HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME SECOND — L'EMPIRE OTTOMAN

 

CHAPITRE XXX.

 

 

Coup d'œil général sur l'organisation de l'empire ottoman au XVe siècle.

 

Nous avons essayé, au début de cet ouvrage, de donner une idée de l'organisation de l'empire fondé par Constantin. Maintenant que partout le croissant a remplacé la croix dans l'ancienne domination grecque, nous jetterons un coup d'œil sur l'organisation de l'empire ottoman au XVe siècle.

Et, d'abord, quelques mots sur le sultan ou padischah (empereur), nom dont les européens ont fait celui de Grand Seigneur. Les Turcs appellent quelquefois leur souverain : Fils de l'esclave, non par mépris, mais parce que les sultans ont toujours eu des esclaves pour mères, et que ce n'est là une humiliation pour personne au sein d'une société où la femme n'est comptée pour rien. Jamais un padischah ne doit contracter d'union avec des femmes choisies dans les familles musulmanes de son empire, quelle que soit l'importance de ces familles. C'est là une des lois fondamentales de l'empire. Un seul sultan l'a transgressée, Ibrahim Ier, qui épousa la fille d'un de ses vizirs et se fit fiancer avec celle d'un moufti. Le harem impérial ne fut peuplé, pendant les trois premiers siècles qui suivirent la conquête de Constantinople, que de Grecques enlevées à leurs parents et de jeunes filles capturées sur les côtes d'Espagne, d'Italie, de la Provence et en Russie. La fameuse Roxelane, femme de Soliman le Magnifique, était Russe. Plus tard, les odalisques du Grand Seigneur vinrent de la Circassie, de la Géorgie, des montagnes de la haute Arménie et de la Mingrélie, contrées renommées pour la beauté des femmes ; c'est de ces pays-là que viennent encore les odalisques.

L'usage des sultans, usage converti en loi d'Etat, de ne contracter aucune alliance avec des familles, ottomanes, repose sur deux motifs ; le premier, c'est que le padischah est trop au-dessus de ses sujets pour s'unir à eux par les liens du mariage ; le second motif, c'est que des unions semblables auraient pu faire naître autour de l'empereur des influences, des ambitions, des rivalités dangereuses pour le trône : le sultan les prévenait, les empêchait, en ne recevant dans son harem que de jeunes filles dont les parents, inconnus, demeuraient loin, bien loin de Stamboul. Cependant les padischahs, donnent, on le sait, leurs filles et leurs sœurs en mariage aux grands dignitaires, tels que les gouverneurs des provinces, les généraux, les capitans-pachas et les vizirs ; mais ces alliances n'entraînent pas les conséquences qui ressortiraient des unions des sultans avec des familles libres de leur empire ; car une princesse de la maison d'Osman ne jouit d'aucun droit, d'aucun pouvoir politique. Elle devient l'esclave de l'homme qu'elle épouse, et c'est le padischah lui-même qui règle la domination exclusive du dignitaire sur sa fille ou sa sœur par l'envoi à son gendre ou à son beau-frère, le lendemain des noces, d'une massue de fer, signe qui l'autorise à tuer sa femme si elle lui refusait obéissance.

Toutefois, l'affreuse et ombrageuse tyrannie des sultans n'a pas plus épargné les fils de leurs filles ou de leurs sœurs mariées à des pachas qu'elle n'a épargné les princes issus de leur propre sang. « Les descendants de mes filles, a dit Mahomet II dans son Kanounamé, ne devront point recevoir des places de begler-beys (princes gouverneurs de grandes provinces), mais simplement de riches sondjaks (revenus affectés à des pachaliks). » Cette loi ne s'applique qu'aux petits-fils des sultanes, c'est-à-dire aux fils de leurs filles : les fils des sultanes mariées à des dignitaires sont condamnés à mort dès leur naissance ; il suffit pour cela de ne pas leur nouer le cordon ombilical. Les meurtres de ces nouveau-nés sont encore en pleine vigueur aujourd'hui chez les Ottomans[1]. Ces immolations qui tombent d'elles-mêmes sous l'exécration, étaient inspirées par la même raison qui ordonnait le massacre des princes osmalins, afin, comme l'a dit Mahomet II dans son code, d'assurer le repos du monde et l'ordre de succession au trône impérial. Osman, le fondateur de l'empire ottoman, donna, le premier, l'exemple du meurtre de famille en assassinant son oncle Dundar, vieillard vénérable, dont il redoutait, à tort, l'ambition. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, les sultans n'ont été que trop fidèles à cette politique d'égorgement, que nous retrouvons d'ailleurs, en Asie, dans des temps reculés ; les anciens rois de Perse la suivaient, et l'historien romain Justinus, nous apprend, dans le chapitre IV de son livre, qu'il y avait une sorte de gloire, en Perse, à monter sur le trône en passant sur les cadavres de son père et de ses frères. Mais, jusqu'à Mahomet II, il ne s'était pas rencontré de tyrans qui eussent osé ériger en loi fondamentale les assassinats dans les familles impériales ou royales.

Les sultans se regardent comme les légitimes successeurs des quatre premiers kalifes, et se considèrent comme le glaive de Dieu tiré du fourreau pour imposer l'islamisme à l'univers, car le poète Kaab-Ben-Sohéir, pour lequel Mahomet se dépouilla de son manteau, a dit : Le prophète est un glaive dont les étincelles se répandent partout ; c'est un glaive courbé à l'indienne, tiré du fourreau par Dieu lui-même. C'est au nom du fondateur de l'islamisme, mot qui signifie soumission, au nom de Mohammed le très pur, l'astre de la constellation du patriarcat, le pontife de la phalange des prophètes, le coryphée de la légion des saints, que les sultans de Stamboul ont pris les titres de Roi des Rois, distributeur des couronnes aux princes du monde, ombre de Dieu, maître des deux continents et des deux mers, protecteur de la Mecque et de Médine.

Le gouvernement turc est donc théocratique, puisque le padischah est investi du pouvoir religieux et du pouvoir politique. De même qu'il n'y a qu'un Dieu au ciel, il ne doit y avoir qu'un maître sur la terre - : le sultan. Sa puissance ne connaît de borne que sa volonté. Quoique les Turcs ne déifient pas leurs padischahs, comme les Romains élevaient des autels à leurs Césars, parce qu'il ne peut y avoir qu'un seul Dieu et qu'un seul prophète, Mohammed, ils lui rendent, dans l'idée qu'ils ont de sa puissance, une sorte de culte qui ressemble à l'idolâtrie. Le sultan est au-dessus des lois : aucune ne petit l'atteindre : il est lui-même la loi. Comme le souverain dont parle l'Écriture, le padischah fait mourir qui il veut, détruit ceux qu'il lui plaît, élève et abaisse les uns ou les autres selon sa volonté[2]. Dans l'opinion de plusieurs légistes ottomans, le padischah est dispensé d'accomplir les promesses qu'il a faites par serment, si ces promesses mettent des bornes à son autorité. Nous verrons, dans les chapitres qui vont suivre, à quoi se réduira souvent cette autorité sans limite des sultans ; nous verrons des légistes trouver dans le Koran des motifs de déposition, de meurtre contre les sultans ; nous verrons la toute-puissance des ulémas et l'impuissance des padischahs et les révoltes de l'armée précipiter les despotes de leur trône et les massacrer quelquefois ; nous reverrons à Stamboul, à Andrinople, les scènes révolutionnaires du Bas-Empire, et les janissaires remplaceront les prétoriens de Byzance ; mais nous verrons un spectacle que l'empire romain et l'empire grec ne nous ont pas offert : lorsque les Turcs se soulèveront contre un prince de la dynastie d'Osman, ils conserveront une profonde vénération pour cette dynastie ; jamais il ne viendra à un général rebelle la pensée d'usurper le pouvoir impérial ; les Turcs immoleront les tyrans à leur vengeance, et se montreront tout prêts à s'immoler eux-mêmes pour la tyrannie. La licence, dans ses plus grands excès, respectera le despotisme ; et ce qui mettra le comble -au désordre, c'est que le despotisme, à son tour, respectera toujours la licence. Malgré toutes les dépositions, tous les meurtres des padischahs, la race d'Osman n'a pas cessé d'occuper le trône de Stamboul : Abdoul-Medjid, qui règne aujourd'hui, descend els droite ligne du fondateur de l'empire ottoman.

L'explication de tout cela est simple : ainsi que nous l'avons dit plus haut, les sultans sont revêtus, aux yeux des Osmanlis, d'un caractère essentiellement religieux, et c'est ce caractère qui les a maintenus sur le trône ; les Ottomans sont avant tout, par-dessus tout, musulmans, vrais croyants ; selon eux, la race d'Osman a hérité du pouvoir religieux du prophète de la Mecque, et cette race porte sur son front le sceau du Koran. Quant au droit de succession à la couronne, droit réglé par le prophète lui-même, car il a dit que la couronne appartenait au fils aîné du souverain, les princes de la maison d'Osman ne l'ont pas toujours respecté : Mahomet Ier, par exemple, était le plus jeune des quatre fils de Bajazet Ier, Isa, Mousa et Souleiman ; cependant Mahomet Ier devint seul maître de la Turquie après avoir vaincu et mis à mort ses frères qui lui disputaient la souveraine puissance. Les historiens ottomans ne regardent comme sultans légitimes que ceux qui out régné, sans tenir compte du droit de primo géniture. Le destin a placé tel ou tel prince de la dynastie d'Oman sur le trône et l’y a maintenu. Le fait est accompli, Dieu l'a voulu : les hommes n'ont rien à y voir. Voilà leur logique et leur droit dynastique.

On sait que le nom de Babi-Dewelet (Sublime Porte) donné au gouvernement turc, vient de ce que, dans l'antique Orient, les affaires publiques se traitaient ordinairement à.la porte du palais des rois, et aussi à la porte de la ville. Le nom de Divan donné au conseil des ministres, a pour origine le sofa de forme circulaire sur lequel les dignitaires sont assis pendant les délibérations. Dans l'ordre civil et militaire, le premier de ces dignitaires est le grand vizir ; on l'appelle ainsi pour le distinguer des autres ministres sous ses ordres qui portent aussi le nom de vizirs de la coupole ou simples vizirs. La signification du mot vizir (porte-faix) révèle la nature des fonctions attachées à celui qui est revêtu de cette haute dignité ; mais ce mot signifie aussi pasteur. Le premier de tous les vizirs fut Alaeddin, fils d'Osman, frère d'Ourkhan, qui remplaça sur le trône le fondateur de l'empire ottoman. Après la mort d'Osman, Alaeddin, sachant que son père avait désigné Ourkhan pour son héritier, rendit hommage à son frère comme à son souverain, et refusa même d'accepter la moitié des troupeaux du nouveau sultan. « Je ne demande pour tout bien, lui dit-il, que le village de la vallée de Kété, près Brousse, sur la rive occidentale de la rivière Niloufer. — Puisque tu ne veux pas, lui répondit Ourkhan, prendre les chevaux, les vaches et les brebis que je t'offre, sois pasteur de mes peuples, » c'est-à-dire vizir. Alaeddin accepta, et partagea avec Ourkhan le poids des affaires de l'empire[3].

Le grand vizir est revêtu par le sultan d'un pouvoir absolu dont il est seul responsable. Il représente l'empereur partout et en tout ; il dirige la politique extérieure et la politique intérieure, fait la paix ou la guerre, nomme les généraux, les gouverneurs des provinces, prononce les condamnations à mort, et tout doit lui être soumis comme au souverain lui-même. Les signes de sa puissance sont trois queues de cheval et le sceau de l'empire, sur lequel est gravé le tourah (chiffre) du padischah régnant. Le grand vizir ne quitte ce sceau ni jour ni nuit : il le porte dans son sein, suspendu à son cou par une chaîne d'or. Il le garde jusqu'à ce qu'un envoyé de l'empereur vienne le lui demander et lui apporter en même temps un décret de bannissement ou le fatal lacet. Seul, le grand vizir a le droit de saluer le sultan par ces mots, que les Osmanlis appellent le salut de bénédiction : Allah emerler were efendii müze ! — que Dieu donne la vie à notre maître ! — A leur tour les dignitaires de l'empire saluent aussi le grand vizir par ces mots sacramentels. Les hauts fonctionnaires qui entourent le premier ministre et qui l'assistent dans le Divan, sont les kadiaskers (grands juges de l'armée) ; les defterdars (ministres des finances ou présidents de la chambre du trésor) ; les nichandjis (secrétaires d'État) ; le reïs-effendi (ministre des affaires étrangères) ; les tezkere dik (maitres des requêtes) chargés de l'exposition des affaires ; le kapidjiler-kiayasi (grand chambellan) et le tschaousch-baschi (grand maréchal du palais et chef des messagers d'État). Le tchaousch-baschi est chargé de maintenir l'ordre dans le conseil : il était autrefois appelé, pour cette raison, bey (prince) du Divan. Cette réunion a lieu dans une salle du sérail (palais impérial) ; à cette salle est pratiquée une lucarne, appelée œil de l'empire, et par laquelle le sultan assiste, sans être vu, aux délibérations de ses ministres.

Dans l'ordre religieux et judiciaire, le premier dignitaire, et, peut-être, le plus puissant de tous, sans en excepter même le grand vizir, est le scheik-islam, ou grand moufti, chef à la fois de la religion et de la loi. Ses sentences, appelées fetvas, sont décisives et sans appel : il juge en dernier ressort ; il est à lui seul une sorte de cour de cassation dans les affaires judiciaires, et dans les affaires religieuses, sin pontife ; mais cousue le Koran est la base de tout en Turquie, c'est toujours au nom d'Allah et de sen prophète que le scheik-islam rend ses arrêts suprêmes. Bien que pas un verset du Koran ne subordonne en rien l'autorité du padischah, le grand moufti s'est saisi, par suite d'une longue coutume, d'un pouvoir qui coutre-balance celui de l'empereur, et aucune affaire importante ne s'accomplit dans le gouvernement sans qu'il soit consulté. Cette coutume a pour point de départ un fait qu'il n'est pas inutile de constater : les quatre premiers kalis, Abou-Bek, Omar, Otman et Ali, n'avaient dû leur puissance souveraine qu'à leur titre de premier iman ou chef du sacerdoce ; les empereurs ottomans, d'origine tartare, n'ont dû, au contraire, qu'à leur cimeterre leur autorité religieuse et les honneurs du kalifat. Cette circonstance a été la cause première de l'importance et des prérogatives du scheik-islam. Ce n'a été, d'ailleurs, qu'à partir de Mourad Ier, troisième empereur turc, que les padischahs ont assisté aux prières publiques dans les mosquées, et récité le namaz comme chefs des imans. Le grand moufti autorise ou repousse les déclarations de guerre aussi bien que les traités de paix. Son influence est immense surtout sous les sultans et les grands vizirs d'un caractère faible ou indécis ; mais des padischahs énergiques ont agi quelquefois contrairement aux décisions des mouftis et fait mettre à mort ces personnages, ce qui remplissait d'indignation et d'effroi les populations musulmanes ; l'histoire ottomane offre aussi plusieurs exemples de sultans détrônés, étranglés, de vizirs destitués ou décapités pour ne s'être pus conformés aux fetvas du scheik-islam. Le grand moufti rend des arrêts sur les affaires de l'État comme sur celles des particuliers. Les cas lui sont présentés sous des noms supposés, et son fetva est d'une extrême simplicité. Question : « Un padischah qui ne fait pas le bonheur et la gloire du peuple de Mohammed doit-il continuer sa route ? » Réponse : Non ! Signé : le pauvre émir Abdallah. Autre question : « Une fille peut-elle épouser son beau-frère ? » Réponse : Oui ! Dieu sait le meilleur ! Ainsi tout dans la constitution ottomane porte l'empreinte du despotisme le plus absolu.

Le scheik-islam est aussi le chef des ulémas : ce sont les savants et les légistes de l'empire ottoman, ce n'est point, comme on l'a dit, le clergé proprement dit. C'est du corps des ulémas, espèce d'université turque, que sortent les kodjas (précepteurs des princes de la famille impériale), qu'il ne faut pas confondre avec les mouderris (professeurs des écoles à tous les degrés) ; c'est aussi ce corps qui fournit les mollas, les kadis (juges) et les naïbs ou substituts de ces juges. Ils sont tous assez largement rétribués par l'État. On n'arrive au titre glorieux d'uléma qu'après avoir conquis, à la suite d'examens, les divers grades qui mènent aux emplois judiciaires et à ceux de l'enseignement : les Osmanlis qui ont laissé des ouvrages de jurisprudence, d'histoire, de poésie, de théologie, ont appartenu au corps des ulémas, ainsi que les médecins et les astronomes. Dans les mektebs (écoles primaires) qui sont établis par milliers dans l'empire ottoman, on apprend aux petits enfants les éléments de la langue turque et les principes de la religion. Les hautes études, enseignées dans les médressés (collèges), comprennent les langues arabe, persane, turque, la logique, la métaphysique, la science du style, la rhétorique, la géométrie, l'astronomie, l'histoire ottomane ; on donne aux étudiants les noms de thalib (passionnés pour l'étude) et, plus communément, souktés (enflammés pour la science). L'État pourvoit à toutes les dépenses de l'enseignement.

Ce fut Mahomet II qui régla dans son Kanounamé la hiérarchie des ulémas destinés à rendre la justice, à donner l'instruction à tous les degrés ; il sépara ce corps savant des ministres du culte qui en faisaient partie ; les imans, qu'on a improprement appelés prêtres, parce que cette qualité ne peut convenir qu'aux hommes dont les fonctions religieuses impliquent un acte de sacrifice, les imans, disons-nous, sont simplement chargés de la prière dans les mosquées ; viennent ensuite les scheiks (prédicateurs), les muezzins qui, du haut des minarets, appellent les croyants à la prière ; les kalibs (ceux qui, le vendredi, prient pour le souverain régnant) ; les kaïms (sacristains), et enfin les moines ou derviches, dont il serait trop long d'indiquer ici les règles diverses et les exercices religieux. C'est le grand moufti qui nomme aux fonctions religieuses les musulmans distingués par leur piété, par la facilité du langage : une voix sonore est indispensable pour les fonctions de muezzin. Les sciences que doivent connaître ceux qui aspirent au titre glorieux d'ulémas ne sont pas exigées des membres qui composent le clergé mahométan ; on ne leur demande que la science de la contemplation : les Turcs appliquent le mot science à toute chose au monde. Les vakoufs (legs pieux) dont chaque mosquée est dotée, suffisent et au-delà aux traitements que reçoivent les imans, les scheiks, les kalibs, les kaïms et les muezzins ; mais c'est un dignitaire laïque, nommé par le Divan, et non point un membre du clergé, qui administre les vakoufs ; le clergé, uniquement chargé du service des mosquées, ne jouit peut-être nulle part de moins de considération qu'en Turquie ; les ulémas, au contraire, c'est-à-dire les magistrats et les professeurs, n'obtiennent sur aucun point du globe, la Chine exceptée, plus de considération et n'exercent plus d'influence dans les affaires politiques[4]. Les ulémas sont les hommes les plus respectés, les plus vénérés de la Turquie, et le grand moufti, leur chef, est regardé par les musulmans à peu près comme les anciens habitants des bords du Nil regardaient le président du sénat de Memphis, portant à son cou le collier d'or, d'où pendait le signe du sacerdoce égyptien, l'image de la vérité.

Les lois ottomanes sont puisées dans quatre sources qui, à proprement parler, n'en forment qu'une seule, puisqu'elles ont toutes une même origine : la religion. La première de ces sources, c'est le Koran (parole de Dieu) ; la seconde, la Souna (parole du prophète ou la tradition) ; la troisième les sentences qu'ont laissées les grands imans Abon-Bek, Omar, Otman, Ali ; la quatrième, enfin, l'Ourfi (législation accessoire), généralement appelée Kanoun, mot que les Ottomans ont emprunté aux Grecs, lesquels lui donnent le sens de droit ecclésiastique, tandis que les osmanlis entendent par ce mot Kanoun, le droit politique. Ce sont les ordonnances émanées des sultans, ordonnances toujours rendues au nom de Dieu, mais qui changent souvent, car un proverbe turc dit que les firmans ou les hattis-chérifs ne durent que trois jours.

A la suite de la prise de Constantinople, Mahomet II, posa, dans son Kanounamé (code) les principes de la législation ottomane en matière judiciaire. Comme chez tous les peuples barbares, le prix du sang tint la première place dans le Kanounamé. « Le prix du sang, dit Mahomet II, que Voltaire, ainsi que nous l'avons rappelé déjà, appelle le prince le plus poli, le mieux élevé de son temps, le prix du sang que prélèveront mes lieutenants de police, sera, pour un meurtre, de trois mille aspres ; pour un œil crevé, de quinze cents aspres ; pour une blessure à la tête, de cinquante aspres. Quand les puissances étrangères viendront déposer leurs tributs à mon étrier impérial, mes vizirs et mes desterdars en recevront une part. Telle est ma volonté souveraine. »

Mais le prix du sang, qui est encore en vigueur parmi les Bédouins des trois Arabies, n'existe plus de nos jours dans l'empire ottoman proprement dit.

La législation turque n'a rien réglé pour les droits de propriété foncière, parce que, comme la terre appartient à Dieu, elle appartient, par la même raison au sultan qui est son ombre sur la terre. La polygamie établie, consacrée dans le Koran, la polygamie, une des plaies profondes de l'ordre social en Turquie, subsiste chez les Osmanlis ; ils peuvent épouser quatre femmes et avoir autant de concubines qu'ils peuvent en nourrir. Un homme possède à lui seul, six, dix, quinze, vingt femmes. Comme le nombre des hommes est à peu près égal au nombre des femmes, sur vingt hommes il y en a dix-neuf qui n'en ont pas une. Voilà la cause principale d'abominables vices répandus dans tout l'Orient. L'adultère est puni de mort, et le divorce est toujours permis au mari, puisque sa femme est son bien, sa chose, la marchandise qu'il a achetée. Quant aux femmes du harem du Grand Seigneur, qui sont, comme nous l'avons dit plus haut, enlevées dans leur enfance à leurs familles, et qui sont sans protection aucune, et sans liens de parenté, elles n'acquièrent une certaine considération qu'en devenant sultane khasseki (mère de l'héritier présomptif), et sultane validé (mère du sultan régnant).

A chaque avènement au trône, les grands de l'empire ont coutume d'offrir à Sa Hautesse un assez grand nombre de jeunes filles esclaves, dans lesquelles ils espèrent trouver de futures protectrices c'est parmi elles que le sultan choisit ordinairement ses favorites. On les nomme kadin, mot qui répond à celui de madame. La première d'entre elles qui met au monde un fils, prend le titre de khasseki, mais elle perd ce titre en perdant son fils ; elle est alors confondue avec les nombreuses esclaves du harem. Rarement on permet à celles-d de prétendre à l'honneur réservé aux kadins de donner des héritiers à l'empire, et cela par les moyens les plus violents, les plus infatues. Rien n'est plus commun au sérail du Grand Seigneur que les avortements. Ce qu'on a dit des femmes rangées en file, et du mouchoir impérial jeté à l'une d'elles, est un conte. La préférence du padischah est toujours officiellement annoncée en grande cérémonie par le kislar-aga (chef des eunuques noirs). Mais nous aurons occasion de revenir, dans le cours de cet ouvrage, sur la position que le Koran a faite à la femme au sein de la société musulmane.

Pour ce qui est de la législation turque, en matière de justice distributive, elle ne présente rien d'arrêté, rien de bien défini ; cette justice est livrée au bon plaisir des kadis, des mollas ; et lorsque l'équité, préside à leurs jugements, cette équité est bien plutôt l'inspiration personnelle du magistrat que l'œuvre de la loi qu'il est chargé d'interpréter, d'appliquer. Disons que des juges équitables se rencontrent en Turquie, et que plusieurs d'entre eux mettent en pratique cette maxime orientale : Aimez la justice, rendez-la au pauvre comme au riche, au savant comme à l'ignorant, afin que le fil de vos bienfaits relie, au dernier jour, le livre de votre vie.

Comme tous les peuples originaires de la Tartarie et tous les peuples conquérants, les Turcs se partagèrent les terres dès leur entrée triomphante dans l'Anatolie, et constituèrent une féodalité. Pour récompenser les services militaires, les premiers sultans donnèrent des timars (petits fiefs) et des siamets (grands fiefs), aux chefs de leurs armées qui s'étaient le plus distingués dans les batailles. Les possesseurs de fiefs étaient tour à tour appelés sandjaks-beys (princes du drapeau), déré-beys (seigneurs de la vallée), sipahis (fils des notables), ou bien encore siams (possesseurs de siamets), et timarlus (possesseurs de timars). Les paysans attachés aux fiefs s'appelaient rajahs (sujets), nom que le gouvernement turc a donné aux Grecs après la conquête de Constantinople. D'après un règlement de Mourad ou Amurat Ier, les timars, les siamets, se perpétuaient de mâle en mâle et ne revenaient à l'État qu'après l'extinction des familles feudataires. Un crime commis par un déré-bey pouvait lui enlever la jouissance de son fief, mais ses enfants étaient confirmés de nouveau dans la possession du fief. Lorsqu'un siam mourait à la guerre, et qu'il laissait trois fils après lui, la loi conférait un timar à chacun d'eux ; lorsqu'il cessait de vivre au sein de sa famille, deux de ses fils, seulement, pouvaient prétendre à un timar d'un produit moindre que celui destiné aux fils du déré-bey mort les armes à la main pour la foi.

Jusqu'à la Conquête de Constantinople par Mahomet II, les timars et les siamets figuraient tout simplement sur des registres avec les noms de ceux qui les avaient reçus ; ce sultan leur fit délivrer des diplômes (bérats) en règle, qui établissaient le montant approximatif des revenus des fiefs, et une copie de MS diplômes restait à la chancellerie de Stamboul. Indépendamment des siams et des timarlus, il y avait, dans chaque province, un gouverneur (bégler-bey), qui administrait, pour le compte de la Porte, la portion du pays non constituée en fiefs. Jusqu'à la dixième année du règne de Soliman le Magnifique, les béglers-beys furent investis du droit de conférer des timars et même des siamets. Cet empereur leur enleva ce droit qui, dès lors, appartint exclusivement au padischah.

Pour distinguer des fiefs musulmans les biens laissés aux Grecs après la conquête, lesquels biens étaient soumis non-seulement à un impôt foncier, mais encore à la capitation (karasch), on les désigna sous le nom de erziaaschrigé, c'est-à-dire terres soumises à la dîme, parce qu'elles étaient exemptes de l'impôt foncier (kharadji) ; le tribut que les feudataires turcs devaient à la Porte consistait dans le payement de la dîme et dans l'obligation de fournir au gouvernement, en temps de guerre, le nombre de cavaliers, complétement équipés, demandés par le Grand Seigneur ; cette cavalerie renommée pour sa bravoure, la beauté des chevaux et des armes, formait un corps de cent mille hommes pendant le siège de Constantinople en 1453.

Un supplément de redevance était exigé des feudataires à chaque changement de règne ; ce supplément, appelé impôt de l'avènement, consistait en sommes considérables en argent et en jeunes esclaves que les timarlus et les siams offraient au sultan. Par une singularité, qui n'a d'exemple que chez les Ottomans, la féodalité dont nous venons d'indiquer rapidement l'origine et l'organisation, ne constitua pas d'aristocratie au sein de l'empire turc ; malgré les titres de beys (princes) donnés aux feudataires, les possesseurs de fiefs n'étaient point considérés comme nobles ; le royas (paysan) ottoman était aux yeux du sultan, aux yeux de tous, l'égal des timarlus ou des siams. La distinction des personnes, en Turquie, ne consiste absolument que dans les emplois publics ; une fois dépouillé de la charge qu'il occupe dans l'État, l'Ottoman devient l'égal du dernier de ses concitoyens. Il n'y a dans l'empire ottoman qu'une seule tête qui domine tout : le sultan, comme il n'y a qu'un Dieu au ciel devant lequel tous les hommes sont rangée sous le même niveau : Allah !

Le despotisme des sultans ne voulut pas qu'il s'élevât autour de lui une aristocratie comme dans les monarchies chrétiennes. On ne vit en Turquie, d'un côté, que l'autorité d'un maitre absolu et de l'autre, qu'une démocratie militaire. Nous n'examinons point ici la question de savoir si l'absence d'une aristocratie fortement et régulièrement constituée en Turquie, si ce niveau d'une égalité absolue, sous une domination jalouse de tout éclat qui ne venait pas d'elle, a été une des causes de l'affaiblissement progressif de l'empire ottoman, et du peu de progrès de cet empire dans la civilisation ; on a dit « que c'est par l'aristocratie que se forment les mœurs et les manières d'un peuple ; que c'est par la classe intermédiaire que les lumières arrivent et que la civilisation commence[5] » ; cela n'est pas sans vérité, et nous voyons, de nos jours, une grande nation qui doit, en partie, sa puissance à son aristocratie fortement organisée. Mais aucun État chrétien ne peut être comparé aux gouvernements orientaux, et principalement au gouvernement turc où, comme nous l'avons mille fois répété, le sultan ne souffre autour de lui aucune espèce d'autorité héréditaire ; c'est un gouvernement à part dans le monde. Les Turcs sont aujourd'hui ce qu'ils étaient à leur origine, quant à leurs mœurs du moins, car il est une chose qu'ils n'ont plus, une chose qui seule avait fait leur grandeur primitive : nous voulons dire l'esprit guerrier, la passion des conquêtes.

Ce fut cet esprit-lit, ce violent et fanatique désir de soumettre tous les peuples à l'islamisme, qui présida à la fois à l'établissement d'une féodalité turque afin d'exciter les Ottomans à la guerre par l'espoir d'acquérir de riches domaines, et à la création du corps des janissaires, une des plus diaboliques et des plus formidables institutions militaires dont l'histoire fasse mention.

Osman, le fondateur de l'empire turc, ne faisait la guerre qu'avec des cavaliers turkomans qu'il convoquait quelque temps avant de se mettre en campagne, et qu'il renvoyait dans leurs foyers quand la guerre était terminée. Ourkhan, son fils et- son successeur, ajouta à ces cavaliers nomades une infanterie constamment disponible et soldée ; cette infanterie, uniquement composée de Turcs, était devenue turbulente, exigeante pour le payement de la solde ; elle commençait, comme on le vit plus tard, chez les janissaires, à dicter des lois au sultan lui-même.

Cet état de choses fit sentir la nécessité d'organiser une armée sur un pied différent. Alaeddin, frère et vizir d'Ourkhan, et surtout Kara Khalil Tschendereli, beau-frère du scheik Édébali, père de Malkatoun, femme d'Osman, conçurent l'idée d'arracher de petits garçons chrétiens à leurs parents, de les forcer à se faire musulmans, de les instruire dans le métier des armes et d'en former ensuite une troupe permanente au service des padischahs.

Des motifs dignes de figurer dans les annales de l'enfer, dit un vieil auteur chrétien, guidèrent Kara Khalil Tschendereli dans la formation de cette troupe. Selon lui, les vainqueurs devenaient les maîtres légitimes des biens, des femmes, des enfants des giaours vaincus ; et, comme, d'après le Koran, les enfants apportent en naissant des dispositions à l’islamisme, il était du devoir d'un bon musulman d'arracher les enfants à la perdition du christianisme pour les élever dans la religion de Mahomet. Kara Khalil voulait propager l'islamisme dans le monde et renverser l'empire de la croix à l'aide même des chrétiens renégats ; il obéissait en cela, à un ordre de Mahomet, lequel a dit qu'il fallait détruire les infidèles par les infidèles ou ceux qui l'avaient été.

Tschendereli pensa que les parents des enfants chrétiens ne manqueraient pas d'embrasser eux-mêmes l'islamisme quand ce ne serait que pour ne pas se séparer à jamais des êtres qui leur étaient si chers ; il crut que les grands avantages attachés à ce nouveau service militaire détermineraient une foule de chrétiens à changer de religion, car Tschendereli proposa à Ourkhan, qui l'accepta, de payer largement la milice, de la bien nourrir et de s'engager à donner pour retraite aux futurs vétérans des timars et des siamets.

Dès l'année 1327, un an après la mort d'Osman, des bandes de Turcs armés jusqu'aux dents, se livrèrent à une piraterie d'enfants chrétiens dans la Bithynie. Des enfants encore à la mamelle furent volés à leurs mères dont quelques-unes se tuèrent de désespoir. Qu'on se figure les cris de douleur, les angoisses, les larmes des pauvres parents chrétiens ainsi privés de ce qu'ils avaient de plus cher au monde ! Jamais les liens sacrés de la famille n'avaient été aussi audacieusement et aussi cruellement brisés ; jamais le despotisme ne s'était montré sous des formes plus exécrables et plus barbares, et qui aient mérité d'être plus flétries par l'histoire. C'est là une tache indélébile dans les annales ottomanes, et quand luira le jour des vengeances, quand des monts escarpés des Maïnottes jusqu'aux bords du Céphise et de l'Eurotas, les chrétiens se lèveront en masse, la croix d'une main, le glaive de l'autre, contre les descendants d'Ourkhan, de Tschendereli, alors cette insurrection sera légitime, sainte, et Dieu la bénira

Pendant la première moitié du XVIe siècle, vivait, au village de Soulidjé-Kenarriyoun, près d'Amassia ou Amasie, dans l'ancien royaume de Pout, patrie de Strabon, le père de la géographie, un vieux scheik musulman renommé pour sa sainteté ; Begtasch était son nom, et comme il avait fait le pèlerinage de la Mecque, il ajouta à son nom celui de Hadji (pèlerin). Ourkhan conduisit à ce personnage, fondateur d'un ordre religieux très-répandu en Turquie, les enfants chrétiens devenus musulmans, pour lui demander, avec sa bénédiction, un drapeau et un nom pour la nouvelle milice. Le scheik posa la manche de son manteau sur la tête d'un de ces jeunes soldats, puis, d'un ton inspiré, il prononça ces paroles : « La milice que vous venez de créer s'appellera yeni-tscheri (troupe nouvelle, nom que les historiens européens ont changé en celui de janissaires) ; sa figure, continua Begtasch, sera blanche et luisante, son bras redoutable, son sabre tranchant et sa flèche acérée : cette troupe sera victorieuse dans les combats et ne reviendra jamais que triomphante. » Begtasch donna pour drapeau aux janissaires le croissant et le sabre à double pointe d'Omar, grossièrement peints sur un morceau d'étoffe. Comme le scheik portait un bonnet de feutre blanc de forme pointue, les janissaires adoptèrent cette coiffure en mémoire de la bénédiction qu'ils avaient reçue à Soulidjé-Kenarriyoun.

La nourriture de la nouvelle milice était meilleure et plus abondante que celle des autres corps, et leur paye était presque double de celle des autres soldats musulmans. Les noms des officiers des janissaires furent empruntés aux divers emplois de la cuisine : ainsi le colonel de roda ou régiment, fut appelé tscherbadji-bachi (premier faiseur de soupe). Les officiers les plus élevés en grade, se nommaient : aschtschi-baschi (premier cuisinier), et saka-bachi (premier porteur d'eau). L'objet le plus sacré de chaque régiment de janissaires, celui qui répondait à l'étendard de nos armées, était la kazan (marmite), autour de laquelle on se réunissait, non-seulement pour manger, mais pour tenir conseil[6]. Dans les jours d'insurrection des janissaires, la milice se réunissait à Constantinople, sur la place de l'A-Méïdan (l'ancien hippodrome) ; elle y apportait ses marmites qu'elle renversait en signe de rébellion. Cette place de l'A-Méïdan, qu'on pourrait appeler le Forum des Ottomans, fut aussi témoin, le 16 juin 1826, de la destruction de ces janissaires qui conservèrent jusqu'à ce jour leurs anciens usages. Ces soldats s'appelaient souvent entre eux Zade'-Beg-Tasch (enfants de Begtasch), en souvenir du vieux scheik qui avait solennellement consacré leur institution.

Telles furent l'origine et la première organisation du corps des janissaires, auquel tous les historiens européens, excepté M. de Hammer, qui a puisé ses récits aux sources véritables, ont donné à tort pour fondateur, le sultan Mourad Ier. Les yeni-schéris existaient depuis trente-trois ans, lorsque cet empereur succéda à son père Ourkhan en 1360. Mourad Ier opéra quelques changements dans la discipline et l'organisation des janissaires, mais il n'apporta aucune modification notable dans son institution première. Sous son règne, et sous ceux de ses successeurs jusqu'à Mahomet IV (XVIIe siècle de l'ère chrétienne), le corps des janissaires continua à être formé par des enfants chrétiens enlevés à leurs familles et par des Grecs apostats. D'après les statuts primitifs dressés par Kara-KhaM Tschenderli, mille chrétiens faits prisonniers en bas âge, devaient, chaque année, embrasser l'islamisme et être incorporés dans la milice. Or, comme au temps de Mahomet IV, le nombre des janissaires s'élevait à quarante mille, il résulte, d'après le calcul d'un historien[7], que cinq cent mille jeunes chrétiens au moins, ont été convertis par le glaive et sacrifiés par le fanatisme religieux au despotisme militaire. Les annalistes ottomans qui exaltent la piété, la sainteté de Kara-Khalil Tschen-dérilé, au sujet de la création des janissaires, disent que cette milice a fourni tant de conquérants à l'univers et tant de bienheureux au ciel, que, dans la supposition où pendant trois siècles, on n'aurait volé que les mille chrétiens prescrits, on en aurait toujours délivré trois cent mille des tourments de l'enfer.

L'infernal projet de Kara-Khalil, d'armer les frères contre les frères, de détruire les infidèles par les infidèles ou par ceux qui l'avaient été, s'accomplit horriblement ; dans les conquêtes d'Ourkhan, de Mourad Ier, de Bayezid, de Mahomet Ier, de Mourad II et de Mahomet II, ce furent réellement les janissaires qui frappèrent les plus grands coups ; et l'histoire a remarqué qu'au siège de Constantinople, en 1453, les mêmes janissaires décidèrent de la victoire. L'empire grec tomba donc par les armes de ses propres enfants.

Mais ce n'étaient pas seulement les Grecs qui étaient violemment incorporés dans les troupes des janissaires ; c'étaient tous les chrétiens sans exception, faits prisonniers à la guerre ou enlevés, jeunes encore, à leurs parents. Ainsi, lorsqu'en 1475, Keduck-Achmed-Pacha, général de Mahomet II, s'empara de la ville de Kaffa, en Crimée, quarante mille Génois, habitant cette ville et d'autres places tombées au pouvoir des Ottomans, furent emmenés comme colons à Constantinople, et cinq cents jeunes Génois, arrachés à leurs parents, subirent la circoncision et augmentèrent, devenus hommes, le nombre des janissaires.

C'est à partir du règne de Soliman II, successeur de Mahomet IV, en 1691, que cessa la piraterie des enfants chrétiens pour entretenir le corps des janissaires. A dater de cette époque les yeni-schéris se recrutèrent dans leurs propres rangs. C'étaient des familles de guerriers. On appartenait à la milice de père en fils. Les janissaires avaient des mœurs, des habitudes à part, mœurs et habitudes farouches. Mais ces hommes si turbulents et si dangereux pour les sultans en temps de paix, étaient des soldats intrépides en temps de guerre, et jamais l'islamisme n'a eu de plus vaillants et de plus opiniâtres défenseurs. Les janissaires ne combattaient qu'à pied. Jusqu'au commencement du XVIe siècle, l'Europe n'eut pas d'infanterie qui eût pu être comparée au corps des janissaires. Ils formaient à eux seuls, une armée permanente, bien équipée, bien soldée, énergiquement disciplinée, lorsque les monarchies d'Occident n'avaient encore à leur disposition que des cavaliers d'emprunt qui se retiraient dans leurs foyers quand la guerre était terminée.

« Il n'y avait pas alors, en Europe, la cinquième partie des soldats qu'on voit aujourd'hui dans la plus profonde paix. On ne connaissait point cet effort continuel et funeste qui consume toute la substance d'un gouvernement dans l'entretien de ces armées nombreuses, toujours subsistantes, qui en temps de paix, ne peuvent être employées que contre les peuples, et qui, un jour, pourront être funestes à leurs maîtres[8]. »

Nous avons souligné ces derniers mots qui nous paraissent prophétiques.

Les janissaires, qui tant de fois avaient porté si haut le drapeau ottoman, devinrent, plus tard, les plus redoutables ennemis des sultans eux-mêmes, et on ne sait ce qui serait advenu de la race d'Osman, si l'un des descendants du fondateur de l'empire turc n'avait pas anéanti la terrible milice.

Elle rappelle les anciens prétoriens romains et les troupes des césars de Constantinople, lesquelles, marchant sur les traces des soldats avinés qui s'étaient emparés de l'empire pour le mettre à l'encan, faisaient et défaisaient les empereurs. Une différence profonde existait, cependant, entre les prétoriens et les janissaires ; c'est que les premiers, méconnaissant toute hérédité monarchique, donnaient l'empire au plus offrant, au plus scélérat ou au plus habile, tandis que les seconds, ainsi que nous l'avons remarqué déjà, professaient un religieux respect pour la dynastie d'Osman qu'ils conservaient toujours sur le trône tout en immolant à leur vengeance des princes de cette dynastie. Mais la domination ne résidait pas moins dans les janissaires, et cette domination, mêlée de plus de honte que de gloire, a duré cinq siècles à Stamboul, tant les abus et les préjugés sont difficiles à détruire lorsqu'ils se rencontrent dans un corps ou dans une classe où se trouve placée la force armée[9]. Deux autres troupes formaient, avec les janissaires, l'armée permanente de l'empire ottoman ; c'étaient, d'une part, les spahis ou sipahis (cavaliers), et de l'autre, les azabs (coureurs ou légers). Comme en général ces derniers soldats, ou plutôt ces bandes indisciplinées, ne jouissaient d'aucune considération, on les prodiguait dans les siéges. Elles étaient exposées les premières aux coups de l'ennemi, et c'était sur leurs cadavres que les janissaires montaient ordinairement à l'assaut. A cause de cette coutume, Mahomet II appelait les azabs de la chair à fossé. Dans des temps plus rapprochés de nous n'a-t-on pas appelé l'infanterie du centre de la chair à canon ? toutes les époques les conquérants ont fait bon marché de la vie des hommes.

Telle a été jusqu'au commencement du XIXe siècle l'organisation de l'empire ottoman. Nous examinerons, à la fin du volume, les modifications ou les changements qu'elle a subis sous le règne du sultan Mahmoud II.

 

 

 



[1] Hammer. Histoire de l'empire ottoman, t. III, livre XVIII, p. 304.

[2] Daniel, chap. XV, vers. 19.

[3] Hammer. Histoire de l'empire ottoman, t. I.

[4] Michaud. Correspondance d'Orient, t. III.

[5] Michaud. Histoire des croisades, t. V.

[6] Hammer. Histoire de l'empire ottoman, t. I.

[7] Hammer. Histoire de l'empire ottoman, t. I.

[8] Voltaire. Histoire particulière, t. V, p. 769, édition de 1817.

[9] Michaud. Histoire des croisades, t. V.