PREMIÈRES INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE JUSQU'À LEUR
EXPULSION DE NARBONNE ET DE TOUT LE LANGUEDOC, EN 759
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Un
auteur arabe, racontant la conquête de l'Espagne par ses compatriotes,
rapporte d'abord ces paroles, qu'il place dans la bouche de Mahomet : « Les
royaumes du monde se sont présentés devant moi, et mes yeux ont franchi la
distance de l'Orient et de l'Occident. Tout ce que j'ai vu fera partie de la
domination de mon peuple[1]. » On put
croire, en effet, que tout l'univers allait fléchir sous le joug du prophète.
En quelques années, la Mésopotamie, la Syrie, la Perse, l'Égypte et l'Afrique
jusqu'à l'Océan atlantique, furent soumises par le glaive. D'une part, les
guerriers arabes envahissaient l'Espagne, et, s'avançant à travers la France,
menaçaient de subjuguer le reste de l'Europe ; de l'autre, franchissant
l'Oxus et l'Indus, ils semblaient ne vouloir reconnaître d'autres bornes que
celles que la nature elle-même a données à la terre que nous habitons. Le
centre de cet immense empire était en Syrie, dans l'antique ville de Damas.
La souveraine puissance, tant pour le spirituel que pour le temporel, se
trouvait entre les mains des khalifes ommiades ; celui qui régnait alors se
nommait Valid. Les
Arabes, en pénétrant dans l'Afrique, avaient rencontré dans l'intérieur,
particulièrement dans les chaînes du mont Atlas, d'innombrables tribus
nomades, appelées du nom général de Berbers. Ces peuplades, qui avaient
successivement défendu leur liberté contre les Carthaginois et les Romains,
professaient, les unes le judaïsme, les autres le christianisme,
quelques-unes le culte des idoles. La plupart de ces peuplades parlaient une
langue particulière appelée le berber, qui subsiste encore. Mais
quelques-unes faisaient usage d'un langage qui se rapprochait de l'arabe, de
l'hébreu et du phénicien[2], soit que ces tribus fussent
des restes des peuples du pays de Chanaan et de la Phénicie qui, du temps de
Josué et dans les temps postérieurs, s'embarquèrent pour les parages
d'Afrique[3], soit que, comme le disent les
plus savants d'entre les écrivains arabes, dans les premiers siècles de notre
ère, plusieurs tribus de l'Yémen ou Arabie Heureuse, qui professaient le
judaïsme, ayant été obligées de s'expatrier pour échapper aux persécutions
des Éthiopiens, alors maîtres de cette partie de la presqu'île, se fussent
réfugiées à travers les provinces romaines dans ces régions éloignées[4] : quoi qu'il en soit, ces
rapports de langage ne contribuèrent pas peu à hâter les succès des Arabes ;
et, bien que les Berbers continuassent en général à professer la religion
qu'ils avaient suivie jusque-là, ils furent d'un immense secours aux vainqueurs
pour les nouvelles conquêtes qu'ils étaient sur le point d'entreprendre. En
effet, les uns et les autres étaient habitués à la vie nomade, à une vie dure
et sauvage, qui se prêtait admirablement à une guerre d'enthousiasme et de
triomphes. Dès que
la puissance des vainqueurs en Afrique commença à être affermie, ils
songèrent à traverser le petit détroit qui sépare cette partie du monde de
l'Europe. Ou était alors dans l'année 710. Celui qui gouvernait l'Afrique au
nom du khalife s'appelait Moussa, fils de Nossayr. Né dans les dernières
années du règne du khalife Omar, Moussa avait pour ainsi dire sucé avec le
lait les idées de prosélytisme et de guerre qui caractérisaient l'islamisme.
Il était alors âgé de près de quatre-vingts ans ; mais il avait encore toute
l'ardeur d'un jeune guerrier. Quant à l'Espagne, elle était au pouvoir des
Goths, et le prince qui régnait s'appelait Rodéric. La monarchie des Goths,
qui comprenait dans ses limites le Roussillon et une partie du Languedoc et
de la Provence, renfermait des villes florissantes, des armées nombreuses.
Mais l'esprit de faction s'était emparé de chacun, et la corruption générale
avait énervé les courages. Il était facile de voir qu'un royaume, en
apparence très-puissant, succomberait devant un petit nombre d'enthousiastes
et de sectaires, excités par la soif du butin et qui se croyaient envoyés de
Dieu même. Moussa
fit faire une première tentative par quelques Berbers, qui, débarquant au
lieu où fut bâti plus tard Tharifa[5], parcoururent les cotes de
l'Andalousie, enlevant les troupeaux et pillant les villes ouvertes. Comme
les Berbers ne rencontrèrent pas de résistance, Moussa, l'année suivante (711), fit partir une nouvelle
expédition beaucoup plus nombreuse. Celle-ci, composée de douze mille hommes,
presque tous Berbers, était commandée par son affranchi Tharec, fils de Zyad,
le même qui donna son nom au rocher de Gibraltar, près duquel il débarqua[6]. Pour les musulmans pieux, la
guerre qu'on allait entreprendre devait accroître le nombre des fidèles, et
ils s'assuraient à eux-mêmes le paradis ; pour ceux qui ne visaient qu'à la
gloire, aux richesses ou aux plaisirs, ils entraient dans un pays riche et
fertile, où ils trouveraient tout ce qui excite ordinairement les désirs des
hommes. La
petite armée de Tharec suffit pour renverser l'armée des Goths. Le roi fut
vaincu, et sa tête envoyée comme trophée à la cour de Damas. En moins d'un
an, Tharec s'empara de Cordoue, de Malaga et de Tolède. Un écrivain arabe
rapporte que, pour inspirer plus de terreur, il avait fait tuer quelques-uns
de ses captifs, et après les avoir fait cuire, les avait donnés à manger à
ses soldats[7]. Une des principales causes de
ces succès sans exemple, ce fut l'appui que les vainqueurs trouvèrent dans
les juifs, alors très-nombreux en Espagne. Les juifs étaient impatiens de se
venger des vexations auxquelles ils étaient en butte de la part des chrétiens,
et d'ailleurs ils voyaient des frères dans une partie des conquérants. A la
nouvelle de progrès si glorieux, Moussa éprouva le désir d'en partager
l'honneur. Il accourut du fond de l'Afrique avec une autre armée composée
d'Arabes et de Berbers, comptant d'autant plus sur le succès, qu'on
remarquait dans ses rangs un des compagnons du prophète, âgé de près de cent
ans, et plusieurs enfants des compagnons de Mahomet. Moussa porta ses pas
d'un autre côté que son lieutenant, et subjugua successivement Mérida,
Saragosse et d'autres cités. Puis se disposant à s'éloigner encore plus du
centre de ses forces, il prit avec lui une troupe d'élite armée à la légère.
Les fantassins, du reste en petit nombre, ne portaient que leurs armes. Les
cavaliers, qui formaient la meilleure portion de l'armée, et qui étaient
montés en partie sur les chevaux des vaincus, n'avaient avec leurs armes
qu'un petit sac pour les provisions et une écuelle en cuivre. Chaque escadron
et chaque bataillon reçut un nombre déterminé de mulets pour le transport des
bagages. Suivant
les auteurs arabes, Moussa porta ses courses jusqu'en France. A Narbonne, il
trouva dans une église sept statues équestres en argent ; et, à Carcassonne,
l'église de Sainte-Marie offrit à son avidité sept colonnes d'argent de
grandeur colossale[8]. Les Arabes donnent à la France
le surnom de grande terre, désignant par là toute la contrée située
entre les Pyrénées, les Alpes, l'Océan, l'Elbe et l'empire grec, vaste
contrée, qui en effet répond à la 'France du temps de Charles-Martel, de
Pépin, et surtout de Charlemagne, et où, suivant la remarque des auteurs
arabes, il se parlait un grand nombre de langues. Ce qui
étonnait le plus les chrétiens, c'était de voir leurs ennemis presque partout
en même temps. Quand un pays se soumettait de lui-même, les vainqueurs
respectaient les propriétés et le culte établi. Seulement ils s'emparaient
d'une partie des églises qu'ils convertissaient en mosquées, et prenaient les
richesses des églises, les terres vacantes, et les biens dont les
propriétaires s'étaient expatriés : ils s'emparaient également des armes et
des chevaux qui leur étaient si utiles dans cette carrière de guerres et
d'aventures continuelles ; enfin ils imposaient aux habitants un tribut qui
variait suivant les circonstances, et ils se faisaient donner des otages
comme un garant de fidélité. Pour les pays qui ne s'étaient soumis qu'à la
force, ils étaient exposés à toute la violence de la conquête, et le tribut
qui leur était imposé s'élevait au double des autres[9]. Quelquefois les vainqueurs
jugeaient nécessaire de laisser une garnison ; et cette garnison se composait
en partie de juifs espagnols dont la haine pour les chrétiens était un gage
assuré de dévouement. Les
auteurs arabes ajoutent que le projet de Moussa était de s'en retourner à
Damas auprès du khalife son maître, à travers l'Allemagne, le détroit de
Constantinople et l'Asie-Mineure, menaçant de ne faire de la mer Méditerranée
qu'un grand lac qui aurait servi de voie de communication aux diverses
provinces de cet immense empire[10]. Quant
aux auteurs chrétiens, ils ne font aucune mention de l'entrée de Moussa en
France, et il est probable que cette invasion se borna à quelques légères
incursions. Mais il est certain que la chrétienté courait en ce moment le
plus grand danger, et l'on frémit à l'idée de ce qui aurait pu arriver, si la
discorde ne s'était mise de bonne heure parmi les vainqueurs. Moussa,
dès l'origine de la conquête de l'Espagne, avait vu avec un vif sentiment de
jalousie la gloire dont se couvrait son lieutenant Tharec. D'ailleurs il
aurait voulu s'approprier la meilleure partie du butin, se réservant de
satisfaire, par le don de quelques objets précieux, au précepte de l'Alcoran
qui attribue au souverain le cinquième des richesses prises sur l'ennemi.
Tharec, au contraire, qui désirait exécuter le précepte dans toute sa
rigueur, mettait fidèlement le cinquième du butin à part, et distribuait le
reste aux soldats. La querelle en vint au point que le khalife crut devoir
appeler les deux rivaux devant son tribunal. La
conquête de l'Espagne et d'une partie du Languedoc s'était faite en moins de
deux ans. Moussa choisit pour le remplacer dans les pays subjugués son fils
Abd-alazyz, qui fixa sa résidence à Séville, et il le mit sous la
surveillance d'un autre de ses fils, à qui il avait donné le gouvernement de
l'Afrique. Celui-ci résidait à Cayroan, ville située à quelques journées de
Tunis, dans l'intérieur des terres. Comme
Moussa n'avait pas à sa disposition de flotte qui pût le conduire en Syrie,
il prit la voie de terre. Traversant le détroit de Gibraltar, il longea la
cote d'Afrique jusqu'en Egypte. Il était suivi des otages, au nombre de
trente mille, qu'il s'était fait livrer par les peuples vaincus. Parmi ces
otages, on remarquait quatre cents personnes choisies dans les familles les
plus illustres, et qui, au rapport des auteurs arabes, avaient le droit de
porter une ceinture et une couronne d'or. Quant au butin, il était immense.
Une partie était portée sur des chars une autre à dos d'animaux[11]. Le
débat entre Moussa et son lieutenant n'était pas encore réglé, lorsque le
khalife Valid mourut. On était alors en 715. Soliman, frère et successeur de
Valid, qui s'était laissé prévenir contre Moussa, accueillit fort mal le
vieux guerrier ; et non content de le soumettre à une amende très-forte pour
laquelle le vainqueur de l'Espagne fut obligé de recourir à la générosité de
ses amis, il déclara une guerre implacable a ses enfants. Abd-alazyz,
gouverneur de l'Espagne, après s'être distingué par sa bravoure, se faisait
chérir par sa justice et sa douceur envers les vaincus. Mais Abd-alazyz, à
l'exemple de plusieurs d'entre ses compagnons, s'était empressé d'épouser une
femme du pays. Celle dont il fit choix était la veuve même de Roderic. Ses
égards pour son épouse et le soin qu'il avait de ménager les peuples confiés
à sa garde, fournirent à ses ennemis un prétexte pour l'accuser d'aspirer au
trône. Il fut mis à mort, et sa tête ayant été envoyée dans du camphre à
Damas, le khalife ne craignit pas de la montrer à Moussa, que tant
d'ingratitude n'avait pas encore fait renoncer à ses projets d'ambition. A ce
spectacle, le père, saisi d'horreur, maudit le jour où il avait sacrifié son
repos et son sang pour des maîtres aussi barbares, et alla mourir dans son
pays, aux environs de Médine. Quant à Tharec, il finit ses jours dans
l'obscurité. Ces
événemens jetèrent quelque trouble parmi les conquérants, et leurs progrès
durent s'en ressentir. D'ailleurs l'attention du khalife et des Sarrazins
d'Asie et d'Afrique était alors portée vers Constantinople, qui était
assiégée par une armée de cent vingt mille guerriers et une flotte de
dix-huit cent voiles, venue des ports de Syrie et d'Egypte. Cependant les
auteurs arabes[12] font mention de quelques
nouvelles incursions faites en Languedoc sous le gouvernement d'Alhaor, en
718. Les vainqueurs, d'après leur récit, s'avancèrent jusqu'à Nîmes sans
rencontrer d'obstacle, et repassèrent les Pyrénées emmenant captifs un grand
nombre de femmes et d'enfants. L'usage était alors dans les armées
chrétiennes et mahométanes, et c’est encore l'usage des mahométans de nos
jours, que chaque guerrier eût sa part des objets pris sur l'ennemi ; et les
captifs, par la facilité que les vainqueurs avaient de les employer à leur
usage personnel ou de les vendre, formaient en général la portion la plus
précieuse du butin. Les
provinces méridionales de la France se trouvaient hors d'état d'opposer une
résistance efficace. On était au temps des rois fainéants ; le Languedoc,
appelé Gothie, à cause du long séjour des Goths, et Septimanie à cause de ses
sept principales villes, Narbonne, Nîmes, Agde, Béziers, Lodève, Carcassonne
et Maguelone, se trouvait en partie dans la limite des pays échus à Eudes,
duc d'Aquitaine. Mais Eudes, qui se glorifiait d'être issu du sang de Clovis,
et qui par conséquent était parent des princes du nord de la France[13], voyait avec ombrage
l'ascendant que les maires du palais prenaient dans cette partie de l'empire
; et toute sa politique consistait à empêcher ces ministres ambitieux de
supplanter leurs maîtres. De leur côté, les maires du palais ne songeaient
qu'à accroître leur autorité ; et d'ailleurs occupés à maintenir la
domination des Francs qui s'étendait alors fort loin en Allemagne, ils
voyaient avec quelque indifférence les progrès des Sarrazins dans le midi. Au
milieu de ces circonstances, le Languedoc et la Provence, jusque-là au
pouvoir des Goths, se trouvaient pour ainsi dire abandonnés à eux-mêmes. La
masse de la population, issue des anciens Gaulois et des colons romains,
portait encore le nom des antiques maîtres du monde ; mais la classe
dominante appartenait aux Goths. Les deux races conservaient entre elles une
ligne de démarcation, et avaient chacune leurs lois et leurs usages. Il
s'était même formé divers partis qui voulaient s'arroger toute l'autorité. Ce qui
défendait le mieux le midi de la France, c'était le désordre qui n'avait pas
tardé à se mettre parmi les vainqueurs. On a vu que le gouvernement de
l'Espagne relevait du gouvernement de l'Afrique, lequel relevait à son tour
du khalifat de Damas. Il était impossible qu'une autorité ainsi partagée, et
dont le siège se trouvait dans plusieurs contrées à la fois, maintînt dans le
devoir des hommes élevés au milieu du tumulte des armes. La division éclata
entre les différents peuples qui avaient pris part à la conquête, entre les
Arabes et les Berbers, entre les musulmans et ceux qui ne l'étaient pas.
Comme les terres enlevées aux chrétiens avaient été la proie de quelques
hommes puissants, les guerriers se plaignirent de n'avoir pas été récompensés
dignement de leurs services, et se portèrent plus d'une fois à des violences
sanglantes. Une
autre circonstance fort heureuse pour la France, ce fut la résistance que
quelques chrétiens d'Espagne commencèrent dès lors à opposer aux oppresseurs
de leur patrie. Une poignée de guerriers, fidèles à leur culte et à leur
pays, se réfugièrent dans les montagnes des Asturies, de la Galice et de la
Navarre, et là, sous la conduite de Pélage, entreprirent une lutte qui ne
devait finir qu'à l'entière expulsion des disciples du prophète[14]. Le
nouveau khalife de Damas, Omar, fils d'Abd-alazyz, s'étant fait instruire de
l'état des choses, choisit, pour remédier à ces maux, Alsamah, qui s'était
fait remarquer en Espagne par son zèle et ses talents. Alsamah, également
célèbre comme administrateur et comme guerrier, était chargé de rétablir
l'ordre dans les finances et de donner satisfaction aux troupes. En effet,
des terres considérables, provenant des dernières conquêtes, leur furent
distribuées, et le reste des biens fut confié à des hommes intègres qui
devaient en verser le revenu dans le trésor public. Alsamah avait de plus
ordre de faire un recensement exact des pays subjugués, et d'en indiquer la
population respective et les ressources[15]. Le
khalife, qui était très-pieux, et qui s'effrayait du grand nombre de
personnes restées fidèles à leur ancienne religion, aurait voulu qu'on forçât
tous les chrétiens de l'Espagne et de la Septimanie à quitter leur patrie, et
à venir dans le centre de l'empire, où leur présence n'inspirerait pas les
mêmes craintes. Alsamah rassura le prince, en disant que le nombre des
nouveaux musulmans s'accroissait chaque jour, et que bientôt l'Espagne ne
reconnaîtrait plus d'autres lois que celle de Mahomet. Les auteurs arabes, de
qui nous empruntons ce récit, et qui écrivaient à une époque où les
chrétiens, descendus de leurs montagnes, avaient commencé à se répandre dans
les provinces méridionales de l'Espagne, déplorent la faiblesse d'Alsamah, et
regrettent que la pensée du khalife n'eût pas été mise à exécution[16]. Enfin
Alsamah avait ordre de ranimer parmi les guerriers le zèle contre les
chrétiens un peu refroidi, depuis que tant d'ambitions étaient parvenues à se
satisfaire. Il devait présenter la guerre sacrée comme l'action la plus
agréable à Dieu, comme la source de toutes les faveurs célestes en cette vie
et en l'autre. Dès que
l'ordre eut été rétabli, Alsamah résolut de signaler son ardeur par quelque
exploit éclatant. Il aurait pu tourner ses efforts contre les chrétiens
retranchés dans les montagnes du nord de l'Espagne, et les accabler avant
qu'ils eussent le temps de s'y fortifier ; il préféra se porter en France, se
flattant d'exécuter ce que n'avait pu accomplir Moussa. On était alors en
721, sous le règne du khalife Yezyd : onze ans s'étaient écoulés depuis la
première entrée des Arabes en Espagne. C'est à ce moment que les chroniqueurs
français commencent à parler des bandes sarrazines et de leur chef, qu'ils
appellent Zama. D'après leur récit, les Sarrazins venaient accompagnés de
leurs femmes et de leurs enfants, dans l'intention d'occuper le pays. En
effet, il arrivait continuellement en Espagne des familles pauvres d'Arabie,
de Syrie, d'Égypte et d'Afrique, et les chefs comptaient sur les conquêtes
futures pour satisfaire des besoins si nombreux[17]. Alsamah,
à l'exemple de ses prédécesseurs, s'avança dans le Languedoc, et forma le
siège de Narbonne, qui sans doute avait été fortifiée dans l'intervalle. La
ville ayant été obligée d'ouvrir ses portes, les hommes furent passés au fil
de l'épée, les femmes et les enfants emmenés en esclavage. Narbonne, par sa
situation près de la mer et au milieu de marais, offrait un accès facile aux
navires qui venaient d'Espagne, et était en état, du côté de terre, d'opposer
une longue résistance. Alsamah résolut d'en faire la place d'armes des
musulmans en France, et il en augmenta les fortifications. Il fit de plus
occuper les villes voisines ; puis il marcha du côté de Toulouse. Cette ville
était alors la capitale de l'Aquitaine. Eudes, craignant pour sa capitale, accourut
avec toutes les troupes qu'il put rassembler. Les Sarrazins avaient commencé
le siège de la ville, et ils mettaient en usage les machines qu'ils avaient
apportées. De plus, avec leurs frondes, ils cherchaient à repousser les
habitants de dessus les remparts ; la ville était sur le point de se rendre
lorsque Eudes arriva. Au rapport des auteurs arabes, telle était la multitude
des chrétiens, que la poussière soulevée par leurs pas obscurcissait la
lumière du jour. Alsamah, pour rassurer les siens, leur rappela ces paroles
de l'Alcoran : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? »
Les deux armées, ajoutent les Arabes, s'avancèrent l'une contre l'autre avec
l'impétuosité de torrents qui se précipitent du haut des montagnes, ou comme
deux montagnes qui cherchent à se rencontrer. La lutte fut terrible et le
succès longtemps incertain. Alsamah se montrait partout ; semblable à un lion
que l'ardeur anime, il excitait les siens de la voix et du geste, et on
reconnaissait son passage aux longues traces de sang que laissait son épée ;
mais pendant qu'il se trouvait au plus épais de la mêlée, une lance
l'atteignit et le renversa de cheval. Les Sarrazins l'ayant vu tomber, le
désordre se mit dans leurs rangs, et ils se retirèrent laissant le champ de
bataille couvert de leurs morts. Cette bataille se donna au mois de mai de
l'année 721, et il y périt un grand nombre d'illustres Sarrazins, notamment
de ceux qui avaient eu part aux conquêtes précédentes[18]. Abd-alrahman, appelé par nos
vieilles chroniques Abdérame, prit le commandement des troupes, et les ramena
en Espagne. Ce
succès rendit le courage aux chrétiens du Languedoc et des Pyrénées, qui se
hâtèrent de secouer le joug. Malheureusement les Sarrazins restaient maîtres
de Narbonne, et de cette place avancée, ils avaient la facilité de faire des
courses dans les contrées voisines. Des secours leur ayant été envoyés
d'Espagne, ils reprirent l'offensive, et mirent presque tout le Languedoc à
feu et à sang. A cette
époque, le clergé était tout-puissant, et les églises et les monastères
passaient pour receler de grandes richesses. Les Sarrazins devaient
d'ailleurs décharger de préférence leur fureur sur ces asiles de la piété,
comme sur des lieux d'où partait le plus souvent le signal de la résistance.
D'un autre coté, les courts récits qui nous sont parvenus sur cette
déplorable partie de notre histoire sont en général l'ouvrage des moines et
des ecclésiastiques. Il n'est donc pas étonnant que les églises et les
couvents figurent presque exclusivement dans les récits lamentables qu'ils
nous ont transmis de cette époque. Les
auteurs chrétiens contemporains parlent de la destruction du monastère de
Jaucels, près de Béziers, de celui de Saint-Bausile, près de Nîmes, du
couvent de Saint-Gilles, près d'Arles, là où a été bâtie plus tard une ville
du même nom, de la riche abbaye de Psalmodie, aux environs d'Aiguemortes. Ce
dernier monastère était, dit-on, ainsi appelé, parce que les moines s'étaient
imposé pour règle de chanter jour et nuit et à tour de rôle les louanges du
Seigneur. L'arrivée des Sarrazins fut si précipitée, que, dans ces divers
couvents, les moines eurent à peine le temps de se retirer ailleurs, et
d'emporter avec eux les reliques des saints[19]. Les barbares avaient soin de
briser les cloches des églises ou plutôt les instruments analogues avec
lesquels on était alors dans l'usage d'appeler les fidèles à la prière[20]. Sans
doute les Sarrazins rencontrèrent de la part des habitants quelque
résistance, ou bien les incursions étaient l'ouvrage de quelques bandes
isolées. Il est certain qu'en général les Sarrazins n'avaient pas exercé les
mêmes violences dans les pays qui s'étaient soumis de plein gré. En 724,
le nouveau gouverneur d'Espagne, Ambissa, franchit lui-même avec une
nombreuse armée les Pyrénées, et résolut de pousser la guerre avec vigueur.
Carcassonne fut prise et livrée à toute la fureur du soldat. Nîmes ouvrit ses
portes, et des otages choisis parmi ses habitants furent envoyés à Barcelone
pour y répondre de leur fidélité[21]. Les conquêtes d'Ambissa,
suivant Isidore de Beja, furent plutôt l'ouvrage de l'adresse que de la force
; et telle fut l'importance de ces conquêtes, que sous le gouvernement
d'Ambissa l'argent enlevé de la Gaule fut le double de ce qui en avait été
retiré les années précédentes[22]. Le cours de ces dévastations
fut un moment ralenti par la mort d'Ambissa, qui fut tué dans une de ses
expéditions, en 725 ; son lieutenant, Hodeyra, fut obligé de ramener l'armée
sur la frontière ; mais bientôt la guerre reprit avec une nouvelle fureur, et
de grands secours étant venus d’Espagne, les chefs, enhardis par le peu de
résistance qu'ils rencontraient, ne craignirent pas d'envoyer des
détachements dans toutes les directions. Le vent de l'islamisme, dit un
auteur arabe, commença dès-lors à souffler de tous les côtés contre les
chrétiens. La Septimanie jusqu'au Rhône, l'Albigeois, le Rouergue, le
Gévaudan, le Velay, furent traversés dans tous les sens par les barbares, et
livrés aux plus horribles ravages. Ce que le fer épargnait était livré aux flammes.
Plusieurs d'entre les vainqueurs eux-mêmes furent indignés de tant
d'atrocités. Les barbares ne conservaient que les objets précieux qu'ils
pouvaient emporter, ou les armes, les chevaux, et ce qui, en épuisant le
pays, devait accroître leurs forces. Parmi
les lieux qui eurent le plus à souffrir de ces dévastations, on cite le
diocèse de Rhodez. Les barbares s'étaient établis dans un château-fort, que
les uns croient répondre à celui de Roqueprive, et les autres à celui de
Balaguier[23]. Aidés par des hommes du pays,
ils parcouraient impunément tous les environs. Il nous reste à ce sujet le
témoignage d'un poète qui écrivait au commencement du neuvième siècle, et ce
témoignage est trop important pour que nous ne l'insérions pas ici. Il y est
parlé d'un jeune homme appelé Datus ou Dadon, qui, à l'approche des
Sarrazins, avait pris les armes, et qui, laissant sa mère seule, s'était
retiré à quelque distance avec les guerriers du pays. Pendant son absence,
les barbares envahirent sa maison, et après avoir tout dévasté, ils se
retirèrent emmenant sa mère et le reste du butin dans leur château-fort. A
cette nouvelle, Dadon accourt avec quelques-uns de ses compagnons ; il était
monté sur un cheval, et armé de pied en cap. Ici nous allons laisser parler
le poète. « Dadon
et ses amis étaient disposés à forcer l'entrée du château ; mais de même que
le cruel épervier, après avoir enlevé le timide oiseau qui s'était aventuré
dans les airs, se retire avec sa proie et laisse les compagnons de sa victime
faire retentir le ciel de leurs gémissements, de même les Maures, tranquilles
à l'abri de leurs remparts, se rient des menaces de Dadon et de ses efforts.
A la fin, cependant, un d'entre eux adresse la parole à Dadon, et, d'un ton
railleur, lui demande ce qui l'a amené. « Si, ajoute-t-il, si tu veux que
nous te rendions ta mère, donne-nous le cheval sur lequel tu es monté ; sinon
ta mère va être égorgée sous tes yeux. » Dadon, irrité, répond qu'on peut
faire de sa mère ce qu'on voudra, que jamais il ne cèdera son cheval. Là-dessus
le barbare amène la mère de Dadon sur le rempart, et lui coupant la tête, il
la jette au fils en disant : « Voilà ta mère ! » A ce spectacle, Dadon recule
d'horreur. Il pleure, il gémit, il court çà et là en criant vengeance ; mais
comment forcer l'entrée de la forteresse ? » A la fin, il s'éloigne, et,
disant adieu au monde, il se retire dans une solitude sur les bords du
Dourdon, dans le lieu où s'éleva plus tard le monastère de Conques[24]. Un
autre fait, en l'absence de témoignages plus nombreux, servira encore à faire
connaître le caractère des épouvantables invasions auxquelles une grande
partie de la France fut alors en proie ; c'est ce qui arriva au monastère du Monastier,
dans le Velay. Les Sarrazins avaient envahi les diocèses du Puy et de
Clermont, et dévasté l'église de Brioude[25]. Les barbares, approchant du
Monastier, saint Théofroi, autrement appelé saint Chaffre, abbé du monastère,
assembla ses moines, et les exhorta à se retirer dans les bois des environs
avec ce que le couvent renfermait de plus précieux, et à y rester jusqu'à ce
que des temps meilleurs leur permissent de reprendre leurs anciennes
occupations ; pour lui, il déclara qu'il était décidé à subir les traitements
que les barbares voudraient lui faire éprouver, heureux si par ses
exhortations il pouvait les ramener dans la bonne voie ; plus heureux encore
si, par sa mort, il obtenait la palme du martyre. A ces mots, les moines se
mirent à fondre en larmes, demandant qu'il s'enfuît avec eux dans la forêt,
ou qu'il leur permît de mourir avec lui ; mais le saint persista dans sa
résolution, et, pour ce qui les concernait, il leur représenta qu'il était
plus conforme à la volonté divine de se dérober à un danger qu'on pouvait
éviter, lorsque surtout on avait l'espoir de se rendre plus tard utile à la
religion. Là-dessus il leur cita l'exemple de saint Paul, qui, étant
poursuivi à Damas par les juifs, ses ennemis, se fit descendre la nuit dans
une corbeille hors des murs de la ville ; ainsi que celui de saint Pierre,
qui, en butte aux fureurs de Néron, eut également pris la fuite, si Dieu
lui-même n'était venu à sa rencontre pour arrêter ses pas. Pour ce qui le
regardait personnellement, il fit voir qu'il était quelquefois du devoir d'un
pasteur de se dévouer pour le salut de son troupeau ; que peut-être il aurait
le bonheur d'ouvrir les yeux des barbares à la vérité, et que s'il était mis
à mort, son sang désarmerait la colère céleste, irritée sans doute par les
péchés des hommes. A la
fin les moines se résignèrent, et leur départ fut fixé pour le lendemain.
Après qu'ils eurent entendu la messe, l'abbé leur fit une nouvelle
exhortation ; ensuite ils se chargèrent des objets les plus précieux du
couvent, et s'éloignèrent. Deux d'entre eux seulement restèrent secrètement,
et allèrent se placer au haut d'une montagne qui domine le monastère, afin
d'être témoins de ce qui arriverait. Les
barbares ne tardèrent pas à se présenter. Comme l'abbé s'était retiré dans un
coin, occupé à prier Dieu, ils ne firent aucune attention à lui, et se mirent
à visiter le monastère, espérant faire un riche butin. Leur projet était de
s'emparer des moines les plus jeunes et les plus vigoureux, et de les vendre
en Espagne comme esclaves. Quand ils reconnurent que les moines étaient
partis, et que les objets les plus précieux avaient été enlevés, ils
entrèrent en fureur, et l'abbé s'étant enfin offert à leurs yeux, ils
l'accablèrent de coups. Ce
jour-là était pour les barbares un jour de fête, où ils avaient coutume
d'offrir un sacrifice à Dieu, Le chroniqueur d'après lequel nous parlons ne
dit pas en quoi consistait ce sacrifice. Il paraît seulement qu'il consistait
en libations ; d'où on pourrait induire que la bande sarrazine qui envahit le
Velay n'était pas mahométane, mais se composait de Berbers, dont plusieurs
étaient encore plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie. Quoi qu'il en soit,
les barbares s'étant retirés à l'écart pour s'acquitter de leurs devoirs
religieux, le saint, qui s'en aperçut, crut que c'était une occasion
favorable pour les faire rentrer en eux-mêmes. Là-dessus, il s'approcha
d'eux, et leur représenta qu'au lieu de se prostituer ainsi au culte des
démons, ils feraient bien mieux de réserver leurs hommages pour l'auteur de
toutes choses, pour celui qui a créé les éléments et tout ce qui existe. Mais
cette exhortation ne fit que redoubler la fureur des barbares ; ils
tournèrent leur rage contre lui, et l'homme qui célébrait le sacrifice,
saisissant un gros caillou, le lui jeta à la tête, et le fit tomber par terre
presque sans vie. Les Sarrazins se disposaient même à mettre le feu au
monastère, et à n'y pas laisser pierre sur pierre, lorsqu'on annonça
l'approche de troupes chrétiennes, ou plutôt, si on en croit l'auteur d'après
lequel nous parlons, lorsque le Seigneur, justement irrité d'un tel attentat,
suscita une horrible tempête, accompagnée de grêle et de tonnerre, qui força
les barbares à prendre la fuite. Le saint mourut quelques jours après ; mais
les moines purent revenir en toute sûreté[26]. C'est
probablement à la même époque, bien que les écrivains arabes ne s'expriment
pas clairement, et que les auteurs chrétiens varient entre eux, qu'il faut
placer l'invasion des Sarrazins en Dauphiné, à Lyon et dans la Bourgogne. Un
écrivain mahométan s'exprime ainsi : « Dieu avait jeté la terreur dans le
cœur des infidèles. Si quelqu'un d'eux se présentait, c'était pour demander
merci. Les musulmans prirent du pays, accordèrent des sauvegardes,
s'enfoncèrent, s'élevèrent, jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à la vallée du
Rhône. Là, s'éloignant des côtes, ils s'avancèrent dans l'intérieur des
terres[27]. » On ne
connaît les lieux où pénétrèrent les Sarrazins que par les souvenirs des
dégâts qu'ils y commirent. Aux environs de Vienne, sur les bords du Rhône,
les églises et les couvents n'offrirent plus que des ruines. Lyon, que les
arabes appellent Loudoun, eut à déplorer la dévastation de ses
principales églises[28] ; Mâcon et Châlons-sur-Saône
furent saccagées[29] ; Beaune fut en proie à
d'horribles ravages ; Autun vit ses églises de Saint-Nazaire et de Saint-Jean
livrées aux flammes ; le monastère de Saint-Martin, auprès de la ville, fut
abattu[30] ; à Saulieu, l'abbaye de
Saint-Andoche fut pillée[31] ; près de Dijon, les Sarrazins
abattirent le monastère de Bèze[32]. Ces
diverses incursions des Sarrazins, qui, suivant l'opinion commune, se
seraient étendues beaucoup plus loin[33], étaient faites sans un plan
arrêté d'avance ; néanmoins elles ne rencontrèrent qu'une faible résistance,
ce qui montre l'état déplorable où se trouvait la France, et l'absence de
tout gouvernement tutélaire. Mais si on les compare à ce qui s'était passé
quelques années auparavant en Espagne, elles font voir que nulle part, si on
excepte quelques individus sans religion et sans patrie, les envahisseurs ne
trouvèrent de la sympathie, que nulle part une portion notable de la
population ne fit cause commune avec eux. Dans les villes mêmes telles que
Narbonne, Carcassonne, où les Sarrazins s'établirent d'une manière fixe, la
masse resta fidèle aux lois de l'Évangile. Pendant
tout ce temps, il n'est rien dit d'Eudes, duc d'Aquitaine, ni de
Charles-Martel, qui était alors maire du palais du royaume d'Austrasie. Eudes
n'étant pas, comme dans les années précédentes, attaqué au centre de ses
états, hésitait à armer de nouveau un aussi formidable ennemi contre lui.
Quant à Charles, il était occupé à soumettre les Frisons, les Bavarois et les
Saxons, qui menaçaient sans cesse de passer le Rhin et de s'établir au siège
même de sa puissance. Voilà sans doute le motif qui l'empêcha de se venger de
la tentative faite par les Sarrazins contre la Bourgogne, province qui
reconnaissait son autorité. D'ailleurs Eudes et Charles, quoique ayant fait
la paix, s'observaient mutuellement avec jalousie, et il était facile de voir
que l'un serait obligé de céder à l'autre. Les auteurs arabes, qui ne
savaient rien de cette funeste politique, et qui avaient appris à connaître
la vigueur avec laquelle Charles-Martel, qu'ils nomment Karlé,
repoussait les injures, éprouvaient le besoin de s'expliquer cette apparente
inaction, et ils font le récit suivant : « Plusieurs
seigneurs français étant allés se plaindre à Charles de l'excès des maux
occasionnés par les musulmans, et parlant de la honte qui devait rejaillir
sur le pays, si on laissait ainsi des hommes armés à la légère, et en général
dénués de tout appareil militaire, braver des guerriers munis de cuirasses et
armés de tout ce que la guerre peut offrir de plus terrible, Charles répondit
: « Laissez-les faire ; ils sont au moment de leur plus grande audace ;
ils sont comme un torrent qui renverse tout sur son passage. L'enthousiasme
leur tient lieu de cuirasse, et le courage de place forte. Mais quand leurs
mains seront remplies de butin, quand ils auront pris du goût pour les belles
demeures, que l'ambition se sera emparée des chefs, et que la division aura
pénétré dans leurs rangs, nous irons à eux et nous en viendrons à bout sans
peine[34]. » En 730,
le gouvernement de l'Espagne fut déféré à Abd-alrahman, le même qui, à la
mort d'Alsamah devant Toulouse, avait ramené l'armée musulmane en Espagne.
Dans l'intervalle, il avait exercé le commandement d'une partie de la
Péninsule du côté des Pyrénées. Homme sévère et juste, Abd-alrahman se
faisait chérir des troupes par le désintéressement avec lequel il leur
abandonnait le butin fait sur l'ennemi. De plus, il était l'objet de la
vénération des pieux musulmans, parce qu'il avait eu l'avantage de vivre dans
l'intimité d'un des fils d'Omar, deuxième khalife, ce qui l'avait mis à même
de s'instruire d'une foule de particularités relatives au prophète[35]. Abd-alrahman
était impatient de venger les échecs partiels essuyés les années précédentes
par les armes musulmanes en France. Il voulait subjuguer cette contrée tout
entière, et une fois cet obstacle surmonté, il se flattait de pouvoir joindre
l'Italie, l'Allemagne et l'empire grec aux autres conquêtes déjà si vastes,
faites par les champions de l'Alcoran. Comme l'enthousiasme religieux était
encore dans sa force, que d'ailleurs l'Espagne et le midi de la France, par
la douceur du climat et la fertilité du sol, offraient les habitations les
plus attrayantes, il arrivait continuellement des guerriers et des
aventuriers de tous les pays, particulièrement des chaînes de l'Atlas et des
lieux sablonneux de l'Afrique et de l'Arabie. A mesure que ces hommes arrivaient,
on les façonnait au maniement des armes. En attendant que les préparatifs
fussent terminés, Abd-alrahman, dont la résidence ordinaire était Cordoue,
devenue le siège du gouvernement, visita les diverses provinces de l'Espagne,
pour faire droit aux réclamations qui s'élevaient de toutes parts. Les cayds
ou gouverneurs de place, qui avaient prévariqué, furent destitués et
remplacés par des hommes probes. Musulmans et chrétiens, tous furent traités,
sinon de la même manière, du moins d'après les lois et les conventions
jurées. Abd-alrahman restitua aux chrétiens les églises qu'on leur avait
injustement enlevées ; mais il fit abattre celles que la vénalité de certains
gouverneurs leur avait laissé construire. En effet, il a de tout temps été de
la politique musulmane de ne pas laisser bâtir de nouveaux temples pour un
autre culte que le leur ; souvent même elle n'a pas permis de réparer les
anciens. Sans
doute, dans l'intervalle, les Sarrazins, maîtres de Narbonne, de Carcassonne
et du reste de la Septimanie, continuèrent à faire des courses dans les
contrées voisines. Une circonstance singulière dut néanmoins préserver
pendant quelque temps une partie des provinces chrétiennes. Celui qui
commandait pour les musulmans dans la Cerdagne et dans le voisinage des
Pyrénées était, suivant Isidore de Beja et Roderic Ximenès, un de ces
guerriers d'Afrique qui, unissant leurs efforts à ceux des Arabes, avaient puissamment
contribué à la conquête de l'Espagne. Ce gouverneur, appelé Munuza, s'était
d'abord montré impitoyable envers les chrétiens du pays, et avait fait brûler
vif un évêque appelé Anambadus. Dans les querelles qui s'élevèrent entre les
Berbers et les Arabes, il prit naturellement parti pour ses compatriotes,
qu'il regardait comme victimes de la plus horrible injustice. Il fit même
alliance avec Eudes, duc d'Aquitaine, qui, pour se l'attacher, lui donna en
mariage sa fille, appelée par quelques auteurs Lampegie, et célèbre par sa
beauté[36]. Conde,
sans doute d'après quelque écrivain arabe, raconte cet événement un peu
autrement. Munuza, qu'il confond avec un personnage d'origine arabe, appelé
Osman fils d'Abou-Nassa, lequel avait à deux reprises différentes exercé le
gouvernement de l'Espagne, était en rivalité de puissance avec Abdalrahman,
et se croyait plus de titres que lui au poste de gouverneur. Dans une de ses
courses, il fit Lampegie prisonnière. Épris de sa beauté, il l'épousa, et
s'unit d'intérêt avec Eudes. Aussi, quand Abd-alrahman manifesta l'intention
de pénétrer de nouveau les armes à la main jusqu'au cœur de la France, Munuza
se crut obligé d'opposer les liens qui l'unissaient à Eudes ; et comme
Abd-alrahman refusait de reconnaître un traité qu'il n'avait pas lui-même
dicté, disant qu'il ne pouvait pas exister entre les musulmans et les
chrétiens d'autre intermédiaire que le glaive, Munuza se hâta d'instruire son
beau-père de ce qui se passait, afin qu'il eût le temps de se mettre sur la
défensive[37]. Quoi
qu'il en soit, Abd-alrahman, informé des relations qui existaient entre son
lieutenant et les chrétiens, résolut de le prévenir, de peur qu'il ne devînt
plus tard un obstacle à ses projets. Des troupes choisies s'avancèrent vers
les Pyrénées et attaquèrent Munuza au moment où il s'y attendait le moins.
Vivement pressé, et hors d'état de résister, il s'enfuit dans les montagnes,
accompagné de Lampegie. Ses ennemis se mirent à sa poursuite sans lui laisser
le temps de se reconnaître ; enfin, poursuivi de rocher en rocher, couvert de
blessures, souffrant de la soif et de la faim, et ne pouvant compter sur
l'appui des chrétiens, qu'il avait si cruellement offensés, il se précipita
du haut d'une roche. Aussitôt on lui coupa la tête, qui fut envoyée à Damas.
On fit également partir pour Damas Lampegie, qui fut admise dans le sérail du
khalife. L'événement qu'on vient de lire se passa à Puycerda ou dans les
environs[38]. A la
même époque, si on en croit Roderic Ximenès, les troupes sarrazines du
Languedoc firent une tentative contre la ville d'Arles. La ville était alors
très-florissante, et elle opposa une vive résistance. Roderic parle d'un
sanglant combat qui fut livré sur les bords du Rhône, et où un grand nombre
de chrétiens perdirent la vie. Plusieurs furent emportés par les eaux du
Rhône ; les autres furent recueillis respectueusement et enterrés dans
l'Aliscamp, nom de l'antique cimetière d'Arles, ou encore du temps de
Roderic, c'est-à-dire au commencement du treizième siècle, les fidèles
allaient visiter dévotement leurs tombeaux[39]. La ville d'Arles n'est pas
positivement nommée par les auteurs arabes. Ils font néanmoins mention d'une
ville qui est peut-être cette illustre cité. « Parmi les lieux, dit un
d'entre eux, où les musulmans portèrent leurs armes, était une ville située en
plaine, dans une vaste solitude, et célèbre par ses monuments. » Un autre
auteur ajoute que cette ville était bâtie sur un fleuve, sur le plus grand
fleuve du pays, à deux parasanges ou trois lieues de la mer. Les navires
pouvaient y venir de la mer. Les deux rives communiquaient l'une à l'autre
par un pont de construction antique, si vaste et si solide, qu'on avait
pratiqué dessus des marchés. Les environs étaient couverts de moulins et
coupés par des chaussées[40]. L'attaque
faite devant Arles n'avait probablement pour objet que de détourner
l'attention des chrétiens. Les préparatifs auxquels Abd-alrahman travaillait
depuis deux ans étant terminés, l'armée se dirigea vers les Pyrénées. Les
auteurs varient sur l'époque où cette expédition eut lieu. On se trouvait
probablement au printemps de l'année 732. L'armée était nombreuse et pleine
d'enthousiasme. Il paraît qu'Abd-alrahman prit sa route à travers l'Aragon et
la Navarre, et qu'il entra en France par les vallées du Bigorre et du Béarn[41]. C'est d'ailleurs ce
qu'indiquent les traces des dévastations qui se commirent sur son passage.
Partout les églises étaient brûlées, les monastères détruits, les hommes
passés au fil de l'épée. Les abbayes de Saint-Savin, près de Tarbes, et de
Saint-Sever-de-Rustan, en Bigorre, furent rasées ; Aire, Bazas, Oléron, Béarn
se couvrirent de ruines[42]. L'abbaye de Sainte-Croix, près
de Bordeaux, fut livrée aux flammes[43]. Bordeaux
n'opposa qu'une légère résistance. En vain Eudes, qui avait eu le teins
d'assembler toutes ses forces, essaya-t-il d'arrêter les Sarrazins au passage
de la Dordogne ; il fut battu, et le nombre des chrétiens tués fut si grand
que, suivant l'expression d'Isidore de Beja, Dieu seul put s'en faire une
idée. Eudes n'étant plus en état de tenir la campagne, alla invoquer l'appui
de Charles-Martel, dont les états étaient à la veille d'être envahis, et qui
déjà avait appelé ses vieilles bandes des bords du Danube, de l'Elbe et de
l'Océan. Rien ne pouvait satisfaire la rage des barbares. Aux environs de
Libourne, ils détruisirent le monastère de Saint-Émilien ; à Poitiers, ils
brûlèrent l'église de Saint-Hilaire[44]. Les
auteurs arabes parlent d'un comte de la contrée qui, ayant osé soutenir la
présence des Sarrazins, fut vaincu, pris et décapité. Les vainqueurs firent
dans sa capitale un riche butin, dans lequel on remarquait des topazes, des
hyacinthes et des émeraudes. Tel était leur enthousiasme et leur impétuosité,
que leurs propres auteurs les comparent à une tempête qui renverse tout, à un
glaive pour qui rien n'est sacré[45]. Les
Sarrazins se disposaient à faire subir un sort semblable à la ville de Tours,
où ils étaient attirés par le riche trésor de l'abbaye de Saint-Martin,
lorsqu'on annonça l'arrivée de Charles-Martel sur les bords de la Loire.
Aussitôt les deux armées se préparèrent à en venir aux mains. Jamais de plus
grands intérêts ne furent en présence. Pour les chrétiens, il s'agissait de
sauver leur religion, leurs institutions, leurs propriétés, leur vie même.
Pour les musulmans, outre l'intime persuasion où ils étaient qu'ils
défendaient la cause même de Dieu, ils avaient à conserver le riche butin
dont ils s'étaient emparés ; ils voyaient de plus que la victoire seule
pouvait leur assurer une retraite honorable. Un
auteur arabe rapporte qu'aux approches de Charles, Abd-alrahman fut effrayé
du relâchement qui, par suite des immenses richesses que ses soldats
traînaient après eux, s'était introduit dans leurs rangs, et qu'il eut un
instant l'idée de les engager à abandonner une partie de leur butin. Il
craignait qu'au moment de l'action, ces biens acquis au prix de tant de
fatigues et d'excès ne devinssent un embarras. Néanmoins il ne voulut pas,
dans un moment si critique, mécontenter ses troupes, et s'en reposa sur leur
bravoure et sur sa fortune ; et cette faiblesse, ajoute l'auteur, eut bientôt
les suites les plus fatales. Le même
auteur raconte qu'en présence même de Charles, les musulmans se précipitèrent
sur la ville de Tours, et que, semblables à des tigres furieux, ils s'y
gorgèrent de sang et de pillage ; ce qui sans doute, ajoute-t-il, irrita Dieu
contre eux, et occasionna leur prochain désastre[46]. Les auteurs chrétiens, dont,
il est vrai, le récit est extrêmement défectueux, ne font aucune mention de
la prise de Tours, et supposent que le trésor de Saint-Martin resta intact ;
d'où l'on peut induire que les faubourgs seuls furent un instant livrés à la
merci des barbares. Enfin,
après huit jours passés à s'observer réciproquement, et après quelques
légères escarmouches, les deux armées se disposèrent à une action générale.
La relation arabe déjà citée donne à entendre que la bataille s'engagea aux
environs de Tours ; et c'est l'opinion qu'a suivie Roderic Ximenès, qui
écrivait surtout d'après le récit des Arabes[47]. D'un autre côté, la plupart
des chroniques françaises, notamment celle de l'abbaye de Moissac, rédigée à
l'époque même de l'événement, affirment que le combat eut lieu près de
Poitiers, ou même dans un faubourg de Poitiers. On pourrait concilier ces deux
opinions en disant que la première rencontre des deux armées se fit aux
portes de Tours, où déjà les faubourgs avaient été livrés au pillage ; que,
dans rengagement qui eut lieu aux environs de cette ville, les Sarrazins
perdirent du terrain, mais que leur ruine se consomma sous les murs de
Poitiers[48]. On
était alors, suivant quelques auteurs, au mois d'octobre de l'année 732. Ce
furent les Sarrazins qui commencèrent l'action par une charge de toute leur
cavalerie. Les Français étaient soutenus par le souvenir de leurs victoires
passées et par la présence de Charles-Martel, qui se portait partout où le
danger était le plus pressant. Vainement les Sarrazins, par la légèreté de
leurs mouvements, cherchèrent à mettre le désordre dans les rangs ; les
chrétiens, pesamment armés, et, suivant l'expression d'un écrivain
contemporain, semblables à un mur, ou à une glace qu'aucun effort ne peut
rompre[49], virent se briser devant eux
les attaques les plus impétueuses. Le combat dura tout le jour, et la nuit
seule sépara les deux armées. Le lendemain, l'action recommença. Les
guerriers musulmans, altérés de sang, et qui ne s'attendaient pas à une telle
résistance, redoublèrent d'efforts. Tout-à-coup leur camp se trouva envahi
par un détachement chrétien, probablement dirigé par le duc d'Aquitaine[50]. A cette nouvelle, les
Sarrazins quittèrent leurs rangs pour voler à la défense de leur butin. En
vain Abd-alrahman accourut pour rétablir l'ordre ; ses efforts furent
inutiles ; il fut lui-même atteint d'un trait lancé par les chrétiens, et
tomba expirant. Dès ce moment, un désordre effroyable se mit parmi les
Sarrazins ; ils parvinrent à délivrer leur camp ; mais une grande partie
d'entre eux resta sans vie sur le champ de bataille. La nuit
étant venue, Charles se disposa à recommencer le combat le lendemain ; mais
les Sarrazins, qui s'étaient avancés en France dans l'intention de la
subjuguer, et qui se voyaient désormais hors d'état de faire une conquête
aussi difficile, jugèrent inutile d'en venir de nouveau aux mains. Profitant
des ténèbres de la nuit, ils reprirent en toute hâte le chemin des Pyrénées.
Telle était leur précipitation, qu'ils ne se donnèrent pas la peine d'abattre
leurs tentes ni d'emporter le butin qu'ils avaient fait. Le
lendemain, Charles se présenta avec son armée, pour tenter de nouveau la
fortune des armes. Instruit de ce qui s'était passé, il fit occuper le camp
ennemi, et distribua à ses soldats les richesses qui y étaient amoncelées.
Mais il négligea de poursuivre les barbares, soit qu'il craignît que cette
retraite subite ne cachât quelque piège, soit que, voyant ses états
dorénavant à l'abri de tout danger, il dédaignât de terrasser ses ennemis
vaincus. Il est certain qu'immédiatement après la bataille il repassa la
Loire, et se dirigea vers le nord, fier de l'éclatant triomphe qu'il venait
de remporter, et joignant à son nom de Charles, déjà illustré par tant de
victoires, le titre de martel ou de marteau, à cause de la part qu'il avait,
suivant son usage, prise en personne au succès obtenu à cette occasion, et
parce que, suivant la chronique de Saint-Denis, « comme li martiaus debrise
et froisse le fer et l'acier, et tous les autres métaux, aussi froissait-il
et brisait-il par la bataille tous ses ennemis et toutes autres nations[51]. » Tel fut
le résultat des immenses efforts qui avaient été faits pendant plusieurs
années par le gouvernement arabe d'Espagne. On ne peut pas admettre le récit
de certains chroniqueurs chrétiens, qui font monter le nombre des Sarrazins
tués dans le combat à trois cent soixante et quinze mille hommes. Tous les
Sarrazins ne périrent pas dans la bataille : où donc trouver une armée de
quatre ou cinq cent mille hommes, à une époque de guerres intestines et de
désordres, comme celle où l'on était alors ? Et supposé que cette armée eût
existé, comment aurait-elle pu se nourrir et s'entretenir dans un pays tel
que l'Aquitaine, qui avait été dévasté plusieurs fois, soit à la suite des
précédentes invasions des Sarrazins, soit dans le cours des guerres
sanglantes qui avaient eu lieu entre Charles et Eudes ? Mais on ne saurait
nier que l'armée d'Abdalrahman ne fût la plus nombreuse et la mieux aguerrie
de toutes celles que les musulmans dirigèrent contre notre belle patrie ; et
rien ne le prouve mieux que les efforts faits par la France tout entière, et
que la place que ce grand événement n'a pas cessé d'occuper dans la mémoire
des hommes. Les
écrivains arabes, qui n'avaient qu'une idée confuse du théâtre de cette
guerre, et pour lesquels il n'existait pas, non plus que pour les chrétiens,
de relation détaillée de cette expédition, n'ont pu donner de notions
précises sur la marche de leurs troupes. Ils se contentent d'appeler le lieu
où se livra la principale bataille Pavé des Martyrs[52]. En effet, un très-grand nombre
de disciples de Mahomet y perdirent la vie. Ils ajoutent qu'on y entend
encore le bruit que les anges du ciel font dans un lieu si saint, pour y
inviter les fidèles à la prière. Les
débris de l'armée sarrazine s'étaient dirigés vers les Pyrénées, détruisant
tout sur leur passage. Un de leurs détachements traversa la Marche, près de
Guéret[53], ainsi que le Limousin, où il
détruisit l'abbaye de Solignac[54]. Peut-être est-ce à cette
retraite désespérée des Sarrazins qu'il faut attribuer une partie des ravages
dont nous avons parlé à l'occasion de leur entrée en France. Un auteur arabe
suppose qu'ils furent poursuivis l'épée dans les reins par les chrétiens,
jusque sous les murs de Narbonne[55]. Il serait possible qu'Eudes,
non content de rentrer dans ses états, eût cherché à se venger des violences
qui y avaient été commises par les barbares. La
nouvelle du désastre éprouvé par les armes musulmanes en France produisit en
Espagne un effet bien différent sur les chrétiens et les musulmans. Les
chrétiens des Pyrénées et des provinces septentrionales de l'Espagne crurent
voir dans cet événement une marque de la protection du ciel, et ils se
hâtèrent de prendre les armes pour assurer leur indépendance[56]. Les musulmans, au contraire,
que leurs succès précédents avaient enflés d'orgueil, tombèrent dans
l'abattement et la tristesse. Ceux d'entre eux qui nourrissaient des
sentimens pieux, profitèrent de l'occasion pour s'élever contre la corruption
qui s'était introduite dans les rangs des disciples du prophète. En effet,
l'amour du luxe et des plaisirs avait pénétré chez des hommes occupés
jusque-là de la gloire de l'islamisme, et chacun ne songeait qu'à satisfaire
ses passions. Le
lieutenant d'Abd-alrahman à Cordoue s'était hâté de mander ce malheureux
événement au gouverneur d'Afrique et au khalife de Damas. Un nouveau
gouverneur fut envoyé d'Afrique avec des renforts. Ce gouverneur se nommait
Abd-almalek. Il avait ordre du khalife de ne rien négliger pour venger le
sang musulman, si abondamment répandu. Abd-almalek marcha sans s'arrêter,
vers les Pyrénées, et voyant ces guerriers, naguères si superbes, en proie à
une sombre terreur, il chercha à ranimer leur courage : « Les plus beaux
jours qui luisent pour les vrais croyants, leur dit-il, ce sont les jours de
combat, les jours consacrés à la guerre sainte : c'est là l'échelle du
paradis. Le prophète 4e s'appelait-il pas le Fils de l'Épée ? Ne se
vantait-il pas d'aspirer au repos, à l'ombre des drapeaux pris sur les
ennemis de l'islamisme ? La victoire, la défaite et la mort sont dans les
mains de Dieu ; il les distribue comme il lui plaît. Tel qui fut vaincu hier,
triomphe aujourd'hui. » Ces paroles ne produisirent pas tout l'effet que les
bons musulmans en attendaient. On a vu
que les chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne avaient tous
repris les armes. Un auteur arabe parle même d'une expédition partie de
France à travers les Pyrénées, et à la suite de laquelle les Français se
seraient emparés de Pampelune et de Gironne[57]. En effet, les chrétiens du
nord de l'Espagne et ceux du midi de la France obéissaient à la même foi ;
ils s'attribuaient même une origine commune, et ils se rappelaient encore
l'époque où une nombreuse colonie, partie des bords de l'Èbre, vint s'établir
en Gascogne[58]. Abd-almalek
dirigea ses premiers efforts contre la Catalogne, l'Aragon et la Navarre ;
ensuite il pénétra dans le Languedoc, et mit les villes occupées par les
Sarrazins en état de défense. Il ne tarda même pas à reprendre l'offensive.
Les invasions des Sarrazins en France n'avaient pas pu se faire sans relâcher
tous les liens de la société. Le désordre fut surtout sensible en Septimanie
et en Provence. Ces deux provinces, depuis la chute du gouvernement des Goths
d'Espagne, se trouvant privées de toute espèce de gouvernement, quelques
hommes ambitieux du pays avaient profité des circonstances pour se créer des
principautés. Sous le titre de comtes et de ducs, ils s'étaient rendus
maîtres des villes principales, et ils avaient chacun leurs partisans et leurs
intérêts. Pour que l'ordre fût rétabli, il fallait que ces chefs se missent
sous la dépendance soit du duc d'Aquitaine, soit de Charles-Martel, et ils
redoutaient également l'un et l'autre. Ils firent donc un appel aux Sarrazins
de Narbonne, et s'allièrent avec eux. Parmi ces chefs, on remarquait
Mauronte, auquel nos vieilles chroniques donnent le titre de duc de
Marseille, et dont l'autorité s'étendait sur presque toute la Provence. Pendant
ce temps, Charles-Martel était occupé à faire reconnaître son autorité en
Bourgogne et dans le Lyonnais, deux provinces qui ne se trouvaient que tout
nouvellement comprises dans la dépendance du royaume d'Austrasie, et où
d'ailleurs l'invasion récente des Sarrazins avait introduit les plus grands
désordres. Il confia les postes les plus importants du pays à ses leudes ou
fidèles, et se fit rendre hommage par toutes les personnes notables. Ensuite
il marcha contre les Frisons, qui avaient de nouveau pris les armes. Il est à
déplorer que la position où se trouvait Charles ne lui permit pas de tourner
tous ses efforts contre les Sarrazins. Parvenu par la violence à la place
éminente de maire du palais, et ayant à se défendre à la fois contre les
ennemis du dehors et du dedans, il avait été obligé de tout sacrifier pour
s'assurer le dévouement de ses soldats. Faute d'autres moyens, il abandonnait
à ses guerriers les biens des églises et des monastères, et il s'était aliéné
le clergé, alors très-puissant. De plus, il existait une ligne de démarcation
entre les habitants d'une partie du midi de la France, Goths ou Romains, et
les habitants du nord, Francs ou Bourguignons. Voilà comment Charles
rencontra en général si peu de sympathie parmi les populations mêmes qui lui
devaient leur délivrance. En 734,
le gouverneur sarrazin de Narbonne, Youssouf, d'accord avec Mauronte, passe
le Rhône avec des forces considérables, et s'empare, sans coup férir,
d'Arles, où il fait saccager les couvents des Saints-Apôtres et de la Vierge
et détruire le tombeau de Saint-Césaire[59]. Ensuite il s'avance au cœur de
la Provence, et s'empare, après un long siège, de la ville de Fretta,
aujourd'hui Saint-Remi. Il se dirige de là vers Avignon. En vain les
guerriers de cette ville essayèrent de lui disputer le passage de la Durance
; les Sarrazins surmontèrent tous les obstacles[60]. Avignon se bornait alors au
rocher où fut bâti plus tard le palais des papes ; c'est le lieu que les
auteurs arabes paraissent désigner par le nom de Roche d'Anyoun. Une
partie de la Provence se trouva en proie aux ravages des barbares, et cette
occupation dura près de quatre ans[61]. Eudes
étant mort en 735, Charles-Martel accourut en Aquitaine, et se fit rendre
hommage par ses deux fils. Sur ces
entrefaites, Abd-almalek, satisfait de la tournure que les affaires des
Sarrazins avaient prise en France, était retourné dans les montagnes des
Pyrénées pour achever de dompter les habitants, qui continuaient à opposer de
la résistance. Mais s'étant laissé surprendre pendant la saison des pluies au
milieu des montagnes, il essuya une défaite complète. A cette nouvelle, le
khalife donna le gouvernement de l'Espagne à Ocba, et il ne resta à
Abdalmalek que le commandement des provinces situées dans le voisinage des
Pyrénées. Les
auteurs arabes représentent Ocba comme un homme plein de zèle pour
l'islamisme. Ayant eu le choix entre plusieurs provinces, il préféra
l'Espagne, uniquement par la facilité que ce gouvernement lui procurerait de
se signaler contre les chrétiens. Quand il faisait un prisonnier, il ne
manquait jamais de le solliciter de se faire musulman. Sous son gouvernement,
les Sarrazins du Languedoc établirent des positions fortifiées dans tous les
lieux susceptibles de défense jusqu'aux rives du Rhône[62]. Ces positions, appelées par
les Arabes rebath, étaient garnies de troupes, et les musulmans
pouvaient observer de là tout ce qui se passait chez les chrétiens. C'est
sans doute à cette époque que les Sarrazins renouvelèrent leurs incursions
dans le Dauphiné. Saint-Paul-Trois-Châteaux et Donzère se couvrirent de
ruines[63] ; Valence fut occupée, et
toutes les églises voisines de Vienne, sur l'une et l'autre rive du Rhône,
qui avaient échappé aux dévastations précédentes, furent réduites en cendres.
Les barbares essayèrent même de se venger sur les provinces de Charles-Martel
de la défaite que ce grand capitaine leur avait fait essuyer quelques années
auparavant. Leurs détachements, occupant de nouveau Lyon, envahirent la
Bourgogne. Charles-Martel
ne pouvait laisser de tels attentats impunis. En 737, se voyant tranquille du
côté du nord et de l'Orient, il fit partir pour Lyon une armée commandée par
son frère Childebrand, qui l'avait puissamment secondé dans toutes ses
guerres. En même temps, il écrivit à Luitprand, roi des Lombards, en Italie,
pour réclamer son secours[64]. Il paraît que les Sarrazins de
Provence, favorisés par Mauronte, s'étaient établis jusque dans les montagnes
du Dauphiné et du Piémont, et que, sans le concours d'une armée venue des
bords du Pô, il eût été impossible aux chrétiens d'éloigner les Barbares.
Childebrand chassa les Sarrazins devant lui, et descendant le Rhône, commença
le siège d'Avignon. Cette ville était alors très-forte, et Childebrand fut
obligé de recourir aux machines en usage dans ce temps-là. Bientôt Charles
lui-même s'avança avec une nouvelle armée. En même temps Luitprand attaqua
les Sarrazins du côté de l'Italie[65]. La ville d'Avignon fut prise
d'assaut, et les Sarrazins qui la défendaient furent passés au fil de l'épée[66]. Charles se hâta de traverser
le Rhône, et s'avança jusqu'à Narbonne. Celui qui commandait dans cette
célèbre cité se nommait, suivant nos vieilles chroniques, Athima. Les
passages des Pyrénées étant interceptés par la population chrétienne en
armes, l'Espagne et la Septimanie ne communiquaient entre elles que par mer.
A la nouvelle du danger qui menaçait Narbonne, Ocba envoya par eau une armée
commandée par Amor[67]. Cette armée débarqua à quelque
distance de la ville, du côté du midi. Aussitôt Charles marcha à sa rencontre
avec une partie de ses forces. L'action eut lieu un dimanche, sur les bords
de la rivière de Berre, dans la vallée de Corbière, à quelques lieues de
Narbonne. L'armée musulmane était postée sur un lieu élevé, et l'émir qui la
commandait, fier du nombre de ses soldats, avait négligé de prendre aucune
précaution. Charles ne lui laissa pas le temps de se reconnaître, et
l'attaqua avec la plus grande impétuosité. La défaite des Sarrazins fut
complète ; leur chef lui-même resta parmi les morts. En vain ceux qui avaient
échappé au carnage essayèrent de regagner leurs vaisseaux à travers les
étangs qui avoisinent la cité. Les Francs, montant sur des barques, les
poursuivirent à coup de traits, et bien peu parvinrent à se sauver dans la
ville[68]. Malgré
ce brillant succès, la garnison de Narbonne continua à se défendre, et
Charles, dont le caractère ne s'accommodait pas des lenteurs d'un siège, qui
d'ailleurs était appelé d'un autre côté par le caractère indomptable des
Frisons et des Saxons qu'il avait si souvent vaincus, renonça à prendre une
ville dont tout concourait alors à rendre l'accès difficile. Mais en
s'éloignant, il résolut de désarmer la population chrétienne du pays dont les
dispositions lui étaient suspectes, et de mettre les Sarrazins dans
l'impossibilité de s'établir d'une manière solide ailleurs qu'à Narbonne. Il
fit raser les fortifications de Béziers, d'Agde et d'autres cités
considérables. Nîmes, chose déplorable, Nîmes vit ses magnifiques portes
renversées, et une partie de son amphithéâtre qui, par ses dimensions et sa
solidité, aurait pu servir de boulevard aux barbares, livrée aux flammes. Le
même traitement fut fait à Maguelone, ville qui, à une époque où Montpellier
n'existait pas encore, présentait un aspect imposant, et qui d'ailleurs, par
la commodité de son port, offrait un lieu de retraite aux navires sarrazins
venus d'Espagne et d'Afrique. Telle était la défiance de Charles, qu'il
emmena avec lui, outre un grand nombre de prisonniers sarrazins, plusieurs
otages choisis parmi les chrétiens du pays[69]. Il est
certain que l'autorité de Charles fut vue de très mauvais œil, dans le midi
de la France. Les populations qui se glorifiaient d'avoir conservé une partie
des institutions et de la civilisation romaines, regardaient comme des
barbares les hommes du nord, encore empreints de la rudesse germanique. Le
clergé surtout, tant dans le nord que dans le midi, ne pardonnait pas à
Charles la manière arbitraire dont il disposait des biens ecclésiastiques.
Les Sarrazins, dans leurs invasions, avaient dévasté la plupart des églises
et des couvents, et avaient aliéné les biens affectés à ces établissements. Charles,
en chassant les Sarrazins, ne rétablit pas le clergé dans ses possessions ;
mais il distribua les terres et les maisons à ses hommes d'armes. Au grand
scandale des personnes pieuses, la plupart des siéges épiscopaux et des
monastères restèrent vacants, faute de moyens d'entretien. L'histoire fait
mention de Wilicarius, évêque de Vienne, qui, après l'expulsion des
Sarrazins, essaya de reprendre possession de son siège. Mais, trouvant tous
les biens des églises au pouvoir des laïques, il se retira dans le Valais, où
on le nomma abbé du monastère de Saint-Maurice[70]. Ces abus ne furent réformés
que peu à peu et quelques années après, sous Pépin et sous Charlemagne. Dans un
autre temps, le clergé, menacé dans son existence, aurait fait un appel au
zèle des fidèles ; mais à en juger par le peu de témoignages qui nous restent
de cette époque reculée, les ecclésiastiques en général se bornèrent à
représenter les fléaux sous lesquels la chrétienté gémissait, comme une juste
punition de Dieu, pour la corruption des hommes, et à exhorter les pécheurs à
revenir au sentier de la vertu[71]. Il y eut pourtant des
ecclésiastiques qui, entraînés par leur humeur belliqueuse, s'attachèrent à
la personne de Charles, et l'accompagnèrent dans ses guerres contre les
ennemis de la foi. Tel fut Hainmarus, évêque d'Auxerre, dont les vastes
propriétés s'é- tendaient sur une grande partie de la Bourgogne, et qui,
dédaignant de s'assujettir au service des autels, laissa à un autre
l'administration de son diocèse, et alla signaler la vigueur de son bras du
côté des Pyrénées[72]. Après
le départ de Charles, Mauronte qui avait pris la fuite, se montra de nouveau
en Provence, et renoua ses relations avec les Sarrazins. Charles l'ayant
appris, résolut de purger tout-à-fait cette contrée des germes de troubles
qui la désolaient depuis si longtemps. En 739, il reparut dans le pays avec
son frère Childebrand. Mauronte fut chassé de toutes les positions qu'il
occupait. Les cotes de la mer où les hommes turbulents auraient pu se cacher,
furent visitées avec le plus grand soin. Charles fit occuper Marseille par
une partie de ses troupes, et les Sarrazins de Narbonne n'osèrent plus
s'avancer au-delà du Rhône[73]. On
manque de renseignements certains sur la manière dont les Sarrazins s'étaient
conduits dans l'intérieur de la Provence, Il est probable que, par
considération pour Mauronte, qui les avait appelés et qui aspirait à être
maître du pays, ils ne se livrèrent pas aux mêmes violences qu'en d'autres
contrées[74]. Malheureusement,
il se forma alors pour la Provence et le Languedoc une autre source de
calamités, qui, pendant plusieurs siècles, ne laissèrent presque pas de repos
aux côtes du midi de la France. Nous voulons parler des descentes que les
Sarrazins d'Espagne et d'Afrique commencèrent à faire par mer. Les
Arabes, à l'époque de leur plus grand enthousiasme guerrier, n'avaient pas
songé à profiter de la voie que leur offrait la mer, pour aller porter la
guerre chez les ennemis de leur foi. De tout temps les nomades de l'Arabie
ont eu de l'éloignement pour l'élément humide. Habitués à la vie indépendante
du désert, ils croiraient faire outrage à leur liberté, s'ils consentaient à
s'enfermer dans un frêle bâtiment. Aussi, toutes les tentatives qui, dans
l'antiquité, furent faites pour établir des flottes sur la mer Rouge et le
golfe Persique, furent-elles l'ouvrage des Phéniciens et d'autres peuples
étrangers. Cette répugnance pour la mer était partagée par Mahomet, et telle
est encore la manière de voir de beaucoup de ses disciples. Les musulmans,
façonnés en général à l'esprit de fatalisme, ne peuvent voir sans pitié les
mouvements continuels que se donnent certains hommes pour accroître leur
fortune ou pour satisfaire leur curiosité ; et quelques docteurs sont allés
jusqu'à dire que, dès l'instant qu'un homme s'est décidé plusieurs fois à se
mettre en mer, il peut être considéré comme étant privé de son bon sens, et
comme n'étant plus recevable à faire admettre son témoignage en justice[75]. Cependant
quand les Arabes eurent conquis la Syrie, l'Égypte et l'Afrique, et que
l'étendard des nomades flotta dans les ports de Tyr, de Sidon, d'Alexandrie
et de Carthage, ils eurent une marine à leur disposition ; et il était
naturel que les renégats et les aventuriers de tous les pays leur donnassent
l'idée de se livrer à des expéditions maritimes. Dès l'année 648, quinze ans
après la mort du prophète, le gouverneur de Syrie, Moavia, fit faire une
descente dans l'île de Chypre. Une autre expédition fut faite, en 669, dans
l'île de Sicile ; et depuis ce moment les provinces maritimes de l'empire
grec, sans excepter Constantinople, dans les guerres des empereurs avec les
musulmans, eurent autant à souffrir des attaques faites par mer que des
attaques faites par terre. Dans
l'origine les navires sarrazins furent montés en général par des renégats et
des aventuriers de toutes les religions. Mais bientôt les musulmans prirent
part à ces expéditions, sources inépuisables de richesses ; et comme la
plupart d'entre eux, tout en faisant du butin, croyaient faire une action
agréable à Dieu, plus l'entreprise leur présentait de danger, plus elle leur
parut méritoire. On a vu que le prophète n'avait jamais songé à ce moyen
d'étendre sa religion. Néanmoins les personnes pieuses qui avaient besoin
d'être excitées, ne tardèrent pas à pouvoir invoquer en faveur de leur zèle
nouveau plusieurs témoignages propres à redoubler leur enthousiasme. On
commença à raconter que le prophète s'étant un jour endormi dans la maison
d'un de ses compagnons d'armes, avait vu dans son sommeil quelques-uns des
siens faisant des courses sur mer pour le triomphe de l'islamisme, et que,
dans la joie qu'il eut de les voir entourés de captifs, il s'éveilla en
sursaut, célébrant la gloire d'une telle entreprise. Aussi quelques années
après, lorsque Moavia fit son expédition contre l'île de Chypre, Omm-Heram,
veuve de ce compagnon du prophète, voulut avoir part aux mérites d’une
tentative si sainte ; et comme Omm-Heram mourut dans le cours de
l'expédition, les musulmans lui élevèrent un tombeau, où dans la suite ils
allaient implorer la miséricorde de Dieu, lorsque la terre manquait d'eau. On
rapportait encore qu'en 716, lorsque la grande flotte qui alla assiéger
Constantinople partit d'Alexandrie, un des fils du khalife Omar, qui se
trouvait alors dans le port, demanda à l'amiral ce qu'il pensait des péchés
dont la plupart des hommes de l'équipage devaient avoir l'âme chargée ;
l'amiral ayant répondu qu'à l'exemple de chacun de nous, ils devaient avoir
leurs péchés pendus au cou : « Non pas pour ces hommes-ci, s'écria le fils
d'Omar ; j'en jure par celui qui tient mon âme dans ses mains, ils ont laissé
leurs péchés sur le rivage. » D'après
le récit des docteurs musulmans, Mahomet aurait dit que la guerre sacrée
faite par mer a dix fois plus de mérite que la guerre faite par terre, et que
ceux qui devaient venir après lui étant privés de la faveur de combattre sous
ses yeux, jouiraient des mêmes avantages s'ils se livraient aux expéditions
maritimes. Mahomet aurait encore dit que le musulman qui meurt en combattant
sur terre éprouve l'effet d'une piqûre de fourmi, tandis que celui qui meurt
sur mer reçoit la même sensation que l'homme à qui, au moment d'une soif
ardente, on présente de l'eau fraîche mêlée avec du miel. C'est par une suite
de la même idée qu'on fait dire à Ayescha, femme chérie du prophète, que, si
elle avait été homme, elle se serait vouée à la guerre sacrée sur mer[76]. Les
premières expéditions maritimes faites par les musulmans partirent des ports
de Syrie et d'Égypte, et furent surtout dirigées contre les provinces de
l'empire grec, presque en guerre continuelle avec les khalifes. Lorsque la
ville de Carthage tomba au pouvoir des Arabes, il ne paraît pas que les
vainqueurs songeassent d'abord aux avantages que leur offrait cette fameuse
cité pour se rendre maîtres du bassin de la mer Méditerranée. Ils y
songeaient si peu que leur chef, voulant bâtir une ville qui leur servît
d'asile au besoin, choisit l'emplacement de Cayroan, à plusieurs journées de
la côte
[77]. Moussa, gouverneur d'Afrique,
à l'époque où il envahit l'Espagne, n'avait à sa disposition que quatre
navires, et il fallut que ces navires allassent et revinssent plusieurs fois
pour transporter l'armée musulmane d'un côté du détroit de Gibraltar à l'autre[78]. Mais Moussa comprit tout de
suite la nécessité d'avoir une flotte à ses ordres pour maintenir les
communications libres entre la Péninsule et les rivages africains ; aussi il
se hâta de faire construire des vaisseaux dans tous les ports de son vaste gouvernement.
Depuis Barcelone jusqu'à Cadix, les côtes espagnoles offraient plusieurs
ports excellents. Il en était de même des bords africains, depuis le détroit
de Gibraltar jusqu'à Tripoli de Barbarie. En 736, un gouverneur d'Afrique fit
construire à Tunis un arsenal formidable. C'est alors que Carthage vit
disparaître son antique renommée devant la nouvelle cité. En
Espagne, il y avait un émir chargé spécialement de la direction des flottes.
Cet émir portait le titre d'émir-alma, ou d'émir de l'eau. C'est
probablement de là qu'est venu notre mot amiral[79]. Les
auteurs arabes font mention d'une expédition envoyée par Moussa dans l'île de
Sardaigne, dès l'année 712. Les auteurs chrétiens parlent d'une descente
faite deux ans auparavant dans l'île de Corse[80]. Ces deux îles, ainsi que celle
de Sicile, avaient longtemps dépendu des empereurs de Constantinople ; mais à
mesure que la puissance de ces princes s'affaiblit, des pays aussi éloignés
du siège de l'empire se trouvèrent abandonnés à leurs propres forces ; aussi
les flottes sarrazines, pour qui ces îles étaient un lieu de relâche commode,
durent n'y rencontrer qu'une faible résistance. Les barbares se bornèrent
d'abord à piller les églises et les maisons des riches. Ces moyens commençant
à s'épuiser, ils firent des courses dans l'intérieur, massacrant les hommes
qui résistaient, et emmenant les femmes et les enfants en esclavage. La
première descente que les Sarrazins firent sur les côtes de France eut lieu
dans l'île de Lerins, aux environs d'Antibes ; mais on est incertain sur
l'année où cette descente eut lieu. Les auteurs varient depuis l'an 728
jusqu'en 739. Voici de quelle manière ce malheureux événement est raconté. L'île
de Lerins était alors célèbre dans toute la chrétienté par son couvent de
moines, qui ne cessait pas de fournir à l'Église des docteurs, des évêques et
des martyrs. En ce moment, le couvent était sous la conduite de saint
Porcaire, et l'on y comptait cinq cents moines venus de la France, de
l'Italie et des autres contrées de l'Europe, non compris un certain nombre
d'enfants qui venaient s'y former à la culture des lettres. Aux approches des
pirates, saint Porcaire fit embarquer les enfants et les plus jeunes des
religieux pour l'Italie. Quant au reste des moines, le saint, qui n'avait
peut-être ni le temps ni les moyens de les conduire ailleurs, les assembla et
les exhorta à attendre les Sarrazins, se résignant d'avance au sort que ces
barbares voudraient leur réserver ; tous consentirent à rester, excepté un
seul, qui alla se cacher dans une grotte. Les Sarrazins, en arrivant, se
mirent à parcourir l'île, croyant y trouver de grandes richesses. Comme ils
ne rencontrèrent que de vils habits et d'autres objets de peu de valeurs, ils
déchargèrent leur fureur sur les moines, qu'ils accablèrent de coups. En même
temps ils se mirent à briser les croix, renversèrent les autels et
détruisirent les édifices. Ne pouvant tirer aucun parti des vieux religieux,
ils voulurent au moins emmener les jeunes ; et, pour les forcer à embrasser
l'islamisme, ils se livrèrent devant eux à l'égard des vieux à tout ce que la
violence peut suggérer ; mais leurs menaces comme leurs promesses furent
inutiles ; jeunes et vieux, tous restèrent fidèles à leur religion. Alors les
barbares les mirent à mort, et ne laissèrent en vie que les quatre plus
jeunes et les mieux faits, qu'ils embarquèrent sur leurs navires.
Heureusement le vaisseau sur lequel les moines étaient montés aborda sur la
cote voisine, au port d'Aguay[81], et les quatre religieux
profitèrent de l'occasion pour se sauver dans les bois, d'où retournant dans
l'île de Lerins, ils rétablirent le couvent[82]. Charles-Martel
étant mort en 741 ? son fils Pepin-le-Bref, qui lui succéda dans le poste de
maire du palais, consacra les premières années de sa puissance à faire
reconnaître son autorité, tant dans l'Aquitaine, possédée par les enfants
d'Eudes, que dans la France septentrionale et les provinces situées au-delà
du Rhin. Les Sarrazins auraient pu profiter d'une aussi belle occasion pour
renouveler leurs funestes tentatives contre les provinces méridionales de la
France ; mais il survint parmi eux des divisions qui les mirent pour
longtemps hors d'état de rien entreprendre. On a vu
que dans le principe les armées des conquérants s'étaient formées des
éléments les plus hétérogènes. Chaque détachement avait son langage
particulier, ses croyances, ses intérêts. La discorde ne tarda pas à éclater
entre les Arabes et les Berbers. Les Berbers prétendaient avoir contribué
autant que les autres aux conquêtes précédentes, et ils se plaignaient de
n'avoir pas été traités aussi bien. Les
Arabes eux-mêmes ne s'entendaient pas entre eux. On sait que de tout temps
les nomades ont mis une grande importance à connaître la race et la tribu à
laquelle ils appartiennent. C'est ce qui fait que, dans leurs chroniques
nationales, le nom de chaque individu est accompagné de celui de son père et
du nom de la tribu à laquelle il doit son origine. Les Arabes admettent parmi
eux deux races bien distinctes, l'une descendant de Yactan ou Kahtan,
petit-fils de Sem, fils de Noé, et l'autre d'Ismaël, fils d'Abraham. Les
Kahtanites, pour se distinguer des autres, reçurent le titre d'Ariba ou
d'Arabes par excellence. Ils occupaient jadis l'est et le sud-ouest de
l'Arabie, particulièrement le Yémen ou Arabie-Heureuse, d'où ils furent
encore surnommés Yemenis. Les Ismaélites, descendant d'Ismaël par ses
rejetons Cayssy et Modhar, furent désignés par les titres de Carssys
et de Modharys. Ils s'étaient établis de préférence dans le Hedjaz,
auprès de la Mecque et de Médine, et ils rappelaient avec orgueil l'honneur qu'ils
avaient eu de compter Mahomet dans leurs rangs. De tout temps un vif
sentiment de jalousie exista entre les deux races, et l'esprit de faction,
après avoir ensanglanté l'Arabie, l'Égypte, la Syrie, pénétra jusqu'en
Espagne et en France. Tout-à-coup
les conquérants coururent aux armes, et Arabes et Berbers, Cayssys et
Yemenys, chaque faction se décida pour le parti qui convenait le mieux à ses
intérêts. Le signal de cette vaste conflagration partit de l'Afrique. Dans
les premiers temps de la conquête, les généraux arabes voulant attirer les
populations, s'étaient relâchés de leur sévérité envers les hommes qui se
soumettaient volontairement. Non seulement ils avaient laissé les Berbers
libres de professer leur religion, mais ils avaient réduit l'impôt que
ceux-ci étaient obligés de payer ; ils les avaient même quelquefois exemptés
de toute charge, se contentant d'enrôler les hommes en état de porter les
armes. A l'époque dont il est question ici, c'est-à-dire en 737, le
gouverneur d'Afrique, pensant qu'il était temps de faire disparaître toutes
ces distinctions, annonça l'intention de suivre dans toute leur rigueur les
leçons laissées par le prophète, et voulut obliger les Berbers à acquitter le
droit établi par la loi[83]. Or, ce droit consistait à
payer deux et demi pour cent pour les biens meubles, tels que le bétail et
l'argent, seule richesse qui puisse exister chez les nomades[84]. Les Berbers, habitués à toute
l'indépendance du désert, traitèrent ce droit de tyrannique, et prirent les
armes pour s'en affranchir. On les vit accourir du fond des déserts situés au
midi de l'Atlas, nus jusqu'à la ceinture, et montés sur leurs chevaux, petits
de taille, mais très-légers à la course, montrant la plus grande valeur pour
la défense de leur liberté. Les
Berbers ne pouvant être domptés, le gouverneur de l'Espagne, Ocba, traversa
le détroit pour aider à les ramener à l'obéissance, et cette retraite ne
contribua pas peu à faciliter les succès de Charles-Martel dans le midi de la
France. Ocba étant mort, son prédécesseur Abd-almalek le remplaça. Cependant
les efforts des Berbers n'avaient pu être réprimés, et une partie des troupes
arabes, battues sur tous les points, avaient été obligées de chercher un
refuge en Espagne. A cette nouvelle, les Arabes et les Berbers établis dans
la Péninsule et en France, et qui, en récompense de leurs exploits, avaient
reçu des terres considérables, craignirent que l'arrivée de ces nouveaux
venus n'occasionnât un second partage des terres. Aussitôt ils coururent aux
armes et se disposèrent à repousser par la force les Arabes d'Afrique. Un
seul fait donnera une idée de l'acharnement qui régnait parmi les
conquérants. Le gouverneur Abd-almalek étant tombé au pouvoir du parti
opposé, fut attaché à un gibet sur le pont de Cordoue, et sa tête fut exposée
entre un cochon et un chien. Le commandant de Narbonne, Abd-alrahman, s'était
déclaré pour Abdalmalek. Impatient de venger sa mort, il prit avec lui toutes
les troupes dont il pouvait disposer, et se rendit à marches forcées en
Andalousie. L'action eut lieu aux environs de Cordoue. L'armée d'Abd-alrahman
se montait, dit-on, à cent mille hommes. Au plus fort du combat,
Abd-alrahman, qui était un très-habile tireur, lança un trait au général
ennemi, et le tua. Après cet exploit, il rentra dans Narbonne[85]. Les
khalifes de Damas étaient hors d'état de rétablir l'ordre à une distance si
éloignée. Des partis rivaux se formaient dans les provinces orientales de
l'empire, et les nombreuses armées envoyées du côté de l'Occident avaient
fini par épuiser les khalifes eux-mêmes[86]. Ces
guerres cruelles, malgré l'inaction de Pepin, ne restèrent pas sans influence
sur le sort de la Septimanie. Les Sarrazins de Narbonne avaient repris
possession de Nîmes et des villes voisines ; mais ces villes finirent par se
dégarnir presque de troupes, et les commandants furent obligés de s'en
remettre sur beaucoup de points aux chrétiens du pays. Les Goths, qui
formaient encore la partie principale de la population, recouvrèrent une
partie de leur ancien crédit. C'est alors qu'on voit les villes du Languedoc,
telles que Béziers, Nîmes, Maguelone, bien que soumises au pouvoir des
Sarrazins, avoir leur comte particulier et une administration qui leur était
propre[87]. Un
changement analogue eut lieu chez les chrétiens des Asturies, de la Navarre
et des autres provinces septentrionales de l'Espagne. Ces hommes généreux
commencèrent à combiner leurs efforts, et jouirent enfin de quelque
indépendance. En 747, un émir appelé Youssouf étant parvenu, non sans peine,
à se mettre à la tête du gouvernement de l'Espagne, il fit partir son fils
Abd-alrahman pour les Pyrénées, afin de soumettre les populations chrétiennes
en armes ; mais les chrétiens résistèrent avec succès. Les
communications entre les Sarrazins de Narbonne et le siège du gouvernement
étant interceptées, la Septimanie ne pouvait tarder à secouer le joug
musulman. Ce pays était également convoité par le fils d'Eudes, Vaïfre, duc
d'Aquitaine, et par Pepin. En 751, Vaïfre fit une incursion du côté de
Narbonne. Mais tel était l'ascendant que prenait chaque jour Pepin, que lui
seul pouvait offrir aux habitants quelque garantie de repos et de prospérité.
Il venait de se faire accorder par le pape le titre de roi, et ce titre que
Charles-Martel, malgré ses victoires, n'avait osé s'arroger, le relevait
encore aux yeux des peuples. En 752
Pepin se rendit avec une armée en Languedoc, et un seigneur goth, appelé
Ansemundus, lui livra les villes de Nîmes, Agde, Maguelone et Béziers[88]. Tous les efforts de Pepin
purent alors se diriger contre Narbonne ; et comme cette ville était en état
d'opposer une longue résistance, il se contenta de laisser quelques troupes
commandées par Ansemundus, pour en faire le blocus. Une circonstance qui ralentit
beaucoup les progrès des troupes françaises, ce fut d'une part la mort
d'Ansemundus qui se laissa surprendre par les Sarrazins dans une embuscade,
de l'autre une horrible famine qui désola le midi de la France et l'Espagne.
La disette des vivres devint telle, que les mouvements des armées en furent
suspendus[89]. Sur ces
entrefaites les khalifes ommiades, qui, ainsi qu'on l'a vu, résidaient à
Damas, furent renversés, et firent place à une famille rivale qui descendait
d'Abbas, oncle du prophète. Les nouveaux khalifes ne tardèrent pas à
s'établir à Bagdad, sur les bords du Tigre ; ce sont eux qui portèrent la
gloire du nom musulman au plus haut degré. Quant à la dynastie vaincue, elle
fut proscrite, et disparut au milieu des supplices. Un seul rejeton de cette
famille, qui avait tant contribué à étendre les conquêtes de l'islamisme,
échappa aux recherches des bourreaux. Réfugié en Afrique, il resta quelque
temps caché parmi les tribus berbères. Apprenant ensuite les désordres qui
avaient lieu en Espagne, il se mit en relation avec quelques émirs ; bientôt
même, il débarqua sur les côtes de Malaga, et les enfants des conquérants,
établis la plupart en Andalousie, le reçurent comme un libérateur. On était
alors en 755. Le prince s'appelait Abd-alrahman, ce qui signifie en arabe le serviteur
du miséricordieux[90]. En effet, tel était alors
l'esprit qui dominait chez les musulmans, que leur nom renfermait le plus
souvent un sens pieux, par exemple, Abd-allah ou serviteur de Dieu, etc. Abd-alrahman
et ses descendants, étaient destinés à donner le plus grand éclat à la
domination mahométane en Espagne. C'est sous eux que se forma la civilisation
maure, dont il reste encore des monuments si imposants ; jusque-là, les
conquérants avaient été trop occupés de leurs croyances fanatiques ou de
leurs guerres intestines, pour rien édifier de grand. Mais Abd-alrahman et
ses enfants devaient avoir longtemps à combattre en Espagne l'esprit de
faction irrité par la différence des races et la diversité des intérêts.
D'ailleurs tous les pays musulmans, sans excepter l'Afrique jusqu'à l'Océan
atlantique, s'étaient soumis sans résistance à la révolution qui venait de
s'opérer dans les provinces orientales de l'empire. Abd-alrahman, bien
qu'investi d'une autorité indépendante, qui comprenait le spirituel aussi
bien que le temporel, se trouva réduit à une partie de l'Espagne ; voilà sans
doute ce qui l'empêcha de s'arroger le titre de khalife, et qui jusqu'au
commencement du dixième siècle engagea ses successeurs à se contenter du
simple titre d'émir[91]. La capitale de ces princes
était Cordoue, qui ne tarda pas à devenir le centre des lumières et des arts. Dès
qu'Abd-alrahman vit son autorité un peu raffermie, il songea à la ville de
Narbonne qui était vivement pressée par les soldats de Pepin. Un corps
considérable de troupes, commandé par un chef nommé Soleyman, s'avança vers
les Pyrénées, pour porter secours à la place. Mais les Sarrazins furent
surpris au milieu des montagnes et taillés en pièces. Enfin, les chrétiens de Narbonne qui formaient la masse de la population, et qui avaient beaucoup à souffrir du blocus, prirent la résolution de s'affranchir du joug qui pesait sur eux. On ignore les détails de cet événement[92]. On sait seulement qu'ils entrèrent secrètement en négociation avec Pepin, et qu'ils obtinrent de lui la promesse qu'on les laisserait libres de se gouverner d'après leurs lois gothes. Alors ils profitèrent d'un moment où les soldats sarrazins n'étaient pas sur leurs gardes, et les massacrèrent ; en même temps ils ouvrirent les portes de la ville aux Français[93]. On était alors en 759. Dès ce moment, le royaume fut entièrement purgé de la présence des barbares, et Pépin laissa des troupes considérables dans le pays, pour en défendre l'accès[94]. |
[1]
Description géographique et historique de l'Espagne, en arabe, par
Maccary. Voyez les manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ancien fonds,
n° 704, fol. 61 verso. Cet ouvrage est une compilation en plusieurs volumes,
rédigée au commencement du dix-septième siècle, mais où l'auteur met à
contribution certains ouvrages qui ne nous sont point parvenus. Conde n'a pas
eu cette compilation à sa disposition.
[2]
Nouveau Journal Asiatique, extrait des Prolégomènes d'Ibn-Khaldoun,
par M. Schultz, t. II, p. 117 et suiv.
[3]
Procope, Histoire de la Guerre des Vandales, liv. II, ch. 10, et Lebeau,
Histoire du Bas-Empire, édit. de M. Saint-Martin, t. XI, p. 324.
[4]
Voyez l'extrait d'Ibn-Khaldoun déjà cité ; voyez aussi les Recherches sur
l'histoire de la partie de l'Afrique septentrionale, connue sous le nom de Régence
d'Alger, par une commission de l'Académie des inscriptions et
belles-lettres ; Paris, 1835, t. I, p. 114 et suiv.
[5]
Ce lieu fut ainsi appelé parce que le détachement des Berbers avait pour chef
Tharif.
[6]
Gibraltar est l'altération de Gibel-Tharec ou montagne de Tharec.
C’est par erreur que Conde n'a fait qu'un personnage de Tharif et de Tharec.
Voyez Novayry, man. arab. de la Biblioth. roy., anc. fonds, n° 702, fol. 9.
[7]
Histoire de la Conquête de l'Espagne par les Musulmans, par
Ibn-Alcouthya ; manuscrits arabes de la Biblioth. roy., anc. fonds, n° 706,
fol. 4. Ibn-Alcouthya écrivait dans la dernière moitié du dixième siècle de
notre ère. Son nom signifie fils de la Gothe, et il fut ainsi appelé parce
qu'il descendait des anciens maîtres de l'Espagne. On trouve dans le même
volume une chronique des premiers siècles de la domination des- Maures en
Espagne, par un écrivain de la même époque qui cite quelquefois pour garant le
témoignage des anciens du pays.
[8]
Maccary, n° 704, f° 73 recto.
[9]
Il sera parlé, dans la dernière partie, des impôts établis par les Sarrazins en
France, et de leur système d'administration.
[10]
Maccary, n° 704, fol. 62 verso et 73 recto.
[11]
Maccary, n° 704, fol. 63 recto. — Ibn-Alcouthya, fol. 4 verso.
[12]
Ils sont suivis en cela par Isidore, évêque de Béja, écrivain contemporain, et
par Roderic Ximenès, archevêque de Tolède. Le récit d'Isidore, tel qu'on le lit
dans les éditions ordinaires, étant déparé par un grand nombre de fautes, nous
le citerons d'après le fragment revu sur plusieurs manuscrits, et inséré dans
les cartas para illustrar la Historia de la Espana arabe, p. XX et suiv.
Quant à Roderic Ximenès, qui écrivait dans le treizième siècle, principalement
d'après les auteurs arabes, sa relation se trouve à la suite de la chronique
arabe d'Elmacin, publiée en arabe et en latin, par Erpenius, Leyde, 1625,
in-f°.
[13]
Nous suivons ici l'opinion que le savant don Vaissette a émise dans son Histoire
générale du Languedoc, et qui a été adoptée par les auteurs de l'Art de
vérifier les Dates.
[14]
Les efforts que les chrétiens firent de bonne heure dans les montagnes du nord
de l'Espagne, pour se soustraire au joug, sont mentionnés par les auteurs
arabes, comme ils le sont par les chrétiens. C'est donc à tort que Conde n'a
pas jugé convenable d'en parler, d'autant plus que son silence a donné lieu à
quelques personnes de croire que ce récit était sans fondement.
[15]
Voici en quels termes s'exprime Isidore de Beja, écrivain contemporain, p. L : Zama ulteriorem
vel citeriorem Hiberiamproprio stylo ad vectigalia inferenda describit. Prædia
et manualia, vel quidquid illud est quod olim prœdabiliter indivisum
rcdemptabat in Hispaniâ gens omnis arabica, sorte sociis dividendo (partem
reliquit militibus dividendam), partem ex omni re mobili et immobili fisco
associat. Le passage correspondant de Roderic Ximenès est ainsi conçu : Zama
proprio stylo descripsit vectigalia Hispanornm ; et quod prius indivisum ab
Arabibus habebatur, ipse partem reliquit militibus dividendam, partem fisco de
mobilibus et immobilibus assignavit, et Galliam narbonensem divisione simili
ordinavit. Roderic Ximenès, Historia Arabum, p. 10. Voyez aussi
Conde, p. 70 et 75. Conde attribue au successeur d'Alsamah ce qui est dit
d'Alsamah lui-même. Nous avons déjà dit qu'il sera question dans la suite des
impôts établis par les Sarrazins en Espagne et en France.
[16]
Ibn-Alcouthya, fol. 5 verso, et 59 verso. — Maccary, n° 705 fol. 3 verso.
[17]
Comparez la chronique de l'abbaye de Moissac, dans le recueil des Historiens
des Gaules, par dom Bouquet, t. II, p. 654 ; Paul, diacre, De Gestis
Langobardorum, dans le recueil de Muratori, intitulé : Rerum italicarum
Scriptores, t. I, part. 1re, p. 505.
[18]
Comparez Conde, Historia, t. I, p. 71, Isidore de Beja, p. L ; Anastase
le bibliothécaire, Vie du pape Grégoire II, dans le grand recueil de
Muratori, t. III, part. 1re, p. 155, et la chronique de Moissac, recueil des Historiens
de France, t. II, p. 654.
[19]
Voyez l'Histoire de Nîmes, par Menard, t. I, p. 98 et suiv.
[20]
Novayry, manuscrits arabes, n° 702, fol. 10.
[21]
Chronique de Moissac, recueil des Historiens des Gaules, t. II, p. 654.
[22]
Voici les propres expressions d'Isidore de Beja, qui ne sont rien moins que
claires : Ambiza cum gente Francorum pugnas meditando et per directos
satrapas insequendo, infeliciter certat. Furtivis vero obreptionibus per
lacertorum cuneos nonnullas civitates demutilando stimulat : sicque vectigalia
christianis duplicata exagitans, fascibus honorum apud Hispanias valdè
triumphat. Cartas, p. LII. Quelques auteurs ont induit de ce passage qu'Ambiza avait
doublé le taux des impôts que payaient les chrétiens de France ; cette
explication nous paraît manquer d'exactitude.
[23]
Voyez les Essais historiques sur le Rouergue, par M. le baron de Gaujal,
Limoges, 1824, 2 vol. in-8°, t. I, p. 170. M. de Gaujal nous apprend dans une
note manuscrite qu'il existe sur le plateau du Larzac, près de Sainte-Eulalie,
les débris d'un troisième fort appelé Castel-Sarrazin, où sans doute les
Sarrazins prirent position.
[24]
Le poème d'Ermoldus Nigellus, publié d'abord par Muratori, l'a été plus tard
par dom Bouquet, recueil des Historiens des Gaules, t. VI ; et par M.
Pertz, Momunenta germanicœ historiœ, t. II, p. 466 et suiv. Le
témoignage d'Ermoldus Nigellus, relatif à Dadon, et qui commence au vers 207,
est confirmé par un capitulaire de Louis-le-Débonnaire, en faveur de l'abbaye
de Conques, en date de l'année 819. Voyez le Gallia Christiana, t. I, p. 236. A
la vérité ni le poète ni le diplôme n'indiquent l'année où les Sarrazins
envahirent le Rouergue ; mais d'une part on sait que Dadon mourut vers la fin
du huitième siècle ; de l'autre le poète donne à Dadon l'épithète de Juvenis,
ce qui nous ramène vers l'an 730. Le monastère de Conques a subsisté jusqu'à la
révolution.
[25]
Gallia Christiana, t. II, p. 468.
[26]
L'église célèbre la fête du saint le 19 octobre. Pour sa vie, on peut consulter
Mabillon, Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti, sec. III, part. I, p.
476 et suiv. Le Monastier, autrement appelé Saint-Chaffre, s'est conservé
jusqu'à la révolution.
[27]
Maccary, n° 704, fol. 72 recto.
[28]
Gallia Christiana, t. IV, p. 51.
[29]
Ibid. t. IV, p. 860 et 1042.
[30]
Voyez la chronique de Moissac, recueil des Historiens des Gaules, t. II,
p. 655. Il existe sur ce même sujet une charte de Charles-le-Chauve de l'année
844. Voyez l'Histoire de Bourgogne, par dom Plancher, t. I, preuves, p.
VII, et le Gallia Christiana, t. IV, p. 450.
[31]
Histoire de Bourgogne, à l'endroit cité.
[32]
Spicilège de d'Achéry, édit. in-f°, t. II, p. 411.
[33]
On a cru jusqu'à ce jour que les Sarrazins avaient envoyé des détachements d'un
côté sur les bords de la Loire, auprès de Nevers, et de l'autre en
Franche-Comté. D'après cette opinion, le monastère de Saint-Colomban, à Nevers,
aurait été détruit. A Besançon, le clergé et la plus grande partie des moines
auraient été mis à mort. Cette opinion n'a rien d'invraisemblable, surtout par
rapport à la Franche-Comté, où plusieurs localités rappellent encore le nom
Sarrazin. On a ajouté que l'abbaye de Luxeuil au pied des Vosges, avait été
renversée, et les religieux, dirigés par saint Mellin, passés au fil de l'épée.
Voyez le P. Lecointe, Annales ecclesiastici Francorum, t. IV, p. 728 et
suiv., et 795 et suiv. Voyez aussi Mabillon, Annales Benedictini, t.
III, p. 88, et Acta Sanctorum ordinis Sancti Benedicti, t. III, part.
1re, p. 527 et suiv.
D'après cette même opinion, les Sarrazins n'auraient
rencontré d'obstacle sérieux que devant Sens. Cette ville avait alors pour
évêque un ancien comte de Tonnerre, Ebbes ou Ebbon, que ses vertus ont fait
ranger au nombre des saints. Voyez le recueil des Bollandistes, au 27 août. Aux
approches des barbares, Ebbes s'occupa lui-même de préparer les moyens de
défense. En vain les Sarrazins eurent recours aux machines employées à cette
époque. L'évêque fit lancer du haut des murs des traits enflammés qui mirent le
feu aux machines ; en même temps il fit une sortie à la tête des habitants, et
obligea les assaillants à prendre la fuite.
Mais aucun des témoignages sur lesquels se fonde cette
opinion n'est contemporain, et dans aucun le mot sarrazin ni aucun des mots qui
s'appliquaient alors aux disciples de Mahomet n'est prononcé. Il y est
simplement question des Wandes, Vandales ou Gandales
; et comme ces mots servirent plus tard à désigner les Hongrois qui, à
l'exemple des anciens Vandales, dans la première moitié du dixième siècle,
vinrent en France à travers l'Allemagne et dévastèrent successivement l'Alsace,
la Lorraine, la Franche-Comté, la Bourgogne, la Champagne et presque tout le
reste de la France, et que d'un autre côté pendant longtemps les auteurs de
romans de chevalerie, et à leur exemple les chroniqueurs, se mirent sur le pied
de placer sous les règnes de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne, les
principaux événemens de notre histoire antérieurs et postérieurs de plusieurs
siècles, il nous paraît que les ravages commis par les Vandales et attribués
par les bénédictins et les savants les plus éminents aux Sarrazins, doivent
s'appliquer du moins en partie soit aux Hongrois, soit aux véritables Vandales.
Ce qui explique comment des savants aussi respectables ont pu faire cette
confusion, c'est que les écrits où les ravages d'un peuple quelconque appelé
Wande ou Vandale sont racontés avec le plus de détail et de suite, tels que le Roman
de Garin le Loherain, et l'Histoire de Hainaut, par Jacques de
Guyse, n'ont été publiés que dans ces dernières années. Voyez ce que nous avons
déjà dit à ce sujet dans l'introduction.
[34]
Maccary, n° 704, fol. 72 verso.
[35]
Maccary, n° 705, fol. 3 verso.
[36]
Isidore de Beja, p. LVI,
et Roderic Ximenès, p. 12.
[37]
Conde, Historia, t. II p. 83. Un auteur chrétien, le continuateur de
Frédégaire, rapporte qu'Eudes avait non seulement fait alliance avec les
Sarrazins, mais qu'il les appela en France. Ce récit, qui a été adopté par
plusieurs écrivains anciens et modernes, paraît sans fondement. En effet, comme
le remarque le P. Pagi, critique des Annales de Baronius, an. 732, n° 1,
le continuateur de Frédégaire écrivait sous l'influence de Childebrand, frère
de Charles-Martel ; et comme après la bataille de Poitiers, de nouvelles
discussions d'intérêt s'élevèrent entre Eudes et Charles, il ne serait pas
étonnant que les partisans eux-mêmes de Charles eussent donné naissance à un
bruit pareil.
[38]
Isidore de Beja, p. LVI,
et Roderic Ximenès, p. 12.
[39]
L'Aliscamp existe encore aujourd'hui ; mais il a été dépouillé de la plupart de
ses anciens monuments. Voyez la Statistique du département des
Bouches-du-Rhône, t. II, p. 438. Si on en croyait la chronique attribuée à
Turpin, le fait dont parle Roderic se serait passé sous Charlemagne, et ce qui
est dit des chrétiens enterrés dans l'Aliscamp se rapporterait à une partie des
guerriers français tués à Roncevaux. Voyez l'édition de cette chronique, par M.
Ciampi, p. 83. D'un autre côté il existe un vieux poème français intitulé Poème
de Guillaume au court nez, qui, supposant les Sarrazins maîtres sous
Charlemagne de tout le midi de la France, fait livrer auprès d'Arles une grande
bataille, où beaucoup de chrétiens furent tués. La partie du poème où il est
question de cette bataille, porte le nom de Bataille d'Aleschans. Il y
est dit que les chrétiens étaient commandés par les enfants et petits-enfants
d'Aimeri de Narbonne. Guillaume, fils d'Aimeri, y courut plusieurs fois risque
de perdre la vie ; son neveu, Vivien, resta parmi les morts. Ce récit, qui nous
a été indiqué par M. Paulin Paris, se trouve à la Bibliothèque du Roi,
manuscrits de la Vallière, n° 23.
[40]
Voyez Maccary, manuscrits arabes de la Biblioth. roy., n° 704, fol. 73, et le
n° 596, fol. 37. A l'égard du pont d'Arles, c'était peut-être le pont dont il
est parlé dans les vers d'Ausone (Ordo nobilium urbium, VIII.)
Il existe à Arles un grand nombre de traditions
relatives à l'occupation du pays par les Sarrazins. M. Anibert, avocat d'Arles,
publia, en 1779, une dissertation dans laquelle il prétendit que la montagne de
Cordes, située aux environs de la ville, avait été ainsi appelée, parce que les
Sarrazins, dont la capitale était Cordoue, s'y étaient établis, pour inquiéter
de là tout le voisinage. On a également disputé au sujet de l'amphithéâtre
d'Arles, et quelques personnes ont supposé que ce monument, étant contre
l'ordinaire surmonté de tours, dont deux subsistent encore, ces tours avaient
été élevées à l'époque où la ville, menacée par les Sarrazins, avait besoin de
nouveaux moyens de défense. Ces questions n'étant pas encore éclaircies, et
faute de témoignages contemporains, ne devant probablement l'être jamais, nous
nous bornons à les indiquer.
[41]
Isidore de Beja s'exprime ainsi : Tunc Abderraman multitudine sui exercitus
repletam prospiciens tcrram, montana Vaccæorum dissecans, et fretosa ut plana
percalcans, terras Francorum inlus experditat. D'un autre côté on lit dans
la chronique de l'Abbaye de Moissac : Abderaman cum exercitu magno per
Pampelonam et montes Pyrencos transiens, Burdigalem civitatem obsidet.
[42]
Gallia Christiana, t. I, p. 1149, 1192, 1244, 1247, 1261 et 1286. Béarn
est une ancienne ville épiscopale dont le siège porta plus tard le nom de
Lescar.
[43]
Gallia Christiana, t. II, p. 858.
[44]
Gallia Christiana, t. II, p. 881, et recueil de dom Bouquet, t. II, p.
454, 684, etc.
[45]
Conde, Historia, t. I, p. 86.
[46]
Conde, Historia, t. I, p. 87.
[47]
Comparez Conde, Historia, t. I, p. 87, l'auteur des Cartas, p. CLXI, Isidore de Beja,
p. LVIII, et
Roderic Ximenès, p. 13.
[48]
Une ancienne tradition qui a cours à Tours place le théâtre de la bataille dans
les environs, au lieu nommé Saint-Martin-le-Bel (Sanctus Martinus à Bello,
et non, comme l'ont écrit quelques auteurs, Sanctus Marlinus à Betto).
M. Chalmel, auteur d'une Nouvelle Histoire de Tours, publiée en 1828, 4
vol. in-8°, et d'une dissertation relative à la bataille, qui déjà avait paru
dans ses Tablettes chronologiques, Tours, 1818, veut que la bataille se
soit livrée à environ trois lieues de la ville, dans une grande plaine appelée
les Landes de Charlemagne, et qui, suivant lui, devrait se nommer les Landes
de Charles-Martel. M. Chalmel cite à ce même sujet, dans son histoire de
Tours, une relation arabe de la bataille, écrite par un musulman qui y était
présent, et cette relation, ajoute-t-il, lui a été envoyée traduite en français
par une main inconnue. Comme cette relation ne se trouve ni dans les manuscrits
arabes de la Bibliothèque royale, ni dans les traductions espagnoles de Conde,
tout porte à croire qu'elle est supposée.
[49]
Voici les expressions d'Isidore de Beja : Atque dum acriter dimicant gentes
septentrionales in ictu oculi ut paries immobiles permanentes, sicut et zona
rigoris glacialiter manent adstrictæ, Arabes gladio enecant.
[50]
Paul Diacre, dans Muratori, Rerum Italicarum Scriptores, t. I, part. I,
p. 505. Paul Diacre a peut-être confondu ensemble la bataille de Poitiers et la
bataille de Toulouse en 721.
[51]
Recueil des Historiens des Gaules, par dom Bouquet, t. III, p. 310.
[52]
Maccary, n° 704, fol. 63 recto, et n° 705, fol. 3 verso.
[53]
Voyez les Bollandistes, 6 octobre, Vie de saint Pardou, abbé de Waract.
[54]
Gallia Christiana, t. II, p. 566.
[55]
Maccary, n° 704, fol. 72 recto. Maccary veut peut-être parler de ce qui eût
lieu cinq ans plus tard, lorsque Charles-Martel pénétra en Languedoc.
[56]
On lit dans les Essais historiques sur le Bigorre, de M. d'Avezac, t. I,
p. 118, qu'un détachement de l'armée musulmane s'étant réfugié dans le Bigorre,
les chrétiens du pays, conduits par un prêtre de Tarbes, saint Missolin,
prirent les armes et taillèrent les Sarrazins en pièces. Le fait en lui-même n'a
rien d'invraisemblable ; mais M. d'Avezac a reconnu plus tard que saint
Missolin est antérieur de plusieurs siècles aux invasions sarrazines. Voyez
Grégoire de Tours, édit. de Ruinart, de Gloria Confessorum, p. 934 et
1402.
[57]
Comparez l'auteur des Cartas, p. CLXV, et Gallia Christiana, t. XII, p.
270.
[58]
Voyez l'article Basques, de M. Walckenaër, dans l'Encyclopédie des
Gens du Monde, t. III, p. 117.
[59] Gallia Christiana, t. I, p. 537, 544, 600 et 620.
[60]
Voici en quels termes s'exprime la chronique de l'Abbaye de Moissac : «
Jusseph. Rhodanum fluvium transiit ; Arelate civitate pace ingreditur,
thesaurosque civitatis invadit, et per quatuor annos totam Arclatensem
provinciam depopulat. Voyez le recueil des Historiens de France, t. II, p. 655.
On lit également dans la continuation de Frédégaire, ibid., t. II, p. 456, ces
mots : Denuo rebellante gente validissima Ismahelitarum, irrumpenteque Rhodanum
fluvium, insidiantibus infidelibus hominibus sub dolo et fraude mauronto,
Avenionem urbem munitissimam ac montuosam Saraceni ingrediuntur, illisque
rebellantibus ea regione vastata. Le siège de Fretta ne nous est connu que par
un roman provençal écrit longtemps après l'événement. Voyez l'Histoire de
Provence, par Papon, t. I, p. 85. Mais une armée sarrazine a dû stationner
auprès de la ville actuelle de Saint-Remy ; car on trouve des monnaies arabes
du temps dans le pays. Voyez la Description de quelques médailles inédites de
Massilia, par M. de Lagoy, Aix, 1834, in-4°, p. 23. A l'égard du combat livré
sur les bords de la Durance, on peut citer à l'appui l'inscription latine qu'on
lisait jadis dans une chapelle aux environs de Bonpas, et qui était ainsi
conçue : Sepultura nobilinm avenionen- sium, qui occubuerunt in bello contra
Saracenos. Voyez Bouche, Histoire de Provence, Aix, 1664, 2 vol. in-f°, t. I,
p. 700.
[61]
Maccary, n° 704, fol. 72.
[62]
Maccary, n° 704, fol. 63 verso, n° 705, fol. 4 verso, et Ibn-Alcouthya, fol.
61.
[63]
Gallia Christiana, t. I, p. 703 et 737.
[64]
Paul Diacre, dans le grand recueil de Muratori, t. I, p. 508.
[65]
L'épitaphe de Luitprand, à Pavie, était en vers latins et renfermait ces mots :
..... Deinceps
tremuere feroces
Usque
Saraceni, quos dispulit impiger, ipso,
Cim premerent
Gallos, Carolo poscente juvari.
Voyez Sigonius, de Regno Italiœ, ann. 743.
[66]
Voici en quels termes le continuateur de Frédégaire rend compte de la prise
d'Avignon : Carolus urbem aggreditur, muros circumdat in modum Hierico cum
strepitu hostium et sonitu tubarum, cùm machinis et restium funibus super muros
et ædium mænia irruunt, urbem succendunt, hostes capiunt, interficientes
trucidant. Voyez le recueil des Historiens des Gaules, t. II, p.
456.
[67]
Isidore de Beja, p. LX.
[68]
Comparez la continuation de Frédégaire, tom. II du recueil des Historiens de
France, p. 456, la chronique de Moissac, ibid., p. 656, et Maccary,
manuscrits arabes, n° 704, fol. 72, recto.
[69]
Comparez le chroniqueur de Moissac et le continuateur de Frédégaire. L'histoire
se tait au sujet de Carcassonne. Il est probable que cette ville, alors bâtie
au haut du rocher où se voit encore la cathédrale et défendue par le cours de
l'Aude, ne tarda pas à retomber au pouvoir des chrétiens.
[70]
Charvet, Histoire de la sainte église de Vienne, p. 147.
[71]
Voyez la Lettre de saint Boniface, archevêque de Mayence, à Ethelbaldus, roi de
Mercie, en Angleterre, vers l'an 745, recueil de Ferrarius, 1605, in-4°, p. 76.
Voyez aussi différents passages des capitulaires de Charlemagne, édition de
Baluze, t. I, p. 413, 526, 1056 et 1227.
[72]
Gallia Christiana, t. XII, p. 270.
[73]
Continuation de Frédégaire, recueil des Historiens des Gaules, t. II, p.
457.
[74]
Les détails qu'on lit dans la vie de saint Porcaire, et qui sont relatifs aux
dévastations commises par les Sarrazins dans l'intérieur de la Provence, nous
paraissent devoir se rapporter à l'occupation du pays par les barbares,
postérieurement à l'an 889. Voyez le recueil des Bollandistes, 12 août, p. 737.
Il en est de même des autres récits du même genre. Il sera question plus tard
de ces mêmes récits.
[75]
Voyez nos Extraits d'auteurs arabes relatifs aux guerres des Croisades,
Paris, 1839, p. 370 et 476.
[76]
Pour tous les détails qu'on vient de lire, voyez le traité arabe destiné à
exciter les musulmans à faire la guerre aux peuples d'une autre religion que la
leur, et intitulé : les Routes de l'empressement vers les rendez-vous des
Amans, et le Guide de la Passion vers le séjour de la Paix. Cet
ouvrage a été imprimé au Caire, l'an 1242 de l'hégire (1826 de J.-C.). Voyez la
notice que nous en avons donnée, dans le Nouveau Journal Asiatique, t.
VIII, p. 337, et t. IX, p. 189.
[77]
Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, t. II, p.
157.
[78]
Ibn-Alcouthya, fol. 52 verso.
[79]
Novayry, manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ancien fonds, n° 703,
fol. 10 verso.
[80]
Un auteur corse du quinzième siècle a prétendu que les Sarrazins étaient entrés
dans l'île de Corse dès le temps de Mahomet, et qu'ils occupèrent l'île sans
interruption jusqu'à Charlemagne. Ce récit est controuvé.
[81]
Portus Agathonis.
[82]
La fête de saint Porcaire et de ses compagnons est célébrée au 12 août. Voyez
le recueil des Bollandistes. Voyez aussi la Vie de saint Honorat, en
vers provençaux, par le troubadour Raimond Féraud.
[83]
Novayry, n° 702, fol. 11 verso.
[84]
De tout temps les nomades se sont refusés à toute espèce d'impôts ; il fallut
toute l'adresse de Mahomet pour y soumettre les Arabes bédouins, et ceux-ci
s'en affranchirent dans la suite. Comparez Gagnier, Vie de Mahomet, t.
III, p. 119 ; les Annales d'Aboulfeda, tom. I, p. 214, et Burckhardt, Voyage
en Arabie, traduction française, t. II, p. 26 et 296.
[85]
Ibn-Alcouthya, fol. 7 verso.
[86]
Voyez les annales d'Aboulfeda, en arabe et en latin, Copenhague, 1789, t. I, p.
468 et suiv.
[87]
Voyez l'Histoire du Languedoc, par dom Vaissette, et l'Histoire de
Nîmes, par Menard. Il sera question de ces mêmes faits plus tard.
[88]
Chronique de Moissac dans le recueil des Historiens de France, t. V, p.
68.
[89]
Comparez la chronique de Moissac, dans le recueil de dom Bouquet, et
Ibn-Alcouthya, fol. 75.
[90]
Abd-alrahman avait pour père un prince ommiade, appelé Moavia, et
d'après l'usage des arabes on l'appelait quelquefois fils de Moavia,
Ebn-Moavia, d'où nos vieux chroniqueurs ont fait par corruption Benemaugius.
[91]
C'est à tort qu'Assemani, trompé par des écrivains arabes modernes, a soutenu
le contraire. Voyez le recueil intitulé Italicœ Historiœ scriptores,
Rome, 1752, t. III, p. 135 et suiv.
[92]
De longs détails à ce sujet existent, il est vrai, dans le roman de Philomène,
publié à Florence, par M. Ciampi, en 1823, sous le titre de Gesta Caroli
Magni ad Carcassonam et Narbonam. L'auteur prétend écrire par ordre de
Charlemagne ; mais cet ouvrage, rédigé originairement en provençal, et où
l'auteur place sous Charlemagne des événemens qui avaient eu lieu sous son père
Pepin et sous Charles-Martel, a été composé au plutôt dans le douzième siècle
et ne mérite aucune foi.
[93]
Recueil de dom Bouquet, t. v, p. 69 et 335.
[94]
Voyez dom Bouquet, t. V, p. 6. Si on en croyait certains auteurs, il serait
resté quelques partis de Sarrazins dans le Dauphiné, le comté de Nice et dans
la chaîne des Alpes ; et ces partis se seraient maintenus en silence pendant
les règnes de Pépin et de Charlemagne. Il est fait mention dans divers ouvrages
relatifs au Dauphiné de l'occupation de Grenoble et des pays voisins par les
Sarrazins. D'un autre côté, un historien de l'abbaye de Lérins (Vincent Barral,
part. Ire, p. 131) suppose les Sarrazins établis à Nice, et les fait chasser du
pays par Charlemagne, aidé par son prétendu neveu, appelé Siagrius. Voyez le Gallia
Christiana, t. III, p. 1275. C'est ce qui a fait croire à quelques auteurs
que les Sarrazins n'ont jamais été entièrement chassés du Dauphiné, depuis
Charles-Martel jusqu'au commencement du dixième siècle, époque où de nouveaux
barbares, maîtres des côtes de Provence, s'avancèrent jusqu'en Piémont et en
Suisse. Cette opinion, mise d'abord en avant par certains auteurs de romans de
chevalerie, qui voulaient accumuler sous le règne de Charlemagne les principaux
événemens de notre histoire, a été accueillie par les anciennes familles dont
la fortune remonte à la part glorieuse que leurs ancêtres prirent aux guerres
faites aux barbares, et qui étaient flattées de pouvoir faire remonter aussi
loin la date de leur origine. Voyez l'Histoire généalogique des pairs de
France, par M. de Courcelles, aux articles d'Agoult, Clermont-Tonnerre,
etc. Mais cette opinion ne repose sur aucun témoignage contemporain, et l'on ne
peut pas croire que si elle avait en quelque fondement, des princes tels que
Charlemagne et ses enfants eussent négligé de purger le cœur de leurs états de
la présence des infidèles, eux qui allaient les attaquer dans leur propre pays.