Caractère de Sélim
Ier. — Son plan d'extermination contre les chrétiens de Constantinople. —
Comment l'exécution est empêchée. — Sectes religieuses chez les musulmans. —
Les schiis et les sunnis. — Massacre des schiis dans l'empire ottoman. —
Guerre de Perse. — Conquête du Diarbékir et du Kurdslan. — Caractère que
Selim veut donner à ses agressions contre les musulmans. — Il fait la
conquête de la Syrie, de la Palestine et de l'Égypte. — Lutte des mamelouks
contre les Turcs. — Mort héroïque du soudan Touman-Bai et du prince
Koust-Bai. — Destinée des mamelouks. — Meurtre de Younis-Pacha. — Mort de
Sélim Ier. — Période conquérante de l'empire ottoman. — Avènement de Soliman
le Magnifique (de 1512 à 1520).
Pour
goûter le plaisir de régner, avait dit Sélim avant même de parvenir à l'empire par le
meurtre de son père, il faut régner sans crainte ; c'est-à-dire
envoyer au supplice tout homme capable de porter ombrage au souverain. C'est
la doctrine politique des tyrans de toutes sortes et de tous les temps : le
fils de Bajazet II la pratiqua. Homme de guerre remarquable, musulman
fanatique, ennemi des énervants plaisirs du harem, vivant pour régner,
caractère impitoyable et d'une puissante énergie, ne souffrant aucun
obstacle, se complaisant en quelque sorte dans le sang et les larmes qu'il
faisait couler, Sélim Ier représente le despotisme dans sa plus terrible
expression. Une imprécation, en usage parmi les Ottomans du commencement du
XVIe siècle, caractérise la cruauté de ce prince ; les Turcs qui se
querellaient entre eux, avaient coutume de se dire réciproquement dans le feu
de la dispute : Puisses-tu être vizir du sultan Sélim ! « Cela vient,
dit à ce sujet un historien musulman[1], de ce que les vizirs du
padischah étaient presque toujours déposés après un mois de fonctions, et
livrés au bourreau ; aussi portaient-ils leur testament sur eux, et chaque
fois qu'ils sortaient du divan (conseil), ils croyaient sortir de la tombe. »
Piri-Pacha, un des meilleurs généraux de Sélim, disait un jour à cet empereur
sanguinaire, d'un air moitié sérieux, moitié plaisant : « Mon padischah,
je sais que tôt ou tard tu me feras étrangler, ou décapiter, ou empoisonner
sous un prétexte quelconque, moi ton fidèle esclave ; ne voudrais-tu pas,
avant que ce moment arrive, m'accorder quelques heures de liberté pour mettre
ordre à mes affaires de ce monde, et. pour me préparer à paraître devant Dieu
? — J'y pense, en effet, répondit Sélim en riant ; mais je n'ai pas en ce
moment un homme capable de te remplacer dans les fonctions de vizir. Backaloun
! backaloun ! (nous verrons ! nous verrons !) » En montant sur le trône,
Sélim fit immoler ses deux frères, Achmet, que Bajazet II avait désigné pour
son successeur à l'empire, Korkoud, gouverneur d'un sandjac de l'Asie, et
cinq de ses neveux. Trois fils du prince Achmet n'échappèrent à la fureur de
leur oncle qu'en fuyant vers la Perse[2]. Après
avoir ainsi sacrifié ses plus proches parents à sa sûreté, comme la loi de
Mahomet Il l'y autorisait d'ailleurs, et condamné au dernier supplice une
foule de musulmans restés fidèles à la mémoire des princes assassinés, Sélim
organisa des massacres sur une plus grande échelle. Le conquérant de
Constantinople convertit, on s'en souvient, la moitié des églises- de cette
ville en mosquées, laissa- l'autre moitié aux chrétiens et leur accorda la
liberté de leur culte. Cette politique n'était pas du goût de son petit-fils,
qui blâma Mahomet Il de l'avoir suivie. Selim forma un plan d'extermination
générale contre les chrétiens de Constantinople. Voulant donner à son crime
une sanction religieuse, il posa captieusement la question suivante à
Djemali, grand moufti de Stamboul ; Lequel est le plus méritoire de
subjuguer le monde entier, ou de convertir les peuples à l'islamisme ? Ne
soupçonnant pas les intentions du cruel padischah, le moufti répondit que
rien ne pouvait être plus agréable à Dieu que la conversion des infidèles.
Aussitôt Saha ordonna à Piri-Pacha de changer toutes les églises en mosquées,
d'interdire le culte chrétien dans Constantinople, et de mettre à mort les
disciples de Jésus-Christ qui refuseraient d'embrasser la foi de Mahomet.
Épouvanté de l'ordre qu'il vient de recevoir, le vizir, homme juste et
pénétré de compassion pour les chrétiens ainsi voués à la mort, accourt chez
le 'nouai qui regrette d'avoir, par son fetva (décision), mais à son insu, approuvé les
meurtres et les injustices dès longtemps préparés par l'empereur. Les deux
grands dignitaires de l'empire préviennent secrètement le patriarche de
Constantinople de tout ce qui se passe, et l'exhortent à se présenter devant
le padischah accompagné de tout son clergé, pendant que de leur côté ils
emploieront toute leur influence auprès du sultan pour le faire revenir de sa
tyrannique détermination. Les prêtres chrétiens sont admis à l'audience de
Sélim et rappellent à Sa Hautesse l'engagement de Mahomet II de laisser aux
enfants de l'Évangile la moitié de leurs églises et le libre exercice de leur
culte. Mais l'acte par lequel toutes ces promesses sont stipulées a été
dévoré dans un incendie, le patriarche invoque le témoignage de trois vieux
janissaires, glorieux débris de l'armée qui avait pris Constantinople en
1453, et les trois vétérans attestent, en présence de Sélim, la vérité
courageusement soutenue par le patriarche. Le sultan respecte la parole de
son aïeul pour ce qui concerne la liberté du culte, renonce au massacre
projeté des chrétiens, mais il leur vole toutes leurs églises. Le Koran ne
dit pas, ajoute l'empereur en prenant cette décision, que d'aussi
beaux édifices doivent étre plus longtemps souillés par l’idolâtrie.
« Afin de ne pas porter atteinte au droit des Grecs et des étrangers
professant le christianisme, a dit un historien[3], Sélim ordonna de leur
construire des églises : en bois. » En s'appropriant de cette manière de
magnifiques monuments, en donnant en échange, aux chrétiens, quelques
misérables baraques qui disparurent au premier incendie, le sultan foula aux
pieds, selon nous, le droit acquis et viola les engagements solennels de son
grand-père. Une
pensée d'humanité, née dans le cœur de Piri-Pacha et dans celui de Djemali,
avait préservé les chrétiens de Constantinople d'une immense tuerie ; il n'en
fut pas ainsi pour les musulmans schismatiques répandus dans les provinces de
l'empire ottoman, car aux yeux des Turcs, les musulmans hétérodoxes sont plus
exécrables que les chrétiens ; les giaours, au moins, repoussent franchement
la doctrine de Mahomet, et on sait à quoi s'en tenir avec eux, tandis que les
musulmans infidèles à la loi du prophète ont défiguré sciemment cette loi ;
aussi leur rébellion contre le Koran ne saurait être expiée ni par des
prières continuelles, ni par des pèlerinages multipliés, ni par des aumônes,
et un soldat turc qui tue un musulman schismatique sur un champ de bataille
accomplit un acte plus méritoire que s'il donnait la mort à soixante et dix
chrétiens[4]. On sait
que les disciples de Mahomet sont divisés en sectes nombreuses, dont les deux
principales, les schiis (schismatiques) et les sunnis (orthodoxes) se sont voués une haine
irréconciliable. Les schiis, qui dominent en Perse et dans les Indes, sont
aux sunnis ce que les protestants sont aux catholiques. Nous ne parlerons
point ici des soixante et douze articles du Koran qui, selon les docteurs
sunnis, établissent le schisme ou plutôt l'hérésie des Persans ; disons
seulement que le point fondamental de la séparation des deux sectes rivales
repose sur la succession au kalifat des quatre lieutenants de Mahomet :
Abou-Bek, Omar, Othman et Ali, et que cette séparation remonte à
l'établissement de l'islamisme. Le prophète arabe n'eut pas de descendant
mâle de sa race, et mourut sans désigner son successeur au trône de la Mecque
; mais Ali, le plus ardent, le plus aimé de ses disciples, avait .épousé
Fatime, fille de Mahomet, et les Persans soutiennent que la dignité d'iman (chef de la
religion) était
héréditaire dans la famille du prophète, et que cette dignité devait se
continuer d'abord dans l'époux de Fatime et de ses descendants ; ils disent
que Mahomet n'avait pas voulu livrer aux caprices d'une élection un choix
d'où dépendaient la prospérité publique, le triomphe de la foi, et que, par
conséquent, le sceptre politique et religieux de l'Arabie appartenait de
plein droit à Ali, fils adoptif de Mahomet ; ils accusent Abou-Bek, Omar et
Othman d'avoir, par des menées coupables, écarté le grand Ali du trône, et d'y
être montés successivement eux-mêmes au mépris de la justice humaine et des
lois religieuses ; ils vouent à la damnation éternelle les trois premiers
kalifes et ne reconnaissent qu'Ali seul pour vicaire de Mahomet. Les sunnis,
au contraire, vénèrent la mémoire d'Ali, comme ils vénèrent celle de ses
successeurs, car le prophète a dit : « Mes compagnons sont comme des étoiles
; quel que soit celui d'entre eux que vous suivrez, il vous conduira dans le
vrai chemin. Mes compagnons sont ceux que vous devez Je plus honorer après
moi. Qui les aime, m'aime ; qui les hait, me hait, qui les moleste, moleste
Dieu qui un jour se vengera. » Cependant les sunnis prétendent que le degré
de sainteté a seul déterminé la succession des quatre lieutenants de Mahomet
au kalifat, et mettent au dernier rang l'époux de Fatima. Ajoutons
que la Sousa, ce livre des musulmans qui est, par rapport au Koran, ce que le
Talmud des Juifs est par rapport à la Bible, est entièrement repoussé par les
schiis comme contraire au pur mahométisme. Telle est cette querelle qui,
pendant des siècles, a fait couler des torrents de sang dans l'Orient
musulman, et qui, aujourd'hui encore, entretient une implacable animosité
entre les Osmanlis et les Persans. Aucun
lien de parenté n'unissait la dynastie ottomane et celle des sophis, maîtres
de la Perse au XVIe siècle, aux familles des quatre premiers kalifes ; mais
la première de ces dynasties était sunnite ; la seconde, schiite ; et ces
croyances ennemies auraient suffi pour armer les Turcs contre les Persans, si
déjà le sultan Sélim, qui ne rêvait que batailles et que conquêtes[5], n'avait conçu la pensée de
joindre à son empire les antiques et riches possessions de Darius. De
nombreux schiis vivaient sur divers points de l'empire ottoman sous le règne
de Sélim. En 1544, cet empereur, fécond en ressource et plein d'esprit,
selon les expressions d'un auteur ottoman[6], envoya des émissaires chargés
de dresser des listes où figureraient les noms des schiis depuis l'âge de
sept ans jusqu'à celui de soixante et dix. Plus de quarante mille de ces
hérétiques au cœur infâme, dit le même auteur, furent égorgés ou
condamnés à une détention perpétuelle par les ordres du glorieux padischah.
Cette épouvantable boucherie, qui est la Saint-Barthélemy des Ottomans,
devint le signal d'une guerre furieuse entre la Perse et la Turquie. Le roi
de Perse, Schah-Ismaïl, leva des troupes et se prépara à venger la mort de
ses coreligionnaires, tandis que de son côté Sélim organisait une grande
expédition contre les Persans. Sous
prétexte de se conformer au Koran qui veut qu'on avertisse son ennemi avant
de l'attaquer, afin qu'il réfléchisse et qu'il craigne, Sélim adressa
successivement trois lettres au schah de Perse. Il l'exhortait, dans des
termes offensants, à embrasser la croyance des sunnis s'il voulait échapper à
la fureur de ses soldats, dont les épées portaient des coups mortels, et
dont les flèches perçaient l'ennemi jusque dans la constellation du
Sagittaire. Puis il lui ordonnait de lui abandonner son royaume et de
prendre cette résolution sans délai. « Rentre en toi-même, émir Ismaïl,
ajoutait Sélim ; renonce à tes erreurs et marche vers le bien d'un pas ferme.
Au reste, salut à qui suit la voie du salut ! » Ismaël
répondit à ces lettres en envoyant au sultan une boite d'or remplie d'opium
avec un billet ainsi conçu : « Tes messages sont indignes d'un empereur ; ils
n'ont pu être écrits que par un homme sans connaissance et plongé dans
l'ivresse de l'opium ; c'est pour cette raison que je t'en envoie. » Sélim
fit empaler l'ambassadeur du schah de Perse qui lui remit et le billet et la
boite d'opium ; puis il chargea un mendiant de porter à Ismail un froc, un
bâton, un cure-dent, un cilice, tous les attributs d'un derviche : « Cela te
convient mieux, lui fit dire l'empereur, que les ornements de la royauté. La
fiancée de l'empire, pauvre émir, ne se laisse embrasser que par celui qui
baise sans pâlir le tranchant irrité d'un glaive. Mais toi, on ne te voit pas
! tu te caches ! Fais donc venir auprès de toi un médecin qui puisse te
guérir de la peur ! Je vais, moi, te montrer ce que c'est que le courage ! »
La rage au cœur, Sélim pénètre dans la Perse à la tête de cent quarante mille
hommes, met à feu et à sang ce qui se présente à son passage, rencontre
l'armée persane, commandée par Ismail en personne, dans une plaine appelée Tschalridan
; un combat meurtrier s'engage, quatorze kans (gouverneurs des provinces de la
Perse) et autant de
pachas turcs restent sur la place, mais la victoire se déclare pour Sélim et
Ismaël ne doit son salut, après sa défaite, qu'à la vitesse de son cheval (août 1544). Les
Osmanlis recueillent un immense butin dans le camp ennemi, et bientôt Sélim
entre triomphalement dans Tebriz ou Tauris, alors capitale de la Perse, ville
remarquable par ses édifices musulmans, édifices que les guerres ont
détruits, mais la cité compte encore aujourd'hui plus de quatre-vingt mille
habitants. Le sultan, maitre d'une partie du pays, veut poursuivre ses
conquêtes et ne rentrer à Constantinople qu'après avoir subjugué toute la
Perse ; de violents murmures éclatent dans les rangs des janissaires ; ils
déclarent au sultan qu'ils ne veulent plus rester dans un pays bridant où des
maladies de toute espèce les déciment ; ils forcent l'empereur à revenir sur
les bords du Bosphore. En arrivant à Stamboul, Sélim fait pendre les
principaux chefs. de la sédition : cet acte de vigueur impose silence à la
turbulente milice. En général les janissaires ne se montraient audacieux
qu'envers les princes faibles, ainsi que nous l'avons déjà vu dans
l'abdication forcée de Bajazet II ; ils devenaient obéissants et soumis
toutes les fois qu'ils se trouvaient en présence d'un, padischah énergique et
déterminé à ne pas condescendre à leurs orgueilleuses prétentions : aussi
Sélim regretta-t-il de ne pas avoir châtié les rebelles dans les champs mêmes
de la Perse et d'avoir ajourné sa' vengeance. Son expédition au-delà de
l'Euphrate, expédition conduite avec autant de bravoure que de talent, eut
pour résultat immédiat l'adjonction à l'empire ottoman du Diarbékir et du
Kurdistan ; ces deux vastes provinces, qui avaient jusqu'alors appartenu aux
schahs de Perse, sont toujours restées, depuis 1514, sous la domination des
sultans de Stamboul. Sélim annonça, par ses ambassadeurs, ses 'victoires et
ses conquêtes en Perse à toutes les puissances de l'Europe. Seul le sénat de
Venise, dont les intérêts commerciaux en Orient l'obligeaient à entretenir de
bonnes relations avec la Porte ottomane, complimenta le sultan de ses
brillants succès au-delà de l'Euphrate. Toute
guerre entreprise par Sélim devait avoir à ses yeux un caractère religieux :
c'était la doctrine du prophète arabe ; mais comme cette doctrine ne pouvait
être appliquée à des musulmans, le fils de Bajazet II, qui voulait, avant
tout, agrandir son empire, cachait son ambition dans des subterfuges
théologiques, pour justifier ses agressions contre les enfants de
l'islamisme. Je te présente les paroles du Koran au lieu du sabre,
avait-il dit à Schah-Ismaïl avant de porter ses armes en Perse ; maintenant Sélim
méditait la conquête de la Syrie, de la Palestine et de l'Égypte. Ces belles contrées étaient placées sous la
domination des mamelouks, musulmans sunnis comme les Turcs ; le sultan trouva
un prétexte religieux pour leur déclarer la guerre : il les accusa
d'entretenir des relations d'amitié avec les Persans, et de s'être
secrètement alliés aux schiis contre les Turcs. Sélim posa la question
suivante au grand moufti de Stamboul : « Si un padischah de l'islamisme
faisant la guerre sainte, afin d'exterminer les impies (les Persans), rencontre des obstacles par
suite des secours que leur prête un autre padischah, la loi permet-elle au
premier de tuer le second, et de prendre ses propriétés ? » Djemali résolut
affirmativement cette question, en citant la sentence du prophète : Celui
qui vient en aide aux impies est lui-même impie a[7]. Muni de
ce fetva, Sélim s'avance avec une nombreuse armée à travers l'Asie Mineure,
franchit le Taurus, entre dans la Cilicie et vient camper non loin d'Alep,
ville gardée par des forces considérables ; sous le commandement de Kanssou
Ghavri, soudan des mamelouks, vieillard octogénaire, communément appelé Gavri
dans les livres des auteurs occidentaux. Sélim envoie à Kanssou Ghavri des
ambassadeurs chargés de lui déclarer la guerre, s'il refuse de céder au
padischah la Syrie, la Palestine et l'Égypte. Le soudan fait jeter les
députés turcs en prison et les renvoie ensuite à leur maître, accompagnés de
Mogholbaï, l'un de ses généraux, lequel est escorté de dix mamelouks de
distinction, avec mission de faire des propositions de paix au sultan de
Stamboul. Furieux de l'indigne réception faite à ses ambassadeurs, Sélim
ordonne qu'on décapite ceux du soudan ; il prescrit à son barbier de couper
la barbe et les cheveux de. Mogholbaï, de lui mettre un bonnet de nuit et de
le renvoyer ainsi au soudan, sur un âne boiteux et galeux. Telles étaient les
représailles de la barbarie ! On exécuta de point en point les ordres de
Sélim, et Kanssou Ghavri jura de venger dans le sang des Osmanlis un si cruel
outrage. Le 24 août 1516, les deux armées ennemies en vinrent aux mains dans
la vaste prairie de Dabik, à quelques lieues d'Alep ; les mamelouks, manquant
de cette artillerie qui faisait la principale force des Turcs, sont mis en
pleine déroute. Le vieux soudan meurt de désespoir. Sélim trouve dans la
tente de Ghavri un trésor immense : deux cents quintaux d'argent et cent
quintaux d'or. Le sultan entre en triomphateur dans Alep, qui lui ouvre ses
portes, visite la grande mosquée de cette ville, y trouve l'iman dans sa
chaire, qui salue le padischah comme son souverain et ajoute aux titres
ordinaires du padischah celui de serviteur des deux saintes villes de la
Mecque et de Médine, titre exclusivement réservé jusqu'alors aux princes
mamelouks. Transporté de joie, Sélim ôte son cafetan (manteau) couvert de pierreries, et le
jette sur les épaules de l'heureux iman. La seule victoire de Dabik donna au
sultan la Syrie et la Palestine. Il s'en alla à Damas, cette belle et riche
cité, surnommée le parfum du paradis, fit un pèlerinage à Jérusalem,
qui est aussi une ville sainte pour les musulmans, et se mit ensuite en
marche vers l'Égypte par le désert de sables mouvants d'El-Arisch, désert
traversé par tous les conquérants du monde, depuis Sésostris jusqu'à Napoléon.
Cette stérile et sombre solitude qui sépare la Palestine de l'antique pays
des pharaons, offre, dans toute sa longueur, une distance d'environ soixante
lieues. Nous l'avons parcourue nous-même à dos de chameau, en 1837, dans un
espace de neuf jours. Avec tout son attirail de guerre l'armée ottomane dut
employer au moins quinze jours pour franchir cette distance. L'absence de
tout chemin, par le mouvement éternel des sables, est une incessante
difficulté pour le voyage. Le 20
janvier 1517 Sélim dressa son camp près du village de Khankah, dans le
voisinage du Caire. Après la mort de Kanssou Ghavri, les mamelouks avaient
élu roi le prince Touman-Bai ; ses talents et sa valeur l'avaient depuis
longtemps désigné aux suffrages de ses compagnons d'armes ; dernier soudan
des mamelouks, Touman-Bai justifia leur choix par son noble courage dans sa
lutte désespérée contre le sultan de Stamboul. Une effroyable bataille,
livrée entre les Turcs et les mamelouks, le 25 janvier 1517, dans la plaine
de Ridania, anéantit ces derniers, et rendit Sélim maitre de l'Égypte. Trahi
dans cette journée par Khair et Ghazali, deux de ses principaux généraux,
Touman-Baï se retrancha du côté des pyramides avec les débris de son armée.
Le sultan s'empara sans coup férir du Caire, et y plaça une garnison sans y
entrer lui-même ; il massa la portion-la plus considérable de ses troupes sur
un point d'où il pouvait le plus sûrement repousser les nouvelles attaques
des mamelouks. Touman-Baï repassa le Nil à Boulak avec ses soldats, dans la
nuit du 28 au 29 janvier, pénétra dans la ville du Caire et massacra la
garnison ottomane. A cette époque, comme aujourd'hui, la capitale de l'Égypte
n'avait ni fossés ni remparts, et le soudan ne pouvait espérer d'y soutenir
un siège ; mais voulant tenter un dernier et suprême effort pour sauver son
empire, il Fait passer sa vaillance dans l'âme des habitants ; ils courent'
aux armes, construisent des barricades dans les rues, transforment leurs
maisons en forteresses et attendent l'ennemi ; l'artillerie ottomane foudroie
la cité, les Osmanlis se précipitent dans les rues, les Égyptiens résistent
pendant trois jours et trois nuits à la fureur des soldats de Sélim ;
cinquante mille cadavres jonchent les rues du Caire ; épuisés de faim et de
fatigue ; les Égyptiens succombent sous le fer des Turcs ; huit cents des
principaux habitants se constituent prisonniers et demandent grâce pour leurs
compatriotes ; le sultan refuse de les entendre et les fait égorger, puis il
livre la ville aux flammes ; Tournais-Baï et deux ou trois mille de ses
soldats, échappés au désastre, se réfugient une seconde fois du côté des
pyramides. Le 3 février, Sélim prend possession-du château bâti par Saladin
sur la montagne de Moikattan et, nouveau Néron, il contemple de cette hauteur
la ville incendiée. Bientôt on lui amène Touman-Baï enchaîné : Dieu soit
loué, s'écria-t-il en apercevant le soudan, l'Égypte est conquise !
Il fit pendre le roi des mamelouks à une des portes du Caire. « Sultan de
Roum, avait dit Touman-Bai à Sélim en le quittant pour marcher au supplice,
sultan de Roum, tu n'es pas coupable de la chute de notre empire, mais les
coupables sont ces traîtres, » et le soudan montra du doigt Khair et Ghazali
qui assistaient à leur entrevue. Si des
traîtres se rencontrèrent dans les rangs des mamelouks, disons aussi que le
plus grand nombre des soldats de cette milice célèbre combattit vaillamment
jusqu'à la dernière heure. Parmi les chefs de l'armée égyptienne qui, vaincus
et prisonniers de Sélim, étonnèrent ce farouche sultan par leur magnifique
attitude en présence de la mort, l'histoire a recueilli le nom de Kourt-Baï ;
il fut conduit à Sélim les mains liées derrière le dos et le dialogue suivant
s'engagea entre l'empereur et le noble captif : « Qu'as-tu fait de ta valeur,
Kourt-Baï ? — Elle m'est restée ! — Sais-tu le mal que tu as fait à mon armée
? — Je le sais, et sans ton artillerie, qui est l'arme des lâches et des
assassins, tu ne nous aurais pas vaincus ; d'ailleurs ce n'est ni ton
courage, ni l'habileté de tes manœuvres qui t'ont fait triompher ; c'est le
destin ; Dieu a marqué le terme des empires, et un jour viendra où la
puissance des Ottomans disparaîtra à son tour. — Je voulais, lui dit Sélim,
te rendre ta liberté et même faire de toi un de mes beys ; mais tu m'as
manqué de respect. Ta vie est dans mes mains ! — Prends-la ! répondit
fièrement Kourt-Baï. Dieu me préserve, ajouta-t-il, d'être jamais compté au
nombre de tes esclaves ! » Sélim fit un signe à un de ses bourreaux ; au
moment où celui-ci brandissait son glaive, l'intrépide mamelouk s'écria, en
s'adressant au transfuge Khaïr, présent à cette scène : Ramasse ma tête
sanglante, traître, et dépose-la dans le sein de ta femme ! Et sa tête
tomba. Ainsi
disparut de cette Égypte, où déjà tant de souverains avaient passé, le
gouvernement des mamelouks circassiens, après cent trente-quatre ans de
durée. Ils succédèrent en 1383 aux mamelouks bahari, lesquels avaient
assassiné, un siècle auparavant, le dernier soudan de la dynastie de Saladin.
Les mamelouks, assez semblables par leur organisation aux janissaires de
Constantinople et aux strélitz de Moscou, avaient été, dans leur origine,
comme chacun le sait, des esclaves achetés dans les montagnes de l'Arménie,
de la Cappadoce et de la Circassie ; ils formaient la garde prétorienne des
soudans d'Égypte qu'ils finirent par anéantir, et plusieurs de ces anciens
esclaves fondèrent des dynasties. Leur chute, sous Sélim Ier, ne les
détruisit pas entièrement, et dans la nouvelle organisation de
l'administration et de la défense de l'Égypte, les mamelouks occupèrent
encore les meilleures places dans l'ordre civil et dans l'ordre militaire.
Les invincibles bataillons de notre France trouvèrent les mamelouks en Égypte
en 1798 ; ils admirèrent leur impétueux courage au pied des Pyramides où leur
brillante et nombreuse cavalerie succomba héroïquement devant l'artillerie et
les baïonnettes de nos soldats. Il était réservé à Méhémet-Ali d'anéantir
pour toujours, et par la plus infâme trahison, la puissance des mamelouks (1er mars 1811). Leur domination fut
arbitraire, violente comme l'ont été et le sont encore presque tous les
gouvernements de l'Asie musulmane. Sélim quitta l'Égypte huit mois après l'avoir conquise. Parvenu aux frontières de l'Idumée, et chevauchant à côté de Younis-Pacha, l'un de ses vizirs, le sultan dit : « Voilà l'Égypte derrière nous, et demain nous serons à Gaza ! — Hélas ! répliqua Younis, faisant allusion aux mamelouks auxquels Sélim avait confié des postes importants sur les bords du Nil, hélas ! quel sera le résultat de tant de fatigues et de peines ! La moitié de votre armée a péri dans les combats ou dans les sables brûlants, et l'Égypte est maintenant gouvernée par des traîtres ! » Ces imprudentes paroles coûtèrent la vie au vizir : le sultan le fit décapiter sur l'heure, et son cadavre, sans sépulture, fut jeté en pâture aux bêtes du désert. Ce meurtre fut un des derniers crimes du fils de Bajazet II. Une mort prompte l'enleva de ce monde le 22 septembre 1520, âgé de cinquante-quatre ans, après un règne de huit années. Sélim continua l'ère des conquêtes commencée par Osman et suivie par les successeurs du fondateur de la dynastie ottomane. Les neuf règnes des sultans osmanlis forment la période conquérante de l'empire turc ; et dans les mains de Soliman le Magnifique, fils unique et successeur de Sélim Ier, cet empire va monter à son plus haut degré de puissance. |