HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME SECOND — L'EMPIRE OTTOMAN

 

CHAPITRE XLIX.

 

 

Naissance de Sélim. — Sa première leçon d'éducation. — Ses relations secrètes avec Louis XVI. — Sélim, empereur. — Continuation de la guerre entre les Russes et les Turcs. — Souwaroff. — Défaites des Ottomans. — Traité de Szistowa. — Paix de Vassy. — Attitude de Sélim III vis-à-vis la révolution française. — Passewan-Oglou. — Sa révolte. — Expédition française en Égypte. — Actes de Sélim III à cette occasion. — Réformes de ce sultan. — Préliminaires d'une nouvelle guerre des Russes contre la Turquie et de l'entreprise des Anglais sur Constantinople. — Isaak-bey et le général Sébastiani. — Élan du peuple ottoman en présence de l'escadre anglaise. — Elle repasse les Dardanelles et va en Égypte. — Révolte des Yamaks et des janissaires. — Déposition de Selim III. — Sa mort. — Moustapha IV, empereur. — Baïraktar. — Déposition de Moustapha IV. — Avènement de Mahmoud II. — Guerre civile. — Mort de Baïraktar. — Mort de Moustapha IV. — Mahmoud II, seul rejeton mâle de la race d'Osman, épargné par les janissaires (de 1789 à 1808).

 

Le 27 djémazioul-ewel 1175 de l'hégire (24 décembre 1761) des salves d'artillerie, que les échos de la Corne d'or, de Galata, de Péra, du Bosphore et de Chalcédoine répétaient avec un bruit immense et prolongé, annonçaient à Stamboul la bien gardée qu'un héritier de l'empire venait de naître. Le soir, le sérail, les kiosques, les minarets, les palais des grands dignitaires, les maisons des simples particuliers répandaient sur la capitale des flots de lumière que reflétaient en sillons magiques les eaux du canal et du port de Constantinople. Ces réjouissances publiques, ces brillantes illuminations durèrent dix jours. La joie rayonnait sur tous les visages : elle était dans tous les cœurs musulmans. Le peuple de la grande cité saluait dans le nouveau-né l'espoir et l'avenir de l'empire. Ce prince était Sélim, fils unique de Moustapha III. Une grave maladie ayant menacé ses jours dans son enfance, l'inquiétude fut universelle, et lorsque le jeune Sélim se trouva rétabli, on vit éclater une seconde fois l'allégresse des Ottomans.

Cinq ans après la naissance de Sélim (le 14 janvier 1766), une superbe tente, posée sur un sol couvert de riches tapis, et soutenue par des colonnettes d'or, était dressée, dans une des cours du sérail, en face du kiosque des Perles. Moustapha III, les épaules enveloppées d'une pelisse de zibeline étoilée de pierreries, portant un turban surmonté de plumes de héron fixées par des agrafes de diamants, tenant dans sa main une épée éblouissante était assis sur un trône d'or placé à l'un des angles de cette tente. Des généraux, des pages entouraient Sa Hautesse. Les vizirs et les ulémas conduisirent dans la tente impériale le jeune Sélim vêtu d'une simple robe blanche et d'un turban blanc où brillait une émeraude. L'enfant inclina son front jusqu'à terre, en présence de son père ; il baisa les pans de sa robe et, marchant à reculons, alla prendre place entre le grand vizir Mouhsinzadé et le cheik-islam. Le jeune prince salua du regard toute l'assemblée qui se prosterna devant lui. Sur un signe du sultan Moustapha III, le grand moufti prononça, au milieu d'un profond silence, et avec recueillement, ces paroles du premier chapitre du Koran : Louange à Dieu, maitre de l'univers ! Allah ! c'est toi que nous adorons ! c'est toi dont nous implorons le secours ! dirige-nous dans le sentier droit, le sentier de ceux que tu as comblés de tes bienfaits ! Sélim répéta avec une gravité pleine de charme ces paroles sacrées. Il saisit ensuite la main du grand moufti ; il allait la porter à ses lèvres lorsque le chef de la Loi, prévenant le jeune prince, le serra dans ses bras avec effusion et le baisa sur l'épaule droite. Selon une antique coutume, l'héritier de l'empire venait de recevoir sa première leçon d'éducation, base de toute science. Accompagné du cheik-islam, Sélim se dirigea de nouveau vers l'empereur qui couvrit de ses deux mains la tête de son fils en invoquant le nom de Dieu, et le baisa tendrement sur le front. Une larme sillonna la joue de Moustapha III. Cette larme exprimait-elle un pressentiment funeste ? ou bien ne sortait-elle que d'un cœur ému de bonheur ? on ne le sait. Le sultan rentra dans son palais, et l'assemblée se sépara.

Ce fut là une grande cérémonie ; et la gravité ottomane dut lui donner encore un caractère d'imposante solennité. Sélim en conserva une impression profonde : sa vie entière ne démentit jamais sa noble et touchante attitude en écoutant pour la première fois une parole empreinte d'un grand sentiment religieux, en recevant la bénédiction paternelle. C'était un enfant aimable, intelligent. Son père l'adorait ! Il avait préparé pour ce fils des instructions écrites. La veille de la mort de Moustapha III (Sélim avait alors douze ans), le sultan fit appeler Abdoul-Hamid, son successeur au trône, et lui dit : Écoute ! je te recommande mon fils ! Abdoul jura de lui tenir lieu de père, et il tint parole. Cet Abdoul-Hamid que nous avons vu sans génie et sans énergie, laissant aller l'empire sur une pente de ruine et d'humiliation, était lui-même incapable d'élever, d'instruire son neveu destiné à régner après lui ; mais il accomplit un acte dont l'histoire doit lui tenir compte : il n'enferma pas Sélim dans la cage des princes, il le laissa libre dans le sérail, lui permettant d'étudier !

Sélim s'était d'abord indigné lui-même de sa propre ignorance ; les instructions laissées par son père furent ses premiers enseignements politiques ; il y trouvait d'utiles appréciations sur des événements récemment accomplis, sur des côtés faibles de l'administration qui demandaient une main réformatrice. L'influence de la sultane Validé, sa mère, le maintenait dans la pensée de projets réparateurs. Le médecin qui lui avait sauvé la vie, le docteur Lorenzo, faisait servir son crédit au même but. Le jeune Sélim brûlait de laver les affronts qu'avait subis le croissant. C'est la petite vérole qui avait failli l'emporter, et devant lui on s'était préoccupé des traces qu'un tel mal pouvait laisser sur sa figure. Qu'importe, avait-il dit, qu'importe le visage de celui qui est destiné à vivre de la vie des camps ? Les victoires des Russes pesaient à son âme ; il voulait, une fois empereur, venger les armes ottomanes ou tomber avec honneur.

Il y a quelque chose d'intéressant et d'élevé dans le spectacle de l'héritier des sultans, frappé des maux de l'empire, frappé de l'impuissance des institutions et des ressources qui l'entourent, et faisant appel de toutes parts à l'expérience ou à la capacité. Ses investigations inquiètes franchirent les limites même de l'islamisme. On le vit s'adresser à la France pour s'éclairer et se mettre en mesure de corriger et de réformer.

Une négociation curieuse passa par les mains du comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur de France à Constantinople. Elle se trouva ralentie par la mort tragique du Grec Pétraki qui, de cuisinier, était monté au poste de directeur de la monnaie, et qui expia une trop haute et trop rapide fortune. L'homme sur lequel Sélim avait jeté les yeux pour exécuter secrètement ses intentions à Paris, c'était Isaak-bey, accoutumé à recevoir ses confidences. Il partit pour la France (septembre 1786) accompagné du baron de Tott qui avait déjà rendu des services signalés à la Porte. Isaak-bey remit à Louis XVI les lettres qui l'accréditaient mystérieusement en dehors des agents reconnus. Le roi, à qui l'héritier du trône ottoman demandait des inspirations réformatrices, s'occupait lui-même alors, avec la sincérité d'une belle conscience, de réformer les institutions du passé. La mission d'Isaac-bey demeura un secret entre Louis XVI et ses ministres. Cette correspondance entre le sérail et Versailles dura près de trois ans ; Sélim y remuait avec intelligence de hautes questions d'administration et de politique. La correspondance cessa à la mort d'Abdoul-Hamid (1789), quand le fils de Moustapha III, âgé de vingt-neuf ans, parvint à la suprême puissance. Sélim III signala par des libéralités et des actes de clémence, son avènement à l'autorité souveraine. Il honora solennellement les funérailles de son prédécesseur, et fit entendre des paroles d'amour et de respect pour la mémoire de son oncle AbdoulHamid qui l'avait laissé libre de s'instruire.

Nous avons parlé des belliqueuses tendances que Sélim laissait voir du fond du sérail ; les occasions ne manquaient pas au nouveau maître de l'empire pour mettre à exécution tous les beaux desseins de sa jeunesse. Souwaroff, qui avait battu les Turcs en tant d'endroits différents, venait, comme on l'a vu dans le chapitre précédent, de leur enlever, après un siège long et meurtrier, la ville d'Oczakoff, seule place importante qui restât encore à la Porte sur les bords du Dnieper. Le premier mouvement de Sélim fut de mettre sur pied des forces considérables et de vouloir lui-même marcher à leur tête. Ces éclairs d'énergie ranimaient les peuples ottomans, mais tout cela tomba devant l'opposition des ministres du sultan qui étaient les anciens ministres d'Abdoul-Hamid. Sélim III n'eut pas la force d'imposer sa propre volonté. Ce premier acte de faiblesse était une première faute. Certainement il pouvait paraître imprudent de faire la guerre quand l'issue de la lutte semblait désastreuse ; mais la guerre, à laquelle la Prusse et l'Angleterre conviaient le sultan, malgré la France qui, parlant un langage ami, cherchait à l'en détourner, la guerre, disons-nous était décidée dans le conseil du prince et dans le corps des ulémas ; ne serait-on pas autorisé à penser, dès lors, que les Ottomans eussent pu appeler la victoire sous leurs drapeaux si le padischah, enflammant leur ardeur, se fût montré, en personne, à la tête de son armée ?

Les hostilités, un moment interrompues par la mort d'Abdoul-Hamid, recommencèrent au mois de juillet 1789.

Souwaroff et le prince de Saxe-Cobourg, les vainqueurs de Kilbourn et d'Oczakoff, commandant les forces combinées de la Russie et de l'Autriche, triomphèrent des Ottomans placés sous les ordres du courageux Hassan, capitan-pacha qui, après avoir vu sa flotte détruite à l'embouchure du Dnieper, fut témoin, comme sérasquier, de la défaite de son armée de terre dans le voisinage de Fokschan ou Fokschany (21 juillet 1789).

Deux mois après, Hassan-pacha voulut prendre sa revanche avec cent mille hommes, sur les bords du Ramnik. L'armée musulmane et l'armée chrétienne étaient en présence. La fatigue, suite d'une longue marche et de longs combats, paraissait accabler les soldats de Souwaroff. Le prince de Saxe-Cobourg lui proposa de laisser reposer ses colonnes ou, du moins, d'attendre l'attaque de l'ennemi. Mes Russes ne se reposent pas ! s'écria Souwaroff ; il ajouta : Saint Nicolas devant moi, moi derrière lui, mes soldats derrière moi, je ne crains rien ! Attaquons ! Il se lança avec ses escadrons sur le front des troupes ottomanes que le prince de Cobourg prit eu flanc. La défaite des Turcs fut effroyable. Vingt-deux mille d'entre eux, soixante canons, les munitions et toute l'artillerie de siège restèrent sur le champ de bataille. Heureux les Ottomans qui purent repasser le Danube ! Cette brillante journée valut à Souwaroff le glorieux surnom de Rarnniski.

Les résultats de la victoire de Fokschan et de celle de Ramnik furent énormes. Les conquêtes importantes se multipliaient sous les pas de l'Autriche et de la Russie. Potemkin était maitre de la Bessarabie ; Cobourg, de la Valachie ; le maréchal Laudhon, de Belgrade qui avait capitulé après trois semaines de siège. La prise d'Ismaïl, sur la rive gauche du Danube, fut l'événement le plus sanglant dans cette série de combats (1790). La garnison d'Ismaïl, forte de cinquante mille hommes, se fit hacher plutôt que de se rendre. Un seul Ottoman échappa, en passant le fleuve à la nage. La terre était gelée, et on ne put enterrer les morts. Six jours furent employés à jeter, dans le Danube, les cadavres des hommes et des chevaux. Souwaroff, le vainqueur d'Ismaïl, vit à ses pieds d'immenses dépouilles, et ne prit rien pour lui, pas même un cheval ! Quel homme que Souwaroff ! Et comment des Turcs de cette époque auraient-ils pu résister à un tel capitaine ?

L'Angleterre et la Prusse, qui avaient poussé Sélim III à la guerre, changèrent de politique à la vue des grands succès des Russes et des Autrichiens. Un traité d'alliance offensive et défensive conclu, le 31 juillet 1790, entre la cour de Berlin et la Porte, donnait aux affaires une face nouvelle. La modération de Léopold II, frère et successeur de Joseph II au trône d'Allemagne, favorisait le retour de la paix. Une convention signée à Reichenback (27 juillet 1790), les négociations du mois de septembre aboutirent au traité de Szistowa (4 avril 1791), conclu entre Léopold II et la Porte. L'empereur d'Allemagne y accepta des conditions qui purent adoucir les blessures faites à l'orgueil du sultan, et c'est à l'influence de Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, qu'il en fut redevable. L'Autriche ne garda, de ses belles conquêtes que Chokzim qui resta entre ses mains jusqu'à la paix avec Catherine II ; la czarine refusa d'entrer dans les négociations de Szistowa et continua la guerre.

La situation révolutionnaire de la France n'avait pas permis que sa médiation fût acceptée. Mais ce furent précisément les inquiétudes produites par l'état de notre patrie qui déterminèrent la Prusse et l'Angleterre à une action commune auprès de la cour de Saint-Pétersbourg. Le traité de Yassy (9 janvier 1792) mit fin à cette guerre de vingt-quatre années entre la Turquie et la Russie. Catherine II renonça aux places conquises par ses armes. Elle ne conserva que Oczakoff et le pays où s'éleva rapidement la ville d'Odessa, pays qui lui appartenait déjà. Aux termes du traité de Yassy, la Porte devait payer douze millions de piastres à la Russie pour les frais de la guerre. La czarine n'exigea pas cette somme. Cette paix était pour l'empire ottoman un bonheur inespéré. De vives réjouissances l'accueillirent à Constantinople. Mais, si du nord venaient les borines nouvelles, il en partait de mauvaises du côté du midi : de graves séditions menaçaient d'enlever à l'autorité du sultan les contrées de la Syrie et de l'Égypte. Djezzar-pacha à Saint-Jean d'Acre et les mamelouks au Caire secouaient le joug de la Porte ottomane, trop faible alors pour combattre et punir les rebelles. Elle laissait aller l'insurrection.

Dans la lutte des puissances européennes contre la révolution française, Sélim III fut pressé de prendre un parti ; en restant neutre dans cette immense et terrible querelle, le sultan suivit la politique la meilleure, la plus conforme à ses intérêts et aux souvenirs des bonnes relations de la Turquie avec la France. Son seul acte d'habileté diplomatique fut une inflexible résolution de ne pas recevoir le remplaçant du comte de Choiseul-Gouffier. Tout en détestant les violences et les crimes qui souillaient notre pays à cette époque, Sélim se rapprocha de la France en lui demandant des ouvriers pour ses chantiers et des sous-officiers instructeurs pour ses armées.

La tranquillité de ses États n'était jamais de longue durée : ses plans de réforme déplaisaient aux janissaires, et les nouveaux impôts soulevaient facilement les multitudes. Le célèbre Passewan-Oglou, qui avait la mort d'un père à venger, rallia tous les mécontents des bords du Danube, s'établit en vainqueur à Widdin, et fit la loi aux princes de la Moldavie et de la Valachie. Un semblant de paix avec des conditions favorables aux rebelles, ramena à Widdin l'autorité du sultan. Mais peu de temps après, Passewan-Oglou, ayant inutilement demandé le gouvernement de cette ville, recommença les agressions et se mit à la place du pacha qui représentait l'autorité de Sélim III. Le cours du Danube appartenait à Passewan-Oglou : Belgrade même était menacée. La Porte entreprit d'arrêter ces redoutables progrès. Passewan-Oglou, enfermé dans Widdin avec des forces habilement organisées, tint tête à une armée de cent mille hommes commandés, par Hussein-pacha ; celui-ci avait sous ses ordres Ali-pacha, bégler-bey de Roumélie, et le fameux Ali de Yanina qui, plus tard, devait, lui aussi, secouer le joug des sultans.

Cinq mois de siège (du mois de juin au mois d'octobre 1798) ne purent triompher de Widdin. Les Ottomans, toujours repoussés, finirent par se déchirer les uns les autres au milieu d'une effroyable confusion ; et, peut-être, le pacha de Yanina y préluda-t-il par la trahison à ses projets de future révolte. Passewan-Oglou fit si bien, que la Porte reconnut l'indépendance de son pouvoir à Widdin ; à ces conditions, il devint pour le gouvernement turc un utile auxiliaire, et mourut en 1807 allié fidèle de Sélim III. Passewan-Oglou, d'une ferme et vaillante nature, d'une rare activité d'esprit, exact, juste, dur pour lui-même, s'entendait à gouverner les hommes. Avec plus d'ambition, il eût pu conquérir autre chose que le gouvernement de Widdin, et le trône des Ottomans eût été en péril !

Pendant qu'une armée turque enveloppait inutilement une ville du Danube, trente-six mille Français, conduits par le général Bonaparte, s'emparaient de l'Égypte. Cette expédition aux bords du Nil, qui continuait la pensée de saint Louis, n'a pas manqué d'historiens, et nous n'avons pas à refaire ici ce qui a été fait plusieurs fois. Qu'il nous suffise de dire que la Porte supporta patiemment cette agression imprévue et qu'elle attendit la déroute des Français à Aboukir pour laisser éclater son indignation. L'emprisonnement de M. Ruffin, chargé d'affaires de France, l'arrestation de tous les Français établis sur le territoire turc et la confiscation de leurs biens, tels furent les actes qui marquèrent l'attitude du gouvernement ottoman ; il les expliqua et les motiva dans son manifeste du 9 septembre 1798. Entré pour un moment dans la coalition européenne, il fit marcher ses vaisseaux avec les vaisseaux russes pour enlever aux Français les îles Ioniennes qui devinrent la république des Sept-Iles.

Mais la Porte ne pouvait rester longtemps ennemie de la France ; elle s'empressa d'accepter la paix avec Bonaparte et de reprendre sa politique de neutralité. Sélim IH avait d'ailleurs bien assez d'embarras dans son propre empire. Ses réformes l'occupaient aussi. Il méditait contre les janissaires la création d'une milice sur un pied européen et qui serait composée d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie. Ce projet, qui ressemblait assez à un coup d'État, fut exécuté en 1802. La milice nouvelle prit le nom de nizamdjerid (ordre nouveau). Le produit de revenus et d'impôts particuliers était destiné à la soutenir. Un hatti-schérif, publié en 1805, faisait entrer violemment dans le nizam-djerid la fleur de la jeunesse ottomane, choisie même dans les rangs des janissaires.

Des résistances éclatèrent. Sélim III fut obligé d'ajourner la pleine exécution de cette mesure. Les difficultés s'amoncelaient autour du gouvernement ottoman. Quand Bonaparte eut mis sur son front la couronne impériale, un ambassadeur du nouveau maître de la France fut chargé de demander au Sultan de reconnaître l'empereur. La Russie était là qui menaçait la Porte si elle se montrait favorable. La diplomatie turque fit alors ce qu'elle fait toujours dans les cas difficiles : elle traîna la négociation en longueur, si bien que l'ambassadeur de France, le général Brune, finit par s'en aller : les résistances de Sélim III tombèrent devant les victoires de Napoléon en 1806. A partir du mois de janvier 1806, époque où la Porte se décida à donner à Bonaparte le titre d'empereur, l'influence française qui datait de François Ier se substitua peu à peu à l'influence russe à Constantinople. Cette influence française fut telle, que le général Sébastiani, ambassadeur à Constantinople, parvint à obtenir du Divan la révocation du prince Ipsilanti et du prince Morousis, l'un, gouverneur de la Valachie, l'autre, de la Moldavie. Le général Sébastiani persuada à la Porte que ces deux princes étaient entièrement dévoués à la Russie, ce qui, d'ailleurs, n'était pas sans fondement. Mais cette mesure, dont Sélim III se repentit plus tard, était une véritable déclaration de guerre contre la Russie, car, aux termes du dernier traité de Yassy, la révocation des voïvodes de la Moldavie et de la Valachie, ne pouvait s'accomplir sans la participation, sans le consentement du cabinet de Saint-Pétersbourg.

Informé de la violation du traité du 9 janvier 1792, l'empereur Alexandre, successeur de Paul Ier, envoya le général Michelson en Moldavie, et ce chef, marchant à la tête d'une armée, s'empara de ces deux provinces. M. Italinski, ambassadeur moscovite, quitta Constantinople. L'Angleterre, alliée de la Russie, protesta énergiquement et obtint de la Porte, malgré le général Sébastiani, la réintégration d'Ipsilanti et de Morousis. Mais l'Angleterre ne s'en tint pas là ; elle menaça Sélim III d'une guerre formidable s'il n'entrait pas immédiatement dans la coalition européenne contre Napoléon, s'il n'expulsait pas Sébastiani du territoire ottoman, s'il ne remettait pas sans délai la flotte turque à la Grande-Bretagne et si, enfin, il n'abandonnait pas la Moldavie et la Valachie à la Russie ! Le sultan avait vingt-quatre heures pour répondre ! comment lutter contre l'Angleterre et la Russie avec un empire miné de toutes parts par d'opiniâtres séditions, avec des révoltés tels qu'Ali, pacha de Yanina, Czerni-George de la Servie, et Passewan-Oglou dont nous avons indiqué l'histoire ? avec l'Égypte déchirée, l'Arabie livrée aux Wehabis et la Syrie plus soumise à Djezzar-pacha qu'à Sélim lui-même ?

Le Divan cajolait M. Arbuthnot, ambassadeur anglais ; mais il ne lui donnait aucune réponse nette et positive. L'ambassadeur quitta Constantinople, à bord d'un navire de sa nation, et alla jeter l'ancre dans la mer Égée. Dans le mois de février 1807, Constantinople, épouvantée, apprit que huit vaisseaux de ligne, deux frégates deux corvettes et deux galiotes à bombes, commandés par l'amiral sir John Duckworth se préparaient à franchir les Dardanelles ! Pensant que l'éloignement du général Sébastiani suffirait seul à calmer l'irritation des Anglais, et sauver, par conséquent, sa capitale menacée, Sélim III envoya un député à l'ambassadeur français pour lui demander s'il était disposé à partir. Ce député était l'ami, le confident du padischah, celui-là même qu'il avait envoyé, en 1786, auprès de Louis XVI pour lui demander des lumières et des conseils : c'était son fidèle Isaak-bey. Il avait appris à connaître, à aimer, à vénérer le bon et malheureux roi qui l'avait comblé de bienfaits à Paris, à Versailles : il conservait pour sa mémoire un religieux souvenir, et détestait tous les Français à cause du crime du 21 janvier. Sébastiani était Français, et, par cela seul, révolutionnaire, aux yeux de cet honnête musulman. Il parla sèchement à l'ambassadeur français qui n'était pas homme à se laisser intimider par des paroles ni par des menaces : L'arrivée de l'escadre anglaise ne m'effraye pas, répondit-il à Isaak-bey ; accrédité auprès de la Sublime Porte, je me trouve sous sa sauvegarde, et je ne quitterai Constantinople qu'après en avoir reçu l'ordre formel de Sa Hautesse.

Le peuple ottoman de Constantinople, loin de trembler à l'approche des vaisseaux ennemis, se leva en masse, vola aux armes et fit retentir un immense cri de guerre contre les Anglais. Tous les Français de la capitale turque s'unirent aux musulmans pour repousser par la force l'escadre de Duckworth. Autorisé par le sultan à veiller aux préparatifs de défense, Sébastiani ne resta pas enfermé dans son palais : il dirigea les travaux de guerre des Turcs, et le sultan lui-même, qui déploya une rare énergie de caractère dans cette circonstance, se montra partout au milieu des travailleurs occupés à enclouer les canons. La Corne d'or, les côtes d'Asie et d'Europe étaient hérissées de batteries formidables, et partout une population immense se montrait résolue à se défendre jusqu'à la mort.

Favorisée par le vent, l'escadre anglaise franchit fièrement le détroit des Dardanelles, malgré la canonnade des deux châteaux de Kélidil-Babar et de Sultanié-Kalessi, qui, d'ailleurs, ne fit pas grand mal aux vaisseaux ennemis (19 février 1807). Voulant reprendre les négociations avant d'en venir à une attaque sur Constantinople, Duckworth alla jeter l'ancre à Proti, une des îles des Princes, dans la mer de Marmara. Mais le magnifique élan de la population de Stamboul, l'utile et courageuse assistance d'une foule d'officiers français changèrent les dispositions du Divan. Il repoussa les prétentions exorbitantes des Anglais. Craignant de se voir enfermé dans la Propontide, par les combattants de Constantinople, par ceux des Dardanelles, et d'exposer ainsi son escadre à une destruction totale, l'amiral anglais prit le parti de regagner la mer Égée (3 mars 1807). La flotte britannique se dirigea vers l'Égypte, qu'elle chercha, mais inutilement, à conquérir. L'Angleterre n'a pas cessé, cependant, depuis cette époque, de faire triompher son influence sur les bords du Nil ; et à l'heure qu'il est, cette belle et riche contrée est plus que jamais sous la dépendance du cabinet de Londres, qui la sillonne de chemins de fer.

Comme nous l'avons vu, l'énergie de Sélim III grandit à la hauteur du danger qui menaça Constantinople au mois de février 1807. Mais ce prince qui, à un moment donné, était capable de déployer du caractère, manquait de cette prudente habileté par laquelle les réformes réussissent ; il songeait sans cesse à modifier profondément l'organisation militaire de son empire, et chacune de ses tentatives devenait un péril pour lui. On l'avait vu sortir victorieusement du mauvais pas où le mettait la menaçante apparition des pavillons anglais et russe, car, après le départ de Duckworth, une escadre moscovite avait été aussi repoussée des Dardanelles ; on vit succomber ce sultan devant une question de costume ! Il voulut que les yamaks-tabièlis (assistants des batteries), ramas d'aventuriers, au nombre de deux mille, fussent vêtus à la manière étriquée, moitié turque, moitié européenne, des nizams. Les yamaks, qui partageaient avec ces derniers la garde des deux châteaux du Bosphore, commencèrent par égorger Mahmoud-effendi, ancien ministre des affaires étrangères, porteur de l'ordonnance impériale, et le secrétaire de ce personnage. Ils se ruèrent ensuite sur les nizams qu'ils appelèrent renégats, en leur reprochant de suivre, contrairement à la religion, les usages impies des giaours. Ils les chassèrent de la forteresse située sur le rivage européen, s'y préparèrent pour soutenir un assaut, et lorsque le Bostandji-bachi se présenta aux insurgés pour leur demander des explications sur l'assassinat de Mahmoud-effendi, les yamaks le reçurent à coups de canon.

Pendant ce temps le kaïmakam de Stamboul, traître à son maître, aux ministres de la Porte, réunissait ces derniers dans sa maison, leur faisait offrir des tschibouks, des confitures, et les faisait ensuite égorger ! La conspiration contre Sélim III se tramait depuis longtemps et avait des ramifications profondes. Un homme jusqu'alors inconnu, mais dont les yamaks connaissaient l'audace, Kabakchy-Oglou, se mit à leur tête, et se dirigea sur Constantinople avec les révoltés, après leur avoir fait jurer de défendre jusqu'à la mort la religion du prophète méconnue, outragée par Sélim III. Cette bande fut accueillie par les acclamations du peuple de Stamboul. Les terribles janissaires attendaient les yamaks, leurs amis, sur la place de l'Et-méïdan et jurèrent avec eux d'exterminer tous ceux qui avaient touché aux lois de l'empire.

Pour que la rébellion triomphât, il fallait que la religion vînt à son aide ; le grand moufti fit parler le Koran. Sélim III fut accusé de vouloir introduire des nouveautés dans l'empire et d'avoir outragé l'islamisme par l'interruption des pèlerinages de la Mecque. Un autre grief, articulé dans le fetva contre le sultan, fut l'infécondité de ses unions qui laissait l'empire sans héritier. Il n'en fallait pas davantage pour qu'on demandât la déposition du padischah. Le renversement des marmites sur la place d'Et-méïdan annonça la rupture définitive avec le souverain. Des têtes de conseillers jetées par-dessus les murs du sérail ne calmèrent point la multitude en délire ; ce fut inutilement aussi que la milice du nizam cessa d'exister : ou demandait avec une fureur nouvelle la déposition de l'empereur.

Chaque vendredi, le sultan doit se rendre à une des mosquées impériales : Sélim, caché au fond du sérail, n'osa pas braver le courroux populaire ; et ce fut alors que le cheik-islam, marchant à la tête des ulémas, offrit, au nom du peuple, le souverain pouvoir à Moustapha, fils d'Abdoul-Hamid et cousin de Sélim III. Le grand moufti se présenta ensuite devant le sultan pour lui lire sa déposition (31 mai 1807). Une retraite abrita pendant un peu de temps l'empereur détrôné. Sa perte lui vint des efforts tentés pour le remettre au pouvoir. Un général, qui s'était fait remarquer au milieu de la guerre contre les Russes, Moustapha, surnommé Baïraktar (porte-drapeau), inspiré par une reconnaissance courageuse, parut dans Constantinople avec une armée libératrice ; mais Moustapha IV, le nouveau sultan, envoya étrangler Sélim III. Les bourreaux le trouvèrent s'inclinant pour faire la prière musulmane. Le prince, qui sentait déjà le lacet autour du cou, se releva soudainement dans sa force et engagea une lutte violente. Saisi à la partie du corps où toute pression est mortelle, il périt misérablement, le 28 juillet 1808.

Sélim III traversa des temps difficiles qui auraient demandé plus de génie qu'il n'en avait ; il eut le sentiment de ce qui manquait. à son empire sans avoir la force de le pousser en de meilleures voies. La tâche de réformateur l'écrasa.

Baïraktar, le vaillant séraskier qui, par d'habiles manœuvres, avait conduit de Roustschouk une partie de ses troupes au secours de son maitre précipité du pouvoir, ne trouva qu'un cadavre à la porte du sérail au lieu du sultan qu'il voulait replacer sur le trône. Il se jeta en pleurant sur le corps inanimé du sultan et baisa respectueusement ses pieds et ses mains. Verse du sang, Baïraktar ! et non pas des larmes ! lui dit le capitan-pacha Seïd-Ali qui se trouvait auprès de lui, verse du sang ! venge la mort de notre maître ! Baïraktar se dresse comme un lion furieux, prononce à lui seul la déposition de Moustapha IV qu'il fait enfermer dans l'appartement où Sélim III vient d'être assassiné, et proclame Mahmoud II empereur des Ottomans (28 juillet 1808). Mais ce prince, ami du sultan Sélim III, tremble pour ses jours et va se cacher ; on le cherche pendant plus de deux heures dans le sérail ; la consternation saisit les esprits : on croit que Mahmoud a disparu par un crime ; on le trouve enfin, dans un coin retiré du palais, roulé dans des tapis sans qu'il profère une seule parole. On l'emporte ; malgré les paroles rassurantes qu'on lui adresse, le prince croit qu'on va l'étrangler ; arrivé dans la cour du sérail, Baïraktar tombe aux pieds du sultan, les embrasse et l'appelle son padischah, le seul padischah des Ottomans. Mahmoud II donne à son tour le nom de libérateur à Baïraktar, lui commande de se relever et le nomme son grand vizir.

Déjà Baïraktar, avant même d'arriver à Constantinople, avait fait étrangler le terrible Kabakchi-Oglou, qui fut le Patrona-Khalil de cette révolution sanglante. Une fois Mahmoud empereur, et lui, Baïraktar, grand vizir, sa vengeance ne connut plus de bornes. Il fit mettre à mort ceux qui avaient inspiré l'assassinat de Sélim III ou qui avaient concouru à son exécution. Par ses ordres, vingt femmes du sérail qui s'étaient réjouies de la mort de Sélim III, furent cousues vivantes dans des sacs et noyées dans le Bosphore. La terreur planait dans Constantinople au seul nom de Baïraktar. Le peuple qui le considérait comme un musulman infidèle, déterminé à entrer dans les innovations tant reprochées au malheureux Sélim III, le peuple l'exécrait, mais la peur qu'il lui inspirait le réduisait au silence, silence effrayant qui recélait de nouvelles catastrophes. Baïraktar était un vigoureux et terrible esprit qui aurait pu accomplir d'utiles et grandes choses ; il reprit avec énergie, mais sans ménagement aucun, les projets de réformes de Sélim III ; les nizams djérids avaient été abolis par cet empereur peu de jours avant sa mort ; Baïraktar les rétablit immédiatement sous un autre nom, celui de seymens ; mais c'étaient les janissaires surtout qu'il voulait frapper ; des abus criants existaient depuis longtemps dans cette vieille milice ; le grand vizir entreprit de les extirper violemment.

Chaque acte de Baïraktar blessait, offensait les croyances religieuses du peuple ottoman, croyances aveugles, exclusives, impitoyables ; la vindicte publique condamnait le grand vizir réformateur : comment lutter contre l'opinion de tout un peuple ? Baïraktar devait succomber. Non-seulement, il bravait, irritait cette opinion en voulant changer les institutions et les lois de l'empire, mais en se livrant, en dépit du Koran, à de copieuses libations de vin, en faisant bon marché de la prière publique dans les mosquées, en se moquant des ulémas et de leur ignorance. L'orage qui, depuis son avènement au grand vizirat, grondait sourdement autour de lui, éclata le 14 novembre 1808. Ce jour-là, les janissaires, le peuple parurent armés dans les rues de Constantinople et poussèrent des cris de mort contre Baïraktar et contre Mahmoud II lui-même. Pendant trois jours, le sang coula à flots dans la capitale ottomane. Enfermé dans son palais avec ses eunuques et ses femmes, le grand -vizir y périt au milieu des flammes qui dévorèrent sa demeure. La fusillade et la canonnade tonnaient contre le sérail défendu par les seymens, les pages et les bostandjis. Les janissaires, la population presque entière demandent à cris redoublés la déposition de Mahmoud II et la réintégration au pouvoir de Moustapha IV. Les conseillers du sultan proclamé par Baïraktar, le 28 juillet 1808, supplient Sa Hautesse d'ordonner la mort de Moustapha IV : C'est là, lui disent-ils en tombant à ses genoux, le dernier espoir de salut pour l'empire et pour toi ! La condamnation de Moustapha tombe des lèvres de Mahmoud, et son frère est étranglé à la place même où celui-ci avait fait périr Sélim III. La nouvelle de la mort de Moustapha IV parvient aux janissaires, en même temps qu'un hatti-schérif, signé de la main de Mahmoud II, dans lequel ce prince les reconnaît comme les plus fermes appuis de l'islamisme, et leur commande de mettre fin à la guerre civile. Les yéni-schéris vainqueurs ajoutèrent-ils une grande confiance aux paroles que le padischah leur adressait ? Il est permis d'en douter, car ils n'ignoraient pas ses tendances réformatrices et l'intimité profonde qui avait existé entre lui et le malheureux Sélim III, immolé comme novateur. Mais une grave pensée traversa en ce moment les esprits. Mahmoud II, jeune encore (il avait alors vingt-trois ans), était le seul rejeton mâle de la race d'Osman ; l'idée que cette race pouvait périr par un dernier meurtre, épouvanta les imaginations, et cette idée, plus qu'aucune autre considération, sauva les jours du padischah. Les janissaires rentrèrent dans leurs casernes, l'ordre se rétablit et des cris de tschok-yacha soultan Mahmoud ! (longue vie au sultan Mahmoud !) retentirent dans les mosquées et sur les places publiques.