HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME SECOND — L'EMPIRE OTTOMAN

 

CHAPITRE XLI.

 

 

Sainte alliance formée entre l'Autriche, la Pologne et Venise contre la Turquie sous l'inspiration du pape Innocent XI. — Le duc de Lorraine. — Conquêtes des Autrichiens en Hongrie. — Insuccès des Polonais en Podolie et en Moldavie. — Francesco Morosini. — Victoires et conquêtes des Vénitiens en Dalmatie, dans la mer Ionienne, dans la Morée et dans l'Attique. — Le Parthénon endommagé par une bombe vénitienne. — Réflexions à ce sujet. — Murmures des janissaires contre les pachas vaincus et contre le sultan. — Déposition de Mahomet IV. — Avènement de Soliman II. — Le Koran et les ulémas (de 1683 à 1687).

 

La déroute des Ottomans sous les murs de Vienne fut le commencement d'ardentes agressions coutre la Turquie. Deux pensées inspirèrent cette guerre qui devait aboutir au fameux traité de Carlowitz. On se demanda, d'abord, si les Turcs, s'inspirant de leur propre défaite, et puisant un nouveau courage dans le désir de se venger, ne lanceraient pas d'autres troupes en Allemagne ; ou examina, ensuite, si les pertes récentes de l'empire ottoman ne l'avaient pas affaibli, abattu, et si le moment n'était pas venu de lui enlever ses possessions européennes. Dans les deux hypothèses la guerre était nécessaire ; Innocent XI entreprit de réchauffer les esprits, comme, un siècle auparavant, Pie V avait préparé les voies qui devaient aboutir à la victoire de Lépante. C'était la quatorzième croisade que les papes prêchaient contre l'islamisme ; c'était la cause de la liberté humaine, de la religion, de la civilisation que prenait encore en main la papauté dont le bienfaisant génie avait, depuis sept siècles, empêché l'Europe de devenir musulmane.

L'Autriche, la Pologne et Venise, les trois nations les plus intéressées à refouler au loin les Turcs, répondirent seules à la voix du père commun des fidèles. On décida que la Turquie serait simultanément attaquée sur plusieurs points différents : en Hongrie, par l'Autriche ; en Podolie et en Moldavie par la Pologne ; en Dalmatie et dans le Péloponnèse par Venise. Le baile (consul) de Venise à Constantinople déclara, au nom des trois puissances, la guerre au Divan qui accepta fièrement le défi, et se prépara à. faire face à l'orage. Indiquons rapidement les phases de cette guerre, en commençant par l'Autriche.

Le vaillant duc de Lorraine, le compagnon de gloire de Sobieski, passe le Danube à Gran à la tête d'une armée et s'empare de Wissegrad après cinq jours de siège (18 juin 1684). Onze jours après, il bat les Turcs à Vaizen et se rend maître de cette ville. Il fond sur Pesth que les Osmanlis abandonnent après y avoir mis le feu. Il court à Hamzaberg où le général Soliman-pacha est campé avec cinquante mille hommes. Les chrétiens culbutent les Turcs et leur enlèvent douze drapeaux (24 juillet). Ce jour-là le comte Leslie détruit les troupes du pacha de Bosnie, prend la ville de Veroviz, en Croatie, et cette importante place reste entre les mains des chrétiens après avoir appartenu aux Turcs pendant cent trente années. Un grand nombre de châteaux forts de la Bosnie ont le même sort. Le duc de Lorraine assiège vainement Bude pendant deux mois. Il se retire de la place (13 septembre 1684), après avoir essuyé des pertes considérables. Les Turcs se défendirent dans Bude comme des lions. Siaousch-pacha était un des commandants de la place. « Lui et les siens, dit un historien ottoman, suspendirent aux voûtes célestes leurs sabres bien affilés, et les anges qui soutiennent le trône d'Allah, crièrent : Bravo ! »

Les Allemands se remettent en campagne au mois de juillet 1685. Ils se divisent en trois corps d'armée. Le premier, commandé par le duc de Lorraine, compte cinquante mille hommes et pénètre dans la Hongrie Moyenne ; le second, fort de trente mille combattants, est confié au comte Leslie, et couvre les frontières de la Croatie et de la Styrie ; le troisième, composé de vingt-cinq mille guerriers, a pour chef le feld-maréchal Scheulz, et opère dans la Hongrie Supérieure. Il n'y a plus de bonheur à espérer contre les giaours ! dit Hassan-bey, gouverneur de Neuhausel, en apprenant ce vaste déploiement de forces ; et de grosses larmes roulèrent sur ses joues amaigries. C'était un vieux général turc dont le nom seul remplissait d'effroi les chrétiens de la contrée.

Hassan-bey mourut de maladie en répétant ces prophétiques paroles : Non ! il n'y a plus rien à espérer contre les giaours ! Allah, Allah, aie pitié des musulmans ! Le vieil Hassan avait jugé son pays ! Désormais le temps des triomphes était passé pour l'empire d'Osman.

Le duc de Lorraine prit Neuhausel d'assaut après trente-deux jours de combats meurtriers (19 août 1685). Mais le plus grand événement de cette campagne fut le siège et la prise de Bude, l'ancienne capitale de la Hongrie. C'était la clef de l'islamisme en Europe, le foyer de la guerre sainte. Les sultans avaient embelli Bude de bains, de mosquées, de médressés (collèges), d'imarets (cuisines publiques), de caravansérails, et l'avaient fortifiée avec un soin particulier. Le duc de Lorraine, qui avait échoué devant Bude en 1684, vint l'attaquer de nouveau le 18 juin 1686, avec quatre-vingt-dix mille hommes Dans cette armée, composée d'Autrichiens, de Bavarois, de Franconiens, de Saxons, de Souabes, de Hongrois, de Croates, figuraient, aux premiers rangs, des grands d'Espagne, des gentilshommes de France, des lords d'Angleterre, des nobles italiens qui, obéissant à la voix du pontife romain, étaient venus signaler leur valeur contre les infidèles.

Seize mille janissaires ou spahis seulement défendaient la ville ; mais leur bravoure tripla ce nombre ; jamais les Turcs n'avaient montré plus de courage et plus de fanatisme religieux. Sommés à diverses reprises de se rendre pour épargner à Bude les horreurs d'une cité prise d'assaut, ils répondirent toujours que le prophète combattait dans leurs rangs, qu'ils l'avaient vu dans des visions, sur les remparts, qu'ils vaincraient les chrétiens ou qu'ils mourraient en défendant leur foi.

Ces grands combats tenaient l'Autriche et la-Turquie en émoi : chrétiens et musulmans adressaient à Dieu des prières pour le succès de leurs armes. Consulté par le sultan sur la question de savoir si Bude devait capituler, le grand moufti de Stamboul répondit que la défense de cette cité était un devoir de religion plus cher que la vie. « Vos soldats doivent donc, ajoutait Mahomet IV en adressant le fetva au commandant de la place, Abdi-pacha, vos soldats doivent donc mourir en hommes de cœur, sinon ils périront par le glaive du bourreau ! »

Ils se firent tous tuer sur la brèche ou dans des sorties, et vendirent cher leur vie, car les chrétiens éprouvèrent de grandes pertes. La ville ne succomba que le 2 septembre 9 686, quand elle n'eut plus de défenseurs. Le pillage des chrétiens dura toute la nuit, et, le matin, les rues fumantes de sang étaient remplies de cadavres et de débris enflammés. Le comte Marsigli, l'implacable ennemi des Turcs, longtemps leur captif, chez lequel la passion des livres n'excluait pas la passion des batailles, était un des combattants à Ofen ; sa première pensée en entrant dans la ville, fut de chercher la bibliothèque de Mathias Corvin, bibliothèque que les Turcs avaient laissée dans un complet oubli. Le célèbre bibliophile trouva de nombreux et précieux manuscrits dans des souterrains humides, et les sauva de la pourriture. Ces trésors de l'esprit humain se trouvent aujourd'hui réunis à la bibliothèque de l'institut de Bologne ; « mais, dit le savant Hammer, ils ne sont ni connus, ni appréciés comme ils devraient l'être. »

La population turque d'Ofen quitta la ville, les mosquées furent changées en églises et le son retentissant des cloches remplaça du haut des minarets, devenus des clochers, le chant monotone du muezzin.

Loin d'abattre le courage des Ottomans la perte d'Ofen ne sert qu'à l'enflammer. De nouvelles levées d'hommes sont ordonnées, et les Turcs accourent sous les drapeaux de l'islam. Une contribution extraordinaire pour la guerre sainte produit des sommes immenses. Stamboul fournit six cent cinquante mille piastres ; Brousse, cent mille ; Bagdad et Bassora cent quarante mille ; la moitié des revenus affectés à l'entretien des sultanes et la plus grande partie du trésor privé de Mahomet IV sont consacrés à la guerre contre les giaours.

Le vizir, Soliman-pacha, traverse la Drave avec soixante mille soldats, et vient camper dans ces plaines de Mohacz où cent soixante ans auparavant Soliman le Magnifique avait écrasé les troupes de Louis II, ce jeune monarque qui emporta dans sa tombe l'indépendance de la vieille Hongrie.

L'infatigable duc de Lorraine vient livrer bataille aux Turcs à Mohacz. On se bat avec acharnement de part et d'autre. La victoire reste indécise pendant trois heures. Mais des prodiges de valeur de la part des Allemands l'appellent sous leurs bannières. Vingt mille Turcs sont taillés en pièces. Les chrétiens ne perdent que mille hommes. Les musulmans se sauvent en désordre après avoir abandonné dans leur camp presque tout leur matériel de guerre et de grandes richesses en armes de prix, en argent, en étoffes précieuses (12 août 1687).

En apprenant ce nouveau désastre Mahomet IV versa des larmes et resta trois jours sans manger. Ce ne sont pas des larmes qu'un padischah doit répandre, dit publiquement, à cette occasion, un vieux janissaire, c'est son sang qu'il doit verser pour l'islam en combattant en personne les ennemis du prophète ! Le padischah est dans son harem, va à la chasse pendant que ses soldats combattent et meurent pour la foi !

Ces énergiques paroles, restées impunies, annonçaient la chute prochaine du faible sultan.

Tous les malheurs tombèrent à la fois sur l'empire ottoman dans cette fatale année de 1687. Un ciel brûlant dévora les récoltes privées de pluie pendant boit mois. La famine exerça partout d'horribles ravages. La cherté des vivres était devenue telle que la petite mesure de blé se vendit deux ducats. Peu de jours après la bataille de Mohacz, un de ces incendies si fréquents dans la capitale ottomane à cause des maisons construites en bois, brûla deux quartiers de Stamboul. La perte fut évaluée à plusieurs millions de piastres.

Les Polonais, sous les ordres de Sobieski et de Jacques, son fils, n'eurent pas les mêmes succès que les Allemands. Leur armée, qui comptait à peine trente mille hommes, rencontra, au-delà du Dniester, vingt-cinq mille Turcs, cinquante mille Tartares de Crimée et cinq mille Moldaves commandés par Constantin Cantemir, gouverneur de cette province. II paraissait, comme chrétien, dévoué au roi de Pologne, et, soit malentendu, soit que les Moldaves soupçonnassent Cantemir de vouloir les tromper, les Moldaves firent cause commune avec les Osmanlis et les Tartares contre les Polonais. Dans l'espace d'une heure Sobieski perdit six mille hommes à la bataille de Bojan (1685). Pendant que les Allemands s'emparaient de Bude, le roi de Pologne pénétra, toutefois, dans Yassy, capitale de la Moldavie ; mais Jacques assiégea vainement Kamieniek. Des nuées de Turcs et, surtout de Tartares, harcelaient les Polonais de toute part. Ils incendiaient les pays par où l'armée chrétienne devait passer, lui coupaient les vivres, empoisonnaient les fontaines et les petits cours d'eau. Un grand nombre de Polonais mouraient de faim ou empoisonnés. Cette campagne fut malheureuse. Le roi ordonna la retraite.

Mais les Vénitiens, ayant à leur tête le capitaine général Francesco Morosini, l'illustre défenseur de Candie, marchèrent de victoire en victoire. Les républicains de l'Adriatique, attaquent les Turcs dans plusieurs places fortes de la Dalmatie, les battent, les chassent et entrent ensuite dans la mer Ionienne avec leurs galères auxquelles s'étaient réunis des navires toscans et des chevaliers de Mahe, ces éternels ennemis de nom musulman. Les Vénitiens s'emparent de l'île de Santa Manin, placée entre Céphalonie et Corfou (août 1684). L'île de Prevesa, située à l'entrée du golfe d'Arta, tombe en leur pouvoir. Les Turcs sont expulsés à coups de canon des fies Ioniennes où les Vénitiens règnent en maitres. Morosini va combattre les Osmanlis au cœur du Péloponnèse. Tout cède à son génie, à sa vaillance. Partout les musulmans sont vaincus. L'étendard de Saint-Marc flotte sur les minarets de Corinthe, d'Argos, de Patras, de Coron, de Modon, de Navarin, de Napoli de Remanie et de Malvoisie. La Morée redevient chrétienne. Jamais la république de Venise n'avait acquis autant de gloire dans ses luttes de deux siècles contre les Turcs. Le sénat plaça le buste du vainqueur des Ottomans dans la salle du palais des doges, avec cette noble inscription : Le sénat à Morosini, le Péloponnésiaque, de son vivant.

Le héros voulut chasser les musulmans de l'Attique comme il les avait chassés de la Morée ; il détruisit leur flotte dans le Pirée, port créé par Thémistocle, et nommé, plus tard, port du Lion, à cause des lions de marbre qui semblaient en garder l'entrée : ils furent envoyés à Venise pour orner la porte de l'arsenal. Après cette victoire le chemin d'Athènes était ouvert à Morosini ; il y vola avec son compatriote Delvino et le général suédois Kœnigsmark. L'antique cité de Minerve, la patrie des muses, des héros et des sages, fut assiégée et réduite en cendres par les Vénitiens (22 septembre 1637). Le plus beau temple de l'ancienne Grèce, la gloire d'Athènes, le Parthénon, enfin, avait subsisté en entier jusqu'en 1687. Les Turcs en avaient fait un magasin à poudre. Une bombe vénitienne tomba sur le temple de Minerve et le détruisit en partie. Des historiens et des poètes, des artistes et des voyageurs, ont crié, à cette occasion, au vandalisme, et ont accusé les Vénitiens d'avoir eu moins de respect que les Turcs pour ce monument célèbre. Ceux qui connaissent les Osmanlis savent si ce fut par respect pour les beaux-arts qu'ils conservèrent dans sa noble splendeur le temple de l'Acropolis. Les Osmanlis n'ont point de notion de l'architecture antique, et ne professent pour elle aucune sorte d'admiration. En temps de guerre, ils effaçaient du sol les chefs-d'œuvre du vieux monde ; ils les laissaient et les laissent encore à l'abandon en temps de paix. Au XVIIe siècle, les Vénitiens étaient un des peuples les plus policés, les plus éclairés de l'Europe. Ceux qui ont visité de nos jours la reine de l'Adriatique, reine maintenant découronnée et captive, diront, après avoir contemplé les richesses monumentales de cette ville, si cette ancienne maîtresse des mers et du commerce n'était pas aussi la patrie des beaux-arts. Les Turcs, enfermés dans la citadelle d'Athènes, au sommet de laquelle s'élève le Parthénon, tiraient à boulets rouges et à mitraille sur les Vénitiens. Ceux-ci ne devaient-ils donc pas combattre et vaincre ? La crainte d'endommager le temple de Minerve devait-elle faire abandonner la place ? ou bien aurait-on dû ne bombarder qu'avec précaution ? Il y avait là en jeu des intérêts bien autrement immenses que la conservation d'un édifice : c'étaient les intérêts de la civilisation, du christianisme, dont les Turcs étaient les ennemis. La grande affaire était de les battre, de les chasser : c'est ce que firent les Vénitiens. Exprimons donc un regret pour la perte de quelques-unes des parties du Parthénon, mais gardons-nous d'adresser un blâme aux vainqueurs des Turcs, qui étaient les vainqueurs de la barbarie.

Presque toute la Hongrie, les îles des golfes de Lépante et d'Arta, la Morée et l'Attique venaient donc d'être arrachées à l'empire ottoman dans un espace de trois années, sans parler de cent vingt mille hommes au moins, et de plusieurs millions de, piastres que ces guerres avaient coûté à la Porte. Ces grandes pertes, qui répandirent l'épouvante dalle toute la Turquie, excitèrent en même temps des murmures, des plaintes dans le peuple et dans, l'armée contre les généraux et contre l'empereur. Dans un pays où règne le despotisme, celui qui est élevé au pouvoir suprême a dans sa main une arme à deux tranchants ; elle le sauve ou elle le perd, selon la manière dont il la tient. Un padischah fait lui-même sa destinée. Gloire ou revers, prospérité ou misère, tout est attribué au sultan qui, aux yeux des Osmanlis, peut tout. Le sultan, qui ne voit à ses pieds que des esclaves, est lui-même 1 esclave du peuple et surtout de l'armée quand les mécontentements éclatent contre son autorité qu'il n'a pas su conserver d'une main ferme.

Chez une nation essentiellement conquérante comme la nation turque, il y avait anomalie flagrante entre elle et un padischah qui ne marchait pas en personne à la tête de ses armées. Ces paroles du vieux janissaire, après la bataille de Mohacz : Ce ne sont pas des larmes qu'un sultan doit répandre, mais son sang pour la cause de l'islamisme, exprimaient le sentiment de tout l'empire au sujet de Mahomet IV. Dans les premières années du règne de cet empereur, deux hommes extraordinaires, Mohammed Képrilu et son fils, avaient couvert la faiblesse du sultan en gagnant des batailles et dan provinces, en gouvernant l'empire sans cesser de se montrer sujets fidèles ; mais réduit à lui-même après la disparition de ces deux vizirs, le fils d'Ibrahim apparut tel qu'il était : non pas, l'ombre de Dieu sur la terre, mais l'ombre d'un sultan. Puis, les calamités tombèrent coup sur coup sur l'empire ; et la terrible responsabilité de ces désastres atteignit le padischah. Les janissaires exaspérés demandèrent les têtes de quelques-uns des généraux vaincus, et ces têtes tombèrent. Ils demandèrent la déposition dis sultan et le sultan fut déposé.

Moustapha Képrilu, kaïmakam de Constantinople, frère de l'ancien vizir Achmed, obtint un fetva des ulémas afin de donner un caractère légal à la déchéance du padischah. Mahomet IV échangea son trône contre une prison du sérail (novembre 1687), où il mourut ignoré cinq ans après. Il laissait deux fils dont l'un, Moustapha, avait vingt-quatre ans, l'autre, Achmed, quatorze. Dans l'ordre de primogéniture établi dans le Kanounamé, Moustapha était appelé à succéder à son père. La décision des ulémas, violant ce droit, éleva au pouvoir suprême Soliman, frère de Mahomet IV. Soliman II leur parut plus capable de tenir les rênes de l'empire que Moustapha. Il était cependant difficile de connaître les qualités de ces princes dont les jours s'écoulaient dans la plus complète solitude. Moustapha Képrilu et les légistes se présentèrent à la grille du schimchirlik (appartement du sabre) où les princes étaient enfermés ; ils en firent sortir Soliman et le déclarèrent padischah des Ottomans en vertu de ce verset du Koran : Nous t'avons nommé pour être khalife de la terre. Les musulmans voient tout ce qu'ils veulent dans le livre du prophète ; aussi rien n'est plus redoutable qu'un commentaire du koran fait par un uléma ; il n'est pas une révolution qu'il ne puisse faire sortir d'un verset du livre inspiré, et quelque puissant que soit un padischah, il demeure toujours sous le coup de l'interprétation d'un mot de Mahomet : le glaive des commentaires des ulémas reste toujours suspendu sur la tête des maîtres de l'empire.