HISTOIRE DE RICHARD CŒUR-DE-LION

ROI D'ANGLETERRE

 

CHAPITRE V.

 

 

Richard vend plusieurs domaines de la couronne et les hautes charges de l'État. — Ses exactions dans la perception de la dîme saladine. — Ambassade de Philippe-Auguste à Richard. — Capitulaires et règlement militaire. — Entrevue des deux rois à Nonancourt, ensuite à Vézelay. — Les deux monarques se séparent à Lyon. — Itinéraire de Richard depuis Lyon jusqu'à Marseille.

(1189-1198)

 

Richard aurait, disait-il, vendu la ville de Londres, s'il avait trouvé des acheteurs, dans le but de se procurer de l'argent pour son expédition en Orient ; il aliéna plusieurs domaines de la couronne, et mit à l'encan les plus hautes dignités de l'Etat. Les acquéreurs ne manquèrent pas.

La dîme saladine fut perçue sans pitié ni merci. Sous le titre d'aumône, dit un chroniqueur[1], elle renfermait un esprit d'exaction et de rapacité qui effraya le peuple et le clergé. Les récalcitrants étaient jetés en prison, et retenus captifs jusqu'à ce qu'ils eussent donné leur dernier écu.

Richard feignit d'avoir perdu le sceau royal ; il en fit faire un autre. On publia que quiconque désirait posséder en sécurité les biens qu'il tenait par charte (sorte de donations royales), eût à présenter au plus tôt ses litres de propriété, afin de leur appliquer le nouveau sceau. Menacés d'une ruine complète, les propriétaires entrèrent en composition avec le roi[2].

De pareilles exactions auraient suffi pour faire condamner une guerre ordinaire et en éloigner les peuples ; mais les croisades n'étaient pas l'œuvre d'un seul homme, qu'il fût prédicateur ou chef d'empire ; les croisades étaient l'explosion de l'enthousiasme religieux de toute une époque, et les rigueurs fiscales d'un prince ne pouvaient rien arrêter.

Avant de quitter l'Angleterre, Richard confia le gouvernement de ce pays à Guillaume Longchamp, évêque d'Ely. Élevé aux dignités de chancelier du roi et de grand justicier d'Angleterre, Longchamp fut investi d'un pouvoir souverain. Dans une lettre adressée à tous ses féaux, Richard disait : « Nous vous recommandons et vous enjoignons d'obéir en tout, si vous nous aimez, nous et notre royaume, et si vous tenez à vous-mêmes et à tout ce que vous possédez, à notre amé et féal chancelier l'évêque d'Ely, sur tous les points qui sont de notre ressort, et d'agir à son égard comme vous agiriez envers nous si nous étions dans le royaume, sur tout ce qu'il vous commandera en notre nom[3]. » Nous verrons plus tard comment Guillaume Longchamp usa des prérogatives dont le roi l'avait honoré.

Au mois d'octobre de l'année 1189, une ambassade à la tête de laquelle se trouvait Rotrou, comte du Perche, qui avait assisté à la réunion du champ sacré, vint à Londres annoncer à Richard que, dans une assemblée générale, tenue à Paris, Philippe-Auguste avait décidé de se mettre en marche pour l'Orient aux fêtes de Pâques prochaines. Le roi de France fit dire au roi d'Angleterre qu'il irait l'attendre avec son armée à Vézelay, ville du Nivernais, où, cinquante années auparavant, le pape Eugène III avait présidé un concile pour le recouvrement de, la Terre-Sainte. Richard, entouré de ses barons, promit d'être exact au rendez-vous.

Dans une réunion de seigneurs anglais et normands où se trouva le roi d'Angleterre, on arrêta des capitulaires que nous indiquerons ici, car ils aident à connaître les mœurs et les usages de la Grande-Bretagne au moyen âge.

Les indulgences ecclésiastiques étaient accordées à tous ceux qui se croisaient. On ne pouvait être dispensé du saint voyage qu'en donnant la dixième partie de son revenu annuel. Tout jurement était défendu aux soldats de la croix. Ils ne devaient avoir que deux plats à leur table. Il était interdit aux femmes, excepté aux laveuses de linges qui ne pouvaient inspirer aucun soupçon, de suivre l'armée. Tous les jeux de hasard étaient proscrits. Les dettes des croisés étaient exemptes d'intérêt pendant la durée de l'expédition ; ou si les intérêts continuaient à être payés, ils devaient être considérés comme des à-compte sur le capital.

Un règlement disciplinaire rédigé par Richard, et destiné à sa flotte, qui allait mettre à la voile pour l'Orient, -montre dans son laconisme toute la barbare justice de ce siècle.

Celui qui aurait tué un homme sur le vaisseau, devait être lié avec le mort et jeté à la mer. S'il le tuait à terre, il était également lié au cadavre et enterre vivant avec lui. 'Le matelot convaincu d'avoir tiré son couteau pour en frapper un autre, devait avoir le poing coupé. S'il l'avait frappé jusqu'au sang, il devait être plongé trois fois dans la mer. Si quelqu'un outrageait son compagnon, s'il le maudissait, il devait payer autant d'onces d'argent qu'il aurait renouvelé de fois son outrage. Tout homme convaincu de vol devait être tondu comme un serf ; de la poix bouillante était versée sur sa tête, qu'on couvrait d'un duvet de plumes. Dans cet état, il était jeté sur la première terre où le vaisseau abordait[4]. Ces rigueurs terribles ne purent pas toujours prévenir les désordres ; des disputes violentes éclatèrent plusieurs fois dans le pèlerinage.

Deux mois après l'arrivée du comte du Perche en Angleterre, Richard et Philippe-Auguste se rencontrèrent à Nonancourt. Ces deux monarques signèrent un pacte d'alliance ainsi conçu :

« Moi, Philippe, roi de France, je garderai bonne foi à Richard, roi d'Angleterre, comme à mon ami et féal, pour sa vie ; et moi, Richard, roi d'Angleterre, j'agirai de même à l'égard du roi de France, pour sa vie, comme à l'égard de mon seigneur et ami.

« Chacun de nous portera aide à l'autre, si besoin est, pour la défense de sa terre, ainsi que chacun de nous défendrait la sienne propre et la maintiendrait intacte[5]. »

Les comtes et les barons des deux royaumes présents à cette entrevue jurèrent de ne point s'écarter de la fidélité promise aux deux rois. Les prélats déclarèrent qu'ils excommunieraient les transgresseurs de ce pacte, quel que fut leur rang.

C'était la première fois qu'un roi de France et un roi d'Angleterre se rangeaient sous les mêmes drapeaux.

« Mais cette harmonie, ouvrage de circonstances extraordinaires, ne devait pas durer longtemps entre deux princes qui avaient tant de sujets de rivalité. Tous deux jeunes, ardents, braves/ magnifiques, Philippe plus grand roi, Richard plus grand capitaine, avaient la même ambition et la même passion pour la gloire. La soif de la renommée, bien plus que la piété, les entraînait à la Terre-Sainte. L'un et l'autre pleins de fierté, prompts à venger une injure, ne connaissaient dans leurs différends d'autre juge que leur épée ; la religion n'avait pas assez d'empire sur leur esprit pour faire plier leur orgueil, et chacun d'eux aurait cru s'abaisser s'il avait demandé ou reçu la paix. Pour savoir quelle espérance on pouvait fonder sur l'union de ces deux princes, il suffira de dire que Philippe, en montant sur le trône, s'était montré le plus ardent ennemi de l'Angleterre, et que Richard était le fils de cette Éléonore de Guienne, première femme de Louis VII, qui, après la seconde croisade, avait quitté son époux en menaçant la France[6]. »

Richard alla prendre le bourdon et la panetière dans l'église Saint-Martin de Tours, comme Philippe-Auguste avait déjà reçu ces marques de pèlerinage dans l'abbaye de Saint-Denis.

Au mois de juin de l'année 1190, Richard et Philippe étaient à Vézelay avec leur armée respective. Là, une nouvelle convention, par laquelle on s'engageait à n'entreprendre, pendant la croisade, aucune guerre, soit dans les domaines du roi de France, soit dans ceux du roi d'Angleterre, fut signée entre les deux monarques.

Ils tirent ensuite route vers Lyon en passant par Saint-Léonard-de-Corbigny, Moulins-en-Gilbert, Toulon-sur-Arroux, Sainte-Marie-les-Bois, Belleville et Villefranche. Se donnant rendez-vous en Sicile, les rois croisés se séparèrent à Lyon.

Richard se dirigea vers Marseille ; Philippe-Auguste prit le chemin de Gênes, où l'attendaient des navires destinés à le transporter à dessine avec ses troupes[7].

En partant de Lyon, Richard suivit la rive gauche du Rhône, dont les bords, au XIIe siècle, étaient hérissés d'imposantes citadelles ; on en voit aujourd'hui les grandes et pittoresques ruines.

Le roi d'Angleterre et son armée de terre, qui ne dépassait point six mille hommes, traversèrent Auberive, Saint-Bernard-de-Romans, Valence, Loriol, Valréas, Saint-Paul-de-Provence, Mondragon, Orange, dont le bel arc de triomphe, érigé en mémoire de la victoire de Marius sur les Cimbres, dut attirer les regards de Cœur-de-Lion et de ses compagnons.

Continuant leur route, ils laissèrent derrière eux Sorgues, nom pas près d'Avignon, Sénas, et parvinrent il Salon, aujourd'hui délicieuse petite ville aux belles eaux, aux frais ombrages, et qui, au temps de Richard, ne devait offrir que l'aspect de son grand château et quelques maisons groupées autour du plateau sur lequel il s'élève.

De Salon les croisés anglais et normands s'avancèrent dans la vaste et fertile plaine à t'extrémité de laquelle apparaît sur une montagne rocheuse le village de Lançon, qui n'était qu'un château fort au XIIe siècle.

Puis, franchissant les collines nues qui séparent Lançon de la vallée de l'Arc, laissant à droite Saint-Chamas et ses collines semblables aux collines de la Judée, Berre et son bel étang aux flots bleus, laissant à gauche, il quelque distance, les hauteurs au penchant desquelles se déploie aujourd'hui le village de Lafare, ils atteignirent Marignane, Vitrolles et ses pittoresques rochers, le village des Pênes, bâti sur des rocs taillés à pic ; ils entrèrent dans le sombre vallon de l’Assassin, et parvinrent enfin à l'antique ville des Phocéens, majestueusement assise au bord de, cette belle Méditerranée, dont l'étendue azurée, apparaissant aux regards éblouis des soldats de la croix, montrait les espaces qu'ils avaient encore à parcourir avant d'arriver à ce divin tombeau dont ils méditaient la conquête.

 

 

 



[1] Dicete.

[2] Matthieu Pâris.

[3] Matthieu Pâris.

[4] Chronique de Benoîte abbé de Peterborough.

[5] Matthieu Pâris.

[6] Michaud, Histoire des Croisades, tome II.

[7] La France, à cette époque, n'avait pas de flotte ; c'est de saint Louis seulement que date la marine de notre pays : pour transporter ses armées en Orient, Louis IX fit construire des navires ; ils formèrent alors une force maritime qui depuis n'a cessé de s'accroître dans notre patrie.