HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME SECOND — L'EMPIRE OTTOMAN

 

CHAPITRE XXXVII.

 

 

De l'abus des plaisirs. — Ibrahim Ier, empereur. — Son caractère. — Ses débauches. — Les femmes du harem dominent le sultan et gouvernent l'empire. — Prodigalités d'Ibrahim. — De la propriété foncière en Turquie. — Curieux détails. — Révolte contre le sultan. — Sa déposition et son exécution. — Réflexions à ce sujet. — Mahomet IV, âgé de sept ans, empereur. — Sa grand'mère Kœrem gouverne l'empire en son nom. — Conspiration contre la sultane. — L'eunuque Souleiman. — Beau dévouement d'une esclave de Kœrem. — La sultane est étranglée. — L'aga Begtasch. — Ce que deviennent les richesses des grands de l'empire après leur mort (de 1648 à 1651).

 

L'abus des plaisirs avait prématurément conduit Mourad IV au tombeau, sans diminuer pourtant la vigueur de sa pensée, qui resta la même jusqu'à l'heure de sa mort. Les fortes organisations intellectuelles ont seules le privilége de sortir parfois victorieuses de la lutte établie entre l'esprit et le corps épuisé par des passions honteuses. Les intelligences faibles ne sauraient soutenir un pareil combat ; leurs pâles rayons s'effacent vite, et la matière reste maitresse du champ de bataille. Tel fut le triste spectacle que donna Ibrahim Ier. Il n'était pas, quoi qu'on en ait dit, imbécile comme Moustapha Ier. Mais les voluptés du harem, dans lesquelles il se plongea avec frénésie, anéantirent ses facultés. Ibrahim fut l'Héliogabale de la race impériale des Turcs, comme Mourad IV en avait été le Néron. Enfermé, depuis son enfance, dans une prison du sérail où Mourad IV l'avait relégué, Ibrahim y avait contracté un tremblement nerveux, résultat de la terreur que les menaces de mort sans cesse renouvelées de son frère, lui avaient inspirée. Lorsque la sultane Validé (Mahpèiker), sa mère, et les vizirs se présentèrent à Ibrahim pour lui annoncer son avènement à l'empire, le pauvre reclus crut voir en eux, non des libérateurs, mais des bourreaux. La vue du cadavre de Mourad IV, qu'il se fit apporter dans sa prison, calma seule son effroi, et le convainquit de la vérité qu'on venait lui apprendre.

Ibrahim, alors âgé d'une vingtaine d'années, ne sortit de son réduit que pour se jeter comme un fou dans le dévergondage. Violant la loi du prophète qui ne permet aux sultans eux-mêmes d'épouser que quatre femmes, Ibrahim en épousa huit, et le nombre de ses esclaves, ou concubines, était égal à celui de ses chevaux de main : quinze cents ! Le Koran a réservé trois félicités aux hommes sur la terre et dans le paradis : la prière, les parfums et les femmes ; Ibrahim en ajouta une quatrième : les fourrures de zibeline. Pendant l'hiver les vêtements du prince, ses divans, son lit, ses appartements étaient couverts de pelleteries les plus précieuses, les plus chaudes, comme en été la soie ruisselait partout dans le sérail. Sa fureur d'acquérir les plus belles esclaves, en avait fait monter le prix à un point tel, que le sultan seul était assez riche pour avoir dans son harem les beautés de la Circassie, de la Géorgie et des frontières de l'Arménie. Aucun pacha, d'ailleurs, aucun vizir ne pouvait acheter d'esclaves sans la permission de l'insatiable padischah. Sous le règne d'Ibrahim, les femmes du sérail disposèrent des places, des revenus de l'empire, comme elles disposèrent du Sardanapale qui les rendait souveraines.

Parmi les huit épouses, plus ou moins légitimes du Grand Seigneur, l'une s'était appropriée, par des actes authentiques signés de la main du sultan, le produit des impôts du beau pachalik de Damas ; l'autre, celui des sandjaks de Boli et de Nicopolis ; chacune de ces femmes avait une province en partage. Les anciens usages de la Perse et de l'Égypte, qui assuraient le revenu de certaines villes ou villages aux épouses des rois de ces contrées, revivaient donc au sérail de Stamboul. Les prédécesseurs d'Ibrahim Ier les y avaient déjà introduits ; mais le frère de Mourad IV donna à ces extravagantes prodigalités des proportions jusqu'à lui inconnues. Les usages n'ont pas cessé d'exister entièrement. Les impôts de la cité et du territoire de Kassaba, ville d'Ionie, située à quelques lieues de Smyrne, étaient particulièrement affectés, en 1837, époque de notre passage dans cette partie de l'empire ottoman, à l'une des sultanes de Stamboul. Ces sortes de revenus étaient appelés argent de pantoufle. En langue turque ce mot présente la même signification que le mot employé autrefois en France pour désigner le supplément donné par le fermier à la femme du maître de la terre : argent des épingles. Mais ce qui revenait à la femme du propriétaire pour ses épingles, n'était, certes, pas comparable aux sommes énormes que touchaient, quatre fois par an, les khassekis (favorites) du Grand Seigneur, dans la pensée duquel toutes les terres de l'empire n'étaient qu'un immense fermage dont il pouvait disposer à son gré.

D'après le Koran, en effet, la terre appartient à Dieu, qui la donne à qui lui plait ; de sorte que toute propriété dérivant du maître des mondes, appartient à l'iman suprême (le sultan), qui est son ombre sur la terre. Ceci nous conduirait à l'examen de la question de savoir s'il y a, oui ou non, des propriétaires fonciers dans l'empire ottoman, question souvent débattue et toujours restée indécise. Ce qu'il y a de positif, c'est que, dans tous les temps, en Turquie, les sultans ont confisqué, sans forme de procès, les biens meubles et immeubles des grands de l'empire disgraciés ou décapités, et même ceux des simples particuliers. Quand de pareils faits subsistent, et qu'ils sont notoirement connus, n'est-on pas en droit de conclure que la propriété foncière, en Turquie, n'a jamais été qu'un leurre ? L'esclave et tout ce qu'il possède appartiennent au sultan, dit une tradition turque. Or, les padischahs ottomans donnent généralement le nom d'esclave à tous leurs sujets. Mais revenons à Ibrahim Ier.

Le sultan fit construire à l'une de ses favorites un arabah (voiture) tout incrusté de pierreries, traîné par des bœufs noirs dont les harnais resplendissaient d'or et d'argent. Deux autres favorites reçurent, chacune, une couronne de diamant. Ibrahim dépensa quarante mille piastres pour la construction d'une kaïque (barque) dans laquelle il faisait des promenades, pendant les belles nuits d'été, dans le Bosphore, accompagné de quelques-unes de ses odalisques. La troisième khasseki exerçait un tel empire sur l'esprit du sultan, qu'elle le persuada qu'il devait, comme autrefois les Pharaons, orner sa barbe de diamants, de perles fines, et se montrer ainsi en public. Le sultan adopta sans scrupule ce ridicule ajustement. L'usage veut que les musulmans aient la tête rasée, sauf une petite mèche de cheveux laissée au sommet de la tête, parce que, selon la tradition, c'est par cette mèche de cheveux que l'ange du trépas emportera le vrai croyant au paradis ; Ibrahim laissa croître sa chevelure ; ses femmes et ses eunuques le couronnaient de fleurs, et répandaient sur sa tête les plus suaves parfums. Il n'est pas dit dans l'histoire qu'Ibrahim se soit abandonné, comme plusieurs de ses prédécesseurs, à l'intempérance ; mais il aimait les viandes recherchées, les sucreries, les sorbets glacés, le luxe splendide, et ne pouvait vivre qu'au milieu de ses odalisques, dont les danses lascives, les chants, les mandolines harmonieuses, retraçaient à l'imagination en délire du padischah, une fidèle image des joies célestes promises par Mahomet à la sensualité musulmane. Ibrahim s'abrutissait de jour en jour. La voluptueuse Asie semblait s'être incarnée en lui, et les femmes lui corrompirent le cœur.

Bientôt le sultan devint superstitieux, cupide, cruel ; il recourait à des sortilèges pour ranimer une santé délabrée par le libertinage ; il vendait à beaux deniers comptants les places de kadis, de gouverneurs de provinces, toutes les charges en un mot, qui pouvaient exciter la rapacité des Turcs disposés à s'enrichir aux dépens de la justice ; il fit étrangler quelques personnages qui lui portaient ombrage ; la plus inique de ses condamnations fut celle du capitan-pacha, Yousouf (Joseph), l'homme le plus distingué de l'empire ottoman, gendre du sultan, et qui avait récemment conquis la Canée, l'une des villes de l'île de Candie, l'ancienne Crète. Ibrahim prononça l'arrêt de mort de Yousouf parce que celui-ci osa lui faire une observation au sujet d'un ordre stupide que le sultan lui avait donné pour une nouvelle expédition à Candie. Enfermé dans la prison des vizirs destinés à l'exil ou à la mort, l'amiral apprit que sa femme venait de le rendre père d'un fils. Il implora vainement sa grâce au nom de son premier-né et de la jeune mère, fille du sultan. « Qu'on ne me parle plus du maudit, s'écria Ibrahim, en voyant le bostandji-bachi et Mousa-pacha, prosternés à ses pieds, avec la supplique du condamné ; Tschaousch-bachi (maréchal de la cour), ajouta le sultan, en s'adressant à ce chef des messagers d'État, apporte-moi bien vite la tête de Yousouf ou je te tue ! » Un instant après, l'amiral était étranglé dans sa prison, et son cadavre fut placé devant l'exécrable padischah. Quel dommage, dit-il, en regardant le mort avec un insultant sourire, il avait de belles joues ! Comme Tibère, Ibrahim n'était plus que de la boue pétrie avec du sang.

Mais l'heure de la vengeance allait sonner. Tant d'infamies et d'atrocités émurent le corps des ulémas (docteurs de la loi, légistes), et les janissaires éclatèrent en murmures. Achmet-pacha, grand vizir, homme aussi abject qu'Ibrahim lui-même, et complice des crimes, des déprédations du sultan, veut prévenir l'orage qui le menace ainsi que l'empereur, et forme le projet d'exterminer l'oda (le régiment des janissaires). Ceux-ci volent aux armes, se réunissent dans leur mosquée, oda djamie, y entraînent les ulémas, les mallas (autres légistes), et l'assemblée prononce, après en avoir longuement délibéré, la déposition du vizir Achmet et celle du sultan.

Mahomet IV, prince de sept ans, fils aîné d'Ibrahim Ier, est proclamé empereur des Turcs à la place de son père ; les révoltés invitent la sultane Mahpeiker à veiller sur les jours de son petit-fils, si elle veut elle-même sauver sa tête. Les ulémas et les janissaires élèvent, au vizirat, de leur propre autorité, Mohammed-pacha, vieux serviteur de quatre sultans, alors retiré dans un couvent de derviche. Informé de la nomination de Mohammed-pacha, Ibrahim la ratifie et demande grâce pour lui. Cet acte de faiblesse de l'empereur constitue à lui seul son abdication, car le droit de nommer les vizirs appartient seul au sultan. Les janissaires envoient des émissaires à Ibrahim pour lui demander de leur livrer Achmet-pacha. Comment, répond le sultan, livrerai-je Achmet, puisqu'il est mon gendre ? On lui réplique que Yousouf-pacha était aussi son gendre, et qu'il n'a pas craint de le faire étrangler. Le grand écuyer du palais va au nom du sultan, sommer les rebelles de se disperser, et les menace, en cas de refus, de faire marcher contre eux les bostandjis et les itschoglans (pages). « Aga ! répond à l'envoyé de l'empereur le chef des janissaires, le padischah a perdu l'empire par le brigandage et la tyrannie. Les femmes règnent en souveraines. Le trésor ne peut plus suffire à leurs caprices. Les sujets sont ruinés, l'État déshonoré. Ce qui est dit est dit. Vive Mohammed IV ! » Et l'assemblée fait retentir les voûtes de la mosquée de ce cri mille fois répétés : Vive Mohammed IV !

Les janissaires se précipitent dans le palais d'Achmet-pacha et ne l'y trouvent pas. Ils le voient blotti dans une meule de foin à l'une des portes extérieures de Stamboul, le saisissent et l'étranglent : ses richesses sont confisquées au profit de l'État. Les ulémas, le grand vizir Mohammed, l'aga des janissaires, se présentent au sérail marchant à la tête de troupes nombreuses, et les bostandjis (gardes des jardins impériaux), les itschoglans (pages) ne leur opposent aucune résistance. Les grands dignitaires de l'empire entrent dans la salle où se trouve le sultan : « Traîtres ! leur dit Ibrahim, que me voulez-vous ? ne suis-je pas votre padischah ? — Non ! lui répond Abdoulazis-effendi, grand juge de Roumélie, non ! tu n'es point padischah puisque tu ne suis pas les nobles traces de tes illustres aïeux ; puisque tu foules aux pieds la justice et la foi ; puisque tu as ruiné l'empire et que tu consumes ton temps dans les jeux et la débauche ! Trop longtemps la voix du mouezim (celui qui appelle cinq fois par jour les croyants à la prière) d'aya Sophia (grand temple voisin de ce palais) a été couverte par le bruit des flûtes, des cymbales, des fifres, des trompettes joyeuses de ton sérail ! Ce scandale va cesser ! Ton règne est fini ! Ce qui est dit est dit ! » Le sultan est traîné dans la prison où il avait passé sa première jeunesse. Ceci, dit-il en soupirant, m'était écrit sur le front ! Dieu l'a voulu !

Mais les chefs des rebelles veulent la mort du sultan ; et pour la légitimer aux yeux du peuple ottoman et de l'armée, ils posent au grand moufti la question suivante : « Est-il permis de déposer et de mettre à mort un padischah qui, au lieu de conférer les dignités de la loi et du sabre à ceux qui les méritent, les donne pour de l'argent ? » Oui, répond le chef de la loi, qui appuie sa décision sur ces paroles du Koran : S'il y a deux khalifes, tuez-en un. Or, il y avait deux sultans en ce moment : Ibrahim qui, malgré sa déposition pouvait briser ses fers, remonter sur le trône, punir ses ennemis, et le jeune Mahomet IV, acclamé empereur par les révoltés. Le 18 août 1648, l'aga des janissaires, le vizir Mohammed et le grand moufti, se présentent de nouveau au sérail et annoncent au sultan son arrêt de mort. Exécrables brigands, leur dit Ibrahim, vous voulez donc ma vie ? à moi itschoglans, bostandjis ! Mais les bostandjis et les itschoglans -restent sourds aux cris de détresse de l'empereur. Quoi ! ajoute le sultan avec désespoir, n'y aura-t-il donc aucun de ceux qui ont mangé mon pain qui prenne pitié de moi et veuille me protéger ?

Le sultan éclate en imprécations contre les ulémas et les janissaires au moment où les bourreaux mettent la main sur lui ; il bondit comme un lion dans leurs bras, et appelle la vengeance céleste sur le peuple de Stamboul qui laissait immoler les sultans sans les défendre. Le cordon fatal entoura le cou du padischah qui ne fut bientôt plus qu'un cadavre. Ce fut un eunuque du sérail, nommé Abdourrhaman, qui l'étrangla. Des torrents de sang jaillirent du nez, de la bouche, des oreilles d'Ibrahim, et souillèrent sa robe impériale. Abdourrhaman prit cette robe et la conserva comme le trophée de son crime. On récompensa ce bourreau par le gouvernement de l'Égypte, d'où ses exactions l'obligèrent de fuir. Condamné à mort, en 1654, comme meurtrier de l'empereur son maître et comme concussionnaire, il fut étranglé, à son tour, dans le sérail où il avait assassiné Ibrahim six ans auparavant.

Ibrahim était le troisième padischah qui périssait d'une mort violente : le poison de Sélim ter termina les jours de Bajazet II, et le cordon de Daoud-pacha arracha la vie à Osman II. Mais Ibrahim fut le premier sultan turc juridiquement déposé et assassiné. Six mois plus tard (9 février 1649), Olivier Cromwell, cet homme, a dit Pope, condamné à une renommée éternelle, remplissait à Londres, l'office de grand moufti, et la tête de Charles Stuart roulait sur l'horrible billot par un arrêt du parlement. Nous nous garderons bien de comparer l'auguste victime de Whitehall au maître efféminé du harem impérial de Stamboul ; aucun trait de ressemblance n'existe entre ces deux princes ; mais il est assez remarquable que dans deux pays si opposés par les croyances, les mœurs, les lois, deux monarques aient péri presque au même moment, et chacun au nom de la loi, par la main du bourreau.

Ce n'étaient pas les empereurs les plus cruels, les plus débauchés que les Ottomans précipitaient du trône et traînaient aux gémonies ; mais ceux qui ne les gouvernaient pas avec une verge de fer, par l'ascendant de leur génie, et qui ne faisaient pas respecter aux yeux de l'univers la gloire du croissant ; Mourad IV était un tyran bien autrement impitoyable qu'Ibrahim, et le dérèglement de ses mœurs, on le sait, abrégea son existence ; mais Mourad W, doué d'une forte intelligence, était un intrépide capitaine ; il portait haut et ferme le sandjak-schérif (étendard du prophète) ; il gagnait des batailles, conquérait des villes, des provinces et tenait l'empire tremblant sous ses pieds., Remarquons, toutefois, que Mourad IV n'était qu'un homme, un homme seul, et qu'il ne laissa pas après lui de constitution capable d'abriter la faiblesse de son successeur. Aucune garantie ne couvrait et ne couvre encore les sultans de Stamboul ; ils sont eux-mêmes la loi et la force, ou bien, le désordre et n'affaiblissement de l'État. La monarchie turque, au temps des janissaires, surtout, s'appuyait sur ce qu'il y a de plus faible dans les sociétés politiques, la volonté d'un seul et celle d'une soldatesque insolente. Rien ne protégea Ibrahim contre les prétentions légales des ulémas, les fureurs de l'oda ; et, loin de protester, loin de prendre la défense du potentat tombé, le peuple ottoman de Constantinople assista les bras croisés à la déchéance, au supplice du sultan, et se tourna du côté des rebelles vainqueurs, comme on tourne son manteau, selon une expression orientale, du côté d’où souffle le vent. Que d'exemples on trouverait, dans l'histoire des empires, de l'impuissance du despotisme aux prises avec la révolte ! Les débordements révolutionnaires n'ont pas toujours respecté l'inviolabilité royale, consentie dans les pactes fondamentaux ! Mais ces pactes établissaient du moins qu'un souverain n'était pas à la merci des factieux, et un peuple à la merci d'un souverain.

Mahpéïker ou Kœsem, sultane Validé, qui avait déjà tenu le timon de l'État pendant la minorité de Mourad IV, et qui avait été reléguée dans un vieux sérail quand ce prince mourut, reprit le gouvernement de l'empire, avec le vieux vizir Mohammed, après le meurtre d'Ibrahim Ier. Accusé d'avoir volé une grande somme d'argent destinée au capitan-pacha, dont la flotte fut battue, par les Vénitiens, au mois d'avril 1649, en vue de l'ancienne Phocée, berceau de Marseille, Mohammed fut étranglé par les ordres du jeune empereur ou plutôt par ceux de la sultane. On trouva, dans la maison du vizir, après sa mort, plusieurs millions de piastres qu'il avait extorquées durant son administration. Ces sommes feutrèrent dans les caisses de l'État. Le sceau de l'empire fut alors confié à Achmet-pacha, surnommé Mélek (l'Ange), à cause de sa rare beauté. C'était un Lomme probe, désintéressé, mais son peu de capacité le mettait hors d'état de supporter le poids d'un empire, car le mot vizir, on le sait, signifie littéralement : celui qui porte le fardeau. Mélek fit en plein divan une proposition qui excita la surprise et les rires de ses collègues ; il demanda que chaque ministre (ils étaient huit) fît, pendant un an, l'abandon de son traitement au profit de l'État ruiné par les folies d'Ibrahim Ier. Une pareille proposition ne pouvait guère être bien accueillie par des hommes qui faisaient métier et marchandise de leurs hautes fonctions. Les Sully sont rares en Turquie comme ailleurs. Mélek garda, comme ses collègues, ses appointements.

Pour couvrir le déficit du trésor, le divan supprima d'un trait de plume deux milliards de piastres destinés à payer des pensions à de vieux militaires, à des veuves, à des orphelins, et à l'entretien d'un grand nombre d'établissements de bienfaisance. La sultane Validé s'opposa, mais inutilement, à cette mesure inique : « Craignons, dit-elle après l'exécution de la mesure, craignons maintenant que les larmes et les malédictions des malheureux ainsi dépouillés n'allument le courroux du ciel contre l'empire. — Rassurez-vous, chère âme, lui répondit le principal auteur de la suppression des pensions affectées aux pauvres, rassurez-vous ! Les malédictions des mendiants et des gens pieux sont aussi impuissantes que leurs prières. J'assume sur moi leurs inoffensives imprécations. Ce ne sont pas les prières des mollas et des derviches qui gagnent des batailles et prennent des villes ; ce sont d'habiles généraux et de vaillants soldats. » Comme on le voit, l'empire turc, cette patrie des vrais croyants, nourrissait aussi des sceptiques sans cœur. Hâtons-nous cependant de dire que de tels hommes sont rares parmi les- Ottomans, et que le scepticisme est loin d'être le caractère de cette nation.

Les impôts publics furent triplés et les monnaies désastreusement altérées, ce qui a été dans tous les temps une des plaies du gouvernement turc[1]. La valeur réelle des pièces de monnaie équivalait à peine au tiers de leur valeur nominative. Cette mesure impolitique souleva la population marchande de Constantinople. Elle protesta énergiquement, se porta au sérail et demanda justice. Les janissaires dispersèrent la foule à coups de sabre, le sang coula, et les choses restèrent telles qu'elles étaient auparavant. Les pachas et les vizirs, cependant, menaient joyeuse vie au milieu de tant de misères et de larmes. Jamais le luxe de la table, qui, depuis Soliman le Magnifique, se déployait de plus en plus parmi les Turcs de Stamboul, n'avait été poussé aussi loin que sous la minorité de Mahomet IV. Mohammed-pacha, defterdar (grand trésorier), avait une vaisselle d'argent, des nappes brodées d'or dont la valeur, a dit un historien contemporain, aurait suffi à l'existence de deux mille familles. Le defterdar avait quarante cuisiniers à son service. Quand ce Lucullus des Ottomans voyageait, vingt de ses cuisiniers le précédaient dans les endroits où il devait se rendre, et les vingt autres ne quittaient pas sa personne. De nobles sentiments animaient la sultane Kœsem et son petit-fils ; mais que pouvaient une femme seule et un enfant contre un pareil désordre ?

Pendant que tant de maux rongeaient l'empire en confusion, les intrigues du harem, qui finissaient toujours par de sanglantes tragédies, allaient leur cours. Au temps de Soliman le Magnifique, deux sultanes, la fameuse Roxelane, et la mère du prince qui régna sous le nom de Sam Il, se disputèrent le cœur du conquérant de Rhodes, et cette rivalité aboutit à des meurtres de famille dont le lecteur n'a pas perdu le souvenir. Après la mort d’Ibrahim Ier, deux autres sultanes, Kœsem et Tarkhan, jeune et belle Grecque, autrefois esclave, maintenant Validé[2], mère de Mahomet IV, s'étaient voué une haine mortelle, non pas, comme jadis Roxelane et sa rivale, pour régner sur les passions d'un maitre, car il n'en existait aucun, à cette époque, dans le sérail, mais par ambition du pouvoir politique. Deux partis s'étaient formés ; l'un, entièrement renfermé dans le sérail, se composait des principaux officiers de la maison impériale, des eunuques, et soutenait la jeune sultane ; l'antre, représenté par les chefs des janissaires, avait embrassé la cause de la vieille Validé. Chacun des deux partis préparait dans l'ombre un coup d'État ; le succès devait appartenir aux plus diligents, aux plus rusés, aux plus audacieux. Les adhérents de Tarkhan avaient pour chef l'eunuque Souléiman, être vil rampant, mais conspirateur habile, et capable de ne reculer devant aucun crime. L'âme du parti de Kœsem était Begtasch, aga des janissaires, personnage ambitieux, auquel la vieille sultane avait promis le grand vizirat.

Dans la nuit du 1er au 2 décembre 1651, l'eunuque Souléiman fait jurer à cent vingt sulfubaltadis (eunuques blancs) d'exterminer Kœsem et ceux qui la soutiennent. Connaissant la haine des itschoglans (pages) contre les janissaires, lesquels fermaient à ces jeunes gens la carrière de l'avancement dans l'armée, Souléiman va frapper à coups redoublés aux portes de leurs chambres et leur dit : « Debout ! aux armes ! Les janissaires envahissent le sérail pour vous égorger ! De concert avec Mahpéiker, que Dieu maudisse, ils veulent étrangler notre jeune padischah, et mettre ensuite Begtasch sur le trône, en donnant à l'aga la vieille Validé pour épouse ! »

Les itschoglans, pépinière d'officiers, au nombre de plus de huit cents, se lèvent en tumulte, prennent leurs armes, se précipitent dans les cours, aux portes du sérail, n'y trouvent personne et n'égorgent qu'un de leurs chefs qui les exhortait à ne pas troubler l'ordre, à rentrer dans leurs demeures. Mais Souléiman profite du désordre qui règne dans le palais pour mettre à mort la vieille sultane. L'eunuque et ses compagnons enfoncent les portes des appartements de Kœsem, et y pénètrent en proférant des cris affreux. Je suis la sultane Validé, tuez-moi ! s'écrie une femme voilée de la tête aux pieds en se présentant aux assassins. Celle qui parle ainsi n'est qu'une esclave de Kœsem qui veut sauver la vie de sa maîtresse, en donnant la sienne ! A travers les turpitudes, les crimes qui passent ici devant le regard attristé, le cœur se repose un instant dans l'admiration de ce dévouement sublime ; cette noble fille de la servitude apparaît comme une fleur embaumée qu'on trouverait au fond de quelque aride et brûlant désert ! La pauvre esclave fut reconnue, écartée à coups de poing et les eunuques cherchèrent leur victime, qu'ils trouvèrent cachée dans une armoire. Ils l'étendirent à terre, lui marchèrent sur le corps et l'étranglèrent avec un cordon de rideau.

Kœsem, épouse d'Achmet Ier, mère de trois sultans, Osman II, Mourad IV et Ibrahim Ier, fut la première femme du sérail de Stamboul assassinée pour des motifs politiques ; il faut dire aussi qu'elle fut la première qui eût pris ouvertement en main le gouvernement turc. On l'a accusée, sans preuve aucune, et même sans vraisemblance, d'avoir voulu arracher la vie à son petit-fils, Mahomet IV, et lui donner pour successeur au trône le jeune Soliman, second fils d'Ibrahim Ier : Certes, les traditions du crime se conservaient à la cour de Stamboul ; l'immolation des jeunes princes turcs y coûtait peu, et mille moyens secrets étaient offerts à la sultane si elle eût voulu faire disparaître Mahomet IV. Un fait incontestable, et nous l'avons déjà indiqué, c'est que Kœsem et Begtasch se seraient infailliblement débarrassés par le meurtre de Tarkhan et des hauts fonctionnaires qui la soutenaient, si Souléiman n'avait pas étranglé à temps la vieille Validé.

La mémoire de cette femme est conservée à Stamboul ; deux mosquées, un beau karavanséraï qu'elle fit construire, portent son nom. Elle employait une partie de ses revenus, produit des impôts de trois provinces, à de bonnes œuvres. Mais on se demande, en lisant dans les historiens turcs, les détails de la fortune de Kœsem, si son trésor particulier n'avait pas grossi au détriment du trésor public. Vingt caisses remplies de bons et beaux ducats de Venise, près de trois mille châles des Indes, des boîtes en or massif remplies de diamants et une infinité d'objets précieux furent trouvés, après l'assassinat du 2 septembre 1651, dans la chambre à coucher de la sultane.

Le 3 septembre, au matin, Begtasch, ayant appris la mort de Kœsem, rassembla ses janissaires dans Oda-Djamie, et leur demanda de venger le meurtre de la princesse. L'aga fut interrompu par ces mets : Es-tu donc l'héritier de la vieille Validé ? Un immense éclat de rire accueillit cette ironique apostrophe, et Begtasch sortit tout confus de la mosquée sans avoir pu décider la milice à prendre les armes pour punir l'eunuque Souléiman et ses complices. Bientôt l'aga paya de sa tête son opposition à la jeune Tarkhan et à son parti. Ce n'était qu'après leur mort qu'on connaissait la fortune des grands dignitaires de l'empire ottoman. Begtasch avait fait construire dans sa maison une cachette dans laquelle on déterra, après de longues recherches, deux chaudrons remplis de bijoux et de pièces d'or. Tous les trésors enlevés aux pachas disgraciés et, surtout, mis à mort par ordre souverain, étaient versés dans les caisses de l'État. C'étaient comme autant de ruisseaux d'or qui, un moment détournés de leur cours naturel, finissaient toujours par se décharger dans le kesné impérial, que les historiens turcs ont quelquefois appelé mal à propos, l'océan des richesses du monde.

 

 

 



[1] La piastre turque qui valait quatre francs autrefois, ne vaut plus aujourd'hui que vingt-cinq centimes.

[2] Ce mot turc signifie : celle qui enfante. Ce titre, glorieux dans le sérail, n'est donné qu'aux mères des sultans.