Position de Moustapha
II après sa défaite à Zenta. — Grand vizirat de Houssein Képrilu. — Le moufti
Daltaban, grand vizir étranglé. — Rami-effendi, grand vizir. — Soulèvement
des janissaires. — Moustapha II déposé. — Avènement d'Achmed III. — Meurtre
de Féïzoullah. — Moustapha II empoisonné. — Caractère de ce prince. — La
sultane Hafitem et milady Montagne. — Réflexions sur le gouvernement absolu.
— Charles XII en Turquie. — Bataille et traité de Pruth. — Émotion que
produisent en Europe les armements de la Turquie et les malheurs des
Vénitiens en Morée. — Les Turcs reprennent cette province. — Clément XI. — J.
B. Rousseau. — Le prince Eugène écrase les Ottomans à Pétervéradin. — Il
prend Témeswar et Belgrade. — Traité de Passarowitz. — Vers de J. B. Rousseau
et de Voltaire au prince Eugène. — De l'équilibre européen par rapport à la
possession de Constantinople. Guerre de Perse. — Révolution à Constantinople.
— Déposition d'Achmed III. — Avènement de Mahmoud — Achmed III meurt
empoisonné. Caractère de ce prince (de 1899 à 1730).
Moustapha
II, qui s'était annoncé comme ara foudre de guerre à son avènement au trône,
et qui montra tant d'incapacité et si peu de courage à Zenta, se retira à
Andrinople après sa grande défaite : à l'exemple de Mahomet IV, il ne trouva
plus ses joies que dans des parties de chasse et les délices du harem. La
résidence de Constantinople était devenue fatale aux sultans, comme elle
l'avait été aux empereurs grecs. Les padischahs semblaient ne respirer qu'une
atmosphère de révolution dans cette ville où tant de séditions avaient éclaté
à toutes les époques de son histoire. Aussi, depuis Mahomet IV, les sultans
avaient-ils choisi Andrinople pour leur résidence. En s'y établissant avec
toute sa cour, Moustapha Il crut échapper au sort de quelques-uns de ses
prédécesseurs, déposés ou étranglés. Les ulémas, le peuple, les janissaires
de Stamboul lui inspiraient, comme à son père, une continuelle terreur. Ce
souverain absolu n'était pas plus sûr de son repos, de sa vie, que le dernier
de ses esclaves qu'il pouvait d'un mot envoyer au supplice. Sa fuite à Zenta,
sa désertion de Stamboul, sa vie passée au milieu des plaisirs, à Andrinople,
lui avaient attiré les mécontentements de la population de Constantinople,
des ulémas et des janissaires, et l'empereur abdiquait par avance son
autorité. Un
homme d'un noble caractère et de beaucoup d'intelligence, Houssein Képrilu,
cousin germain de Képrilu le Vertueux, avait, pendant cinq ans, tenu le timon
de l'État avec autant de prudence que d'énergie. On l'appela Képrilu le Sage.
Ce ministre, le quatrième de l'illustre famille de Képrilu qui était élevé au
grand vizirat, profita de la paix de Carlowitz pour opérer d'utiles réformes.
La prospérité renaissait dans l'empire. Le peuple, l'armée, les ulémas,
n'apercevaient pas le sultan derrière Halas-sein, qui couvrait généreusement
la faiblesse de son maître incapable de supporter le fardeau du pouvoir. Mais
Képrilu le Sage mourut trop tôt (1703) pour le bonheur de la Turquie et la tranquillité
de Moustapha II. Un
brave, mais grossier soldat, enfant de la belliqueuse Servie, Moustapha
Daltaban, qui ne savait ni lire ni écrire, succéda à Houssein Képrilu au
grand vizirat. Il ne signala ses quatre mois d'administration que par ses
cruautés sur les Arméniens catholiques et sur les musulmans eux-mêmes. Le
grand moufti, Feïzoullah-effendi, père d'une famille nombreuse exerçait une
domination exclusive sur l'esprit du sultan. Placé au sommet du pouvoir
religieux et judiciaire, Feïzoullah n'employait sa haute influence qu'à
favoriser ses intérêts de famille. Ses parents les plus éloignés occupaient,
soit à la cour, soit dans l'armée, soit dans les provinces, des postes
éminents et lucratifs. Il n'avait inspiré à Moustapha II le choix de
Daltaban, que dans l'espoir de n'avoir pas un rival dangereux dans l'ignorant
Servien. Bientôt il ne le trouva ni assez souple, ni assez docile à seconder
ses vues ambitieuses, et sur ses instances, Moustapha II fit trancher la tête
au grand vizir (24 janvier 1703). Il
désigna au sultan, pour remplacer Daltaban, non un homme de guerre, mais un
diplomate, Rami-effendi, l'un des deux plénipotentiaires turcs au congrès de
Carlowitz. Rami ne manquait pas de fermeté, et marchait dans son
administration sur les traces de Képrilu le Sage. Sa bonne et sévère justice
souleva contre lui les haines des grands dignitaires et des janissaires,
qu'il voulait surtout tenir en bride. Les prétoriens de Stamboul furieux de
voir un seigneur de plume s'arroger le droit de commander aux seigneurs
du sabre, complotèrent, se mutinèrent, prirent les armes, égorgèrent, à
Constantinople, des partisans du grand vizir, se déchaînèrent contre
Feïzoullah-effendi, auquel ils reprochaient son népotisme effréné, et, enfin,
contre le sultan lui-même. Voulant légitimer leur rébellion, les janissaires
entraînèrent violemment les ulémas de Constantinople dans oda-djamie,
leur mosquée, et, le couteau à la gorge, les sommèrent de répondre aux deux
questions suivantes, l'une concernant le sultan, l'antre le grand moufti : «
Si un padischah choisi pour gouverner le peuple de Mohammed, abandonne la
capitale pour se livrer au plaisir de la chasse ; s'il écrase les sujets
d'énormes impôts et gaspille le trésor public, est-il juste de le laisser
continuer sa route ? — Non ! » répondirent les savants. « Si des
musulmans se soulèvent contre un iman qui commet des cruautés et qui n'use de
son pouvoir que pour enrichir sa famille et lui-même, méritent-ils le nom de
rebelles ? — Non ! » répondirent-ils encore. Munis de ces deux fetvas (décisions), quarante mille janissaires et
trente mille spahis se mettent en marche pour Andrinople, en ordre de
bataille et précédés du sandjak-schérif. Moustapha
II, Rami, Feizoullah, tous les trois désignés aux vengeances de la
soldatesque, étaient à Andrinople pendant que l'émeute, après avoir troublé,
ensanglanté la capitale, s'avançait menaçante sur les chemins de la Roumélie.
Le sultan et Feïzoullah sont livrés aux plus effroyables terreurs. Rami seul
fait bonne contenance. « Écoute ! dit le grand vizir à l'empereur, écoute la
parole de notre saint prophète ! voici ce qu'il a dit dans le Koran : Si
un parti s'élève contre l’autre, frappez de mort les séditieux, jusqu'à ce
qu'ils se soumettent de nouveau à tordre de Dieu ! Nous avons quarante
mille hommes de garnison à Andrinople. Prends ton épée, revêts le casque des
batailles, monte à cheval, mets-toi à leur tête, fonds sur les rebelles, et
ton esclave Rami te suivra à la vie, à la mort ! » Mais le sultan tremble,
hésite. Pendant ce temps l'armée des révoltés arrive à Andrinople, la
garnison de cette ville fait cause commune avec elle, et les prétoriens
hurlent, aux portes du palais impérial, la déposition de Moustapha II et la
destitution du grand vizir et de grand moufti. Nous ne voulons plus de
Moustapha pour sultan ! Vive Achmed III ! crient-ils en agitant leurs armes.
Et d'autres vociférations se font entendre contre Rami et Feizoullah. Les
janissaires ont choisi d'avance un premier ministre du Divan, un grand moufti
et des généraux pour les commander. Moustapha II saisi de peur, va dans
l'appartement où se trouve le prince Achmed, et lui dit d'une voix tremblante
: Mon frère, ils veulent t'avoir pour padichah ! règne donc à ma
place et que Dieu te protège ! Achmed III ne répond rien à son frère ; il
sort de sa cage, monte sur le trône aux acclamations des soldats, et ratifie
à l'heure même, toutes les nominations faites par les révoltés (22 août 1703). Ils demandent au nouveau
sultan de leur livrer Rami et Feizoullah. Ce qui vous plaît, me plaît,
leur répond Achmed III. Rami avait pris la fuite, mais Feïzoullah, caché dans
son palais, est découvert, abandonné aux janissaires qui l'enchaînent, le
montent sur une mule, le promènent ignominieusement dans les rues
d'Andrinople, et lui coupent la tête ensuite. L'insulte
et le meurtre du chef de la loi et de la religion est aux yeux des musulmans
le plus grand des crimes, comme il le serait chez tous les peuples. Trois
mouftis avaient déjà péri par les ordres de trois sultans ; mais c'était la
première fois que les janissaires osaient freiner dans les égouts et mettre à
mort le premier des imans. Quelles atrocités ne peut donc pas commettre une
soldatesque maitresse du pouvoir qui ne doit appartenir qu'à la loi ! Le
régime du sabre est, sans contredit, le dernier de tous les régimes. Il mène
à l'opprobre ceux qui le subissent et ceux qui s'appuient sur lui. Les
janissaires avaient placé Achmed III sur le trône à la condition qu'il
résiderait à Constantinople, et le docile empereur obéit. Ils exigèrent que
le sérail d'Andrinople fût complétement évacué, et il le fut. Tout le
personnel qui le composait se mit en marche l'ers les rives du Bosphore avec
l'armée et le padischah. On enferma Moustapha II et ses quatre fils dans une
prison du sérail de Stamboul ; mais on le sépara entièrement de ses femmes,
afin que sa postérité ne se multipliât pas. Cet usage avait été introduit
depuis la déposition de Mahomet IV. La claustration avait remplacé les
hécatombes de la famille impériale, qui ne se renouvelèrent qu'à de rares
intervalles, depuis les meurtres en masse de Mahomet III. Cependant Moustapha
II, ainsi relégué dans un cachot où il ne lui était pas même permis
d'entrevoir les mères de ses enfants, mourut empoisonné, selon l'opinion
générale, quatre mois après sa déchéance. En
1748, milady Montagne, alors ambassadrice à Constantinople, raconte, dans une
de ses charmantes lettres, qu'elle visita, à cette époque, la sultane Hafitem
khasséki (favorite) de l'empereur Moustapha. Elle
avait trente-six ans, était belle encore et pleurait toujours son royal
époux, qui avait été, disait-elle, le plus grand et le plus aimable des
hommes. L'histoire n'a pu donner l'épithète de grand à un prince tel que
Moustapha II ; mais quelle exagération ne pardonnerait-on pas à une veuve qui
se souvient, exemple assez rare dans les harems ? La qualification d'aimable
convenait mieux à ce malheureux sultan. Il avait une extrême douceur dans le
caractère, parlait bien, et cultivait la poésie et la musique ; il était
généreux, bon, et ses odalisques l'adoraient. Prince d'une intelligence
médiocre et dénué d'énergie, Moustapha descendit honteusement du trône, et
Achmed III y monta non moins honteusement. Le nouveau sultan ne sut ni
respecter les droits de son prédécesseur, ni se respecter lui-même. En
consentant à régner par la volonté de l'émeute, il se livrait pieds et poings
liés à l'émeute. La soldatesque était tout ; les sultans n'étaient plus rien
; eux qu'on appelait encore l'ombre de Dieu sur la terre, n'étaient
plus que l'ombre des padischahs, leurs aïeux. Constantinople revoyait les
scènes d'avilissement du pouvoir dont l'histoire du Bas-Empire est remplie.
Nous verrons quelle sera la destinée de cet Achmed III, qui ne fut ni assez
bon frère, ni assez profond politique pour ne pas repousser un trône qui lui
était donné dans d'aussi déplorables conditions_ Le
premier événement important qui signala le règne d'Achmed III fut
l'apparition en Turquie de Charles XII, roi de Suède, après sa défaite à
Pultawa (8
juillet 1709),
défaite précédée de tant de victoires remportées par le héros du nord sur les
Moscovites. Tout le monde connaît cet événement, parce que tout le monde a lu
l'Histoire de Charles XII, de Voltaire. Bornons-nous donc à quelques
rapides indications sur cet intéressant épisode. Un fait assez curieux, et
que Voltaire parait avoir ignoré, car il n'en a rien dit, c'est que le grand
vizir Ali de Tschorli, voulant contracter une alliance offensive et défensive
avec la Pologne et la Suède contre Pierre Ier, avait donné l'espérance de
cette alliance à Charles XII ; il lui avait même promis d'envoyer promptement
à son secours le khan de Crimée à la tête de ses Tartares ; cette promesse
formelle avait déterminé le roi de Suède à s'avancer jusqu'à Pultawa, dans
l'Ukraine, bien qu'il ne doutât pas de la supériorité numérique de l'armée du
czar ; mais au moment de livrer cette fameuse bataille où Charles fut vaincu
et blessé, les Tartares ne parurent pas, et le roi dit hautement que le grand
vizir l'avait trompé. Il
conserva cependant l'espoir de former avec la Turquie la ligue que le grand
vizir lui-même lui avait offerte. Ce fut là un des principaux motifs qui le
déterminèrent à se réfugier dans les États du Grand Seigneur. C'est à Bender
ou Bendery, on le sait, ville de la Bessarabie, que Charles établit son camp
avec quelques centaines d'hommes, derniers débris de sa malheureuse et
vaillante armée. Parmi les chefs qui partagèrent noblement son infortune, se
trouvait le brave comte Poniatowski, qui montra tant de dévouement et de
fidélité à l'auguste fugitif. L'hospitalité
qu'Achmed III donna au roi de Suède et à sa suite fut grande et généreuse. Le
sultan ne _recula devant aucun sacrifice pour traiter dignement le monarque
vaincu. Achmed III lui envoya des _sommes considérables pour son entretien et
des pré, gents consistant en chevaux de race et en armes enrichies de
diamants. Ali de Tschorli lui en envoya aussi. Le roi accepta gracieusement
les cadeaux du sultan, mais ii repoussa avec dédain ceux du ministre, disant
qu'il ne recevait pas de présents de ses ennemis. Voltaire a dit qu'Ali de
Tschorli, qu'il appelle Chourlouli, avait été étranglé par les ordres
du Grand Seigneur ; c'est une erreur ; Ali fut simplement destitué parce
qu'il s'était montré trop disposé à rompre la paix avec la Russie à cause du
roi de Suède ; le sultan l'exila à Mitylène, l'ancienne Lesbos, où il termina
sa vie par une mort naturelle en 1711. Nououman Képrilu, fils de Képrilu le
Vertueux, et non point petit-fils d'Achmed, le conquérant de Candie, comme
l'a dit Voltaire, remplaça Ali de Tschorli au grand vizirat (15 juin 1710). C'était le cinquième et le
dernier ministre que la famille de Képrilu donnait à l'empire ottoman.
Nououman ne déploya pas dans son administration, qui ne dura -lue peu de
mois, autant d'intelligence et de fermeté que les grands vizirs dont il
portait le nom glorieux ; mais il se montra dévoué à son pays, et mérita le
surnom de Juste. Une intrigue de sérail le fit tomber des hautes fonctions
qu'il remplissait, il fut nommé gouverneur de Négrepont, poste qu'il avait
déjà occupé avant de parvenir au grand vizirat. Le
sultan confia le sceau de l'empire à un homme qui n'avait pas la capacité de
Nououman Képrilu ; c'était Mohammed-pacha, surnommé Baltadji (fendeur de
bois), parce qu'il avait été employé dans sa jeunesse à fendre les bois de
chauffage du sérail de Constantinople. Mohammed-pacha était gouverneur de la
province d'Alep quand il succéda à Nououman au grand vizirat. Il n'y a pas de
pays au monde où les grands emplois, les hautes dignités soient plus
facilement accordés qu'en Turquie à des hommes sortis des rangs les plus
inférieurs de la société. La constitution ottomane a toujours surpassé sur ce
point les constitutions les plus démocratiques de la terre. Mais rarement le
mérite personnel a inspiré les choix des sultans à cet égard ; presque
toujours l'intrigue, ou le favoritisme, ou le hasard ont soudainement
transformé en vizirs ou en généraux les hommes le moins propres à remplir de
telles fonctions. Revenons
à Charles XII que nous avons laissé un moment pour faire connaître le vizir
Baltadji que nous retrouverons face à face avec le roi de Suède. Établi
depuis deux ans à Bender, Charles poursuivait activement ses projets
d'alliance avec la Porte contre son ennemi de Moscou, dont il méditait depuis
longtemps la ruine. Il avait envoyé à Constantinople, en qualité
d'ambassadeur, son fidèle Poniatowski. Le noble Polonais connut sur les bords
du Bosphore un juif portugais, médecin du sérail, et se servit habilement de
l'israélite et de la femme de ce dernier pour inspirer à la sultane Validé,
mère d'Achmed III, un très-vif intérêt pour Charles XII dont on avait en soin
de lui conter les exploits et les malheurs. La cause du roi de Suède enflamma
l'imagination de la princesse musulmane ; elle l'appelait arselan (son lion), et pressait le sultan de
prendre les armes pour la défense du héros suédois : « Quand verrai-je
mon lion dévorer le Mosco (Pierre le Grand) ? disait-elle à AChmed III.
Quelle noble cause que la sienne ! Et quelle gloire pour toi, mon fils, de
replacer splendidement ce prince sur son trône ! Mon lion serait alors
pour toi un intrépide allié ! » Mais le
prudent Achmed ne partageait pas cette généreuse ardeur. Il voulait, au
contraire, conserver la paix avec Pierre le Grand, que les Turcs surnommaient
ak-bik (moustache blanche), comme ils surnommaient Charles XII dem
er barch (tête de fer),
à cause de son inflexible audace. Une circonstance inopinée obligea cependant
le padischah à diriger une armée contre l'empereur de Russie. Le roi
de Suède avait placé mille hommes en observation à Czernowitz, sur les
frontières de la Moldavie. Les Russes les battirent et pénétrèrent dans cette
province turque. Les Russes, violateurs du territoire ottoman, furent de plus
soupçonnés d'entretenir des intelligences secrètes avec les Grecs, sujets de
la Porte. La guerre contre les Russes fut reconnue légitime et sainte par un
fetva du grand moufti. Quatre-vingt mille Turcs et quarante mille Tartares,
placés sous le commandement supérieur de Baltadji-Mohammed, vont surprendre
les Moscos, au nombre de trente mille guerriers seulement, dans la
plaine de Horsiesti, près la ville de Kusch, sur la rive droite du Pruth,
rivière qui tombe dans le Danube, et qui sépare aujourd'hui la Moldavie de la
Russie. Les
troupes ottomanes enveloppent les Russes dans leurs retranchements, les
culbutent et la nuit seule interrompt le combat. Les Moscovites sont cernés
de toutes parts : ils ont cent vingt mille ennemis devant eux, et derrière
eux, le Pruth dont les ponts sont coupés : les Turcs n'attendent que la
première apparition du jour pour recommencer l'attaque et vaincre. Me voilà
comme mon frère Charles à Pauma ! dit Pierre le Grand livré aux plus
horribles tourments. L'empereur prend une résolution désespérée : il ordonne
de livrer bataille aux musulmans dès que le jour paraîtra, et fait brûler les
bagages de son armée, afin qu'ils ne tombent pas au pouvoir de l'ennemi en
cas de défaite. Le monarque et ses troupes croient la défaite inévitable : «
Tout le monde attendait, a dit Voltaire, le lendemain matin, la mort ou la
servitude. Le czar a depuis avoué plus d'une fois qu'il n'avait jamais rien
senti de si cruel dans sa vie que les inquiétudes qui l'agitèrent cette nuit
: il roulait dans son esprit tout ce qu'il avait fait depuis tant d'années
pour la gloire et le bonheur de sa nation : tant de grands ouvrages, toujours
interrompus par des guerres, allaient peut-être périr avec lui avant d'avoir
été achevés[1]. » Mais
une femme, génie protecteur de la Russie et du czar, veillait près de la
tente de l'empereur. Elle se dépouille de ses bijoux, rassemble tout l'or
qu'elle possède, exige des généraux moscovites l'abandon de leurs richesses,
puis elle va dans la tente de Pierre malgré la défense de l'empereur d'y
laisser pénétrer personne. Cette femme tient dans sa main une lettre écrite
au grand vizir par le général Scheremetieff clans laquelle on lui demande la
paix ; elle supplie à genoux l'empereur de signer la missive ; Pierre hésite,
réfléchit ; cette femme insiste, prie, pleure et la signature impériale est
accordée. A la pointe du jour le général Scheremetieff et le chancelier
Schaffiroff vont dans le camp des Turcs et remettent les trésors ramassés
chez les Russes et la lettre à Osman-aga-kiaya (ministre de l'intérieur) du grand vizir qui exerçait une
influence absolue sur l'esprit de Baltadji. La vue de l’or et des diamants de
Catherine — car c'était elle qui voulait épargner ainsi un immense malheur à
la Russie, elle autrefois pauvre servante d'un ministre luthérien et
maintenant épouse secrète de Pierre le Grand —, la vue de l'or et des
diamants de Catherine, disons-nous, allume la cupidité d'Osman-aga, qui
décide le vizir à accepter la paix. Baltadji, homme d'une intelligence faible
et d'un caractère peu belliqueux, crut, en accordant la paix dans des
conditions avantageuses, avoir assez fait pour le sultan son maître dans
cette campagne qui aurait pu, cependant, frapper la Russie au cœur. Les
articles du traité furent rédigés à l'instant même (22 juillet
1711) par
Osman-aga, le reis-effendi Orner et Abdoul-Bakir kiaya-bachi (secrétaire en
chef) des
Tschiaouschs. Aux termes de ce traité Pierre le Grand restitua Azof et ses
dépendances à la Porte et accorda à Charles XII la liberté pleine et entière
de retourner dans son royaume. Après la signature du traité, contre lequel
Poniatowski, présent dans l'armée turque, protesta énergiquement ainsi que le
khan de Crimée, les Russes se hâtèrent d'opérer leur retraite. Ils étaient
déjà loin lorsque le roi de Suède prévenu, mais trop tard, de la rencontre
des Ottomans et des Moscovites à Kusch, accourut de Bender à marche forcée,
sur la rive gauche du Pruth qu'il traversa à la nage avec quarante officiers
suédois qui l'accompagnaient. Le roi éclata en paroles d'indignation en
apprenant le départ de l'ennemi et le stupide traité, comme il
l'appela lui-même, du 22 juillet. Charles alla droit à la tente du
grand vizir. « Comment, lui dit-il avec colère, n'as-tu pas pris le czar
et ne l'as-tu pas emmené prisonnier à Constantinople ? Une occasion pareille
ne se présentera peut-être plus ! — Qui donc, lui répondit Baltadji
avec le plus grand calme, aurait gouverné ses États pendant son absence ?
» Puis il ajouta, en fixant Charles XII avec un air railleur : Il ne faut
pas que tous les rois soient hors de chez eux. A ces mots le bouillant
roi de Suède, assis sur des coussins en face du grand vizir, allongea son
pied dans les vêtements amples et soyeux de Baltadji et les déchira avec son
éperon. Il reprit ensuite la route de Bender en disant : Ces gens-là (les Turcs) ne seront jamais capables de
rien ! Le grand
vizir fit semblant de ne faire aucune attention à l'insulte qu'il venait de
recevoir. Il se leva et dit avec un imperturbable sang-froid aux musulmans
qui l'entouraient : Voici l'heure du namaz : adressons au ciel nos actions
de grâces. Il fit ses ablutions, se mit en prière, puis il ramena son
armée à Constantinople. Le
Divan refusa d'abord de ratifier le traité de Pruth, mais il l'accepta quelques
mois après. Le sultan destitua Baltadji. Il ne le nomma pas, comme l'a dit
Voltaire[2], gouverneur de Mitylène : il
l'exila, au contraire, à Lemnos, où il mourut d'une maladie incurable[3]. Il n'est pas probable, quoi
qu'on en ait dit, que ce vizir ait été corrompu par les cadeaux de Catherine,
dont la valeur s'élevait à peine à quelques centaines de roubles : cette
somme n'était rien en comparaison des richesses que possédait Baltadji ; il
crut, comme nous l'avons dit plus haut, avoir fait une belle et glorieuse
campagne en imposant la loi à Pierre le Grand le 22 juillet 1711, quoique
cette campagne eût été plus onéreuse pour la Porte que pour la Russie. Mais
l'or moscovite n'en inspira pas moins les conclusions du traité, car
Osman-aga, Orner et Abdoul - Bakir en reçurent la plus large part, et ce
furent ces trois personnages qui décidèrent le grand vizir à terminer cette
guerre. Aussi ces trois Ottomans, considérés, avec raison, comme les
principaux auteurs du traité, eurent-ils la tête tranchée en arrivant à
Constantinople. Dans un coffre d'Osman-aga on trouva l'anneau de la czarine
et mille ducats frappés au coin de la Saxe et de la Russie[4]. Nous ne
dirons rien du refus obstiné de Charles XII de quitter le territoire ottoman,
du siège en règle qu'il soutint pendant quelques heures avec quarante de ses
serviteurs contre une armée turque, de son emprisonnement à Démotika et de
son retour dans ses États en 4744, après cinq années passées loin de son
royaume : ces faits sont dans la mémoire de tout le monde. Bien que le roi de
Suède, l'homme à la tête de fer, eût refusé d'obéir au Grand Seigneur
qui voulait le faire conduire honorablement à Stockholm, et que, pendant son
séjour à Bender, Charles eût été traité royalement, l'opinion publique en
Turquie protesta contre la captivité du prince chrétien à Démotika, car le
prophète arabe a dit : Respecte ton hôte même s'il est infidèle. La
victoire remportée par les Turcs sur les Russes, aux bords du Pruth, ralluma,
comme de coutume, l'ardeur conquérante des Osmanlis. La moindre bataille
gagnée par les Turcs échauffait leur imagination, donnait lieu à Stamboul à
des fêtes publiques interminables, et faisait rêver de nouveaux succès.
Jamais la Porte n'avait perdu l'espoir de reprendre la Morée aux Vénitiens ;
elle n'attendait qu'une occasion favorable pour ressaisir cette importante
portion de la Grèce autrefois conquise par Mahomet II. Violant le traité de
Carlowitz, la Turquie attaqua les Vénitiens dans la Morée au commencement de
l'année 1715, et huit mois après ce pays retomba sous la domination ottomane.
Trahis par les Grecs du Péloponnèse qui, à l'exemple des Grecs du Bas-Empire,
préféraient le joug ottoman au gouvernement des catholiques, les Vénitiens se
virent forcés d'abandonner cette Morée conquise quinze années auparavant par
l'illustre Morosini. Disons aussi que les Vénitiens n'avaient rien fait pour
se faire aimer des Grecs : leur administration plus mercantile et vexatoire
que juste et paternelle, avait soulevé contre eux des haines terribles. Les
Grecs, enfin, combattirent dans les rangs des Turcs contre les Vénitiens.
Cette guerre fut marquée par d'effroyables massacres de la part des Turcs :
ceux des Vénitiens échappés au fer ottoman furent presque tous réduits en
esclavage. Les
atrocités des Turcs en Morée émurent la chrétienté tout entière. Un immense
cri d'horreur et de vengeance retentit d'un bout de l'Europe à l'autre. Le
Saint-Siège qui, tant de fois, avait armé les peuples et les rois, au nom de
la religion et de la civilisation contre l'islamisme, fit entendre encore sa
grande voix à la suite des malheurs des Vénitiens en Morée. Clément XI, alors
pape, déploya dans cette circonstance un zèle égal à celui des Urbain, des
Pie V, des Innocent XI. Il envoya dans toute l'Europe ses légats et ses brefs
apostoliques pour armer les chrétiens et fit lui-même d'immenses sacrifices
d'argent pour la guerre sainte. « J'achèterai, s'il le faut, disait le
souverain pontife, j'achèterai s'il le faut le succès de cette entreprise par
la vente des calices et des ciboires de toute l'Italie. » La muse chrétienne
unit ses accents de sainte colère aux ardentes exhortations du père des
fidèles. Ce fut à cette occasion que J. B. Rousseau, alors exilé à Bruxelles,
adressa son ode Ve aux princes chrétiens ; ce poète, qu'on a trop dédaigné de
nos jours, et qui, cependant, a marqué sa place parmi les maîtres de la lyre,
disait : Princes,
que pensez-vous à ces apprêts terribles ? Attendrez-vous
encor, spectateurs insensibles, Quels
seront les décrets de l'aveugle destin, Comme
en ce jour affreux où, dans le sang noyée, Byzance
foudroyée Vit
périr sous ses murs le dernier Constantin ? Puis,
rappelant le temps des croisades, J. B. Rousseau ajoutait : Comme
un torrent fougueux qui, du haut des montagnes, Précipitant
ses eaux, traîne dans les campagnes Arbres,
rochers, troupeaux, par son cours emportés : Ainsi
de Godefroi les légions guerrières Forcèrent
les barrières Que
l'Asie opposait à leurs bras indomptés. Il
est temps de venger votre commune injure : Éteignez
dans le sang d'un ennemi parjure Du
nom que vous portez l'opprobre injurieux, Et
sous leurs braves chefs assemblant vos cohortes, Allez
briser les portes D'un
empire usurpé sur vos nobles aïeux. A la
voix du pape l'Espagne, le Portugal, Gènes, la Toscane, l'ordre de Malte
arment des vaisseaux et la flotte parcourt l'Archipel avec le pavillon de
l'Église. Ces navires, en assez petit nombre, n'obtiennent que de faibles
succès. Mais sur le continent, du côté du Danube, les Allemands frappent de
grands coups. Le vainqueur de Zenta, le prince Eugène, premier ministre
d'Autriche et généralissime des armées impériales, somme, au nom de
l'empereur Charles VI, le Divan de rentrer dans le traité de Carlowitz qu'il
a violé, et de rendre à Venise la Morée qui lui a été enlevée : le Divan répond
par une déclaration de guerre. A la tête d'une armée de soixante mille
hommes, l'invincible Eugène écrase les Turcs à Pétervéradin (5 août 1716) comme il les avait écrasés à
Zenta dix-neuf ans auparavant. Six mille musulmans mordent la poussière, cent
quatorze canons, cinquante drapeaux, cinq queues de cheval, emblèmes des
dignités des pachas, six timbales des janissaires, des tentes, des chevaux,
des armes, des sommes d'argent considérables tombent au pouvoir des
chrétiens. Le grand vizir Domad Ali, commandant les Turcs à Pétervéradin,
succomba les armes à la main, comme le grand vizir Elmas avait péri à Zenta.
C'était un homme de mérite et comme général et comme diplomate. Il tomba en
héros, et l'empire pleura et honora sa mort. Quelques
jours après la victoire du 5 août 1716, la ville de Témeswar, dernier
boulevard de l'islamisme en Hongrie, rentre sous la domination autrichienne.
Un an après, Belgrade, défendue par cent cinquante mille Ottomans, est
assiégée pendant trois semaines par le prince Eugène, et la ville se rend aux
chrétiens (1er août 1717). Ces deux brillantes campagnes eurent pour résultat le traité de
paix de Passasowitz, comme la bataille de Zenta avait déterminé celui da
Carlowitz. A Passarowitz les Turcs reçurent encager h loi des chrétiens,
Cette paix, une des plus glorieuses et des plus avantageuses que l'Autriche
eût jamais conclues avec l'empire ottoman, enleva à la Porte Pétervéradin,
Témeswar, Belgrade, Semendria, et une grande portion de la Valachie et de la
Servie. Des places importantes en Dalmatie, dans les fies Ioniennes, furent
rendues à Venise. La Porte garda la Morée, mais cette péninsule ne compensa
pas les grandes pertes territoriales de la Turquie dans les régions
danubiennes. La paix
de Passarowitz fut solennellement signée le 21 juillet 1718. Elle sait le
comble à la gloire du prince Eugène, qui déploya dans cette circonstance
autant d'habileté comme homme d'État, qu'il montra de génie et de vaillance à
la tête de ses armées. Le vainqueur des Turcs envoya à Clément XI, dent le
noble zèle avait tant contribué aux succès des phalanges chrétiennes,
plusieurs drapeaux enlevés à l'ennemi. Le pape se rendit, à la tête du sacré
collège, à l'église de Sainte-Marie Majeure pour remercier le Dieu des armées
: le pontife déposa lui-même les étendards musulmans sur l'autel de la Vierge
dont il avait imploré l'appui, et entonna le Te Deum. La lyre
de d. B. Rousseau qui avait frémi aux cris de désespoir des Vénitiens égorgés
en Morée, célébra dans des chants de victoire les triomphes des Allemands à
Pétervéradin, et leur paix glorieuse à Passarowitz. Dans une ode au prince
Eugène le poète disait : Les
cruels oppresseurs de l'Asie indignée, Qui,
violant la foi d'une paix dédaignée, Imageaient
déjà les fers qu'ils nous avaient promis, De leur
coupable sang ont lavé cette injure Et
payé le parjure De
trois vastes États par nos armes soumis. Deux
fois l'Europe a vu leur brutale furie, De
trois cent mille bras armant la barbarie, Faire
voler la mort an milieu de nos rangs ; Et
deux fois on a vu leurs corps sans sépulture Devenir
la pâture Des
corbeaux affamés et des loups dévorants. Ces
citations peuvent nous faire comprendre les haines qui subsistaient encore, à
cette époque, entre les chrétiens et les musulmans ; elles nous donnent aussi
une idée de la vive part que prenait l'Europe aux victoires des défenseurs de
la civilisation, car c'était toujours la mission des guerriers qui frappaient
l'islamisme armé contre le christianisme. Voltaire,
alors lugé de vingt-deux ans, adressa au prince Eugène, après la bataille de
Pétervéradin, une lettre en vers ; il lui disait, avec ce ton badin dont
toutes ses poésies légères ont la spirituelle empreinte : Poursuivez
; des musulmans Rompez
bientôt la barrière, Faites
mordre la poussière Aux
circoncis insolents ; Et, plein d'une ardeur guerrière, Foulant
aux pieds les turbans, Achevez cette carrière Au
sérail des Ottomans. Il est
évident que le prince Eugène aurait pu prendre Constantinople après les
conquêtes de Pétervéradin, de Témeswar et de Belgrade. Il en avait,
assure-t-on, le dessein. La France, la Hollande, l'Angleterre et la Russie,
puissances médiatrices au congrès de Passarowitz, arrêtèrent les belliqueux
projets du héros. Elles furent effrayées de la force, du développement
prodigieux que l'Autriche acquérait chaque jour. On aurait cru l'équilibre
européen rompu si les Allemands étaient entrés en vainqueurs dans la capitale
des Osmanlis. Dans des temps plus rapprochés de nous, cette grande question
de l'équilibre européen, au sujet de la possession tant enviée de
Constantinople par une nation puissante, a de nouveau sauvé les Turcs qui, nè
s'appartenant plus, ne doivent leur présence sur les rives du Bosphore,
qu'aux rivalités, bien naturelles en pareils tas, des États chrétiens. Une
guerre des Ottomans en Perse, guerre meurtrière, et dont les Russes seuls
profitèrent, en réalité, car ils s'emparèrent, dans cette occasion, du
Daghistan et d'autres provinces bordant la mer Caspienne, fut la cause d'une
grande révolution à Constantinople. En 1722, le prince Mahmoud, neveu du
gouverneur de l'Afghanistan, leva l'étendard de la révolte contre
schah-Houssein, dernier roi de la dynastie des Sphis, le détrôna, le fit
mettre à mort avec une partie de sa famille, et se fit proclamer ensuite
schah de Perse. Profitant des troubles que cette usurpation avait fait naître
en Perse, la Porte envoya une armée au-delà du Tigre afin de reprendre aux
Persans les anciennes conquêtes de Sélim Ier, de Soliman le Magnifique et de
Mourad 1V. Les haines religieuses entre les schiis et les sunnis subsistaient
d'ailleurs dans toute leur énergie, et trois fetvas du grand moufti de
Stamboul fulminèrent de nouveau l'anathème contre les Persans. « La Perse,
disait l'une de ces décisions, est le pays des hérétiques, des maudits : les
habitants de ce pays doivent être traités comme des apostats. » A la suite de
longs et sanglants combats, les Ottomans s'étaient rendus maîtres d'une
portion de la Perse : Érivan, Hamadan, Kermanschahou, Tauris et d'autres
villes importantes tombèrent en leur pouvoir pendant les années 1724, 1725 et
1726. Ait
mois de septembre 1730 le bruit se répand à Constantinople que quinze cents
chameaux chargés de provisions pour l'armée turque en Perse ont été pris par
les schiis, lesquels avaient aussi chassé les Osmanlis des villes que nous
venons de nommer, et qu'enfin tous ces échecs sont la faute du grand vizir,
Damad-Ibrahim, qui n'a pas su ou qui n'a pas voulu les prévenir. Ibrahim
était pourtant un ministre distingué et l'empire fut durant douze années sagement
gouverné par lui. Mais les janissaires s'agitaient de nouveau et demandaient
des victimes. Ils crièrent à la trahison en apprenant les défaites de l'armée
turque en Perse, et les traîtres étaient, à leurs yeux, le grand vizir
Ibrahim, son kiaya, le capitan-pacha, et, peut-être aussi, le sultan
lui-même. Ce qu'il y avait de vrai dans tout ceci, c'est que la soldatesque
voulait un changement de règne : elle était lasse de celui d'Achmed HI, qui
durait depuis vingt-sept ans. L'âme de la révolte était un ancien marchand de
bric-à-brac, appelé Patrona Khalil, devenu janissaire ; c'était un
conspirateur émérite et dévoré d'ambition : il pensait parvenir à une haute
position à la faveur des désordres qu'il avait depuis longtemps organisés. Sa
parole vive, entraînante, lui fait des partisans nombreux ; à ouvre les
prisons, en fait sortir les criminels, leur donne des armes, et ces bandits,
réunis aux janissaires, aux ouvriers oisifs, poussent des cris, remplissent
Constantinople de tumulte, pillent les palais des ministres, les boutiques et
veulent du sang. Le
pusillanime Achmed III se tenait enfermé dans son harem et laissait grandir
l'émeute aux portes de son palais sans lui opposer aucune résistance. Le
grand vizir Ibrahim s'efforça, mais en vain, de réunir des soldats pour
châtier les rebelles. le Je sais, dit-il à quelques ulémas rassemblés dans
son palais, je sais que je suis perdu ; mais sauvons au moins le padischah, »
et il les entraîne au palais impérial. A peine y arrive-t-il que les bandits,
les janissaires et des troupes de gens, dernier rebut du peuple, entourent le
sérail et demandent sa tête, celle du kiaya et celle du capitan-pacha. Achmed
III fait étrangler ces trois victimes et jette leurs cadavres aux émeutiers,
croyant les apaiser par ces immolations. Mais cette exécrable et lâche
complaisance ne sauve pas le padischah. L'iman de la mosquée de
Sainte-Sophie, Ispérizadé, qui, sous un masque hypocrite, n'entretenait pas
moins des intelligences avec les émeutiers, va déclarer à l'empereur, au nom,
des rebelles, que le peuple de Mohammed ne veut plus de lui pour
sultan. La terreur s'empare d'Achmed III ; les cris du dehors : À bas
Achmed ! vive Mahmoud ! percent ses oreilles. Il s'en va dans la chambre
de Mahmoud, fils de Moustapha II, le baise au front et lui dit ! Tu
es sultan ! Je ne suis plus rien. Je te demande d'avoir pitié de moi et de
mes enfants. Mahmoud monte sur le trône élevé dans la salle du Manteau da
Prophète, place sur son turban les panaches de héron enrichis de diamants, se
montre aux envoyés des rebelles et tous lui rendent hommage (1er octobre
1730). Achmed
III avait cinquante-sept ans quand il fut ainsi précipité du trône. Il mourut
empoisonné en 1736 au moment où la guerre allait éclater entre la Turquie et
la Russie. On pensa que dans une circonstance semblable sa présence aurait pu
donner lieu k des tentatives de rébellion. Un crime de cette nature coûtait
peu dans cette demeure impériale de Stamboul, où tant d'innocentes victimes
avaient été immolées à la raison d'État. Achmed III finit donc comme son
frère Moustapha II : déposé d'abord, empoisonné ensuite. L'émeute le traita
comme elle avait traité son prédécesseur. C'était logique. Une révolution en
amène une autre. Le pouvoir avait passé dans les mains de l'armée. Plus que jamais
les janissaires tenaient les sultans en tutelle. « Je voudrais que notre
parlement, disait à ce sujet la spirituelle ambassadrice d'Angleterre, milady
Montague, envoyât ici un vaisseau chargé de ces gens qui prêchent
continuellement l'obéissance aveugle : ils verraient le gouvernement
arbitraire dans tout son jour, et je les défierais de décider lequel est le
plus malheureux, du prince, du peuple ou du ministre. » Achmed
III n'était pas dépourvu d'esprit ; mais jamais il ne montra de la fermeté,
et ce prince, qui avait un grand fond de bonté, devint cruel à force d'être
lâche. Il se passionna pour les fleurs, les parfums, les pierreries et les
femmes de son harem, qui le rendirent père de trente et un enfants. Il
passait la moitié de son temps à broder, à jaser avec ses odalisques, et se
plaisait à les récréer sans cesse par des illuminations, des jeux et des
parterres de tulipes dont la culture, déjà en honneur dans les Pays-Bas,
devint une véritable fureur à Constantinople sous le règne d'Achmed III[5]. Ce prince,
qui était poète, créa un nouvel emploi à cette occasion, l'emploi de schoukdji
baschi (maitre des fleurs), et voici le langage qu'il employa dans le diplôme, orné de
roses dorées, qu'il délivra à ce fonctionnaire chargé de la surveillance des
fleurs, ces topazes, ces émeraudes parfumées, tombées du ciel sur la terre
pour charmer et reposer le regard de l'homme dans son court passage ici-bas
: « Nous ordonnons, disait Achmed III dans ce diplôme, que tous les
horticulteurs reconnaissent pour leur chef le porteur du présent écrit ;
qu'ils soient en sa présence tout œil comme le narcisse, tout oreille comme
la rose, qu'ils n'aient pas dix langues comme le lis ; qu'ils ne transforment
pas la lance pointue de le tangue en une épine de grenadier, en la trempant
dans le sang des paroles inconvenantes ; qu'ils soient modestes et qu'ils
aient, comme le bouton de rose, la bouche fermée, et ne parlent pas avant le
temps comme l'hyacinthe bleue répand ses parfums avant qu'on le désire ;
qu'ils s'inclinent, enfin, modestement comme l'humble violette. Telle est
notre volonté impériale. » La simplicité noble dans le langage n'était
cependant pas inconnue à ce sultan. Voici l'inscription qu'il composa
lui-même pour être gravée sur le fronton d'une fontaine élevée par ses soins
à Constantinople : Passant, ouvre la clef de cette source pure et limpide, et
prie Dieu pour le sultan Achmed. Milady Montagne vit un jour cet empereur à Andrinople, au moment où il se rendait à la mosquée. La noble Anglaise s'était mise à sa fenêtre avec la jeune et belle marquise de Bonnac, femme de l'ambassadeur de France, pour voir passer Sa Hautesse. « C'est un assez bel homme, dit milady, en parlant d'Achmed III ; il a de grands et beaux yeux noirs à fleur de tête. Sa contenance me parut, cependant, sévère. Il s'arrêta sous notre fenêtre : on lui avait sans doute dit qui nous étions, car il nous regarda fort attentivement, et nous donna le temps de l'examiner. L'ambassadrice de France convint avec moi que c'était un bel homme. » C'est là tout ce qu'a dit milady Montagne d'Achmed III dont elle ne pouvait ignorer la faiblesse de caractère, ni les malheurs du règne de ce prince : Ce sultan était un bel homme ! D'un autre côté, des auteurs turcs nous apprennent qu'Achmed III fut tendrement aimé de ses femmes, et qu'il se passionna pour la culture des tulipes Comment s'étonner, d'après cela, que ce chef d'un vaste empire ait soulevé contre lui les mécontentements d'une nation belliqueuse, et qu'il ait été ensuite précipité du trône ? L'homme ne peut recueillir que ce qu'il a semé, dit un proverbe oriental. |