L'eunuque Souléiman
gouverne un moment l'empire avec le vieux vizir Gourdji. — Désordres. — La
sultane Validé secoue le joug de Souléiman et destitue Gourdji. — Le
kadiasker Mesoud. — Caractère, administration du grand vizir Tarkhoundji. —
État des finances. — Fin tragique de Tarkhoundji. — Dervisch-pacha, grand
vizir. — Ses rapines. — Soulèvement des paysans des campagnes et de l'armée.
— Têtes coupées, attachées aux branches du platane de l'hippodrome. — Défaite
de l'escadre turque aux Dardanelles par les Vénitiens. — Ceux-ci défaits à
leur tour, un an après dans le même détroit. — Avènement au pouvoir du grand
vizir Mohammed Képrilu. — Caractère, histoire, administration, victoire de
cet homme extraordinaire. — Il rétablit l'ordre. — Il fait pendre le
patriarche grec de Constantinople. — Pourquoi ? — Insultes de Képrilu à
l'ambassadeur de France. — Raisons qui empêchent Louis XIV de les venger. —
Réflexions. — Outrages reçus à la cour ottomane par les ambassadeurs polonais
et russe. — Réflexions. — Képrilu meurt. — Circonstances qui accompagnent la
mort de ce ministre (de 1651 à 1661).
Ceux
qui avaient prononcé l'arrêt de mort d'Ibrahim Ier, donnèrent à Abdourrhaman,
on s'en souvient, le gouvernement de l'Égypte pour récompenser cet eunuque
d'avoir lui-même étranglé le sultan ; Souléiman, qui assassina la mère de cet
empereur reçut, à son tour, pour prix de son crime, le titre de kislar-aga (chef des
eunuques blancs),
titre qui lui conférait, en même temps, la place de gouverneur du sérail.
Mais sa domination ne se renferma pas dans le palais ; elle s'étendit au
dehors ; et comme au temps d'Eutrope, l'infâme ministre d'Arcadius, si
énergiquement flagellé par le satirique Claudien, Constantinople vit en 1651,
un vil eunuque disposer d'un vaste empire, et trafiquer de tout. Il vendit
les charges publiques, et nomma son bouffon grand écuyer, poste ordinairement
occupé par des hommes de quelque importance. Bien qu'il n'y eût pas, en
Turquie, de noblesse héréditaire, des Ottomans, n'ayant pour tout mérite que
leur lignée plus ou moins illustre, accoururent auprès de Souléiman et
obtinrent de lui des emplois lucratifs. Un écrivain osmanli cite, à cette
occasion, les paroles suivantes d'un poète persan, qui, pourraient trouver
une application ailleurs que dans l'empire ottoman « Les hommes sans valeur
personnelle, qui ne veulent briller que par leurs aïeux, sont semblables à
des chiens qui se réjouissent en rongeant les os des morts. » Pour
concentrer plus facilement dans sa main une autorité absolue, Souléiman
appela au grand vizirat Gourdji-pacha, vieillard de quatre-vingt-quinze ans
tombé en enfance. L'incurie du vieux ministre et la perversité de l'eunuque
réunies ensemble, achevèrent de précipiter l'empire dans la honte et la
ruine. Le pillage et l'anarchie étaient partout, et une volonté ferme pour
réprimer le mal, nulle part. Des tremblements de terre portèrent la
désolation en Syrie, dans l'Asie Mineure, et détruisirent plus de cent villes
ou villages. A Guzel-Hissar (le beau château) ou Aldin, l'ancienne Tralles, une des cités les
plus riches, les plus commerçantes et les plus populeuses de l'Anatolie,
trois mille personnes périrent sous les décombres. Des sources noires
jaillirent soudainement sur plusieurs points, comme si le sol, dit un
historien turc, eût frissonné des crimes des habitants, et que des plaies s'y
fussent ouvertes à cause des iniquités des hommes. Épouvantée
par tant de calamités morales et physiques, auxquelles, elle aussi,
attribuait des signes de la colère céleste, la jeune sultane Tarkhan, la
complice de Souléiman dans le meurtre de Kœsem, secoua le joug de l'eunuque
et songea à renvoyer le vizir incapable. Tarkhan assistait aux délibérations
des ministres derrière une ouverture grillée, jadis pratiquée à la salle du
conseil, par un des premiers successeurs de Mahomet II, et à laquelle on
donnait un nom significatif : L'œil de l'empire. N'ayant rien à
répondre aux observations des pachas, réunis au divan, sur l'administration
de Gourdji, celui-ci invoqua, pour la justifier, son grand âge. « Mon père,
lui dit la sultane impatientée, il ne s'agit point ici de barbe grise ou
noire, mais bien d'un jugement sain et de vues droites. » Elle sortit. Une
heure après Gourdji reçut un hatti-schérif signé de la main du jeune Mahomet
IV ainsi conçu : Mon vizir, rends le sceau ! Le
sceau de l'empire était suspendu au cou du vizir ; Mesoud, kadiasker (grand juge de
l'armée d'Anatolie)
le lui arracha en lui disant : Va te coucher, vieille bête ! Mesoud,
dont la brutale franchise était proverbiale à Stamboul, contribua beaucoup à
la chute de Gourdji ; et ce fut lui qui désigna pour le remplacer, un homme
énergique, probe, mais cruel. C'était Tarkhoundji-Achmet-pacha surnommé l'incorruptible,
l'inexorable. Il avait été gouverneur de l'Égypte. Accusé d'avoir mal
dirigé son administration sur les bords du Nil, on l'avait enfermé dans le
château des Sept-Tours, d'où les dignitaires de l'empire ne sortaient
ordinairement que morts. Il s'y trouvait encore au moment de son élévation au
grand vizirat. Mesoud alla lui-même l'y chercher, et lui dit, en l'abordant :
Viens, mon loup, viens échanger ton cachot contre le palais de vizir !
Ainsi galopent les affaires de ce monde ! aujourd'hui la fortune, demain la
misère ! le bien et le mal se donnent la main, quoiqu'ils ne soient pas
frères ! Dieu seul sait le meilleur ! Le
kadiasker conduisit Tarkhoundji au sultan qui le reçut sur un trône d'or avec
tout le cérémonial d'usage (1652). Mahomet IV avait alors onze ans. Ou lui avait' fait apprendre
par cœur les paroles suivantes qu'il adressa à Tarkhoundji avec un ton de
sultan exercé déjà à parler à ses esclaves : « Fais attention, mon lala (maître) que tous les grands vizirs ne
sont pas quittes de leurs fautes par une destitution ; si tu administres mal,
je te ferai couper la tête ! » Tarkhoundji inclina son front jusqu'à terre,
baisa les pieds de Mahomet IV, et lui dit : « Mon padischah, ma tête t'appartient,
mais je n'accepterai le sceau qu'à la condition de gouverner tes vastes
États, sans l'intervention de personne, et comme je l'entendrai. a L'empereur
accepta cette condition qu'il signa de sa main. Le
nouveau ministre rentra ensuite dans son palais où il reçut la visite et les
compliments des premiers fonctionnaires. « Dieu, leur dit-il, m'a placé, moi
indigne, dans ces hautes fonctions ; mais je jure de rétablir l'ordre dans
l'empire, ou de mourir à la peine ! Les jours de la corruption sont passés !
Tenez-vous-le pour dit ! Quant à vous, dit-il en s'adressant aux officiers du
palais, vous les seigneurs de l'étrier impérial, vous êtes des soldats de
fortune, des débauchés ; je consens à vous laisser dans vos fonctions, mais
prenez garde à vous ! » Et il les renvoya. Le
premier acte de son administration fut la destitution de Souléiman, et son
exil en Égypte, sans condamnation à mort, ce qui étonna tout le monde. Pour
ressembler en tout point à Eutrope il ne manqua à l'eunuque Souléiman que de
mourir par la main du bourreau. Rien ne saurait mieux faire comprendre
l'abaissement où sont souvent tombés les gouvernements despotiques de l'Asie,
que la prépondérance politique, quelquefois sans rivale, de ces êtres
dégradés auxquels un poète[1] a donné la flétrissante
qualification de genre neutre. Tarkhoundji annula les nominations de
Souléiman. Mais le jeune sultan, ou plutôt sa mère, manquant déjà à sa parole
de laisser le vizir dans la plénitude de son autorité, lui ordonna de ne pas
destituer les fonctionnaires avant l'expiration de la durée légitime de leurs
emplois. Dieu sait maintenant ce qui m'est réservé, dit Tarkhoundji en
recevant ce hatti-schérif de Mahomet IV. Chaque
acte de l'administration de Tarkhoundji est un trait de mœurs de la nation
turque, et nous fait connaître, en même temps, la situation de l'empire
ottoman à cette époque. Pendant la nuit qui suivit son élévation à la dignité
de premier ministre. Tarkhoundji fit étrangler plusieurs malfaiteurs dans une
prison. Par ses ordres les cadavres furent revêtus d'habits somptueux, et
déposés ensuite à l'et-méïdan (hippodrome), où la foule venait les voir.
Cette hideuse tuerie avait deux buts : 1° faire accroire au peuple de
Stamboul qui, depuis longtemps, se plaignait des malversations des premiers
dignitaires de l'État, que ces dignitaires venaient d'être punis, et qu'on pouvait
compter sur l'impartiale et sévère justice de Tarkhoundji ; 2° frapper tout
le monde de terreur le premier jour de son entrée en fonction. Aucune voix ne
dévoila la sanglante comédie du nouveau vizir ; loin de là, les habitants de
Stamboul remercièrent le ciel de lui avoir enfin envoyé un sauveur. Le
système gouvernemental de Tarkhoundji était de répandre l'épouvante ; quand
de vrais coupables ne tombaient pas sous sa main, il frappait quelquefois des
innocents ; il avait ses coups de police, tout comme des gouvernements
plus modernes ont eu les leurs. Les iniquités politiques abondent dans
l'histoire des empires ; rarement elles ont profité aux gouvernants, et
toujours la postérité les a condamnées et flétries. Tarkhoundji
tripla la taxe qui pesait déjà sur les maisons des chrétiens, des musulmans
de Constantinople ; il frappa d'un impôt tous les emplois publics, et
d'énormes contributions écrasèrent les populations des campagnes. Le vizir
augmenta, de cette manière, et en peu de temps, le trésor impérial de sept
cent mille piastres ; mais ces mesures fiscales, qui plongèrent le pauvre
peuple dans la misère, et qui excitèrent les mécontentements des riches, ne
guérirent pas les plaies financières du gouvernement. Un bilan, dressé par
les ordres de Tarkhoundji, en 1653, prouva qu'en 1640, les recettes
excédaient de beaucoup les dépenses, et qu'en 1653 les revenus du trésor
étaient de deux milliards quatre cents millions d'aspres[2], tandis que les dépenses
dépassaient cette somme de vingt millions de cette monnaie. Tel avait été le
résultat des huit années de folies d'Ibrahim Ier. Les
rigueurs souvent nécessaires de Tarkhoundji lui avaient attiré d'ardentes
inimitiés. La plus implacable fut celle du capitan-pacha, Dervisch, ambitieux
personnage, possesseur d'une immense fortune, fruit de ses rapines à Bagdad,
à Brousse, à Silistrie où il avait été gouverneur. Il aspirait depuis
longtemps à la place de grand vizir, et ne pouvait pardonner à Tarkhoundji
d'avoir recueilli lui - même l'héritage du vieux Gourdji. Dervisch ne
cherchait qu'un prétexte de perdre le premier ministre afin de prendre sa
place, et Tarkhoundji qui n'ignorait pas les intentions du capitan-pacha, ne
laissait échapper aucune occasion de lui faire sentir son mépris et sa haine. Au mois
de mars 1653, Derviseh demande au vizir une forte somme d'argent pour
l'entretien de la flotte. « L'État ruiné par les prévaricateurs, lui répond
le vizir, ne me permet pas de te donner une seule piastre. Tu es assez riche
pour faire toi-même les dépenses exigées. Fais ton devoir comme je fais le
mien. » Dervisch, blessé au cœur, va trouver le sultan et lui déclare
qu'il ne peut plus conserver le commandement de l'escadre à cause du refus de
Tarkhoundji de lui donner toute allocation pour le payement des matelots et
la construction de nouveaux navires. Couvrant sa face d'un masque hypocrite,
le capitan-pacha dit à Sa Hautesse que son devoir d'esclave dévoué à
l'empire, et à la personne sacrée du sultan, l'oblige à lui faire une
révélation d'une immense gravité ; c'est que le grand vizir conspire contre
la vie de Mahomet IV, et qu'il a formé le projet de placer sur le trône le
jeune Soliman, frère de l'empereur. D'autres personnages ennemis de
Tarkhoundji et, peut-être aussi la sultane Validé, s'associent aux calomnies
de Dervisch, et persuadent au prince que sa vie et son trône sont en danger. Étouffant
de colère, Mahomet IV ordonne que le vizir comparaisse devant lui. Cet
ordre est un arrêt de mort, dit Tarkhoundji en recevant le hatti-schérif
; j'aurais dû réfléchir, ajoute-il, que résister à tous et
travailler au bien public c'était me vouer à la ruine. Je recueille le fruit
que j'ai semé ! Il fait ses ablutions, se prépare à mourir en bon
musulman et part pour le palais où l'attend Mahomet IV. Le sultan, entouré de
pachas et de bostandjis, l'accable de reproches sur sa prétendue
conspiration. « Mon padischah, lui dit le vizir, tu n'es entouré que de
traîtres. Tu veux ma vie, pauvre enfant ! prends-la ! mais tu me fais
mourir injustement. Au dernier jour mes deux mains tomberont lourdement sur
ta tête ! » À ces
mots Mahomet IV fait un signe au bostandji-bachi, est étranglé sous les yeux
du jeune empereur qu'on habituait au crime. Voilà comment disparaissaient à
Stamboul, par l'influence des intrigants, les hommes sincèrement dévoués au
salut de l'empire en péril. Tarkhoundji mérita jusqu'à la fin de sa vie son
surnom d'incorruptible. Après sa mort, le fisc ne put trouver dans sa
maison que quelques pièces de monnaie. Cette sévère intégrité est un fait à
constater à une époque de corruption et de pillage chez les grands
dignitaires de Turquie. Quant à Dervisch, successeur de Tarkhoundji au
vizirat, il laissa, après sa mort, 95.000 ducats et 400.000 piastres qui
grossirent, comme, de coutume, le trésor public-Ce fut à ce grand vizir que
M. de La Haye, ambassadeur de Louis XIV à Constantinople, notifia la conquête
d'Arras (1655) par le vicomte de Turenne sur
les frondeurs commandés par le prince de Condé. « Qu'importe à mon
glorieux padischah, lui répondit Dervisch, que les chiens dévorent les porcs
ou que les porcs dévorent les chiens. » Telle était, à cette époque, la courtoisie
ottomane dans ses relations diplomatiques avec les puissances chrétiennes. Au
commencement de l'année 1656, des bandes de paysans de l'Anatolie et de la
Thrace, pressurés par les pachas, arrivèrent à Stamboul pour déposer au pied
du trône leurs plaintes contre les gouverneurs des provinces. Les spahis, les
janissaires, ces éternels artisans de troubles, firent cause commune avec les
habitants des campagnes, leur donnèrent des armes et les entraînèrent aux
portes du sérail, portant au bout de leurs sabres et de leurs mousquets, des
listes où figuraient les noms des dignitaires dont ils demandaient la mort.
Le sultan, tremblant dans son palais, jeta trente têtes aux révoltés. Ils les
ramassèrent dans la boue et les attachèrent aux branches d'un platane
séculaire qui s'élevait au milieu de l'hippodrome. Un écrivain turc compare
le platane, au pied duquel cent soixante-dix ans plus tard, Mahmoud II devait
exterminer les janissaires, à l'arbre fabuleux de l'Inde dont les fruits
étaient des têtes de morts, lesquelles faisaient entendre des 'Cris infernaux
chaque fois que le vent agitait ses rameaux funéraires. Dans
cette fatale année de 1666, tous les malheurs semblaient fondre à la fois sur
l'empire ottoman. Le 6 juillet, l'amiral vénitien, Macenego, à la tête d'une
escadre de soixante voiles, remporta, à l'entrée des Dardanelles, une
victoire signalée sur la flotte turque commandée par le capitan-pacha
Moustapha : soixante et dix vaisseaux ottomans furent saisis ou coulés à fond
par les Vénitiens. Jamais, depuis la bataille de Lépante la Turquie n'avait
essuyé un plus grand désastre. La victoire de Macenego fut immédiatement
suivie de la conquête de Lemnos et de Ténédos. Mais un an après, la flotte
vénitienne, étant venue de nouveau bloquer les Dardanelles, fut battue à son
tour par les musulmans qui reprirent les deux îles de Lemnos et de Ténédos. Ce
succès des armes ottomanes marqua l'entrée aux affaires d'un homme
extraordinaire. C'était Mohammed Képrilu, Kæprülü ou Kiuperli. Fils d'un
pauvre paysan des montagnes de l'Albanie, cette patrie de Scanderberg si
féconde en hommes d'énergie et d'intelligence, Képrilu était venu, dans sa
jeunesse, comme autrefois Basile Ier, chercher à Constantinople le pain de
chaque jour qui lui manquait dans la cabane paternelle. D'aide de cuisine
dans le sérail, il devint cuisinier en chef, puis grand écuyer, puis
gouverneur de plusieurs provinces. Il avait soixante et quinze ans quand il
fut appelé au grand vizirat en remplacement de Dervisch. Ne sachant ni lire
ni écrire, mais doué d'une intelligence rare, d'une nature d'acier, d'un
caractère froid, profondément dissimulé, il conserva dans sa vieillesse toute
la verdeur des jeunes années. Général habile autant que vaillant soldat,
homme d'État consommé à la façon de Machiavel qu'il ne connaissait cependant
pas, « Képrilu était un si grand maitre dans l'art de feindre que personne ne
savait si les sentiments qu'il exprimait étaient faux ou sincères. Il avait
pour principe que la colère ou l'injure sont inutiles et même dangereuses aux
dépositaires du pouvoir suprême, et qu'il faut tromper ses victimes pour
les immoler plus virement'[3]. » Tel
était l’homme qui raviva, par de longs forfaits, par un remarquable esprit de
suite et un indomptable courage, le colosse affaissé que les mains puissantes
des Mahomet II, des Sélim Ier et de Soliman le Magnifique avaient placé si
haut aux yeux du monde effrayé et surpris. Képrilu étouffa dans le sang de
trente mille victimes immolées par ses bourreaux l'hydre de la révolte qui
avait levé si audacieusement et si impunément la tête depuis la mort du
redoutable Mourad IV. Il prit ce prince pour modèle, adopta son système
effroyablement tyrannique et ne l'abandonna qu'avec la vie. A son avènement
au pouvoir Képrilu triompha, ainsi que nous l'avons déjà dit, des forces
navales de Venise dans l'Hellespont, et construisit sur ce beau détroit des
châteaux forts qui existent encore, et qu'il appela les clefs des
Dardanelles. Profitant
de la faiblesse de l'empire et de l'anarchie qui le désolait à partir du
règne d'Ibrahim Ier, Rakokzy, prince de Transylvanie, tributaire de la Porte,
leva une armée et voulut se déclarer indépendant ; Képrilu écrasa les troupes
de Rakokzy et mit à sa place un autre feudataire qui paya à la Turquie une
redevance de quarante mille ducats au lieu de quinze mille qui avaient été
jusqu'alors exigés. Les Cosaques ravageaient les frontières de l'empire
ottoman ; l'infatigable vizir les refoula au-delà du Dniester. Trente pachas
de l'Asie-Mineure avaient pris les armes contre l'autorité de Képrilu ; il
les fit tous égorger, à Alep, dans un infâme guet-apens. Chaque jour
arrivaient à Constantinople des charretées de têtes qu'on exposait devant les
différentes portes du sérail, et que les Osmanlis en foule allaient
contempler en chantant les louanges de Képrilu. La gloire militaire exaltait
l'imagination du peuple ottoman ; fi en était depuis longtemps sevré, et
facilement il pardonnait les plus grands crimes à l'homme qui triomphait des
ennemis de l'empire. Que de peuples ont ressemblé et ressemblent encore sur
ce point aux enfants de l’islamisme ! Le philosophe contemplateur ne voit que
des rayons ensanglantés autour de l’auréole qui pare le front victorieux d'un
chef d'armée, et gémit sur les cadavres amoncelés dans un champ de carnage ;
mais le bon sens populaire considère autrement le jeu terrible des combats ;
il sait que du succès d'une bataille dépend quelquefois le sort d'une nation,
et tresse des couronnes aux vainqueurs. Képrilu
opéra des réformes utiles dans l'administration des provinces, de la capitale
et dans l'armée. Il augmenta l'escadre et réorganisa les finances. Mais ce
terrible ministre ne savait rien faire sans répandre du sang. Il condamnait
au dernier supplice tout homme, non pas reconnu coupable de telle ou telle
faute, mais seulement soupçonné de pouvoir entraver ses desseins ou de ne pas
courber servilement le front sous la tyrannique domination du vizir. Sa main
de fer s'appesantissait indistinctement sur les Turcs et sur les chrétiens.
Il y a lieu de croire, d'après quelques données historiques, que les Grecs,
témoins, depuis longtemps, de l'affaiblissement graduel de l'empire ottoman
dans lequel ils étaient esclaves, avaient conçu l'espoir, dans la première
moitié du XVIIe siècle, de reconquérir leur liberté perdue en 1453. C'était
là une aspiration bien naturelle et bien légitime. Ne serait-ce point, en
effet, dans des situations pareilles à celle des Grecs gémissant sous un joug
odieux dans leur propre pays que l'insurrection cesserait d'être un crime,
mais un droit, un devoir, une chose sainte ? Le monde chrétien répondit
affirmativement à cette question, il y a une trentaine d'années, pendant la
guerre de l'indépendance, et les noms d'Ipsylanti, de Marc Botzaris, de
Karaiskakis, de Colocotroni surnommé le Turco-phage (mangeur de
Turcs) et tant
d'autres héros de la patrie de Cimon, d'Alcibiade, de Thémistocle et de
Périclès, brillent d'une immortelle gloire dans les fastes de la Grèce
régénérée. Quoi
qu'il en ait pu être des soupçons de la Porte ottomane au sujet des Grecs du
XVIIe siècle, Képrilu intercepta la lettre suivante écrite par le patriarche
de Constantinople au voïvode de Valachie, prince chrétien : « Frère
bien-aimé, salut ! L'islamisme approche de sa fin. La foi du Christ va
régner partout en souveraine. Le temps n'est pas loin où tous les pays seront
entre les mains des enfants de l'Évangile, et les seigneurs de la croix et
des cloches seront les seigneurs de l'empire. » Mandé devant le grand vizir
et questionné par lui sur le sens de cette lettre, le patriarche répondit
qu'il avait coutume d'adresser, tous les ans, de semblables circulaires aux
fidèles afin de les exhorter à la charité, à la prière, à la fraternité, et
que la missive interprétée n'avait pas d'autre signification. Képrilu regarda
le pontife avec un froid sourire ; puis il ordonna à un bostandji d'aller le
pendre à une des portes de Constantinople, et son ordre fut à l'instant exécuté.
Le vizir chercha vainement dans l'ancienne ville de Constantin des complices
du prêtre martyr. La
succession rapide des vizirs avait fait négliger à M. de La Haye, ambassadeur
de France, de complimenter, selon l'usage, Képrilu au moment de son avènement
au pouvoir (1656).
M. de La Haye ne fit qu'un peu plus tard sa visite officielle au nouveau
ministre. Ce peu d'empressement de l'envoyé français blessa le vizir, et il
en conserva un profond ressentiment. Il n'attendait qu'une occasion favorable
pour se venger, et cette occasion se présenta en 1658, peu de jours après le
meurtre du patriarche grec. Comme autrefois l'empereur Constance, Képrilu
avait habilement organisé un vaste système d'espionnage à Constantinople et
dans tout l'empire. Les espions du vizir ne se connaissaient pas même entre
eux ; ils étaient partout et personne ne savait où ils étaient. Informé par
un de ses curieux que M. de La Haye avait reçu de Venise des lettres chiffrées,
Képrilu qui se trouvait en ce n'ornent à Andrinople, manda l'ambassadeur
auprès de lui sous prétexte de lui faire une communication importante.
Retenu, chez lui, pour cause de maladie, M. de La Haye envoya son fils, M. de
Vantelet, à Andrinople. Le vizir lui demanda brutalement ce que signifiaient
les lettres mystérieuses reçues à l'ambassade. M. de Vantelet répondit qu'il
ne le savait pas., mais que dans tous les cas l'ambassadeur de France n'avait
de comptes à rendre qu'au roi son maître. La fière attitude du jeune Français
allume la colère silencieuse de Képrilu, et M. de Vantelet est enfermé dans
une prison après avoir reçu la bastonnade des tschiaous. A cette nouvelle, M.
de La Haye, faible et malade, part pour Andrinople pour demander justice, et,
pour toute réponse, le vizir le fait incarcérer avec son fils. Louis
XIV, indigné, en apprenant ces outrages, envoie Blondel, son ambassadeur à
Berlin, à Constantinople, avec une lettre dans laquelle le roi de France
demande satisfaction au sultan. Dans l'audience que Képrilu donne à Blondel,
le vizir se répand en reproches amers contre M. de La Haye qu'il accuse
d'entretenir perfidement une correspondance secrète avec les Vénitiens
ennemis de l'empire, et refuse de présenter l'envoyé de Louis XIV au sultan,
sous prétexte que cet honneur n'est accordé qu'aux ambassadeurs permanents,
non à de simples chargés d'affaires. Blondel quitte Constantinople sans avoir
voulu remettre à Képrilu la lettre destinée à Mahomet IV, et ce n'est qu'à
force d'argent que M. de La Haye et son fils obtiennent leur liberté. Cent
soixante-douze ans plus tard, un petit-fils de Louis XIV lava avec une
immense gloire dans le sang musulman une injure moins grande que celle dont
nous venons de parler. Certes, on serait mal venu d'accuser Louis XIV de
n'avoir pas su faire respecter l'honneur national ! Le roi qui vit l'Europe à
ses pieds pendant son grand règne ; le prince qui disait à l'envoyé anglais
chargé de lui adresser des réclamations au sujet du canal de Mardik : Monsieur
l’ambassadeur, j'ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez les
autres, ne m'en faites pas souvenir ; le monarque qui, accablé d'ans et
de douleur après avoir vu mourir sa famille presque entière, lançait ses
invincibles bataillons à Denain et jurait de s'ensevelir sous les débris de
la monarchie plut6t que d'accepter des conditions imposées par l'Europe
coalisée ; Lous XIV, disons-nous, n'aurait pas souffert les insultes d'un
Ottoman si, durant cette année de 1658, année de victoires pour la France, il
n'avait pas eu à combattre, à vaincre en personne l'Angleterre et l'Espagne,
dont les armées couvraient le nord de notre belle patrie. Il faut dire aussi
que Louis XIV, quoiqu'il fût l'allié de la Porte, s'était montré disposé, dès
l'année 1650, à entrer dans la confédération des princes chrétiens contre la
Turquie, alors en guerre avec Venise, confédération organisée par le pape
Alexandre VII, et bient6t abandonnée par ce pontife lui-même. A
l'époque où M. de La Haye et son fils furent si gravement insultés par
Képrilu, Louis XIV fournissait des secours en armes et en argent aux
Vénitiens dans l'île de Candie que les Ottomans attaquaient depuis 1648. A la
haine du grand vizir contre M. de La Haye se joignait donc le mécontentement
de la Porte au sujet de la protection ouvertement accordée par Louis XIV à la
république de Venise. Tous ces faits ne justifient pas, sans doute, la
barbare conduite de Képrilu à l'égard de l'ambassadeur français, mais ils
peuvent l'expliquer. Presque
tous les représentants des puissances chrétiennes furent outragés,
d'ailleurs, à la cour ottomane, sous Mahomet IV. En 1667, Radzieiowsky,
palatin de Lithuanie, internonce de Pologne, faillit être assommé par des
favoris du padischah, qui lui reprochèrent de ne s'être pas assez
profondément incliné devant Sa Hautesse. L'interprète autrichien, Morco,
servant de drogman à Radzieiowsky, reçut cent coups de bâton sous les yeux du
sultan, parce qu'il mettait trop de lenteur à traduire les dépêches apportées
par le noble palatin. En 1668, un ambassadeur russe, dont nous n'avons pu
trouver le nom, admis à présenter ses lettres de créance au sultan, fut
violemment saisi à la nuque et jeté la face contre terre parce qu'il avait
opposé quelque résistance aux chambellans chargés de lui tenir les deux bras
pendant l'audience impériale, selon la règle autrefois établie par Bajazet
II. Par les ordres du sultan, l'envoyé moscovite, son secrétaire et son
interprète furent expulsés à coups de poing de la salle du trône[4]. C'était
en plein XVIIe siècle que ces brutales scènes se passaient, alors que la cour
de Versailles atteignait le plus haut degré de politesse de civilisation dont
le monde ait gardé souvenir. A cette époque, les Turcs n'avaient rien perdu
de leur barbarie, ni de leur haine sauvage contre le nom chrétien. Et ce
farouche orgueil dure encore, malgré les sévères leçons que l'Europe lui a
données. Képrilu
mourut le 1er novembre 1661, âgé de quatre-vingts ans. Mahomet IV le visita à
son lit de mort. Tout en lui exprimant sa reconnaissance pour l'honneur
insigne qui lui était fait, honneur jusqu'alors sans précédent à Stamboul, le
vieux ministre donna les conseils suivants à son jeune maître : « Mon
padischah, écoute une dernière fois la parole de ton fidèle esclave : ne te
laisse jamais gouverner par les femmes ; ne confie jamais le sceau de
l'empire à un homme avide de richesses ; remplis par tous les moyens possible
les caisses de l'État ; ne laisse jamais ton armée et ta personne en repos. »
Et il expira. Nous verrons, dans le chapitre qui va suivre, comment Mahomet
IV profita des conseils du vizir mourant. Képrilu s'était fait construire, de son vivant, à Constantinople, un grand torbeh (mausolée) qu'il avait fait remplir de blé pour être distribué aux pauvres de la capitale après sa mort ; sa volonté s'accomplit. Il y a dans cette pensée du vieux vizir, pensée qu'on ne saurait trouver ailleurs que dans cet Orient si riche en enseignements de toute nature, quelque chose d'antique et de religieux à la fois. L'aumône, cette clef mystérieuse qui ouvre les portes du ciel, revêtait ici une forme singulièrement frappante qui parlait à la chaleureuse imagination du peuple ottoman. Les bénédictions et les prières des pauvres qui, selon le langage oriental, montent plus vite à Dieu que le vent ne traverse l'espace, accompagnèrent l'âme de Képrilu au-delà du sépulcre, et purent lui faire trouver grâce devant la divine miséricorde. Mais cet acte de bienfaisance n'a pu effacer le souvenir des atrocités commises par Mohammed, et l'histoire a donné à l'impitoyable vizir le surnom bien mérité de Képrilu le Cruel. Des surnoms plus dignes et plus beaux seront donnés aux descendants de cet homme extraordinaire. |