Impatience de Richard
à Marseille, où il attend vainement sa flotte. — Son itinéraire depuis
Marseille jusqu'en Sicile. — Séjour du roi d'Angleterre dans cette île.
(1190-1191)
L'humeur
irascible de Richard fut mise à une rude épreuve à Marseille. Il y avait
donné rendez-vous à sa flotte, composée de cent cinquante voiles. Elle
portait ses machines de siège, ses approvisionnements débouché, et plus de
dix mille hommes de ses troupes ; le roi n'avait en ce moment avec lui que
six mille guerriers. Il
attendit vainement ses vaisseaux pendant trois semaines dans la ville
phocéenne. Son impatience se manifesta par des accès de colère qui
effrayaient les gens de sa suite. Quand on lui disait que des vaisseaux
lancés sur l'Océan n'obéissaient point à des pilotes comme des coursiers
montés par des cavaliers tels que lui obéissaient à l'éperon ou au mouvement
de la bride, il semblait s'en prendre aux vents et aux flots, et peu s'en fût
fallu que, comme autrefois un monarque d'Asie, le prince au cœur de lion ne
voulût infliger une correction à la mer indocile. Fatigué
d'attendre, Richard loua vingt navires à des marchands marseillais, s'y
embarqua avec son armée (7 août 1 190), cingla -ï vers la Sicile, en passant
par les îles d'Hyères, et en côtoyant Nice et Vintimille ; il toucha à.
Gênes, où il trouva Philippe - Auguste malade. Le roi de France lui demanda
de lui prêter cinq galères ; Richard lui en offrit trois. Philippe, blessé du
refus, n'accepta pas. La bonne intelligence qui, aux premiers jours, s'était
établie par des serments solennels entre les deux monarques, reçut à Gênes
une première atteinte ; la suite des événements devait achever de la
détruire. Reprenant
la mer, le roi d'Angleterre aborda à Corneto, à Civitta-Vecchia, et s'arrêta
à Ostie ; il était attendu dans cette ville par une députation du pape
Clément III, chargée de lui demander d'aller visiter Rome, où on lui
préparait une réception brillante. Richard n'accepta pas l'invitation du
souverain pontife ; Matthieu Paris attribue ce refus à un mécontentement
contre la cour de Rome. Richard
continua sa route vers la Sicile. Avant de remonter dans sa galère, appelée Rembone,
il voulut traverser à cheval la forêt de Selvedène, où il admira une
magnifique voie romaine. Il doubla ensuite le cap Circello, salua Terracine,
les îles Palmaria, celles de Pouzzoles, et entra dans le splendide golfe de
Baïa. Il visita à Naples l'église Saint-Janvier, et resta longtemps
agenouillé devant la crypte, qui renfermait et qui renferme encore des
reliques de quelques saints renommés. Richard apprit à Salerne que sa flotte
tant attendue était parvenue à Messine, où il se hâta d'arriver lui-même (14 septembre
1190). Philippe-Auguste,
accompagné seulement de quelques chevaliers — il avait laissé son armée en
arrière —, devança de cinq jours Richard dans la capitale de la Sicile. Les
Messinois accoururent en foule au port en apprenant l'arrivée du roi de
France. Ils s'attendaient à le voir à la tête d'une armée ; ils s'étonnèrent
de le voir débarquer comme un si m pie chevalier. Il se dirigea promptement
vers le palais qu'on lui avait préparé. « Tous ceux qui étaient venus sur la
rive, dit un chroniqueur[1], trompés dans leur attente,
jugèrent qu'un roi qui évitait d'être vu n'était pas capable de grandes
choses. » C'est
ainsi que le peuple de Messine jugeait ce prince plein de génie dont le règne
éclatant lui réservait le nom d'auguste, ce prince qui devait donner à
la maison de Capet une supériorité si marquée sur celle de Plantagenet. Mais
le peuple de Messine au XIIe siècle, comme tous les peuples et dans tous les
temps, appréciait un homme non point d'après son propre mérite, mais bien
d'après les images extérieures qui l'accompagnaient. Richard
produisit une impression toute différente sur les imaginations des Siciliens.
Le bruit des clairons et des trompettes retentissait au loin dans les navires
qui portaient le roi d'Angleterre et ses compagnons. Les boucliers des
chevaliers réfléchissaient les rayons du soleil, et les flots blanchissaient
sous les coups redoublés des rames. Bientôt
apparut à la foule surprise le roi d'Angleterre sur un navire richement orné.
On le distinguait des autres guerriers à la magnificence de ses vêtements.
Les troupes de la flotte, rangées en bataille, l'accueillirent sur le rivage
au milieu des plus vives acclamations. Les Siciliens se pressèrent autour du
prince anglais, et l'accompagnèrent jusqu'à son palais. Frappé de son air
majestueux, le peuple le jugeait digne de commander aux nations, et le
trouvait plus grand que sa renommée. Comme
nous l'avons dit dans le premier chapitre de cet ouvrage, Jeanne Plantagenet,
la plus jeune des filles de Henri Il et d'Éléonore, avait épousé Guillaume
II, roi de Sicile. Ce prince étant mort sans postérité, sa couronne revenait
à sa sœur Constance, femme de Henri de Souabe. Mais Tancrède, fils naturel de
Roger, père de Guillaume II, s'empara du trône de Sicile après la mort du
mari de Jeanne Plantagenet. Cette princesse fut en ce moment reléguée dans un
palais à Palerme, où elle était prisonnière. Un autre que Richard aurait
peut-être voulu entrer en pourparler avec Tancrède avant d'en venir, s'il y
avait lieu, à des moyens plus décisifs pour obtenir bonne justice. Ce n'était
point là sa façon d'agir. Sa diplomatie était son glaive, et ses protocoles
se formulaient par des coups de lance. Le lendemain de son arrivée à Messine,
il alla arracher sa sœur de sa prison, se saisit violemment d'un château
appelé Bagnara, de l'autre côté du détroit, et y plaça sous bonne garde la
veuve de Guillaume Il. Près de l'écueil de Charybde s'élevait une forteresse
; il s'en empara, et la convertit en magasins de vivres. Pendant ce temps,
ses soldats construisaient une redoute sur les hauteurs de Messine. Il lui
donna le nom de Mategriffe, parce qu'il se proposait d'attaquer de là
les Griffons, dont l'origine a donné lieu de la part des savants il des
recherches et des explications trop incertaines pour en faire nous— même un
sujet de dissertation. L'enthousiasme
avec lequel les Messinois avaient accueilli Richard décroissait visiblement ;
il se changea en haine contre les Anglais et contre leur roi. On s'aperçut un
jour que des soldats de Richard avaient disparu. Comment et pourquoi ? Le
poignard sicilien aurait peut-être su répondre à cette question. On trouva
des cadavres anglais dans d'affreux égouts. Il ne fallait qu'une étincelle
pour allumer un incendie. L'armée
de Richard était campée sous des tentes, en dehors des remparts de Messine.
La demeure du roi d'Angleterre se trouvait dans un des faubourgs de la ville.
Philippe et ses Français avaient pris leurs logements dans l'intérieur de la
cité. Une
femme sicilienne vendait des provisions aux croisés. Un soldat anglais se
présente pour lui acheter un pain, et lui en offre un prix inférieur à celui
qu'elle exige. La femme lui dit des injures ; la populace s'assemble ; les
soldats anglais se mêlent à la querelle, qui devint bientôt une guerre
ouverte. Richard arrive à cheval, l'épée au poing ; à la tête de ses troupes
il prend possession de la ville en moins de temps qu'un prêtre n'en
mettrait à chanter matines[2] (4 octobre 1190). Messine est pillé par les
Anglais ; la bannière de Richard flotte sur les tours. Ces
actes de violence offensent Philippe-Auguste ; il fait dire à Richard qu'il a
manqué à tous ses devoirs en assiégeant une ville où lui, son suzerain,
reçoit une noble hospitalité. Le roi de France ordonne que la bannière
d'Angleterre soit enlevée des remparts de Messine. Richard répond qu'il est
prêt à la faire disparaître, mais qu'il ne souffrira pas qu'une autre main
que la sienne ou celle d'un ses chevaliers touche son étendard. Il est enlevé
par un haut baron de la suite du roi d'Angleterre. Richard
n'était pas satisfait : il avait, comme il le disait lui-même, « ses comptes
à régler avec le bâtard Tancrède. » Tremblant pour sa couronne contestée, et
ne se souciant pas de la défendre les armes à la main contre un prince tel
que Richard, Tancrède souscrivit à toutes les conditions imposées par le roi
d'Angleterre. Celui-ci renonça aux sommes laissées à Henri Il par un
testament de Guillaume II ; mais il exigea que Tancrède donnât, avec quarante
mille onces d'or, une de ses filles en mariage à Arthur, duc de Bretagne,
neveu de Richard, que celui-ci avait désigné pour son successeur au trône
d'Angleterre, dans le cas où il mourrait sans postérité. Le monarque anglais
reconnut en même temps Tancrède comme roi de Sicile. Par les ordres de
Plantagenet, les Anglais restituèrent aux Messinois tout ce qui leur avait
été volé dans le pillage de la ville. Richard,
que ses qualités brillantes ne défendaient pas d'un amour désordonné de l'or,
savait quelquefois le répandre largement ; ayant su que plusieurs chevaliers
français et anglais se plaignaient des dépenses que leur occasionnait leur
séjour prolongé dans l'île, il offrit spontanément de l'argent à tous ceux
qui en manqueraient. Le jour de Noël (1190), il invita à sa table les principaux chefs des
armées ; après un splendide festin, il leur donna à tous de riches cadeaux. Mais
combien son caractère était violent et sa vengeance opiniâtre ! En voici une
preuve nouvelle. Le roi d'Angleterre et plusieurs gentilshommes français et
anglais rentraient dans Messine après une promenade à cheval ; ils virent un
paysan conduisant un âne chargé de roseaux appelés cannes en Italie comme
dans le midi de la France. Les nobles cavaliers, tous jeunes et d'humeur
joyeuse, s'arment d'un de ces roseaux en guise de lance, et se mettent à
jouter comme dans un tournoi. Richard attaque un chevalier français,
Guillaume des Barres, réputé le plus brave et le plus adroit dans les
exercices guerriers. Le coup porté par lui déchire les habits de Richard. Le
prince s'irrite, et pousse son cheval contre des Barres pour le désarçonner ;
celui-ci s'affermit sur son étrier. Le roi se précipite de nouveau sur son
adversaire, qui demeure inébranlable. Le comte de Leicester veut venir en
aide à son maître, et met la main sur Guillaume. « Retirez-vous ! » dit
Richard au comte avec vivacité ; « laissez à nous deux le combat ! »
Frémissant de colère, le roi arrête tout à coup son destrier, et dit à des
Barres : « Allez-vous-en d'ici, et ne paraissez jamais devant moi ! Je serai
éternellement votre ennemi, et aussi l'ennemi de tous les vôtres ! » — « J'ai
résisté au chevalier, mais j'obéis au roi, » dit alors le guerrier français
avec un accent de noble fierté où se mêlait un profond sentiment de respect. Il alla
raconter cette scène au roi de France, qui en fut péniblement affecté ; car
il savait mieux qu'un autre combien Richard, blessé dans son orgueil, était
persévérant et dangereux dans sa haine. Après bien des démarches auprès du
roi d'Angleterre pour obtenir le pardon de Guillaume, on ne put obtenir de
lui que ces paroles : « Je ne ferai aucun tort à des Barres tant que durera
la guerre sainte. » Un
grave sujet de discorde s'éleva à Messine entre les deux monarques croisés.
Depuis la mort de Henri II, Philippe-Auguste avait plusieurs fois demandé à
Richard de conclure son mariage avec Alix, sa fiancée ; le roi d'Angleterre
n'avait répondu jusque-là que par des paroles évasives à cette demande de son
suzerain. Sommé, en Sicile, de remplir ses engagements à l'égard de la fille
de Louis VII, Richard répondit nettement au monarque français qu'il
n'épouserait jamais celle qui était restée si longtemps au pouvoir de Henri
II. Cette déclaration un peu tardive irrita Philippe, qui reprocha vivement à
son vassal d'avoir trahi son serment. On ne
sait pas quelle aurait pu être la suite de ces dissentiments, si les prélats
et les hauts barons des deux armées ne fussent point parvenus à rétablir la
bonne harmonie entre les deux rois. Ils firent de nouveaux serments, et
formèrent une nouvelle alliance, si nécessaire au succès de la croisade. «
Mais on devait se défier, a dit un historien[3], d'une amitié qui avait besoin
d'être jurée si souvent, et d'une paix pour laquelle on faisait chaque jour
un traité. » Par une
convention signée entre Philippe et Richard, celui-ci fut délié de tout
engagement avec Alix, qui épousa depuis le comte de Ponthieu. Plantagenet
remit à Philippe une somme considérable. Gisors et le Vexin, donnés en dot à
la fille de Louis VII, furent laissés au roi d'Angleterre sous une double
clause de réversion : l'une en laveur de la France, dans le cas de
l'extinction de la descendance masculine de Richard ; l'autre en faveur de
l'Angleterre, si Philippe mourait sans postérité. Pendant
que ce traité se signait à Messine, Éléonore d'Aquitaine, cette implacable
ennemie de la maison royale de France, et qui avait été l'âme de la rupture
entre son fils et Alix, arrivait à Reggio (février 1191) avec Bérengère, fille de don
Sanche, roi de Navarre ; elle avait secrètement négocié l'union entre cette
princesse et Richard, et celui-ci attendait de jour en jour l'arrivée des
deux princesses en Sicile. Le séjour de Philippe-Auguste à Messine devenait impossible. La première femme de son père, que le roi de France détestait, était de l'autre côté du détroit avec une jeune princesse destinée à épouser celui auquel sa sœur avait été promise. Il ne pouvait pas être le témoin du triomphe d'Eléonore, et assister à la célébration d'un mariage qui le blessait et comme frère et comme roi. Il ordonna le départ de son armée pour la Syrie, et le 22 mars 1191 il quitta les rivages siciliens avec sa flotte. Richard l'accompagna pendant quelques milles. Tournant ensuite vers Reggio, il alla prendre à son bord sa mère, sa fiancée et les nobles dames de la suite des princesses, qu'il conduisit à Messine. |