HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME SECOND — L'EMPIRE OTTOMAN

 

CHAPITRE L.

 

 

Importance du règne de Mahmoud II.-- Guerre entre les Russes et les Turcs pendant les années de 1809, 1810 et 1811. — Traité de paix de Boukarest. — Guerre de Servie. — Affranchissement de cette province. — Ali-Tépélélenli, pacha de Yanina. — Révolution du mois de juin 1826. — Destruction des janissaires. — Milices nouvelles. — Réflexion. — Massacre des Grecs par les musulmans à Constantinople, à l'occasion de l'insurrection des Hellènes (de 1808 à 1826).

 

Comme presque tous les règnes des sultans de Stamboul, celui de Mahmoud II, un des plus longs, des plus remplis de l'histoire ottomane, se rattache à un remarquable mouvement d'idées et d'action des gouvernements chrétiens par rapport à l'Orient. Les graves événements qui éclatent en Turquie dans un espace de trente années agitent profondément l'empire des Osmanlis et fixent plus que jamais l'attention de l'Europe. Les luttes armées entre la Russie et la Porte, commencées en 1768, ne sont terminées, nonobstant une foule de traités de paix, qu'en 1829. La belliqueuse Servie s'affranchit de l'oppression musulmane. Le terrible Ali de Yanina ne cesse de se révolter, de commettre des crimes qu'en cessant de vivre. Au prix d'immenses sacrifices, de combats héroïques, de flots de sang versés, la Grèce conquiert son indépendance définitive. La France arrache l'Algérie à la suzeraineté du sultan. Méhémet-Ali veut fonder une dynastie en face de celle d'Osman, dont il méconnaît l'autorité en Égypte. Mahmoud II sentant, comme Sélim III, les plaies qui rongent son empire, cherche à les guérir par des réformes qui lui attirent les malédictions d'un peuple fanatique, fortement attaché aux vieilles institutions. Ce sultan meurt dans une chambre solitaire peu de jours après la bataille de Nézib qui dévoile toute la faiblesse de l'empire ottoman. Puis un prince de dix-sept ans, sort, pour la première fois, des mains des eunuques et des ulémas, pour monter sur le trône miné de ses ancêtres. Il nous faut renoncer, après l'avoir étudiée, à retracer, cette période historique dans ses nombreux détails. Elle exigerait un livre spécial, et nous ne pouvons lui consacrer qu'un certain nombre de pages. Nous nous efforcerons, néanmoins d'en présenter un exact et rapide tableau.

Après la révolution de 1808 qui colite la vie à deux sultans, à tant d'autres victimes, Mahmoud Il se trouva en face de deux ennemis redoutables : l'empereur Alexandre et Czerny-George, cet hospodar de Servie qui, poussant l'amour de la liberté, de la patrie, jusqu'au délire, au crime, tua son père et son frère parce qu'ils entravaient ses projets d'insurrection.

Attaquées à la fois sur le Danube par les Russes que commandait le prince Bagration ; en Bulgarie, par les Serviens, les troupes ottomanes furent constamment battues pendant la campagne de 1809. Czerny-George se proclama maitre absolu de la Servie. La Moldavie, la Valachie et la Bessarabie étaient au pouvoir des généraux d'Alexandre.

En 1810, le vaillant comte Kaminski remporta plusieurs batailles sur les Osmanlis conduits par Livan -pacha et le grand vizir Youssouf, celui-là même que Kléber avait vaincu à Héliopolis. Les Turcs n'étaient plus les intrépides soldats de l'islam ; ils fuyaient à l'approche des Russes, et leur livraient quelquefois sans combattre des places importantes telles que Bazardjik et Silistrie. Mais Kaminski rencontra une vive résistance en Bulgarie où les chrétiens de cette province, unis aux Ottomans, repoussèrent les Moscovites. Les Bulgares ont rarement eu à se plaindre des Turcs ; ceux-ci les ont traités avec ménagement et leur ont donné le privilége d'avoir des cloches. Seuls, dans la Turquie d'Europe, les Bulgares jouissent de cette faveur ; en Asie, elle n'a été jusqu'ici accordée qu'aux Maronites du Liban.

Kaminski assiégea inutilement les villes de Schoumla et de Routschouk. Mais, au mois d'octobre 1810, le général russe détruisit à Battin, en Bulgarie, une armée ottomane de quarante mille hommes. La ville de Routschouk, attaquée de nouveau après cette victoire, capitula, ainsi que Nicopolis, située sur la rive droite du Danube, en face de la forteresse de Turnowo qui tomba du même coup au pouvoir des Russes.

Obligé de rappeler une partie de ses troupes, à cause de la guerre dont Napoléon menaçait la Russie l'empereur Alexandre ordonna la destruction de quelques villes de la Bulgarie afin que cette province, privée de ses places fortes, devînt plus facile à envahir. C'est ainsi que furent rasées les cités de Nicopolis, de Silistrie, peuplées, l'une de quinze mille habitants, l'autre de douze mille. Ces actes de destruction n'étaient pas de nature, il faut l'avouer, à concilier à la Russie les chrétiens bulgares. Ces deux villes sont maintenant sorties de leurs cendres ; mais elles ont conservé un profond sentiment de défiance envers les ravageurs de 1811.

Une maladie grave emporta Kaminski à Boukarest. Kutuzoff lui succéda au commandement supérieur de l'armée impériale. Vigoureusement assaillis par soixante mille Turcs sous les murs de Routschouk, les Russes y remportèrent cependant une victoire signalée. Mais, inférieurs en nombre aux Ottomans, et ne comptant plus sur de nouveaux succès dans une province dont la population leur était hostile, les Russes évacuèrent la Bulgarie après avoir incendié Routschouk (août 1811). Kutuzoff alla établir en Valachie le centre de ses opérations. Les Turcs l'y poursuivirent et furent complétement battus. Encore une fois les musulmans se voyaient vaincus par ces terribles Moscos qui depuis quarante ans leur faisaient une guerre acharnée. Mahmoud II demanda la paix qu'Alexandre désirait aussi : Napoléon entreprenait en ce moment sa désastreuse expédition de 1812. La paix, devenue nécessaire aux Turcs comme aux Russes, fut conclue à Boukarest, après de longues négociations, le 28 mai 1812, à des conditions heureuses pour la Porte. De toutes ses conquêtes pendant les campagnes de 1809, 1810 et 1811, la Russie ne conserva que les places fortes situées sur la rive gauche du Danube entre Galatz et la mer Noire. Par un article de ce traité, la Porte s'engageait à accorder une amnistie pleine et entière aux Serviens et à gouverner désormais ce peuple avec douceur et justice.

On tomberait dans une grave erreur si on considérait comme rebelles, révolutionnaires les populations chrétiennes soumises à la domination ottomane, quand elles se lèvent contre cette domination. Ce n'est point pour des théories politiques, des chicanes de partis qu'elles prennent les armes ; mais pour défendre leur religion, leurs biens, leur honneur, leurs familles, leurs foyers. Les Russes n'avaient pas plutôt quitté les bords du Danube, que Mahmoud II, foulant aux pieds la foi des traités, envoyait son grand vizir Kourschid-pacha en Servie, avec quatre mille hommes, et ordonnait de faire main basse sur la population de cette province. Kourschid ne fut que trop fidèle à son horrible mission ; il saccagea le pays ; ses soldats démolirent des églises, égorgèrent des prêtres, des enfants, des femmes après les avoir outragées. Czerny-George combattit en héros à la tête de ses montagnards ; mais vaincu par le nombre, il alla chercher un refuge, pour sauver sa tête, sur le territoire autrichien (1813). Le cabinet de Vienne fit arrêter Czerny-George et le traita en prisonnier d'État ! Dans cette circonstance, l'empereur François II voulut donner, a-t-on dit, une preuve de son intérêt à la Sublime Porte en la délivrant de toute inquiétude au sujet de l'insurrection servienne[1]. Mais les temps sont changés ! Et on est en droit d'espérer que l'Autriche n'adopterait pas aujourd'hui la même politique à l'égard des chrétiens opprimés, égorgés par la barbarie ottomane.

Les atrocités de Kourschid-pacha ne pouvaient pas rester impunies. Un grossier paysan Miloch Obrénovitch, entra le dimanche des Rameaux de l'année 1815, dans l'église de Takovo, pendant que les fidèles y étaient assemblés. Tenant, d'une main, le drapeau de l'indépendance nationale, de l'autre, un sabre, Miloch, s'écria : Mort aux tyrans ! Je viens vous demander, frères, de sauver la patrie ou de mourir pour elle ! De brûlantes acclamations accueillirent ces paroles. Du haut de la chaire évangélique un prêtre proclama la guerre sainte contre les musulmans. Qui eût osé l'en blâmer ? Les Serviens se levèrent en masse à la voix de la religion et de la patrie, vainquirent leurs ennemis, les chassèrent de leur pays et contraignirent Mahmoud II à demander la paix. L'indépendance de la Servie fut dès lors accomplie. Des députés librement élus pour voter les impôts ; un sénat gouvernant d'après les lois nationales ; un code ayant pour base le code français ; l'hérédité du pouvoir ainsi tempéré accordé à Miloch et à sa descendance, tels furent les résultats des victoires des Serviens en 1815 et 1816.

Malheureusement Miloch, qui était un guerrier intrépide, manqua de prudence, de sagesse, dans son administration. Plongé dans la plus profonde ignorance (il ne savait ni lire ni écrire), cruel et cupide, il exploita ses compatriotes dans son intérêt personnel. Cette tyrannie devint insupportable aux Serviens. Miloch fut obligé d'abdiquer et de fuir en Valachie (1839). Les Serviens prononcèrent, en 1841, la déchéance définitive de la dynastie obréno-vitchienne, et choisirent pour les gouverner Alexandre Georgiovitch, descendant de Czerny, le premier fondateur de la liberté servienne. Aujourd'hui la Servie jouit de cette liberté en payant à la Porte une redevance annuelle de deux millions trois cent mille piastres, environ cinq cent soixante-quinze mille francs. Cette principauté dont la population, assez pauvre d'ailleurs, mais brave, intelligente, honnête, est d'un million d'habitants, et peut fournir cent mille guerriers. La religion dominante du pays est le culte grec. A l'abri de la protection efficace de la Russie, qui lui a garanti son indépendance, la Servie est tranquille et voit sa situation morale et matérielle s'améliorer chaque jour.

L'insurrection d'Ali, pacha de Yanina, surnommé Tépélélenli à cause de la petite ville de Tépélen, dans la basse Albanie (Épire), lieu de sa naissance, cette insurrection qui occupa, il y a trente ans, l'attention de l'Europe et de l'Asie, est loin d'avoir pour nous le même intérêt que celle des Serviens ou celle de tout autre peuple chrétien de l'Orient musulman. Nous trouvons, dans Ali et dans ses Albanais, dont les rangs s'étaient accrus d'une foule d'aventuriers de tous les pays non plus de généreux enfants de l'Évangile combattant et mourant pour briser leurs chaînes, mais bien des troupes de voleurs, d'assassins, détroussant les voyageurs, ravageant et pillant les campagnes, égorgeant les malheureux Souliotes, vivant de rapines, enlevant des mères de famille, de jeunes filles chrétiennes, et se livrant aux plus honteuses brutalités. Les bords fleuris de l'Achéloüs, du Pénée, du lac Achérusia, la vallée de Tempé, les montagnes du Pinde, jadis consacrées à Apollon et aux Muses, le beau vallon de Dodone, célèbre par son oracle, ce vallon où s'élève aujourd'hui la ville de Yanina ; toutes ces régions si riantes et si belles, si remplies de poétiques souvenirs étaient devenues le théâtre des crimes de Tépélélenli et de ses bandes. Un être pur se rencontra au milieu de ces débordements : la belle et vertueuse Éminé, fille du pacha de Delvino, femme d'Ali. Saisie de dégoût et d'horreur à la vue de tant de meurtres, de tant de débauches, elle abandonna résolument son affreux époux, et rentra sous le toit paternel, d'où elle n'était sortie, disait-elle, que pour être jetée parmi des démons.

Pendant cinquante années, la ville de Yanina ne fut qu'un repaire de bandits dont Ali était le chef. Il y avait en lui du Mandrin, du charlatan, du César Borgia (il se parjurait et empoisonnait comme lui), du Sardanapale, de l'homme politique à la façon de Machiavel, du grand seigneur musulman de Stamboul aux manières douces et polies, du montagnard épirote plein d'audace, d'énergie et de bravoure, d'intelligence et de ruse. Tel était Ali-pacha.

11 devait cette éducation à sa mère Khamko. Mon fils, lui disait-elle en le berçant sur ses genoux, mon fils, le monde est un vaste champ de pillage. Les biens et les richesses, les honneurs et la puissance, appartiennent aux plus fins, aux plus courageux ! Le succès, vois-tu, légitime tout ! Parvenu à sa quinzième année, Ali s'enrôla, par les ordres de sa mère, dans une troupe de brigands épirotes qui dévastaient les villages et demandaient la bourse ou la vie sur les grands chemins. Au retour d'une expédition nocturne, Ali rentra un jour les mains vides dans la maison maternelle. Furieuse, Khamko lui arracha son mousquet et, mettant dans les mains de son fils une quenouille : Va donc filer le lin avec les vieilles femmes ! lui dit-elle, tu n'es pas un homme !

La leçon fut profitable ! Ali devint bientôt le premier et le plus hardi brigand de la contrée. Tépélélenli éleva ses trois fils, Mouktar, Vély et Salik dans ces principes. Il n'eut pas à s'en féliciter, car ils le trahirent tous les trois pour de l'argent au moment où l'armée du sultan vint l'attaquer dans Yanina. La Porte l'y avait placé, depuis trente-cinq ans, comme gouverneur de l'Albanie. Ses richesses, fruits de ses exactions, étaient immenses, ainsi que ses moyens de défense. Sans la trahison de ses fils, sans l'abandon de presque tous ses soldats, l'armée du sultan ne serait jamais venue à bout de le réduire. Ali était plus fort que Mahmoud II, avant la désertion des Albanais.

Ce ne fut d'ailleurs que par la tromperie que le grand vizir Kourschid-pacha, l'égorgeur de la Servie, parvint, après deux années de combats, à se rendre maître du satrape de Yanina. Désespérant de se défendre plus longtemps dans cette ville mal fortifiée, Ali la fit brûler. Il alla se réfugier dans son château du lac Achérusia d'où il brava les attaques des Osmanlis avec une poignée d'Albanais. Kourschid et une partie de son armée y pénétrèrent enfin (janvier 1822). Ali se retira alors dans une tour de cette forteresse. Cette tour, que le pacha appelait son dernier retranchement, s'élevait au-dessus d'un souterrain rempli de poudre et contenant aussi ses trésors. Le grand vizir lui envoya un Osmanli pour l'engager à se rendre. Le parlementaire trouva Ali, alors âgé de quatre-vingt-un ans, assis dans un angle de la tour et fumant tranquillement sa pipe. A ses côtés se tenait debout un Albanais tournant et retournant dans sa main une mèche allumée.

« Il faut que le grand vizir sache, dit le vieux pacha à l'envoyé turc que la forteresse dans laquelle il a eu l'imprudence d'entrer, est minée de toutes parts. Tiens, prends cette montre ; je t'en fais cadeau ; si, dans une heure, les Ottomans n'ont pas évacué le château, eux, mes richesses et moi-même nous sauterons tous ensemble. Ce qui est dit, est dit. »

Le député alla porter cette réponse au grand vizir, et le château fut promptement évacué.

Fléchi par quelques soldats qui n'entrevoyaient aucun moyen de salut, Ali se décida à faire dire à Kourschid qu'il se rendrait si le sultan voulait lui accorder son pardon. Le grand vizir lui répondit qu'il allait envoyer un message à Stamboul à cet effet. Le temps supposé nécessaire pour avoir le firman de grâce étant expiré, il envoya un de ses aides de camp à Ali pour lui dire que Mahmoud II avait répandu sur lui la rosée de sa clémence, et que le hatti-schérif lui serait bientôt remis. Le 5 février, à cinq heures du soir, huit ou dix officiers de l'armée ottomane entrèrent à l'improviste dans la tour d'Ali. Que m'apportez-vous ? s'écria-t-il en mettant les mains sur deux pistolets suspendus à sa ceinture. Le sultan demande ta tête, lui fut-il répondu. Ah ! traitres ! dit Tépélélenli avec un rire infernal, vous voulez ma tête ! mais elle ne tombe pas facilement, on ne prend pas Ali comme une femme ! Et il déchargea ses deux armes sur les Osmanlis. Il en blessa deux, mais il n'en tua aucun. Le vieillard, sans défense, succomba à l'instant sous les coups des assaillants. On lui coupa la tête qui fut portée à Constantinople. Un voyageur anglais, M. Walsh, qui se trouvait en ce moment dans cette ville, vit la tête d'Ali, placée dans un bassin en argent devant la principale porte du sérail : elle ressemblait exactement, dit-il, à la tête de saint Jean Baptiste.

Un derviche, appelé Soliman, ancien ami du pacha de Yanina acheta cette tête, avec celles des trois fils du satrape, Mouktar, Vély et Salik, que Mahmoud II avait fait mettre à mort malgré sa promesse de leur accorder la vie et même des pachaliks. Soliman enterra ces quatre têtes dans un cimetière qui se trouve à Constantinople, en face de la porte de Sélivrée. Au-dessus de la fosse commune, et sur une même ligne, on voit quatre petites colonnes surmontées de turbans, avec des inscriptions. Voici les paroles que Soliman fit graver sur la tombe d'Ali : Ici repose la tête du très-célèbre Tépélélenli, pacha de Yanina, qui travailla pendant cinquante années à l'indépendance de l'Albanie. Singulière inscription qui montre Ali comme un martyr de la liberté ! Ce qui paraît plus singulier encore, c'est que le gouvernement turc, qui avait considéré, avec raison, le vizir de Yanina comme un vassal révolté, ait laissé subsister cette inscription. Mais le prophète a dit : Croyants ! ne troublez pas les cendres des morts ! Dieu seul les jugera !

La fin tragique du pacha de Yanina précéda de quatre années la destruction des janissaires, ces coursiers fougueux bondissant en liberté dans les pâturages du désordre, dit Esaad-effendi ; il n'était pas facile, ajoute cet auteur, de les attacher au piquet de l'obéissance. Ils se considéraient comme les rois du pays, entretenaient le feu sous la chaudière de l’insubordination et limaient le collier de l'obéissance. Parmi eux l'esprit de rébellion se conserva jusqu'au bout, en effet ; mais leur valeur guerrière s'était évanouie. Si l'on excepte leurs succès dans la campagne de 1739, succès qui aboutirent au traité de Belgrade, glorieux pour la Turquie, ils avaient été constamment battus par les chrétiens depuis la levée du siège de Vienne (1683) jusqu'à la guerre des Russes de 1812. A mesure que le temps marchait, la science militaire marchait aussi en Occident, et cette science, les janissaires ne la connaissaient pas ; ils ne voulaient pas la connaître, et prenaient en pitié les giaours qui la mettaient en usage. Leur aveugle impétuosité alla se briser contre la tactique des soldats chrétiens qui, d'ailleurs, les égalaient en bravoure, s'ils ne les surpassaient pas. Sélim III voulut remédier à cet état de choses : ses tentatives de réformes lui coûtèrent la vie. Plus adroit et, surtout, plus énergique que lui, Mahmoud II entreprit, à son tour, la réorganisation de son armée et, ne reculant pas devant une affreuse boucherie d'hommes, il parvint à effacer de la feuille de l'existence jusqu'au nom des factieux vaincus[2].

L'odjak (corps des janissaires) avait été institué, on s'en souvient, au nom de la religion. Ce fut aussi au nom de la religion que Mahmoud II le détruisit. Dans une réunion solennelle des dignitaires de l'empire (22 mai 1826), en tête de laquelle se trouvait le scheik-islam, premier interprète de la loi, le grand vizir, Mohammed-Sélim, déroula, dans un long discours, les maux de la Turquie ; il parla de l'indiscipline des yénis-chéris, de leur ignorance, de leurs défaites essuyées pendant un siècle et de la nécessité de mettre l'armée sur un meilleur pied en y introduisant la tactique européenne. Profondément affecté des malheurs de l'empire, le moufti, auquel s'adressait particulièrement ce discours, ouvrit le Koran et y lut à haute voix ces paroles : La guerre est un jeu au plus fin. Combattez l'ennemi avec ses propres armes. Il déclara ensuite dans un fetva motivé qu'il était du devoir des musulmans d'acquérir la science militaire pour mieux combattre et vaincre les infidèles. L'assemblée, au milieu de laquelle se trouvaient les principaux chefs des janissaires, adhéra, à l'unanimité, à la décision du scheick-islam. Sur la demande expresse du sultan, ils la ratifièrent, par écrit, trois jours après.

Dans une seconde réunion tenue chez le mufti (28 mai 1826) le grand vizir lut une ordonnance impériale qui réglait la réorganisation des janissaires. Mahmoud II terminait son hatti-schérif par ces paroles : « Vengeance ! peuple de Mahomet, vengeance ! serviteurs fidèles de cette monarchie qui doit durer autant que le monde, vengeance ! officiers de tous grades, défenseurs de la foi, venez à nous ! unissons nos efforts pour réparer nos brèches, élevons devant notre pays, à la face de l'univers, le rempart d'une armée invincible ! Déjouons les inventions guerrières de l'Europe chrétienne ! »

Aux termes de cette ordonnance des hommes jeunes devaient être choisis dans l'odjack sous le nom de exhkendjis (soldats actifs) ; ils devaient être enrégimentés et instruits dans l'art militaire des chrétiens. Tous les dignitaires approuvèrent ce hatti-schérif en y apposant leurs signatures. Dans la première semaine de juin 1826, cinq mille exhkendjis étaient enrôlés, et apprenaient la charge à douze temps dans la vallée des Eaux-Douces d'Europe et dans la plaine de Davoud-Pacha.

Mais la masse des janissaires s'agitait, complotait, allait dans les tavernes de Stamboul, cherchait à rallumer le fanatisme du peuple contre les novateurs et se préparait, dans l'ombre, à repousser, les armes à la main, l'ordonnance impériale publiquement annoncée dans les rues de Constantinople. Dans la nuit du 15 au 16 juin 1826, vingt ou trente mille janissaires auxquels s'étaient joints une foule de gens sans aveu, stationnaient sur la place de l'Et-Méïdan où ils avaient apporté leurs marmites (ka-sans) signes de ralliement. Ils brûlèrent et pillèrent, pendant la nuit, le palais du grand vizir et celui de Nedjid-effendi, agent du pacha d'Égypte à Stamboul. Ils détestaient Méhémet-Ali parce qu'il avait, le premier, introduit la tactique européenne dans son année et, surtout, parce qu'il avait massacré les mamelouks qui étaient les anciens amis des yénis-schéris. Ni le grand vizir ni l'agent égyptien ne se trouvaient dans leurs demeures de Constantinople lorsqu'elles furent incendiées et pillées par les révoltés. Ils avaient passé la nuit dans leurs kiosques du Bosphore.

Ce ne fut qu'à l'apparition du jour qu'ils apprirent la rébellion des enfants de Hadji-Bektach. Mahmoud II, qui était en ce moment dans son palais d'été de Bekchistach, en fut en même temps informé. Il vola à sa résidence de Constantinople et trouva dans la grande cour du sérail une armée amie appelée en ce lieu, avec une remarquable activité, par le grand vizir Mohammed-Sélim. Cette armée, qui comptait cinquante mille hommes, au moins, se composait de marins, de bombardiers, d'artilleurs, de mineurs, de bostandjis, de pages et de tous les officiers et soldats attachés au service du sérail. Les généraux Mohammed-pacha, Hassanaga, Hussein et le capitaine Ibrahim surnommé l'Infernal les commandaient. Le gouvernement s'attendait à une émeute prochaine et ses mesures étaient prises d'avance.

Tous les ulémas, le moufti en tête, tous les étudiants étaient rangés dans la grande cour, en avant de l'armée. Debout, sur un trône placé en face de cette imposante réunion, Mahmoud II, l'œil en, feu, tenant, d'une main, l'étendard de Mahomet, de l'autre, un poignard étincelant de pierreries, posa cette question au scheick-islam : « Quel doit être le châtiment des factieux qui se révoltent contre la religion et contre le padischah, son premier pontife ? — Si des hommes injustes attaquent leurs frères, combattez-les, a dit le Koran. » Telle fut la réponse du mufti.

« Eh bien ! s'écria le sultan, d'une voix pleine de force et d'autorité ; eh bien ! jurez tous sur l'étendard sacré de notre saint prophète d'exterminer jusqu'au dernier des ennemis du trône et de la religion ! — Nous le jurons ! répondirent les soldats en agitant leurs armes. Mort aux janissaires ! longue vie à Sa Hautesse ! »

Le sultan voulait marcher à leur tête. Les vizirs et les ulémas tombèrent à ses genoux et le supplièrent de ne pas exposer ses jours dans une émeute. Ils parvinrent avec peine à le faire renoncer à sa courageuse détermination.

Toutes les portes de Constantinople furent soigneusement fermées et gardées afin de ne laisser échapper aucun des rebelles. Précédée du sandjak-schérif, ce cyprès majestueux du jardin de la victoire'[3], l'armée fidèle de Mahmoud II cerna de toutes parts les janissaires entassés et barricadés dans la place de l'Et-Méïdan. Sommés de se disperser et de demander pardon au sultan, ils s'écrièrent : « A bas l'exercice ! à bas les rédacteurs des fetvas impies ! à bas les ministres qui ont conseillé le hatti-schérif ! à bas les Osmanlis qui s'assimilent aux giaours ! que ne se coiffent-ils maintenant de l'ignoble chapeau des chrétiens maudits ! Quant à nous enfants de Hadji-Bektach, nous sommes musulmans et nous resterons musulmans ! »

Des volées de boulets, de mitraille, de mousqueterie répondirent à ces vociférations. Les janissaires, assaillis, ripostèrent mal. Ils se disposaient à prendre le chemin de la fuite, lorsque les soldats de Mahtnoud pénétrèrent au milieu d'eux le sabre à la main et les égorgèrent impitoyablement. Des bandes de janissaires se réfugièrent dans leurs casernes auxquelles on mit le feu, et périrent dans les flammes. Quelques heures après, le calme le plus profond régnait dans Constantinople. L'institution des janissaires n'existait plus. Le lendemain (17 juin 1826), un hatti-schérif prononça l'abolition définitive de cette fameuse milice. Elle avait duré cinq siècles. « C'est ainsi, dit Esaad-effendi, que le sultan Mahmoud — que Dieu entoure son trône d'une gloire immortelle ! — purgea le jardin de l'empire des herbes sauvages et inutiles, et l'embellit des fruits d'une organisation nouvelle. »

Une ordonnance impériale abolit aussitôt l'ordre religieux des derviches bektachis affiliés des janissaires. Leurs nombreux couvents à Constantinople et ailleurs furent rasés. Plusieurs de ces moines furent décapités. Le sultan confisqua leurs richesses qui étaient considérables. Un autre hatti - schérif expulsa de la capitale vingt mille Turcs qui ne possédaient dans cette ville aucun moyen d'existence, ou qui paraissaient dangereux pour le repos public. 14e moment était favorable pour exécuter des mesures rigoureuses et propres à assurer le repos public. « Mahmoud II, dit l'historiographe de ce prince, se souvint de cette maxime du sage : « Il est souvent dangereux de remettre au lendemain ce qu'il est utile de faire la veille[4]. »

On n'a pas connu, et on ne connaîtra probablement jamais le chiffre exact des janissaires morts dans la journée du 16 juin à l'Et-Méïdan, dans les casernes incendiées et, surtout, le chiffre de ceux qui furent étranglés ou décapités après la bataille. Un historien, témoin oculaire[5], élève à six mille le nombre de janissaires mis à mort par les mains des bourreaux ; il se tait sur ceux qui succombèrent à l'hippodrome et dans les casernes. Il ajoute que les journaux d'Europe, mal informés, avaient porté, à tort, de vingt-cinq à trente mille, les rebelles décapités et jetés dans le Bosphore par ordre du Divan. Esaad-effendi, qui a écrit la révolution du mois de juin, ne dit rien de précis sur le nombre des victimes. Il se borne à constater qu'indépendamment de ceux qui moururent dans le combat de l'Et-Meïdan, plusieurs furent livrés aux griffes de la strangulation.

Le voyageur anglais, R. Walsch, qui se trouvait à Péra, à cette époque, dit que vingt mille janissaires furent exterminés. On employa deux jours à transporter les morts dans le Bosphore et dans la Propontide. Les cadavres, ajoute ce voyageur, couvraient la surface des eaux au point d'entraver la marche des bâtiments. M. Juchereau nous apprend qu'en 1826 les janissaires comptaient près de quatre cent mille noms sur leurs registres. Tous ces noms, sans doute, n'étaient pas des noms de soldats ; le plus grand nombre représentait des corporations de métiers, des derviches affiliés à l'odjak ; mais les janissaires en service militaire dépassaient quarante mille hommes, soit à Constantinople, soit dans d'autres villes de l'empire. Périrent-ils tous ? Nous le répétons, on ne le sait pas. Mais une vérité ressort de tous ces faits c'est que la tuerie fut effroyable. Le chiffre de six mille nous parait peu vraisemblable. Nous admettrions plutôt celui de vingt mille, indiqué par le voyageur anglais.

Quoi qu'il en soit, les janissaires disparurent entièrement de la surface de l'empire, et on menaça du dernier supplice les Osmanlis qui exprimeraient un regret pour la milice anéantie. De nombreux régiments, accoutrés à l'européenne, se montrèrent bientôt dans Constantinople. Mahmoud, ayant remplacé, lui aussi, le majestueux turban, les habits amples, riches et flottants de ses ancêtres par la toque rouge à flot bleu, le pantalon étroit, la redingote et les bottes, assistait, à cheval, une cravache à la main, aux exercices de ses troupes nouvelles. « L'empire est régénéré, s'écria-t-on ; le sultan Mahmoud a jeté les fondements du bonheur à venir des musulmans en coupant le mal dans sa racine[6] ».

« Hélas ! hélas ! nous disait, à ce sujet, un colonel turc en 1837 ; hélas ! hélas ! cela n'était qu'une vaine parade ! Tous ces soldats vêtus à la franque étaient et sont encore semblables à des hommes qu'on habillerait en musiciens et qui n'auraient aucune notion de la musique, voilà ! »

Tout en rendant justice, dans ce livre, à l'antique bravoure des janissaires, nous n'avions pour eux, nous l'avouons, qu'une faible admiration, et point de sympathie, surtout en ce qui touche aux derniers temps de leur existence ; maintenant, ils né nous inspirent aucun regret ; nous avons peu de penchant pour la soldatesque tenant dans ses brutales mains les destinées d'un pays ; nous lui préférons le respect de l'autorité, des lois et une liberté sage et vraie ; mais nous sommes loin de penser que la Turquie, autrefois placée, par les janissaires, à un haut degré de puissance comme nation conquérante, ait gagné en prospérité, en grandeur, en gloire depuis l'extermination du mois de juin 1826 ; voilà vingt-sept ans que les milices nouvelles de l'empire ottoman sont en activité ; elles ne se sont encore signalées par aucune victoire éclatante ; et les victoires se comptent par centaines dans l'histoire des janissaires ; disons plutôt que les nouveaux soldats de l'islam ont débuté comme les janissaires ont fini : par des défaites ; finiront-ils comme les enfants de Hadji-Bektach avaient commencé ? Il y a lieu d'en douter.

Ainsi que nous l'avons remarqué bien des fois la trahison et le meurtre faisaient partie des mœurs politiques des Ottomans. Entre eux, les vrais croyants se traitaient sans pitié ni merci. Si on eût laissé grandir l'insurrection du mois de juin 1826, les janissaires n'auraient pas plus épargné le sultan et son parti qu'ils le furent eux-mêmes dans cette journée de carnage. Nous n'avons pas ici à nous prononcer plutôt pour les vaincus que pour les vainqueurs. Mais ce qui nous touche et nous indigne ; ce sont les massacres des chrétiens par les musulmans. L'insurrection grecque, qui n'était pas, elle, l'assassinat organisé, mais des combats en plein soleil, venait d'éclater. A cette nouvelle, la fureur des Os-mardis ne connut plus de bornes. Dans les mosquées de Stamboul, les imans prêchèrent le meurtre et le pillage. Aux fêtes de Pâques de l'année 1821, des bandes enragées se portèrent dans le gros village de Bouyouk-Déré, habité par des Grecs ; ils les égorgèrent en masse, pillèrent leurs maisons, leurs églises qu'ils démolirent ensuite. Cette affreuse boucherie se continua sur toute la rive droite du canal, jusqu'aux portes de Constantinople. Nous ne savons pas au juste le nombre des victimes, mais il fut considérable. Des centaines de Grecs de Péra, de Galata furent conduits dans le château des Sept-Tours, où ils expirèrent dans les tortures. Le patriarche grec de Constantinople, Grégoire, fut pendu à la porte de son palais par ordre du divan. Trois archevêques et quatre-vingts évêques de l'Anatolie, de la Thrace, le prince Mourousis subirent le même sort. « Afin d'ajouter, a dit un historien[7], l'outrage à leur supplice, des juifs reçurent l'ordre de traîner les cadavres des victimes dans les rues de Constantinople, et de les jeter ensuite dans le Bosphore. » Ce furent les ministres de Mahmoud, sinon le sultan lui-même, qui donnèrent le signal de ces atrocités. M. Strogonoff, ambassadeur russe à Constantinople, adressa, à cette occasion, d'énergiques réclamations au divan. Il lui fut répondu que le sultan avait le droit de châtier les coupables comme il l'entendait'[8]. Qu'on ne vienne donc plus nous parler de la mansuétude du sultan Mahmoud II, de sa justice, de son esprit de tolérance pour tous les sujets de son empire ! Soyons donc sincères, et laissons parler l'histoire ! Ce prince a été un des empereurs ottomans qui ont fait tomber le plus de têtes, qui ont le plus persécuté les chrétiens, et la tuerie du mois d'avril 1821 restera dans les annales de son règne comme une tache indélébile.

 

 

 



[1] Juchereau de Saint-Denys. Histoire de l'empire ottoman.

[2] Esaad-effendi. Histoire de la destruction des janissaires.

[3] Esaad-effendi.

[4] Esaad-effendi.

[5] Juchereau de Saint-Denis.

[6] Voyez l'Histoire de la destruction des janissaires, par Esaad-effendi.

[7] Juchereau de Saint-Denys.

[8] La Turquie, par Jonannin.