Bajazet II succède à
Mahomet II son père. — Histoire de Djem ou Zizim, fils de Mahomet II. —
Caractère de Bajazet II. — Son règne. — Premières relations diplomatiques
entre les puissances chrétiennes et la Porte ottomane. — Révolte des
janissaires. — Guerres civiles. — Révolte de Sélim contre Bajazet II. — Ce
sultan abdique. — Sa mort. — Avènement de Sélim Ier. — Superstition musulmane
(de 1481 à 1512).
Bajazet
II ou Bayezid, comme l'appellent les Turcs, fils et successeur de Mahomet II,
avait trente-cinq ans lorsqu'il monta sur le trône de Stamboul. Une haine
invétérée le séparait de Djem ou Zizim, son frère cadet ; et s'il ne lui
appliqua pas à son avènement à l'empire l'affreuse loi du meurtre de famille,
promulguée par le conquérant de Constantinople, c'est que les deux frères
ennemis vivaient en ce moment très-éloignés l'un de l'autre : Bayezid était
gouverneur du sandjac (province) de Kastamouni, l'ancienne Paphlagonie, et Djem,
qui n'avait que vingt-deux ans à la mort de Mahomet II, gouvernait la
Karamanie où sa bonne administration lui avait attiré l'amour des
populations. Ce prince, belliqueux et dévoré d'ambition, voulait supplanter
Bajazet sur le chemin du pouvoir ; il prétendit qu'étant né pendant le règne
de Mahomet II, il devait lui succéder au trône, bien plutôt que son frère
venu au monde avant l'élévation de leur père à la souveraine puissance. La
cause de Djem n'était ni juste, ni raisonnable, mais les infortunes de ce
prince ont rendu sa mémoire intéressante. Indiquons rapidement ici cette
dramatique destinée. Djem,
marchant à la tête d'une armée levée par ses soins, se dirigea vers
Constantinople ; il rencontra les troupes de Bayezid à Brousse, les défit,
s'empara de cette ancienne capitale de l'empire ottoman, puis il proposa à
son frère le partage des États conquis par Mahomet II et ses prédécesseurs ;
Zizim demandait pour lui la domination des provinces d'Asie et consentait à
laisser à Bajazet JI Stamboul, les sandjacs de l'Europe et les îles de
l'Archipel. La vieille princesse Seldjoukatoun, fille de Mahomet r, tante de
Mahomet le Conquérant et grande tante des deux rivaux, supplia le sultan de
terminer cette guerre fratricide par l'accord de famille que Djem proposait.
« Il n'y a pas de parenté entre les rois, lui répondit Bajazet irrité ; il
faut que Djem se soumette sans condition à ma volonté suprême ou qu'il meure
! » Mais le
prince révolté ne pouvait soutenir longtemps une lutte inégale, car le sultan
opposa toutes ses forces et de nombreuses bandes de Turkomans au petit nombre
de guerriers karamans commandés par Djem. Vaincu dans la plaine de
Yéni-Scher, en Bithynie, au mois de juin 1481, quarante-sept jours après la
mort de Mahomet II, Djem ne sauva sa tête qu'en fuyant vers l'Égypte avec
quelques serviteurs fidèles. A la suite de la défaite du prince ottoman, des
Turkomans se présentèrent à Bajazet Il et lui demandèrent de les affranchir
des impôts en récompense du service qu'ils lui avaient rendu en se déclarant
contre son frère rebelle. Le sultan les condamna tous au gibet : « Voilà,
dit-il, la récompense des esclaves qui, sans y être appelés, osent s'immiscer
dans les affaires des pardischas (empereurs). On n'exige d'eux qu'une
entière soumission. Quand deux héritiers d'un empire se disputent la
couronne, il n'appartient pas à des étrangers, amis ou ennemis, d'intervenir
dans leur querelle. Pourquoi donc cette misérable canaille a-t-elle levé la
main sue une tête auguste ? » Il faut dire que ces Turkomans avaient
poursuivi Djem dans sa fuite et tenté de l'assassiner, ce qui eût été loin de
déplaire à Bajazet II ; un pur caprice avait dicté l'arrêt de mort des Turkomans,
et inspiré à ce prince faible et cruel les paroles que nous venons de citer.
Pendant tout son règne il se joua de la vie des hommes, et nous verrons
bientôt les moyens qu'il employa pour se débarrasser du malheureux Zizim. Séduit
par les espérances de ses partisans restés dans l'Anatolie, ce prince, après
avoir profité de son séjour au Caire pour faire un pèlerinage à la Mecque,
revint en Karamanie en 1482, livra de nouveaux combats aux troupes de son
frère et chargea un de ses généraux, Mahomet-Bey, de négocier la paix avec
Bajazet, se contentant, cette fois, de la cession, à son profit, de quelques
provinces d'Asie. « La fiancée de l'empire, répondit le sultan, ne peut être
partagée entre deux rivaux. Que Djem ne souille donc plus les pieds de mon
cheval et les pans de mon manteau impérial du sang musulman ! Tout ce que je
puis faire, c'est de donner à mon frère assez d'argent pour vivre dans la
solitude. » Ce n'est pas de l'argent que je peux, c'est un empire !
répliqua Zizim. Mais vaincu une seconde fois par l'armée impériale, Djem fut
réduit à implorer un asile auprès des chevaliers de Rhodes qui le reçurent
avec les plus grands honneurs. Le prince se jeta dans une barque de l'Ordre
pour échapper aux poursuites des soldats de Bajazet ; il lança au milieu
d'eux sur le rivage, avec une flèche, une lettre adressée à son frère. «
Homme impitoyable ! lui disait-il, il me faut donc recourir aux ennemis de
notre religion et de notre race pour m'arracher à tes mains meurtrières !
Mais Dieu me vengera ! un jour tes propres enfants t'accableront des maux que
tu me fais souffrir ! Allah kérim (Dieu seul est grand) ! » Un trouble involontaire
s'empara de l'esprit du sultan en lisant ces sinistres et prophétiques
paroles. Les
devoirs de l'honneur et de l'hospitalité obligeaient les chevaliers de
Saint-Jean de Jérusalem à ne pas livrer leur hôte à Bayezid ; ils n'y
manquèrent pas malgré les sommations réitérées du padischah ; redoutant la
milice, dont la bravoure avait rendu inutiles les efforts de Mahomet II
contre Rhodes, et craignant aussi que Djem ne soulevât les puissances
d'Occident contre Stamboul, l'empereur turc se hâta de signer un traité de
paix avec le grand maitre Pierre d'Aubusson. Une des clauses de ce traité portait
que le sultan payerait un tribut annuel de cinquante mille ducats, monnaie de
Venise, à l'Ordre pour la détention de son frère dans une des possessions des
chevaliers, en Occident. Cette négociation honteuse pour les Turcs excita les
murmures des vieux compagnons de gloire de Mahomet II ; l'un d'eux, surtout,
le grand vizir Achmet, qui avait bravement combattu à côté de ce prince sur
les remparts de Constantinople en 1453, se plaignit que l'empire du croissant
se fût déshonoré entre les mains du timide Bayezid en devenant tributaire d'une poignée de giaours et d'insulaires. Le vieil Achmet paya de sa vie
ces courageuses paroles : Bajazet II le fit poignarder par un muet à
Andrinople. De son côté Djem qui, sans armée et sans souveraineté reconnue,
traitait de puissance à puissance avec les chevaliers dont il était le captif,
signa, avec eux, un acte par lequel il s'engageait, s'il recouvrait jamais
l'empire, d'entretenir une paix constante avec l'Ordre, d'ouvrir tous ses
ports à ses flottes, et de rendre tous les ans la liberté à trois cents
esclaves chrétiens. Pensant que la vie de Djem serait plus en sûreté en
Occident qu'à Rhodes même où Bajazet expédiait quelquefois des assassins
déguisés en marchands, d'Aubusson envoya Zizim en France, et lui assigna pour
résidence la commanderie de Bourg neuf, en Poitou. Avant d'y arriver, Djem
parcourut, sous bonne escorte, une partie de la France où tous les paysans
accouraient, dit un vieil auteur, pour voir le fils du sultan qui avait pris
Constantinople. Le prince visita ensuite Chambéry et séjourna quatre mois à
Nice. « Quelle curieuse cité que Nice ! dit un jour le prince ottoman ;
on y reste malgré l'envie et le besoin d'en sortir ! » Il y avait tout à la
fois dans cette pensée un cri d'admiration pour la pittoresque ville de Nicea,
et un sentiment de tristesse profonde échappé du cœur du royal proscrit. Djem
cultivait la poésie et a laissé des chants très-estimés. On a remarqué que
Nice a été la seule ville chrétienne chantée par un poète musulman et,
surtout, par un prince poète[1]. La
peste qui éclata dans cette cité en 4483, obligea les chevaliers de Rhodes,
gardiens de Djem, de s'en éloigner, et le fils de Mahomet II dut les suivre
dans les montagnes du Dauphiné. Enfermé dans un château voisin de Sassenage,
Djem trouva un adoucissement à ses chagrins dans la contemplation de cette
grande et sauvage nature ranimée par les eaux courantes du Drac et de
l'Isère. L'amour, un amour tout chevaleresque, vint aussi apporter quelque
consolation dans l'âme affligée du noble prisonnier. Un ouvrage intitulé : Zizimi,
prince ottoman, amoreux de Philipine Hélène de Sassenage, histoire
dauphinoise, imprimé à Grenoble en 1673, a retracé toutes les péripéties
de la passion de la noble Française pour le descendant d'Osman ; et ce livre,
considéré jusqu'ici comme un roman, est vrai quant au fond, s'il ne l'est
dans les détails[2]. Ce n'était qu'à travers
l'étroite ogive de son donjon que Djem pouvait entrevoir la jeune Hélène de
Sassenage, alors que d'importuns gardiens n'entouraient pas sa demeure. Une
correspondance secrète s'établit entre les deux amants ; mais quelques mois après,
Djem fut transféré en Auvergne, emportant dans son cœur une pensée d'amour,
un souvenir de reconnaissance pour Hélène, cette fleur des montagnes,
comme il disait lui-même, dont le parfum, plus doux que celui des roses de
la Karamanie, l'avait tant de fois enivré en lui montrant le rayon
consolateur de l'espérance ! L'espérance ! il la perdit en s'éloignant
pour toujours de la châtelaine de Sassenage, de ce coin du monde, seule oasis
qu'il eût rencontrée dans le désert de la terre étrangère. Cependant
la politique intéressée de d'Aubusson prolongeait la captivité de Djem. Mais
comme le grand maître était vassal du pape Clément VIII, le souverain pontife
lui enjoignit de mettre à sa disposition le prince musulman, qui arriva à
Rome au mois de mars 1489. Pour dédommager l'Ordre des cinquante mille ducats
qu'il avait reçus jusqu'ici du sultan de Stamboul, le Saint-Siège lui accorda
des privilèges considérables, et d'Aubusson fut élevé à la dignité de
cardinal, titre qui convenait assez peu à un homme de guerre et à un
souverain. Présenté à Innocent VIII, dans une des salles du Vatican, Djem
refusa d'Ôter son turban et de fléchir le genou devant le pape ; sans se
découvrir et sans s'incliner, il alla droit à lui et l'embrassa
respectueusement sur l'épaule ; puis il demanda au pontife, dans des termes
pleins d'une noble fierté, de le prendre sous sa protection. Le pape le
traita en roi et en fils, et chercha à le convertir à la foi chrétienne : «
Je n'abjurerai ma religion, lui répondit Djem, ni pour l'empire ottoman
auquel j'aspire encore, ni pour la souveraineté de toute la terre. » Innocent
respecta le scrupule de conscience du captif, et lui adressa des paroles
d'amitié et de consolation. Une
ligue européenne, ligue que les querelles des rois chrétiens ne tardèrent pas
à briser, se formait, en ce moment, contre la Turquie ; André Paléologue,
neveu du dernier empereur de Constantinople, fugitif, comme Djem, en
Occident, avait vendu ses droits à l'empire grec au roi de France Charles
VIII. Ces bruits de guerre, parvenus aux oreilles du sultan, l'avaient
d'autant plus effrayé que les chevaliers de Rhodes ne répondaient plus de son
frère, et Bajazet II n'ignorait pas que le jeune et ambitieux Charles VIII
voulait lui opposer un ennemi de plus en armant son frère contre lui. Sur ces
entrefaites arriva à Rome un envoyé du sultan, appelé Macrino, chargé
d'assassiner Djem et le pape. Le sicaire avoua sa criminelle mission et le
souverain pontife lui accorda sa grâce. Tant qu'Innocent VIII vécut, Djem fut
traité à Rome avec tous les égards dus à son rang et au malheur ; Borgia,
successeur d'Innocent Viii, sous le nom d'Alexandre VI, ce Borgia dont le
pontificat ne fut qu'une longue suite de crimes, trafiqua de la liberté et de
la vie de Djem ; il proposa à Bajazet II ou la continuation de la captivité
du prince, moyennant une somme annuelle de cinquante mille ducats, somme
qu'il avait payée à d'Aubusson, ou sa mort pour trois cent mille ducats une
fois donnés. Dans une lettre que le sultan adressa à cette occasion à
Alexandre VI, il lui disait que son frère étant sujet à la mort comme tous
les hommes, il devait, dans l'intérêt du pape et celui du padischah, terminer
au plus tôt sa vie sur la terre ; qu'il vous plaise donc, ajoutait
Bajazet, d'aider mon frère à être délivré des misères de ce monde et que,
par vos soins, son âme soit transportée dans le séjour céleste. Les trois
cent mille pièces d'or demandées par Borgia accompagnaient cette pieuse
lettre. Alexandre VI tenait Djem enfermé dans le château Saint-Ange. Le 31
décembre 1494, Charles VIII arriva dans Rome à la tête de son armée, et somma
Borgia de lui livrer le prince captif qu'il conduisit à Naples ; celui-ci
portait dans ses flancs un poison lent ; Alexandre VI avait voulu gagner les
trois cent mille pièces d'or. Dans cette occasion, il avait fait usage de la
fameuse poudre blanche qui lui servait à se débarrasser de ses cardinaux, et
avec laquelle il finit par s'empoisonner lui-même. Djem mourut à Naples le 24
février 1495. Il avait trente-six ans ; sa captivité avait duré treize
années. Djem demanda, en expirant, d'être enterré dans sa patrie ; sa
dernière volonté s'accomplit. Une ambassade ottomane vint réclamer ses restes
en Italie, les transporta à Constantinople et Bajazet II ordonna que son
frère reposât à Brousse à côté de ses ancêtres. Ainsi disparut du monde ce
Djem dont la vie aventureuse et traversée par tant de souffrances occupa
l'Europe et l'Asie vers la fin du XVe siècle. Richement doué par les qualités
du cœur et celles de l'intelligence ; ce prince aurait pu trouver le bonheur,
le repos de l'âme en mettant de justes bornes à son ambition ; son violent
désir de monter au pouvoir souverain changea sa destinée et accumula sur sa
tête tous les malheurs. L'histoire est remplie de pareils enseignements, et
peu d'hommes en ont su tirer profit ; les leçons de la philosophie abondent
dans les livres, mais que deviennent-elles dans la pratique des choses de ce
monde ? On s'agite et puis la poussière rentre en la terre d'où elle a été
tirée, et la sagesse inspirée s'écrie : Vanité des vanités, tout n'est
que vanité ![3] Les
écrivains turcs ont donné le titre de sofi (philosophe
contemplateur) à
Bajazet II ; ce sultan ne trouva le calme de l'esprit au fond du sérail où
s'écoulaient ses jours, qu'après la disparition de ce frère dont il solda la
mort. Hammer donne à Bajazet II un caractère doux et pacifique. Nous
craignons que le savant investigateur allemand n'ait pris pour de la douceur
la constante hypocrisie du sultan dans sa vie politique. En parlant du grand
vizir Achmet, secrètement assassiné par les ordres de Bajazet, ce même
historien avoue cependant que ce ne fut pas là l'effet d'une colère
soudaine, mais d'une vengeance depuis longtemps méditée[4]. Il y avait dans Bajazet du
Louis XI et du Sardanapale. Ce sultan, qui conservait dans toutes les
occasions une parfaite égalité de caractère, avait, comme son père, des
formes douces, polies, et envoyait courtoisement un homme à la mort. On se
rappelle la condamnation en masse des Turkomans après la défaite de Djem, et
sa lettre mielleuse à Borgia pour lui demander la mort de son frère. Ce
meurtre de famille n'est pas le seul que l'histoire ait à lui reprocher :
deux de ses fils, Alzian et Mahomet, s'étant déclarés indépendants dans leurs
saudjacs, Bajazet les fit périr tous les deux, l'un, par le lacet, l'autre
par le poison. De pareils actes seraient de nature à nuire à une renommée de
caractère doux et pacifique. Gritti, d'abord ambassadeur à
Constantinople sous Bajazet II, et plus tard, doge de Venise, s'exprime ainsi
sur ce prince : « Rien dans son visage charnu ne dénote un homme cruel ou
redoutable ; on y voit dominer au contraire une expression de mélancolie, de
superstition et d'opiniâtreté, non sans un mélange d'avarice. II est
très-versé dans l'astrologie et la théologie qu'il étudie continuellement.
Depuis nombre d'années il a renoncé au vin (dont il avait fait un usage
abusif), sans
s'abstenir cependant de jouissances d'une autre nature ; aussi les débauches
en ont fait un vieillard avant le temps. » Bajazet
II n'était point assurément un homme de guerre. Jamais il n'aima les
batailles et rarement on le vit à la tête de ses armées, qu'il n'envoya à
l'ennemi que dans les cas extrêmes. A la suite de combats meurtriers, il
incorpora, cependant, à son empire, des points importants, tels que Lépante
où, soixante et dix ans plus tard, la chrétienté écrasa l'islamisme ; Coron
en Messénie ; Modon, l'ancienne Méthonte, qui devait être témoin, en 1825, de
l'incendie de la flotte turque retirée dans sa rade ; Navarin, l'antique
Pylos, patrie de Nestor, appelée Zanchio par les Turcs, qui vit brûler, le 20
octobre 1827, par les puissances alliées, les vaisseaux turco-égyptiens, et
dont le nom se mêle au triomphe de la Grèce affranchie. Ce fut aux Vénitiens
que Bajazet II enleva ces diverses possessions, comme il arracha par les
armes quelques provinces au royaume de Hongrie. Ce prince était un politique
habile quoique timide, Les premières relations diplomatiques entre les États
chrétiens et la Porte ottomane commencèrent sous son règne. Bajazet II
formula de plus en plus la politique extérieure turque, envoya des ambassades
en Europe, en Asie, et reçut à Constantinople des représentants de presque
tous les points du monde. La Russie, gouvernée alors par Jean III, envoya son
premier ambassadeur à Stamboul, sous le règne de Bajazet II (1495). L'envoyé moscovite, qui
s'appelait Michel Plesttschéief, avait mission de négocier un traité de
commerce avec le gouvernement turc ; Michel, d'après les ordres de son
souverain, ne devait pas fléchir le genou en complimentant Bajazet, et ne
devait céder le pas à aucun autre ambassadeur ; il alla plus loin que ces
instructions et se montra roide et hautain en présence du sultan et de ses
ministres. Justement blessé d'une pareille attitude, l'empereur ottoman
écrivit la lettre suivante à Mengli, kan de Crimée, allié de Jean III.
« Le monarque de Russie, avec lequel je désire contracter des relations
d'amitié, m'a envoyé un homme grossier ; je ne puis donc le faire accompagner
par aucun de mes esclaves dans son pays, car je craindrais qu'ils ne fussent
insultés. Respecté en Orient et en Occident, je rougirais de me soumettre à
un pareil affront. » Il est assez remarquable que, dans cette
circonstance, Bajazet ne se soit pas directement adressé au czar, auquel il
ne refusa rien cependant[5]. Mentionnons ici un événement
qui fut l'origine du cérémonial encore usité de nos jours dans la
présentation des étrangers aux sultans de Stamboul. En 1492, un musulman
déguisé en derviche attenta à la vie de Bajazet II, et l'assassin fut
aussitôt mis en pièces par les gardes du padischah. Il s'établit à cette
occasion une règle d'étiquette par laquelle personne ne doit se présenter
armé devant le sultan ; tous ceux qui sont admis à son audience, les
ambassadeurs eux-mêmes, ont à leurs côtés deux chambellans qui leur tiennent
les bras. Cependant cette règle a perdu aujourd'hui de sa sévérité. L'esprit guerrier qui avait fait la grandeur et la force des Turcs, s'affaiblissait dans Bajazet II. Les conquêtes de ce prince avaient été plus onéreuses que profitables à la Porte ottomane, et ses armées furent constamment battues par les mamelouks d'Égypte. Gonzalve de Cordoue, le grand capitaine qui avait si puissamment contribué à l'expulsion des Maures d'Espagne après sept siècles de domination, chassait les Turcs de la mer Ionienne, à la tête d'une flotte de Ferdinand le Catholique, s'emparait d'Égine, de Céphalonie, pendant que Pierre d'Aubusson, commandant les forces navales du pape, dévastait les possessions musulmanes de l'Archipel jusqu'à l’entrée des Dardanelles (1500). Au lieu de répondre à ces hostilités en armant son empire contre la chrétienté, ainsi que le demandaient les vainqueurs de Byzance et de la Grèce, Bajazet signait des traités de paix avec Venise et la Hongrie. Mais les janissaires, pour lesquels l'inaction était une honte et la guerre 'MI besoin, murmuraient, s'indignaient contre le sultan auquel ils reprochaient sa lâcheté en face de ces giaoars et sa molle oisiveté dans son sérail. Bajazet avait désigné Achmet, son fils Mué, pour lui succéder à l'empire ; les janissaires repoussent ce choix et demandent pour sultan le prince Sélim, gouverneur de sandjac de Trébizonde, frère d'Achmet ; l'indomptable caractère de N'ira, ce prince surnommé gaouz (l'inflexible), et qu'on pourrait appeler l'Absalon de la race d'Osman, convenait mieux aux turbulents janissaires qu'Achmet, qui ne plaçait ses joies que dans le repos, l'étude de la musique et celle du loran. Séthi/ s'avance vers Constantinople à la tête d'une armée sous prétexte de venir rendre à son père ses devoirs de fils et de sujet ; Bajazet va à sa rencontre et le défait en bataille rangée. Sélim lève de nouvelles troupes et se remet en marche vers Stamboul où il arrive cette fois sans résistance ; les janissaires lui ouvrent les portes de la capitale de l'empire et l'accueillent de leurs acclamations. Ils se présentent avec le peuple, et les vizirs en tête, au palais impérial où Bajazet les reçoit sur son trône : Que demandez-vous ? leur dit le sultan. — Notre padischah est vieux et malade, s'écrient-ils d'une voix unanime ; nous voulons à sa place le sultan Sélim ! Le vieil empereur voit sa déposition prononcée, et cherche vainement autour de lui des serviteurs fidèles. Je cède l'empire à mon fils Sélim, dit-il en descendant du trône ; que Dieu bénisse son règne ! Sélim arrive et se prosterne avec des marques hypocrites de respect aux pieds de son père, qui lui demande pour toute faveur d'aller finir paisiblement ses jours à Démotica, sa ville natale. Sélim lui promet qu'il y sera toujours traité en empereur. Bajazet quitte Stamboul et meurt sur le chemin de Démotica empoisonné par les ordres de son fils, le 26 mai 1512, figé de soixante-six ans et dans la trente et unième année de son règne. Ainsi s'accomplirent les prophétiques paroles de Djem. Sélim arracha le sceptre et la vie au fratricide Bajazet II, coupable aussi de la mort de deux de ses fils. Bajazet II, fidèle observateur des préceptes de l'islamisme — excepté, toutefois, pour ce qui regarde le vin, liqueur défendue par le Koran, et à laquelle il ne renonça que fort tard —, avait pieusement fait recueillir la poussière attachée à ses vêtements, à ses bottines dans ses guerres contre les chrétiens ; il ordonna, et sa volonté s'accomplit, qu'on mît cette poussière sur ses joues après sa mort, afin, dit Seadeddin, qu'il pût embaumer son tombeau comme avec du musc, par la bonne odeur de la guerre sainte, et détourner ainsi de lui le feu éternel. Un vieil auteur ottoman avait dit, en effet, que Dieu préservait du feu de l'enfer celui dont les pieds s'étaient couverts de poussière dans le chemin de Dieu. Le côté poétique a rarement manqué aux superstitions musulmanes. |