Situation de l'Angleterre pendant l'absence de
Richard de son royaume.
(1190-1192)
Le
personnage auquel Richard avait confié le gouvernement de son royaume en
partant pour la croisade, Guillaume Longchamp, évêque d'Ely, était un de ceux
qui à cette époque avaient acheté leurs hautes charges à beaux deniers
comptants[1]. Le roi, ayant demandé et
obtenu pour lui le titre de légat du Saint-Siège, Longchamp se trouva placé,
de cette manière, à la tête de l'Église et de l'État. Normand
d'origine, d'une naissance obscure, de mœurs peu édifiantes, doué de beaucoup
d'intelligence, actif, ambitieux, rapace et prodigue à la fois, Guillaume
Longchamp, qui d'ailleurs fit des efforts pour sauvegarder les droits de son
souverain[2] guerroyant au pays d'outre-mer,
se créa d'abord des jaloux, puis des ennemis par le faste qu'il déploya dans
l'exercice de son pouvoir. En tête
des décisions ou ordonnances émanées de son autorité dans les affaires
purement civiles, on lisait : Guillaume, par la grâce de Dieu, évêque
d'Ely, chancelier du seigneur roi, justicier de toute l’Angleterre et légat
du Saint-Siège apostolique, salut ! Quinze
cents cavaliers, magnifiquement équipés, l'escortaient dans ses promenades
comme dans ses courses à travers le royaume. Il marchait au son d'une musique
militaire. Des poètes le célébraient dans leurs chansons. Cet homme, sur la
terre, voulait être loué comme Dieu dans le ciel[3]. Il écrasait le peuple
d'impôts. On s'estimait heureux d'être admis dans sa familiarité. Il maria
ses nombreuses nièces, venues de Normandie, aux fils des plus hauts barons. « Il
n'y avait pas de terre à vendre qu'il n'achetât, dit Matthieu Paris ; pas
d'abbaye qu'il n'en disposât à son gré ; de châteaux ou de manoirs à garder
qu'il n'en devînt maître, soit à prix d'argent, soit par l'effroi qu'il
inspirait. Voulant remplir ses coffres-forts, qu'il avait vidés pour acheter
ses hautes charges, il prêtait son argent à usure... L'Angleterre se taisait
devant sa face. » Un tel
homme pouvait se faire craindre, non se faire aimer. Son plus implacable
ennemi fut Jean Sans-Terre, comte de Mortagne. L'esprit
scrutateur du ministre normand avait deviné les menées de ce frère de
Richard, qui, en prévision de la mort du roi en Palestine, voulait prendre la
couronne au détriment d'Arthur, duc de Bretagne, auquel Cœur-de-Lion l'avait
léguée, par un acte solennel, en Sicile. Guillaume
démasquait les projets criminels du comte de Mortagne ; il le traitait en
ennemi du trône. Des messages continuels du chancelier à Richard
instruisaient le roi de tout ce qui se passait. Pour combattre les desseins
de Jean, le monarque anglais avait ordonné à Longchamp de contracter une
alliance secrète avec le roi d'Écosse, afin d'en faire au besoin un puissant
auxiliaire pour la cause de son neveu Arthur. Le
chancelier était le plus formidable obstacle à l'ambition de Jean Sans-Terre
; il résolut de le briser. Comme la conduite de Guillaume donnait prise
malheureusement à la critique, aux plaintes de toutes sortes, le comte de
Mortagne le poursuivait de ses sarcasmes ; il cherchait à le perdre dans
l'opinion publique. Ce
travail de ruine par la parole seulement ne marchant pas assez vite à son
gré, il voulut l’accomplir violemment à main armée. A la tête de troupes
nombreuses, Jean Sans-Terre s'empara de plusieurs châteaux royaux. Hors
d'état de pouvoir lutter, Guillaume négocia avec le prince rebelle. On
convint qu'un certain nombre de forteresses seraient placées sous la garde de
différents barons, qui jurèrent de les conserver pour Richard durant sa vie,
et de les livrer au comte de Mortagne en cas de mort du monarque croisé. Par
cet arrangement, Jean Sans-Terre faisait un pas important vers l'objet de son
ambition. Guillaume n'y avait consenti que pour gagner du temps ; il espérait
toujours que Richard, revenu dans son royaume, saurait châtier son frère
rebelle. Cette
querelle fit place à une autre, non moins désastreuse pour le ministre.
Geoffroy, fils naturel de Henri II, avait été élu évêque de Lincoln en 1175.
Il s'était démis de cette dignité après en avoir été revêtu pendant sept
années. A l'époque de la révolte de Richard et de ses frères contre leur
père, Geoffroy prit chaudement le parti d'Henri II ; un jour qu'il lui amena
des troupes pour se défendre, ah ! lui dit le roi en l'embrassant, c'est
toi qui es mon fils légitime ! les autres sont des bâtards ! Geoffroy,
qui avait énergiquement flétri la conduite de ses frères et celle de Richard
en particulier, s'était attiré l'inimitié de celui-ci. Cependant, à son
avènement au trône, Cœurde-Lion donna à Geoffroy l'archevêché d'York. Mais la
méfiance qu'il lui inspirait était telle, qu'il défendit aux prélats de son
royaume de consacrer Geoffroy dans sa nouvelle dignité. Il fit plus : il lui
ordonna, en partant pour la croisade de quitter l'Angleterre, et de demeurer
en Normandie pendant son absence. Geoffroy lui promit par serment de lui
obéir. Or, en
1191, Barthélemi, archevêque de Tours, sur un ordre exprès du pape Clément
III, sacra Geoffroy archevêque d'York. Au mépris de la foi jurée, il rentra
alors en Angleterre avec une suite nombreuse, et débarqua à Douvres. Averti
de son arrivée, le chancelier ordonne au gouverneur de cette ville d'exiger
de Geoffroy un serment d'obéissance à son autorité, ou son départ immédiat
pour le continent. « Jamais, répondit fièrement Geoffroy, jamais je ne
me soumettrai à un traître ! » Il se
réfugie aussitôt dans l'église de Douvres comme dans un asile inviolable ; il
se place au pied du maître-autel, la croix dans la main, et revêtu de ses
habits pontificaux. Des soldats du chancelier entrent dans l'église l'épée à
la main, saisissent l'archevêque, l'arrachent de l'autel qu'il embrasse, le
traînent dans les rues et le jettent ensuite dans un cachot de la citadelle. A la
sollicitation de l'évêque de Londres, la liberté est accordée à Geoffroy,
sous la condition, cependant, que celui-ci n'entreprendra rien contre
l'autorité du chancelier. Peu de jours après, Geoffroy rentre dans la
capitale de l'Angleterre aux acclamations du peuple et du clergé. Cette
déplorable affaire acheva de perdre Longchamp dans les esprits. Le comte de
Mortagne, qui jusque-là avait regardé son frère illégitime comme un ennemi,
vint l'entourer de témoignages d'affection et de respect. Geoffroy lui
demanda à genoux de venger l'injure faite à sa personne et à son caractère
d'évêque. Jean le lui jura en l'embrassant. Les
nombreux ennemis de Longchamp triomphaient. La domination de l'orgueilleux
ministre allait avoir un terme. Jean
convoque les prélats et les barons à Reading, ville du Barkshire, en
assemblée générale. Guillaume proteste contre cette convocation illégale, et
défend aux dignitaires du royaume d'obéir au prince qui veut détrôner son
souverain. Mais ils méprisent les ordres du ministre, et la réunion a lieu.
Deux pièces, dont l'histoire n'établit pas l'authenticité, y sont produites :
l'une est une prétendue lettre de Richard, par laquelle le monarque nomme un
conseil de régence, dans le cas où le chancelier ne conduirait pas fidèlement
les affaires du royaume ; la seconde pièce désigne Guillaume, archevêque de
Rouen, celui-là même à qui Richard avait écrit au sujet de la bataille
d'Arsur, comme président de ce conseil. L'assemblée décide que le cas prévu
par le roi s'est produit, puisque Longchamp a indignement abusé du pouvoir
qui lui avait été confié ; et le conseil de régence, composé de quatre
membres, plus le président, s'installe. Jean
marche sur Londres avec des troupes pour en chasser l'évêque d'Ely. Celui-ci
s'enferme dans la tour de cette ville, défendue par des chevaliers qui lui
sont restés fidèles. Une collision éclate entre les guerriers du comte et
ceux de Longchamp. Le sang coule, et la cité est livrée au plus violent
désordre. L'assemblée
de Reading se réunit de nouveau dans la basilique de Saint-Paul, à Londres.
Longchamp consent à comparaître devant ses pairs pour y défendre sa cause. A
la suite de longs débats, l'assemblée prononce une seconde fois la déchéance
du ministre ; mais elle proteste en même temps de sa fidélité au roi Richard. Longchamp
s'enfuit à Douvres. Il change l'habit de prêtre en habit de coureuse,
dit Matthieu Paris. Au moment où il va sous ce déguisement s'embarquer pour
Calais, des femmes du peuple et des matelots le reconnaissent ; on lui
arrache ses vêtements de femme ; il est hué, insulté, battu ; il est traîné
dans les rues de Douvres, et jeté dans la même prison où il avait fait
enfermer l'archevêque d'York. « Plût
à Dieu, s'écrie ici Matthieu Paris, que dans cette aventure l'homme seul eût
été maltraité, et que la dignité sacerdotale n'eût point été souillée ! Celui
qui avait traîné l'archevêque d'York fut traîné à son tour ; celui qui
l'avait saisi fut saisi ; celui qui l'avait enchaîné fut enchaîné ; celui qui
l'avait emprisonné fut emprisonné, afin que cette indigne violence fût punie
par une juste ignominie. » Le
malheureux Guillaume Longchamp obtint, peu de temps après, la permission de
se retirer dans la Normandie, sa patrie (novembre 1191). Il fit un dernier mais inutile
effort pour ressaisir son autorité perdue. Le pape Clément III étant mort, il
obtint de son successeur Célestin III le renouvellement de son pouvoir comme
légat du Saint-Siège en Angleterre. Il lança alors les foudres de l'excommunication
contre ses plus violents ennemis, qui n'en tinrent aucun compte. On lui
répondit que l'autorité légatoriale ne pouvait pas être exercée par celui qui
ne résidait plus dans le pays pour lequel il était spécialement désigné. Guillaume
alors eut le courage de revenir en Angleterre ; mais il y trouva le conseil
de régence si menaçant, qu'il jugea prudent de revenir en Normandie et d'y
attendre le retour de son souverain. Telle
était la situation de l'Angleterre, lorsque arriva dans ce pays la nouvelle
du départ de Richard de Saint-Jean-d'Acre. A peine enfermé dans sa prison de Worms, il apprit que Philippe-Auguste menaçait la Normandie, et que son frère Jean renouvelait ses intrigues pour s'emparer du trône. « Les tentatives du roi de France, dit-il, ne me surprennent point ; mais Dieu me fera la grâce de reprendre mon épée, et je défendrai mon territoire ; pour ce qui est de Jean, il me donne peu d'inquiétude ; il n'est pas homme il conquérir un royaume, et, moi vivant, il ne règnera pas. » |
[1]
Voyez le chapitre V de cet ouvrage.
[2]
Dans son ouvrage intitulé : Histoire de la Rivalité de la France et de
l'Angleterre, tome II, page 140, M. Gaillard dit que Longchamp excita Jean
Sans-Terre dans sa révolte contre Richard pour s'emparer du trône. L'auteur
n'indique pas la source de cette assertion ; elle est contraire à tous les
monuments historiques que nous avons consultés à ce sujet. Nous ne voulons
point faire ici l'éloge de Longchamp, qui fut un prélat sans vertu et un
mauvais ministre ; mais encore faut-il lui laisser la seule bonne inspiration
peut-être que l'histoire lui accorde.
[3]
Matthieu Pâris.