Mahomet III. — Fin de
la période conquérante de l'empire ottoman et commencement de sa décadence. —
Succès des Allemands et des Hongrois coutre les Turcs. — Désolation à
Constantinople à la suite des pertes des Turcs sur le Danube. — Départ de
l'armée ottomane pour la Hongrie. — Bataille de Kéreste. — Lâcheté de Mahomet
III. — Bravoure de son historiographe Seadeddin. — Le duc de Mercœur passe en
Hongrie et combat coutre les Turcs avec d'anciens ligueurs. — Ambassadeur
turc envoyé à Henri IV. — Entrevue du Béarnais avec l'envoyé turc. — Mort de
Mahomet, Achmet Ier lui succède. — Caractère de ce sultan et de son règne. —
Mort d'Achmet. — Son frère Moustapha lui succède. — Déposition de Moustapha.
— Avènement de jeune Osman II. — Meurtre de Mohammed, frère d'Osman II. —
Caractère de ce prince. — Désastre de l'armée turque dans la Bessarabie. —
Projet d'Osman de détruire les janissaires. — Révolte sanglante de ces
derniers. — Déposition d'Osman II. — Sa fin tragique. — Moustapha replacé sur
le trône. État de l'empire. — Seconde déposition de Moustapha. — Avènement de
Mourad IV.
A
partir du règne de Mahomet III, les Turcs perdent quelques-unes de leurs
conquêtes, et prennent l'initiative des propositions de paix avec les
chrétiens des régions danubiennes qu'ils avaient toujours attaqués jusqu'ici.
C'est là un fait digne d'attention, car il marque la fin de la période
conquérante de l'empire ottoman, qui est le commencement de sa décadence. La
bataille de Lépante portait ses fruits. Les Allemands et les Hongrois alliés
entrent dans les possessions turques (juillet 1595), battent les troupes du sultan
les chassent de Gran, de Visigrad, de Petrinia, de Boukharest et d'autres
villes importantes. Les historiens musulmans appellent cette année l’année
des défaites. Ces nombreuses pertes de la Turquie jettent la
consternation parmi la population de Stamboul. La peste et un tremblement de
terre tels qu'on n'en avait jamais vus dans ce pays où ces fléaux ont fait
dans tous les temps de si terribles ravages, éclatent à Constantinople,
pendant que les désastreuses nouvelles de la Hongrie parviennent dans cette
ville. Les imans et les astrologues, surtout, qui exerçaient une si grande
influence sur l'esprit superstitieux des Turcs, ne voient que des signes
sinistres dans le ciel et sur la terre, et demandent de conjurer le courroux
céleste par la pénitence et la prière. Les
cris de malheur pénètrent au fond du sérail où Mahomet Ill passe sa vie, et
l'en arrachent. Le sultan vient avec les grands de l'empire, les imans, les
ulémas, le peuple à l’Et-Meïdan, l'ancien hippodrome, pour adresser au ciel
une prière qui ne se fait entendre que dans les calamités publiques. Des
paroles de mort sont prononcées contre les chrétiens de Péra, de Galata,
faubourgs de Constantinople. La sultane Validé, mère de Mahomet HI, ancienne
esclave vénitienne, qui en Changeant de patrie, a changé de religion,
s'associe aux fanatiques fureurs des Turcs ; foulant aux pieds tout souvenir
de la foi de ses pères, elle propose à son fils l'extermination générale des
disciples de l'Évangile. Cet immense holocauste lui parait seul capable
d'apaiser la colère du Dieu de Mahomet. Mais de sages conseils empêchent
l'accomplissement de cet horrible projet, qui se réduit au bannissement des
Grecs non mariés. Quelques églises sont profanées, fermées ou changées en
mosquées. Le courageux ambassadeur de France, M. de Brèves, obtient la
restitution de deux ou trois sanctuaires de Jésus-Christ, et déclare à la
Porte ottomane que le roi son maître (c'était Henri IV) saurait bien punir les crimes
des musulmans contre les chrétiens. Des juifs et des Grecs, effrayés par des
menaces sanguinaires, abjurent lâchement et publiquement leur foi. Mahomet
III lance un hatti-shérif sévère contre le vin, de plus en plus en usage chez
les Ottomans, fait détruire les cabarets, les maisons de débauche et, jeter à
la mer les femmes de mauvaise vie. Cependant
la population de Stamboul demande qu'une armée fonde sur la Hongrie et que le
croissant soit vengé sur les champs de bataille. Les provinces,
disait-on, sont les fiancées du sultan : malheur à ceux qui les touchent !
Mais les janissaires déclarent qu'ils ne se remettront en campagne que si le
padischah marche à leur tête. Mahomet Ill, le plus lâche des hommes et des
sultans, hésite et tremble ; les clameurs de la milice redoublent et le
sultan se décide enfin, ou plutôt on l'oblige à partir pour la Hongrie avec
une armée de deux cent mille hommes (juin 1596). Cicala-pacha, renégat génois
et ancien pirate, Sirou-pacha et le grand vizir Ibrahim, tous les trois
généraux renommés, accompagnent le sultan et commandent l'armée. Le savant
Seadeddin, moufti de Stamboul, précepteur de Mahomet HI, suit l'armée en qualité
d'historiographe, et se montre aussi utile dans les conseils du prince que
brave guerrier dans la bataille. Les Turcs campent (septembre
1596) sous les murs
d'Erlau, l'ancienne Agria, à l'entrée des monts Matira, bâtie par saint
Étienne, deuxième roi de Hongrie, mort dans la première moitié du xi' siècle.
Les Ottomans assiègent Erlau, qui se rend malgré les exhortations et la
résistance de Guillaume Trezka, commandant de la place. Mahomet HI accepte,
signe la capitulation, dont les clauses commandent de respecter l'honneur des
femmes, la vie des vaincus et leurs propriétés. Le sultan entre ensuite dans
la ville, et violant sa parole, traite la place comme s'il l'avait prise
d'assaut ! Les horreurs de Chypre se renouvellent à Erlau ! Bientôt
une armée de Hongrois et d'Allemands, commandée par l'archiduc Maximilien,
généralissime de l'empereur Rodolphe II, arrive dans la plaine de Kéreste,
non loin d'Erlau, et y trouve les troupes ottomanes rangées en bataille.
Elles sont près d'en venir aux mains. En ce moment Mahomet Hl, saisi de peur,
dit à son vizir : Lala (maitre), suis-je bien nécessaire ici ?
ne pourrais-je pas m'en aller à Stamboul ? Seadeddin, indigné de ces paroles, répond au
sultan : Restez ici ! un padischah des Ottomans ne tourne pas le dos à
l'ennemi ! Le combat commence et le sultan va se cacher derrière les
bagages de l'armée, tandis que Seadeddin fait bravement son devoir le sabre à
la main. La bataille est gagnée par les confédérés ; vingt mille cadavres des
musulmans couvrent la terre et le sultan prend la fuite avec le reste de son
armée. Les vainqueurs, avides de pillage, se précipitent sans armes, en
formant des danses triomphales, dans le camp ennemi. Pendant ce temps,
Cicala-pacha sort d'une embuscade avec une cavalerie nombreuse, fond sur les
chrétiens occupés à recueillir le butin, malgré la défense de l'archiduc, et
en fait un grand carnage. Cinquante mille chrétiens succombent et ceux qui
échappent au fer des Ottomans prennent à leur tour la fuite, mais pour ne
plus revenir (octobre 1596).
Cette bataille, que les confédérés avaient gagnée, ils la perdirent donc par
une coupable imprudence, et les Turcs la placent au nombre de leurs
triomphes. Les
transports de joie succèdent à Constantinople aux lamentations provoquées par
les défaites de 1695, et dans toutes les mosquées les Turcs remercient le
ciel d'avoir exaucé leurs prières. Les plus chaleureuses acclamations
accueillent Mahomet III à son entrée dans sa capitale. On le compare à
Mahomet II, le conquérant de Byzance ! Mais Seadeddin ne s'associe pas à
ces plates adulations. On lui entend dire tout bas : Que les hommes sont fous
I Puis il ajoute : Allah kérim ! (Dieu est grand !) C'est le mot que les Turcs
répètent dans toutes les circonstances et à propos de tout. Un vieux scheik
fut soupçonné, quelque temps après, d'avoir prédit au prince Mahmoud, l'un
des fils de Mahomet III, qu'il monterait bientôt sur le trône. Sur ce simple
soupçon, le sultan fit étrangler son fils, le scheik et la mère de Mahmoud,
accusée aussi de conspiration : après ces exécutions, Seadeddin disait encore
: Allah kérim ! Le
triomphe des Turcs à Kéreste est bientôt suivi de nouveaux revers. En 1598
les Allemands leur enlèvent l'importante ville de Raab et d'autres places.
Trois ans plus tard, le duc de Mercœur, fière de Mayenne, passe en Hongrie
avec d'anciens ligueurs ; Rodolphe II lui confie le commandement d'une armée
et le général français bat les Ottomans sur plusieurs points. Ce fut une
noble manière d'expier les crimes de la guerre civile que d'être venus ainsi
combattre les infidèles. Au XVe siècle et au commencement du XVIIe, les
Occidentaux versèrent plus de sang, dans les guerres de religion, qu'il n'en
aurait fallu pour vaincre les Turcs et les refouler en Asie. La présence de
Mercœur et de ses compagnons sur les rives de la Drave, de la Save et du
Danube épouvanta les Ottomans : c'étaient en effet les guerriers de notre
nation qu'ils redoutaient le plus. Aussi s'empressèrent-ils de demander la
paix à l'Allemagne, et implorèrent-ils, dans cette circonstance, la médiation
de Henri IV. Un
ambassadeur turc se rendit à Paris à cet effet, et conjura le roi de France
de ménager une trêve entre la Porte et Rodolphe II. Les lettres de créance de
l'envoyé ottoman portaient ces titres : « Au plus glorieux, magnanime et plus
grand seigneur de la croyance de Jésus, pacificateur des différends qui
surviennent entre les princes chrétiens, seigneur de grandeur, majesté et
richesse, et glorieux guide des plus grands, Henii quatrième du nom,
padischah de France, salut ! » L'ambassadeur de la Porte demanda au roi de
France le rappel du duc de Mercœur. « Mais pourquoi, lui dit Henri, les
Turcs craignent-ils ainsi ce seigneur français ? — C'est que, répondit
l'envoyé musulman, une prophétie annonce que les Français rentreront un
jour en vainqueurs dans Stamboul et qu'ils en chasseront les croyants. Voilà
! — Dieu seul connaît l'avenir, » répliqua le Béarnais avec cet air
moitié sérieux, moitié moqueur qui se peignait sur sa spirituelle
physionomie. Henri ne rappela pas le duc de Mercœur, qu'il n'était peut-être
pas fâché de savoir loin de la France ; mais en 1602 le frère de Mayenne
mourut, à Nuremberg, d'une fièvre pourprée, et Dieu, dit Mézerai, l’envoya
triompher dans le ciel[1]. Des
négociations de paix restèrent en suspens. En
4603, les Persans reprirent Tauris, Bagdad au sultan de Stamboul et tuèrent
plus de cinquante mille Turcs en bataille rangée. Les Ottomans ne retenaient
plus la victoire sous leurs drapeaux. Pour la première fois depuis la
fondation de l'empire, on vit sur le trône d'Osman un padischah tremblant au
seul bruit du canon et se cachant sur le champ de bataille au lieu de
commander et de combattre. Mahomet III ne connut dans sa vie d'autres joies
que celles du harem, d'autre ambition que celle de passer ses jours au milieu
de son troupeau de femmes. Cette triste et abrutissante existence détruisit
en lui, dès sa première jeunesse, toute vigueur d'esprit et de corps ; à
trente-trois ans, Mahomet III n'était plus qu'un vieillard malade et décrépit
: il mourut à cet âge-là, laissant son vaste empire à Achmet Ier, l'aîné de
ses fils, qui atteignait à peine sa quinzième année. Achmet
Ier marcha sur les traces de son père. Prince voluptueux, sans capacité et
pétri d'orgueil, il mit sa gloire dans le luxe, la magnificence des fêtes
qu'il donnait, dans ses habits, dans le nombre et la beauté de ses femmes et
de ses chevaux. Puis, il devint cruel par caprice, par habitude ; il prenait
plaisir à empoisonner lui-même ses eunuques, et condamnait à la mort les
grands dignitaires de l'empire sous le moindre prétexte. Achmet portait
ensuite la main sur les trésors des pachas ou des vizirs qu'il avait fait
assassiner ; il s'enrichissait de leurs dépouilles, lesquelles n'étaient
d'ailleurs que le produit de la rapine exercée sur les populations des villes
et des campagnes pressurées sans pitié ni merci. La plus
célèbre condamnation du sultan fut celle de son grand vizir Dervisch-pacha,
qui gouverna et vola l'empire pendant de longues années, Un riche banquier
juif de Constantinople perdit ce personnage. Il avait prêté à Dervisch-pacha
des sommes immenses pour la construction d'un superbe palais. Le juif se
présente au vizir et lui demande le remboursement de ce qui lui est dû. Tu
me demandes là bien de l'argent, lui dit Dervisch en fronçant le sourcil.
L'israélite croit lire son arrêt de mort dans le terrible regard du premier
ministre de la Porte. Saisi de peur, il déchire ses comptes en sa présence,
et lui dit : « L'esclave et ses biens appartiennent à son maitre. » Mais il
sortit de la demeure du vizir avec une pensée de vengeance. Continuant à
diriger les affaires du ministre, l'israélite fait construire, aux environs
du palais encore inachevé, une galerie souterraine qui paraissait aboutir au
sérail du Grand Seigneur ; il dénonce ensuite cette entreprise au padischah.
C'est un crime de lèse-majesté qu'une construction pareille, dit Achmet ;
qu'on m'amène le vizir. Dervisch-pacha arrive devant le sultan qui le fait
étrangler au moment même. Comme le vizir respirait encore, le sultan lui
trancha la tête de sa propre main. Cette tête, dit un historien turc, roula
horrible comme la tête de Méduse aux pieds du ciel étoilé de la majesté
impériale. Achmet
appela alors au vizirat Mourad-pacha, gouverneur de Diarbékir. Ce Mourad
avait déjà négocié, en 1606, le traité de paix si longtemps demandé à
l'Allemagne par la Turquie. Cette paix dont Rodolphe II dicta, cette fois,
les conditions, fut profitable et glorieuse pour le gouvernement de Vienne et
pour les Hongrois. Elle fut le prélude de la paix conclue à Carlowitz un
siècle plus tard, laquelle dévoila à la face du monde l'impuissance de cet
empire ottoman jadis si fort et si redoutable. Achmet
mourut au mois de décembre 1617, âgé de vingt-huit ans, après un règne
stérile de quatorze années. Un grand et beau monument, la mosquée de
l'Et–Meïdan, à Stamboul, a perpétué sa mémoire dans l'esprit des musulmans de
cette ville, qui ne connaissent, en général, leurs sultans que par les
édifices qu'ils ont élevés, non par l'histoire de leur vie ou de leur règne. Bien
que, d'après la loi ottomane, le trône appartienne à l'aîné des fils de
l'empereur mort, les Turcs ont toujours redouté la minorité d'un sultan, et
le mot régence n'a pas été prononcé dans le Kanounamé. Achmet laissa
sept fils dont le plus âgé, Osman, n'avait que douze ans. Moustapha, frère du
sultan qui venait de mourir, succéda à Achmet r. Mais Moustapha était idiot ;
le corps des ulémas, le moufti, le Divan le déposèrent trois mois après son
avènement à cause de son imbécillité, et on relégua ce prince dans une tour
du vieux sérail. Osman 11 fut reconnu empereur malgré sa minorité. Une
impérieuse nécessité dicta cette détermination. Aucun
personnage ne fut désigné comme tuteur du jeune prince. Le Divan tint pendant
deux ans le timon de l'État, mais Osman signait les actes de son
gouvernement. Il secoua à quatorze ans le joug de ses vizirs et déclara qu'il
n'y avait pas d'autre maître que lui dans l'empire. Doué d'un caractère
belliqueux mais féroce, Osman fit étrangler son frère, Mohammed, prince de
haute espérance. Au moment où les bourreaux allaient le mettre à mort,
Mohammed s'écria : Osman ! Osman ! je te maudis ! Je prie Dieu de trancher
tes jours et de renverser ton empire ! Puisses-tu mourir de l'affreuse mort à
laquelle tu me condamnes ! Cette malédiction d'un frère innocent livré
aux muets tomba sur le front d'Osman comme la vengeance céleste. Sous
prétexte de punir des incursions de Cosaques dans le territoire ottoman,
Osman II saisit l'armure de Soliman le Magnifique, qu'il avait pris pour
modèle et, ne rêvant que batailles et conquêtes, entreprend, en 1621, cette
guerre de Pologne qui ensevelit quatre-vingt mille Turcs dans les forêts et
les plaines de Choczin, au-delà du Dniester. Le sultan rentra à
Constantinople couvert de honte et la rage au cœur. Il attribua sa défaite
aux janissaires qu'il accusa publiquement de lâcheté, reproche qu'ils étaient
loin de mériter, et forma dès ce moment le projet de détruire cette terrible
milice, effroi des sultans. De leur côté les janissaires reprochaient à Osman
de les avoir conduits inconsidérément dans le lointain pays de la Bessarabie,
et attribuaient le désastre de l'armée à la légèreté, à l'imprévoyance du
jeune padischah. Le
temps n'était pas venu d'anéantir les janissaires. Ils conservaient à cette
époque tout leur prestige de bravoure, et les Turcs de Stamboul les
regardaient toujours comme les plus fermes remparts de l'empire ottoman et
même de l'islamisme. L'opinion publique était pour eux. Le jeune et
présomptueux Osman devait succomber dans une pareille lutte. Le bruit court
que des troupes égyptiennes doivent venir prêter main-forte au sultan, et
qu'Osman a formé le dessein de transférer le siège de l'empire à Damas ou à
Alep. Les janissaires volent aux armes, cernent le sérail, pénètrent dans son
enceinte sacrée, et massacrent le grand vizir et le kislar-aga (chef des
eunuques) et
d'autres serviteurs fidèles d'Osman ; ils s'emparent de l'empereur,
l'accablent d'outrages, l'enlèvent à moitié nu, le transportent au marché aux
poissons, et le promènent dans la ville sur un vieux cheval au milieu des
huées de la populace. « Nous ne tremperons pas nos mains dans ton sang,
disent les janissaires au padischah ; mais nous ne voulons plus de toi pour
empereur. » Ils
l'enferment dans le sombre château des Sept-Tours, la Bastille de
Constantinople, et crient : Vive le sultan Moustapha I Ils courent dans la
tour du sérail où languissait le pauvre idiot et lui rendent hommage comme à
leur légitime souverain. Moustapha, pâle et mourant, car on l'a laissé sans
nourriture depuis trois jours, se dresse comme un spectre devant cette
soldatesque en fureur et promène sur elle des yeux hagards. Il croit qu'on
vient l'assassiner et demande en pleurant qu'on lui accorde un instant pour
adresser à Dieu une dernière prière. C'est en vain qu'on lui baise les pieds
et les mains : il ne voit toujours devant lui que des bourreaux. On l'enlève
enfin, et on le place sur un trône d'or au milieu d'une cour du sérail. Les
janissaires et le peuple se prosternent devant cette ombre couronnée et
crient : Vive Moustapha ! longue vie au sultan ! Pendant ce temps
l'idiot répétait en gémissant : J’ai soif ! j'ai soif ! de l'eau ! de
l'eau ! Puis on l'emporta dans le palais dévasté par les janissaires. L'insolente
milice avait déclaré qu'elle voulait la déposition, non la mort d'Osman II.
Mais une femme et un homme, qui avaient été l'âme de cette sanglante et
burlesque rébellion, demandaient cette mort : c'était la mère de Moustapha et
Daoud-pacha, son gendre, général ottoman. « Prenons garde ! dit la
sultane à Daoud-pacha, Osman est un serpent, s'il se tire de nos mains il
nous mangera tous ! » Au milieu de la nuit, lorsque les janissaires
sont rentrés dans leurs quartiers, et que Constantinople est plongée dans le
repos, Daoud-pacha se rend au château des Sept-Tours, monte dans la chambre
du jeune prince avec des assassins et leur ordonne de l'étrangler. Osman,
plein de force et d'ardeur, se défend comme un lion ; mais il est à la fin
terrassé et meurt dans d'effroyables convulsions. Daoud coupe une oreille au
cadavre du prince et l'envoie à la sultane avec ces mots : Le serpent
n'est plus à craindre ! (mai 1622.) En apprenant le meurtre d'Osman, les janissaires
courent au palais de Daoud-pacha, s'emparent de sa personne et lui disent :
« Misérable, comment as-tu osé arracher la vie à un sultan des Turcs ? »
Puis ils l'entraînent dans le château des Sept-Tours et mettent Daoud en
pièces dans la chambre même où Osman a été assassiné. C'étaient
là des scènes du Bas-Empire. Seulement les janissaires qui, à l'exemple des
prétoriens de Byzance, faisaient et défaisaient des empereurs à leur gré,
s'arrêtaient devant le meurtre des sultans de la race d'Osman, tant ils
vénéraient cette race illustre. Ils déposaient un sultan mais ne
l'assassinaient pas, et jamais la pensée ne leur était venue de choisir un
empereur en dehors de la famille des Bajazet et des Soliman, tandis que les
prétoriens byzantins égorgeaient leurs souverains régnants pour mettre à leur
place des généraux et quelquefois même un simple centurion, comme cela
s'était vu pour l'horrible Phocas, prédécesseur d'Héraclius, de glorieuse
mémoire. Cependant
l'empire, troublé au sein de la capitale par une milice factieuse, dans
l'Asie Mineure par des insurrections incessantes, dans le sérail par une
foule de personnages avides de pillage qui se disputaient les influences,
semblait s'en aller prématurément en lambeaux. Au loin, du côté de l'Euphrate
et du Tigre, les Persans, ces éternels ennemis des Turcs, reprenaient une à
une toutes les conquêtes des Sélim et des Soliman. Les contrées de la
Géorgie, d'Erivan, de Bagdad, de Bassora, formant ensemble dix-neuf
provinces, n'appartenaient déjà plus à la Porte ottomane. Le trésor public de
Stamboul était à peu près vide. Les pachas des sandjacs d'Europe et d'Asie,
profitant de l'absence de tout pouvoir fort, gardaient pour eux le produit
des impôts ou n'en envoyaient qu'une faible partie à l'État ; et ces revenus
qui parvenaient encore au gouvernement étaient gaspillés, volés par les
favoris et les sultanes. A la mort de Soliman le Magnifique, l'empire
comptait plus de cent cinquante mille cités ou villages, et ce chiffre se
trouvait réduit à soixante mille après l'assassinat d'Osman II. Avec l'imbécile Moustapha le gouvernement tomba entre les mains de la mère de ce prince, femme d'un esprit au-dessous de son ambition, et du kislar-aga (chef des eunuques noirs), ou plutôt dans les mains des janissaires qui, en ce moment, commandaient plus que jamais en maîtres dans cette ville de Constantinople qu'ils regardaient depuis longtemps comme leur domaine et qu'ils remplissaient de leurs débauches. Insatiables de richesses, les janissaires forcèrent la sultane et le kislar-aga à vendre les diamants de la couronne, la vaisselle d'or du sérail, les parures des sultans, les étriers d'or et d'argent pour payer leur solde. Ce brigandage des soldats révoltés et des gens en place dura une année entière. Justement effrayés d'un pareil état de choses, quelques hommes sages crurent y mettre un terme en déposant Moustapha une seconde fois, et en élevant à l'empire Mourad ou Amurat IV, l'un des frères d'Osman II, âgé seulement de douze ans. La déposition de l'idiot s'accomplit sans obstacle, car chacun paraissait comprendre qu'elle était exigée par une haute nécessité gouvernementale. Nous allons rapidement esquisser le règne sanglant de Mourad IV, ce prince qui a été appelé avec raison le Néron des Ottomans. |