Un mot sur la manière
d'écrire l'histoire. — Départ de Richard de Messine. — Il fait en passant la
conquête de l'île de Chypre. — Mariage de Richard. — Portrait de la reine
Bérengère. — Arrivée de Richard à Saint-Jean-d'Acre. — Joie des chrétiens,
terreur des musulmans «t son débarquement en Syrie. — Les guerres de
religion.
(1191)
Quand
on retrace des souvenirs historiques pour s'éclairer soi-même — et quel est
l'écrivain consciencieux qui n'apprend pas quelque chose il chaque page que
sa plume remplit ? —, quand on retrace, disons-nous, des souvenirs
historiques pour s'éclairer soi-même et pour n'être pas inutile il
l'instruction des autres, on doit avant tout se préoccuper de l'exactitude
des faits ; car c'est par les faits, et non point par des dissertations,
qu'on peut juger avec vérité des hommes et des choses. A quoi
donc servirait l’étude de l'histoire, la meilleure de toutes les études
puisque c'est elle qui apprend à connaître l'homme, si à la place des actions
accomplies on mettait des systèmes et des théories ? Le vague des
conjectures, les fantaisies de l'imagination, qui fabrique avec les
événements du passé des romans ou des doctrines, tout cela n'est pas de
l'histoire, mais je ne sais quel amalgame de vérités et de mensonges où
certains initiés peuvent seuls se retrouver. Et puis
voudrait-on inventer des situations, des scènes pour donner au récit une
allure plus émouvante ? L'histoire, hélas ! est assez dramatique par
elle-même sans qu'on ait besoin d'y mettre ce qu'elle ne contient pas.
Partout où l'homme a passé, il a laissé des traces de ses passions, de ses
vertus ou de ses crimes. Les annales humaines sont remplies de tragédies
sanglantes. « On veut du roman, a dit excellemment un écrivain illustre
: que ne regarde-t-on de près à l'histoire ? Là aussi se trouverait la vie
humaine, la vie intime, avec ses scènes les plus variées et les plus
dramatiques, le cœur humain avec ses passions les plus vives comme les plus
douces, et de plus un charme souverain, le charme de la réalité[1]. » Continuons
donc à étudier de plus en plus avec les faits le caractère du héros dont nous
suivons la destinée, l'esprit de son époque et les événements auxquels il
prit une si grande part. Huit
mois s'étaient écoulés (huit mois perdus pour la guerre sainte !) depuis l'arrivée de Richard à
Messine. Quels grands intérêts enchaînaient donc le roi d'Angleterre en
Sicile, presque aux portes de la Syrie, pendant que les chrétiens, commandés
par Lusignan, combattaient et mouraient sous les murs de Saint-Jean-d'Acre,
et qu'ils attendaient pour vaincre les Sarrasins le vaillant prince dont le
nom seul (comme
au siècle précédent celui du Cid) semblait gagner des batailles ? Que faisait Plantagenêt à Messine
alors que cent mille Allemands, conduits par Frédéric Barberousse, tombaient
de fatigue et de faim dans les gorges du Taurus, que l'empereur trouvait la
mort dans un fleuve de ces sauvages et lointaines régions, et que son fils
Frédéric de Souabe ramenait les débris de cette magnifique armée à Ptolémaïs
? Nous le savons ; Richard réglait ses comptes avec Tancrède, se
brouillait de plus en plus avec Philippe de France, et attendait Bérengère de
Navarre, qui, du fond des Pyrénées, venait unir sa destinée à celle du roi
d'Angleterre. Certes,
une fois qu'il eut posé son pied sur le sol syrien, et qu'il se fut trouvé en
face des Sarrasins, Cœur-de-Lion déploya toute son ardente bravoure ; mais
l'histoire doit constater qu'en Sicile ses intérêts personnels l'emportèrent
un moment sur les intérêts plus élevés de la cause sainte qu'il avait
embrassée. Enfin
arriva le jour (avril 1191)
où il dit adieu à Messine avec toute son armée, qui ne dépassait pas vingt
mille hommes. Son mariage avec Bérengère n'ayant pu se célébrer en Sicile à
cause du carême, on décida qu'il s'accomplirait un peu plus tard. Eléonore
retourna en Angleterre, après avoir pressé sur son cœur le fils qu'elle
chérissait, et la princesse de Navarre, qu'elle appelait déjà du doux nom de
fille. Le roi plaça sa fiancée sous la garde de sa sœur Jeanne. Par
convenance, Richard ne voulut point s'embarquer sur le navire qui portait sa
future épouse. Une galère spéciale fut réservée à Bérengère, à la reine
douairière de Sicile, aux darnes de leur suite, à quelques hauts barons, aux
prélats. C'était
vers Saint-Jean-d'Acre, point de réunion de toutes les forces chrétiennes en
Orient, que faisait voile l'escadre anglaise. Les caprices de la mer
changèrent ce plan de route, et cet accident amena une révolution que Richard
lui-même ne soupçonnait pas en s'éloignant de la Sicile. Assaillis
par une de ces violentes tempêtes -si fréquentes pendant l'équinoxe du
printemps dans cette partie de la Méditerranée, les navires anglais sont
dispersés. Vingt galères manquent à la flotte lorsque Richard atteint Candie
à travers mille périls. Parvenu à Rhodes, il apprend que deux de ses plus
grands vaisseaux ont fait naufrage sur les côtes de Chypre ; que des
habitants de cette île en ont pillé les débris, jeté les équipages dans les
fers ; et que la galère qui porte sa fiancée et sa sœur n'a pu obtenir
l'entrée du port de Limisso, l'ancienne Amathonte. Chypre
était alors gouvernée par un petit tyran, qui s'en était emparé au milieu des
révolutions dont Constantinople était le théâtre. Il s'appelait Isaac, et
descendait, par les femmes, de la maison impériale de Comnène. Il avait
ridiculement pris le titre d'empereur, titre déshonoré par une foule
d'aventuriers du Bas-Empire, qui l'avaient successivement porté. Indigné
de ce qu'il vient d'apprendre, le bouillant Richard vole en Chypre, et
demande satisfaction à Isaac, qui lui répond par un refus dédaigneux. Six
galères grecques sont rangées de front pour protéger le port de Limisso,
tandis que l'empereur et une foule de gens armés apparaissent sur le rivage. Richard,
qui a réunir toute sa flotte, donne le signal de l'attaque, et les six
galères sont prises par ses guerriers. Le roi d'Angleterre, couvert d'acier,
l'épée à la main, saute à terre suivi de ses chevaliers. Un combat acharné
s'engage ; les Chypriotes sont battus, dispersés ; Isaac échappe comme par
miracle à Richard, qui l'avait cherché partout pendant la mêlée. Les Anglais
rendent la liberté à leurs compatriotes naufragés, et Plantagenet prend
possession de Limisso. Isaac,
après sa défaite, vient implorer à genoux le pardon de Richard, qui le lui
accorde. Une conférence a lieu le lendemain entre les deux princes ;
Plantagenet s'y montre dans un grand appareil. Il est monté sur un superbe
cheval espagnol, présent de Bérengère à son futur époux. La selle, où l'on a
représenté deux lions qui se combattent, est brodée d'or ; les éperons du
monarque sont du même métal. Il porte une tunique de soie rose ; un manteau
parsemé de petits croissants d'argent couvre ses épaules herculéennes. La
poignée de son épée est en or et a la forme d'une croix, des animaux sont
brodés sur son chaperon d'écarlate. Il tient dans sa main droite un bâton
qu'il agite d'un air martial. Tous les fronts s'inclinent à son approche, et
Isaac, le premier arrivé au rendez-vous, descend de cheval et court au-devant
du roi en pliant le genou. On
convient que l'empereur paiera trois mille cinq cents marcs d'argent à
Richard, qu’il lui abandonnera quelques châteaux en Chypre, désignés par le
roi lui-même ; que le prince grec et cinq cents de ses soldats combattront
les Sarrasins sous les ordres de Plantagenet, lequel s'engage à rendre à
Isaac tous ses domaines, si, après la guerre sainte, il a été fidèle au
traité. Mais un
Grec, et un Grec du Bas-Empire, ne signait ordinairement de pareils traités
qu'avec l'intention secrète de les violer à la première occasion. Au moment
de remettre à la voile pour Saint-Jean-d'Acre, Richard apprend qu'Isaac,
enfermé dans Nicosie, capitale de l'île, refuse de payer la somme convenue et
de marcher contre les infidèles, avec lesquels, dit-on, il complotait la
ruine des croisés. Le roi d'Angleterre, frémissant de colère, va l'assiéger
dans Nicosie ; il s'empare de la ville, et fait Isaac prisonnier. Arrosant
de ses larmes les pieds du vainqueur, Isaac lui demande pour toute grâce de
ne point charger ses mains de chaînes de fer, comme un vil esclave. « Tu
seras satisfait, lui dit Richard avec un insultant sourire ; je sais trop les
égards qu'on doit à un empereur : des chaînes d'argent te seront réservées. »
Ce qui, dit la chronique, fut ponctuellement exécuté. Isaac eut pour prison
une forteresse située sur les côtes de la Syrie. Sa fille unique, Eudoxie,
qui pleurait encore sa mère, morte depuis quelques mois, devint la captive du
roi d'Angleterre. Elle avait vingt ans à peine. Ainsi
fut conquise, chemin faisant, cette île de Chypre dont les habitants, dans
les temps anciens, se vantaient de pouvoir se passer du monde entier, tant
les productions de ce sol fécond étaient abondantes et variées. Richard la
donna, quelque temps après, en souveraineté à Gui de Lusignan, le roi détrôné
de Jérusalem. Elle resta au pouvoir des Latins jusqu'en 1571, époque il
laquelle elle fut conquise par les Turcs. Par suite d'une longue hérédité
monarchique que nous n'avons pas à expliquer ici, le prince régnant de
Sardaigne porte encore parmi ses titres celui de roi de Chypre. Voulant
consacrer sa nouvelle conquête par un acte important de sa vie, Richard
célébra son mariage avec Bérengère dans l'église de Nicosie ; l'évêque
d'Évreux bénit cette union : singulière destinée que celle de cette jeune
princesse, qui, née sur les confins de la Vieille-Castille, devenait reine
d'Angleterre dans une île de la Méditerranée qu'un Plantagenet conquérait par
hasard ! Qu'il nous soit permis de reproduire ici un portrait de la noble
fille de don Sanche, tracé par un maître célèbre[2]. « La
reine Bérengère, épouse du valeureux Richard, passait pour une des plus
telles femmes de son siècle. Elle avait une beauté de teint peu commune dans
son pays, une abondance de cheveux blonds, un si grand air de jeunesse, qu'on
lui aurait donné quelques années de moins qu'elle n'avait, quoiqu'elle ne
comptât encore que vingt ans. Peut-être était-ce pour cela qu'elle prenait,
ou du moins qu'elle affectait des manières un peu enfantines et une humeur
volontaire qu'elle pouvait supposer n'être pas mal séante à une jeune épouse
à qui son âge et son rang donnaient le droit d'avoir des fantaisies, et
lorsque c'était un devoir pour chacun de s'y prêter ; du reste, facile et
gaie, on lui accordait la part d'hommages et d'admiration qu'elle se croyait
due : personne n'avait une bonté plus aimable. Mais de même que tous les
despotes, plus on lui accordait spontanément de pouvoir, plus elle désirait
étendre son autorité..... Elle aimait passionnément
son époux ; mais elle redoutait son caractère brusque et hautain. » En
quittant Chypre avec son escadre, Richard eut pour la première fois à
combattre mille guerriers sarrasins montés sur un gros navire, le Dromant,
qui, venant de Beyrouth, portait à Saladin des vivres, des armes et des
machines de siège. Les musulmans opposèrent aux chrétiens une héroïque
défense. Plutôt que de tomber vivants entre les mains de leurs ennemis, une
foule de guerriers du soudan se précipitèrent dans les flots ; d'autres
furent faits prisonniers, et jetés dans les cales des vaisseaux anglais. Le
commandant du Dromant fit ouvrir son vaisseau à coups de hache, et
disparut dans la mer avec ses débris. La nouvelle de cette victoire précéda
Richard au camp des chrétiens. Des
cris d'enthousiasme partis des rangs des croisés qui assiégeaient
Saint-Jean-d'Acre accueillirent le roi d'Angleterre à son mouillage dans la
baie de cette ville (8 juin 1191). Le soir, les soldats de la croix allumèrent
partout de grands feux en signe de réjouissance. On attendait Plantagenet
comme un sauveur. D'un
autre côté, sa présence répandit la consternation parmi les infidèles. «
C'est que ce roi, dit un auteur arabe[3] en parlant de Richard, était
d'une force terrible, d'une valeur éprouvée, d'un caractère indomptable. Déjà
il s'était fait une grande réputation par ses exploits. Il était inférieur
pour la dignité et la puissance au roi de France ; mais il était plus riche
que celui-ci, plus brave et d'une plus grande expérience dans la guerre. » Telle
était l'idée que les Sarrasins avaient du roi Richard, avant même d'avoir
éprouvé sa vaillance ; car l'affaire du Dromant n'était rien en
comparaison de ce qui devait suivre. Saladin
crut en ce moment sa puissance menacée. Pour conjurer le danger, il excita le
fanatisme de ses musulmans en leur montrant l'islamisme en péril. Dans son
camp comme dans les mosquées des villes placées sous sa domination, les imans
exhortaient les peuples à s'armer contre les ennemis de Mahomet. « D'innombrables
légions de chrétiens, disaient-ils, sortiront des pays situés au-delà de
Constantinople pour nous enlever les conquêtes qui avaient plongé le Coran
dans la joie et pour nous disputer une terre où les compagnons d'Omar avaient
planté l'étendard du Prophète. N'épargnez ni votre vie, ni vos richesses,
pour les combattre. Vos marches contre les infidèles, vos périls, vos
blessures, tout, jusqu'au passage du torrent, est écrit dans le livre de
Dieu. La soif, la faim, la fatigue, la mort même, deviendront pour vous des
trésors dans le ciel, et vous ouvriront les jardins et les bocages délicieux
du paradis. En quelque lieu que vous soyez, la mort vous surprendra ; ni vos
maisons, ni vos tours élevées, ne vous défendront contre ses coups. Quelques-uns
d'entre vous ont dit : N'allons point chercher les combats pendant les
chaleurs de l'été et les rigueurs de l'hiver ; mais l'enfer sera plus
terrible que les rigueurs de l'hiver et les chaleurs de l'été. Allez donc
comte battre vos ennemis dans une guerre entreprise pour la religion. La
victoire ou le paradis vous attendent ; craignez Dieu plus que les infidèles
; c'est Saladin qui vous appelle sous ses drapeaux. Saladin est l'ami de Dieu
; si vous n'obéissez, vos familles seront chassées de la Syrie, et Dieu
mettra à votre place d'autres peuples meilleurs que vous. Jérusalem, la sœur
de Médine et de la Mecque, retombera, au pouvoir des idolâtres qui donnent
un fils, un compagnon, un égal au Très-Haut, et veulent éteindre les
lumières de Dieu. Armez-vous donc du bouclier de la victoire ; dispersez les
enfants du feu, les fils de l'enfer que la mer a vomis sur nos rivages, et
rappelez-vous ces paroles du Coran : Celui qui abandonnera ses foyers pour
défendre la religion sainte, trouvera l'abondance et un grand nombre de
compagnons. » De
pareils discours devaient remuer étrangement des imaginations orientales, et
transformer en lions furieux ces Sarrasins qui marchaient à la bataille en
invoquant le nom d'Allah et de son Prophète. Ils entrevoyaient le paradis de
Mahomet en tombant sous le glaive des croisés. Ceux-ci, de leur côté,
pensaient se rendre agréables à Dieu en tuant le plus possible de mécréants.
Tous croyaient aller au martyre en marchant au combat. Nous
chrétiens, nous savons que la religion des Sarrasins était fausse,
sanguinaire ; mais eux la croyaient véritable et sainte ; c'est avec
conviction qu'ils combattaient et mouraient pour elle. La foi des vieux
croisés était vive, profonde ; ils la défendaient les armes à la main contre
ses irréconciliables ennemis. Supprimez les religions, diront certains philosophes, et vous serez délivrés de ces affreuses guerres. Supprimez donc l'humanité, pourrait-on leur répondre, et il n'y aura plus de croyances, plus de passions ! Dans ses impénétrables desseins, la Providence permit ces guerres au sein même du pays où mourut pour les hommes un Dieu d'amour et de paix. Leur principal résultat, visible pour nous, fut au moins de sauver l'Occident d'une effroyable invasion musulmane : c'est bien quelque chose ! |