L'Égypte et la Syrie
sous l'administration de Méhémet-Ali. — Les fellahs des bords du Nil. — Ce
que sont devenues les écoles égyptiennes après la mort de Méhémet-Ali. — Les
Maronites du Liban. — Question d'Orient en 1840. — Délivrance de la Syrie par
les puissances alliées, moins la France. — Bataille de Nezib. — Mort de
Mahmoud II. — Défection du capitan-pacha. — Terreur à Stamboul à la nouvelle
de tous ces malheurs. — Détails sur la mort de Mahmoud II. — Portrait de ce
prince. — Jugement sur lui. — Avènement d'Abdoul-Medjid. — Le harem de
Stamboul. — La polygamie. — Division des diverses périodes de l'histoire de
l'empire ottoman. — Considérations générales sur la situation actuelle de cet
empire (de 1837 à 1840).
Un
travail sur la situation de l'Égypte et de la Syrie, sous l'administration de
Méhémet-Ali, aurait pu trouver place à la fin de cet ouvrage. Mais ce
travail, nous l'avons fait dans notre Voyage dans l'Asie Mineure, en
Mésopotamie, à Palmyre, en Syrie en Palestine et en Égypte. Revenir sur
ce sujet, ce serait nous copier nous-même, et ces répétitions seraient au
moins inutiles. Tout en
rendant pleine justice à la rare capacité de Méhémet-Ali, cet ancien marchand
de tabac macédonien, devenu maitre du pays des Pharaons, tout en rendant
hommage aux nobles efforts de plusieurs de nos compatriotes attachés à son
gouvernement, nous avons montré l'Égypte avec ses misères et son
charlatanisme de civilisation. Les faits consignés dans notre Voyage
étaient incontestables : ils sont restés dans leur vérité. On n'a pas
contredit les preuves que nous avons données de l'abjection des fellahs (paysans) du Delta. S'ils ne portent pas
le nom d'esclaves, ils ne croupissent pas moins dans une avilissante
servitude. Ce misérable peuple, sans patriotisme, sans mœurs, sans lien de
famille, sans énergie, sans courage, a été, depuis douze siècles, soumis à
une domination étrangère qui a fait de lui un véritable troupeau de bêtes de
somme. Il s'est laissé, de tout temps, pressurer, bâtonner, écraser par tous
les gouvernements qui se sont succédé en Égypte, depuis Saladin jusqu'à
Méhémet-Ali. Mais celui-ci, plus qu'aucun autre, a considéré les fellahs
comme son bien, sa chose ; ils étaient devenus sa propriété comme l'Égypte
elle-même ; les fellahs ne possèdent rien, n'espèrent rien ; on n'a pas
cherché, en voulant régénérer l'Égypte, à moraliser, comme on dit
maintenant, ces populations gangrenées ; on n'a pas voulu tirer un peuple de
la boue et l'élever à l'état de nation ; on a tout simplement pompé sa sueur,
son sang, pour organiser une habile insurrection contre l'autorité du
souverain de Stamboul. On a
construit des vaisseaux, garni des arsenaux, formé des armées, élevé, avec
d'incalculables dépenses, de nombreuses écoles, non point, nous le répétons,
pour instruire une nation, la rendre morale et digne, mais seulement dans un
intérêt d'ambition personnelle. En
parlant des établissements d'instruction publique d'Abouza–bel, de
Kars-el-Aïm, de Boulak, du Caire, de Tourah, de Choubra, de Gigeth, de
Damiette, de Rosette et d'Alexandrie, nous avons prouvé qu'il n'y avait rien
de moins public que cette instruction à laquelle on avait donné le nom sonore
d'instruction publique ; que tout, tout absolument dans ces écoles n'avait
qu'un seul but : faire des soldats, multiplier les moyens insurrectionnels
d'un homme terriblement installé au milieu de vastes ruines. Nous disions que
ce n'étaient là que d'inutiles ébauches de civilisation, de pâles emprunts,
de vaines images qui disparaîtraient quand l'homme étonnant qui gouvernait
l'Égypte aurait cessé de vivre ; car il n'y avait que Méhémet-Ali seul sur
les bords du Nil ; il n'y avait pas de peuple, pas d'élément de vie ; tous
ces hardis efforts étaient l'œuvre d'un seul homme : après lui, plus rien.
Tous les musulmans que nous avions vus à la suite du vice-roi n'étaient bons
qu'à laisser dépérir les œuvres de l'exterminateur des mamelouks. En
mourant, Méhémet-Ali a laissé « le soin de poursuivre son œuvre et de
maintenir le pays à la hauteur un peu factice (on pourrait
dire très-factice)
où il l'avait élevé par une lutte de quarante années contre lui-même et
contre tous les siens, tâche immense, travail inouï où sa raison a enfin
succombé, après une carrière dont l'histoire d'Orient offre peu d'exemples et
fournira sans doute peu d'imitateurs. Le début du nouveau règne en est une
preuve. Cet illustre enseignement est tout à fait perdu pour le petit-fils
de Méhémet-Ali, Abbas pacha[1]. » Les
événements nous ont donné raison ; mais il suffisait d'un peu d'indépendance
et de bonne foi pour prévoir ces choses. En 1840, alors que tous les regards
se tournaient vers l'Égypte, et que la rébellion de-Méhémet-Ali menaçait
l'Europe d'une conflagration générale, nous disions tout haut ce que beaucoup
de gens pensaient tout bas ; mais on espérait, on espérait toujours ;
Méhémet-Ali continuait à mystifier ses crédules admirateurs d'Occident, de
France surtout ; on le croyait fort. Après
les revers d'Ibrahim-pacha, en Syrie, tout changea de face ; les espérances
du vice-roi et de son fils s'évanouirent ; la première pensée d'Ibrahim, à
son retour en Égypte, en 1840, fut de proposer à son père la destruction de
ces nombreux établissements d'instruction publique ruineux, selon lui. On
eut grand'peine à faire admettre au vice-roi la nécessité d'en conserver une
partie[2]. Du
moment, en effet, que l'Europe brisait à coups de canon le réseau
insurrectionnel de Méhémet-Ali, toutes ces brillantes écoles n'avaient plus
d'objet ; la grande comédie était interrompue ; l'échafaudage théâtral de
l'Égypte devait disparaître ; il disparut ; la désorganisation des
établissements d'instruction publique ne se fit pas attendre ; un membre
distingué de l'université de France[3], chargé d'examiner l'état de
l'enseignement sur les bords du Nil, a été amené à écrire ces paroles dans le
rapport que nous avons déjà indiqué : « J'espérais vous présenter le tableau
des premiers pas de l'Égypte moderne dans la voie de la civilisation. Une
révolution récente fait de ce rapport l'histoire complète d'une des créations
les plus remarquables de Méhémet-Ali. Elle aura été aussi la plus éphémère
; IL
N'Y A PLUS D'ÉTABLISSEMENTS D'INSTRUCTION PUBLIQUE EN ÉGYPTE. » Ce même écrivain, qui a
visité, onze ans après nous, les écoles fondées avec tant de fracas par
Méhémet-Ali, remarque, en constatant l'état de l'enseignement en Égypte, à
tous les degrés, que si ce pays « veut un officier instruit, un ingénieur habile,
un médecin sûr, il est encore réduit à les demander à l'Europe. » Conclurions-nous
& tout cela qu'il ne restera aucune trace des écoles égyptiennes ? Telle
n'est pas notre pensée. Il n'en est pas de l'invasion des idées comme de
l'invasion des soldats armés du glaive des batailles. Les conquérants
ravagent le monde, mais ils tombent et meurent. Les idées ne meurent pas.
Quand elles ont pénétré dans un pays, elles y germent lentement, sans bruit,
y fructifient et prennent plus tard possession des esprits ; elles sont
elles-mêmes les voies véritables par lesquelles les peuples succombent ou triomphent,
La pensée civilisatrice de l'Occident s'achemine vers l'Égypte depuis Louis
IX : qui pourrait l'arrêter ? Les Français de tous les temps ont porté les
semences de la civilisation chrétienne dans ces régions lointaines d'où la
lumière nous était venue, mais que l'influence islamique a plongées dans la
nuit de l'intelligence et dans la servitude. Les travaux de nos compatriotes,
en Égypte, sous l'administration de Méhémét-Ali, ne seront pas perdus. Ils
aboutiront, à une époque plus ou moins prochaine, à une grande révolution
dans Ce pays. Mais ce que nous ne saurions admettre, c'est que les musulmans
de Delta et des Pyramides, pas plus que ceux de la Thrace, du Bosphore, de
l'Asie Mineure, puissent jamais reconquérir, par l'ascendant des idées, la
grande place qu'ils avaient prise autrefois dans le monde par le sabre de la
conquête. La civilisation européenne, a dit un écrivain illustre[4], aura été pour les Turcs
comme la robe de Nessus pour Hercule elle n'a fait jusqu’ici qu'allumer un
feu qui ne peut plus s'éteindre, et qui finira par les consumer. Après
sa conquête de la Syrie, eu 4832, Méhémet-Ali crut pouvoir traiter les
belliqueux habitants de cette contrée comme il traitait les ilotes abruti/4
des bords du Nil. Il établit dans le Liban le monstrueux monopole qui avait
transformé l'Égypte eu une sorte de fermage dont seul le vice-roi tirait
profit. Il sextupla les impôts dans la montagne, et obligea toute la
population à des corvées, à des travaux abjects auxquels elle n'avait jamais
été habituée. Mais comma il connaissait l'horreur des Syriens peur la
servitude, et leur bravoure, le vice-roi cloqua l'ordre à son fils,
Ibrahim-pacha, de désarmer les Maronites et les Drues. Ce désarmement, auquel
présidèrent la surprise et la trahison, fut général. Vers la
fin de l'année 1837, nous nous trouvions dans le Liban, au milieu de deux
cent cinquante mille catholiques, et nous fûmes témoin de leurs souffrances,
de leur exécrable oppression et aussi de leur impatience de briser leurs
chaînes. Ces Maronites si pleins d'honneur, de courage, et dont les mœurs
sont simples et pures comme aux premiers siècles du christianisme, nous
montraient avec orgueil, mais aussi avec douleur, les lettres patentes de
Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV, par lesquelles les successeurs de
saint Louis prenaient sous leur protection et sauvegarde les chrétiens
maronites du mont Liban. Cet admirable peuple nous disait son amour pour
cette France qui semblait l'abandonner alors à la tyrannie d'Ibrahim-pacha. Les
Maronites rongeaient leur frein et attendaient l'heure de la vengeance. Vingt
mille Libanais, armés par Ibrahim lui-même pour l'aider à réprimer la grande
insurrection des Haouran en 1838, obéirent fidèlement aux ordres du général
égyptien qui leur avait promis, comme récompense de leurs services, de
diminuer les impôts et de les exempter des corvées. Mais Ibrahim les trompa
encore, et la tyrannie retomba de tout son poids sur ces populations
incapables de la supporter. Alors, de tous les points de la montagne se
levèrent des guerriers contre les oppresseurs venus des Pyramides. Pendant
les huit années qu'a duré l'administration égyptienne en Syrie, en Palestine,
ces deux provinces ont été en état continuel de révolte contre Méhémet-Ali et
contre son agent l'émir Beschir qui trahissait les intérêts de ses
compatriotes à son profit et au profit du pacha d'Égypte. L'émir Beschir
et Mohammed-Ali, sava sava (le prince de la Montagne et le pacha
d'Égypte, c'est tout un),
nous disaient les Maronites de la vallée de Bescharrech. Ces fréquentes
insurrections étaient les plus solennelles protestations contre les
dominateurs égyptiens ; car, ainsi que nous l'avons dit souvent, quand les
chrétiens de l'Orient musulman prennent les armes, quand ils délaissent leur
charrue, leurs chameaux leurs maisons ou leurs tentes, c'est qu'ils sont
menacés, c'est qu'ils sont arrachés à leur repos, blessés dans leur droit,
écrasés dans leur propre justice. La révolte des Syriens contre Ibrahim-pacha
fut l'œuvre héroïque d'un violent désespoir. Et
cependant, certains journaux français, amis du progrès et de l'humanité,
s'armaient de toute leur colère contre les Syriens turbulents,
ingouvernables : ils louaient, glorifiaient Ibrahim-Pacha d'avoir dompté
les rebelles du Liban ou de la Palestine, et d'avoir rétabli l'ordre
en Syrie !... « La presse française, disaient les chefs chrétiens du Liban
dans une pétition adressée à notre ambassadeur à Constantinople, la presse
française dit que la France n'admettra aucun arrangement dans la question
d'Orient, qui aurait pour base d'enlever la Syrie à Méhémet-Ali. Cela se
peut-il ? Les Syriens ne peuvent le penser ! La nation française, si grande,
si généreuse, si civilisée, la nation française que nous aimons, que nous
respectons, qui nous a protégés pendant des siècles, ne peut désirer de nous
voir courbés sous une oppression systématique qui seule distingue le
gouvernement égyptien des autres gouvernements[5]. » Quand
la presse française, ou pour parler avec plus de vérité, quand une partie de
la presse française disait cela, elle exprimait les vues du cabinet de Paris.
Ne craignant pas d'enchaîner l'avenir d'une province presque entièrement
chrétienne, notre gouvernement voulait donner à Méhémet-Ali et à ses
descendants, la Syrie à titre héréditaire. Les autres gouvernements d'Europe
en décidèrent autrement. Après qu'Ibrahim-Pacha eut écrasé, sans grands
efforts, l'armée ottomane à Nezib (24 juin 1839)[6], cette victoire retentit en
France, dans un certain parti, comme une sorte de triomphe national. On crut
que tout était dit sur la question d'Orient, et que Nezib donnait raison à la
politique des Tuileries. Comme en 1833, des envoyés français allèrent, eu
1839, arrêter Ibrahim dans sa marche victorieuse vers Constantinople. Mais en
1839, comme en 1833, le fils de Méhémet-Ali vainqueur ne s'arrêta pas devant
des paroles quelque respectables qu'elles fussent ; il recula devant la
crainte de rencontrer sur son chemin les armées puissantes de l'empereur de
Russie. Ce monarque n'était pas disposé à laisser les Égyptiens mettre la
main sur Constantinople ; déjà il l'avait déclaré énergiquement en 1833 son
opinion à cet égard n'était pas changée, et Méhémet-Ali le savait bien. Tout
le désir du vice-roi était qu'on lui donnât la Syrie à titre héréditaire : il
insistait d'autant plus sur ce point qu'il croyait pouvoir compter sur
l'appui de la France qui le lui avait tacitement promis. On ne peut
imaginer un instant, a-t-on dit avec vérité, que la France ait excite
Méhémet-Ali à la révolte ; mais ce dont on ne saurait douter, c'est que
Me'he'llet-Ali ne se serait jamais révolté SANS LA FRANCE[7]. Le 15
juillet 1840, fut signé, à Londres — sans la France, hélas ! et malgré la
France —, ce traité qui aboutit à l'expulsion totale d'Ibrahim-pacha de la
Syrie (novembre
1840). Pendant que
les escadres combinées de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse et de la
Turquie chassaient les Égyptiens des bords des mers phéniciennes et des
régions libaniques, soixante mille Russes se préparaient à marches contre
Ibrahim dans l'Asie Mineure. Mais ce secours devint inutile : la fuite
honteuse des Égyptiens rendit la tâche facile aux alliés. Dans sa lettre à
Boghos-bey, ministre du vice-roi, lettre écrite le 25 novembre 1840, à bord
du Powerful, mouillé devant Alexandrie, le commodore Napier, dont la
conduite fut digne d'éloges dans la délivrance de la Syrie à cette époque,
disait : « En un mois de temps, cinq mille Turcs et une poignée de soldats
anglais ont pris Beyrouth et Seyde (Sidon) ; ils ont défait les troupes égyptiennes, fait
perdre dix mille hommes à l'armée d'Ibrahim-pacha ; ils ont occupé les villes
maritimes de la Syrie ainsi que les défilés du Liban. Saint-Jean d'Acre, la
clef de la Syrie, est tombé en notre pouvoir après un bombardement de trois
heures. Si Son Altesse veut continuer la lutte, elle me permettra de lui
demander si elle est bien sûre de Égypte. » Méhémet-Ali
s'empressa d'accepter le pachalik d'Égypte à titre héréditaire, avec
l'obligation de payer une redevance annuelle à la Sublime Porte. Le vice-roi
fut alors contraint de rendre au sultan la flotte ottomane que le traître
Achmed-pacha avait conduite dans le port d'Alexandrie. « Le
gouvernement français, a-t-on dit[8], aurait agi follement si, pour
un intérêt étranger et pour assurer à un pacha plus que septuagénaire
une puissance précaire et sans solidité, il avait porté les choses au point
d'exciter une guerre générale contre la France. » Nous
sommes complétement de cet avis. Mais il eût été peut-être plus sage de ne
pas s'engager ostensiblement dans cette grande affaire, puisqu'on ne voulait
pas ou qu'on ne pouvait pas la mener à bonne fin. D'ailleurs l'honneur de la
France, ses traditions séculaires ne lui permettaient pas de soutenir un
mécréant, un oppresseur contre des chrétiens opprimés. Le rôle de notre
nation n'aurait pu ainsi changer. Les ombres des vieux croisés se seraient
levées de cette terre d'Orient contre une pareille entreprise, et les
souvenirs plus récents de la Grèce sauvée par la France n'auraient pas permis
cette guerre impie. Dans
les lignes que nous venons de citer, il est un mot contre lequel nous nous
élevons ; c'est le mot intérêt étranger. Ce qui se passe eu Orient
depuis quarante années, ne saurait être étranger aux nations
européennes et principalement à la France qui a un grand et glorieux passé
par-delà la Méditerranée. C'est de l'Orient que viendront maintenant les
grandes questions de diplomatie, d'influence dans le monde, de guerre,
peut-être. Il ne peut pas se faire que dans l'avenir, la France soit encore
exclue du concert européen comme elle l'a été à Londres, le 15 juillet 1840.
La leçon fut dure. Elle ne sera pas perdue ! L'honneur national ne peut pas
mourir en France ! La
nouvelle de la perte de la bataille de Nezib, qui réduisit l'empire ottoman à
toute extrémité, ne parvint à Constantinople que le 8 juillet 1839. Mahmoud
II était mort huit jours auparavant dans son kiosque du mont Boulghourlou,
près de Scutari, âgé de cinquante-quatre ans, après trente et une années de
règne. Le grand amiral, Achmed-pacha, attribua cette mort à un crime, et
c'est sous ce prétexte qu'il en commit un énorme lui-même, en mettant la
flotte ottomane, confiée à son honneur, à la disposition du pacha révolté des
bords du Nil. Quels
désastres tombaient à la fois sur ce pauvre empire ottoman ! Les esprits, à
Constantinople, furent saisis d'un profond et immense trouble ; les Osmanlis
se demandaient avec effroi e lés derniers temps étaient venus, et si la
déroute de l'armée turque à Nezib, la mort inattendue du padischah et la
défection du capitan-pacha étaient la fin de l'empire. Deux
versions existent sur la mort de Mahmond II ; la première, et la plus
accréditée, c'est que le 1er juillet, à sept heures du matin, le grand vizir
khosrew, Halil-pacha, ministre de la guerre, et le grand chambellan,
Riza-bey, étant entrés dans la chambre du sultan, le trouvèrent mort ; la
seconde version, c'est que, malgré la défense de l'empereur de ne laisser
pénétrer personne dans ses appartements, ces trois dignitaires, le sachant
très-malade, allèrent le visiter le 30 juin au soir, et le virent en proie à
l'agonie, ne parlant plus, mais donnant encore des signes de vie ; cette
agonie aurait duré toute la nuit et le prince n'aurait expiré que le
lendemain dans la matinée. L'idée de poison supposée par Achmed-pacha a été
écartée, bien que les preuves contraires n'existent pas. Depuis
longtemps la santé de Mahmoud était profondément altérée. L'abus du vin et
des liqueurs fortes avait porté le ravage dans cette constitution, autrefois
si robuste. Le moral du prince en avait été ébranlé. Depuis le commencement
de 1839, l'empereur n'était plus le même homme. « Tantôt, triste et rêveur,
il restait plusieurs heures sans se mouvoir et sans parler ; tantôt, cédant à
une agitation violente, il quittait ses appartements, montait à cheval et
courait en divers lieux. Mais il voulait toujours gouverner par lui-même ; il
dictait ses dépêches et donnait des ordres, qu'il oubliait le lendemain[9]. » Nous
avons vu plusieurs fois Mahmoud II, à Constantinople, en 1837, le vendredi,
quand Sa Hautesse se rendait à la mosquée. Sa taille était moyenne, avec de
l'embonpoint. Il montait admirablement à cheval, et paraissait en public avec
une grande dignité. Sa figure, dont les traits n'avaient rien de distingué,
était légèrement bourgeonnée et fatiguée : mais son regard était ferme et
brillant. « Ce regard dominateur jetait des flammes, nous disait un
colonel turc, quand Sa Hautesse parlait d'un ennemi ou qu'elle prononçait des
ordres sévères ; ceux qui ont été témoins de la scène de la cour du sérail,
où l'empereur demanda, un poignard à la main, l'extermination des
janissaires, parlent encore de ce regard avec une sorte d'effroi. » Cela ne
nous étonne pas, car il était impossible de ne point être frappé de
l'expression de ces eux, même quand on voyait le sultan dans la rue, calme, à
cheval, et saluant la foule en portant lentement la tête tantôt à droite,
tantôt à gauche. A sa toque rouge (fess), surmontée d'une touffe de soie bleue, brillait un
gros diamant. Ses épaules étaient couvertes, même en été, d'un manteau de
drap foncé, sans manches, dont le collet droit était orné de pierreries. A
son côté pendait une épée étincelante. Des chevaux de main, magnifiquement
harnachés, comme celui qu'il montait, marchaient derrière lui conduits par
des pages. Nous
avons parlé tout à l'heure de la fermeté du regard de cet empereur ; mais
dans ce regard il n'y avait ni profondeur, ni génie, rien de scrutateur, rien
de ce qui révèle une haute intelligence ; ce regard était fier et menaçant ;
il exprimait le côté dominant du caractère du sultan : l'énergie ; elle était
puissante et persévérante. Mahmoud Il poursuivit, pendant dix-huit années,
l'idée de détruire les janissaires : il attendit le moment favorable pour
accomplir ce grand coup d'État, ou cette grande tuerie d'hommes. On conçoit
qu'avec du courage et de la ténacité dans la haine, un souverain absolu, qui
dispose d'une armée, terrasse, anéantisse des prétoriens devenus lâches et
odieux à presque tout un peuple. Ce qui est plus difficile, pour ne pas dire
impossible, c'est de changer les mœurs de ce peuple, de ce peuple musulman.
Là-dessus Mahmoud II n'a rien fait, ou plutôt il a jeté ce peuple hors de ses
voies, voies inconnues, et dans lesquelles il devra se perdre. Mahmoud II,
dont l'intelligence était bien au-dessous de celle de Méhémet-Ali, son
redoutable vassal, n'a fait qu'ébranler de nouveau l'empire ottoman, et l'a
laissé plus faible, plus malade que jamais. Ce prince, entreprenant, mais
dépourvu d'instruction, ne comprit pas son peuple et son peuple ne le comprit
pas lui-même. Des
vingt-six enfants de Mahmoud II, deux seulement vivent encore : Abdoul-Medjid
(esclave
du glorieux) et
Abdoul-Hazis (esclave du bien-aimé). Le premier de ces princes a trente et un ans, le second en a
vingt-six. Nous n'avons pas à nous occuper ici du règne d'Abdoul-Medjid, qui
n'appartient pas encore à l'histoire. Le jeune sultan a une physionomie
douce, mélancolique, pleine de charme et de distinction. Nous ne pensons pas
qu'il ait hérité de l'énergie de caractère de son père. A dix-sept ans,
Abdoul-Medjid s'est vu tout à coup dans un harem de plusieurs centaines de
femmes. On se demande ce que peuvent devenir l'intelligence et la santé d'un
prince qui, sorti à peine de l'adolescence, est ainsi jeté au milieu d'un
troupeau d'odalisques dont il est le seul maître. La polygamie a été un
élément destructif de l'empire ottoman, et la polygamie existe aujourd'hui en
Turquie, et principalement au harem de Constantinople, comme aux premiers
temps des sultans de la dynastie d'Osman. Les voluptés du sérail et l'abus du
vin tuèrent le robuste Mourad IV ; abrutirent une foule d'empereurs de
Stamboul et abrégèrent les jours de Mahmoud II. C'était là le mal qu'il eût
fallu attaquer. Ce prince réformateur le laissa subsister dans sa
dissolvante progression. La fable nous dit qu'Orphée, chantant les louanges
des dieux sur un ton très-élevé, couvrit la voix enchanteresse des sirènes,
et qu'il en prévint ainsi les dangereux effets. Mais Mahmoud II ne pouvait
songer à cette précaution, car au sérail ce ne sont pas les sirènes qui
tendent des pièges perfides aux padischahs, mais bien les padischahs
eux-mêmes qui appellent à eux les enchanteresses. La réforme indiquée par la
fable d'Orphée ne vint pas à la pensée du Grand Seigneur qui, d'ailleurs, ne
se doutait pas de la mythologie antique ; il aima mieux changer son turban en
une calotte rouge et faire apprendre à ses soldats la charge à douze temps. Dans
ses changements, Mahmoud prit le masque pour l'homme, l'écorce pour le fruit[10]. Le
savant Hammer, dont les beaux travaux historiques sur l'empire ottoman
s'arrêtent malheureusement au traité de Kaïuardjé (1774), a divisé, ainsi qu'il suit,
l'histoire de la Turquie en sept périodes : « 1°
Celle de son mouvement ascensionnel depuis sa fondation jusqu'à la prise de
Constantinople ; 2° Celle de son agrandissement par la conquête, depuis la
prise de Constantinople jusqu'à l'avènement de Souleïman le Législateur (ou Soliman le
Magnifique) ; 3°
celle de son apogée sous le règne de Souleïman et celui de son fils Sélim II
; 4° celle du commencement de sa décadence, sous Mourad III, jusqu'à l’époque
où la politique sanguinaire de Mourad IV lui rendit pour un moment sa
première splendeur ; 5° celle de l'anarchie la plus complète et du règne de
l'émeute, jusqu'à l'apparition du premier Képrilu ; 6° celle du nouvel essor
qu'il prit (l'empire ottoman) sous le gouvernement des hommes d'État issus de la famille
Képrilu, jusqu'au traité de Carlowicz ; 7° celle de sa décadence, présagée au
monde par cette paix et celle de l'intervention active de la politique
européenne dans les affaires de cet empire, jusqu'au traité de Kaïnardjé. » A
ces sept périodes si bien précisées, nous en ajouterons deux : 8° celle
des défaites et des humiliations depuis le traité de Kaïnardjé, jusqu'à celui
d'Andrinople (1829)
; 9° celle des réformes et de l'abaissement continu, depuis le traité
d'Andrinople, jusqu'à la mort de Mahmoud II (1839). Pendant
cette dernière période, l'empire ottoman donne au monde un spectacle qui
proclame à lui seul toute son impuissance, toute sa décrépitude. Chose
étrange I cet empire qui s'était promis, au nom du Koran, la conquête du
monde entier ; qui subjugua, par le fer et la flamme, presque toute l'Asie,
l'Afrique et une grande partie de l'Europe ; lui, qui avait si longtemps
dédaigné de traiter avec les nations chrétiennes, et qui, dans ses
négociations, diplomatiques refusa, pendant trois siècles, d'introduire les
mots paix éternelle dans les protocoles ; lui, qui avait juré
l'anéantissement du christianisme et qui donnait aux disciples de
Jésus-Christ les épithètes flétrissantes d'infidèles, de chiens,
de porcs ; cet empire, disons-nous, s'est vu réduit à implorer l'appui
de la chrétienté, pour ne pas tomber sous les coups d'un pacha révolté !
Véritable-, ment les Tares ont perdu tout sujet d'orgueil ! Jamais nation ne
fut plus humiliée : de vieux ulémas de Stamboul se voilèrent la face et
versèrent des larmes en 1833 et en 1840, quand ils virent les giaours
devenus les seuls protecteurs de l'empire du croissant. Les savants osmanlis
purent se rappeler à ces occasions ces paroles de leur livre sacré : «
Croyants ! ne prenez point pour amis (ou pour alliés, ou pour patrons) des infidèles[11]. Ceux qui le feraient ne
doivent rien espérer de la part de Dieu, à moins que vous n'ayez à
craindre quelque chose de leur côté[12]. » Mais
quel sera le terme de cette protection ? Si l'empire ottoman est debout, en
ce moment, n'est-ce pas parce qu'il a été mis en litige par les gouvernements
de l'Europe, et que son procès est encore pendant ? Personne n'ose terminer
ce procès. Aucun des copartageants n'ose mettre la main sur une succession
qui n'est pas ouverte. Voilà ce qui prolonge l'agonie de l'empire moribond. La
Turquie, qui n'est plus en' état de maintenir son autorité sur plusieurs
points de son vaste territoire, serait, à plus forte raison, dans
l'impuissance de soutenir la moindre guerre contre une nation chrétienne de
l'Occident. Un journal anglais, très-sérieux et très-accrédité (le Morning
Chronicle du 30 octobre 1852), se livrant à des considérations politiques sur l'état de
l'empire ottoman, disait : « L'Angleterre, en 1840, a assisté la Turquie
par la force des armes contre Méhémet Ali ; et en 1849, elle s'est montrée
toute prête à la soutenir malgré l'Autriche et la Russie. — Comptons bien,
cependant, ce qu'il doit en coûter, avant de nous exposer au sacrifice
presque incalculable de sang et de trésors dont nous grèverait
infailliblement une guerre avec ces grandes puissances militaires. Et
pourquoi ? Pour maintenir un peuple déchu, réduit à néant ? Pour étayer un
gouvernement décrépit et démoralisé ? Aucun de ceux qui voient dans la
domination ottomane expulsée de l'Europe un grand avantage pour la cause de
la civilisation, ne pense que la Russie s'emparera de toutes les provinces
belles et riches, mais désolées et presque dépeuplées, que possède le sultan
de ce côté du Bosphore. Nous sommes convaincus que, tôt ou tard, leur partage
sera une question à résoudre devant un congrès de toute la chrétienté.
Jusque-là la Turquie doit rester un casus belli permanent, aussi bien
qu'un membre paralysé et gangrené de la grande famille européenne. » D'ailleurs,
jamais les Osmanlis ne se sont crus fortement assis sue la rive droite du
Bosphore, et le mot de M. de Bonald : Les Turcs sont campés en Europe,
acquiert de jour en jour plus de vérité. Les Osmanlis ne croient pas leurs
tombeaux en sûreté sur la rive européenne du canal de Constantinople ; ils se
font presque tous, enterrer en Asie, dans le Grand Champ des Morts de Scutari
; c'est ce qui a fait donner le nom d'échelle de la mort à un
débarcadère situé en face de Chalcédoine. La
superstition des Turcs à cet égard, superstition maintenant basée sur leur
propre faiblesse, a été poussée (nous l'avons dit déjà) jusqu'à murer la Porte Dorée,
par laquelle les giaours entreront un jour dans Stamboul, qu'on n'ose
plus appeler la bien gardée. Mais
cette croyance ou cette prophétie date de longtemps. Au mois d'avril 1776, un
effroyable tremblement de terre désola Constantinople. Plus de mille maisons
furent détruites. La mosquée du Conquérant (mosquée de
Mahomet II)
s'écroula en partie. Cette catastrophe arriva le troisième jour du Baïram (fête des
sacrifices).
« Ces désastres donnèrent lieu, a dit un historien[13], aux plus alarmants
commentaires. La foule se persuada que les murs et les palais de la capitale
étaient, à l'occasion de la fête des sacrifices, destinés à être offerts en
holocaustes à Dieu, à la place des brebis, et que l'empire ottoman, assis sur
des bases stables en Europe, seulement depuis la prise de Constantinople par
Mohammed H, devait, comme la mosquée bâtie par lui, s'ébranler dans ses
fondements et disparaître de la surface de la terre. » Les
Turcs seront expulsés, nous le croyons, de la Roumélie et de Constantinople,
comme ils l'ont été de la Hongrie, de la Podolie, de l'Ukraine, de la
Bessarabie, de la Crimée, du Kouban, de la Grèce, de la Servie, de la
Moldavie et de la Valachie[14]. Sera-ce à coups de canon ou
par la force des traités ? Nous ne savons. Mais tout ce que l'on peut dire,
c'est que les Scanderbeg, les Hunyade, les don Juan d'Autriche, les
Montecuculli, les Sobieski, les Charles de Lorraine, les Louis de Bade, les
Eugène, les Romanzoff, les Souwaroff n'auraient pas de grands efforts à
déployer aujourd'hui dans une pareille entreprise. L'empire ottoman, à
l'heure qu'il est, est aussi vieux, aussi faible, aussi usé que l'empire
grec, lorsque Mahomet II l'effaça de la carte du monde. Les
Turcs s'en iront rejoindre, dans l'Anatolie, les tombeaux de leurs pères, et
leur part sera encore belle ; ils quitteront l'Europe parce qu'ils sont trop
faibles, trop ignorants pour rester longtemps encore, en dominateurs, au
milieu de populations plus fortes, plus morales, plus éclairées qu'eux. Il n'y
a pas, selon nous, d'anomalie plus choquante, de contre-sens plus évidents
rien de plus irrégulier et, pourquoi ne le dirions-nous pas ? il n'y a rien
de plus insupportable que l'oppression musulmane pesant sur des peuples
chrétiens. Il nous
parait inouï, absurde que les grandes masses chrétiennes du Monténégro, de
l'Herzégovine, de la Bosnie, de la Bulgarie, de la Syrie, de la Palestine, de
la Roumélie, aient encore besoin de recourir à un pacha, même à un padischah,
pour avoir le droit de construire une église, et qu'un Français, ou un
Anglais, ou un Allemand, ou un Russe, ou un chrétien quelconque ne puisse
visiter le tombeau de Jésus-Christ qu'avec la permission d'un Turc ! Quelque
humiliant que cela soit, on pouvait le comprendre — car il faut bien
admettre, hélas ! l’impuissance du bon droit contre la force brutale —, cela
se comprenait, disons-nous, lorsque l'empire ottoman, couvrant une partie de
l'Europe et de l'Asie de ses armes victorieuses, s'imposait violemment au
monde ; mais aujourd'hui cela n'a plus de sens, plus de raison d'être. Ce rôle-là
ne convient plus aux Turcs. Leur empire en décomposition n'a plus pour lui
qu'un vieux reste d'orgueil qui ne peut plus être toléré quand il
s'appesantit sur des chrétiens. Il faut
que la civilisation, que l'affranchissement des peuples suivent leurs cours.
Les Ottomans sont un obstacle à ces belles et saintes choses. L'obstacle doit
disparaître. L'Évangile, c'est la lumière, la liberté des hommes ; le Koran,
c'est la barbarie organisée et la servitude. Les faits parlent assez haut sur
ce point : que l'on compare l'état présent de la Turquie à l'état présent de
l'Europe chrétienne. Il y a, entre ces deux points du globe, toute la
différence qui existe entre la nuit et l'éclat du soleil ! Tout effort qui
sera fait pour arracher les populations chrétiennes à l'asservissement des
Turcs, sera un acte de justice, de civilisation, d'humanité, et c'est par là
seulement que pourra s'accomplir la régénération de l'antique Orient. FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME
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[1]
Rapport de M. Pellissier, professeur de philosophie, à M. le ministre de
l'instruction publique, sur l'état de l'enseignement en Égypte. Voyez le Journal
général de l'instruction publique du 10 novembre 1849.
[2]
M. Pellissier.
[3]
M. Pellissier.
[4]
Michaud, Correspondance d’Orient, t. III, p. 250.
[5]
On peut voir le récit et les pièces officielles de l'insurrection du Liban
contre Méhémet-Ali dans le second volume de notre Voyage en Orient.
[6]
Le premier volume de notre Voyage renferme des détails sur la bataille
de Nezib et sur Hafiz-pacha, qui commandait l'armée ottomane.
[7]
La Turquie et ses ressources, par Urquhart, t. II, p. 210.
[8]
Juchereau de Saint-Denys.
[9]
Juchereau de Saint-Denys.
[10]
Slade, Souvenirs de voyage en Turquie, t. II, p. 311.
[11]
Infidèle est celui qui dit : Dieu, c'est le Messie, fils de Marie. (Le
Koran, ch. V, v. 76.)
[12]
Le Koran, ch. III, v. 27.
[13]
Hammer, Histoire de l'empire ottoman, t. XVI, p. 144.
[14]
Ces trois dernières provinces n'appartiennent plus que nominativement à la
Porte ottomane. Le sultan n'y exerce aucune autorité réelle.