Construction des
citadelles des Andelys. — Interdit lancé, à cette occasion, contre la
Normandie par l'archevêque rie Rouen. — La guerre recommence entre Richard et
Philippe-Auguste. — Les routiers. — Philippe de Dreux, évêque de Beauvais. —
Combat de Gamache. — Prise des châteaux do Courcelles, de Boury et de
Sérifontaine par Richard. — Combat dans la plaine de Gisors. — Courage de
Philippe-Auguste. — Chute du roi de France dans l'Epte. — Détails à ce sujet.
(1197-1198)
La
charmante et pittoresque vallée des Andelys est le point par lequel les
Français attaquèrent le plus souvent et le plus vivement la Normandie. Voulant
mettre cette vallée en état de défense, Richard y fit construire, en 1197,
deux forteresses dont on visite aujourd'hui encore les ruines. La
première, qui n'offre plus que les murs d'enceinte servant de clôture à un
jardin, s'éleva dans une île formée par la Seine, qu'on appelle encore l'île
du château. La
seconde de ces forteresses, entourée d'une triple enceinte dont certaines
parties de murs sont encore debout et le donjon presque intact, fut bâtie sur
un rocher qui domine le Petit-Andely : c'est Château-Gaillard, dont
l'histoire se mêle à l'histoire de France jusqu'à Henri IV, époque à laquelle
il fut démoli. Selon
la chronique, cette forteresse immense fut construite dans l'espace d'une
année. Après son achèvement, Richard, monté sur le faîte du donjon, s'écria
dans sa joie : « Qu'elle est belle, ma fille d'un an ! » Les
lieux sur lesquels furent bâties les deux forteresses faisaient partie des
domaines de l'église de Rouen. Gauthier de Coutances, archevêque de cette
ville, protesta contre cette violation de son territoire. En échange de la
petite île de l'Andely et du rocher stérile où s'élevait Château-Gaillard,
Richard offrit au prélat les villes de Dieppe et de Louviers, et de nombreux
moulins que le roi possédait à Rouen. Gauthier ne voulut rien entendre, et
protesta de nouveau ; Richard passa outre, et l'archevêque, qui, dit-on,
avait des intelligences avec la cour de France, frappa d'interdit toute la
Normandie, dont il était le primat. Les
cloches restèrent muettes ; les églises étaient fermées, le culte suspendu,
les sacrements n'étaient plus administrés ; les morts ne recevaient plus la
sépulture ecclésiastique ; la consternation planait sur toute la Normandie. La
sévérité outrée de l'archevêque, qui aurait pu, ce semble, borner ses
anathèmes à Richard, sans en faire sentir les désolantes épreuves à des
populations innocentes, ne se désarma point en présence d'un deuil immense. Pour le
fléchir, ou plutôt pour le rappeler au devoir, il fallut recourir à
l'autorité suprême du Saint-Siège, qui le condamna en lui ordonnant de lever
l'interdit. Gauthier de Coutances accepta alors la transaction primitivement
proposée par Richard, dont la conduite dans toute cette affaire fut digne
d'éloges. La
construction des citadelles des Andelys déplut à Philippe-Auguste, qui crut
voir dans cet acte des intentions hostiles de son vassal contre lui. De son
côté, Richard, dans ses discours, ne ménageait pas son suzerain. Il ne lui
reconnaissait pas le droit de l'empêcher de faire ce qu'il lui plaisait dans
ses terres. Les esprits s'aigrissaient de nouveau. « Le vieil ennemi du genre
humain, dit Matthieu Paris, semait encore le mauvais grain de la haine et
l'ivraie de la discorde. » La
guerre entre les deux rois devait recommencer sous le moindre prétexte. Pour
des motifs qu'il est inutile de rapporter ici, Richard avait démoli le
château de Vierzon en Berri, et saccagé les terres qui en dépendaient.
Philippe, suzerain du seigneur de Vierzon, embrassa la cause de ce dernier,
et de toute part on se remit à tuer, à brûler comme auparavant. Richard
avait à sa solde une troupe de bandits, rebut de plusieurs nations, commandé
par un intrépide brigand provençal nommé Marcade : on les désignait sous le
nom de routiers. Ils faisaient profession de pillage, d'incendie et de
meurtre. Ils mirent tout à feu et à sang dans les environs de Beauvais, en
1197. Le
fameux Philippe de Dreux, évêque de cette ville, petit-fils de Louis le Gros,
et par conséquent cousin germain du roi de France, réunit une armée, endosse
la cuirasse, saisit son glaive avec lequel il avait combattu les Sarrasins,
et attaque les routiers, ayant pour aide-de-camp son archidiacre. Les
routiers sont vainqueurs ; Philippe de Dreux et son archidiacre sont faits
prisonniers par Marcade, qui les mène tout armés à Richard : « Roi
d'Angleterre, lui dit-il, je vous ai pris et je vous donne l'homme aux
cantiques et l'homme aux répons ; tenez-les et gardez-les bien, si vous le
savez faire[1]. » Richard
relâcha l'archidiacre, dont il n'avait que faire ; mais il fit jeter avec une
cruelle joie dans les prisons de Rouen l'évêque, qui avait été envoyé en
Allemagne pour faire river et rendre plus pesants les fers de sa captivité.
Plantagenet, toujours si avide d'argent, et qui alors en était si dépourvu,
refusa opiniâtrement de rendre la liberté à Philippe de Dreux en échange
d'une forte rançon que le chapitre de Beauvais lui offrit. La soif de la
vengeance l'emporta sur celle de l'or. « Sachez,
répondit Richard aux députés du chapitre de Beauvais, sachez que par les
conseils de votre évêque, l'empereur m'a chargé de plus de fers qu'un cheval
n'eût pu en porter. » Ce ne fut qu'après ta mort de Richard que le prélat
guerrier recouvra sa liberté. Les
chroniques anglaises racontent que Philippe de Dreux, ayant imploré
l'intercession du pape auprès du roi d'Angleterre pour lui demander de
mettre, un terme à sa captivité, Célestin III avait écrit à ce sujet une
gracieuse lettre à Richard. Dans son message au monarque, le souverain
pontife appelait l'évêque de Beauvais son cher fils. Si l'on
en croyait ces chroniques, Plantagenet aurait envoyé au pape pour toute
réponse la cuirasse de l'évêque avec ces mots des enfants de Jacob :
« Reconnaissez-vous là la robe de votre fils ? — Non, aurait dit alors
Célestin III, c'est plutôt un fils de Mars qu'un soldat du Christ ; qu'il
soit donc mis à rançon selon la volonté du roi. » Nous ne
saurions affirmer que cette singulière correspondance entre le roi
d'Angleterre et le pape ait réellement existé ; un respectable auteur[2] croit qu'elle a été inventée à
plaisir. Nous ne ferons qu'une seule observation : c'est que l'envoi de la
cuirasse de l'évêque à Rome, et les mots qui l'auraient accompagnée étaient
en tout conformes aux façons d'agir de Richard, à son esprit caustique et
railleur. Dans la
seconde campagne de Richard en France, Philippe-Auguste appela, pour la
première fois, sous ses étendards les communes affranchies par son aïeul
Louis le Gros. C’est là une remarque qui n'est pas sans importance. Ce ne
furent plus seulement les seigneurs féodaux suivis de leurs contingents qui
parurent dans les armées du roi, mais aussi les communes indépendantes de la
puissance seigneuriale. Ainsi l'émancipation des classes inférieures, les
libertés du pays prenaient racine sous l'égide de la royauté. Mais les
communes, alors mal aguerries et mal armées, ces communes qui, quelques
années après, devaient triompher de l'Europe à Bouvines[3], ne purent résister au choc
impétueux de Richard et de ses chevaliers. Ils mirent en complète déroute les
Français à Gamache[4] (1198). Philippe-Auguste
se retira à Mantes après sa défaite. Richard, poursuivant sa victoire, vint
prendre les châteaux de Courcelles, de Boury et de Sérifontaine, près de
Gisors. Il se disposait à marcher sur cette ville, lorsque le roi de France
arriva avec son armée dans les environs des châteaux enlevés de force par
Richard. Cette armée française ne se composait que de cinq cents chevaliers ;
celle du roi d'Angleterre en comptait plus de six mille. Dans un conseil tenu
à cheval entre Philippe-Auguste et ses barons, on décida, malgré l'avis du
roi, qu'on ne pouvait pas, sans s'exposer à une mort certaine, attaquer les
Anglais, trop nombreux : la retraite fut proposée. «
Jamais, dit Philippe irrité, je ne fuirai devant mon vassal ! on ne me
reprochera pas une telle lâcheté ! En avant ! ajouta-t-il en s'adressant à
ses guerriers, en avant ! et qu'il meure dans la honte le chevalier félon qui
ne me suivra pas ! » Tous le
suivirent à travers les bataillons ennemis qui leur barraient le chemin de
Gisors. Philippe, le glaive au poing, se fit jour dans les rangs anglais. Il
vola au secours de Gisors menacé ; Richard le poursuivit à toute bride. Le pont
sur lequel on traverse l'Epte pour entrer dans la ville s'écroula sous le
poids des hommes et des chevaux. Le roi de France tomba tout armé dans la rivière avec son cheval. Il était perdu sans
l'héroïsme de ses chevaliers, qui arrêtèrent les Anglais en se faisant tuer
pendant que Philippe-Auguste se dégageait de la rivière (1198). Dans ce
combat au galop, Richard s'empara de quarante barons, de cent chevaliers, de
cent quarante chevaux de bataille. Dans une lettre qu'il écrivit le lendemain
en Angleterre, il se vanta d'avoir forcé le roi de France de boire des eaux
de l'Epte[5]. Mais Plantagenet jugea prudent
de ne pas entreprendre le siège de Gisors, dont les habitants étaient décidés
à se défendre jusqu'à la mort. Leur
piété attribua à un miracle le salut du roi de France. Ayant aperçu une image
de la sainte Vierge placée sur la porte de la ville, il se recommanda à
Marie. En mémoire de sa délivrance, Philippe-Auguste fit revêtir l'image
sainte d'un drap d'or, et fit dorer la porte qui fermait la ville de ce côté,
ainsi que le pont. Depuis ce temps, la porte prit le nom de Porte-Dorée, et
le pont, quoique rebâti plusieurs fois, conserve encore celui de Pont-Doré. Sous la
Restauration, la ville de Gisors avait obtenu du gouvernement une statue en
bronze de la sainte Vierge pour être placée sur le Pont-Doré. La statue
n'arriva à Gisors qu'au mois de février 1831, peu de temps après le sac de
l'archevêché de Paris. N'ayant pas jugé prudent de la placer en un pareil
moment sur le piédestal qui avait été préparé, on l'enferma dans l'église, où
elle est encore. Les
lignes suivantes, envoyées par l'Académie des inscriptions et belles-lettres,
sont gravées sur le socle de la statue : « En
l'année MCXCVIII, Philippe-Auguste, ayant résolu
de secourir Gisors qu'assiégeait[6] Richard Cœur-de-Lion, et fidèle
au serment qu'il avait fait de ne pas fuir devant son vassal, venait de
s'ouvrir un passage à travers l'armée ennemie, lorsque le pont, qui donnait
entrée dans la ville, se rompit sous lui. Précipité dans l'Epte, il invoqua
la Vierge Mère de Dieu, dont une statue ornait le pont, et, échappé au péril,
il fut reçu dans la ville. En témoignage de sa reconnaissance, Philippe fit
dorer le pont et la statue de Marie, à la protection de laquelle il avait eu
recours au moment du danger. » Le
Pont-Doré, aujourd'hui en aussi mauvais état qu'en 1198, va être solidement
reconstruit. Au moment où nous traçons ces lignes, une pétition se couvre de
signatures à Gisors, pour demander au gouvernement que la statue de la sainte
Vierge soit enfin posée sur le nouveau pont, et qu'elle soit dorée comme elle
devait l'être en 1831. La demande sera sans doute accueillie, et le vœu de
Philippe-Auguste se trouvera accompli et perpétué[7]. Ce respect pour les souvenirs de l'histoire, pour la piété des aïeux, honore infiniment cette excellente petite ville de Gisors, où sont religieusement conservées dans un grand nombre de familles les meilleures traditions. |
[1]
Matthieu Pâris.
[2]
M. l'abbé Delettre, Histoire du diocèse de Beauvais, tome II, pages 187
et suivantes.
[3]
Dans cette mémorable journée (27 juillet 1214) les légions des communes furent
opposées aux Allemands ; « et quand Othon, dit un chroniqueur, vit tels gens,
il n 'en fut pas moult joyeux ; elles (les communes) outrepassèrent toutes les
batailles des chevaliers. »
[4]
Village du canton d'Etrépagny, dans le département de l'Eure, situé au milieu
des vastes plaines du Vexin.
[5]
Chronique de Roger de Howden.
[6]
Richard n'assiégeait pas Gisors ; il eût été plus exact ile dire qu'il menaçait
cette ville.
[7]
Nous devons tous ces intéressants détails à l'obligeante amitié de M. Maurice
de Fontanges, ingénieur distingué des ponts-et-chaussées à Gisors, chargé
lui-même de la reconstruction du Pont-Doré.