Des réformes de Mahmoud II (de 1833 à 1837).
Délivré
de la présence des Égyptiens dans l'Anatolie, grâce à l'intervention armée de
son redoutable allié de Saint-Pétersbourg, et goûtant, enfin, un peu de repos
après vingt-cinq années de guerre, de tribulation, Mahmoud II porta son
attention à ses réformes, dont la première avait été l'extermination des
janissaires. Avant
la révolution du 16 juin 1826, le sultan avait aboli la féodalité turque dont
nous avons fait connaître l'origine et l'institution dans le premier chapitre
de ce volume. Mahmoud confisqua, à son profit, les biens des feudataires, et
détruisit, par la guerre ou par le lacet, ceux qui lui opposèrent de la
résistance. Le fameux Tschapan-Oglou, dont nous avons raconté ailleurs[1] la fin tragique, était, avec
les Kara-Osman-Oglou, un des plus puissants seigneurs féodaux de l'Asie
Mineure. La famille de Tschapan-Oglou habitait la ville de Yousgat, en
Cappadoce, depuis la conquête de cette province par les Osmanlis. L'empire
fut divisé en vingt-huit gouvernements ou pachaliks, ou sandjaks administrés
arbitrairement par des fonctionnaires nommés par la Porte. Ces gouverneurs de
provinces étaient comme des fermiers obligés de payer une somme convenue au
sultan, sauf aux pachas à retirer le plus d'argent possible des populations
placées sous leur juridiction. L'agriculture, le commerce n'ont rien gagné à
la destruction des dérès-beys (seigneurs de la vallée). Depuis que l'Asie Mineure est
livrée aux pachas ou aux mousselius, cette magnifique contrée dont la surface
est d'un tiers plus grande que celle de la France et dont la population n'est
que de onze millions d'habitants, depuis que l'Asie Mineure, disons-nous, est
livrée aux pachas ou aux mousselins, elle ne produit pas le quart des revenus
qu'on pourrait en tirer. La féconde vallée du Méandre, qui suffisait
autrefois à l'existence de nombreuses colonies grecques, donne à peine du
pain à quinze ou vingt mille Turcs dispersés dans de pauvres villages. La
Lydie, ce pays de Crésus, est une solitude. Les Turcs de ces régions jadis
fortunées passent leur vie à fumer, à dormir et à dire que Dieu est grand et
que Mahomet est son prophète. « Le trait le plus saillant du caractère du
Turc, a-t-on dit avec vérité[2] et qui, bien plus que la
religion, s'oppose chez lui à tout progrès, est une disposition exclusive à
l'indolence. Il n'est pas rare en été que des marchands, plutôt que de se
lever de leurs coussins pour atteindre l'objet que vous demandez, vous
adressent à une autre boutique. Le dolce far niente joint au pensar
niente, est la félicité de l'Ottoman, et aussi longtemps qu'il a pu se
flatter qu'il était autant au-dessus du reste de son espèce que son prophète
était au-dessus de lui, il a constamment goûté cette félicité. » Les
Turcs, ajouterons-nous, n'ont posé, en agriculture, en industrie, en
littérature, en poésie, en histoire, en morale, en jurisprudence, en
astronomie, en médecine, en religion même que des principes vagues, généraux
; il n'y a chez eux rien d'arrêté, rien de positif, rien de bien déterminé ;
ils rêvent plus qu'ils ne pensent ; ils De creusent rien, ne définissent rien
; une chose est bonne, véritable parce que le Koran l'a dit, car le Koran c'est
la parole de Dieu ! _Pas de liberté d'examen, pas de raisonnement en rien
et sur rien ; mais des sentences, des flots de poésie dans leurs
conversations, dans leurs livres où se reflètent quelquefois leur ciel
splendide, les couleurs des mers, des déserts, des horizons de l'Asie, où
l'on sent circuler l'air embaumé de l'Orient. La contemplation des merveilles
de la nature, le nom d'Allah et celui de son prophète invoqués partout et
toujours, la soumission sans réserve aux arrêts du destin, la crainte de
l'enfer, l'espoir du ciel épicurien de Mahomet, voilà ce qui constitue le
caractère et la vie des Ottomans. C'est l'imagination et non la raison qui
inspire, en général, leurs paroles et leurs actes. On pourrait leur appliquer
avec quelque vérité cette réflexion de Bossuet sur les Éthiopiens : Il n'y
a rien de suivi dans les conseils de cette nation mal cultivée. Si la nature
y commence souvent de beaux sentiments, elle ne les achève jamais[3]. Tel est
le peuple que Mahmoud II entreprit de jeter dans un moule européen. Le sultan
organisa, comme nous l'avons dit, son armée sur un pied nouveau. Le Manuel
du soldat, traduit du français en turc, devint le vade mecum de
tous les militaires osmanlis qui savaient lire. Le sultan envoya à Londres, à
Paris, de jeunes Turcs destinés à être instruits dans toutes les branches des
connaissances de l'Occident. Il fonda, à Constantinople, une école de
médecine, une école d'architecture et des établissements d'instruction pour
les officiers de ses troupes de terre et de mer. Il appela des Anglais, des
Polonais, des Français, des Italiens pour diriger ces écoles, pour construire
des bateaux à vapeur, des ponts, et servir d'officiers instructeurs aux
soldats enrégimentés. Le
sultan exigea que les soldats, leurs chefs, les ministres, tout le personnel
attaché aux diverses administrations, fussent vêtus à la franque, C'est un
costume, on le sait, moitié oriental, moitié occidental, sans caractère, sans
élégance, et que les Osmanlis ne savent pas porter. C'est moins une réforme
qu'un travestissement. Les Osmanlis qui n'appartiennent en aucune
manière au gouvernement, ont conservé les bottines jaunes ou rouges, le large
pantalon, la robe flottante et le majestueux turban aux plis nombreux. Quand
on voit, dans les rues de Stamboul, d'Andrinople, de Bagdad, de Damas,
d'Alep, les Turcs de la réforme à côté des Turcs de l'ancien régime,
on est forcé de reconnaitre que les avantages extérieurs ne sont pas pour les
premiers. La Turquie officielle n'est plus la Turquie. C'est quelque chose
qui ne ressemble à rien, qui n'a pas de nom. « La tenue de l'état-major
français, a dit Napoléon dans ses Mémoires sur l'Égypte, quoique
couvert d'or et étalant tout le luxe de l'Europe, leur paraissait (aux musulmans) mesquine, et était effacée par
la majesté de l'habillement oriental ; nos chapeaux, nos culottes étroites,
nos habits pincés, nos cols qui nous étranglent, étaient pour eux un objet de
risée et d'aversion. » Et
maintenant des musulmans adoptaient cette ridicule tenue ! Dans
son désir ardent de régénérer son peuple, Mahmoud se mit à donner des
fêtes, des concerts comme en Europe. On dit même[4], ce qui nous paraît peu
vraisemblable, qu'il donna des bals dans son sérail. Mais on nous a assuré, à
Constantinople, que le sultan réformateur fit prendre les vêtements
des dames françaises à ses kadines, et que Sa Hautesse se plaisait à
voir défiler en sa présence ses belles khassékis ainsi parées. Des marchandes
de modes de Péra eurent leurs entrées au sérail. Le padischah cessa de manger
avec ses doigts, selon la manière orientale ; il adopta la fourchette, le
couteau, le verre de cristal ; il voulut avoir des œufs à la coque à ses
déjeuners et sabla le Tokay, le vin de Chypre, le vin d'or du Liban, le
Malvoisie, le vin de Bordeaux et le Champagne surtout : « Ses ivresses, a dit
un historien[5] ami de la Turquie, avaient
émoussé en lui l'effet des vins les plus énergiques, et il avait cherché un
stimulant dans le rhum et l'eau-de-vie. » C'était là, avouons-le, une
singulière façon de marcher dans les voies du progrès européen. Mahmoud
se garda bien, malgré sa passion de changements, de toucher au corps
respectable et redoutable des ulémas. Il le laissa dans son organisation
première, et fit sagement, car les vrais croyants déjà indisposés contre le
sultan, à cause de tant d'innovations, n'auraient pas souffert, assurément,
une atteinte portée aux prérogatives de ces savants de l'islamisme. Sa
Hautesse, au contraire, chercha toujours à se rendre favorables le
scheik-islam, les mollahs, les kadis, les mouderris : toute la chaîne de
l'uléma. Il faisait dévotement, assidûment son namaz tous les
vendredis dans une des mosquées impériales. Dans un hatti-schérif qui réglait
les attributions nouvelles des ministres et des gouverneurs des provinces, le
padischah n'avait pas manqué de dire que cette ordonnance avait été faite le
26 schaban, un mardi, à quatre heures vingt minutes, comme l'heure jugée
la plus propice pour sa promulgation. Les astrologues de Stamboul se
réjouirent de ce que leur science n'était pas mise en oubli au sérail.
Mahmoud II conserva auprès de lui le munediim-bachi (chef des
astrologues de la cour),
et le consulta souvent pour connaître les jours heureux ou malheureux. On
nous a affirmé que le sultan novateur ajoutait une grande foi à la science
divinatoire. Mais il
ne craignait pas, en même temps, d'enfreindre les lois de l'islamisme. Nous
savons déjà que Sa Hautesse se livrait à d'abondantes libations. Violant un
des plus grands préceptes du Koran, qui défend la reproduction de la figure
humaine sur la pierre ou sur la toile, Mahmoud fit faire son portrait qui fut
placé, par ses ordres, dans les casernes et dans les vaisseaux de sa flotte.
Malgré le fatalisme musulman, il établit des quarantaines. Il fonda un
journal, le Moniteur ottoman, destiné à publier quelques-uns des actes de son
gouvernement et à justifier au besoin, aux yeux des vrais croyants, son œuvre
de régénération. Accompagné
de plusieurs de ses odalisques couvertes de pierreries, mais non vêtues à
l'européenne, le sultan assista à l'inauguration d'un pont superbe qu'il
avait fait jeter sur la Corne d'Or, entre Galata et Stamboul. Il contribua,
plus tard, de ses deniers, avec des dignitaires de l'empire, à la
construction d'un théâtre franc à Péra où l'on jouait des vaudevilles.
Il autorisa dans ce faubourg un cabinet de lecture où on lisait des livres et
des journaux de France et d'Angleterre. Jamais
cette grave nation ottomane, qui fut grande dans les batailles et par les
batailles, n'avait prêté au ridicule ; il l'atteignait, maintenant, non point
en suivant les principes de l'Europe chrétienne, mais en copiant d'une façon
inintelligente, maladroite, quelques-uns de ses usages. Mais,
ainsi que nous l'avons dit ailleurs[6], ce don de notre civilisation,
que le sultan Mahmoud a fait aux Osmanlis, sera peut-être pour eux ce que fut
pour Ilion le fameux cheval d'Epéus ; vous savez les ennemis armés qui, tout
à coup, sortirent de ses flancs, et vous savez les malheurs de Troie. Des
Européens au service de Mahmoud II appelaient ce prince le Messie des
Ottomans. D'autres comparaient son génie à celui de Richelieu, de Pierre
le Grand. Et l'historiographe de l'empire, Esaad-effendi, s'écriait : «
Mahmoud est un Skender (Alexandre) terrible. Le moindre signe menaçant de son visage
arrêterait, comme une muraille, les efforts de cent mille ennemis. Il possède
toutes les qualités, tous les talents. Son écriture, d'une beauté
extraordinaire, dont les points sont autant d'étoiles fixes, est une
merveille digne d'être suspendue à la voûte des cieux, près de la ceinture
des Gémeaux. Célébrer dignement l'in-folio de ses mérites serait une tâche
trop difficile non-seulement pour moi qui ne suis qu'un parasite au festin
de. la littérature, un petit enfant de l'école de la composition, mais aussi
pour les plus habiles maîtres de la science. La tradition nous a transmis
cette parole du prophète : Dieu enverra, au commencement de chaque siècle,
au peuple musulman, un homme dont la mission sera de régénérer la foi.
Cette parole s'applique à Mahmoud II. » Quant
aux Osmanlis antiréformistes, ils murmuraient, conspiraient,
assassinaient quelquefois des personnages importants amis du progrès,
mettaient le feu à certains quartiers de la capitale et aux faubourgs habités
par les infidèles. Les incendies étaient leur manière de faire de l'opposition.
En 1831, le feu dévora dix mille maisons à Péra. Des Turcs fanatiques
disaient aux malheureuses victimes de ce grand désastre : u Allah vous punit,
giaours, de votre crime de Navarin Le padischah souille le trône des califes
! la colère du ciel tombera sur lui et sur nous. » Le kaïmakam de Stamboul,
Khosrew-pacha, qu'on avait surnommé l’Ulysse des Turcs, à cause de la
finesse de son esprit, découvrit, à cette époque, une vaste conspiration dans
la capitale ottomane. Les conjurés s'étaient proposé d'assassiner Mahmoud II,
de brûler Péra, Galata, et de faire appel ensuite à tous les bons musulmans
pour la défense de l'islamisme, mis en péril par les réformes du padischah.
Six cents Osmanlis, soupçonnés d'avoir trempé dans la conspiration, furent livrés
aux griffes de la strangulation. Au
commencement de l'année 1837, le directeur de la monnaie, Rizza-effendi, dont
nous avons visité le tombeau au village d'Éyoub, fut poignardé dans la
mosquée de Sainte-Sophie, par un de ses esclaves qui lui reprocha son amour
impie pour les réformes. Un mois après, Mahmoud II, traversant à cheval,
avec ses gardes, le pont de Galata, fut publiquement insulté par un derviche
appelé scheik-Satchli (le chevelu), que le peuple vénérait comme un saint. « Giaour
padischah, dit-il au Grand Seigneur, n'es-tu pas rassasié d'abominations ? tu
rendras compte à Dieu de tes impiétés ! tu détruis les institutions de tes
pères, tu ruines l'islamisme, et tu attires la vengeance du prophète sur toi
et sur nous ! » Les
dignitaires qui entouraient l'empereur lui dirent que cet homme était fou et
qu'on ne devait faire aucun cas de ses paroles. « Fou ! s'écria le
scheik-Satchli ; non, je ne suis pas fou ! c'est le padischah et ses indignes
conseillers qui ont perdu la raison ! l'esprit de Dieu m'anime ! je dois
dire la vérité ! Puissent mes paroles servir d'avertissement aux musulmans
qui s'égarent dans les voies de la perdition ! » Le
derviche fut étranglé sur-le-champ. Ses confrères réclamèrent et obtinrent
son cadavre qu'ils enterrèrent dans le cimetière de leur couvent. Le
lendemain on disait à Stamboul que, vers minuit, on avait vu une grande
lumière monter et descendre de la terre au ciel, au point même où le corps du
martyr était déposé. Mahmoud
avait su que les monarques d'Europe visitaient quelquefois leur empire. Il
voulut visiter une partie du sien. Le 29 avril 1837 (nous nous
trouvions alors à Constantinople), de nombreuses salves d'artillerie annoncèrent le départ du
padischah. Nous le vîmes s'embarquer à bord d'une frégate autrichienne, ce
qui scandalisa les vrais croyants qui n'auraient pas voulu voir le
successeur des califes sur un navire chrétien. Mahmoud
II visita les côtes de la mer Noire, Varna, Silistrie, Routschouk, Nicopolis
et rentra dans sa capitale, le 6 juin, par Andrinople, au bruit de quatre
cents coups de canon. Le soir, le sérail, les principales mosquées, les
palais des hauts dignitaires étaient illuminés. Mais ces brillantes
illuminations étaient comme les flambeaux funéraires d'une foule de musulmans
qu'on égorgeait et qu'on jetait ensuite dans le Bosphore. Une
nouvelle conspiration venait d'être découverte contre le gouvernement
réformateur et contre Péra et Galata. On
arrêta vingt-six des conjurés à Andrinople même, le 2 juin pendant que le
sultan se trouvait encore dans cette ville. Ah ! dit le prince en
apprenant ce complot, je croyais qu'il n'y avait plus de janissaires ! On
coupa la tête à vingt de ces conspirateurs. Les six autres furent chargés de
fers et conduits à Constantinople. Mis à la torture pour obtenir des
révélations, ils répondirent qu'ils n'étaient pas des traîtres, mais de bons
musulmans, et qu'ils mourraient avec le regret de n'avoir pas assassiné le
padischah, et aussi de n'avoir pas livré aux flammes Péra et Galata, ces deux
faubourgs francs d'où leur venait, disaient-ils, tout ce qui blessait leurs
affections et leurs croyances. On les étrangla. La
Porte avait récemment permis à deux bateaux à vapeur anglais de faire le
service de Constantinople à Bouyouk, Dére, et à Thérapia. Les nombreux kaïschis
(bateliers) du Bosphore murmurèrent tout
haut contre les navires des infidèles et contre le gouvernement qui en avait
autorisé la navigation sur le Bosphore. Des kaïschis impliqués dans le
complot dont nous venons de parler, furent décapités par centaines et jetés
dans ce Bosphore qu'ils appelaient leur gagne-pain'[7]. Des
chefs militaires, quelques ulémas, un ministre même, Pertew-pacha, l'auteur
de l'inscription dehunkiar-Kéléssi, furent soupçonnés de n'avoir pas été
étrangers à cette vaste conjuration qui aurai pu changer la face de la
Turquie si elle n'eût pas été déjouée à temps. Quelques-uns
de ces personnages disparurent on ne sait comment. D'autres, parmi lesquels
se trouvait Vassat-effendi, secrétaire particulier de l'empereur et gendre de
Pertew-pacha, furent exilés aux dernières limites de l'empire. Pertew
fut révoqué et banni à Andrinople (septembre 1837). D'après le Moniteur ottoman
de cette époque, ce dignitaire était accusé d'avoir abusé de sa position
pour entraver, par des manœuvres secrètes, l'effet salutaire des mesures
prises par Sa Hautesse pour la régénération et le bonheur de son peuple. Invité
à dîner par Émin-pacha, gouverneur d'Andrinople, Pertew s'y rendit sans
penser au sort qui l'attendait. A la fin du repas Émin-pacha donna à lire à
son hôte un ordre suprême qui demandait sa tête. Après cette lecture, qui ne
produisit aucune émotion sur la figure du condamné, on lui présenta une tasse
de café mêlé de poison. Que
le ciel conserve une heureuse et longue vie à mon sublime maitre le sultan
Mahmoud ! dit
Pertew d'une voix calme et assurée en tenant à la main le breuvage mortel. Que
Dieu lui donne toujours des serviteurs aussi dévoués que moi !
ajouta-t-il ; Dieu m'est témoin que je n'ai jamais eu d'autre pensée que
le bonheur de mon pays. Après
avoir prononcé ces paroles, il avala le poison, puis il se recueillit pour
faire ses ablutions et sa prière. Comme le poison n'agissait pas avec assez
d'activité, Émin-pacha le fit étrangler, et on répandit le bruit qu'il était
mort d'une attaque d'apoplexie ! Mahrnoud
II n'avait pas songé, dans son œuvre de régénération, à la justice qui
ne veut pas qu'un homme soit condamné sans jugement. Les Turcs sont
toujours des Turcs, a dit le savant historien Hammer[8]. Quand
on voyage sur les fleuves, dans les détroits, sur les mers, dans l'intérieur
des terres de l'empire ottoman, on aperçoit, de loin, des maisons, des
citadelles, des remparts de villes qui attirent le regard et l'éblouissent
par leur éclat ; on dirait des kiosques enchanteurs, des forteresses, des
murailles imprenables ; on arrive, on les touche des mains et la désillusion
est complète ; ces maisons, ces citadelles, ces remparts ne sont que des
ruines blanchies à la chaux vive par les Turcs qui ont voulu par-là donner le
change aux étrangers qui passent ; on pénètre dans les maisons, elles sont
solitaires ; on examine les citadelles, elles n'offrent que des débris
amoncelés ; on entre dans les villes, elles sont dévastées ; on y voit des
herbes sauvages, traînantes ; la pierre qu'on fait rouler du pied, est le seul
bruit qui retentisse dans l'enceinte abandonnée ; Herculanum des solitudes de
l'Orient, ces cités sont veuves de leurs habitants dont on reconnaît les
traces en apercevant çà et là des tombeaux ouverts et des temples renversés. Telle est la triste mais véritable image de la Turquie actuelle. Quelques vaisseaux, hors d'état de soutenir une lutté sérieuse7 car, chacun le sait, la marine ottomane ne s'est plus relevée depuis Lépante, apparaissent dans la Corne d'Or ou dans le Bosphore. Des régiments incomplets, mal équipés, des régiments qui n'ont connu que des défaites depuis leur formation, font l'exercice à Davoud-Pacha ou ailleurs ; ils ont toute l'apparence de la force, de la discipline, de l'instruction : des armes superbes étincellent au soleil. Des écoles où l'on improvise des hommes qui ne sont ni chrétiens, ni musulmans, sont entretenues à grands frais à Constantinople. Au fond de ce tableau qui pourrait séduire si on ne le regardait pas de très-près, que voit-on ? la moitié des terres de l'empire inculte faute de bras et faute de bonne volonté ; la fortune publique ne pouvant plus suffire à ses engagements ; la monnaie turque tellement altérée qu'on ne la reçoit qu'avec crainte et répugnance ; la confiance perdue ; le commerce aux abois et l'industrie presque insignifiante. L'empire est affaissé sur lui-même, tout en conservant son esprit de routine, d'orgueil, d'ignorance, et les principales institutions qui ont causé sa perte. C'est le mirage du désert arabique, ou bien, encore, une sorte de vallée d'Ézéchiel dans laquelle on ne sent aucun souffle de vie. |
[1]
Voyage dans l'Asie Mineure.
[2]
Slade, Souvenirs de voyage en Turquie.
[3]
Discours sur l'histoire universelle.
[4]
La Turquie, par Jouannin.
[5]
Juchereau de Saint-Denys.
[6]
Voyage dans l'Asie Mineure.
[7]
Le gouvernement turc actuel vient d'interdire (décembre 1852) le service de ces
bateaux à vapeur dans le Bosphore, qu'il a appelé une rue de Constantinople.
Le canal est redevenu le partage exclusif, le gagne-pain des kaïschis.
[8]
Histoire de l'empire ottoman, t. XVII, p. 38.