Projet de partage de
la Turquie proposé par Catherine II à l'empereur d'Autriche. — Moustapha III
propose, de son côté, à cet empereur le partage de la Pologne. — Réflexion. —
Continuation de la guerre entre les Russes et les Turcs. Conquête de la
Crimée par les Moscovites. — Le grand vizir Mouhsinzadé. — État de l'armée
ottomane en 1771. — Congrès de Fokschan. — Les diplomates osmanlis et les
diplomates russes. — Dissolution du congrès de Fokschan. — Congrès de
Boukarest. — Sa dissolution. — Attitude des ulémas dans cette circonstance. —
Reprise des hostilités entre les Russes et les Turcs, qui sont battus. —
Insurrection en Égypte et en Syrie. — Colère de Moustapha III en apprenant
les défaites de ses troupes. — Mort de ce sultan. — Avènement d'Abdoul-Hamid,
son frère. — Des plaisanteries de Voltaire et de Catherine II sur Moustapha
III. — Jugement sur ce prince (de 1771 à 1773).
Dans
une lettre de Catherine II à Voltaire, lettre écrite de Saint-Pétersbourg, et
portant la date du mois de septembre 1770, on lit les lignes suivantes : «
Pour ce qui est de la prise de Constantinople, je ne la crois pas si
prochaine ; cependant il ne faut, dit-on, désespérer de rien'[1]. » Mais
l'impératrice, dont les armées victorieuses continuaient à battre les Turcs,
ne disait pas toute sa pensée au vieil ermite de Ferney ; elle ne lui disait
pas qu'au moment où elle lui adressait cette lettre, la czarine faisait
parvenir à Joseph II empereur d'Autriche, un projet de partage de la Turquie
d'Europe. Catherine se réservait la part du lion : la Moldavie, la Valachie,
la Crimée, et peut-être aussi Constantinople. Elle insinuait que la Bosnie et
la Dalmatie ne seraient point refusées à l'Autriche. Ce qui put paraître
piquant à l'empereur, c'est qu'en même temps que lui arrivaient ces
propositions de Saint-Pétersbourg, Moustapha III, qui ne savait rien au fond
de son sérail, persistait, de son c6té, à demander à Joseph II le partage de
la Pologne, dont il s'était fait d'abord le protecteur et le gardien[2]. Il n'y
a pas d'indices plus alarmants pour un empire, et rien, ce nous semble, ne
saurait donner une plus juste idée de sa faiblesse, de sa décadence, que
l'opinion universellement répandue qu'il peut, qu'il doit être démembré. On
ne pense et on ne dit cela que des États qui sont à bout de voie. Cette
opinion, qui n'a fait que s'étendre et grandir depuis le XVIIIe siècle,
existait dans toute l'Europe pour l'empire ottoman, pendant et après les
guerres entre Catherine II et Moustapha III. Quand se réalisera-t-elle ? Dieu
seul le sait, sans doute ; mais il est facile de prévoir que d'immenses
révolutions se préparent dans cette Turquie fondée avec tant de bruit par les
premiers sultans de la race d'Erthogrul. Continuons à suivre, toutefois, sans
trop préjuger l'avenir, les événements qui sont tombés jusqu'ici dans le
domaine de l'histoire ottomane. Le
maréchal Romanzoff avait établi son quartier général près d'Ismaïl, ville
située non loin des bouches du Danube. C'est de ce point avantageux qu'il
dirigeait les opérations militaires, dont le théâtre embrassait à la fois la
Bessarabie, la Moldavie, la Valachie, la Crimée et la Bulgarie. A Giourgewo,
où déjà les Ottomans avaient été battus, le brave général Weismann remporta
une nouvelle victoire au mois de mars 1771. Il les écrasa à Touldja, sur le
Danube, trente jours après. Presque
toujours battus dans les principautés danubiennes, les musulmans n'étaient
pas plus heureux en Crimée, cette Chersonèse taurique, si célèbre par le
commerce des anciens Grecs, et surtout par ses fables. Pierre Ier avait
désigné cette belle et riche contrée comme une des futures possessions de
l'empire moscovite ; et s'il échoua dans son entreprise sur la Crimée, il
légua à ses successeurs la mission d'en faire la conquête définitive. En
rebâtissant la jolie ville de Tangarock, dont les fondements avaient été
jetés par le réformateur de la Russie, Catherine II disait : « Après la
première prise d'Azof par Pierre le Grand, ce prince voulut avoir un port sur
cette mer, et il choisit Tangarock. Ce port fut construit. Ensuite, il
balança longtemps s'il bâtirait Pétersbourg sur la Baltique, ou une ville à
Tangarock. Enfin, les circonstances le décidèrent pour la Baltique. Nous n'y
avons pas gagné du côté du climat ; il n'y a presque pas d'hiver là-bas,
tandis que le nôtre est très-long[3]. » Aux
XVIIe et XVIIIe siècles la Russie, réduite à la Baltique qui se transforme en
un sol de glace pendant une partie de l'année, avait besoin de la Crimée, de
la mer d'Azof et du Pont-Euxin pour étendre son commerce et grandir ses
forces maritimes, qui déjà avaient anéanti une nombreuse flotte ottomane à
Tschschmé ; la Russie n'aura-t-elle pas besoin de Constantinople au
XIXe siècle pour avoir un port dans la Méditerranée où elle n'en possède
aucun ? Quoi
qu'il en puisse être, au mois de juin 1771, le prince d'Olgorouki, général
moscovite, entra en Crimée avec quatre-vingt-dix mille soldats, et se
"rendit maître de cette contrée en trois semaines. Le khan Sélim Ghiraï,
qui n'avait pas hérité des talents et de l'audace de son ancêtre Djen-Ghis,
prit la fuite devant les bataillons russes, et alla cacher sa honte à
Constantinople. Il persuada à Moustapha III que la perte de la Crimée, où ses
aïeux avaient exercé leur domination durant quatre siècles, était un jeu du
destin. Le sultan, courbant la tête, répéta, à cette occasion, ces paroles
qu'on trouve si souvent sur les lèvres des musulmans : C'était écrit ;
Dieu l'a voulu ! Allah ! Allah ! Moustapha
III, cependant, ne montra pas toujours la même résignation dans ses défaites,
ni la même indulgence pour ses généraux incapables ou vaincus. Nous savons le
sort qu'il réserva aux grands vizirs Bahir et Emin ; et, lorsque le fugitif
Ghiraï trouvait grâce devant Sa Hautesse, elle faisait décapiter un des chefs
de ses armées, Osman-effendi, parce qu'il avait mal défendu une forteresse
située en Moldavie, tombée au pouvoir des Russes. Voulant
proclamer, par un acte solennel, que les khans de la dynastie de Ghiraï
avaient cessé de régner dans la Chersonèse taurique, le prince d'Olgorouki se
nomma lui-même, à Kaffa, khan de Crimée, en attendant l'approbation de
Catherine II. Les Tartares prêtèrent serment de fidélité au général
vainqueur, qui leur promit leur indépendance au nom de sa souveraine (juillet 1771). Disons que de longues
intrigues, habilement menées, avaient préparé aux Russes la conquête de la
Crimée, et que d'Olgorouki triompha sans beaucoup de peine dans cette
circonstance. Ce général ne reçut pas moins, à cette occasion, le surnom de
Crimiski. Pendant
que la Turquie, harcelée de tous les côtés, en Europe, par les armées de
Catherine II, menaçait de crouler, Moustapha III cherchait un homme pour
réparer tant de désastres, et ne le trouvait pas. Les grands vizirs se
succédaient rapidement, et toujours pour faire place à des ministres sans
génie et sans vigueur. Mohammed Mouhsinzadé, qui déjà avait tenu dans sa main
le sceau de l'empire, avait déployé quelque énergie dans la sanguinaire
répression de l'insurrection de la Morée et de l'Attique en 1770. Le sultan
l'appela de nouveau au grand vizirat en 1771. Mais ce ministre n'avait ni
assez de talent, ni assez de vaillance pour faire face à une situation de
plus en plus désespérante. L'armée ottomane élevée, au début de la campagne,
à deux cent mille hommes, n'en comptait plus que vingt mille à peine en 1771.
Les maladies, la mort, et, surtout, les désertions, en avaient éclairci les
rangs. Pareils aux oiseaux de passage, les soldats de l'islam allaient et
venaient capricieusement d'un lieu à un autre[4]. L'indiscipline
était à son comble. Les janissaires, les spahis, les guerriers des siamets et
des timars refusaient d'obéir à leurs chefs, et les égorgeaient quelquefois.
Les caisses de l'État étaient presque vides ; les munitions de guerre et les
vivres manquaient. Une
augmentation d'impôt pesa sur les rayas et sur les musulmans. Mouhsinzadé
ordonna une nouvelle levée d'hommes ; il parvint à former une armée de
quarante mille combattants, et alla dresser son camp à Schoumla, ville
célèbre par sa position militaire, au centre du mont Hémus, et considérée
comme la plus forte place qui défende les défilés du Balkan. Mais la Turquie,
épuisée, découragée, ne pouvait plus tenir la campagne. Elle demandait la
paix que la Russie désirait aussi, non pas qu'elle manquât de ressources pour
continuer la lutte, mais parce que le moment semblait favorable à Catherine
pour conclure un traité avantageux avec son ennemi Moustapha. Un
armistice fut signé, le 10 juin 1771, entre Romanzoff et Mouhsinzadé.
Catherine II choisit pour plénipotentiaires son favori Grégoire Orloff et M.
d'Obreskoff, qui venait de sortir des Sept-Tours, où il avait été enfermé
contre le droit des gens, droit que les Turcs ne connaissent pas,
disait Frédéric II. Orloff et d'Obreskoff étaient des diplomates renommés
pour leurs lumières, leur expérience. Osman-effendi, secrétaire d'État, homme
vain, ignorant, esprit brouillon, tracassier, et Yasinzadé, scheik (prédicateur) d'Aya-Sophia (mosquée de
Sainte-Sophie),
musulman fanatique, mais caractère nef et loyal, représentèrent la Sublime
Porte au congrès, qui s'ouvrit à Fokschan, au mois d'août 1772. Adoptant, à
cette occasion, le système qu'elle suivit depuis, la Russie refusa à Fokschan
la médiation de l'Autriche et de la Prusse, que le sultan avait demandée, et
que représentaient M. de Thugut et M. de Zegelin. Orloff et d'Obreskoff ne
voulurent traiter qu'avec Osman-effendi et Yasinzadé ! « Il est à désirer,
disait à ce sujet l'internonce d'Autriche, dans un rapport adressé au cabinet
de Vienne, il est à désirer qu'à l'avenir on n'abandonne pas aveuglément à
l'inhabileté des Turcs et aux chances d'une négociation mystérieuse la forme
de la paix future qui intéresse à un si haut point toutes les autres cours.
Comme cette paix réglera l'état futur de l'empire ottoman, elle déterminera
en même temps l'état du monde en général[5]. » On est
saisi de pitié, en vérité, en voyant un Osman-effendi, un Yasinzadé seuls à
seuls avec des diplomates tels qu'Orloff et d'Obreskoff dans une affaire
aussi grave que le congrès de Fokschan, et plus tard avec d'autres Turcs non
moins ignorants, dans les congrès de Boukarest et de Kaïnardjé. C'était
l'impéritie, la naïveté en présence de la capacité éprouvée, de l'habileté
profonde. N'aura-t-on pas tout dit sur un de ces diplomates osmanlis quand on
saura que Yasinzadé arriva aux conférences de Fokschan avec une traduction de
l'Évangile qu'il avait étudiée, disait-il à M. de Thugut, pour connaître les
lois politiques des chrétiens ? Il se proposait, au moyen de ce livre, de confondre
les giaours dans leur subtilité ! Le prédicateur d'Aya-Sophia
croyait qu'il en était de l'Évangile comme du Koran, qui inspire tout et
règle tout en Turquie. Le scheik n'avait pas lu ou n'avait point compris ces
paroles de Jésus-Christ : Mon royaume n'est pas de ce monde. Le
congrès de Fokschan n'aboutit à rien. Orloff et d'Obreskoff mirent pour
condition fondamentale de la paix l'indépendance de la Crimée, promise aux
Tartares par le prince d'Olgorouki, au nom de Catherine II. Osman-effendi et
Yasinzadé répondirent que cette province, étant habitée par des musulmans, et
des musulmans sunis (orthodoxes), le Koran s'opposait à ce que le padischah,
successeur des kalifes, conclût la paix sur cette base. Le congrès fut
dissous, l'armistice prolongé, et le 20 novembre 1772 de nouvelles
conférences s'ouvrirent à Boukarest, avec les mêmes diplomates russes, et le
rein-effendi (ministre des affaires étrangères) Abdourrizat, assisté de trois
dignitaires ottomans d'un rang moins élevé. L'historiographe de l'empire,
Wassif-effendi, y remplit les fonctions de secrétaire. Le grand vizir,
Mouhsinzadé, toujours campé à Schoumla, fut tellement ravi en apprenant le
renouvellement des négociations, et la prolongation de l'armistice, QU'IL SUSPENDIT
SON SABRE AU CLOU DE L'OUBLI[6]. Ce ravissement peut donner une
idée de l'état où devait se trouver l'armée ottomane, et aussi de l'humeur
guerrière de son généralissime. Voici,
en substance, les conditions du traité posées par Orloff et d'Obreskoff, au
congrès de Boukarest : 1° amnistie pleine et entière pour les populations de
la Moldavie et de la Valachie qui avaient pris les armes contre la Porte ; 2°
on traiterait, à l'avenir, ces populations avec douceur ; 3° les Tartares de
la Crimée seraient indépendants sous la garantie de la Russie, on leur
abandonnerait le droit de nommer eux-mêmes leur khan ; 4° le Divan
conserverait le droit d'investiture du khan, et les imans des mosquées de la
Crimée prononceraient le nom du sultan de Stamboul dans la prière du vendredi
; 5° la Russie garderait, en Crimée, les forteresses de Kertsch et de
Yéni-Kalé ; 6° les navires russes auraient la liberté de naviguer en tous
temps dans la mer Noire et l'Archipel ; 7° la Russie aurait un droit de
protection sur les sujets de l'empire ottoman professant la religion grecque. Tel
était l'ultimatum des diplomates moscovites. H était dur pour la
Porte. Mais ils parlaient en vainqueurs. Nous ne saurions, quant à nous, les
en blâmer. Les interminables observations des plénipotentiaires turcs ne
parvinrent point à ébranler les Russes dans leur détermination. La paix à ces
conditions ou la guerre, furent les derniers mots de M. d'Obreskoff. La Porte
préféra la guerre, et le congrès fut dissous (mars 1773). Mais le sultan et Mouhsinzadé
voulaient la paix, et ils la voulaient à tout prix. A peu près seul, le corps
des ulémas repoussa avec énergie la loi imposée par les giaours. La
volonté de Moustapha III dut fléchir devant le fetva, car il y allait
de son trône, de sa tête peut-être. On est forcé de reconnaître que les
ulémas, dont la prépondérance religieuse fut si souvent tyrannique, ont
quelquefois sauvé l'honneur de l'empire, et mis au cœur des Osmanlis des
sentiments de courage et de noble fierté. Au mois
de mai 1773 une sanglante bataille, dans laquelle les musulmans furent
vainqueurs, se livra près de Rourtschouk, en Bulgarie. Mais bientôt les
Moscovites les battirent à Bazardjik, sur le Danube et à Kara-Sou. Au mois de
juin 1773 l'héroïque Weismann les écrasa à Kaïnardjé. Deux balles, l'une à la
tête, l'autre dans la poitrine, frappèrent ce jour-là Weismann dans sa
gloire, et la Russie eut à pleurer l'un de ses plus illustres généraux.
Romanzoff fondit comme un trait sur Silistrie, puis sur Varna, et fut
contraint de se retirer, avec des pertes considérables, devant le feu
meurtrier des Ottomans (octobre 1773). L'historiographe
Waslif, qui vivait encore dans les premières années du XIXe siècle, a fait
l'observation suivante au sujet des échecs des Russes à Silistrie et à Varna
: « Quand le soldat musulman se bat en rase campagne, il montre rarement
toute la bravoure dont il est capable. Selon l'opinion de Bonaparte,
actuellement premier consul des Français, dix mille hommes de troupes bien
disciplinés suffisent pour vaincre cent mille musulmans ; mais une armée de
cent mille hommes ne suffirait pas pour forcer dix mille musulmans renfermés
dans une forteresse. » Ce
n'était pas seulement par les Russes que l'empire ottoman se vit attaqué, à
cette époque. Puissamment soutenus par les troupes et l'or moscovites, le
terrible Mi-bey, ce scheik el Beled mamelouk qu'on pourrait appeler le
Méhemet-Ali du XVIIIe siècle, et l'Arabe Tahir (le pur) ou Daher, qui avait rangé sous
sa bannière les bédouins des déserts de Syrie, levèrent de concert l'étendard
de la révolte. L'un voulait rétablir sur les bords du Nil l'ancien
gouvernement des mamelouks, détruit en 1517 par Sélim Ier ; l'autre, bravant les
ordres de la Porte, dans les murs de Saint-Jean d'Acre, prétendait fonder une
principauté indépendante en Syrie. Ali-bey destitua de sa propre autorité le
shérif de la Mecque, souleva contre le Divan les populations de l'Arabie, de
la Syrie, de la Palestine, de l'Égypte et battit les troupes ottomanes que le
Grand Seigneur lui avait opposées. Alexis Orloif, le destructeur de la flotte
turque à Tschschmé, captura des vaisseaux osmanlis dans le voisinage de
Damiette, et entra en relation d'amitié avec Aly-bey et Tahir. Le rebelle
égyptien conclut un traité avec l'amiral moscovite, par lequel la Russie
s'engagea à lui fournir des troupes et des munitions de guerre contre la
Porte. En 1772 toute l'Égypte, l'Arabie, la Palestine et la Syrie méridionale
obéissaient à Ali-bey, et la Porte, écrasée par les Russes dans les
principautés danubiennes, était impuissante à réprimer l'insurrection
d'Ali-bey et de Tahir. Mais vaincu par la trahison dans la citadelle du
Caire, celui-ci vint en Syrie auprès de son ami Tahir ; ils parvinrent tous
deux à for. mer une armée de trente mille hommes et mirent en déroute, près
de Sidon, aujourd'hui Saïda ou Seïdo, l'armée ottomane commandée par
Osman-pacha, gouverneur de Damas (avril 1773). En même temps la flotte russe
bombardait Beyrouth, pour protéger et maintenir en Syrie la domination des
insurgés. Soixante-sept ans après, les Moscovites s'alliaient aux Anglais
pour chasser de cette même Syrie un pacha rebelle. La Russie a toujours subordonné
sa politique à ses intérêts. Elle a changé de rôle selon les circonstances,
sans se départir, toutefois, de cette persévérance habile, de cet esprit de
suite qui ont fait et font encore sa force. Trahi une seconde fois et blessé
à la bataille de Salihé, en Syrie, Mi-bey, dont la tête avait été mise à prix
à Constantinople, fut fait prisonnier et conduit au Caire où il mourut
empoisonné. L'Égypte retomba sous la domination de la Porte. Quant à Tahir,
il méconnut quelque temps encore l'autorité du sultan ; puis il offrit de
payer un tribut annuel de sept mille bourses, à la condition que la Porte lui
abandonnerait, à titre héréditaire, le gouvernement de Saint-Jean d'Acre et
celui de Sidon. Les choses en restèrent là jusqu'à ce que Tahir, étant mort
assassiné, par les ordres du sultan, eut pour successeur le célèbre et
farouche Djezzar-pacha qui résista si vaillamment, dans les murs de
Saint-Jean d'Acre, à l'armée du général Bonaparte. En
apprenant les défaites de ses troupes à Bazardjik, à Kara-sou, à Kaïnardjé,
Moustapha Ill éclata en imprécations contre ses généraux. Je suis las,
dit-il, de la manière dont mes sérasquiers font la guerre ! Je me mettrai
moi-même à la tête de mes armées ! Mais une hydropisie le clouait sur un
divan. Il mourut de cette maladie le 24 décembre 1773, âgé de cinquante-six
ans, peu de jours après avoir prononcé ces paroles. Son fils, Sélim, n'avait
que douze ans à cette époque. Abdoul-Hamid, frère de Moustapha III, monta sur
le trône d’Osman, que le dernier empereur laissait chancelant. On ne
saurait prendre au sérieux les jugements de Catherine II et de Voltaire, dans
leur correspondance, sur Moustapha III. Ce ne sont là que des sarcasmes, des
quolibets qui font pitié. La czarine et Arouet riaient des malheurs du Grand
Seigneur, qu'ils appelaient tour à tour Monsieur Mamouchi, Monsieur
Moustapha, tyran imbécile, gros bœuf, gros cochon, pourceau d'Épicure, sot
endormi dans l'ignominie. Le philosophe de Ferney adressait au sultan des
lettres insolentes et burlesques par l'entremise de la Sémiramis du Nord.
Catherine traitait l'empereur turc d'homme farouche, sanguinaire, ne sachant
ni lire, ni écrire. Voltaire chantait des te Catharinam laudamus, te
dominam confitemur pour son héroïne de Saint-Pétersbourg, et des de
profundis pour le mamouchi de Stamboul. Dans sa
prose et ses vers à Catherine, Voltaire égayait sa majesté impériale par des
blasphèmes et des plaisanteries de carrefour ; le philosophe se moquait de
l'ange Gabriel, des saints parmi lesquels il n'y en a pas quatre peut-être
avec qui Catherine eût daigné souper ; il avait cependant de la dévotion
pour sainte Catherine, parce que la czarine était descendue jusqu'à porter
son nom ; il insultait le pape et son nonce apostolique à Varsovie, parce que
le souverain pontife soutenait les patriotes polonais ; il détestait l'empire
papal parce qu'il le trouvait ridicule, abominable ; puis, il exerçait
sa verve satirique à la fois sur le successeur de Pierre, le grand lama, le
grand moufti, le sultan, Fréron, les prophètes d'Israël, les velches,
ses compatriotes au milieu desquels il ne voulait point mourir[7], et raillait la Pologne
expirante, lui, l'ami des peuples et de la liberté ! Et la révolution,
dans son délire, accorda à cet homme les honneurs du Panthéon ! Monsieur de
Voltaire eût été peu flatté si on lui avait dit qu'on le mettrait un jour
côte à côte avec Marat. Cette humiliation était réservée à sa mémoire.
C'était le premier châtiment de la postérité. Mais la révolution ne le
comprit pas ainsi, et ce fut là un de ses contre-sens, une de ses plus
honteuses folies. Elle eût probablement guillotiné ce plat courtisan des
rois, de Mme de Pompadour, cet aristocrate d'occasion, s'il eût encore vécu
en 93. La mort vint le prendre très à propos. Les basses plaisanteries sur Moustapha III n'étonnent pas, sans doute, de la part de Voltaire, qui jeta sa bave sur toute chose au monde ; mais on ne voudrait pas les trouver sous la plume de l'impératrice de Russie. Moustapha III n'était pas, assurément, un homme de génie, mais il n'était ni sot, ni débauché, ni farouche, ni sanguinaire, ni vicieux, ni ridicule ; c'était un prince grave et digne, éclairé autant que pouvait l'être un sultan de Stamboul ; les monuments nombreux qu'il a laissés, témoignent de sa piété et de son goût pour les constructions. Il entoura sa vieille mère, femme d'Achmet III, d'amour et de respect, et, pour honorer sa mémoire, il fit construire, à Scutari, une belle mosquée à laquelle il légua des revenus considérables[8]. Mais ce prince eut deux passions, ou plutôt deux travers, la guerre qu'il ne savait pas faire, et l'astrologie, qui inspirait ses plus graves décisions. Placé à la tête d'un empire déjà ébranlé par les grandes guerres de Hongrie et d'Allemagne ; engagé dans des luttes nouvelles avec la puissance moscovite qui grandissait chaque jour en force, en lumière ; privé de généraux, de ministres habiles ; n'ayant lui-même qu'une capacité médiocre, Moustapha HI fut écrasé par le propre poids qu'il voulut supporter tout seul. Comme nous l'avons souvent remarqué dans ce livre, qui embrasse l'histoire du despotisme en Orient pendant quinze siècles, l'empire ottoman s'affaissait misérablement, ou bien il se relevait avec éclat, selon l'insuffisance ou le génie du sultan ou du vizir qui marchait à sa tête. Ce ne seraient pas, on doit l'avouer, des princes tels que Moustapha III qui auraient pu rendre à la Turquie sa force des anciens jours, ou bien même empêcher ou retarder sa chute. |
[1]
Voltaire. Correspondance particulière, t. XII, p. 761, édit. de 1817.
[2]
Hammer. Histoire de l'empire ottoman, t. XVI, p. 285.
[3]
Voltaire. Correspondance particulière, t. XII.
[4]
Waslif.
[5]
Hammer. Histoire de l'empire ottoman, t. XVI.
[6]
Wassif.
[7]
Voltaire. Correspondance particulière, t. XII, p. 791, édit. de 1817.
[8]
Voyez Hammer. Histoire de l'empire ottoman, t. XVI.