Nouveaux succès de
l'Autriche en Hongrie. — Les Autrichiens prennent Belgrade. — Les chemins de
Constantinople leur sont ouverts. — Pourquoi n'y vont-ils pas ? — Moustapha
Képrilu, grand vizir. — La race d'Osman dégénère. — Celle de Képrilu grandit.
— Caractère de Moustapha Képrilu. — Son surnom. — Ses vertus. — Ses talents.
— Il protège les chrétiens, sujets de la Porte. — Accueil qu'il fait à M. de
Châteauneuf, ambassadeur de Louis XIV. — Ce qui se passe dans l'entrevue de
ces deux personnages. — Le comte Tékéli et Hélène, sa femme, irréconciliables
ennemis de l'Autriche. — Victoire de Tékéli à Zernesecht. — Succès de
Moustapha Képrilu dans sa première campagne contre l'Autriche. — Mort de
Soliman II et avènement d'Achmed II. — Bataille de Slankamen. — Mort héroïque
de Képrilu. — Négociations de paix. — Un mot de Pierre le Grand au sujet des
Anglais et des Hollandais. — Mort d'Achmed II. — Avènement de Moustapha II. —
Son manifeste pour la guerre sainte. — Succès des Turcs contre les Vénitiens.
— Le capitan-pacha Mezomorto. — Succès de Moustapha II contre les
Autrichiens. — Échec de Pierre le Grand à Azof. — Réjouissances publiques à
Constantinople. — Le prince Eugène à la cour de Versailles. — Il est généralissime
des armées autrichiennes. — Bataille de Zenta. — Gloire d'Eugène. — Comment
le héros est reçu à Vienne après sa victoire. — Les Turcs écrasés. — Traité
de Carlowitz. — Mort de Tékéli (de 1887 à 1899).
Le
changement de règne ne changea pas la face des affaires dans l'empire
ottoman. Les Allemands, commandés, cette fois, par le margrave Louis de Bide,
continuèrent leurs conquêtes en Hongrie, dans la Bosnie. Ils enlevèrent aux
Turcs plusieurs places fortes telles que Lippa, Illok,
Peterwardein ou Petervéradin,
Erlau ; au mois de septembre 1688, la belle et grande ville de Belgrade,
appelée Dorol Djiad
(maison
de la guerre sainte)
par les Osmanlis, tomba aussi au pouvoir des chrétiens. Pendant ce temps, les
discordes civiles ensanglantaient Constantinople. Profitant des malheurs
publics, les janissaires réclamaient, le cimeterre à la main, sans tenir
compte de l'épuisement du trésor à la suite des dernières guerres, le
présent d’avènement, qu'ils avaient coutume de recevoir chaque fois qu'un
nouveau padischah ceignait le sabre impérial. Ils ne reconnaissaient plus
pour chefs que ceux qu'ils s'étaient eux-mêmes donnés. Ils pillaient les
riches bazars de Stamboul, les palais des ministres du Divan, profanaient le
harem du grand vizir Siawousch-pacha, et
assassinaient ce dignitaire à la porte même de l'appartement de ses femmes,
dont il défendit héroïquement l'entrée. Dans l'état où se trouvait alors
Constantinople, aucun obstacle n'aurait arrêté les Allemands dans leur marche
vers la Corne d'or. Les Osmanlis n'étaient pas plus en mesure de défendre
leur capitale que les places qu'ils venaient de perdre en Europe. Mais les
chefs de l'armée victorieuse purent penser que la difficulté était bien moins
de la prendre que de la garder. Prendre Constantinople était un coup d'audace
devant lequel n'eût peut-être pas reculé le hardi génie du duc de Lorraine,
ce prince dont la devise, écrite sur ses étendards, était : Aut nunc, aut nunquam — ou
maintenant ou jamais. Mais le duc de Lorraine, que Louis XIV appelait le
plus sage et le plus généreux de ses ennemis, faisait la guerre aux
Français du côté de Mayence lorsque les Allemands s'emparaient de Belgrade. Il
était réservé à la famille de Képrilu d'être le plus ferme appui de l'empire
ottoman tant menacé dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Moustapha
Képrilu, celui-là même qui avait contribué à la déchéance de Mohammed IV,
parce qu'il mail cru cette mesure nécessaire au bien de la Turquie, fut nommé
grand vizir par Soliman II, prince aussi incapable que son prédécesseur. La
grande race d'Osman, d'où étaient- sortis des souverains si pleins de vigueur
et de génie, ne produisait plus, depuis Mourad IV, que des sultans faibles et
dégénérés. Mais la race de Képrilu s'élevait forte autour du trône qu'elle ne
songea jamais qu'à soutenir et à défendre. Les nobles qualités de Moustapha
Képrilu, son amour du bien, lui méritèrent, de sou vivant, le surnom de Fazil
(le
Vertueux), et ce
surnom l'histoire le lui a conservé. Honnête homme autant que profond
politique, il pensa que, dans un moment de conflagration générale entre la
Turquie et une grande partie de l'Europe, l'affreuse tyrannie dans laquelle
gémissaient les rayai (chrétiens, sujets de la Porte), hâterait
nécessairement la chute de l'empire ; il prit en main la cause de ces
opprimés ; il ordonna à tous les gouverneurs des provinces de ménager les
chrétiens, et de n'exiger d'eux d'autre impôt que la capitation, impôt établi
depuis la conquête de. Byzance, en 1453. Képrilu appela nizam djérid (ordre nouveau) un règlement remarquable, qu'il
rédigea en faveur des rayas. Traversant un jour une petite ville de la
Thrace, habitée par des musulmans et des chrétiens » il apprit que ceux-ci
n'avaient ni prêtre, ni église, il les autorisa à en construire une ; arrivé
à Constantinople, il ordonna au patriarche d'envoyer un papa (prêtre grec) à ces chrétiens. Quelque temps
après Képrilu passa dans cette même ville et les Grecs reconnaissants le
comblèrent de présents et de bénédictions. Ces démonstrations des giaours
parurent déplaire aux officiers qui entouraient le grand vizir : « Voyez donc,
leur dit-il, ce que produit la justice, la tolérance ; en donnant un temple
et un prêtre à ces infidèles, je les ai forcés à bénir notre gouvernement,
qu'ils détestaient. D'ailleurs il faut que les hommes aient une religion,
sans cela ils seraient pires que les bêtes féroces. J'aime mieux que l'empire
soit habité par les Grecs qui cultivent la terre et payent l'impôt, que par
des brigands. » Les
marchandises, quelles qu'elles fussent, étaient non-seulement soumises aux
frais de douanes dans toutes les villes de l'empire, mais encore ceux qui les
vendaient étaient tenus de payer un droit considérable dans les bazars où
elles étaient achetées. Ces
droits élevaient les denrées à un prix exorbitant, dont le peuple souffrait
beaucoup. Képrilu les fit disparaître, ne conserva que les droits de douanes,
et cette mesure donna un nouvel essor au commerce. Mais le délabrement dans
lequel se trouvaient les finances à son entrée aux affaires, porta le ministre
à diminuer les traitements des hauts-fonctionnaires, et, voulant donner
lui-même l'exemple du désintéressement, il renonça aux trois quarts de ses
appointements de vizir. Avant de parvenir à ce poste éminent, Képrilu
possédait une vaisselle en or et en argent d'une grande valeur : il l'envoya
à la fonte des monnaies au profit du trésor public, et ne se servit plus dans
la suite que de vaisselle de cuivre étamé. L'argenterie superflue du sérail
et une grande partie des présents des ambassadeurs à la Porte furent
également consacrés à l'entretien de l'État. Les biens volés par des pachas
pendant le règne de Mahomet IV rentrèrent dans le trésor. En peu de temps,
Moustapha rétablit les finances, augmenta l'effectif de l'armée, de la
flotte, et réorganisa de fond en comble l'administration des provinces. Il
accueillit avec une distinction jusqu'alors inusitée, le marquis de
Châteauneuf, ambassadeur de Louis XIV. Depuis que la Porte recevait des
envoyés des puissances chrétiennes, il était d'usage de ne les faire asseoir,
aux audiences des vizirs, que sur un petit tabouret sans dossier, placé
au-dessous d'une estrade recouverte de velours à frange d'or, sur laquelle le
ministre ottoman se tenait à moitié couché ; cette estrade officielle
s'appelait le sofa. Avant de se présenter chez le grand vizir, M. de
Châteauneuf lui fit dire par son secrétaire que le siège qui lui était
réservé devait être égal en hauteur à celui du premier ministre ottoman, et
qu'il ne consentirait jamais à s'asseoir sur le petit tabouret. Képrilu
répondit que l'ambassadeur du grand padischah de France serait honorablement
traité par le ministre du grand padischah de Stamboul, et le vizir tint
parole : une magnifique estrade pour M. de Châteauneuf fut placée à côté de
la sienne et à une hauteur égale. De
graves questions furent agitées entre M. de Châteauneuf et le grand vizir.
Les Grecs avaient récemment enlevé aux Latins, malgré les capitulations
signées en 1673 entre le Divan et M. de Nointel, une grande partie des Lieux
Saints à Jérusalem. L'ambassadeur demanda qu'ils fussent restitués aux
catholiques, et le grand vizir le promit formellement ; mais ce n'étaient là
que de vaines promesses, car le Divan, dans cette question des Lieux Saints,
a toujours retiré d'une main, ainsi que nous avons eu déjà occasion de le
remarquer, ce qu'il donnait de l'autre. Interprète
fidèle de la politique de Louis XIV à l'égard de la maison d'Autriche, M. de
Châteauneuf excita de nouveau la Porte à la guerre contre Léopold, et en cela
les idées de Moustapha Képrilu étaient en parfaite conformité avec celles de
l'envoyé de France. La certitude de l'appui moral de Louis XIV dans les
luttes que la Turquie soutenait contre l'Allemagne, redoublait sa confiance
et lui donnait des espérances de victoire. Une autre affaire que M. de
Châteauneuf avait aussi mission de traiter n'eut pas le même succès auprès du
Divan. L'ambassadeur engagea le grand vizir à ne pas reconnaitre le prince
d'Orange comme roi d'Angleterre, lui disant que la cause de Jacques Il
détrôné était celle de tous les souverains. Un léger sourire effleura les
lèvres de Képrilu en entendant ces dernières paroles : il avait lui-même
récemment prononcé, avec les ulémas, la déchéance de son padischah Mahomet
IV. Il eut, cependant, la franchise de répondre à M. de Châteauneuf que les
Ottomans avaient trop souvent détrôné leurs sultans pour contester aux autres
nations le droit de changer de maître, et que la Porte reconnaîtrait le
prince d'Orange. Plus versé dans l'histoire politique de l'Europe, le grand
vizir aurait pu rappeler à l'ambassadeur que quarante ans auparavant la
France avait reconnu le gouvernement de Cromwell ; pour plaire à ce régicide,
Mazarin avait expulsé du sol français Charles H et le duc d'York, petits-fils
de Henri IV, fils du monarque décapité, et que Louis XIV et la cour avaient
porté le deuil du Protecteur en 1658. Redisons à la louange de Mlle de
Montpensier, cette princesse d'un si énergique caractère, qu'elle seule
refusa courageusement hommage à la mémoire du bourreau de Charles Ierson
parent. Cependant
la guerre continuait entre la Turquie et l'Autriche. Le comte Émerik Tékéli,
qui n'avait été roi de Hongrie que de nom, bien que Soliman II l'eût confirmé
dans ce titre, avait reçu de la Porte le commandement des troupes de la
Transylvanie, et s'acquittait vaillamment de sa mission. De récents malheurs
n'avaient fait que l'irriter contre le gouvernement autrichien. Il avait une
belle et vertueuse femme, Hélène de Serin, fille du comte Zririy ou de Serin,
mort sur l'échafaud avec Étienne Tékéli, père d'Emérik. En s'unissant par les
liens du mariage les deux orphelins avaient en même temps uni leur haine
contre les bourreaux de leurs parents, et ce fut Hélène elle-même qui fit
jurer sur un poignard à son mari de venger son père et le sien. Mène
descendait de cet illustre Zriny, qui mourut si admirablement à Zygeth au temps de Soliman le Magnifique. Les Tékéli, les
Zriny étaient des races fortement trempées ; chez elles la bravoure et le
sentiment du patriotisme étaient héréditaires. On avait vu Hélène vêtue en
homme combattant à côté de Tékéli. Elle avait une immense fortune et
l'Autriche la lui confisqua. Enfermée dans les villes d'Aria et de Munkacs
avec des soldats dévoués, Hélène avait soutenu deux longs siéges contre les
Autrichiens. Vaincue par ses ennemis, elle devint leur prisonnière. Du fond
de sa prison où elle éprouva, selon son expression, un veuvage de cinq
années, la comtesse Tékéli exhortait son mari à continuer la lutte, et le
suppliait de ne pas la terminer au prix de sa propre liberté. Emérik
était donc toujours un sujet d'inquiétude pour l'Autriche qui semblait le
redouter plus qu'elle ne redoutait la Turquie elle-même. Émerik, en effet,
n'avait rien perdu de son influence en Hongrie ; d'un mot il pouvait la
soulever encore, et un grand nombre des malcontents l'avait suivi en
Transylvanie. Dans les premières négociations qui eurent lieu, à Vienne (1689), entre les ministres
autrichiens et les ambassadeurs de la Porte, pour la paix, l'empereur Léopold
demanda, comme première condition du traité, que le rebelle Hongrois lui fût
livré. « Tékéli, dit à cet occasion Soufikar
effendi, l'un des plénipotentiaires du Divan, Tékéli n'est en vérité que le
chien du sultan ; sa vie ou sa mort importe peu au padischah, mon maître ;
mais nous ne sommes pas venus à Vienne pour assassiner le prince de
Transylvanie. » On fit
observer à l'ambassadeur que du moment où les Turcs traitaient eux-mêmes de
chien le rebelle Tékéli, rien ne devait plus s'opposer à son extradition. «
Assurément, répliqua l'ambassadeur de Stamboul, Tékéli est un chien qui se
couche ou se lève, qui aboie ou se tait d'après les ordres du sultan ; mais
c'est le chien du padischah des Ottomans ; à son premier signe, il peut se
changer en lion terrible. » C'était la vérité ; et, pendant cette longue
guerre, le plus grand échec de l'Autriche fut la perte de la bataille de Zernescht où Tékéli triompha des troupes allemandes (août 1690). Il fit prisonnier le général
en chef Heurler avec le marquis de Doria et dix-huit autres officiers
supérieurs. Vingt drapeaux enlevés à l'ennemi furent les trophées de sa
brillante victoire[1]. Émerik rendit à Heurler et à
Doria leur liberté en échange de celle de sa femme que les Autrichiens
avaient longtemps retenue dans les prisons de Munkacs. Ce succès
de l'allié de la Porte hâte le départ de Képrilu pour la guerre. Le grand
vizir marche contre les Autrichiens à la tête de cent mille hommes, s'empare
de Nissa, Widin, Semendria, Belgrade, refoule
l'ennemi au-delà du Danube, de la Save, de la Morava et rentre triomphalement
à Andrinople au milieu des acclamations du peuple et de l'armée (1690). Le 10 mai 1691, Moustapha
Képrilu reçoit de nouveau l'étendard de Mahomet des mains du sultan, et se
remet en campagne. Le 23 juin Soliman II meurt et son frère Achmed II lui
succède. Le nouveau padischah, encore plus incapable que son prédécesseur, a
au moins le bon sens de maintenir le pouvoir dans les mains de Moustapha
Képrilu. Le grand vizir rencontre les Allemands à Slankamen, non loin de
Pétervéradin et leur livre bataille aux cris mille fois répétés Allah !
Allah ! Kermankesch, chef de six mille Kurdes à
cheval, les lance sur les lignes chrétiennes en prononçant ces mots : Courage
! du haut du ciel les houris POILS tas dent les bras ! Mais ils tournent
bride au premier feu de l'ennemi. Képrilu, écumant de rage : « Lâches,
s'écrie-t-il, vous ne savez ni combattre ni mourir ! combattons le sabre à la
main ! » ajoute-t-il en s'adressant à ses troupes. Il se dépouille de ses
amples vêtements, endosse une veste noire, invoque le nom d'Allah, se jette
le sabre à la main sur le front de l'ennemi et tombe percé
de balles. Sa mort répand la consternation dans l'année turque qui se débande
et fuit. Tout le camp ottoman tombe au pouvoir des vainqueurs (19 août 1691). Le prince Louis de Bade
commandait les troupes allemandes inférieures en, nombre à celles des Turcs.
Jamais l'illustre margrave n'avait remporté une plus brillante victoire. On
chercha vainement le cadavre de Képrilu parmi les morts. Nakir et Moukir (anges du trépas), dit un historien turc, l'avaient
enlevé. A la réputation d'un saint le grand vizir joignit, par sa mort
héroïque, celle de martyr de la foi musulmane. Le plus bel éloge que fasse de
lui l'histoire ottomane, c'est qu'il ne commit jamais un crime, ni ne
prononça une parole inutile. Sa mémoire est encore bénie parmi les Ottomans
instruits ; et, véritablement, des hommes pareils à Moustapha Képrilu sont
une gloire pour une nation. A la
suite de cette défaite les négociations de paix entre la Turquie et
l'Autriche furent reprises sous la médiation de l'Angleterre et de la
Hollande. Mais la Porte, malgré les progrès des armes autrichiennes, espérait
toujours reconquérir par les armes les possessions qu'elle avait perdues, et
apportait des lenteurs calculées dans les conférences diplomatiques ; les
hostilités continuaient au milieu des efforts des plénipotentiaires pour
rétablir la paix. L'Angleterre et la Hollande étaient d'autant plus pressées
de conclure cette paix que le commerce de ces deux nations souffrait beaucoup
de cet état de guerre perpétuel. « Gardez-vous, disait Pierre le Grand à
un diplomate autrichien, gardez-vous d'ajouter foi aux paroles des Hollandais
et des Anglais ; ils n'ont en vue que les intérêts de leur commerce et ne
songent nullement à ceux de leurs alliés. » Cela n'a pas cessé d'être vrai,
pour les Anglaise surtout. Le Divan ne devait entrer sérieusement dans les
négociations de paix qu'à la dernière extrémité, car il savait d'avance
qu'elle lui serait fatale. La mort
d'Achmed II (6 février 1695) et l’avènement de Moustapha II, fils de Mahomet IV, éloigna les
pensées de paix dans le cabinet ottoman ; le nouveau padischah fit
publiquement connaître, en montant sur le trône, des intentions belliqueuses. «
Jamais, dit-il dans un hatti-schérif qu'il fit répandre dans tout l'empire,
jamais les serviteurs de Dieu n'ont joui d'aucun 'repos sous les monarques
qui se sont donnés aux plaisirs. Dès aujourd'hui la volupté, l'indolence sont
bannie de cette cour. Les infidèles ont envahi les frontières de l'islamisme,
et ont traîné les musulmans en esclavage. Je tirerai vengeance de tant
d'outrages ! je me mettrai à la tête de mes armées ! mon sublime aïeul
Souléiman — que son tombeau exhale sans cesse le parfum de l'encens ! —
n'envoyait pas seulement ses vizirs contre les chrétiens immondes : il
conduisait en personne les champions de la guerre sainte, et sa gloire a
rempli la terre ! Je ferai comme lui ! salut ! et obéissez, croyants, à la
voix de votre padischah ! » Dans un
conseil de ministres tenu à Constantinople, on décida que Sa Hautesse ne
devait pas, dans un pareil moment, exposer sa personne sacrée aux-chances
d'une campagne. Le sultan déchira cette décision et rendit un autre décret
conçu en ces termes laconiques : Je persiste à marcher ! signé : Moustapha
khan. Le padischah avait alors trente-deux ans. Une
immense levée de soldats s'opère dans tout l’empire ; le khan de Crimée
reçoit l'ordre de presser ses armements, et une flotte nombreuse cingle vers l'Archipel que les navires vénitiens menacent. Ils sont
battus par les Ottomans, lesquels reprennent l'île de Chios récemment
conquise par les républicains de l'Adriatique. Des fêtes, des illuminations
célèbrent à Constantinople cette victoire navale. Le commandement de
l'escadre turque est confié au fameux capitan-pacha Mezzomorto. Elle
remporte, six mois après (septembre 1695), deux autres victoires signalées sur les
Vénitiens. A peu près à la même époque, Moustapha Il passe le Danube avec une
armée de cent cinquante mille hommes, prend les forteresses de Lugos et de
Lippa. Il fait égorger la garnison de cette place et emmène ses habitants en
esclavage. Trente-neuf gros canons, cinq mortiers, d'immenses magasins de
vivres, de boulets et de poudre tombent entre les mains du vainqueur, et les
fortifications de Lippa sont rasées. L'armée autrichienne, commandée par le
général Veterani, est détruite par celle du sultan cinq fois supérieure en
nombre, près de Lugos, le 21 septembre. Veterani,
l'un des plus braves Italiens qui commandèrent les armées impériales dans
cette longue guerre, tombe frappé de deux balles en
pleine poitrine. Il respire encore et Moustapha II lui fait trancher la tête
sur un canon. Le sultan, ne voulant pas poursuivre la campagne à cause de la
saison avancée, rentra en triomphe à Constantinople avec une partie de ses
troupes. Bientôt il apprend que Pierre le Grand, qui avait pris les armes
comme allié de la Pologne, a été forcé d'abandonner la ville d'Azof après
l'avoir inutilement assiégée pendant trois mois (octobre 1695) et qu'il a perdu trente mille
soldats dans ses combats contre les Tartares. Les
beaux jours de Mahomet II, de Sélim de Soliman le Grand, de Mourad IV l'Inflexible,
semblaient renaître pour la Turquie. L'espoir revivait dans les âmes. Les
Ottomans chantaient victoire et repoussaient toute idée de paix avec les graours. Le nom de Moustapha II retentissait dans
les prières publiques et les imans le glorifiaient dans leurs chaires autour
desquelles se pressait la foule avide d'entendre les louanges du padischah
victorieux. Mais à cette allégresse de tout un peuple de-iraient succéder
bientôt les lamentations et les larmes. Pierre le Grand, l'homme de la
persévérance courageuse et du génie sûr, n'avait pas abandonné son dessein de
prendre la ville d'Azof devant laquelle il avait échoué en 4695. Il revient
l'attaquer, un an plus tard, avec quatre-vingt mille Russes ou Cosaques ; la
cité capitule après deux mois de siège. La Porte apprend avec terreur la
reddition d'Azof qui, située à l'embouchure du Don, était le principal
boulevard de l'empire ottoman contre les entreprises de la Russie. Les chefs
musulmans qui défendirent mal cette grande place, payèrent de leurs têtes
leur capitulation. Les Tartares vaincus par les Moscovites, s'en allèrent
ravager la Pologne que la mort récente du grand Sobieski et les troubles qui
ta suivirent, semblaient leur livrer sans défense. Le maréchal général de la
couronne força, cependant, tes barbares à l'a retraite. Mais qu'était-ce que
la perte d'Azof en comparaison de la grande défaite que la Porte allait
encore essuyer ! Les
plus petites causes ont souvent amené les plus grands effets. C'est là une
vérité banale, mais une vérité que l'histoire constate. Un jeune gentilhomme,
fils du comte de Soissons, colonel général des Suisses, à Paris, et d'Olympe
Mancini, l'une des nièces du cardinal Mazarin, arrière-petit-fils de
Charles-Emmanuel, duc de Savoie, avait ses entrées à la cour de Louis XIV. On
ne le désignait que sous le nom du petit abbé de Savoie, parce qu'il
s'était d'abord destiné à l'état ecclésiastique. Il avait demandé une abbaye
à Louis XIV, et le monarque la lui refusa. Il quitta bientôt le petit collet
pour prendre l'épée, pria le roi de lui donner un régiment à commander, et le
roi le lui refusa comme il lui avait refusé l'abbaye. Le jeune homme fut
blessé au cœur et renonça à la France. En 1682, au moment où les Turcs
envahissaient l'Allemagne, il alla, avec les deux princes de Conti, demander
du service à l'empereur d'Autriche, qui lui fit bon accueil et lui donna un grade
dans ses armées. Louis XIV ordonna bientôt aux princes de Conti et au petit
abbé de Savoie de rentrer en France. L'abbé fut le seul qui n'obéit point. En
apprenant ce refus le roi dit, avec dérision, à des courtisans qui
l'entouraient : Ne trouvez-vous pas, messieurs, que j’ai fait là une
grande perte ? Les courtisans répondirent au monarque que ce petit abbé
avait un esprit dérangé, qu'il était incapable de tout et qu'il ne ferait
jamais rien. Ce petit abbé de Savoie qu'on dédaignait tant à la cour
de Versailles, était, le lecteur l'a nommé d'avance, le prince Eugène, le
futur héros d'Oudenarde et de Malplaquet, le plus dangereux ennemi de Louis
XIV, celui qui ébranla sa puissance dans les dernières années de son règne.
Le grand roi paya cher ses refus d'une abbaye, d'un régiment, et ces refus
suscitèrent du même coup aux Turcs un adversaire implacable, à l'Autriche un
sauveur. Eugène
avait fait ses premières armes, sous les remparts de Vienne, à côté de
Sobieski et du duc de Lorraine. L'Autriche, qui se couvrit d'honneur et de
gloire dans sa mémorable lutte de seize années contre les Ottomans, organisa
une armée d'élite de cinquante mille hommes à la suite des derniers succès de
Moustapha II en Hongrie, et l'empereur Léopold en confia le commandement suprême
au prince Eugène (1697)
qui n'était plus un petit abbé, mais un des plus grands capitaines de ce
XVIIe siècle si fécond en guerriers illustres. Eugène avait alors
trente-quatre ans. De son
côté le sultan rassembla cent trente mille combattants, se mit à leur tête et
partit pour une nouvelle campagne au mois de mai 1697 Elmas Mohammed-pacha
était grand vizir, et dirigeait les opérations militaires sous les ordres du
sultan. L'armée ottomane parvint à Sophia dans les derniers jours de juillet.
Pendant la nuit qui précéda son départ de cette ville, Elmas vit en songe le
grand vizir Moustapha Képrilu qui tomba si héroïquement à Slankamen. Le
fantôme tenait une coupe de sorbet dans sa main ; il la porta à ses lèvres,
la présenta ensuite à Elmas et lui dit : Tiens, bois ! Le général
ottoman se réveilla en sursaut et, frappé de terreur : Je viderai,
dit-il, la coupe du martyre dans cette campagne ! Dieu le sait ! que sa
volonté s'accomplisse ! Et l'armée poursuivit sa route vers Belgrade. Eugène
qui était alors, tantôt à Pétervéradin, tantôt à Sigedin, savait que les
bataillons turcs étaient en mouvement ; mais il ne connaissait pas le plan de
campagne de Moustapha II. Dans une des escarmouches qui eurent lieu entre les
avant-gardes des chrétiens et des musulmans, Djafer-pacha,
l'un des chefs des Ottomans, fut fait prisonnier par les Allemands. Eugène
lui demanda, le glaive à la gorge, de l'instruire des desseins du padischah,
et lui signifia qu'il lui ferait couper la tête s'il ne lui disait pas la
vérité. Le captif turc n'était pas un chevalier d'Assas ; tremblant de peur
il révéla au généralissime chrétien le plan de campagne de son souverain ; il
lui dit que le projet de Moustapha II était de traverser la rivière de Théiss
au pont du village de Zenta et d'investir la ville de Témeswar pour pénétrer
de là dans la Hongrie supérieure et en Transylvanie. Eugène, sans perdre une
minute, se dirige sur la rive gauche de Théiss et arrive à deux heures après
midi (11
septembre 1697)
dans la plaine de Zenta. Plus de la moitié de l'armée ottomane avait déjà
franchi la rivière. Eugène veut attaquer les ennemis avant qu'ils aient tous
passé le pont. Avec le coup d'œil du génie et la promptitude du lion menacé,
il divise son armée en douze colonnes, six de cavalerie et six d'infanterie,
enveloppe de toutes parts le camp ottoman et place des escadrons en face du
pont de Zenta pour empêcher le reste des troupes turques de venir rejoindre
Moustapha II. Il
était quatre heures du soir. Il ne restait plus au prince Eugène que deux heures
pour combattre, car le soleil allait se coucher. Si, pendant les deux heures
que le général chrétien consacra à ranger son armée en bataille, les Turcs
l'avaient attaqué, il eût été enfoncé sans aucun doute[2]. Moustapha et le grand vizir
firent preuve d'une rare incapacité dans cette circonstance. Les Turcs
étaient dans leur camp, entourés de fossés et de palissades, comme pour
résister à un siège. Eugène donne le signal du combat. Les feux croisés de
son artillerie foudroient les Turcs dans leurs retranchements. Ceux-ci
ripostent mais sens ensemble. La fusillade commence ensuite de part et
d'autre. Puis le prince chrétien ordonne à son armée de fondre sur les
musulmans à l'arme blanche et un horrible carnage s'engage. A sept heures du
soir vingt mille cadavres turcs couvrent le sol. La nuit arrive, Et
le fier Moustapha, sans drapeaux et sans suite, Précipitant
sa fuite, Borne
toute sa gloire au salut de ses jours[3]. Le
sultan, en effet, se sauva bride abattue vers Témeswar, déguisé en simple
soldat, sans aucun des attributs de la souveraineté impériale, seulement
accompagné de deux serviteurs. Il abandonna dix de ses femmes et les débris
de son armée qui allèrent le rejoindre trois jours après. Les
chrétiens, l'arme au bras, et les mèches des canons allumées, passèrent la
nuit, debout, sur le champ de bataille ensanglanté. Eugène ne descendit de
cheval qu'à l'apparition du jour. On trouva le grand vizir étendu à terre,
couvert de blessures, et sans vie. Il avait vidé, comme il l'avait dit
lui-même, la coupe du martyre. A son cou était suspendu le sceau de l'empire.
On le prit, et ce trophée se trouve aujourd'hui dans le trésor impérial de
Vienne. On compta parmi les morts quatre autres vizirs, vingt pachas et
quinze begler-beys. Mille chrétiens avaient
succombé. Le butin trouvé dans le camp ottoman Int immense : neuf mille
chariots, soixante mille hameaux, quinze cents bœufs, sept cents chevaux,
cinq cents tambours des janissaires, cinq cent cinquante-trois bombes, toute
l'artillerie, dix femmes du harem du sultan et des caisses de monnaies
évaluées à trois millions de florins, devinrent la proie des vainqueurs. Dans
le rapport que le prince Eugène adressa à l'empereur, il finissait par ces
mots : « Le combat s'est terminé avec le jour comme si le soleil eût voulu
éclairer de ses derniers rayons la plus brillante victoire remportée par les
armes impériales. » Dans la
matinée du 11 septembre 1697, un coursier de Vienne avait apporté des
dépêches au prince Eugène, renfermant l'ordre de ne pas engager une action générale
contre les Turcs. Eugène se doutait de leur contenu et ne les ouvrit pas.
Revenu à 'Renne, le front ceint de nobles lauriers, un officier de la cour
lui demanda son épée au nom de l’empereur furieux de la désobéissance de son
général. « La voici, dit le héros, encore teinte du sang de l'ennemi ; je ne
la reprendrai que pour le service de Sa Majesté. » Et l'officier apporta
l'épée à l'empereur. Eugène était trop grand pour ne pas avoir des envieux.
Il en avait à la cour. Des courtisans insistèrent pour que le général
insoumis passât en conseil de guerre. L'empereur, revenu d'un premier
mouvement de colère, repoussa avec indignation une proposition pareille. « Me
préserve le ciel, dit-il, de punir celui dont Dieu s'est servi pour châtier
les ennemis de son fils ! » Il fit appeler Eugène, lui rendit sa glorieuse
épée, et embrassa le héros. Le prince Eugène était perdu s'il n'eût pas
triomphé à Zenta : le succès le sauva. Léopold, auquel nous avons dû
reprocher d'avoir abandonné sa capitale au moment où les Turcs vinrent
l'assiéger, était un prince bon, loyal, et nul mieux que lui ne comprit,
n'apprécia l'immense service qu'Eugène venait de rendre non-seulement à son
empire, mais à la chrétienté tout entière. La
victoire de Zenta, en effet, écrasa la Turquie, et le traité de Carlowitz, qui
en fut la conséquence, marqua irrévocablement la décadence définitive de
cette nation. A Carlowitz les chrétiens imposèrent la loi au colosse ottoman
affaissé. C'est un des plus grands congrès dont l'histoire de la diplomatie
fasse mention. Il eut lieu sous la médiation de l'Angleterre et de la
Hollande, représentées par lord Paget et M. Collier. Les plénipotentiaires
turcs étaient le Grec Maurocordato, conseiller
intime du sultan interprète du Divan et le reis-effendi (chancelier
d'État, ministre des affaires étrangères) Rami Mohammed-pacha. L'Autriche, la Russie, la
Pologne et Venise avaient aussi leurs représentants. Les conférences,
commencées le 7 novembre 1698, ne furent closes que le 26 janvier de l'année
suivante. Aux termes du traité, la Transylvanie et la Hongrie, moins la ville
de Témeswar qui fut laissée au sultan, rentrèrent sous la domination
autrichienne, et une paix de vingt-cinq ans fut en même temps conclue entre
cette nation et la Turquie. La ville d'Azof et dix lieues de territoire aux
environs de cette cité furent cédées à la Russie qui, d'abord, ne voulut
consentir, de concert avec la Pologne, qu'à une trêve de deux ans ; mais un
an plus tard un traité de paix de trente années fut signé entre le Divan et
le gouvernement moscovite. L'Ukraine et la Podolie échurent à la Pologne à
laquelle Achmed Képrilu les avait enlevées en 1676. Enfin, Venise conserva
toute la Morée jusqu'à l'isthme de Corinthe, toute la Dalmatie à l'exception
d'une langue de terre qui réunit l'État de Raguse à l'empire ottoman. Tels
furent les résultats de la ligue chrétienne formée seize années auparavant
sous l'inspiration du pape Innocent XI. C'est le plus grand démembrement que
la Turquie ait jamais eu à subir. Le nom d'Emerik Tékéli fut prononcé dans le congrès de Carlowitz. Vainement les ambassadeurs de Vienne demandèrent aux plénipotentiaires turcs de leur livrer le rebelle. La Porte le prit sous sa protection. Écrasé par de longs malheurs, Tékéli, dont l'insurrection avait eu le triple caractère du luthéranisme, de la vengeance personnelle et de l'amour de la patrie, insurrection qui troubla deux empires et une république, mourut dans la foi catholique à Nicomédie en 1705. |