Sainte alliance formée
entre l'Autriche, la Pologne et Venise contre la Turquie sous l'inspiration
du pape Innocent XI. — Le duc de Lorraine. — Conquêtes des Autrichiens en
Hongrie. — Insuccès des Polonais en Podolie et en Moldavie. — Francesco
Morosini. — Victoires et conquêtes des Vénitiens en Dalmatie, dans la mer
Ionienne, dans la Morée et dans l'Attique. — Le Parthénon endommagé par une
bombe vénitienne. — Réflexions à ce sujet. — Murmures des janissaires contre
les pachas vaincus et contre le sultan. — Déposition de Mahomet IV. —
Avènement de Soliman II. — Le Koran et les ulémas (de 1683 à 1687).
La
déroute des Ottomans sous les murs de Vienne fut le commencement d'ardentes
agressions coutre la Turquie. Deux pensées inspirèrent cette guerre qui
devait aboutir au fameux traité de Carlowitz. On se demanda, d'abord, si les
Turcs, s'inspirant de leur propre défaite, et puisant un nouveau courage dans
le désir de se venger, ne lanceraient pas d'autres troupes en Allemagne ; ou
examina, ensuite, si les pertes récentes de l'empire ottoman ne l'avaient pas
affaibli, abattu, et si le moment n'était pas venu de lui enlever ses
possessions européennes. Dans les deux hypothèses la guerre était nécessaire
; Innocent XI entreprit de réchauffer les esprits, comme, un siècle
auparavant, Pie V avait préparé les voies qui devaient aboutir à la victoire
de Lépante. C'était la quatorzième croisade que les papes prêchaient contre
l'islamisme ; c'était la cause de la liberté humaine, de la religion, de la
civilisation que prenait encore en main la papauté dont le bienfaisant génie
avait, depuis sept siècles, empêché l'Europe de devenir musulmane. L'Autriche,
la Pologne et Venise, les trois nations les plus intéressées à refouler au
loin les Turcs, répondirent seules à la voix du père commun des fidèles. On
décida que la Turquie serait simultanément attaquée sur plusieurs points
différents : en Hongrie, par l'Autriche ; en Podolie et en Moldavie par la
Pologne ; en Dalmatie et dans le Péloponnèse par Venise. Le baile (consul) de Venise à Constantinople
déclara, au nom des trois puissances, la guerre au Divan qui accepta
fièrement le défi, et se prépara à. faire face à l'orage. Indiquons
rapidement les phases de cette guerre, en commençant par l'Autriche. Le
vaillant duc de Lorraine, le compagnon de gloire de Sobieski, passe le Danube
à Gran à la tête d'une armée et s'empare de Wissegrad après cinq jours de
siège (18
juin 1684). Onze
jours après, il bat les Turcs à Vaizen et se rend maître de cette ville. Il
fond sur Pesth que les Osmanlis abandonnent après y avoir mis le feu. Il
court à Hamzaberg où le général Soliman-pacha est campé avec cinquante mille
hommes. Les chrétiens culbutent les Turcs et leur enlèvent douze drapeaux (24 juillet). Ce jour-là le comte Leslie
détruit les troupes du pacha de Bosnie, prend la ville de Veroviz, en
Croatie, et cette importante place reste entre les mains des chrétiens après
avoir appartenu aux Turcs pendant cent trente années. Un grand nombre de
châteaux forts de la Bosnie ont le même sort. Le duc de Lorraine assiège
vainement Bude pendant deux mois. Il se retire de la place (13 septembre
1684), après avoir
essuyé des pertes considérables. Les Turcs se défendirent dans Bude comme des
lions. Siaousch-pacha était un des commandants de
la place. « Lui et les siens, dit un historien ottoman, suspendirent aux
voûtes célestes leurs sabres bien affilés, et les anges qui soutiennent le
trône d'Allah, crièrent : Bravo ! » Les
Allemands se remettent en campagne au mois de juillet 1685. Ils se divisent
en trois corps d'armée. Le premier, commandé par le duc de Lorraine, compte
cinquante mille hommes et pénètre dans la Hongrie Moyenne ; le second, fort
de trente mille combattants, est confié au comte Leslie, et couvre les
frontières de la Croatie et de la Styrie ; le troisième, composé de
vingt-cinq mille guerriers, a pour chef le feld-maréchal Scheulz, et opère
dans la Hongrie Supérieure. Il n'y a plus de bonheur à espérer contre les
giaours ! dit Hassan-bey, gouverneur de Neuhausel, en apprenant ce vaste
déploiement de forces ; et de grosses larmes roulèrent sur ses joues
amaigries. C'était un vieux général turc dont le nom seul remplissait
d'effroi les chrétiens de la contrée. Hassan-bey
mourut de maladie en répétant ces prophétiques paroles : Non ! il n'y a
plus rien à espérer contre les giaours ! Allah, Allah, aie pitié des
musulmans ! Le vieil Hassan avait jugé son pays ! Désormais le temps
des triomphes était passé pour l'empire d'Osman. Le duc
de Lorraine prit Neuhausel d'assaut après trente-deux jours de combats
meurtriers (19 août 1685).
Mais le plus grand événement de cette campagne fut le siège et la prise de
Bude, l'ancienne capitale de la Hongrie. C'était la clef de l'islamisme en
Europe, le foyer de la guerre sainte. Les sultans avaient embelli Bude
de bains, de mosquées, de médressés (collèges), d'imarets (cuisines
publiques), de
caravansérails, et l'avaient fortifiée avec un soin particulier. Le duc de
Lorraine, qui avait échoué devant Bude en 1684, vint l'attaquer de nouveau le
18 juin 1686, avec quatre-vingt-dix mille hommes Dans cette armée, composée
d'Autrichiens, de Bavarois, de Franconiens, de Saxons, de Souabes, de
Hongrois, de Croates, figuraient, aux premiers rangs, des grands d'Espagne,
des gentilshommes de France, des lords d'Angleterre, des nobles italiens qui,
obéissant à la voix du pontife romain, étaient venus signaler leur valeur
contre les infidèles. Seize
mille janissaires ou spahis seulement défendaient la ville ; mais leur bravoure
tripla ce nombre ; jamais les Turcs n'avaient montré plus de courage et plus
de fanatisme religieux. Sommés à diverses reprises de se rendre pour épargner
à Bude les horreurs d'une cité prise d'assaut, ils répondirent toujours que
le prophète combattait dans leurs rangs, qu'ils l'avaient vu dans des
visions, sur les remparts, qu'ils vaincraient les chrétiens ou qu'ils
mourraient en défendant leur foi. Ces
grands combats tenaient l'Autriche et la-Turquie en émoi : chrétiens et
musulmans adressaient à Dieu des prières pour le succès de leurs armes.
Consulté par le sultan sur la question de savoir si Bude devait capituler, le
grand moufti de Stamboul répondit que la défense de cette cité était un
devoir de religion plus cher que la vie. « Vos soldats doivent donc,
ajoutait Mahomet IV en adressant le fetva au
commandant de la place, Abdi-pacha, vos soldats doivent donc mourir en hommes
de cœur, sinon ils périront par le glaive du bourreau ! » Ils se
firent tous tuer sur la brèche ou dans des sorties, et vendirent cher leur
vie, car les chrétiens éprouvèrent de grandes pertes. La ville ne succomba
que le 2 septembre 9 686, quand elle n'eut plus de défenseurs. Le pillage des
chrétiens dura toute la nuit, et, le matin, les rues fumantes de sang étaient
remplies de cadavres et de débris enflammés. Le comte Marsigli, l'implacable
ennemi des Turcs, longtemps leur captif, chez lequel la passion des livres
n'excluait pas la passion des batailles, était un des combattants à Ofen ; sa
première pensée en entrant dans la ville, fut de chercher la bibliothèque de
Mathias Corvin, bibliothèque que les Turcs avaient laissée dans un complet
oubli. Le célèbre bibliophile trouva de nombreux et précieux manuscrits dans
des souterrains humides, et les sauva de la pourriture. Ces trésors de
l'esprit humain se trouvent aujourd'hui réunis à la bibliothèque de
l'institut de Bologne ; « mais, dit le savant Hammer, ils ne sont ni connus,
ni appréciés comme ils devraient l'être. » La
population turque d'Ofen quitta la ville, les mosquées furent changées en
églises et le son retentissant des cloches remplaça du haut des minarets,
devenus des clochers, le chant monotone du muezzin. Loin
d'abattre le courage des Ottomans la perte d'Ofen ne sert qu'à l'enflammer.
De nouvelles levées d'hommes sont ordonnées, et les Turcs accourent sous les
drapeaux de l'islam. Une contribution extraordinaire pour la guerre sainte
produit des sommes immenses. Stamboul fournit six cent cinquante mille
piastres ; Brousse, cent mille ; Bagdad et Bassora cent quarante mille ; la
moitié des revenus affectés à l'entretien des sultanes et la plus grande
partie du trésor privé de Mahomet IV sont consacrés à la guerre contre les
giaours. Le
vizir, Soliman-pacha, traverse la Drave avec soixante mille soldats, et vient
camper dans ces plaines de Mohacz où cent soixante ans auparavant Soliman le
Magnifique avait écrasé les troupes de Louis II, ce jeune monarque qui
emporta dans sa tombe l'indépendance de la vieille Hongrie. L'infatigable
duc de Lorraine vient livrer bataille aux Turcs à Mohacz. On se bat avec
acharnement de part et d'autre. La victoire reste indécise pendant trois
heures. Mais des prodiges de valeur de la part des Allemands l'appellent sous
leurs bannières. Vingt mille Turcs sont taillés en pièces. Les chrétiens ne
perdent que mille hommes. Les musulmans se sauvent en désordre après avoir
abandonné dans leur camp presque tout leur matériel de guerre et de grandes
richesses en armes de prix, en argent, en étoffes précieuses (12 août 1687). En
apprenant ce nouveau désastre Mahomet IV versa des larmes et resta trois
jours sans manger. Ce ne sont pas des larmes qu'un padischah doit répandre,
dit publiquement, à cette occasion, un vieux janissaire, c'est son
sang qu'il doit verser pour l'islam en combattant en personne les ennemis du
prophète ! Le padischah est dans son harem, va à la chasse pendant que ses
soldats combattent et meurent pour la foi ! Ces
énergiques paroles, restées impunies, annonçaient la chute prochaine du
faible sultan. Tous
les malheurs tombèrent à la fois sur l'empire ottoman dans cette fatale année
de 1687. Un ciel brûlant dévora les récoltes privées de pluie pendant boit
mois. La famine exerça partout d'horribles ravages. La cherté des vivres
était devenue telle que la petite mesure de blé se vendit deux ducats. Peu de
jours après la bataille de Mohacz, un de ces incendies si fréquents dans la
capitale ottomane à cause des maisons construites en bois, brûla deux
quartiers de Stamboul. La perte fut évaluée à plusieurs millions de piastres. Les
Polonais, sous les ordres de Sobieski et de Jacques, son fils, n'eurent pas
les mêmes succès que les Allemands. Leur armée, qui comptait à peine trente
mille hommes, rencontra, au-delà du Dniester, vingt-cinq mille Turcs,
cinquante mille Tartares de Crimée et cinq mille Moldaves commandés par
Constantin Cantemir, gouverneur de cette province. II paraissait, comme
chrétien, dévoué au roi de Pologne, et, soit malentendu, soit que les
Moldaves soupçonnassent Cantemir de vouloir les tromper, les Moldaves firent cause
commune avec les Osmanlis et les Tartares contre les Polonais. Dans l'espace
d'une heure Sobieski perdit six mille hommes à la bataille de Bojan (1685). Pendant que les Allemands
s'emparaient de Bude, le roi de Pologne pénétra, toutefois, dans Yassy,
capitale de la Moldavie ; mais Jacques assiégea vainement Kamieniek. Des
nuées de Turcs et, surtout de Tartares, harcelaient les Polonais de toute
part. Ils incendiaient les pays par où l'armée chrétienne devait passer, lui
coupaient les vivres, empoisonnaient les fontaines et les petits cours d'eau.
Un grand nombre de Polonais mouraient de faim ou empoisonnés. Cette campagne
fut malheureuse. Le roi ordonna la retraite. Mais
les Vénitiens, ayant à leur tête le capitaine général Francesco Morosini,
l'illustre défenseur de Candie, marchèrent de victoire en victoire. Les
républicains de l'Adriatique, attaquent les Turcs dans plusieurs places
fortes de la Dalmatie, les battent, les chassent et entrent ensuite dans la
mer Ionienne avec leurs galères auxquelles s'étaient réunis des navires
toscans et des chevaliers de Mahe, ces éternels ennemis de nom musulman. Les
Vénitiens s'emparent de l'île de Santa Manin, placée entre Céphalonie et
Corfou (août
1684). L'île de Prevesa, située à l'entrée du golfe d'Arta, tombe en leur pouvoir. Les Turcs sont expulsés à coups de
canon des fies Ioniennes où les Vénitiens règnent en maitres. Morosini va
combattre les Osmanlis au cœur du Péloponnèse. Tout cède à son génie, à sa
vaillance. Partout les musulmans sont vaincus. L'étendard de Saint-Marc
flotte sur les minarets de Corinthe, d'Argos, de Patras, de Coron, de Modon,
de Navarin, de Napoli de Remanie et de Malvoisie. La Morée redevient
chrétienne. Jamais la république de Venise n'avait acquis autant de gloire
dans ses luttes de deux siècles contre les Turcs. Le sénat plaça le buste du
vainqueur des Ottomans dans la salle du palais des doges, avec cette noble
inscription : Le sénat à Morosini, le Péloponnésiaque,
de son vivant. Le
héros voulut chasser les musulmans de l'Attique comme il les avait chassés de
la Morée ; il détruisit leur flotte dans le Pirée, port créé par Thémistocle,
et nommé, plus tard, port du Lion, à cause des lions de marbre qui semblaient
en garder l'entrée : ils furent envoyés à Venise pour orner la porte de l'arsenal.
Après cette victoire le chemin d'Athènes était ouvert à Morosini ; il y vola
avec son compatriote Delvino et le général suédois Kœnigsmark. L'antique cité
de Minerve, la patrie des muses, des héros et des sages, fut assiégée et
réduite en cendres par les Vénitiens (22 septembre 1637). Le plus beau temple de
l'ancienne Grèce, la gloire d'Athènes, le Parthénon, enfin, avait subsisté en
entier jusqu'en 1687. Les Turcs en avaient fait un magasin à poudre. Une
bombe vénitienne tomba sur le temple de Minerve et le détruisit en partie.
Des historiens et des poètes, des artistes et des voyageurs, ont crié, à
cette occasion, au vandalisme, et ont accusé les Vénitiens d'avoir eu moins
de respect que les Turcs pour ce monument célèbre. Ceux qui connaissent les
Osmanlis savent si ce fut par respect pour les beaux-arts qu'ils conservèrent
dans sa noble splendeur le temple de l'Acropolis. Les Osmanlis n'ont point de
notion de l'architecture antique, et ne professent pour elle aucune sorte
d'admiration. En temps de guerre, ils effaçaient du sol les chefs-d'œuvre du
vieux monde ; ils les laissaient et les laissent encore à l'abandon en temps
de paix. Au XVIIe siècle, les Vénitiens étaient un des peuples les plus
policés, les plus éclairés de l'Europe. Ceux qui ont visité de nos jours la
reine de l'Adriatique, reine maintenant découronnée et captive, diront, après
avoir contemplé les richesses monumentales de cette ville, si cette ancienne
maîtresse des mers et du commerce n'était pas aussi la patrie des beaux-arts.
Les Turcs, enfermés dans la citadelle d'Athènes, au sommet de laquelle
s'élève le Parthénon, tiraient à boulets rouges et à mitraille sur les
Vénitiens. Ceux-ci ne devaient-ils donc pas combattre et vaincre ? La crainte
d'endommager le temple de Minerve devait-elle faire abandonner la place ? ou
bien aurait-on dû ne bombarder qu'avec précaution ? Il y avait là en jeu des
intérêts bien autrement immenses que la conservation d'un édifice : c'étaient
les intérêts de la civilisation, du christianisme, dont les Turcs étaient les
ennemis. La grande affaire était de les battre, de les chasser : c'est ce que
firent les Vénitiens. Exprimons donc un regret pour la perte de quelques-unes
des parties du Parthénon, mais gardons-nous d'adresser un blâme aux
vainqueurs des Turcs, qui étaient les vainqueurs de la barbarie. Presque
toute la Hongrie, les îles des golfes de Lépante et d'Arta, la Morée et
l'Attique venaient donc d'être arrachées à l'empire ottoman dans un espace de
trois années, sans parler de cent vingt mille hommes au moins, et de
plusieurs millions de, piastres que ces guerres avaient coûté à la Porte. Ces
grandes pertes, qui répandirent l'épouvante dalle toute la Turquie,
excitèrent en même temps des murmures, des plaintes dans le peuple et dans,
l'armée contre les généraux et contre l'empereur. Dans un pays où règne le
despotisme, celui qui est élevé au pouvoir suprême a dans sa main une arme à
deux tranchants ; elle le sauve ou elle le perd,
selon la manière dont il la tient. Un padischah fait lui-même sa destinée.
Gloire ou revers, prospérité ou misère, tout est attribué au sultan qui, aux
yeux des Osmanlis, peut tout. Le sultan, qui ne voit à ses pieds que des
esclaves, est lui-même 1 esclave du peuple et surtout de l'armée quand les
mécontentements éclatent contre son autorité qu'il n'a pas su conserver d'une
main ferme. Chez
une nation essentiellement conquérante comme la nation turque, il y avait
anomalie flagrante entre elle et un padischah qui ne marchait pas en personne
à la tête de ses armées. Ces paroles du vieux janissaire, après la bataille
de Mohacz : Ce ne sont pas des larmes qu'un sultan doit répandre, mais son
sang pour la cause de l'islamisme, exprimaient le sentiment de tout
l'empire au sujet de Mahomet IV. Dans les premières années du règne de cet
empereur, deux hommes extraordinaires, Mohammed Képrilu et son fils, avaient
couvert la faiblesse du sultan en gagnant des batailles et dan provinces, en
gouvernant l'empire sans cesser de se montrer sujets fidèles ; mais réduit à
lui-même après la disparition de ces deux vizirs, le fils d'Ibrahim apparut
tel qu'il était : non pas, l'ombre de Dieu sur la terre, mais l'ombre
d'un sultan. Puis, les calamités tombèrent coup sur coup sur l'empire ; et la
terrible responsabilité de ces désastres atteignit le padischah. Les
janissaires exaspérés demandèrent les têtes de quelques-uns des généraux
vaincus, et ces têtes tombèrent. Ils demandèrent la déposition dis sultan et
le sultan fut déposé. Moustapha Képrilu, kaïmakam de Constantinople, frère de l'ancien vizir Achmed, obtint un fetva des ulémas afin de donner un caractère légal à la déchéance du padischah. Mahomet IV échangea son trône contre une prison du sérail (novembre 1687), où il mourut ignoré cinq ans après. Il laissait deux fils dont l'un, Moustapha, avait vingt-quatre ans, l'autre, Achmed, quatorze. Dans l'ordre de primogéniture établi dans le Kanounamé, Moustapha était appelé à succéder à son père. La décision des ulémas, violant ce droit, éleva au pouvoir suprême Soliman, frère de Mahomet IV. Soliman II leur parut plus capable de tenir les rênes de l'empire que Moustapha. Il était cependant difficile de connaître les qualités de ces princes dont les jours s'écoulaient dans la plus complète solitude. Moustapha Képrilu et les légistes se présentèrent à la grille du schimchirlik (appartement du sabre) où les princes étaient enfermés ; ils en firent sortir Soliman et le déclarèrent padischah des Ottomans en vertu de ce verset du Koran : Nous t'avons nommé pour être khalife de la terre. Les musulmans voient tout ce qu'ils veulent dans le livre du prophète ; aussi rien n'est plus redoutable qu'un commentaire du koran fait par un uléma ; il n'est pas une révolution qu'il ne puisse faire sortir d'un verset du livre inspiré, et quelque puissant que soit un padischah, il demeure toujours sous le coup de l'interprétation d'un mot de Mahomet : le glaive des commentaires des ulémas reste toujours suspendu sur la tête des maîtres de l'empire. |