HISTOIRE DE RICHARD CŒUR-DE-LION

ROI D'ANGLETERRE

 

CHAPITRE VIII.

 

 

Position topographique de Saint-Jean-d'Acre. — Le camp des chrétiens. — Prise de Saint-Jean-d'Acre par les croisés.

(1191)

 

A l'extrémité méridionale de la Phénicie, aux confins de la Palestine, s'élève, sur une presqu'île s'avançant dans la mer en forme de croissant, la cité appelée tour à tour par les anciens, Aca, Acon, Aké, Ptolémaïs ; par les Arabes, Akka et aussi Akh-el-Kharât (Acre la Ruinée.)

En 1104, Baudouin, frère de Godefroy de Bouillon, maître de cette ville, convertit en une église, qu'il dédia à saint Jean l'Évangéliste, une mosquée autrefois bâtie par le calife Omar. C'est depuis cette époque, et à cause même de cette église, que les chrétiens donnent à l'antique Ptolémaïs le nom de Saint-Jean-d'Acre[1].

Au nord, à l'ouest et au sud, la mer lui servait de défense naturelle. Une double enceinte de murailles flanquées de hautes tours et de fossés profonds, s'étendait à l'est, et venait, en s'arrondissant, aboutir à la mer de chaque côté. Aujourd'hui l'état de défense de Saint-Jean-d'Acre offre à peu près le même aspect qu'au XIIe siècle.

Au septentrion et à l'orient de la cité se déploie une vaste plaine que bornent les dernières ramifications du Liban et les montagnes moins hautes de la Galilée. Le Mont-Carmel, dont la pointe, vue de loin, semble surplomber dans la mer, apparaît au midi. Quelques villages, des jardins d'orangers se montrent dans cette plaine arrosée par deux courants d'eau, le Bellus et le Kison, qui se jettent dans la baie de Saint-Jean-d'Acre.

C'est dans cette plaine, aujourd'hui muette et solitaire, qu'en 1189, 1190 et 1191, campèrent les plus belles armées chrétiennes que l'Occident eût jamais envoyées en Asie.

Acre était au pouvoir des Latins depuis la première croisade. Saladin s'en était empare ; sans résistance après la désastreuse bataille de Tibériade (mai 1187). Gui de Lusignan, fait prisonnier dans cette funeste journée, avait obtenu sa liberté en promettant à Saladin de renoncer à son royaume de Jérusalem et de retourner en Europe. Mais dans les guerres acharnées entre les chrétiens et les musulmans, on ne se croyait pas toujours tenu au respect des serments. Lusignan fit annuler le sien par une assemblée d'évêques. Réunissant ensuite les restes épars de sa belle armée, écrasée sur les bords du lac de Génésareth, il vint mettre le siège devant Saint-Jean-d'Acre, défendu par d'intrépides Sarrasins (septembre 1189).

Nous n'avons point à retracer ici les péripéties du siège de Ptolémaïs, un des plus longs et des plus meurtriers que l'histoire ait mentionnés. Ce travail a été fait dans un beau livre que l'Europe connaît[2]. Ce qui entre particulièrement dans notre sujet, ce sont les actes de Richard d'Angleterre, qui lui aussi était venu prendre sa large part de danger et de gloire sous les murs et dans la plaine de Saint-Jean-d'Acre. Mais, pour compléter le tableau dans lequel se montre en première ligne Cœur-de-Lion, nous sommes quelquefois obligé d'y faire figurer d'autres personnages, et d'y mêler les couleurs du temps et aussi les couleurs des lieux.

Tous les peuples de l'Europe étaient représentés au camp des croisés dans la plaine d'Acre pendant l'été de l'année 1191. Les Français, les Anglo-Saxons, les Ecossais, les Normands, les Flamands, les Italiens, les Danois, étaient là avec leurs costumes, leurs usages, leurs langages différents, mais animés d'une même foi, la foi du Christ Sauveur ; guidés par une même pensée, le triomphe de la croix sur le croissant. La milice du Temple, instituée pour la défense de la Terre-Sainte, était là aussi. Revêtus de leurs longues cuirasses à écailles de fer, ces chevaliers ressemblaient de loin, selon les expressions d'un auteur arabe, à de longs serpents qui couvraient la plaine. Lorsqu'ils volaient aux armes, ils ressemblaient à des oiseaux de proie, et, dans la mêlée, à des lions indomptables.

Le camp des preux, entouré de fossés, de palissades, de redoutes, avec ses tentes alignées en forme de rues, avec ses chapelles improvisées, où l'on célébrait les saints offices, avec ses marchés, où s'étalaient les productions de l'Asie et de l'Europe, semblait une ville de l'Occident. Les travaux de l'industrie, le mouvement du commerce se mêlaient partout à l'activité de la guerre et au bruit des armes.

Les rois, les princes, les comtes, les barons y déployaient tout le luxe de leurs palais, de leurs châteaux. Leurs pages, leurs équipages de chasse les avaient suivis. Richard d'Angleterre, passionné pour la chasse, les chiens de race, les chevaux, avait avec lui une collection de faucons et de limiers qui faisaient l'admiration des seigneurs croisés. Philippe-Auguste aimait beaucoup un grand faucon blanc, qu'il tenait souvent sur sa main en le caressant. Un jour cet oiseau, s'étant envolé de sa main, s'enfuit dans la ville d'Acre. En vain le roi de France offrit mille pièces d'or pour le racheter ; on l'envoya il Saladin, qui refusa de le rendre.

Le roi de France et le roi d'Angleterre étant tombés malades a leur arrivée au camp, les travaux du siège furent un moment ralentis. Quelle épreuve pour Richard Cœur-de-Lion de se voir enchaîné dans sa tente pendant que toute l'armée chrétienne attendait le signal o de l'attaque contre la cité ennemie ! « Cette impatience, dit son historiographe Vinisauf, le tourmentait plus que la fièvre qui brûlait son sang. »

Philippe-Auguste, moins malade que Richard, montait quelquefois à cheval, parcourait les rangs de l'armée et l'encourageait par sa présence. Plantagenêt, qui ne voulait pas être surpassé en courage par son suzerain, ordonna un jour à ses troupes, malgré sa femme et sa sœur qui le conjuraient de rester dans son pavillon, de se préparer au combat. Il revêtit sa lourde armure. Ne pouvant pas se tenir debout ni monter à cheval, tant il était affaibli, il se fit porter près des murs de la ville, s'assit sur une grosse pierre, et commanda l'assaut. « J'aime mieux, disait-il, tomber l'épée à la main sous le cimeterre du Sarrasin, que de mourir honteusement dans un lit. »

Des milliers de bras dressèrent les échelles, à travers une grêle de traits lancés par les assiégés ; les soldats du roi d'Angleterre, combattant sous les yeux de leur souverain, atteignirent le haut des remparts. Les épées choquèrent les épées, les mains touchèrent les mains ; on se battit corps à corps pendant plusieurs heures. Repoussés une première fois, les Anglais recommencèrent l'attaque. Accablés par le nombre, sans avoir été secourus par les autres croisés, ils se retirèrent, au grand désespoir de Richard, en proie à une fièvre dévorante qu'augmentait encore la douleur d'une défaite. Cependant la ville aurait été prise ce jour-là si toute l'armée avait combattu en même temps. Mais c'était l'heure du repas, dit la chronique, et les autres croisés étaient à dîner.

Cette tentative imprudente de Richard prouve combien l'unité du commandement manquait à l'armée chrétienne. Philippe-Auguste en était investi ; mais son orgueilleux vassal était loin de s'y soumettre ; il aurait voulu prendre la ville presque à l'insu de son suzerain.

Une fois la santé des deux monarques rétablie, les travaux du siège recommencèrent avec plus d'ensemble, et l'on remplirait de nombreuses pages si l'on voulait retracer les prodigieux exploits des chrétiens et des Sarrasins.

Les croisés étaient harcelés dans leurs retranchements, et par les sorties, des assiégés et par les combats multipliés de Saladin, dont l'armée couvrait un plateau de la plaine d'Acre ; ils tenaient tête à tout. Leur courage grandissait en raison des efforts que déployaient les musulmans.

Les prodiges, les visions miraculeuses jouaient un grand rôle dans les deux armées ennemies. Les Sarrasins publiaient que Dieu les protégeait ; ils disaient qu'une légion d'anges était descendue du ciel pour défendre la ville. Les chrétiens racontaient qu'une nuit des chevaliers placés aux avant-postes avaient vu une femme d'une éclatante beauté leur disant : Ne craignez rien ! Je suis Marie, mère du Seigneur Jésus. La ville sera votre conquête ; n'en démolissez pas les murailles.

La garnison, épuisée par deux années de luttes gigantesques, manquant de vivres, de combattants, n'était plus en état de défendre la place. Dans cette extrémité, l'émir, qui commandait dans Acre, Saïf-Eddin, demanda et obtint une entrevue avec le roi de France. Il lui dit qu'il était prêt à abandonner la cité, à la condition que les Sarrasins en sortiraient avec les honneurs de la guerre, et que la vie aussi bien que les richesses des habitants seraient respectées. « Ceux dont tu me parles et toi-même, vous êtes mes esclaves, lui répondit Philippe-Auguste ; rendez-vous d'abord, et puis je verrai ce que j'aurai à faire. »

Des conditions plus avantageuses pour les croisés furent offertes et acceptées. On convint que le bois de la vraie croix pris par Saladin à la bataille de Tibériade serait rendu aux chrétiens ; que Saint-Jean-d'Acre leur serait livré avec toutes ses richesses ; que la garnison sortirait de la ville en liberté, mais sans armes ; qu'on paierait deux cent mille besants d'or à Philippe et à Richard ; qu'on délivrerait deux mille chrétiens retenus dans les prisons de Saladin. On convint aussi que deux mille musulmans seraient laissés en otage dans le camp des chrétiens jusqu'à la pleine exécution du traité, laquelle devait avoir lieu dans un espace de quarante jours à partir du moment de la conclusion (12 juillet 1191).

Ce traité, auquel la foule des guerriers pèlerins était loin de s'attendre, excita parmi eux les plus violents murmures. On défendit aux soldats d'entrer immédiatement dans la ville qu'ils avaient conquise, et dont ils s'étaient promis le pillage. Toutes les richesses d'Acre devinrent le partage de Philippe et de Richard. « Que l'Église et la postérité, s'écrie ici un auteur contemporain[3], jugent s'il convenait que tout fût donné ainsi à deux princes arrivés à peine depuis trois mois, alors que les autres pèlerins avaient sur les dépouilles de l'ennemi tant de droits acquis par de longs travaux et par leur sang prodigué pendant plusieurs hivers ! »

L'insatiable avidité de Richard et le peu de ressources de Philippe-Auguste, qui durant la campagne n'eut pas toujours assez d'argent pour payer la solde à ses troupes, expliquent ce traité profitable à eux seuls.

La fière contenance des guerriers sarrasins, sortant de la ville entre deux haies de guerriers croisés, irrita ces derniers, et leur fit regretter plus vivement encore de n'avoir pas usé de tous les droits sanglants de la victoire en pénétrant de force dans la cité ennemie.

Les musulmans marchaient la tête haute, le regard assuré. Désarmés, sans défense, ils semblaient menacer encore les champions de la croix. L'adversité n'avait point abattu leur énergie. En les voyant, on aurait pu croire, non à l'humiliation d'une défaite, mais à l'orgueil du triomphe.

Ainsi se termina, après deux années de luttes acharnées, ce siège mémorable, où périrent plus de deux cent mille croisés et cent mille Sarrasins. « Les chrétiens, a dit un historien[4], y versèrent plus de sang, y montrèrent plus de bravoure qu'il n'en fallait pour conquérir l'Asie. » Tant de sacrifices, tant de vaillance, ne purent atteindre le but que la chrétienté en attendait : la délivrance du saint tombeau, qui depuis cette époque est toujours resté au pouvoir des infidèles.

 

 

 



[1] Nous avons donné des détails sur l'état ancien et l'état présent de cette ville dans notre ouvrage intitulé : Récits et Souvenirs d'un voyage en Orient, Tours, Ad. Mame et Cie.

[2] Histoire des Croisades, par Michaud.

[3] Chronique de Sicardi, évêque de Crémone.

[4] Michaud.