Lois de Richard. — Son
portrait. — Son caractère. — Son esprit. — Deux grands faits résument le
règne de Richard. — Remarques à ce sujet. — Résultats de la troisième
croisade. — Jugement sur Richard Cœur-de-Lion.
Jusqu'ici
Richard ne nous est apparu que comme guerrier, et c'est comme guerrier, en
effet, qu'il a laissé un nom immortel dans l'histoire. Montrons-le maintenant
comme législateur. Sur ce point, notre tâche sera courte et facile. Avant
le règne de ce prince la juridiction des seigneurs féodaux en Normandie
embrassait non-seulement les affaires laïques, mais aussi celles du clergé,
ce qui peut-être n'était particulier qu'à celte province. Richard
changea cette juridiction. Les clercs ne furent plus emprisonnés par le
pouvoir séculier, si ce n'était pour homicide, vol ou incendie. Toutes les
affaires relatives au manque de foi, ou à la transgression du serment,
entrèrent dans la compétence des tribunaux ecclésiastiques. La sanction des
contrats de mariage dans lesquels étaient stipulées les dots des époux, leur
fut également déférée. Aucune
enquête juridique ne put être faite par le seigneur féodal, quand on prouvait
que la possession de quelque bien contesté aux ecclésiastiques provenait
d'aumône. Le
partage des biens des particuliers laissés par testament fut fait par des
juges religieux, et la dixième partie de ces biens ne pouvait plus être
soustraite, comme auparavant, au préjudice des héritiers. Si un
clerc s'était enrichi par l'usure, ses biens, après sa mort, ne devaient plus
appartenir, comme par le passé, à l'autorité laïque ; mais ils devaient être
appliqués à des œuvres pieuses par le pouvoir, épiscopal[1]. Comme
on le voit, Richard enlevait ainsi, sans trop de ménagement, à l'autorité
féodale, une foule de privilèges dont elle avait souvent mésusé. Dans cette
circonstance, le roi d'Angleterre ne lit que suivre l'exemple d'un grand
prince[2] qui, le premier, en présence
des prévarications d'une foule de magistrats laïques, institua des tribunaux
ecclésiastiques. Sans l'intervention des évêques dans les tribunaux, au sein
des ténèbres du moyen âge, la justice se fût infailliblement éclipsée, comme
l'ont reconnu des jurisconsultes éminents[3]. Une
loi, loi inique comme il y en avait beaucoup dans ces temps encore barbares,
avait existé en Angleterre antérieurement à la conquête des Normands : elle
portait que si un navigateur périssait en mer, ses biens devaient appartenir
à la couronne, sans tenir compte des héritiers du maître du navire naufragé.
Henri Ier avait modifié cette loi, en établissant que si un seul homme de
l'équipage survivait au sinistre, il n'y aurait pas lieu d'appliquer la loi. Henri
II ajouta que si une bête même échappait, par laquelle on pût découvrir le
propriétaire du vaisseau perdu, il aurait trois mois, lui ou ses héritiers,
pour réclamer ses biens ; mais que si, ce délai passé, aucune réclamation
n'avait été faite, les biens deviendraient la propriété du roi. Richard
Cœur-de-Lion détruisit cette législation en déclarant par une charte qu'il
rédigea, dit-on, lui-même, que si le maître du navire périssait en mer, ses
héritiers naturels auraient un droit qui primerait celui de la couronne,
lequel était réduit à fort peu de chose. Mais la
réforme législative la plus curieuse de Richard fut sans contredit celle
qu'il opéra dans les poids et mesures, dont la diversité infinie dans ses
États avait introduit les plus criants abus. Il établit sur ce point une
complète uniformité. C'est une réforme que plusieurs de nos rois avaient
inutilement entreprise. Charlemagne, ce génie immense, cette grande lumière
qui brille d'un si vif éclat dans la nuit du moyen âge, avait eu l'idée de
cette utile réforme, qui ne devait recevoir son accomplissement en France que
six siècles après Richard Cœur-de-Lion. Des
traits épars dans différentes chroniques peuvent nous aider à tracer le
portrait de Richard d'Angleterre. Sa taille était haute et bien
proportionnée. Ses cheveux étaient blonds et naturellement bouclés. Une
épaisse moustache couvrait sa lèvre supérieure ; sa barbe était courte et
très-soignée. Ses yeux, d'où partaient des flammes dans les emportements de
la colère ou dans l'ardeur des combats, mais dont l'expression terrible
devenait douce et d'une, irrésistible séduction dans la familiarité de la vie
privée, étaient grands et d'-un bleu limpide. C'était un homme superbe. Son
nez droit, ses narines larges, les traits de son visage réguliers et
fortement accentués, son attitude martiale : tout dans Richard révélait une
de ces fortes natures faites pour dominer, non pour être dominées. Sur son
vaste front on semblait lire ces mots écrits par une main invisible : Commandement,
majesté, noblesse, honneur, loyauté, courage. Il ne
craignait que Dieu : sa bravoure excita l'admiration des chrétiens aussi bien
que celle des musulmans. « Il était brave, dit un auteur arabe en parlant de
Richard, expérimenté dans la guerre, ne craignant pas la mort ; il eût été
seul contre des millions d'hommes, qu'il n'aurait pas refusé de combattre. De
tous les rois d'Occident qui prirent part à cette guerre (la troisième
croisade), il fut
sans contredit le plus terrible : quand il attaquait, on ne pouvait lui
résister. » Lorsque,
après le combat de Jaffa, Saladin reprochait à ses émirs d'avoir fui devant
un seul homme : « Personne, répondit l'un d'eux, ne peut supporter les coups
qu'il (Richard) porte ; son impétuosité est
terrible, sa rencontre est mortelle, et ses actions sont au-dessus de la
nature humaine[4]. » Le nom
de Richard fut, pendant un siècle, l'effroi de l'Orient. Les Sarrasins, les
Arabes et les Turcs le célébrèrent dans leurs proverbes. « Quand les enfants
des Sarrasins braioient, les femmes pour les faire taire disoient : Taisez-vous,
voilà le roi Richard ! Quand un Bédouin ou un Sarrasin chevauchoit sur un
cheval rétif, lequel, voyant son ombre, reculoit en arrière, le cavalier, le
frappant de ses éperons, li disoit : Crois-tu que le roi Richard soit
mucié (caché)
en ces buissons ?[5] » Il
invoquait souvent saint Georges, le patron des braves. Toutes les fois que le
nom sacré de Jésus-Christ était prononcé devant lui, ou qu'il le prononçait
lui-même, il courbait le front en faisant le signe de la croix. Le nom de
Mahomet l'irritait au dernier point. Il l'appelait : Chien de prophète.
Malheur à celui qui, en sa présence, aurait fait l'éloge de l'imposteur de la
Mecque et de Médine ! Il donnait aux musulmans les noms de païens, de mécréants,
d'infidèles, de race maudite. Mais il avait pour Malek-Adel et
pour Saladin la plus haute estime ; son admiration pour eux ne s'arrêtait
qu'à leur foi religieuse, qui faisait de Plantagenet l'ennemi déclaré de ces
deux princes illustres. Richard
fut le type le plus éclatant du guerrier ; c'était le chevalier dans toute la
noble acception de ce mot. Courtois pour les dames en général, il l'était
surtout pour sa femme et sa sœur Jeanne. En Orient, ce pays de servitude pour
les femmes, Plantagenet les traitait avec une sorte de respect religieux.
Quand Bérengère ou la reine de Sicile le visitait sous sa tente, le roi se
levait momentanément, ôtait son chaperon, et saluait l'une ou l'autre de ces
princesses avec une grâce incomparable. Plein
d'imagination et d'esprit, Richard cultiva les lettres et mérita une place
parmi les poètes de son temps. C'était un des maîtres de la gaie science.
« Étant dans sa jeunesse seigneur feudataire d'Anjou, il avait un commerce
fréquent avec ces gentils troubadours de la Provence et de l'Auvergne ; il
parlait et chantait leur langue. Quand il devint roi d'Angleterre, il fut
suivi à sa cour nouvelle par un grand nombre de troubadours qui étaient là
comme un cortége d'honneur[6]. » Nous
avons cité une complainte qu'il composa dans sa prison en Allemagne. Citons
ici en substance un de ses fabliaux, sorte de parabole qu'il racontait
souvent pour faire honte aux ingrats[7]. Aussi bien, la leçon qui
ressort de ce récit peut être utile dans tous les temps et dans tous les
pays. Un
riche vénitien nommé Vitalis, très-avare, tomba, étant à la chasse, dans une
fosse profonde creusée pour y prendre les lions, les ours et les loups. Il y
trouva un lion et un serpent monstrueux. Vitalis, ayant fait le signe de la
croix, se préserva de leur fureur. Les cris et les sanglots qu'il poussait
furent entendus par un charbonnier qui passait près de là. Le pauvre homme
accourt, et voit Vitalis au fond du précipice, entouré des deux bêtes
féroces. « Sauve-moi, lui dit-il, et je te donnerai cinq cents talents. » Le
charbonnier va chercher une longue échelle, la descend dans la fosse ; le
lion et le serpent montent les échelons ; sortis du piège, ils se roulent aux
pieds de leur libérateur, comme pour lui exprimer leur reconnaissance.
Vitalis en sort aussi, et dit au charbonnier d'aller dans trois jours
chercher à Venise la somme d'argent qu'il lui a promise. Le
charbonnier, rentré dans sa cabane, voit arriver le lion qu'il a délivré avec
un chevreau que l'animal reconnaissant dépose sur une table ; il voit arriver
aussi le serpent tenant dans sa gueule une pierre précieuse qu'il laisse
tomber aux pieds du libérateur. Les deux bêtes recommencent à se rouler
devant lui de mille et mille manières, comme pour lui rendre grâces du
bienfait qu'elles ont reçu ; puis elles s'en vont. Le
charbonnier se rend à Venise pour chercher les cinq cents talents que Vitalis
lui a promis. Celui-ci lui dit sèchement qu'il ne le connaît pas, et le
traite de fou. Comme il insiste, le riche ingrat le fait mettre à la porte
par ses gens. Le charbonnier va se plaindre aux juges de la ville, auxquels
il raconte tout ce qui s'est passé. Comme on a de la peine à le croire, il
montre la pierre précieuse que le serpent lui avait apportée. Pour dissiper
tous les doutes, le pauvre homme conduit quelques citoyens de Venise aux
repaires du lion et du serpent, qui lui témoignent encore leur reconnaissance
à leur manière. Alors les juges, convaincus de la vérité du fait, forcent
Vitalis à donner ce qu'il avait promis. Deux
grands faits résument le règne de Richard Cœur-de-Lion : la croisade dont il
fut le chef, ses guerres contre Philippe-Auguste pour défendre ses États
attaqués. Sur ce dernier point il triompha complètement ; car le roi de
France, battu partout, ne put lui enlever une parcelle de terrain ; quant à
la croisade, il échoua bien plutôt à cause des divisions qui éclatèrent dans
l'armée, qu'à raison de son bon vouloir et de ses talents militaires.
L'antipathie séculaire qui existait entre les Français et les Anglais suffit
peut-être pour rendre inutiles tous les travaux de l'expédition. En voici une
preuve nouvelle, ajoutée à beaucoup d'autres circonstances déjà connues.
C'est un vieux chroniqueur qui parle. « Quand
les batailles furent ordenées, lors pensa moult le duc de Bourgoigne ; et
quand il ot pensé, il manda les barons de France, et lor dist : « Seignors,
vous sçavez que nostre sire le roy de France s'en est retorné, et que toute
la flor de son roiaume est ci demorée, et que le roi d'Angleterre n'a qu'une
poignée de gens avers nous. Se nous alons en Jérusalem et nous prenons la
cité, l'en ne dira pas que nous l'aions prise, ains dira-t-on que le roy
d'Angleterre l'aura prise ; si sera grande honte à la France et grand
reproche. » Plusors s'accordèrent à son plaisir faire. Le duc de
Bourgoigne fil armer les François, et s'en retorna vers Acre[8]. » Tout
cela est on ne peut plus clair. Mais on ne saurait conclure de l'insuccès de
la troisième croisade, que cette expédition n'ait eu aucun résultat utile
pour l'Europe, pour la civilisation. Des
croisés se rendant en Palestine s'arrêtèrent en Espagne, et, par leurs
victoires contre les Maures, préparèrent la délivrance des royaumes chrétiens
situés au-delà des Pyrénées. Un
grand nombre d'Allemands firent la guerre aux barbares habitants des rives de
la Baltique, et reculèrent ainsi par d'utiles exploits les limites de la
république chrétienne en Occident. L'art
de la navigation reçut des encouragements, et fit de sensibles progrès. La
conquête de Chypre, cette île gouvernée par une longue suite de rois depuis
Lusignan, recueillit les débris des colonies chrétiennes dispersées par les
Sarrasins après la mort de Saladin. « Dans
plusieurs États de l'Europe, dit l'illustre historien des croisades[9], auquel nous empruntons ces
indications en les abrégeant, le commerce et l'esprit même des guerres
saintes avaient contribué à l'affranchissement des communes. Beaucoup de
serfs qui étaient devenus libres avaient pris les armes. Ce ne fut pas un des
spectacles les moins intéressants de cette croisade, que de voir les
bannières des villes de France et d'Allemagne flotter dans l'armée chrétienne
parmi les drapeaux des seigneurs et des barons. » Richard
aimait l'Orient, ce pays des grandes merveilles et où se font les grands noms
et les grandes destinées, dit un génie puissant[10]. C'était du fond du cœur que le
roi d'Angleterre, en s’éloignant des rivages syriens, promit de revenir en
Palestine et de la secourir. Il conserva jusqu'à sa mort le signe du croisé ;
et, à son retour en Europe, dans des tournois convoqués par lui à Londres, il
exhorta les chevaliers et les barons à le suivre en Terre-Sainte quand Je
moment serait venu. Mais la présence en Europe de Philippe, toujours disposé
à menacer les provinces anglaises sur le continent, sans compter les basses
intrigues de Jean SansTerre, rendait impossible le retour de Richard en
Orient. Enfin la mort vint le saisir dans la force de l'âge. Excessif
en toutes choses, Richard Cœur-de-Lion ne connut jamais la modération, qui
est souvent une puissance chez les rois comme chez les autres hommes. A
travers des qualités brillantes, avec un esprit richement doué et fécond en
ressources, il n'a laissé dans la mémoire des peuples qu'un éclatant renom
d'homme de guerre. Répétons,
en finissant, le jugement plein de vérité et de sagesse de Saladin sur
Richard ; il peint à la fois le caractère de ces deux princes. « Son
cœur était généreux, son âme intrépide ; mais il n'avait pas assez de
prudence, et se montrait trop prodigue de sa vie ; j'aimerais mieux voir dans
un grand homme la prudence et la modestie, que le mépris du péril et l'amour
d'une vaine gloire. » Tel fut
Richard Cœur-de-Lion. Son caractère, ses exploits, les événements de sa
captivité, son épée foudroyante de guerrier et sa harpe plaintive de
troubadour semblent moins appartenir à l'histoire qu'aux romans de
chevalerie. FIN DE L'OUVRAGE
|
[1]
Matthieu Pâris.
[2]
Constantin, premier empereur chrétien.
[3]
Voir ce qu'a dit sur cette matière M. Troplong dans son livre intitulé : De
l'influence du Christianisme sur le droit civil des Romains.
[4]
Gauthier Vinisauf, livre VI, chapitre 23.
[5]
Ces proverbes, qu'on trouve dans un des continuateurs de Guillaume de Tyr
(voyez Bibliothèque des Croisades de Michaud, tome I, page 371), sont
cités par le sire de Joinville, qui les avait entendu répéter en Orient.
[6]
M. Villemain, Tableau de la littérature au moyen âge.
[7]
Matthieu Pâris.
[8]
Voyez Bibliothèque des Croisades, tome I, page 371.
[9]
Michaud.
[10]
Napoléon le Grand.