Un dernier regard sur le Bas-Empire.
Il en
est des faits historiques comme de certains chiffres : ils sont plus
instructifs, ils parlent plus haut que de longues et brillantes
dissertations. Le champ de la fantaisie s'ouvre si facilement à une
imagination ardente ! Le style, ce don du ciel, cette ravissante harmonie du
langage, qui ne devrait retentir que pour célébrer le beau, le grand, le
vrai, le style a quelquefois été mis, de nos jours, au service des systèmes,
des théories dans le domaine de l'histoire. Des systèmes, des théories en histoire
! ces mots se contredisent, et choquent le bon sens. C'est comme si on
voulait établir que l'hiver n'est pas l'hiver, mais le printemps ; que l'été
est en tout point semblable à l'automne ; que l'ordre des saisons est mal
réglé et, qu'enfin, Dieu s'est trompé dans la merveilleuse organisation des
lois de la nature. Que les
systèmes et les théories aient leur libre carrière en philosophie, dans
l'ordre des idées abstraites, cela se comprend, jusqu'à un certain point ;
mais nous les bannissons, quant à nous, des travaux historiques. L'histoire
est ce qui est ; elle n'est pas à faire, elle est faite ; et nul n'a le
droit, ni le pouvoir de la changer. Chacun, dira-t-on peut-être, écrit
l'histoire à son point de vue ; si cela était ainsi, il faudrait
renoncer à la vérité historique, car chacun pourrait découvrir une vérité
différente, et, de vérité, il n'y en a qu'une, une seule. Tacite, cet
immortel modèle, n'a pas écrit l'histoire à son point de vue ; son génie a
buriné les événements et peint le cœur humain dans les faits. Les plus
foudroyants discours sur Néron et son règne, ne seraient jamais parvenus à
montrer, comme le simple récit de Tacite, le monstrueux fils d'Agrippine dans
toute la noirceur de son âme et l'horreur de ses actes. Les historiens des
temps anciens et ceux des temps modernes dont les noms sont une autorité,
n'ont pas mis des systèmes, des théories, des libelles ou des panégyriques à
la place des annales des nations ; ils ont procédé par les faits et les
jugements qui naturellement en découlent ; et nous, le plus humble parmi les
humbles, le dernier d'entre les derniers, nous nous sommes efforcé dans la
première partie de ce travail, et nous nous efforcerons jusqu'au bout, de
nous inspirer des leçons des maîtres dans l'art d'écrire l'histoire. Nous
nous sommes particulièrement appliqué, jusqu'à la dernière heure du
Bas-Empire, à montrer, par l'exacte exposition des faits, des événements, les
rares époques de grandeur de cet empire, et les principales causes de sa
chute. Nous avons vu Constantin fonder, avec la grande ville de
Constantinople, un ordre nouveau dans la politique, dans les lois, à l'aide
de la religion chrétienne dont il fut le premier disciple couronné. La
Providence permit que la nombreuse famille de ce grand homme disparût rapidement
de ce monde. Dieu foudroya le dernier rejeton de cette famille au moment où,
philosophe insensé, armé du pouvoir souverain, il se consumait en impuissants
efforts pour détruire le règne du Christ sur la terre, et faire revivre le
vieux monde païen, couché dans la poussière, comme il avait voulu, malgré les
arrêts du ciel, rebâtir sur ses ruines le temple juif à Jérusalem. Après
Julien les hérésies lèvent audacieusement la tête et s'imposent violemment au
monde par la tyrannie de quelques empereurs ; la ferme attitude des Pères de
l'Église, leur génie, leur foi livrent à ces hérésies une guerre incessante,
et les sectaires qui, souvent, n'étaient que des factieux politiques, sont,
en partie, réduits à néant par les lois sévères de Théodose. Les splendeurs
impériales reparaissent avec ce grand prince qui, au sein de la
toute-puissance, donne, au monde étonné, le spectacle d'un despote, devant
qui tout tremblait, se courbant devant les reproches religieux d'un prêtre
chrétien et ses sévérités méritées ! Pendant le long et mémorable règne de
Justinien, Bélisaire représente, à lui seul, la gloire militaire des vieux
jours romains ; et Justinien, basant sa législation sur les principes
chrétiens, lègue à la postérité des lois qu'elle admirera toujours. Mais là
finissent, à peu près, si l'on excepte le bon et vaillant Héraclius,
l'étonnant Basile et quelques autres Césars byzantins, les temps glorieux du
Bas-Empire. A partir des successeurs de Basile, l'histoire de Constantinople
nous offre le repoussant spectacle des meurtres, des parjures, des lâchetés
sous toutes les formes et dans presque toutes les circonstances. Le
pouvoir militaire s'arroge plus que jamais le droit de nommer les empereurs,
et ne reconnaît d'ente loi que celle du sabre. Le schisme de Photius allume
les haines des Grecs contre les Latins, à ce point de préférer l'esclavage
des Turcs à la liberté qui aurait pu venir du pape. De nombreuses tentatives
de réunion des deux Églises, seul espoir de salut pour l'empire,
s'accomplissent, se rompent successivement, et cela toujours par la mauvaise
foi grecque. C'est vraiment une chose curieuse que cette persévérance du
caractère grec dans l'art de la dissimulation. « Je ne leur dispute,
disait Cicéron en parlant des Grecs, je ne leur dispute ni les lettres, ni
les arts, ni l'élégance du langage, ni la finesse de l'esprit, ni l'éloquence
; et s'ils ont encore d'autres prétentions, je ne m'y oppose point ; mais
quant à la bonne foi et à la religion du serment, jamais cette nation n'y
a rien compris ; jamais elle n'a senti la force, l'autorité — AUCTORITAS, ce mot est remarquable —, le
poids de ces choses saintes. D'où vient donc ce mot si connu : Jure dans
ma cause, et je jurerai dans la tienne ? donne-t-on cette phrase aux
Gaulois et aux Espagnols ? Ceux même qui n'entendent pas la langue savent
comment cela se dit en grec. Cette nation a toujours regardé le serment comme
une plaisanterie[1]. » La
légèreté des Grecs est devenue proverbiale, comme leur étourdissante
loquacité et leur esprit de chicane. Clément d'Alexandrie, qui était Grec
cependant, disait : « Le caractère des premiers philosophes n'était pas
d'ergoter ou de douter, comme ces philosophes grecs qui ne cessent
d'argumenter et de disputer par une vanité vaine et stérile ; qui ne
s'occupent enfin que d'inutiles fadaises. La philosophie n'est parvenue aux
Grecs qu'après avoir fait le tour de l'univers. » Rien n'est plus exact
que cette peinture. Mais qu'aurait donc dit des Grecs du Bas-Empire ce
Clément d'Alexandrie, l'un des plus grands docteurs de la doctrine
catholique, de la doctrine de l'unité, s'il avait vu les Byzantins se
morfondant dans de perpétuelles disputes théologiques ? C'était, assurément
un peuple spirituel, mais brouillon, ayant peu de bon sens et n'ayant plus de
patriotisme dans les derniers temps de son existence politique à
Constantinople. Il acclamait les Césars quand ils revêtaient la pourpre, et
les traînait aux gémonies quand ils en étaient dépouillés. A toutes les
époques, d'ailleurs, dans tous les pays et sous tous les régimes, le peuple a
rarement su respecter, conserver ce qu'il avait fait lui-même en politique. Que
d'intrigants, de conspirateurs, de meurtriers, de chefs d'armée nous voyons
s'imposer, par la force, au peuple de Constantinople, et demander, en même
temps à ce peuple sur lequel planait la terreur, une sanction pour légitimer
leur pouvoir usurpé ! Jamais l'approbation populaire ne leur faisait défaut !
Ceci nous rappelle un distique oriental qu'un Ottoman, grand ministre et
écrivain de talent[2], cite au sujet de l'usurpation
du trône de Perse par le fameux Tahamas Nadir Kouli-khan (1736). Après avoir immolé une partie
de la famille de Houssein, légitime schah de Perse, déjà assassiné, Tahamas,
à la tête d'une formidable armée, se fit proclamer roi par les fonctionnaires
et le peuple. Les Persans, terrifiés, lui décernèrent à l'unanimité,
l'antique couronne des sophis, que Nadir avait ramassée dans le sang.
Voici ce distique, qui pourrait trouver plus d'une application dans
l'histoire des révolutions parties d'en haut ; c'est le peuple qui parle : Je
suis un perroquet en face d'un miroir ; je ne dis que ce que dit mon maitre
et ne dis rien de plus. Ce
perroquet se change parfois en un lion terrible, et met en pièces, le
lendemain, son idole de la veille. Ne jouons pas avec lui, disait un
homme d'État consommé, en parlant du peuple. Mais dans les deux derniers
siècles du Bas-Empire, le peuple de Constantinople n'était redoutable qu'aux
empereurs ; il ne l'était plus pour les ennemis de la patrie ; engourdi dans
le luxe, la bonne chère, ne trouvant plus ses joies que dans les jeux du
cirque et dans de misérables discussions théologiques, le peuple ne s'alarmait
plus, à la vue des musulmans qui le menaçaient, que pour des intérêts
matériels. Si on en croyait des témoignages contemporains, la noblesse
grecque, qui habite encore, de nos jours, le quartier du Phanar, à
Constantinople, aurait contribué, par des menées secrètes, à la prise de
cette ville en 1453 ; en échange de cette trahison, Mahomet II aurait promis
aux Phanariotes de respecter leurs richesses et quelques-uns de leurs
anciens privilèges. Quoi qu'il en soit, les nobles Grecs ont gardé une partie
de leurs fortunes ; ils ont occupé à la cour de Stamboul des emplois
importants, lucratifs, tels que ceux d'interprètes du Divan ; de leurs rangs
sont sortis beaucoup de gouverneurs des principautés danubiennes conquises
par Mahomet II ; les Cantacuzène, les Maurocordato, les Callimachi et
d'autres encore, figurent sur la longue liste des princes de la Moldavie, de
la Valachie. Mais hâtons-nous de dire que des descendants de ces familles ont
noblement lavé dans le sang des Turcs, pendant la guerre de l'indépendance de
la Grèce, les hontes de quelques-uns de leurs ancêtres. Nous
disions, tout à l'heure, et nous le disions d'après l'histoire, que seuls les
intérêts matériels animaient les esprits, à Constantinople, depuis que les
Turcs avaient planté leurs drapeaux victorieux en Bithynie et en Europe.
Ajoutons que les Césars, qui passaient si rapidement sur le trône ensanglanté
de Byzance, se présentaient toujours, à leur avènement au pouvoir, comme les
gardiens, les protecteurs des propriétés des citoyens, et c'est par là qu'ils
captaient leurs suffrages. Mais ces empereurs, qui montraient, en apparence,
un soin si jaloux pour la conservation des biens de leurs sujets, donnaient
ordinairement eux-mêmes l'exemple de la violation de la propriété la plus
sacrée en spoliant sans pitié ni merci leurs prédécesseurs au trône, et quelquefois
aussi en spoliant des grands de l'empire. La sécurité se changeait alors en
crainte, et chacun tremblait en secret pour son propre bien. Ceux-là
se trompent fatalement qui croient voir dans l'amour effréné des richesses un
puissant élément de conservation pour les empires. Tous les gouvernements (et il y en a
eu beaucoup) qui ne
se sont appuyés que sur les intérêts matériels, ont croulé avant l'heure. Loin
de guérir les maux, de tels remèdes les aigrissent ; c'est Plutarque qui
a dit cela, Plutarque dont la haute raison a aussi appelé l'amour des
richesses, une terreur funeste, une indigence de l’âme'[3]. D'ordinaire cet amour, et
l'histoire est là pour l'attester, ne se montre dans toute sa fiévreuse et
impuissante ardeur, que lorsque tous les grands sentiments sont éteints.
Quand une nation n'a plus que la passion de l'or, elle n'a plus rien ; quand
les gouvernements ne songent plus qu'à élever le niveau de l'aisance, des
jouissances générales, pour parler le langage aujourd'hui en usage, ils
cessent d'avoir des conditions de durée et de grandeur ; des signes de
défaillance et de mort apparaissent de toutes parts ; la société n'a plus de
base parce qu'elle n'a plus de vertus ; les institutions se multiplient et
tombent une à une ; la passion de l'amour du bien s'évanouit ; des abîmes
insondables se creusent sous les pas d'une nation, puis elle s'y précipite,
et son existence est finie. Ce sont les bonnes mœurs et le respect des
lois qui font la prospérité des États, a dit Cicéron dans sa République. Ce ne
fut point avec de l'or, ce fut avec du fer, de la liberté, du patriotisme,
que Rome conquit le monde et le soumit à ses lois ; que la Grèce antique
résista à l'Asie entière armée contre elle ; que les Francs s'implantèrent
dans les Gaules, et firent de ce pays le plus beau royaume du monde ; que
toutes les nations ont grandi et consolidé leur puissance. Constantinople
— nous l'avons dit dans notre précédent chapitre — renfermait deux cent
cinquante mille habitants en 1453 ; que firent les grands, que fit le peuple
pour sauver leur liberté et leur empire ? Rien. Pendant que Constantin
Paléologue et ses huit mille soldats combattaient et mouraient sur la brèche,
les prêtres, les grands, le peuple recouraient à de misérables prophéties qui
leur avaient annoncé leur délivrance, argumentaient dans Sainte-Sophie sur le
pain azyme, la procession du Saint-Esprit, la gloire du Thabor ; puis,
au dernier moment du péril, ils songèrent à sauver leurs fortunes, en fuyant
devant l'ennemi, ou en les enfouissant dans la terre, afin de les retrouver
après le désastre. Ainsi finissent ordinairement les nations qui n'ont plus
au cœur aucun noble sentiment. Déjà, même, elles marchent à pas rapides vers
leur ruine totale quand elles n'arment plus leurs bras que pour conserver
leurs richesses. « Gardez-vous de croire que la vertu soit un art dont
il soit permis de ne point faire usage. Un art, quoiqu'on ne s'en serve pas,
est toujours un art pour celui qui en possède la théorie, tandis que la vertu
si on ne la met en pratique, n'existe plus, et avec elle périssent les
empires. Le plus noble usage de la vertu, c'est le gouvernement des
peuples ; c'est la représentation fidèle, non pas en paroles, mais en action,
de toutes les merveilles qui retentissent dans l'ombre des écoles[4]. » Combien
la république romaine était grande et forte lorsqu'après le désastre de
Cannes, au moment où plus rien ne semblait s'opposer aux progrès d'Annibal,
le sénat, s'élevant au-dessus d'un malheur national, remerciait
solennellement Varron vaincu de n'avoir pas désespéré de la patrie ! Combien
aussi Lacédémone était vivace quand ses trois cents héros mouraient aux
Thermopyles pour les lois et la liberté ! Quelle puissante sève circulait
dans les veines de notre patrie lorsqu'après le carnage de Crécy — car nul
n'était prins à rançon ne à merci, et ainsi l'avoient ordonné les Anglois
entre eux[5] —, lorsque après le carnage de
Crécy, disons-nous, Philippe de Valois, entouré de cinq chevaliers, derniers
débris d'une armée de quatre-vingt mille hommes, s'arrêta, la nuit, devant la
porte d'un manoir, réveilla le maître de céans et lui dit, avec l'accent
d'une patriotique confiance : Ouvrez ! c'est la fortune de la France !
Paroles plus belles que celles de César bravant sur un frêle esquif une mer
en furie Qu'est-ce qui aurait été impossible au peuple français, quand des
hou mes tels que messire Bertrand du Guesclin vendaient leurs terres pour
payer leur armée, et que des femmes de ce peuple filaient leurs quenouilles
pour payer la rançon du héros prisonnier ? le cri mémorable de Pavie
retentira jusqu'à la dernière postérité et mine celui d'une grande nation
qui, meurtrie mais non abattue, lève fièrement la tête au milieu d'un immense
désastre. La
gloire, qu'on a justement appelée le pain immatériel des nations[6], car c'est elle qui, après la
religion, leur donne les principes d'honneur, de grandeur et de vie, la
gloire disparaît sans espoir de retour quand l'égoïsme a pris dans les cœurs
la place du dévouement, et que la peur de perdre son argent tient seule les
peuples en éveil. Le Bas-Empire en était là. L'amour de la patrie en péril
brûlait encore la grande âme de Constantin Paléologue en 1453 ; mais cet
admirable prince était seul ou presque seul à cette heure suprême ; il ne
pouvait faire qu'une chose : mourir avec son empire, et il mourut ; son
peuple l'abandonna, le trahit, et ce sera là la honte éternelle des
Constantinopolitains de cette époque de malheur. Nous
terminerons ces observations générales par l'examen d'une grave question que
nous trouvons profondément mêlée à la destinée du Bas-Empire ; nous voulons
parler de la situation de l'Église grecque, non pas dans sa constitution
théologique, dogmatique, ce qui pourrait ne pas are de notre compétence, mais
dans les rapports de cette Église avec le pouvoir politique des empereurs de
Constantinople. Ce fut
un événement immense dans la destinée de la papauté que l'envoi d'une
ambassade de Grégoire III à Charles Martel pour lui remettre les clefs du
tombeau de saint Pierre, et placer sons la protection du vainqueur des
Sarrasins le successeur des apôtres. Bientôt l'exaltation des papes au
pontificat fut affranchie des prétentions tracassières des empereurs
byzantins ; et ce sera l'éternel honneur de la France d'avoir fondé, sous
Pépin le Bref et Charlemagne, l'indépendance du Saint-Siège. Malheureusement
cette indépendance, tant sollicitée par les docteurs de la primitive Église,
ne fut pas complète en ce moment ; les empereurs d'Occident continuèrent,
jusqu'au me siècle, époque à laquelle Grégoire VII établit la souveraineté
des papes, à revendiquer les droits que 's'étaient ; arrogés les rois goths
et les princes de Constantinople. Le peuple romain fut pendant quelque temps
consulté pour la nomination des souverains pontifes. Alexandre III (1179) abolit enfin les élections trop
souvent tumultueuses du clergé, du peuple, et attribua au seul collège des
cardinaux le droit de choisir le pape. Bien
avant ces époques les grandes voix de l'Église avaient demandé la liberté
religieuse, l'indépendance du Saint-Siège, sans laquelle ne pouvait accomplir
sur la terre la mission qu'il avait reçue du ciel. Saint Paul n'avait-il pas
déjà dit que Dieu n'avait établi que des prophètes, des docteurs pour
gouverner son Église'[7], et non des rois ? « A Dieu ne
plaise, disait saint Augustin en parlant des princes qui, sous prétexte de
protéger l'Église auraient voulu l'asservir, à Dieu ne plaise que l'Église
soit jamais assez abattue pour avoir besoin de vous à un tel prix ! » Et
saint Cyprien, faisant allusion à cette même liberté, disait qu'un évêque,
tenant, d'une main, l'Évangile, d'une autre, une croix, pouvait être tué,
jamais vaincu. Dans une occasion solennelle saint Ambroise sut rappeler à
Théodose le Grand, qu'il était au dedans de l'Église, non au-dessus. «
Le corps est assujetti à la puissance civile, mais l'âme n'appartient qu'à
Dieu ou à son Église, qui est sa représentation sur la terre. Le glaive de la
justice terrestre est entre les mains du magistrat ; un glaive plus
formidable, celui de l'excommunication, appartient à l'Église, qui a le
droit de châtier les rois'[8]. » En plein siècle de Louis
XIV, Fénelon s'exprimait ainsi : « Quelque besoin que l'Église semble avoir
quelquefois des puissances humaines, elle a encore plus besoin de conserver
sa liberté. Quelque appui qu'elle reçoive des meilleurs princes, elle a toujours
à craindre que la protection ne soit bientôt plus un secours, mais un joug
déguisé. » Il est
impossible, en effet, que l'Église et l'État puissent se mêler, se confondre
sans de graves dangers. Le vicaire de Jésus-Christ ne peut être
justiciable d'aucun prince de la terre. L'intervention de la puissance
civile dans les affaires purement ecclésiastiques, est un non-sens, ou,
plutôt, une tyrannie qui n'a jamais profité, d'ailleurs, aux souverains qui
ont voulu l'exercer. Ou doit rendre à César ce qui appartient à César ; l'Évangile
l'a dit, mais il a dit aussi qu'on doit rendre à Dieu ce qui appartient à
Dieu ; eh bien ! il appartient à l'Église de Dieu de se gouverner elle-même !
Faisons ici une remarque qui n'a échappé à personne ; c'est que seule
l'Église catholique est libre dans ses actes ; les autres communions ne le
sont pas ; il n'est pas une seule Église séparée qui ne soit placée sous la
domination absolue de la puissance civile ; ce sont des Églises locales, si
nous pouvons dire ainsi ; elles vivent seules, isolées, enfermées dans le
cercle étroit qu'une main laïque lui a tracée. ; un tel état de choses est
manifestement contraire à l'esprit évangélique qui est UN, universel, catholique,
enfin. Cet esprit-là ne réside réellement que dans l'Église dont le chef est
à Rome, parce que ce chef est la pierre et le fondement de la foi.
« Les papes, disait Grégoire II à l'empereur Léon III, sont les liens de
l'union et les médiateurs de la paix entre l'Orient et l'Occident. » A
combien de malheurs aurait échappé le Bas-Empire s'il eût accepté ce lien,
cette médiation, s'il eût sincèrement et toujours reconnu la souveraineté
religieuse du pontife romain ! Dans
les paroles de Grégaire II que nous avons citées tout à l'heure, on aura pu
remarquer celles-ci : l'Eglise a le droit de châtier les rois. Si ces
paroles tombaient sous les yeux de quelque respectable ami des anciennes
traditions parlementaires, de quelque zélé partisan du gallicanisme,
nous le supplierions de ne pas trop s'en offusquer et de ne pas crier à l'ultramontanisme
; quant aux vieux restes de l'école philosophique du XVIIIe siècle, nous les
prierions aussi de ne pas se hâter de crier anathème, car nous pourrions les
renvoyer au témoignage de leur patron, à Voltaire qui, par distraction,
peut-être, nous sommes prêt à le reconnaître, a reconnu la nécessité d'un
pouvoir souverain ne relevant que de lui-même, et donnant, parfois, des
leçons salutaires aux peuples et aux rois. Voici
ce que dit Voltaire à ce sujet, dans son Essai sur les mœurs : «
L'intérêt du genre humain demande un frein qui retienne les souverains, et
qui mette à couvert la vie des peuples : Ce frein de la religion aurait pu
être, par une convention universelle, DANS LA MAIN DU PAPE. Ces premiers pontifes,
continue le philosophe, en ne se mêlant des querelles temporelles que pour
les apaiser, en avertissant les rois et les peuples de leurs devoirs, en
reprenant leurs crimes, en réservant les excommunications pour les grands
attentats, auraient toujours été regardés comme des images de DIEU SUR LA TERRE. Mais les hommes sont réduits à
n'avoir pour leur défense que les lois et les mœurs de leur pays : lois
souvent méprisées, mœurs souvent corrompues. » Eh
bien ! les papes ont fait précisément ce que désirait Voltaire : ils ont
été un frein qui a mis à couvert la vie des peuples ; ils ont flétri les
crimes, et réservé l'excommunication pour les grands attentats. Ils ont fait
tout cela avec une admirable continuité dans le moyen âge où peuples et rois
avaient besoin d'être christianisés, humanisés ; ils les ont guidés
dans les voies de la justice, de la vérité ; et les souverains et leurs
sujets étaient tellement persuadés que les papes avaient le droit de les
réprimander, de les rappeler à leurs devoirs quand ils s'en éloignaient, que
des satisfactions universelles accueillaient ordinairement les décrets du
Saint-Siège. Quand,
dans les vieux siècles de notre France, les peuples étaient foulés par des
seigneurs féodaux, ils avaient coutume de dire : Ah ! si le roi le savait
! Eh bien ! quand les papes savaient que tels ou tels souverains
violaient les lois religieuses ou morales, alors, les successeurs de Pierre,
gardiens fidèles de la religion et de la morale, lançaient l'anathème au nom
de Dieu, qui est le bien suprême et l'ennemi du mal. Mais d'où seraient donc
descendues sur les têtes coupables les sévères leçons, eu plein moyen âge, si
ce n'eut été du haut de cette chaire de Pierre, seul point lumineux dans le
monde à ces époques ténébreuses ? D'ailleurs, nous ne voyons pas trop ce que
les souverains ont gagné à se soustraire aux décisions du Saint-Siège ; la
guerre civile, les excès populaires avec tout leur cortége de bouleversement
et de ruines, de trônes brisés, de rois assassinés ont succédé, hélas ! aux
paternels avertissements des papes ! Trêve donc il ces déclamations surannées
contre les foudres du Vatican, contre ce fatal esprit de l'Église romaine,
qui ne connaît ni famille, ni patrie'[9], car cette Église a été
l'institutrice des barbares, la conservatrice des droits sacrés des peuples,
des familles ; elle a fondé la civilisation en Europe ; et puis elle l'a
préservée des coups sauvages des enfants de l'islamisme ; sa patrie, à elle,
c'est le monde ; sa famille, l'humanité qu'elle a comblée de bienfaits. En
présence du solide et magnifique édifice de l'Église catholique, mettons
cette pauvre Église grecque, tente mobile, battue par tous les vents
contraires et déchirée, enfin, par sa propre instabilité. La société grecque
du Bas-Empire, travaillée par tant de passions mauvaises, et jamais assise
sur des institutions libres et fortes, régulières et durables, ne fut point
sauvegardée par le pouvoir sacerdotal, comme la société d'Occident l'a été
par l'Église romaine. Subordonnée à la puissance des empereurs dont la
race théologique est un des grands scandales de l'histoire[10], privée de toute liberté,
l'Église grecque s'est vue liée, depuis le schisme surtout, à la destinée de
l'empire, à la politique changeante, insidieuse et perfide des Césars
byzantins. Non-seulement le clergé grec fut rivé à la politique des
empereurs, mais il lui fallut encore insérer dans ses canons les fantaisies
théologiques de ces mêmes empereurs, et l'un d'eux, Léon Ill, finit par
déclarer qu'il avait le droit de gouverner l'Église aussi bien que l'État. A
chaque révolution, le clergé grec, docile, cédait sans hériter au souffle de
la cour et au signe du souverain[11]. Aucune
espèce d'indépendance n'était accordée à l'Église schismatique d'Orient. Le
patriarche de Constantinople, élu par les évêques, ne pouvait monter sur son
siège et gouverner les âmes qu'avec l'autorisation expresse de l'empereur qui
provoquait, dans des conciles qu'il présidait souvent lui-même, la déposition
du prélat. Cette exorbitante et dégradante prérogative du pouvoir civil, les
souverains de Byzance la tenaient des anciens Césars romains qui prenaient
eux-mêmes le titre de pontifes ; c'était un usage tout païen que les papes
parvinrent à détruire. La domination des empereurs de Byzance sur le clergé
faisait des membres de ce grand corps des fonctionnaires de l'État et, le
plus souvent, des agents politiques des maîtres de l'empire. Sur
cent et quelques empereurs qui ont régné à Constantinople, depuis 330
jusqu'en 1453, il y en a eu soixante, au moins, qui sont montés au pouvoir
par d'abominables parjures ou des assassinats plus abominables encore. Depuis
le commencement du VIe siècle, l'usage s'était établi de sacrer
solennellement les Césars dans Sainte-Sophie. Eh bien ! l'histoire du
Bas-Empire n'offre pas l'exemple d'un patriarche, d'un primat, d'un évêque,
d'un archevêque qui ait osé refuser l'onction royale à un front qui aurait pâli
devant le front sévère d'un Ambroise, d'un Basile de Césarée, d'un Athanase
d'Alexandrie. Mon Dieu ! nous le savons : le texte de saint Paul était là
ordonnant de se soumettre aux puissances humaines ; tuais l'archevêque de
Milan, interdisant à Théodose l'entrée de son église, accomplissait-il un mem
de rébellion ? Basile de Césarée, bravant, l'Evangile à la main, les menaces
de Valens, se rendait-il coupable du crime de lèse-majesté ? Athanase
d'Alexandrie, refusant d'obéir à un ordre signé de la main de Constantin qui
lui demandait impérieusement d'admettre Arius dans le sanctuaire catholique,
était-il un insurgé ? Chrysostome, tonnant, du haut de la chaire de l'Église
des Apôtres, contre les mœurs relâchées de la cour d'Eudoxie, aurait-il été
condamné par saint Paul lui-même ? Oh ! non ! Et la postérité admirera
toujours ces grands hommes dans leur noble et énergique attitude en présence
des princes qui avaient commis au qui commettaient le mal à la face du monde
! Ces exemples (et nous pourrions en citer d'autres) condamnent les complaisances
indignes d'une foule d'évêques grecs envers des empereurs souillés de crimes
; et c'est ici que notre admiration éclate pour ces papes qui, nus et sans
défense, frappaient d'anathème les égarements de puissants monarques[12]. Armés
des paroles de saint Paul, auxquelles ils donnaient une signification, une
portée qu'elles n'ont pas, les évêques grecs, infidèles à leur mandat,
faisaient de la propagande politique au profit de tel ou tel empereur que le
peuple et les prélats eux-mêmes ne pouvaient que mépriser ou maudire au fond
de leur conscience. Comment monter en chaire pour prêcher contre le mensonge
et l'homicide, défendus par Jéhovah du haut du Sinaï, quand, dans des lettres
pastorales, hues, dans les églises, aux chrétiens assemblés, on avait
glorifié un empereur coupable de parjure ou d'assassinat ? On devait
nécessairement jeter le trouble dans les consciences, les pervertir ; c'était
la goutte de poison s'infiltrant peu à peu dans les cœurs, et les corrompant
ensuite ; c'était travailler, sans le savoir, à la ruine de la religion, de
l'empire, de la société. L'épiscopat grec, qui se disait le dépositaire, le
gardien fidèle de la doctrine chrétienne, ôtait à la foi quelque chose de son
autorité. Ne serait-ce pas aux tristes évêques des mauvais temps de l'empire
byzantin qu'on pourrait appliquer ces paroles du psalmiste ? e Ils ont
diminué les vérités parmi les enfants des hommes ? » Diminutœ sunt
veritates a filiis hominum[13]. Nous
n'envelopperons pas dans ces hontes le clergé grec tout entier, encore moins
le clergé grec actuel, et cette brave et fière nation hellénique dont l'élan
magnifique, au commencement de ce siècle, nous pénètre d'admiration ; nous ne
faisons pas ici une satire, nous constatons des faits historiques ; nous
savons qu'il y eut, à Constantinople, avant le schisme surtout, des
patriarches, des évêques, de simples prêtres qui ne transigèrent jamais avec
leurs devoirs ; nous dirons plus, nous croyons que les fruits amers que
l'Église grecque a produits, ont eu pour cause bien plutôt son institution
fausse, son asservissement au pouvoir impérial, que les inspirations
personnelles des chefs de cette Église. Mais quelle humiliation lui était
réservée, grand Dieu ! Après avoir été traîné, pendant plus de onze cents
ans, à la remorque des Césars byzantins, le patriarcat de Constantinople fut
encore livré, après la conquête de 1453, aux caprices, à la tyrannie des
sultans de Stamboul. Par une loi de Mahomet II, loi qui n'a pas cessé d'être
en vigueur, l'élection du patriarche est invariablement soumise à
l'approbation du padischah qui peut, quand il lui plaît, prononcer la
révocation du pontife[14]. Le chef de la communion
grecque recevant son investiture d'un sectateur de Mahomet, et ne la recevant
jamais gratuitement, est une de ces choses qui frappent l'esprit et
qui ne peuvent être humainement expliquées. C'est la dernière goutte du
calice. C'est une mystérieuse expiation de la rébellion de Photius et de ses
successeurs contre la douce et paternelle autorité des chefs suprêmes de
l'Église latine, qui auraient tant fait, eux, pour les sauver du joug de
l'islamisme s'ils eussent voulu reconnaître la suprématie du Saint-Siège. Les
barbares, disait un pape aux Grecs schismatiques, les barbares se sont
soumis au joug de l’Église catholique et seuls vous êtes restés sourds à la
voix du pasteur[15]. FIN DU PREMIER VOLUME
|
[1]
Plaidoyer pour Flaccus.
[2]
Raghib-pacha.
[3]
Œuvres morales, t. VII, traduction de l'abbé Ricard.
[4]
Cicéron, De la République, 1re partie.
[5]
Froissard.
[6]
Poujoulat.
[7]
Épître aux Corinthiens, chap. XII, verset 28.
[8]
Lettre du pape Grégoire II à l'iconoclaste Léon III, empereur de
Constantinople. Voyez Baronius.
[9]
Norvins, Histoire de Napoléon, t. II, p. 261.
[10]
Joseph de Maistre.
[11]
Gibbon, Histoire de la décadence de l'empire ottoman, t. XII, p. 8.
[12]
Qu'il nous soit permis de citer, au sujet des paroles de saint Paul, contenues
dans le XIIIe chapitre des Épîtres aux Romains, l'opinion d'un vieux et
respectable évêque que nous avons connu. Nous lui demandions comment le
sacerdoce devait entendre ces paroles de l'apôtre de Tarse. « Ces paroles,
répondit le vénérable prélat qui avait traversé bien des révolutions, ces
paroles veulent dire que les prêtres chrétiens doivent se tenir tranquilles
en politique. Il ajouta : si les prêtres se mêlaient aux passions
politiques, ils pourraient exposer l'Église au discrédit, et eux-mêmes à de
futures vengeances. Nous ne devons élever la voix que lorsque la religion est
attaquée, n'importe par qui et comment. »
[13]
Psaume XI.
[14]
Au mois de novembre 1852, Abdoul-Medjid a révoqué de ses fonctions le
patriarche de Constantinople monseigneur Anthimos ; Sa Hautesse a nommé
à sa place monseigneur Germanos. (Journal de Constantinople du 14
novembre 1852.)
[15]
Lettre du pape Grégoire II à l'iconoclaste Léon III, empereur de Constantinople
(voyez les actes du concile de Nicée, t. VIII, ou Baronius).