'homme préposé à la
garde de la porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui en
faciliter l'entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers et entra sans
obstacle. Tous les Sarrazins qui voulurent résister, furent passés au fil de
l'épée ; les autres, y compris le chef, demandèrent le baptême[65]. A la
même époque, les habitants de Gap se délivrèrent de la présence des barbares.
On lit dans l'ancien bréviaire de cette ville, que, par suite d'un accord
fait entre un chef appelé Guillaume et les guerriers du pays, les Sarrazins
furent attaqués dans toutes les positions qu'ils occupaient et exterminés.
Les guerriers se réservèrent la moitié de la ville et des terres, et
abandonnèrent l'autre moitié à l'évêque et aux églises[66]. Le
Dauphiné était libre ; la Provence ne pouvait tarder à l'être aussi. Il est
bien à regretter que l'histoire ne nous ait presque rien transmis sur un
événement aussi intéressant. On sait seulement qu'à la tête de l'entreprise
était Guillaume, comte de Provence[67], le même peut-être qui avait
figuré dans l'expulsion des Sarrazins de Gap ; en effet, cette ville
dépendait alors de la Provence[68]. Guillaume
se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice et de la
religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, du Bas-Dauphiné et
du comté de Nice, il se disposa à attaquer les Sarrazins jusque dans le
Fraxinet. De leur côté les Sarrazins, qui se voyaient poursuivis dans leurs
derniers retranchements, réunirent toutes leurs forces, et descendirent de
leurs montagnes en bataillons serrés. Il paraît qu'un premier combat fut
livré aux environs de Draguignan, dans le lieu appelé Tourtour, là où il
existe encore une tour qu'on dit avoir été élevée en mémoire de la bataille[69]. Les Sarrazins ayant été
battus, se réfugièrent dans le château-fort. Les chrétiens se mirent à leur
poursuite. En vain les barbares opposèrent la plus vive résistance ; les
chrétiens renversèrent tous les obstacles. A la fin les barbares, étant
pressés de toutes parts, sortirent du château pendant la nuit et essayèrent
de se sauver dans la forêt voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart
furent tués ou faits prisonniers, le reste mit bas les armes[70]. Tous
les Sarrazins qui se rendirent furent épargnés. Les chrétiens laissèrent
également la vie aux mahométans qui occupaient les villages voisins.
Plusieurs demandèrent le baptême et se fondirent peu à peu dans la population
; les autres restèrent serfs et attachés au service, soit des églises, soit
des propriétaires de terres ; leur race se conserva longtemps, comme on le
verra plus tard. La
prise du château de Fraxinet eut lieu vers l'an 975. Ce château était resté
plus de quatre-vingts ans au pouvoir des Sarrazins, et comme c'était le
chef-lieu de toutes les possessions des Sarrazins dans l'intérieur de la
France, l'Italie septentrionale et la Suisse, on doit croire qu'il s'y
trouvait des richesses immenses. Tout le butin fut distribué aux guerriers.
En même temps, comme la contrée située à plusieurs lieues à la ronde était
entièrement dévastée, le comte Guillaume récompensa le zèle des chefs par le
don de terres considérables. On cite parmi les hommes qui eurent part à ces
distributions, Gibelin de Grimaldi, qui était d'origine génoise, et qui reçut
les terres situées au fond du golfe de Saint-Tropez, d'où le golfe porte
encore le nom de Golfe de Grimaud[71]. On cite
encore un guerrier chrétien, qui devint seigneur de la ville de Castellane,
dans le département actuel des Basses-Alpes. Peut-être l'origine de la
fortune de la maison de Castellane provenait-elle de conquêtes particulières
faites sur les lieux mêmes, par un membre de cette famille. Il faut faire
également une mention à part de la délivrance de la ville de Riez, située
dans le même département, et qui célèbre tous les ans, aux fêtes de la
Pentecôte, son affranchissement, par des combats simulés[72]. On
pense bien que, dans ces largesses, les églises ne furent pas oubliées. En
effet, le clergé avait eu plus à souffrir des ravages des Sarrazins qu'aucune
autre partie de la population ; et, dans toutes les tentatives faites pour
affranchir le pays, il s'était mis à la tête du mouvement. Les évêques de
Fréjus, de Nice, etc., reçurent des terres fort étendues[73]. Dans
certains cantons qui se trouvaient sans habitants, par exemple à Toulon, la
foule se présenta pour occuper les terres vacantes ; on a vu qu'il ne restait
plus de traces des anciennes propriétés, et chacun élevait ses prétentions.
Guillaume accourut d'Arles où il faisait habituellement sa résidence, et fit
la part des bourgeois, des seigneurs et des églises[74]. Peu à peu les villes détruites
se relevèrent de leurs ruines ; les populations, qui pendant si longtemps
étaient restées sans communications, reprirent leurs anciennes relations. Le
dévouement dont Guillaume fit preuve dans tout le cours de sa carrière, lui
gagna l'attachement de ses sujets ; et quand il mourut, la voix publique lui
décerna le glorieux titre de Père de la patrie. On a vu
que le château de Fraxinet fut repris par les chrétiens, vers l'an 975. Les
Sarrazins ne possédaient plus rien sur le sol français[75] ; et comme les chrétiens des
provinces septentrionales de l'Espagne se maintenaient dans les conquêtes
faites depuis deux siècles, il semblait que la cause de l'Évangile en France
n'avait plus rien à redouter des entreprises des disciples de l'Alcoran : il
semblait que la France n'avait plus à craindre que quelques incursions de
pirates, dont le pays ne serait tout-à-fait débarrassé que lorsque les
barbares auraient été poursuivis jusqu'au fond de leur repaire ; mais, en
976, le khalife de Cordoue, Hakam II, mourut, et sous son fils, réduit à
l'état d'imbécillité, la conduite des affaires se trouva remise à un homme
actif et vaillant, à un homme qui, faisant revivre les idées des premiers
conquérants et y joignant les lumières d'un siècle plus police, menaça le
christianisme, en Espagne et dans les contrées voisines, d'une ruine totale.
Cet homme s'appelait Mohammed, et il reçut de ses exploits le titre d'Almansor
ou de Victorieux. La dignité dont il était revêtu était celle de hageb
ou de chambellan, et ce titre équivalait pour lui à celui de maire de palais.
Almansor, dès qu'il eut saisi le timon de l'état, se hâta de mettre ordre aux
affaires des provinces d'Afrique, où la domination des princes de Cordoue
avait beaucoup de peine à se maintenir ; il tira de ces vastes contrées un
grand nombre de guerriers ; en même temps il fit un appel aux hommes robustes
de l'Espagne et aux jeunes gens qui depuis longtemps se plaignaient d'être
laissés dans l'inaction. Une trêve existait en ce moment entre les chrétiens
et les musulmans ; mais Almansor, fidèle à l'esprit de l'Alcoran, qui défend
de sacrifier aucun de ses avantages, lorsqu'il s'agit de peuples d'une autre
religion que l'islamisme, était impatient de faire sortir l'épée du fourreau. Les
musulmans d'Espagne, presque tous originaires d'Afrique et d'autres contrées
situées dans un climat chaud, supportaient difficilement la température
rigoureuse des pays du nord ; d'ailleurs, à l'exception de la garde
particulière du khalife, les troupes ne faisaient pas de service permanent,
et ne s'engageaient que pour une campagne. En conséquence toutes les
expéditions d'Almansor, à l'exception d'une seule, eurent lieu pendant l'été.
Néanmoins, en vingt-sept ans, le nombre de ces expéditions s'éleva à
cinquante-six ; et, suivant l'expression d'un auteur arabe, dans aucune son
drapeau ne fut abattu et son armée ne tourna le dos. Les
musulmans étaient presque tous à cheval ; se dirigeant vers les lieux où ils
n'étaient pas attendus, ils massacraient les hommes en état de porter les
armes, faisaient les femmes et les enfants esclaves, enlevaient ce qu'ils
pouvaient emporter et détruisaient tout le reste. A la suite de chacune de
ces expéditions, les marchés de Cordoue, de Séville, de Lisbonne, de Grenade,
regorgeaient de chrétiens des deux sexes à vendre ; et ces chrétiens étaient
ensuite emmenés en Afrique, en Égypte et dans les autres pays mahométans.
Almansor regardait ses efforts contre les disciples de l'Évangile comme son
plus beau titre à la faveur divine, et se faisait toujours accompagner de la
caisse où il devait être enterré. A l'issue de chaque bataille, il secouait
sur la caisse la poussière dont ses habits étaient encore couverts, et il
espérait faire de cette poussière une couche de terre avec laquelle il serait
élevé tout droit au paradis[76]. Les
provinces chrétiennes de Castille, de Léon, de Navarre, d'Aragon et de
Catalogne, jusqu'aux frontières de la Gascogne et du Languedoc, furent tour à
tour en proie aux plus horribles dévastations. Almansor porta ses armes là où
jamais l'étendard musulman n'avait flotté. Saint-Jacques de Compostelle, en
Galice, le sanctuaire des chrétiens d'Espagne, tomba au pouvoir des Sarrazins
; la ville fut livrée aux flammes, et les vainqueurs emportèrent les cloches
de l'église de Saint-Jacques, à Cordoue, où elles furent suspendues dans la
grande mosquée pour y servir de lampes. Almansor, pour rendre sa victoire
plus éclatante, voulut que les captifs chrétiens portassent les cloches sur
leurs épaules, pendant un espace de près de deux cents lieues ; il est vrai
que plus tard les chrétiens, en entrant dans Cordoue, firent reporter les
cloches en Galice, sur les épaules des captifs musulmans[77]. C'en
était fait des chrétiens d'Espagne, s'ils ne mettaient enfin un terme à leurs
querelles particulières, et s'ils n'étaient secourus par leurs frères de
l'autre côté des Pyrénées. Les rois de Léon et de Navarre, le comte de
Castille et les autres chefs chrétiens abjurèrent tout esprit de discorde, et
firent le serment de se dévouer à la cause commune. Les prêtres et les moines
prirent aussi les armes, et demandèrent à marcher à la tête des combattants[78] ; en même temps on fit un appel
aux guerriers de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence et des autres
provinces de France. Une armée formidable se réunit sur les frontières de la
Vieille-Castille ; de son côté Almansor rassembla toutes les forces dont il
pouvait disposer. De part et d'autre on était disposé à vaincre ou à périr.
Les deux armées se rencontrèrent aux environs de Soria, près des sources du
Duero. L'action fut terrible et dura tout le jour. Le sang coulait par
torrens, et aucun parti ne voulait céder ; mais les chrétiens, bardés de fer
eux et leurs chevaux, se garantissaient plus facilement. La nuit étant venue,
Almansor, qui avait reçu plusieurs blessures, se retira dans sa tente pour
recommencer le combat le lendemain. Il attendit quelque temps ses émirs et
ses généraux, pour concerter avec eux un nouveau plan d'attaque. Ne les
voyant pas arriver, il demanda la cause de ce retard ; on lui répondit que
les émirs et les généraux étaient restés parmi les morts. Alors se
reconnaissant vaincu et ne pouvant survivre à sa défaite, il refusa toute
assistance, et mourut au bout de quelques jours. On l'ensevelit avec les
habits qu'il portait le jour du combat ; on l'enterra dans la caisse qu'il
avait destinée à cet usage. Son tombeau se voit encore dans la ville de
Medina-Cœli[79]. On
était alors en 1002. Abd-almalek, fils d'Almansor, lui succéda dans la
conduite des affaires ; mais il mourut en 1008, et avec lui finirent les
beaux jours de l'Espagne mahométane. La guerre civile ne tarda pas à déchirer
le pays ; les gouvernements se renversèrent les uns les autres ; l'esprit de
patriotisme s'affaiblit, et l'islamisme ne cessa plus de décliner. Au
milieu de telles circonstances, il eût été facile aux chrétiens des provinces
septentrionales de l'Espagne de rentrer dans le pays de leurs pères ; mais
ils étaient eux-mêmes divisés entre eux. Il n'y avait pas plus d'union entre
la Navarre et la Galice, qu'entre ces deux états et les musulmans, leurs
ennemis naturels. Dans les guerres qui eurent lieu entre les Sarrazins, les
chrétiens furent souvent appelés à y prendre part. Ils se décidaient d'après
le plus ou moins d'avantages qu'on leur offrait, et quelquefois ils se
trouvaient aux prises les uns avec les autres. Les évêques eux-mêmes
figuraient dans ces tristes débats. En 1009, dans un combat entre musulmans,
livré aux environs de Cordoue, celui des deux partis qui était soutenu par
les chrétiens de Castille, remporta une victoire complète. Le parti vaincu
fit un appel aux chrétiens de la Catalogne, et ceux-ci s'avancèrent à leur
tour au centre de l'Andalousie ; mais dans l'action qui eut lieu, il périt
trois évêques, ainsi que le comte d'Urgel, appelé Ermangaud, lequel avait
auparavant rempli le pays du bruit de ses exploits. La
plupart des musulmans voyaient ces alliances avec horreur ; et dans le cours
de la guerre, lorsque quelque chrétien leur tombait dans les mains, ils se
montraient sans pitié. Un chroniqueur français rapporte que, dans la dernière
bataille, les Sarrazins coupèrent la tête d'Ermangaud, et que leur chef,
après avoir fait couvrir le crâne d'or, le porta comme trophée dans toutes
ses guerres[80]. Nous ne
pousserons pas plus loin notre récit. Les Sarrazins d'Espagne n'étaient plus
en état de faire des invasions en France, et la France venait d'entrer dans
une nouvelle ère qui, à la longue, devait lui rendre sa prospérité et sa
gloire. En 987, la faiblesse des indignes enfants de Charlemagne avait fait
place à la vigueur naissante de la race de Hugues-Capet. D'un autre côté, les
Normands avaient embrassé le christianisme, et, fixés dans le riche pays
auquel ils ont donné leur nom, ils trouvaient plus d'avantage à cultiver les
terres qu'à les ravager. Il en avait été de même des Hongrois établis sur les
bords du Danube. Bientôt l'Europe chrétienne ne forma plus qu'une espèce de
vaste république, où les passions humaines continuèrent à jouer leur rôle inévitable
; mais où il se formait peu à peu un droit des gens qui devait la placer à la
tête de la civilisation[81]. Néanmoins
les côtes du midi de la France et de l'Italie continuèrent à souffrir des
courses des pirates. En 1003, les Sarrazins d'Espagne avaient fait une
descente aux environs d'Antibes, et emmené entre autres infortunés plusieurs
religieux. En 1019, d'autres Sarrazins espagnols abordèrent de nuit devant la
ville de Narbonne, espérant, dit une chronique contemporaine, la prendre sans
peine, sur la foi de quelques devins. Ils essayèrent de forcer l'entrée de la
cité ; mais les habitants, guidés par le clergé, firent une communion
générale ; et tombant sur les barbares, les taillèrent en pièces. Tous ceux
qui ne furent pas tués, restèrent leurs prisonniers, et furent vendus comme
esclaves. Vingt d'entre eux, qui étaient d'une grandeur colossale, furent
envoyés à l'abbaye de Saint-Martial, à Limoges. L'abbé en retint deux qui
furent employés au service de l'abbaye, et distribua les autres à divers
personnages étrangers qui se trouvaient alors à Limoges. Le chroniqueur fait
observer que le langage de ces prisonniers n'était pas sarrazin, c'est-à-dire
arabe, et qu'en parlant ils semblaient japper comme de petits chiens[82]. En 1047, l'île de Lérins, qui,
trois cents ans auparavant, avait eu tant à souffrir des ravages des
Sarrazins, fut encore une fois envahie par les barbares ; une partie de ses
moines furent emmenés en Espagne. Isarn, abbé de Saint-Victor, à Marseille, se
rendit dans la Péninsule pour les délivrer[83]. Ce
redoublement de violence, de la part des pirates sarrazins, était l'effet des
guerres sanglantes qui avaient lieu parmi les musulmans en Espagne. Quelques
chefs sarrazins, se trouvant tour à tour vainqueurs et vaincus, et victimes
de leurs efforts malheureux, prirent le parti de se confier à la mer et
d'aller tenter la fortune sur les côtes chrétiennes. Parmi ces chefs les
chroniques contemporaines citent principalement un homme appelé Modjahed, qui
s'était emparé de Denia et des îles Baléares, et qui, sous le nom altéré de Muget
ou Musectus, devint la terreur des îles de Corse et de Sardaigne, des
cotes de Pise et de Gênes. Telles étaient les richesses enlevées par les
soldats de Modjahed, qu'à l'exemple des soldats du grand Alexandre, ils
portaient des carquois d'or ou d'argent. Dans un combat qui eut lieu, les
pirates ayant été défaits, les guerriers chrétiens, pour sanctifier en
quelque sorte leur victoire, envoyèrent une partie du butin à l'abbaye de
Cluny[84]. Les
pirateries sarrazines, en France, se sont maintenues jusqu'au grand
développement de la marine française, et ne devaient tout-à-fait cesser qu'à
la glorieuse conquête d'Alger. Les côtes de Provence et de Languedoc
offraient aux barbares des lieux de retraite commode, d'où ils pouvaient
diriger leurs courses dans l'intérieur des terres. La ville de Maguelone,
depuis Charles-Martel, était restée ensevelie sous ses ruines ; mais le port
était si souvent visité par les barbares, qu'il avait reçu le nom de Port
Sarrazin. Cet état de choses cessa vers l'an 1040, époque où l'évêque Arnaud
fit reconstruire la ville, et donna une nouvelle direction au port ; mais
lorsque Maguelone s'abattit de nouveau pour ne plus se relever, les mêmes
circonstances durent se renouveler. On peut citer encore le Martigues, ville
auprès de laquelle sont quelques constructions qu'on a cru sarrazines, ainsi
que les environs de Hyères, etc.[85]. Cependant,
à partir du milieu du onzième siècle, les incursions des Sarrazins
commencèrent à être moins fréquentes. En 961, l'île de Crête était retombée
au pouvoir des Grecs. Vers l'an 1050, les Sarrazins furent chassés de
l'Italie méridionale par une poignée de guerriers normands, et perdirent leur
domination en Sicile. Les chrétiens de Sicile firent même des descentes sur
les côtes d'Afrique, et y virent longtemps flotter leur pavillon. Enfin,
d'une part, les chrétiens du nord de l'Espagne, malgré leurs cruelles
discordes, envahirent successivement les villes de Tolède, Cordoue, Séville,
etc. ; de l'autre, les innombrables armées des croisés obligèrent les
musulmans d'Asie et d'Afrique à se tenir sur leur propre territoire. A la
fin les Sarrazins perdirent tout espoir de rentrer en France et dans la
partie sud-ouest de l'Europe. Déjà en 960, l'écrivain arabe, Ibn-Haucal,
représentait les musulmans d'Espagne comme un peuple mou et léger. Ibn-Sayd,
écrivain du douzième siècle, fait à ces musulmans les mêmes reproches, et
s'étonne que les chrétiens ne les eussent pas encore entièrement chassés de
la Péninsule[86]. On se fera une idée exacte de
la disposition d'esprit où étaient les musulmans, et de l'opinion qui leur
était restée des peuples chrétiens avec lesquels ils avaient été si longtemps
en guerre, par les deux faits suivants : Les
auteurs arabes rapportent que lorsque Moussa, premier conquérant de
l'Espagne, fut de retour en Syrie, le khalife s'empressa de recevoir un homme
qui s'était illustré par des exploits si merveilleux, et qu'il l'interrogea
au sujet des divers peuples qu'il avait rencontrés sur son passage. Moussa
dit, en parlant des Francs, que chez eux étaient le nombre et la vigueur, le
courage et la fermeté[87]. Il n'est pas possible que
Moussa ait tenu ce langage, parce que, supposé qu'il se soit avancé jusque
dans le Languedoc, comme l'affirment les Arabes, il n'eut pas affaire aux
Francs, mais aux Goths, alors maîtres du pays. Néanmoins ces mots nous offrent
l'expression fidèle de la manière de voir des musulmans d'Espagne, depuis
qu'ils eurent occasion de se mesurer soit avec les guerriers de
Charles-Martel et de Charlemagne, soit avec les Français, que l'enthousiasme
religieux et l'amour de la gloire entraînèrent plus tard de l'autre côté des
Pyrénées, pour y faire refleurir les lois de l'Évangile. Le
second fait qui conduit à la même conclusion, c'est la description que font
les auteurs arabes d'une statue érigée dans la ville de Narbonne, le bras
levé, avec cette inscription : « Ô enfants d'Ismaël, n'allez pas plus loin et
retournez sur vos pas ; sinon vous serez exterminés[88]. » D'après quelques auteurs musulmans, les Français étant exclus d'avance du paradis, Dieu a voulu les dédommager en ce monde par le don de pays riches et fertiles, où le figuier, le châtaignier, le pistachier étalent leurs fruits savoureux[89]. |
[1]
Voyez surtout Liutprand, dans Muratori, Rerum italicarum scriptores, t.
II, p. 425 ; la chronique de l'abbaye de Novalèse, ibid., t. II, part.
II, p. 730 ; et le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 48. La plupart des
écrivains italiens modernes ont placé le lieu où s'établirent les Sarrazins,
dans le comté de Nice, auprès de Villefranche, à l'endroit où fut bâti plus
tard le château de Saint-Hospice. Voyez à ce sujet une longue discussion dans
le grand recueil de Muratori, t. X, p. CIII, CV
et suiv. Mais d'une part la suite des événemens, de l'autre l'état des lieux,
nous paraissent lever tonte incertitude à cet égard. Voyez au reste les
observations de Bouche, Histoire de Provence, t. I, p. 170 et 772.
[2]
Aujourd'hui il n'existe plus de frênes dans la contrée ; mais M. Germond,
actuellement notaire à Saint-Tropez, et qui a fait une étude particulière des
localités, pense qu'anciennement il y avait un bois de frênes au fond du golfe
sur les bords de la mer ; que là se trouvait un village romain appelé Fraxinetum,
et que les Sarrazins, après avoir ruiné ce village, ayant choisi sur les
hauteurs un lieu pour en faire leur château-fort, lui donnèrent le nom de
Fraxinet. A l'égard de la place qu'occupait ce château-fort, M. Germond croit
que le lieu où d'après l'opinion commune nous l'avons mis n'était qu'une espèce
d'avant-poste d'où l'on avait vue sur les plaines de la Basse-Provence ; en
effet le plateau n'a qu'environ trois cents pas de tour et il pouvait contenir
à peine une centaine d'hommes ; que le véritable château-fort était à une
demi-lieue plus près de la mer, sur la montagne appelée aujourd'hui Notre
Dame de Miremar, où l'on aperçoit encore des vestiges de larges fossés.
Bouche fait remarquer qu'il a dû exister plusieurs
lieux appelés Frassinet ou Frainet, disant que sans doute les
Sarrazins, à mesure qu'ils élevèrent quelque nouveau château-fort, soit en
Dauphiné, soit en Savoie, soit en Piémont, lui donnaient le nom de leur
principal boulevard. Cette opinion de Bouche nous semble fort juste ; en effet,
il existe encore dans les contrées que nous venons de citer plusieurs endroits
ainsi dénommés.
[3]
Voyez Liutprand à l'endroit indiqué. On lit dans l'Alcoran, sourate III, vers.
66 : « Si vous êtes vingt hommes décidés à vaincre, vous vaincrez deux cents
infidèles, et si vous êtes cent, vous en vaincrez mille. »
[4]
Une étiquette trouvée en 1279, dans le tombeau de sainte Magdeleine, à Vézelay,
en Bourgogne, portait que le corps de la sainte avait été transféré en ce lieu
de la ville d'Aix, en Provence, par la crainte des Sarrazins, sous le règne
d'Odoin. Voyez à ce sujet l'Histoire de Hainaut, par Jacques de Guyse,
t. VIII, p. 203 et suiv., et Bouche, Histoire de Provence, t. I, p. 703.
Les auteurs de l'Art de vérifier les Dates avaient placé cette
translation sous Eudes, duc d'Aquitaine, vers l'an 730 ; mais l'abbaye de
Vézelay ne fut fondée que vers l'an 867. Voyez le Gallia Christiana, t.
IV, p. 466. Ainsi sur l'étiquette il ne peut être question que de Eudes, comte
de Paris, lequel, vers l'an 897, prit le titre de roi de France.
[5]
Il existe au sujet de ce siège un poème latin contemporain, par Abbon, publié
en latin et en français avec des notes, par M. Taranne, Paris, 1834, in-8°,
Mais tel était l'isolement où se trouvaient les diverses parties de la France,
que dans tout le poème les Sarrazins ne sont pas nommés une seule fois.
[6]
Voyez la chronique de l'abbaye de Novalèse, dans Muratori, Rerum italicarum
scriptores, t. II, part. II, p. 730. Le chroniqueur, p. 743, cite entre
autres chapelles de l'église de l'abbaye qui furent alors détruites, celle de
saint Heldrad, ancien abbé du monastère et qui vivait au commencement du
neuvième siècle. L'église célèbre la fête de saint Heldrad le 13 mars. Les
auteurs du recueil des Bollandistes ont cru que ce saint était né aux environs
de Nice ; mais la ville de Lambesc, aux environs d'Aix, en Provence, réclame
l'avantage de lui avoir donné le jour.
[7]
Ou plutôt de Peuple de Martyrs, Plebs Martyrum. Voyez le recueil
des chartes de l'abbaye d'Oulx, publié par Rivantella, sous le titre de Ulciensis
ecclesiœ chartarium, Turin, 1 753, in-f°, p. X et suiv., et p. 151.
[8]
Pingonius, Augusta Taurinorum, p. 25 et suiv.
[9]
Catel, Mémoires de l'Histoire du Languedoc, p. 775.
[10]
Liutprand, dans le recueil de Muratori, t. II, part. I, p. 440.
[11]
Dom Vaissette, Histoire du Languedoc, t. II, p. 45, et Preuves, p. 52.
[12]
Comparez Conde, Historia, t. I, p. 374 ; et Pagi, critique des Annales
de Baronius, an. 920, n° 6.
[13]
Comparez la Gallia Christiana, t. I, p. 696 ; Bouche, Histoire de
Provence, t. I, p. 736 ; et Jacques de Guyse, Histoire de Hainaut,
t. VIII, p. 201.
[14]
Vie de saint Mayeul, dans le recueil des Bollandistes, 11 mai, p. 670 et
679.
[15]
Gallia Christiana, t. III, p. 1067.
[16]
Histoire, topographie, etc., des Hautes-Alpes, par M. de Ladoucette, 2e
édit., Paris, 1834, p. 262.
[17]
Recueil des Historiens de France, t. VIII, p. 177, 180, 182, 189, 192,
194, etc.
[18]
Voyez le Spicilège de d'Achery, édition in-f°., t. III, p. 369.
[19]
Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 689.
[20]
Muratori, Rerum italicarum scriptores, t. II, part. II, p. 733.
[21]
Voyez Liutprand, dans Muratori, Rerum italicarum scriptores, t. II, p.
440 et 452.
[22]
Au sujet de l'invasion des Hongrois, voyez le recueil des Historiens de
France, t. IX, p. 6, 23, 34, 44, etc. Il nous paraît que c'est la même
invasion qui est racontée fort au long dans le Roman de Garin le Loherain,
sous le nom de Wandes et de Vandales, t. I.
[23]
Gallia Christiana, t. XII, p. 793. D'après quelques auteurs, l'abbaye
aurait été déjà détruite une fois par les Sarrazins, en 900. Voyez ibid.,
p. 792. On lit encore dans l'église de Saint-Pierre, village situé entre
Martigny et Sion, à la descente du Mont-Saint-Bernard, cette inscription latine
qui paraît avoir été érigée vers l'an 1010, par Hugues, évêque de Genève,
lorsque ce prélat fit bâtir l'église :
Ismaelita
cohors Rhodani cum sparsa per agros,
Igne, fame et
ferro sæviret tempore longo,
Vertit in
hanc vallem pæninam mersio falcem ;
Hugo præsul
Genevæ Christi post ductus amore,
Struxerat hoc
templum etc.
Voyez Schiner, Description du département du Simplon,
Sion, 1812, p. 134.
[24]
Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 194.
[25]
Sprecher, Chronicon Rhetiœ, Bâle, 1617, p. 68, 197 et suiv.
[26]
L'évêque Waldo, se plaignait, en 940, des continuelles déprédations des
Sarrazins. Les traces de ces dévastations existaient encore, en 952, lorsque
Othon, revenant d'Italie, passa par la Rhétie. Il existe un diplôme daté de
l'année 956, par lequel Othon donne à l'évêque certains biens comme
dédommagement. Voyez le recueil allemand publié à Coire, sous le titre de Collecteur,
année 1811, p. 235. Ce même diplôme fut confirmé en 965 et 972. Voyez Herrgott,
Genealogiœ diplomaticœ Augustœ gentis Habsburgicœ, t. II, part. I, p.
84.
[27]
Voyez Muller, Histoire des Suisses, t. II, p. 117, traduction française.
[28]
Le roi de Navarre, dont les troupes figurèrent dans la bataille, se nommait
Garcie ; mais les auteurs arabes ne font mention que de sa mère, qui,
apparemment, était régente du royaume et qu'ils nomment Thoutheh. Voyez
Maccary ; n° 704, fol. 90 verso. En effet, il est parlé dans un chroniqueur
allemand, sous la date 939, d'une grande victoire remportée par la reine Toïa
sur les Sarrazins. Voyez M. Pertz, Monumenta historiœ germanicœ, t. I,
p. 78.
[29]
Maccary, n° 704, fol. 88 et suiv.
[30]
Voyez Liutprand, dans Muratori, Rerum italicarum scriptores, t. II, p.
462.
[31]
Voyez le récit de Liutprand, ibid., p. 464. On trouve sur les divers
incidents de ce siège des détails très-circonstanciés dans l'ouvrage de
Delbène, intitulé De regno Burgundiœ transjuranœ et arelatis, Lyon,
1602, in-4°, p. 58 et suiv. ; et ces détails ont été rapportés par plusieurs
écrivains ; mais Delbène ne cite aucune autorité ; et ces détails, ainsi qu'une
bonne partie de son livre, paraissent être de son invention. Nous reviendrons
sur l'ouvrage de Delbène.
[32]
Voici les vers de Liutprand, p. 463 :
Mons transire
Jovis, mirum
Haud suetos
perdere sanctos,
Et servare
malos, vocitant
Heu ! quos
nomine Mauros.
Sanguine qui
gaudent hominum
Juvat et
vivere rapto.
Quid loquar ?
esse dei cupio
Tete fulmine
aduri,
Conscissusque
chaos cunctis
Fias tempore
cuncto.
Ce témoignage, comme on voit, ne pouvait pas être plus
positif. Cependant Muratori, qui a publié dans son grand recueil le récit de
Liutprand, l'avait apparemment perdu tout-à-fait de vue, lorsqu'il rédigea ses
annales d'Italie ; car, arrivé à l'année 942, et obligé de parler de l'accord
fait par Hugues avec les Sarrazins du Fraxinet, il dit qu'on ignore ou les
Sarrazins furent cantonnés. En général, ce que Muratori dit dans ses annales
sur les invasions des Sarrazins en Italie et en France, est défectueux.
[33]
Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6.
[34]
Comparez le recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 207, et la chronique de
Liutprand, dans le grand recueil de Muratori, t. II, p. 464.
[35]
Durante, Histoire de Nice, t. I, p. 150.
[36]
Nous ignorons l'année précise où les Sarrazins entrèrent dans Grenoble ; mais
ce ne doit pas être longtemps après l'an 945 ; car un monument incontestable
nous apprend que déjà, en 954, il y avait longtemps que cette occupation avait
lieu. Voici ce qui se lisait naguère parmi les débris du prieuré de
Saint-Donat, autrement appelé Jovinzieux, sur la façade d'un clocher bâti par
l'évêque de Grenoble, Izarn, et qui porte la date LXIIII, c'est-à-dire 954 :
Per Mauros
habitanda diù Granopolis ista
Lipsana
sanctorum præsul ab orbe tollit.
Nous citons cette inscription d'après une dissertation
publiée sur les lieux, par M. Jean-Claude Martin, sous le titre de Histoire
chronologique de Jovinzieux, de nos jours Saint-Donat, Valence, 1812,
in-8°. Nous supposons qu'il y a quelques fautes dans la copie de l'inscription
et dans l'interprétation que M. Martin en a donnée. Dans tous les cas
l'incertitude est levée par ce passage d'un hymne qu'on chantait autrefois au
prieuré, et que cite M. Martin lui-même :
Quum a Mauris
habitanda diù Grannopolis esset,
Lipsana
sanctorum præsul habere cavet.
[37]
C'est probablement Rotbaldus II, comte de Forcalquier, lequel vivait vers l'an
945. Voyez Bouche, Histoire de Provence, t. II, p. 30.
[38]
Muratori, Rerum italicarum scriptores, t. II, part. II, p. 736.
[39]
Voyez le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6 ; et le recueil de M. Pertz, t.
II, p. 110.
[40]
Nous apprenons par une lettre de Mgr. Billiet, actuellement évêque de
Saint-Jean de Maurienne, et qui a fait une étude spéciale de l'histoire du
pays, qu'on y trouve encore plusieurs dénominations qui rappellent le séjour
des Sarrazins, par exemple, aux environs de Modane, le vallon sarrazin et le
village de Freney. On a vu que Bouche avait déjà fait une observation
semblable.
[41]
Voyez le recueil des Historiens de France, t. II, p. 11, etc.
[42]
Le poète, par un singulier anachronisme, suppose que cet événement s'est passé
sous Pepin-le-Bref. Voyez notre introduction.
[43]
Voyez le Roman de Garin, t. I, p. 73 et suiv. Voyez aussi l'Histoire
de Hainaut, par Jacques de Guyse, t. VIII, p. 270. Si on en croyait
Delbène, De regno Burgundiœ, p. 124, les Sarrazins seraient restés
beaucoup plus longtemps en Savoie. Ils seraient demeurés maîtres du château de
Cules, sur les bords du Rhône, en face de Seyssel, et auraient été chassés du
pays seulement en 970, par un guerrier saxon qu'il appelle Geraudus, et qu'il
regarde comme la souche de la maison actuelle de Savoie ; mais la véracité de
Delbène est suspecte ; et d'après l'observation de Guichenon, Histoire de
Savoie, t. I, p. 183, le château de Cules n'a été construit que beaucoup
plus tard.
[44]
Chronique de l'abbaye de Saint-Gall, dans le recueil de M. Pertz, t. n, p. 137.
Le chroniqueur donne quelquefois aux Hongrois le nom d'Agareni, mot qui
est appliqué par les écrivains du temps aux Sarrazins, et cette circonstance a
jeté quelque confusion dans son récit ; mais ici il nomme expressément les
Sarrazins.
[45]
Witikind, dans le recueil de Meibom, scriptores rerum germanicarum,
Helmstœdt, 1688, t. I, p. 658.
[46]
Maccary, man. arab. de la Biblioth. roy. anc. fonds, n° 704, fol. 91, et n°
1377, fol. 151 et suiv. Pour ce que ces relations avaient quelquefois de
scientifique, voyez ci-devant, introduction, et la traduction française de la
relation arabe d'Abd-allathif, par M. Sylvestre de Sacy, p. 496.
[47]
Voyez précédemment, p. 143. On lit dans le code des Ottomans ces paroles : « Quiconque
profère des blasphèmes contre Dieu, contre ses attributs, contre son saint
prophète, contre le livre céleste, sera mis à mort sans rémission ni délai. »
Voyez Mouradgea d'Ohsson, édition in-8°, t. VI, p. 244.
[48]
Voyez Mouradgea d'Ohsson, Tableau de l'empire ottoman, t. IV, p. 212 et
suiv. ; t. V, p. 47.
[49]
Ce chrétien se nommait Recemundus ; d'un autre côte Remundns est le nom d'un
évêque espagnol avec qui l'historien Liutprand était en rapport d'amitié, et à
qui il a adressé son histoire. Les Bollandistes en ont induit avec
vraisemblance que ces noms indiquent un seul et même personnage.
[50]
Sous Charlemagne la livre était de douze onces, et la livre d'argent pesait
environ 77 fr. 88 c. de notre monnaie actuelle, ce qui, vu la rareté de
l'argent à cette époque et à raison d'une valeur répétée neuf fois, faisait 712
fr., valeur commerciale actuelle. Voyez l'Essai sur les divisions
territoriales de la Gaule, par M. Guérard, Paris, 1832, p. 172 et 181.
[51]
Conde, Historia, t. I, p. 433.
[52]
Muratori, Rerum italicarum script., t. II, p. 425 et 462.
[53]
Cette relation se trouve dans les Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti,
par Mabillon, sæc. V, p. 404 et suiv.
[54]
Voyez le recueil des Bollandistes, au 15 juin, Vie de saint Bernard de
Menthone, p. 1076.
[55]
Ibid., p. 1077. Voyez aussi l'Histoire de la destruction du paganisme
en occident, par M. A. Beugnot, Paris, 1835, 2 vol. in-8°, t. II, p. 344 et
suiv. Faute de connaître l'occupation du grand Saint-Bernard par les Sarrazins,
on avait jusqu'ici tout rapporté aux divinités du paganisme.
[56]
Conde, t. I, p. 482.
[57]
Conde, t. I, p. 464.
[58]
Alberic des Trois-Fontaines, dans le recueil de Leibnitz, intitulé Scriptores
rerum germanicarum, accessiones, Leipsicht, 1698, in-4°, t. II, p. 3 et 4.
[59]
Ce qui concerne l'occupation de Grenoble et de la vallée du Graisivaudan par
les Sarrazins, était resté jusqu'ici enveloppé de doutes et de ténèbres. On a
vu ci-devant, p. 181, un témoignage irrécusable de l'occupation elle-même. D'un
autre côté, il existe dans le cartulaire de l'église de Saint-Hugues, à
Grenoble, une charte de la fin du onzième siècle, qui commence ainsi :
Notum sit omnibus fidelibus filiis Gratianopolitanæ
ecclesiæ, quod post destructionum paganorum, Isarnus episcopus sedificavit
ecclesiam gratianopolitanam ; et ideò quia paucos invenit habitatores in
prædicto episcopatu, collegit nobiles, mediocres et pauperes ex longinquis
terris, de quibus hominibus consolata esset gratianopolitana terra ; deditque
prædictus episcopus illis hominibus castra ad habitandum, et terras ad
laborandum ; in quorum castra sive in terras episcopus jam dictus retinuit
dominationem et servitia, sicut utriusque partibus placuit. Habuit autem
prædictus episcopus et successor ejus Humbertus prædictum episcopatum sicut
proprius episcopus debet habere propriam terram et propria castra, per alodium,
sicut terram quam abstraxerat à gente paganâ. Nam generatio comitum istorum,
qui modo regnant per episcopatum gratianopolitanum, nullns inventus fuit in
diebus suis, scilicet in diebus Isarni episcopi, qui comes vocaretur, sed totum
episcopatum sine calumniâ prædictorum comitum prædictus episcopus iu pace per
alodium possidebat, excepto hoc quod ipse dederat ex suâ spontaneâ voluntatc.
Post istum vero episcopum successit ei Humbertus episcopus in gratianopolitanam
ecclesiam, et habuit prædicta omnia in pace, etc.
Voyez Chorier, Estat politique de la province du
Dauphiné, t. II, p. 69. On trouve dans le même ouvrage, t. II, p. 77, une
deuxième charte, tirée du même cartulaire, et où il est parlé des terres qui
furent concédées par Isam à Rodolphe, chef de la maison des Aynard, en
récompense de sa bravoure. Quant au cartulaire de Saint-Hugues, d'où ces deux
chartes ont été tirées, voyez le Bulletin de la Société de l'Histoire de
France, t. II, p. 294 et suiv.
Dans un débat qui eut lieu en 1094, entre saint Hugues,
évêque de Grenoble, et Guy, archevêque de Vienne, au sujet de la possession du
prieuré de Saint-Donat et d'un autre canton, il fut reconnu de part et d'autre
que, sous Isarn, les païens, c'est-à-dire les Sarrazins, avaient occupé
Grenoble, et que pendant tout ce temps le prélat avait résidé à Saint-Donat.
Seulement Guy prétendait que c'était de l'archevêque de Vienne d'alors qu'Isarn
avait reçu ce prieuré comme lieu d'asile, tandis que saint Hugues faisait voir
que la donation du prieuré remontait à l'an 879, époque où Boson, roi de
Provence, le donna à l'église de Grenoble.
Ce qui, pour les modernes, avait embrouillé la
question, c'est, d'une part, que tous les documents écrits relatifs à
l'occupation de Grenoble par les Sarrazins, désignent ces barbares par le mot
vague de païens, et que, de l'autre, l'inscription de Saint-Donat était restée
inconnue jusqu'à ces derniers temps. De là beaucoup de personnes, d'ailleurs
instruites, pensaient que les Sarrazins n'avaient pas cessé d'occuper une
partie plus ou moins considérable du diocèse de Grenoble, depuis Charles-Martel
jusqu'à l'époque dont nous parlons. Voyez la Statistique du département de
la Drôme, par M. de Lacroix, 2e édit., Valence, 1835, in-4°, p. 72 et 78.
D'autres personnes au contraire étaient persuadées que les Sarrazins n'avaient
jamais mis les pieds dans le pays. Voyez l'Histoire de Grenoble, par M.
Pilot, Grenoble, 1829, un vol. in-8°. Dom Brial qui, dans le t. XIV du recueil
des Historiens de France, p. 757 et suiv., a rapporté les pièces du
débat entre saint Hugues et Guy, archevêque de Vienne, ne s'est pas douté que,
sous le nom de païens, il s'agissait des disciples de Mahomet ; et le recueil
tout entier ne renferme pas un seul mot sur l'occupation du diocèse de Grenoble
par les mahométans.
[60]
Witikind, dans le recueil de Meibom, Scriptores rerum germanicarum, t.
I, p. 661.
[61]
Pons Ursarii. Voyez le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 126 et 127. Le
passage d'Orcières existe encore aujourd'hui. Personne jusqu'ici ne s'était
fait une idée exacte de l'itinéraire de saint Mayeul ; ce n'est que depuis la
construction de la carte de Cassini, qu'on a pu étudier en détail la géographie
de la France. En général, les cartes qui accompagnent les ouvrages des
Bénédictins, d'ailleurs si estimables, sont défectueuses.
[62]
Valeur intrinsèque, ou environ sept cent mille francs, valeur commerciale.
Voyez le recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 239 et 240. On peut aussi
consulter le recueil des Bollandistes, au 11 mai.
[63]
Voyez le 2e livre des rois, ch. XXII, vers. 5.
[64]
On peut consulter sur l'opinion que les musulmans ont d'Ismaël, de Jésus-Christ
et de Mahomet, nos Monuments arabes, persans et turcs, t. I et II.
[65]
Beuvon a été rangé au nombre des saints. Voyez sa vie dans le recueil des
Bollandistes, au 22 mai. Le lieu où naquit le saint et où eurent lieu ses
exploits, était resté jusqu'ici inconnu, et on l'avait confondu avec le
Fraxinet. On n'avait pas fait attention qu'aux environs de Sisteron, est encore
un lieu appelé Fraissinie. Les détails de localité qu'on vient de lire
nous ont été fournis par M. de Laplane, ancien sous-préfet. M. de Laplane est
de Sisteron même, et il a fait une étude particulière de notre histoire, au
moyen-âge. Voyez d'ailleurs Bouche, t. I, p. 240.
[66]
Bouche, Histoire de Provence, t. II, p. 44.
[67]
Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 240.
[68]
La Provence elle-même faisait partie du royaume de Bourgogne ; celui qui
régnait en ce moment était Conrad, dit le Pacifique, dont il a déjà été parlé.
[69]
Bouche, Histoire de Provence, t. II, p. 42.
[70]
Voyez le recueil des Historiens de France, t. IX, p. 127. Il est
probable que plus d'un Sarrazin, profitant de la voie de la mer, s'étaient
réfugiés en Espagne, en Sicile et sur les côtes d'Afrique. Si on en croyait
d'Herbelot, Bibliothèque orientale, au mot mœzz,
et Cardonne, Histoire des Maures d'Afrique, t. II, p. 82, les Sarrazins
auraient été également maîtres, à cette époque, de l'île de Sardaigne, et, en
970, le khalife Mœzz, dont les armées venaient de conquérir l'Égypte, aurait
passé une année dans l'île avant de se rendre dans ses nouveaux états. Le fait
de l'occupation de la Sardaigne par les Sarrazins a été admis par M. Mimaut, Histoire de Sardaigne, t. I, p. 93 ; mais ce fait
est sans fondement, et l'historien arabe, Novayry, sur le témoignage duquel
d'Herbelot et Cardonne s'étaient fondés, dit seulement que Mœzz, avant de
partir pour l'Égypte, passa un an dans le château de plaisance appelé Sardanya,
qui était situé en Afrique, aux environs de Cayroan. Voyez le recueil des
Notices et extraits des manuscrits, t. XII, p. 483. Delbène, De regno
Burgundiœ, p. 146, suppose également que les Sarrazins étaient maîtres de
la Sardaigne et même de la Corse. Il y fait apparaître un chef appelé Musectus
ou Muget, contre lequel, suivant lui, le comte de Provence dirigea une
expédition, de concert avec les Génois et les Pisans. Delbène veut parler d'un
chef sarrazin d'Espagne, qui, en effet, envahit la Sardaigne, et contre lequel
eurent à se défendre les Pisans ; mais ce chef, que les Arabes appellent
Modjahed, ne parut sur la scène que plus de trente ans après. Il en sera
question plus tard.
[71]
Bouche, Histoire de Provence, t. II, p. 42, a rapporté une charte datée
de l'an 980, par laquelle Guillaume accorde à Gibelin de Grimaldi le golfe de
Grimaud. Papon, Histoire de Provence, t. II, p. 171, a contesté
l'authenticité de cette charte ; mais ses raisonnements contre le fait en
lui-même ne nous ont point paru concluants.
[72]
Voyez Millin, Voyages dans les départements du midi de la France, t.
III, p. 54.
[73]
Voyez le Gallia Christiana, t. I, p.
425, et instrum. p. 82.
[74]
Il nous reste à ce sujet un passage curieux d'une charte datée de l'année 993,
qui a été publiée par dom Martenne, Amplissima Collectio, t. I, p. 349.
Ce passage est relatif à une querelle qui s'était élevée entre Guillaume,
vicomte de Marseille, et un seigneur appelé Pons de Fos.
[75]
En effet, après avoir conduit les Sarrazins jusqu'à l'extrémité des Alpes, les
chroniques contemporaines, à la vérité très-défectueuses, les font revenir peu
à peu vers les côtes d'où ils étaient partis. S'il était resté quelques bandes
sarrazines dans les Alpes, on doit croire qu'elles avaient mis bas les armes et
embrassé le christianisme, ou qu'elles avaient été réduites à l'état de serfs.
Néanmoins Delbène, de regno Burgundiœ, p. 169 et 187, suppose les
Sarrazins encore établis dans les Alpes, après l'an 980 et même après l'an
1000, et il fait remporter sur eux les succès les plus merveilleux à un
personnage d'origine saxonne, qu'il appelle Geroldus, Guillaume-Géraud ou
Béraud, et dont nous avons déjà parlé ; mais Delbène aurait dû citer à l'appui
quelque témoignage authentique ; d'ailleurs Guillaume-Géraud eût été alors trop
jeune pour combattre les barbares. On ne peut se fier au témoignage de Delbène.
[76]
Maccary, man. arab., n° 704, fol. 98 et suiv.
[77]
Maccary, manuscrits arabes, n° 704, fol. 101, et n° 705, fol. 51.
[78]
Recueil de dom Bouquet, t. X, p 21.
[79]
Almansor, tout le temps qu'il avait exercé l'autorité, avait su allier la
gloire des armes, le goût des lettres et des arts, et l'amour de l'industrie et
de l'agriculture. Jamais l'Espagne musulmane n'avait été plus prospère que sous
sa domination. C'était l'époque où les idées chevaleresques commençaient à se
développer, et avec elles un sentiment exalté de l'honneur, le respect pour le
sexe faible et le courage malheureux, et d'autres idées qui devaient faire un
singulier contraste avec les mœurs de la masse du peuple. Il nous paraît
néanmoins que M. Viardot, dans ses Scènes de mœurs arabes, en Espagne, au
dixième siècle, est allé trop loin en plaçant chez les Maures, dès le temps
d'Almansor, la chevalerie avec ses institutions, telles qu'elles se
développèrent plus tard chez les chrétiens. M. Viardot aurait dû donner la
preuve des faits qu'il a avancés, et dont il n'est point parlé dans les
chroniques contemporaines.
[80]
Recueil des Historiens de France, t. X, p. 148.
[81]
On a vu qu'à partir de l'an 950, l'excès du mal avait amené une amélioration.
Il est certain que le besoin de la défense mutuelle et le sentiment de la
dignité humaine avaient rendu quelque énergie aux esprits. C'est alors que
commencent à se répandre dans toute la France et les contrées voisines, les
associations des citoyens entre eux et les franchises municipales. Alors aussi
paraissent sur la scène les républiques d'Italie, et celles de Marseille et
d'Arles.
[82]
Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 155.
[83]
Mabillon, Annales Benedictini, t. IV, p. 489 et 493.
[84]
Comparez Conde, Historia, t. I, p. 590, 591 et 595, et le recueil de dom
Bouquet, t. X, p. 52 et 156. Ce qui concerne ce personnage est rapporté
inexactement par M. Mimaut, Histoire de Sardaigne, t. I, p. 93 et suiv.
On a d'ailleurs de la peine à en concilier certains détails, avec ce qui est
raconté par les écrivains italiens. Voyez la Storia di Sardegna, par M.
Manno, Turin, 1826, t. II, p. 168 et suiv.
[85]
Sur Maguelone, voyez le recueil des Historiens des Gaules, t. XI, p.
454, et les Monuments de quelques anciens diocèses de Bas-Languedoc,
expliqués dans leur histoire et leur architecture, par MM. Renouvier et
Thomassy ; Montpellier, 1836, in-f°. Sur le Martigues, voyez la Statistique
du département des Bouches-du-Rhône, t. II, p. 475. M. Toulousan, un des
auteurs de ce bel ouvrage, a trouvé dans les archives du Martigues la mention
du séjour des Sarrazins dans le pays ; il en est aussi parlé, ajoute M. Toulousan,
dans les archives de Fos et de Berre. A l'égard de Hyères, voyez la Promenade
pittoresque et statistique dans le département du Var, par M. Alphonse
Denys, Toulon, 1834, in-folio. Cet ouvrage, accompagné de lithographies et qui
n'est pas encore achevé, est destiné à faire, pour le département du Var, ce
que les belles publications de MM. le baron Taylor, de Cailleux et Charles
Nodier, ont fait pour la Normandie, l'Auvergne, etc.
[86]
Man. arab de la Biblioth. roy., n° 704, fol. 58 recto.
[87]
Voyez le Traité de la guerre à faire aux infidèles, volume arabe imprimé
au Caire, p. 232. Conde, citant ce même passage, fait dire de plus à Moussa,
sans doute d'après quelque autre auteur-arabe, que les Francs une fois en
déroute étaient faibles et timides.
[88]
Man. arab. de la Biblioth. roy., anc. fonds, n° 596, fol. 37 ; et Maccary, n°
704, fol. 73, recto.
[89]
Maccary, n° 704, fol. 45 recto.