HISTOIRE DE RICHARD CŒUR-DE-LION

ROI D'ANGLETERRE

 

CHAPITRE IX.

 

 

Changement opéré dans les mœurs des chrétiens et des musulmans qui se combattent. — Insulte faite par Richard à Léopold d'Autriche. — Succession au trône de Jérusalem. — Assassinat de Conrad de Montferrat, marquis de Tyr. — Retour de Philippe-Auguste en Europe. — Saladin n'accomplit pas les conditions du traité du 12 juillet. — Massacre des captifs musulmans ordonné par Richard.

(1191)

 

Pour garder quelque unité dans notre récit rapide du siège de Saint-Jean-d'Acre, nous avons omis à dessein de parler de quelques faits épars qui s'étaient produits durant ces grandes opérations ; il faut les mentionner ici.

Dans les précédentes luttes entre les chrétiens et les musulmans, luttes qui avaient déjà un siècle de durée, les soldats de Mahomet et les croisés ne s'étaient rencontrés que pour se détester d'abord, se déchirer ensuite. Aucune parole courtoise, aucun procédé généreux n'était venu tempérer la rigueur de la guerre. Il n'en fut pas tout à fait ainsi lors de la troisième croisade. Certes, les actes de barbarie de part et d'autre ne s'y montrèrent que trop ; mais dans l'intervalle des combats on vit quelquefois des rapprochements, des relations de politesse entre les guerriers des deux camps opposés.

« Pendant le cours du siège de Ptolémaïs on célébra plusieurs tournois, a dit un historien[1], où les musulmans furent invités. Les champions des deux partis, avant d'entrer en lice, se haranguaient les uns les autres ; le vainqueur était porté en triomphe, et le vaincu racheté comme prisonnier de guerre. Dans ces fêtes militaires qui réunissaient les deux nations, les Francs dansaient souvent au son des instruments arabes, et leurs ménestrels chantaient ensuite pour faire danser les Sarrasins. »

Philippe-Auguste et surtout Richard envoyaient des députés à Saladin, le plus beau nom de l'Asie musulmane, pour le complimenter dans sa tente ; ils lui demandaient s'il lui plairait de recevoir des cadeaux venus des pays d'Occident. Le sultan remerciait les deux rois de leur courtoisie, et répondait qu'il accepterait leurs cadeaux, à la condition qu'il pourrait en retour leur offrir des présents des pays d'Asie.

Saladin recevait des boucliers, des épées, des chiens, des éperviers de chasse, des étoffes brodées ; Richard et Philippe des pierreries, des sorbets glacés, des parfums, des fruits exquis, des casques en acier richement ciselés. Les envoyés sarrasins et croisés ne rentraient jamais les mains vides dans leur camp respectif.

Mais les trois princes ne se visitèrent jamais. Un chroniqueur arabe raconte que Richard ayant fait demander une entrevue il Saladin, le sultan répondit qu'elle ne pourrait avoir lieu qu'entre son frère Malek-Adel et le roi d'Angleterre. « La guerre continue, disait Saladin ; il n'y a pas d'apparence de paix. A quoi bon resserrer les nœuds de l'amitié, puisque le glaive des combats peut les rompre à chaque instant ? » Richard n'accepta pas l'entrevue avec Malek-Adel. Le bruit courut parmi les Sarrasins que le prince anglais n'était pas venu au rendez-vous parce que le roi de France, son seigneur suzerain, le lui avait défendu. Richard s'empressa alors d'envoyer des chevaliers de sa suite à Saladin chargés de lui dire qu'il n'avait pas coutume d'agir d'après la volonté des autres, mais bien d'après la sienne propre ; qu'il gouvernait, et qu'il n'était pas gouverné. Sa position de vassal de Philippe-Auguste était insupportable à son orgueil. L'orgueil des Plantagenet était devenu proverbial : Tout membre de cette famille, disait-on, ne convient jamais qu'une blessure lui fail mal.

Les relations presque amicales entre Richard et Saladin excitèrent plus d'une fois le mécontentement de la foule des croisés, plus disposée à croire à la perfidie qu'à des actes de simple politesse. Le roi d'Angleterre répondait à ces murmures, à ces plaintes, en livrant de nouveaux combats aux mécréants. Nous verrons plus tard comment les présents de Saladin à Richard furent reprochés à Plantagenet captif en Allemagne.

Le roi d'Angleterre, qui avait paru rechercher l'amitié du chef des infidèles, avait le secret de se brouiller avec presque tous les princes rangés comme lui sous l'étendard de la croix. Le lendemain de l'entrée des croisés dans Acre, Richard ayant vu la bannière de Léopold, duc d'Autriche, flotter sur une des tours de la ville, la fit enlever et jeter dans un fossé. A côté de son drapeau à Saint-Jean-d'Acre il ne pouvait souffrir que celui du roi de France. Les Allemands auraient voulu venger par les armes cette grave injure ; Léopold, dissimulant sa rage, s'y opposa. Mais quelle lâche et cruelle vengeance il devait tirer, un an après, de l'affront qu'il reçut à Ptolémaïs !

Les sujets de dissension ne manquèrent pas, à Saint-Jean-d'Acre, entre Philippe-Auguste et Plantagenet. Aux termes d'un traité signé entre eux en quittant l'Europe, le roi de France devait avoir la moitié des conquêtes faites en commun en Orient. S'appuyant sur ce traité, Philippe demanda sa part de la récente conquête de Chypre. Richard opposa il cette demande un refus formel, disant que la Chypre, ayant été conquise sans l'aide du roi de France, et seulement pour venger une injure personnelle, lui appartenait sans partage. Philippe n'en accusa pas moins Richard d'avoir violé le traité.

La succession au trône de Jérusalem vint encore augmenter leur désunion. Par son mariage avec Sibylle, fille aînée d'Amaury, successeur de Baudouin III à la couronne de Godefroy de Bouillon, Guy de Lusignan était devenu roi de Jérusalem. Sibylle étant morte avec ses deux enfants, sa sœur Isabelle, épouse d'un gentilhomme français, Honfroy de Thoron, héritait des droits monarchiques de son père.

Conrad de Montferrat, frère de ce Boniface qui en 1204, placé à la tête de la quatrième croisade, conquit Constantinople avec ses compagnons et devint roi de Salonique, était un vaillant guerrier comme tous ceux de sa noble race ; enfermé dans les murs de Tyr en 1187, il avait héroïquement résisté aux efforts de Saladin, qui fut forcé d'abandonner le siège de cette ville. Conrad, aussi brave qu'ambitieux, et peu scrupuleux sur le choix des moyens qui pouvaient favoriser ses desseins, enleva Isabelle à son époux. Déjà marié avec une princesse de la maison impériale de Constantinople, il parvint à force d'intrigues à faire casser sa propre union, puis celle d'Honfroy de Thoron avec Isabelle, et à épouser celle-ci. On disait dans le camp que le noble marquis de Tyr (c'était le titre de Conrad) avait de cette manière deux épouses vivantes, l'une à Constantinople, l'autre en Syrie.

Seul de tous les prélats de la croisade, Baudouin, archevêque de Cantorbéry, dont nous avons longuement parlé dans le chapitre IV de cet ouvrage, s'éleva contre celte union adultère, ainsi qu'un chroniqueur appelle ce scandaleux mariage. Baudouin lança les foudres de l'excommunication contre les deux époux ; mais on n'en tint aucun compte. Ce fut Philippe de Dreux, évêque de Beauvais, que nous retrouverons aux prises avec Richard, qui bénit cette union dans l'église de SaintJean à Acre.

Devenu époux d'Isabelle, le marquis de Tyr réclama pour lui le trône de Jérusalem, au préjudice de Lusignan. Deux partis se formèrent : l'un pour Lusignan, qui soutenait que le caractère royal était ineffaçable et qu'il resterait roi ; l'autre parti pour Conrad. Richard se déclara pour le premier. C'était une raison pour que Philippe-Auguste protégeât le second. A la suite de longs débats on décida que Lusignan conserverait le titre de roi pendant sa vie, et que Conrad et ses descendants lui succèderaient au trône de Palestine : on ne prévoyait pas alors que ce royaume, qui déjà n'existait plus que de nom, serait entièrement perdu pour tous ces prétendants.

Attribuant, non sans raison, la décision qui lui était contraire à l'influence de Richard d'Angleterre, Conrad quitta brusquement Ptolémaïs, et alla s'enfermer dans sa ville de Tyr avec sa nouvelle femme et ses troupes. En s'éloignant, il dit tout haut à ceux qui voulaient le retenir sous les drapeaux de la croisade, que sa vie ne lui paraissait pas en sûreté dans une ville et dans une armée où commandait Plantagenet.

Quelques mois après, au moment même où Conrad, trahissant la cause de la guerre sainte, négociait avec Saladin une alliance offensive et défensive contre Richard, le marquis de Tyr tombait, dans une rue de cette ville, sous le poignard de deux sicaires du Vieux de la Montagne ou Prince des Assassins, qui vivait entouré de mystère sur les plus hautes cimes du Liban. Les meurtriers expirèrent dans un affreux supplice, sans proférer une plainte, et sans vouloir nommer celui qui leur avait demandé la vie de Conrad de Montferrat.

Ceux qui avaient été ses partisans accusèrent Richard d'avoir fait commettre cet attentat. C'était une accusation aussi injuste qu'absurde : les vengeances honteuses étaient en opposition avec son caractère, parfois cruel, mais jamais lâche. Quand il frappait, c'était par devant, et en plein soleil ; il n'était pas homme à cacher la main qui donnait la mort. Les ennemis lâches ne manquaient pas à Conrad, et l'on n'avait pas besoin de recourir à une odieuse calomnie pour chercher un coupable. Mais cet assassinat a toujours été un mystère[2].

Ce fut à la suite des dernières conférences tenues au sujet de la succession au trône de Jérusalem que Philippe-Auguste se disposa il retourner en Europe. Ce monarque, qui accomplit de si grandes et de si utiles choses dans son propre royaume, ne se montra pas avec toute sa puissance dans la croisade ; il y joua un rôle peu glorieux. Il semblait n être venu en Orient qu'à contre-cœur, et seulement pour ne pas rester étranger à l'irrésistible impulsion qui poussait alors l'Europe vers la terre des miracles.

Le bruit que faisait Richard, la pompe qu'il étalait devant l'Asie étonnée, son brillant renom d'homme de guerre, qui s'étendait jusqu'au fond de l'Orient, gênaient, importunaient Philippe-Auguste. Lui dont la pensée ne se dévoilait que rarement, il ne put cacher la jalousie que lui inspirait son superbe vassal. Sa position en Syrie n'était plus tenable en présence de Richard.

Quoiqu’au fond Plantagenet dût être satisfait du départ du roi de France — car ce départ le plaçait à la tête des intérêts chrétiens en Orient —, il ne déclara pas moins aux barons français chargés de lui annoncer la résolution de leur maître, que sa retraite volontaire jetterait une honte éternelle sur Philippe-Auguste. Richard exigea et obtint de son suzerain sa promesse royale qu'à son retour en France il n'entreprendrait rien contre les domaines de la couronne d'Angleterre.

Philippe alla s'embarquer à Tyr, en laissant en Palestine dix mille guerriers français sous les ordres de son parent le duc de Bourgogne. « Lorsqu'il sortit de Ptolémaïs (30 juillet 1191), ses fidèles chevaliers, a dit Michaud, et les croisés qui avaient embrassé son parti contre Richard, lui adresseront de touchants adieux ; tous les autres l'accablèrent de malédictions, et lui reprochèrent en face de déserter la cause de Jésus-Christ. »

Tous les princes qui ont laissé un nom dans l'histoire sont loin de se ressembler. En connaît-on beaucoup qui, comme saint Louis, n'aient marqué leur passage au pouvoir que par des vertus ? Non certainement. Et parmi ceux qui, à un degré moins éminent que Louis IX (il a été le roi parfait), ont cependant excité l'admiration des hommes, il s'en trouve infiniment peu dont le règne ait été pur de toute injustice, quelquefois de tout crime, de toute vengeance déplorable.

Or, le devoir des historiens chargés de retracer leur vie est de les montrer tels qu'ils sont, de signaler leurs bonnes comme leurs mauvaises actions, les unes pour les louer, les autres pour les livrer à la réprobation universelle : ainsi nous avons fait et nous ferons pour Richard jusqu'à l'accomplissement de notre tâche.

Il se laissa entraîner à Saint-Jean-d'Acre, après le départ du roi de France, à un acte qui ne partait plus du courage ni de la dignité du lion, mais qui ne présentait qu'une fureur sauvage. Nous ne le tairons pas.

Le temps fixé pour l'exécution du traité du 12 juillet était expiré. Saladin retenait toujours dans les-fers les prisonniers chrétiens ; il ne payait pas les deux cent mille besants d'or convenus, et ne rendait pas le bois de la vraie croix, appelé par les Arabes le bois du crucifiement. Sommé par Richard de remplir ces engagements contractés en son nom, Saladin ne donna qu'une réponse ambiguë.

Le camp du sultan était toujours dans la plaine d'Acre. Plantagenet rangea son armée en bataille à la portée du trait de l'ennemi. Puis il fit conduire, enchaînés devant ses troupes, deux mille sept cents Sarrasins restés en son pouvoir comme prisonniers ou comme otages. Il ordonna qu'on leur tranchât la tête à tous, et, lui présent, cet ordre fut exécuté (20 août 1191). Les captifs tendirent leur cou à leurs bourreaux avec une résignation héroïque. « Les martyrs de l'islamisme, dit à ce sujet un auteur arabe[3], allèrent boire les eaux de la miséricorde dans le fleuve du paradis. »

Ce qui est remarquable, c'est que tous les auteurs musulmans qui ont parlé de cette hideuse boucherie, s'abstiennent de la blâmer : elle était dans leurs mœurs. Après la bataille de Tibériade, Saladin ne fit-il pas égorger tous les chevaliers tombés en son pouvoir, parce qu'ils refusèrent héroïquement d'abjurer leur foi pour embrasser celle de Mahomet ?

Gauthier Vinisauf, témoin du massacre du 20 août 1191, veut justifier Richard en disant que l'ordre du monarque anglais vengeait la chrétienté et confondait la loi du faux prophète de la Mecque. A côté de cette approbation donnée à un acte si condamnable, il ne sera pas inutile de placer un blâme de ce même acte par un autre chroniqueur contemporain. « Le roi d'Angleterre, dit Sicardi, évêque de Crémone, voyant qu'on ne lui payait point l'argent qui avait été promis, fit, contre toute justice, tuer tous les prisonniers sarrasins qui étaient en sa possession. » Ces sortes de jugements, qui tendent à condamner des scènes de barbarie, sont d'autant plus remarquables qu'ils se rencontrent très-rarement dans les vieilles chroniques.

Saladin, que la vue de tant de cruautés avait rendu semblable à une lionne qui a perdu ses petits[4], lança ses escadrons contre l'armée chrétienne. Richard, qui avait provoqué ce combat par le massacre des captifs musulmans, y déploya une bravoure à laquelle rien ne put résister. Il battit le sultan plus vaillamment que jamais. Plus de quatre mille Sarrasins restèrent sur le champ de bataille.

 

 

 



[1] Michaud, Histoire des Croisades, tome II, livre VIII.

[2] Voyez le 4e volume de la Bibliothèque des Croisades, page 339, note.

[3] Emad-Eddin.

[4] Emad-Eddin.