Le sultan
Abdoul-Hamid. — Détresse de l'armée turque à Schoumla. — Préliminaires de la
paix de Kaïdnardjé. — Le traité est conclu. — Ce qu'il est. — Ses
conséquences. — Mort du grand vizir Mouhsinzadé. — Nouveaux armements à
Constantinople. — Hassan-pacha massacre les Grecs de la Morée. —Intrigues des
Russes et des Turcs en Crimée. — Catherine II réunit cette province à son
empire. Mort de Saim-Ghiraï. — Ratification par la Porte de la prise de
possession de la Crimée par les Russes. — Voyage de Catherine II en Crimée. —
Effroi d'Abdoul-Hamid à cette nouvelle. — La guerre recommence entre la
Russie et la Turquie. — Campagne du Danube. — Campagne de la mer Noire. —
Défaites des Turcs. — Mort d'Abdoul-Hamid (de 1773 à 1789).
Enfermé,
depuis son enfance, dans l'appartement d'Eski-séraï
(vieux
sérail) réservé aux
princes ottomans, Abdoul-Hamid en sortit, à l'âge de quarante-huit ans, pour
être placé à la tête d'un empire en détresse. Sa vie s'était passée à faire
des arcs, des flèches, à cultiver la musique, à copier et recopier le Koran
avec de l'encre de diverses couleurs. Il avait une constitution faible, une
intelligence très-médiocre, presque nulle, et sa longue réclusion n'était pas
faite, assurément, pour donner de la vigueur à son corps, de la force à son
esprit. Que pouvait-on attendre d'un État ainsi livré à l'ignorance, à
l'incapacité, à l'engourdissement d'un despote ? La Turquie devra périr par
ses propres institutions ; et celle qui condamne l'héritier présomptif du
trône à vivre complétement en dehors de la scène où il doit jouer le
principal rôle, l'a sourdement miné jusqu'ici. Dans ce pays d'abrutissement
et de servitude Si
le prince est un sot, le peuple est sans génie. Immédiatement
après la mort de Moustapha III, les ulémas refusèrent de nouveau d'accepter
la paix aux conditions imposées par les Russes à Boukarest. La guerre ne
s'interrompit pas sur les bords du Danube, et les Turcs y furent encore
battus plusieurs fois. Au mois de mai 1774, l'armée ottomane s'était
concentrée à Schoumla où le grand vizir Mouhsinzadé était établi depuis trois
ans. Résolu à terminer ces luttes de cinq années par une bataille décisive,
le maréchal Romanzoff cerna le camp des Osmanlis de toutes parts et se prépara
à l'attaquer impitoyablement. Dans cette extrémité Mouhsinzadé s'empressa de
réunir les principaux officiers turcs et leur demanda, au nom de la religion,
quel parti il y avait à prendre. Tous répondirent que la paix, à quelque prix
qu'il fallût l'acheter, était le premier besoin de l'empire[1]. Ils signèrent cette
déclaration qui fut portée au Grand Seigneur. Officiellement informé que des
démarches étaient faites pour la paix, Romanzoff accorda une suspension
d'armes. Ainsi
que son prédécesseur, Abdoul-Hamid désirait cette paix à tout prix. Mais il
lui fallait l'adhésion des ulémas. Un officier supérieur, envoyé du camp de
Schoumla à Stamboul, l'obtint en faisant au grand moufti un tableau
lamentable de la situation de l'armée et des finances. Des larmes coulèrent,
dit-on, en ce moment, des yeux du scheik-islam qui, morne et silencieux,
accorda le fetva, demandé au nom du salut de
l'empire. « Oubliant, à cette occasion, a dit un ambassadeur européen[2], la décence et l'honneur du
souverain, Abdoul-Hamid ratifia, dans sa joie, au grand scandale de la
nation, ce fetva qui donnera peut-être le
coup de mort à la Turquie. » Le
bourg de Kaïdnardjé, situé à quatre lieues de Silistrie, en Bulgarie, ce
bourg qui avait été témoin d'une grande défaite des Ottomans, et de la mort
glorieuse du général Weismann, fut choisi, à cause même de cela, par les
plénipotentiaires russes pour la conclusion du traité. Il fut signé le 21
juillet 1774, tel qu'il avait été proposé à Boukarest. L'indépendance
politique des Tartares de la Crimée, de la Bessarabie, du Kouban fut accordée
par la Porte à laquelle on laissa sur les populations musulmanes de ces
contrées le droit illusoire de protection en matière religieuse. La Russie
garda, dans la Chersonèse taurique qui, bientôt devait lui appartenir sans
partage, Tangarock, Azof, Yénikalé, Kertch et
d'autres places sur les deux rives des embouchures du Don, du Dnieper et du
Danube. Elle se réserva le droit de libre navigation dans la mer Noire, dans
la Méditerranée, et la protection exclusive sur les sujets de l'empire
ottoman qui professaient la religion grecque, ce qui portait et porte encore
de nos jours une grave atteinte aux intérêts catholiques en Orient. Les
Russes daignèrent rendre à la Turquie la Moldavie et la Valachie, mais ils exigèrent
du Divan l'engagement formel de gouverner avec douceur et justice les
chrétiens de ces deux provinces. Deux articles secrets forcèrent le sultan à
payer à Catherine quatre millions de roubles pour les frais de la guerre, et
à rappeler sans retard les flottes ottomanes des îles de l'Archipel. Dans ce
traité, qui terminait une guerre dont la Pologne avait été la cause
principale, le nom de ce malheureux pays ne fut pas même prononcé. La
Turquie, abattue, et qui, d'ailleurs, avait proposé, elle aussi, le partage
de la Pologne, n'avait plus le droit de se dire la protectrice d'un royaume
au sein duquel la Russie victorieuse dictait depuis longtemps des lois. Un
homme d'une haute raison, d'une expérience profonde, et qui avait été le
témoin officiel de toutes les affaires de la Turquie à l'époque dont nous
parlons, le baron de Thugut, disait, dans un de ses nombreux et remarquables
rapports au cabinet de Vienne : « Le traité de Kaïdnardjé est un modèle
d'habileté de la part des diplomates russes, et un rare exemple d'imbécillité
de la part des négociateurs turcs. Aux termes de ce traité, la Russie sera
toujours maîtresse, quand elle le jugera à propos, d'opérer des descentes sur
la mer Noire ; de sa nouvelle frontière de Kertch, elle pourra conduire en quarante-huit
heures un corps d'armée jusque sous les murs de Constantinople. Une
conjuration concertée avec les chefs de la religion schismatique, éclatera
sans nul doute dans ce cas, et le sultan n'aura plus qu'à fuir au fond de
l'Asie, en abandonnant le trône de l'empire d'Orient à un possesseur plus
habile. La conquête de Constantinople par les Russes pourra se faire à
l'improviste, et avant même que la nouvelle en soit parvenue aux autres
puissances chrétiennes. C'est avec douleur que je prévois les tristes
conséquences qui résulteront pour la religion catholique dans le Levant, de
la supériorité de la religion schismatique[3]. » Lorsque
la chute de Stamboul arrivera, on ne pourra point dire qu'elle n'aura pas été
depuis longtemps prévue et annoncée ; elle ne surprendra pas plus que la de la Pologne de la carte d'Europe. Mouhsinzadé
qui, comme général et comme diplomate, se montra constamment au-dessous de
cette double mission pendant cette guerre, quitta Schoumla après la signature
du traité du 21 juillet, et mourut, dans un village, sur la route de
Constantinople, le 4 août 1774. On a cru qu'il avait été empoisonné. Les
dignitaires qui avaient le plus contribué à la paix honteuse de Kaïdnardjé
pensèrent que, si le peuple de Stamboul devait en demander compte à
Mouhsinzadé, celui-ci ne manquerait pas de les en rendre eux-mêmes
responsables. Le poison coupa court à ces craintes. Heureux d'être délivré
des Russes qui, cependant, n'avaient pas encore tiré leur dernier coup de
canon dans leurs luttes mémorables contre les Turcs, Abdoul-Hamid resta dans
son palais qui est la nacre, a dit un historien osmanli, où se renferme la
perle précieuse de sa personne auguste. Le sérail, continue l'historiographe,
est le centre glorieux d'où le soleil de la puissance du padischah répand ses
rayons sur l'univers. Ces dernières paroles, appliquées à un prince tel
qu'Abdoul-Hamid, ne laissent pas que de prendre un caractère passablement
burlesque, Le
traité de Kaïdnardjé ne devait être qu'une trêve de quelques années entre la
Russie et la Turquie. La première de ces puissances, fatiguée de ses propres
succès, avait besoin de repos pour se préparer à de nouveaux combats. La
seconde, épuisée d'argent et de soldats, semblait n'avoir signé la paix du 21
juillet 1774, que pour réorganiser ses finances et ses armées afin de venger
dans le sang moscovite les nombreux affronts qu'elle venait de recevoir.
Vaine illusion qui devait aboutir à d'autres malheurs pour l'empire
ottoman ! Ce fut
vers la France que la Turquie tourna ses regards pour l'aider de ses
lumières, sinon de ses années. D'après les instructions de sa cour, le comte
de Vergennes avait excité la Porte à la guerre contre la Russie en 1768,
conseil désastreux qui ne fut appuyé que par des paroles ; la France pensait
qu'une guerre contre la Russie aurait pu sauver l'indépendance de la Pologne,
qu'elle ne protégea jamais efficacement. Devenu ministre de Louis XVI, M. de
Vergennes, dont on ne pouvait accuser les intentions loyales et la droiture
de caractère, voulut au moins venir au secours de l'empire ottoman en lui
envoyant, sur sa demande, des officiers instructeurs pour les troupes turques
et des ingénieurs habiles. Déjà un Français le baron de Tott, avait établi, à
Constantinople, des arsenaux, des fonderies de canons. Il avait présidé à la
reconstruction de plusieurs forteresses, telles que celles des Dardanelles :
grâce à lui les vaisseaux russes ne purent franchir l'Hellespont et pénétrer
dans le port de Constantinople en 1770. La plus
grande activité régna à Stamboul pour de nouveaux armements et la
construction d'une flotte. En 1776, trente vaisseaux de haut bord étaient
prêts à se mettre en mer. L'escadre avait à sa tête un homme farouche, mais
intrépide, qui, dans sa haine coutre les chrétiens en général et contre les
Russes eu particulier, avait juré une guerre à mort aux giaours ; c'était
l'amiral Hassan-pacha, dont te-nom sera éternellement exécré parmi les
habitants de la Morée, qu'il massacra par milliers, après la paix de
Kaïdnardjé, pour les punir de leur insurrection pendant la dernière guerre
entre les Turcs et les Russes. Depuis
que l'indépendance des Tartares de la Crimée avait été reconnue par le traité
de Kaïdnardjé, cette contrée était devenue un foyer d'intrigues et de
discordes. La Russie et la Porte y entretenaient des agents secrets. Le khan
Dewelet-Ghiraï, dévoué au sultan, encourut, par cela même, la disgrâce de
Catherine II, qui parvint à soulever contre lui une partie de la population.
Dewelet-Ghiraï se sauva à Constantinople, et la Russie fit nommer à sa place
Saïm ou Chahin-Ghiraï. Celui-ci n'était qu'un instrument de la politique
moscovite. De son côté, la Porte nomma en Crimée, de sa propre autorité, une
sorte de khan in partibus, Sélim-Ghiraï, qui avait fait accepter à
Moustapha III la perte de la Chersonèse Taurique comme un coup du sort. Les
Turcs massacrèrent une centaine de Russes (1777), qui formaient la garde de Saïm-Ghiraï. A cette
nouvelle, Catherine envoie en Crimée le prince Prosorouski avec une armée,
qui chasse du pays les Tartares opposés à Saïm. Par les intrigues de la
Porte, deux frères de ce khan prennent les armes contre lui et le forcent à
prendre la fuite (1783).
Soixante-dix mille Russes, commandés par le prince Potemkin, le nouveau et
brillant favori de Catherine, envahissent la Crimée, et, pour répondre à
cette agression, le sultan envoie une flotte dans la mer Noire, qui s'empare
de l'île de Taman. Dirigé par le prince Potemkin, Saïm-Ghiraï envoie un
Tartare au capitan-pacha pour le sommer d'évacuer l'île. Pour toute réponse
l'amiral turc fait couper la tête au député du khan. Par un acte authentique,
Saïm abdique sa souveraineté en Crimée et donne cette province à Catherine
II. C'est alors que la tzarine lança son fameux manifeste par lequel elle
réunit à son empire la Chersonèse Taurique toute entière, l'île de Taman et
la partie des régions caucasiennes appelée Kouban, du nom de ce fleuve (l'Hypanis des anciens), qui, prenant sa source au versant septentrional
du Caucase, se jette dans la mer Noire, après un cours de cent trente lieues.
L'impératrice disait que la réunion de tous ces points à ses États était
comme une juste indemnité des sacrifices qu'elle avait faits pour
maintenir la paix et le bonheur ! Elle apprit en même temps, à l'Europe
étonnée, que le sultan avait rompu lui seul le traité de Kaïdnardjé ! Dévoré
de remords d'avoir livré son pays aux Russes, Saim-Ghiraï implora le pardon
de la Porte, qui le lui accorda. Mais, arrivé à Stamboul, le sultan lui fit
couper la tête. Une immense rumeur accueillit b Constantinople les nouvelles
insultes que la Russie venait d'adresser au croissant. Le peuple turc de la
grande cité s'agita et demanda la guerre contre les Moscos.
Mais le gouvernement n'était pas en mesure d'entrer en campagne ; on ajourna
la lutte. Un traité, signé à Constantinople, en 1784, entre le Divan et la
Russie, ratifia solennellement la prise de possession des Moscovites en
Crimée : la tzarine donna à cette province le nom sonore de gouvernement
de la Tauride, comme elle donna celui de Caucase au Kouban. Deux
ans après (1786),
l'impératrice vint visiter cette Chersonèse Taurique, devenue un des plus
beaux fleurons de sa couronne. Jamais femme, jamais souveraine, ne fut
entourée de tant d'hommages, ne reçut autant d'ovations que Catherine II dans
sa promenade triomphale de huit cent soixante-quinze lieues, depuis
Saint-Pétersbourg jusqu'à l'embouchure du Borysthène (Dnieper), où elle vit debout la cité de
Kherson qu'elle avait récemment fait bâtir. « On ne voyait que fêtes,
décorations militaires, prestiges, enchantements : c'étaient de grands feux
allumés dans toute la longueur du chemin, des illuminations dans les villes,
des palais au milieu des campagnes désertes ; et ces palais ne devaient être
habités qu'un jour ! c'étaient des villages et même des villes nouvellement
formées dans les solitudes où les Tartares avaient naguère conduit leurs
troupeaux. Partout une nombreuse population, l'image de l'aisance et du
bonheur ; partout des danses, des chants, les hommages de cent nations
différentes, qui se précipitaient au-devant de leur souveraine. Il y avait
dans tout cela de la fiction et de la vérité. Catherine voyait de loin des
villes et des villages dont il n'existait que les murailles extérieures ; de
près elle voyait un peuple nombreux, mais ce même peuple courait pendant la
nuit pour lui donner plus loin, le jour suivant, le même spectacle[4]. » Catherine
fit son entrée en Crimée escortée de deux cent mille soldats magnifiquement
équipés. Au fronton d'un arc de triomphe sous lequel elle passa avant
d'arriver à Kherson, l'impératrice lut ces mots écrits en grandes lettres : ROUTE DE
BYZANCE ! mots
prophétiques qui flattaient l'orgueil, l'ambition de l'auguste voyageuse, et
que les Moscovites n'ont pas oubliés depuis ! La Minerve
du nord vit à ses pieds le prince de Ligne, qui a raconté lui-même ce
fameux voyage ; elle y vit les Potemkin, les Romanzoff, les Souwaroff et
d'autres généraux illustres qui demandaient à leur souveraine le signal de
nouveaux combats contre les Turcs, qu'ils avaient vaincus tant de fois. Stanislas
Poniatowski, ce roi de Pologne devenu l'humble vassal de Catherine, était là
aussi, malgré les lois de son pays, qui lui défendaient de franchir, pour son
plaisir, les frontières de son royaume. Il fut plus aimable que jamais,
mais il n'était plus aimé. Il ne reçut qu'un accueil gracieux et de vaines
promesses[5]. Il y avait longtemps déjà que
Catherine lui avait donné le comte Grégoire Orloff pour successeur, lequel
venait d'être supplanté, à son tour, par le beau Potemkin. L'empereur
d'Allemagne, Joseph II, regardé alors comme le plus puissant souverain de l'Europe,
était accouru sur les bords de l'Euxin pour orner le triomphe de la fière
souveraine, et aussi pour contracter avec elle une alliance qui devait, un
peu plus tard, être si funeste à la Turquie. « Leurs Majestés, a dit le
spirituel prince de Ligne, se tâtaient quelquefois sur ces pauvres diables de
Turcs : on jetait quelques propos en se regardant. Comme amateur de la belle
antiquité et d'un peu de nouveautés, Potemkin parlait de rétablir les Grecs ;
Catherine, de faire renaîtra les Lycurgue et les Solon ; moi, je parlais
d'Alcibiade ; mais Joseph, qui était plus pour l'avenir que pour le passé,
plus pour le positif que pour la chimère, disait : Que diable faire de
Constantinople ? » Mais Abdoul-Hamid
qui, au fond de son sérail, tremblait au bruit de ces armées, de ces rois, de
ces généraux, de ces peuples, de ces fêtes, entourant, glorifiant son ennemie
de Saint-Pétersbourg presque aux portes de Stamboul, se crut sérieusement
menacé ; il envoya une flotte nombreuse que Catherine trouva audacieusement
mouillée à l'embouchure du Borysthène, en face de sa chère ville de Kherson.
Vivement impressionnée à la vue de ces vaisseaux où flottait le croissant,
l'impératrice s'écria, avec l'accent d'une noble fierté où se mêlait un
sentiment de dépit qu'elle ne chercha pas à cacher : Les Turcs ne se
souviennent donc plus de Tschschmé ? La tzarine repartit bientôt pour
Saint-Pétersbourg, enivrée de ses triomphes. La paix
entre la Turquie et la Russie était fictive, la guerre naturelle. L'une de
ces deux nations voulait conserver ses conquêtes en Europe, l'autre voulait
les prendre. C'était une lutte à mort, qui n'est pas terminée encore, mais
dont le dernier résultat ne saurait être, assurément, favorable à la Porte.
La convention de 1784, qui ratifia, en l'augmentant, le traité de Kaïnardjé,
n'avait été signée par le Divan que pour gagner du temps, que pour mieux se
préparer à une guerre depuis longtemps demandée par le peuple et les ulémas.
Excitée par la Prusse et l'Angleterre, ennemies de la Russie, la Porte somma
spontanément et brutalement Catherine de lui livrer Maurocordato, prince de
Moldavie, qui, ayant encouru la disgrâce d'Abdoul Hamid, se réfugia en Russie
et se plaça sous la protection de la czarine. Le padischah demanda en même
temps que les troupes russes évacuassent, sans délai, la Géorgie, et que les
navires moscovites fussent soumis à la visite quand ils passeraient devant
Stamboul. Catherine
qui désirait la paix en ce moment (1787), était disposée à faire des concessions à la Porte
lorsqu'elle apprit que M. de Bulgokoff, son ambassadeur ; avait été, comme
autrefois d'Obreskoff, renfermé aux Sept-Tours, et qu'enfin, un fetva du cheik-islam venait de proclamer dans les
mosquées de Stamboul, la guerre sainte contre les Moscos.
L'internonce d'Autriche, le baron de Herbert, signifia au grand vizir,
Youssouf-pacha, l'ordre qu'il avait reçu de l'empereur son maitre, de partir
de Constantinople dès que le sultan aurait déclaré la guerre à la Russie,
alliée de Joseph 11. M. de Herbert quitta le territoire ottoman. Un
corps d'armée turque de quatre-vingt mille hommes, commandés par le grand
vizir, marcha sur lé Danube. Seize vaisseaux et
huit frégates, montés par vingt mille combattants sous les ordres du capitan
Hassan-pacha, le massacreur des Grecs de la Morée, entrèrent dans la mer
Noire et allèrent bloquer l'embouchure du Dnieper. Un troisième corps d'armée
de cinquante mille guerriers, longea la plage occidentale du Pont-Euxin et
s'établit à Oczakoff, ville située sur la rive droite du Borysthène. Quarante-cinq
mille soldats allemands, commandés par Joseph II en personne, franchirent en
même temps les défilés de la Transylvanie, envahirent la Moldavie,
l'Esclavonie et prirent Yassy, Tobatz, Novi, Dubitza. Avec un courage, un élan
dignes des compagnons de gloire de Soliman le Magnifique, les Ottomans
fondirent sur les Autrichiens, les battirent en plusieurs rencontres, les
chassèrent de la Moldavie, les poursuivirent l'épée dans les reins jusque
dans le bannat de Temeswar,
qu'ils mirent à feu et à sang, et ravagèrent une partie de cette Hongrie que
leurs pères avaient autrefois conquise. Joseph II se vit sur le point d'être
fait prisonnier à Karenzebès et ce ne fut qu'à Loughosch que les Autrichiens purent arrêter la marche
dévastatrice des Ottomans. Joseph H, prince plein de bravoure, n'avait pas
toutes les qualités qui font les bons généraux. Il le comprit après sa
défaite et donna le commandement général de son armée à l'illustre Laudhon, qui répara tout. Les Turcs furent chassés à
coups de canon de la partie de la Hongrie qu'ils venaient d'envahir. Le vieux
Romanzoff, qui n'avait pas quitté depuis vingt ans sa vaillante épée, réunit
ses forces à celles du prince de Saxe-Cobourg ; les alliés écrasèrent les
musulmans en Bessarabie, et prirent Chokzim (octobre 1788), cette ville qui déjà avait été
le théâtre de tant de combats entre les Ottomans et les chrétiens. Du côté
de la mer Noire, les Osmanlis déployèrent tout leur courage pour ressaisir la
Crimée qui avait été, pendant trois siècles, les Thermopyles de leur empire.
Mais tous leurs efforts vinrent se briser contre les habiles manœuvres des
Russes., leur bravoure et le génie de Souwaroff. Furieusement attaqué par une
nuée de Turcs, dans la forteresse de Kilbourn, sur la rive gauche du Dnieper,
ce grand homme de guerre repoussa trois fois l'ennemi de ses retranchements
et le força à se retirer à Oczakoff, après lui avoir tué plus de quinze mille
hommes (octobre 1788). Tirant ensuite à boulets rouges sur la flotte ottomane
mouillée, comme nous l'avons dit plus haut, à l'embouchure du Borysthène,
Souwaroff, puissamment secondé par le prince de Nassau-Siégen,
qui commandait une escadre, détruisit, en grande partie, les seize vaisseaux
et les huit frégates du capitan-pacha (1788). Les Turcs purent alors se souvenir de Tschschmé,
comme l'avait dit Catherine. A dix-huit années d'intervalle la Russie porta à
la marine ottomane, après Lépante, les plus grands coups qu'elle ait jamais
essuyés jusqu'à Navarin, qui devint son tombeau. La
campagne de 1788 se termina par la prise d'Oczakoff, où les Turcs préférèrent
la mort à la capitulation (décembre). Quinze mille d'entre eux succombèrent les armes à
la main pendant le siège. Le reste de l'armée ottomane fut impitoyablement
passé au fil de l'épée après la victoire que souillèrent, d'ailleurs,
d'horribles atrocités de la part des Russes. Ils massacraient encore des
habitants d'Oczakoff trois jours après leur triomphe. Accablé de chagrins à la suite de tant de désastres qu'il était incapable de réparer, Abdoul-Hamid descendit dans la tombe le 7 avril 1789, âgé de soixante-quatre ans, après un règne malheureux de seize années. |