Le grand vizir Raghib Mohammed-pacha (de 1757 à
1783).
Depuis
la fondation de l'empire ottoman jusqu'à la mort d'Osman III (1757), deux cents grands vizirs
avaient administré la Turquie, commandé les armées, excepté, toutefois, ceux
qui occupaient ce poste éminent, sous les huit, ou dix sultans qui ont régné
par eux-mêmes. Sur ces deux cents grands vizirs, cent, au moins, ont péri par
la main du bourreau ou dans l'exil, non pas qu'ils eussent tous mérité de
tels châtiments, mais parce que leur vie dépendait d'un caprice, d'un mot des
padischahs ou de la mutinerie des janissaires. Les
biographies des grands vizirs existent, à Stamboul, dans les bibliothèques
impériales ; mais ces biographies, écrites par des auteurs osmanlis, sont
ordinairement incomplètes, et cela se comprend quand on songe que ces auteurs
ont pris le parti de passer sous silence, soit une bataille perdue par un
grand vizir, soit un traité de paix signé par lui, et défavorable à la Porte.
Racontées entièrement, et dans toute leur vérité, les Vies des
premiers ministres du Divan n'eussent été que l'histoire fidèle de l'empire
ottoman dans les événements les plus saillants, car ces événements se liaient
à la direction donnée aux affaires de l'État par les grands vizirs. Mais
c'est précisément ce que les biographes turcs n'ont pas voulu faire : les
écrivains européens les ont complétés en ce qui touche, du moins, à
l'histoire générale de la Turquie. Nous
n'avons pu entrer, dans cet ouvrage, dans les détails de l'administration de
chaque grand vizir ; nous n'avons pas même toujours prononcé les noms de tous
ces dignitaires, dont un assez petit nombre, d'ailleurs, s'est illustré. Des
ministres tels que Sokoli, Ibrahim, sous Soliman le Magnifique, et, au-dessus
de tous, les quatre premiers Képrilu, sont rares en Turquie, comme dans tous
les pays. En voici un, Raghib Mohammed-pacha, qui mérite d'autant plus notre
attention, qu'il a été le dernier homme d'État éminent de la Turquie dont les
annales ottomanes fassent mention jusqu'à la fin du XVIIe siècle. Fils
d'un simple secrétaire de la trésorerie, Raghib remplissait, à l'âge de
vingt-cinq ans, les fonctions de defterdar (ministre des finances), à Tiflis, puis à Erivan,
pendant la campagne de Perse qui vit mourir le brave Topal-Osman. Revenu à
Constantinople, il fut nommé ministre des affaires étrangères, et prit une
belle et large part à la fameuse paix de Belgrade (1739). Successivement investi des
gouvernements du Kaire, d'Aldin et d'Alep, il déploya partout une rare
fermeté de caractère et de grandes lumières administratives. Mais ce fut sur
les bords du Nil, surtout, qu'il accomplit des actes restés célèbres dans
l'histoire ottomane. Depuis
la conquête de l'Égypte par Sélim Ier, cette belle et riche contrée n'a
jamais appartenu que nominativement à la Porte, bien que les sultans aient
plus ou moins régulièrement touché les impôts du pays que le Nil arrose. Les
beys mamelouks, que le terrible fils de Bajazet Il avait exterminés en partie
(1517), continuèrent à exercer leur
domination en Égypte avec presque autant d'autorité qu'avant la conquête
ottomane. Ces mots, qui coûtèrent la vie à Younis-pacha : l'Égypte est
maintenant gouvernée par des traîtres, renfermaient une vérité que les
événements ont démontrée. La Porte envoyait des gouverneurs au Caire ; mais
c'étaient réellement les mamelouks qui tenaient le pays dans leurs mains ;
souvent ils ne payaient l'impôt que par fractions, et quelquefois même ils ne
le payaient pas du tout ; lorsqu'un pacha turc ne leur convenait pas, ils
obtenaient facilement son changement ou sa révocation. En 1743,
l'insubordination des beys fit craindre qu'ils ne voulussent secouer le joug
de la Porte. Raghib-pacha fut chargé de la difficile et terrible mission de
mettre un terme par tous les moyens possibles à un tel état de choses. Homme
d'un caractère profondément dissimulé, impénétrable dans sa pensée, Raghib,
qui avait longtemps vécu en Perse, semblait en avoir rapporté et adopté cette
maxime immorale qu'un mensonge qui arrange une affaire, vaut mieux qu'une
vérité qui l'embrouille. Marc Aurèle a laissé une maxime tout opposée ; la
vérité, a-t-il dit, n'a jamais fait de mal à personne, et la perfidie
est le plus grand crime des rois. Muni
d'un hatti-schérif qui l'autorisait à massacrer les mamelouks, le nouveau
gouverneur de l'Égypte employa la ruse et l'hypocrisie pour l'exécution de ce
sanglant dessein. Par des présents et des démonstrations d'amitié, il attira
à lui les beys et finit par leur inspirer la plus entière confiance. Ce jeu
dura quatre années consécutives. Le 10 août 1747, Raghib-pacha, qui avait
auprès de lui des janissaires dévoués, réunit les vingt-quatre beys mamelouks
dans la salle du conseil au Caire. Un chef des janissaires, que Raghib avait
mis dans le secret quelques heures auparavant, était présent à la réunion ; à
un signal du gouverneur l'officier turc sort de la salle des délibérations,
qu'il envahit un instant après, à la tête de trois ou quatre cents soldats.
Les beys crient à la trahison, au meurtre, mais les janissaires les égorgent
impitoyablement. Quatre
mamelouks s'échappent ; ils courent à leur caserne, se mettent à la tête de
leur milice tscherkesse, et une effroyable bataille s'engage dans les rues du
Caire entre les mamelouks et les janissaires. Raghib-pacha commande ces
derniers et déploie un grand courage ; il reste maître de la place, et les
quatre beys fuient dans le Sénar. Toute
l'Égypte rentra, de cette manière, sous la domination exclusive de la Porte.
Raghib confisqua les richesses des beys assassinés, les adressa au sultan qui
lui envoya, en échange, une lettre de félicitations, un sabre d'honneur et
une pelisse de zibeline. Mais
l'autorité des mamelouks sortit de ses cendres quelques années après. Plus
tard, Méhémet-Ali (1811) devait, par un guet-apens plus horrible encore que celui de
Raghib-pacha, anéantir pour toujours leur domination en Égypte. Cette
politique de l'assassinat et de la trahison a souvent été pratiquée chez les
Turcs ; elle est loin d'avoir à leurs yeux le caractère exécrable que nous
lui donnons en Europe ; un ennemi est là, debout, il gêne, il nuit, il faut
le détruire n'importe par quel moyen, car s'il n'est pas tué, il tue ; le
droit, comme la victoire, appartient au plus fort, ou au plus fin ; tels
sont, dans bien des cas, les principes politiques des Turcs : c'étaient ceux
des peuples barbares d'autrefois. Ces principes étaient tellement dans les
mœurs ottomanes, aux époques dont nous parlons surtout, qu'un historien turc,
Wassif, a donné le surnom de insani kamil (l'homme
parfait) à
Raghib-pacha qui pratiqua trop souvent cette politique indigne d'une
intelligence comme la sienne. Raghib-pacha
fut élevé au grand vizirat quelques mois avant la mort d'Osman III. Des
révoltes n'auraient pas manqué d'éclater à Constantinople et dans les
provinces, sous un empereur aussi incapable, si Raghib n'eût tenu dans sa
forte main les rênes du gouvernement. Pendant son ministère de six années, la
Turquie fut calme, prospère à l'intérieur et respectée à l'extérieur. Moustapha
III, qui eut la bonne pensée de ne pas changer de vizir à son avènement au
trône, comme cela avait lieu ordinairement, donna sa sœur, la sultane
Salifia, en mariage à Raghib, en 1758, et cette union, qui combla d'honneurs
le nouveau ministre, augmenta son influence au sérail. En
temps de paix la tranquillité était difficile à maintenir à Stamboul, où les
turbulents janissaires exerçaient leur brutale domination. Raghib sut les
tenir en repos en les conduisant lui-même, sous les yeux du sultan, dans la
vallée des Eaux Douces d'Europe où ils se livraient aux exercices militaires.
Le grand vizir entretenait ainsi l'ardeur belliqueuse des soldats et de la
nation ; il encourageait en même temps le commerce, l'agriculture, les
sciences, les arts qu'il cultivait lui-même ; il augmenta la flotte,
construisit des fontaines, des aqueducs, des ponts, des mosquées ; les impôts
étaient régulièrement perçus, et l'ordre le plus parfait régnait dans les
finances. Au bout de trois années de l'administration de Raghib, le trésor
public présentait un excédent de recettes de six millions de piastres,
environ dix-huit millions de francs, car, à cette époque, la piastre qui, par
une longue et déplorable altération des monnaies turques, ne vaut plus,
aujourd'hui, comme nous l'avons dit déjà, que vingt-cinq centimes, valait
encore trois francs à peu près au XVIIe siècle. L'État n'avait aucune espèce
de dette ; jamais la Turquie ne s'était trouvée dans une situation si
prospère, et cette situation était due à un seul homme : Raghib-pacha. Moustapha
III voulait gouverner par lui-même. Raghib, qui avait mesuré l'esprit de son
maître, esprit médiocre et tracassier, savait que le sultan ne pouvait
qu'embrouiller les affaires au lieu de les arranger ; à force de prudence et
d'habileté, le grand vizir parvint à dominer le padischah, et à se réserver
pour lui seul la direction suprême du gouvernement. Mais, comme il avait à
ménager l'orgueil jaloux du despote, lequel pouvait, d'un signe, l'exiler ou
le faire étrangler, Raghib prit l'habitude de lui rendre un compte exact de
son administration, en lui adressant de fréquents rapports ; dans ces
rapports, rédigés avec toute la pompe et la flatterie orientales, le sultan
paraissait toujours avoir fait lui-même ce qui n'était cependant que l'œuvre
de son ministre. C'était
à propos de tout que Raghib écrivait à l'empereur, afin de le tenir toujours
en haleine ; il le félicitait d'avoir visité les arsenaux, les poudrières, la
flotte mouillée dans la Corne d'or, au sujet d'une saignée opérée au bras vigoureux
de Sa Hautesse. A l'occasion du newrouz ou fête du printemps, que les
Osmanlis célèbrent à chaque renouvellement de cette saison, Raghib adressa la
lettre suivante au très-glorieux, très-auguste et invincible padischah
: « Que
le Dieu tout-puissant, celui par la volonté duquel le printemps commence, et
qui couvre d'une nouvelle verdure les jardins et les arbres délivrés des
glaces de l'hiver, élève au plus haut point de sa splendeur le front
éblouissant de Ta Majesté Impériale ! qu'il maintienne les jours de Ta
Hautesse dans un solstice d'été continuel pour qu'elle puisse veiller aux
affaires de ses sujets ! qu'il te conserve, toi, magnanime sultan, qui es
son ombre sur la terre ! que le grand Allah donne un nouveau lustre, une
vie nouvelle aux fleurs de ton bonheur, afin que ton auguste règne soit
bienfaisant comme les jours du printemps, et surpasse la fête du newrouz
en splendeur ! Amen ! au nom de Mohammed ! » Ces
compliments, et d'autres encore, gonflaient la vanité de Moustapha III, qui
avait fini par se croire un grand homme ; mais Raghib ne continuait pas moins
à tenir seul le timon de l'État, et l'empire s'en trouvait bien. Il
voulut mettre à exécution un beau et utile projet conçu par les anciens rois
de Bithynie, renouvelé par Trajan et par trois sultans, Soliman le
Magnifique, Mourad III et Mahomet IV ; ce projet consistait à réunir, par un
canal de quelques lieues, la mer Noire au golfe de Nicomédie. Raghib s'était
rendu un compte exact des résultats que l'accomplissement d'un tel projet aurait
procurés à la Turquie ; une vaste voie de communication aurait été ouverte
entre l'Asie et les côtes du Pont-Euxin ; c'était une source de richesses
pour le commerce, et des avantages considérables pour le gouvernement
lui-même qui aurait établi un grand arsenal sur les bords du golfe de
Sabandja, dans la mer Noire ; les approvisionnements de Constantinople, en
bois de construction, en ressources alimentaires, auraient été plus faciles
et moins coûteux. M. de
Vergennes, ambassadeur à Constantinople, et M. Porter, ambassadeur
d'Angleterre, auxquels Raghib s'adressa pour leur demander leur avis,
déployèrent beaucoup de zèle pour la réalisation du projet. Porter fit
traduire en turc une lettre de Pline à ce sujet, et Vergennes mit à la
disposition du grand vizir, son gendre, le baron de Tott, pour seconder les
hydrographes osmanlis. Des
travaux furent commencés ; mais l'ignorance des ingénieurs turcs les
interrompit bientôt, et Raghib en ajourna l'exécution. La réunion de la mer
Noire au golfe de Nicomédie est restée à l'état de projet : ce ne serait pas
aujourd'hui que la Turquie, à bout de ressources financières, et privée
d'hommes instruits, pourrait le renouveler avec succès. Il s'accomplira
peut-être un jour, lorsque l'ignorante domination ottomane aura disparu des
deux rives du Bosphore. Ces paroles de Montesquieu, les Turcs sont de tous
les hommes de la terre les plus propres à posséder inutilement de grands
empires, acquièrent de plus en plus une vérité saisissante, car les
Osmanlis n'ont encore rien fait pour les démentir. Frédéric
II, qui savait juger les hommes, avait été frappé du génie politique de
Raghib-pacha ; il fonda sur lui des espérances sérieuses pour triompher plus
complétement des nombreux ennemis qu'il avait en ce moment sur les bras ;
comme l'Autriche, surtout, donnait le plus d'embarras au roi de Prusse, et
que cette nation était toujours en état de rivalité avec la Turquie, Frédéric
fit secrètement proposer au grand vizir une alliance offensive et défensive
contre l'empire autrichien ; Raghib-pacha signa d'abord un traité d'amitié
avec le roi de Prusse, et entra dans le projet du monarque de Berlin ; ce
projet souriait à l'ambition du ministre ottoman, qui déjà avait dicté la loi
aux Autrichiens à Belgrade, et qui croyait l'heure venue d'arracher au
gouvernement de Vienne les possessions que le prince Eugène avait enlevées à
la Turquie. La mort de Raghib-pacha, survenue en 1763, anéantit pour toujours
cette alliance dont l’accomplissement eût peut-être changé les destinées de
la Turquie en faisant entrer cette nation dans des voies nouvelles en
politique. Si
Raghib-pacha a été un homme d'État profond, mais hypocrite et froidement
impitoyable quelquefois dans ses haines et ses vengeances, il figure aussi
parmi les savants du premier ordre en Turquie. Les écrivains osmanlis, qui le
désignent sous le nom de sadrol wouzera (président des vizirs), quand ils le considèrent comme
homme politique, le nomment sultani schouaari roum (prince des
poètes de la Roumélie)
quand ils parlent de lui comme littérateur. Mêlé depuis sa jeunesse jusqu'à
sa mort — il avait soixante-cinq ans quand il mourut — aux plus graves
affaires administratives et politiques de la Turquie, et s'en étant toujours
occupé avec une infatigable activité, Raghib-pacha, ami passionné des arts,
des sciences, et grand économe du temps, a pu composer de nombreux ouvrages
en prose, en vers, toujours admirés. Malheureusement nous ne connaissons que
les titres de ces ouvrages, qui attendent un traducteur. L'illustre
orientaliste, M. de Hammer, en a lu quelques-uns, et nous regrettons qu'il
n'ait pas jugé à propos de nous en donner une idée plus détaillée dans sa
savante Histoire de l'empire ottoman. Il eût été curieux, pour des
lecteurs européens, de connaître des fragments de l'Histoire universelle,
de l'Histoire des Tartares, traduites du persan par Raghib-pacha ; de
l'Histoire des victoires du prophète Mohammed ; quelques-uns des telkizat
(rapports
du grand vizir au sultan)
; les ghazels de Raghib-pacha, « dictées par l'esprit le plus philosophique
et le plus élevé » dit M. de Hammer ; voici une de ces ghazels on pensées
philosophiques du grand vizir, citée par l'historien Wassif : « Nous qui
avons admiré la parole de Dieu dans son œuvre (le Koran), comment nous serait-il
possible d'admirer encore le don calligraphique de Behzad ? Si mille
peines nous poussent au désespoir, devons-nous des remerciements à l'envieux
qui adoucit nos maux ? Aussi longtemps que nous ignorerons comment les hommes
libres (sans
doute les Arabes du désert) guérissent en plein air, devons-nous de la reconnaissance au
chasseur dont les flatteries nous ont conduits dans ses filets ? » Raghib
est un auteur trop renommé pour n'avoir pas laissé dans ses écrits des
pensées plus originales ou plus profondes que celles que nous venons de
citer. Son ouvrage le plus célèbre, intitulé : Séfinet ol-ouloum (le navire des
sciences),
renferme, assure-t-on, des richesses poétiques presque toutes empruntées aux
anciens bardes des déserts arabiques. « Ce livre, dit Wassif, est un véritable
navire, magnifiquement chargé de lingots d'or tirés de l'inépuisable trésor
de la langue arabe, » que Raghib connaissait aussi bien que le persan et sa
langue maternelle, le turc. Tous
les ouvrages du grand vizir, dont le catalogue est assez étendu, furent
déposés par lui, dans une belle bibliothèque qu'il fit construire à
Constantinople, et qui est restée un des plus beaux monuments de cette
capitale. Raghib fit mettre dans cette bibliothèque, qui porte son nom, tous
les livres qu'il possédait et ceux qu'il acheta après la construction de
l'édifice. Par ses ordres, et avec ses deniers, un medressé (collège pour
les hautes études)
s'éleva à côté de la bibliothèque. Il affecta au medressé, qui existe encore,
un revenu perpétuel destiné à l'entretien de quelques professeurs et de
quarante étudiants. De
beaux lustres, symboles de la science qui éclaire les hommes, sont suspendus
au plafond de la bibliothèque de Raghib ; on y lit des inscriptions telles
que celles-ci : 1° Les actions sont jugées d'après l'intention qui y a
présidé ; 2° Dieu seul me guide ; 3° au nom de Dieu, source de
toute lumière ; 4° la science rend l'homme meilleur et plus digne de
Dieu qui l'a créé. D'autres sentences analogues sont écrites en lettres
d'or sur les murs extérieurs de la bibliothèque, près de laquelle est une
jolie fontaine construite aussi par Raghib-pacha, afin d'apaiser la soif
des hommes altérés par l'ardeur de la science. Le
turbeh (mausolée) du fondateur se voit à côté de
la fontaine, ainsi que le tombeau de deux femmes du harem du grand vizir,
deux Circassiennes qu'il avait tendrement aimées. Au dedans des grilles
dorées qui environnent les sépulcres, on aperçoit de grands vases en marbre
blanc, dans lesquels croissent des fleurs et des plantes odoriférantes ; elles
apparaissent aux musulmans comme autant de calices divins d'où s'exhalent
les parfums du ciel[1]. Ragbib ajouta à tous ces
édifices une imaret (cuisine publique pour les pauvres). L'épitaphe suivante est gravée
sur le turbeh du célèbre ministre ottoman : Au nom du Dieu tout-puissant
et éternel ! L'auteur de ces bonnes œuvres, et le fondateur de ces beaux
établissements, est le grand vizir Raghib-pacha. Que les fidèles le
recommandent à la miséricorde divine, et que les baumes du paradis entourent
ses restes ! Récitez pour son aine la première sourre du Koran ! Une
bibliothèque renfermant les livres, fruits des veilles, des méditations d'un
grand vizir qui eut à soutenir le poids d'un vaste empire ; une fontaine
intarissable, et faisant entendre un doux murmure ; le tombeau du fondateur,
celui de deux odalisques venues des montagnes de la Circassie ; une maison
pour l'instruction de la jeunesse, un établissement pour assurer du pain à
l'indigence, et partout le nom d'Allah, des inscriptions religieuses, des arbres,
des fleurs, des parfums, quelle remarquable réunion de bonnes et poétiques
choses dans un même lieu et par l'inspiration d'un seul homme ! Aussi il n'y
a pas, à Stamboul, de nom plus connu, plus aimé, plus vénéré que celui de
Raghib-Mohammed- pacha ; tous les Ottomans de la grande cité le prononcent
avec amour et respect ; et les ulémas le font pieusement répéter aux petits
enfants des mektebs. De loin en loin des hommes éminents apparaissent dans l'histoire ottomane, comme à travers une nuit noire se montre parfois une lumière fugitive. Quand l'éclair a disparu les ombres redeviennent plus épaisses, et le regard attristé ne distingue phis rien. Raglul-pacha a été un de ces rares Osmanlis doués de facultés brillantes, qui n'ont pas eu de continuateurs. Ces hommes illustres ne représentaient pas le génie turc, génie apathique, inculte, stationnaire et rêveur ; ils ne représentaient qu'eux-mêmes ; c'étaient de lumineuses individualités, voilà tout. Privé de chefs énergiques et capables, l'empire ottoman, se soutenant mal par lui-même, par ses propres institutions, est toujours rapidement descendu des hauteurs où le génie d'un seul homme l'avait placé. Cette vérité, appuyée sur les événements qui précèdent, sera encore démontrée par ceux qui vont suivre. |