HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE XXIX.

 

 

Un dernier regard sur le Bas-Empire.

 

Il en est des faits historiques comme de certains chiffres : ils sont plus instructifs, ils parlent plus haut que de longues et brillantes dissertations. Le champ de la fantaisie s'ouvre si facilement à une imagination ardente ! Le style, ce don du ciel, cette ravissante harmonie du langage, qui ne devrait retentir que pour célébrer le beau, le grand, le vrai, le style a quelquefois été mis, de nos jours, au service des systèmes, des théories dans le domaine de l'histoire. Des systèmes, des théories en histoire ! ces mots se contredisent, et choquent le bon sens. C'est comme si on voulait établir que l'hiver n'est pas l'hiver, mais le printemps ; que l'été est en tout point semblable à l'automne ; que l'ordre des saisons est mal réglé et, qu'enfin, Dieu s'est trompé dans la merveilleuse organisation des lois de la nature.

Que les systèmes et les théories aient leur libre carrière en philosophie, dans l'ordre des idées abstraites, cela se comprend, jusqu'à un certain point ; mais nous les bannissons, quant à nous, des travaux historiques. L'histoire est ce qui est ; elle n'est pas à faire, elle est faite ; et nul n'a le droit, ni le pouvoir de la changer. Chacun, dira-t-on peut-être, écrit l'histoire à son point de vue ; si cela était ainsi, il faudrait renoncer à la vérité historique, car chacun pourrait découvrir une vérité différente, et, de vérité, il n'y en a qu'une, une seule. Tacite, cet immortel modèle, n'a pas écrit l'histoire à son point de vue ; son génie a buriné les événements et peint le cœur humain dans les faits. Les plus foudroyants discours sur Néron et son règne, ne seraient jamais parvenus à montrer, comme le simple récit de Tacite, le monstrueux fils d'Agrippine dans toute la noirceur de son âme et l'horreur de ses actes. Les historiens des temps anciens et ceux des temps modernes dont les noms sont une autorité, n'ont pas mis des systèmes, des théories, des libelles ou des panégyriques à la place des annales des nations ; ils ont procédé par les faits et les jugements qui naturellement en découlent ; et nous, le plus humble parmi les humbles, le dernier d'entre les derniers, nous nous sommes efforcé dans la première partie de ce travail, et nous nous efforcerons jusqu'au bout, de nous inspirer des leçons des maîtres dans l'art d'écrire l'histoire.

Nous nous sommes particulièrement appliqué, jusqu'à la dernière heure du Bas-Empire, à montrer, par l'exacte exposition des faits, des événements, les rares époques de grandeur de cet empire, et les principales causes de sa chute. Nous avons vu Constantin fonder, avec la grande ville de Constantinople, un ordre nouveau dans la politique, dans les lois, à l'aide de la religion chrétienne dont il fut le premier disciple couronné. La Providence permit que la nombreuse famille de ce grand homme disparût rapidement de ce monde. Dieu foudroya le dernier rejeton de cette famille au moment où, philosophe insensé, armé du pouvoir souverain, il se consumait en impuissants efforts pour détruire le règne du Christ sur la terre, et faire revivre le vieux monde païen, couché dans la poussière, comme il avait voulu, malgré les arrêts du ciel, rebâtir sur ses ruines le temple juif à Jérusalem.

Après Julien les hérésies lèvent audacieusement la tête et s'imposent violemment au monde par la tyrannie de quelques empereurs ; la ferme attitude des Pères de l'Église, leur génie, leur foi livrent à ces hérésies une guerre incessante, et les sectaires qui, souvent, n'étaient que des factieux politiques, sont, en partie, réduits à néant par les lois sévères de Théodose. Les splendeurs impériales reparaissent avec ce grand prince qui, au sein de la toute-puissance, donne, au monde étonné, le spectacle d'un despote, devant qui tout tremblait, se courbant devant les reproches religieux d'un prêtre chrétien et ses sévérités méritées ! Pendant le long et mémorable règne de Justinien, Bélisaire représente, à lui seul, la gloire militaire des vieux jours romains ; et Justinien, basant sa législation sur les principes chrétiens, lègue à la postérité des lois qu'elle admirera toujours. Mais là finissent, à peu près, si l'on excepte le bon et vaillant Héraclius, l'étonnant Basile et quelques autres Césars byzantins, les temps glorieux du Bas-Empire. A partir des successeurs de Basile, l'histoire de Constantinople nous offre le repoussant spectacle des meurtres, des parjures, des lâchetés sous toutes les formes et dans presque toutes les circonstances.

Le pouvoir militaire s'arroge plus que jamais le droit de nommer les empereurs, et ne reconnaît d'ente loi que celle du sabre. Le schisme de Photius allume les haines des Grecs contre les Latins, à ce point de préférer l'esclavage des Turcs à la liberté qui aurait pu venir du pape. De nombreuses tentatives de réunion des deux Églises, seul espoir de salut pour l'empire, s'accomplissent, se rompent successivement, et cela toujours par la mauvaise foi grecque. C'est vraiment une chose curieuse que cette persévérance du caractère grec dans l'art de la dissimulation. « Je ne leur dispute, disait Cicéron en parlant des Grecs, je ne leur dispute ni les lettres, ni les arts, ni l'élégance du langage, ni la finesse de l'esprit, ni l'éloquence ; et s'ils ont encore d'autres prétentions, je ne m'y oppose point ; mais quant à la bonne foi et à la religion du serment, jamais cette nation n'y a rien compris ; jamais elle n'a senti la force, l'autoritéAUCTORITAS, ce mot est remarquable —, le poids de ces choses saintes. D'où vient donc ce mot si connu : Jure dans ma cause, et je jurerai dans la tienne ? donne-t-on cette phrase aux Gaulois et aux Espagnols ? Ceux même qui n'entendent pas la langue savent comment cela se dit en grec. Cette nation a toujours regardé le serment comme une plaisanterie[1]. »

La légèreté des Grecs est devenue proverbiale, comme leur étourdissante loquacité et leur esprit de chicane. Clément d'Alexandrie, qui était Grec cependant, disait : « Le caractère des premiers philosophes n'était pas d'ergoter ou de douter, comme ces philosophes grecs qui ne cessent d'argumenter et de disputer par une vanité vaine et stérile ; qui ne s'occupent enfin que d'inutiles fadaises. La philosophie n'est parvenue aux Grecs qu'après avoir fait le tour de l'univers. » Rien n'est plus exact que cette peinture. Mais qu'aurait donc dit des Grecs du Bas-Empire ce Clément d'Alexandrie, l'un des plus grands docteurs de la doctrine catholique, de la doctrine de l'unité, s'il avait vu les Byzantins se morfondant dans de perpétuelles disputes théologiques ? C'était, assurément un peuple spirituel, mais brouillon, ayant peu de bon sens et n'ayant plus de patriotisme dans les derniers temps de son existence politique à Constantinople. Il acclamait les Césars quand ils revêtaient la pourpre, et les traînait aux gémonies quand ils en étaient dépouillés. A toutes les époques, d'ailleurs, dans tous les pays et sous tous les régimes, le peuple a rarement su respecter, conserver ce qu'il avait fait lui-même en politique.

Que d'intrigants, de conspirateurs, de meurtriers, de chefs d'armée nous voyons s'imposer, par la force, au peuple de Constantinople, et demander, en même temps à ce peuple sur lequel planait la terreur, une sanction pour légitimer leur pouvoir usurpé ! Jamais l'approbation populaire ne leur faisait défaut ! Ceci nous rappelle un distique oriental qu'un Ottoman, grand ministre et écrivain de talent[2], cite au sujet de l'usurpation du trône de Perse par le fameux Tahamas Nadir Kouli-khan (1736). Après avoir immolé une partie de la famille de Houssein, légitime schah de Perse, déjà assassiné, Tahamas, à la tête d'une formidable armée, se fit proclamer roi par les fonctionnaires et le peuple. Les Persans, terrifiés, lui décernèrent à l'unanimité, l'antique couronne des sophis, que Nadir avait ramassée dans le sang. Voici ce distique, qui pourrait trouver plus d'une application dans l'histoire des révolutions parties d'en haut ; c'est le peuple qui parle :

Je suis un perroquet en face d'un miroir ; je ne dis que ce que dit mon maitre et ne dis rien de plus.

Ce perroquet se change parfois en un lion terrible, et met en pièces, le lendemain, son idole de la veille. Ne jouons pas avec lui, disait un homme d'État consommé, en parlant du peuple. Mais dans les deux derniers siècles du Bas-Empire, le peuple de Constantinople n'était redoutable qu'aux empereurs ; il ne l'était plus pour les ennemis de la patrie ; engourdi dans le luxe, la bonne chère, ne trouvant plus ses joies que dans les jeux du cirque et dans de misérables discussions théologiques, le peuple ne s'alarmait plus, à la vue des musulmans qui le menaçaient, que pour des intérêts matériels. Si on en croyait des témoignages contemporains, la noblesse grecque, qui habite encore, de nos jours, le quartier du Phanar, à Constantinople, aurait contribué, par des menées secrètes, à la prise de cette ville en 1453 ; en échange de cette trahison, Mahomet II aurait promis aux Phanariotes de respecter leurs richesses et quelques-uns de leurs anciens privilèges. Quoi qu'il en soit, les nobles Grecs ont gardé une partie de leurs fortunes ; ils ont occupé à la cour de Stamboul des emplois importants, lucratifs, tels que ceux d'interprètes du Divan ; de leurs rangs sont sortis beaucoup de gouverneurs des principautés danubiennes conquises par Mahomet II ; les Cantacuzène, les Maurocordato, les Callimachi et d'autres encore, figurent sur la longue liste des princes de la Moldavie, de la Valachie. Mais hâtons-nous de dire que des descendants de ces familles ont noblement lavé dans le sang des Turcs, pendant la guerre de l'indépendance de la Grèce, les hontes de quelques-uns de leurs ancêtres.

Nous disions, tout à l'heure, et nous le disions d'après l'histoire, que seuls les intérêts matériels animaient les esprits, à Constantinople, depuis que les Turcs avaient planté leurs drapeaux victorieux en Bithynie et en Europe. Ajoutons que les Césars, qui passaient si rapidement sur le trône ensanglanté de Byzance, se présentaient toujours, à leur avènement au pouvoir, comme les gardiens, les protecteurs des propriétés des citoyens, et c'est par là qu'ils captaient leurs suffrages. Mais ces empereurs, qui montraient, en apparence, un soin si jaloux pour la conservation des biens de leurs sujets, donnaient ordinairement eux-mêmes l'exemple de la violation de la propriété la plus sacrée en spoliant sans pitié ni merci leurs prédécesseurs au trône, et quelquefois aussi en spoliant des grands de l'empire. La sécurité se changeait alors en crainte, et chacun tremblait en secret pour son propre bien.

Ceux-là se trompent fatalement qui croient voir dans l'amour effréné des richesses un puissant élément de conservation pour les empires. Tous les gouvernements (et il y en a eu beaucoup) qui ne se sont appuyés que sur les intérêts matériels, ont croulé avant l'heure. Loin de guérir les maux, de tels remèdes les aigrissent ; c'est Plutarque qui a dit cela, Plutarque dont la haute raison a aussi appelé l'amour des richesses, une terreur funeste, une indigence de l’âme'[3]. D'ordinaire cet amour, et l'histoire est là pour l'attester, ne se montre dans toute sa fiévreuse et impuissante ardeur, que lorsque tous les grands sentiments sont éteints. Quand une nation n'a plus que la passion de l'or, elle n'a plus rien ; quand les gouvernements ne songent plus qu'à élever le niveau de l'aisance, des jouissances générales, pour parler le langage aujourd'hui en usage, ils cessent d'avoir des conditions de durée et de grandeur ; des signes de défaillance et de mort apparaissent de toutes parts ; la société n'a plus de base parce qu'elle n'a plus de vertus ; les institutions se multiplient et tombent une à une ; la passion de l'amour du bien s'évanouit ; des abîmes insondables se creusent sous les pas d'une nation, puis elle s'y précipite, et son existence est finie. Ce sont les bonnes mœurs et le respect des lois qui font la prospérité des États, a dit Cicéron dans sa République.

Ce ne fut point avec de l'or, ce fut avec du fer, de la liberté, du patriotisme, que Rome conquit le monde et le soumit à ses lois ; que la Grèce antique résista à l'Asie entière armée contre elle ; que les Francs s'implantèrent dans les Gaules, et firent de ce pays le plus beau royaume du monde ; que toutes les nations ont grandi et consolidé leur puissance.

Constantinople — nous l'avons dit dans notre précédent chapitre — renfermait deux cent cinquante mille habitants en 1453 ; que firent les grands, que fit le peuple pour sauver leur liberté et leur empire ? Rien. Pendant que Constantin Paléologue et ses huit mille soldats combattaient et mouraient sur la brèche, les prêtres, les grands, le peuple recouraient à de misérables prophéties qui leur avaient annoncé leur délivrance, argumentaient dans Sainte-Sophie sur le pain azyme, la procession du Saint-Esprit, la gloire du Thabor ; puis, au dernier moment du péril, ils songèrent à sauver leurs fortunes, en fuyant devant l'ennemi, ou en les enfouissant dans la terre, afin de les retrouver après le désastre. Ainsi finissent ordinairement les nations qui n'ont plus au cœur aucun noble sentiment. Déjà, même, elles marchent à pas rapides vers leur ruine totale quand elles n'arment plus leurs bras que pour conserver leurs richesses. « Gardez-vous de croire que la vertu soit un art dont il soit permis de ne point faire usage. Un art, quoiqu'on ne s'en serve pas, est toujours un art pour celui qui en possède la théorie, tandis que la vertu si on ne la met en pratique, n'existe plus, et avec elle périssent les empires. Le plus noble usage de la vertu, c'est le gouvernement des peuples ; c'est la représentation fidèle, non pas en paroles, mais en action, de toutes les merveilles qui retentissent dans l'ombre des écoles[4]. »

Combien la république romaine était grande et forte lorsqu'après le désastre de Cannes, au moment où plus rien ne semblait s'opposer aux progrès d'Annibal, le sénat, s'élevant au-dessus d'un malheur national, remerciait solennellement Varron vaincu de n'avoir pas désespéré de la patrie ! Combien aussi Lacédémone était vivace quand ses trois cents héros mouraient aux Thermopyles pour les lois et la liberté ! Quelle puissante sève circulait dans les veines de notre patrie lorsqu'après le carnage de Crécy — car nul n'était prins à rançon ne à merci, et ainsi l'avoient ordonné les Anglois entre eux[5] —, lorsque après le carnage de Crécy, disons-nous, Philippe de Valois, entouré de cinq chevaliers, derniers débris d'une armée de quatre-vingt mille hommes, s'arrêta, la nuit, devant la porte d'un manoir, réveilla le maître de céans et lui dit, avec l'accent d'une patriotique confiance : Ouvrez ! c'est la fortune de la France ! Paroles plus belles que celles de César bravant sur un frêle esquif une mer en furie Qu'est-ce qui aurait été impossible au peuple français, quand des hou mes tels que messire Bertrand du Guesclin vendaient leurs terres pour payer leur armée, et que des femmes de ce peuple filaient leurs quenouilles pour payer la rançon du héros prisonnier ? le cri mémorable de Pavie retentira jusqu'à la dernière postérité et mine celui d'une grande nation qui, meurtrie mais non abattue, lève fièrement la tête au milieu d'un immense désastre.

La gloire, qu'on a justement appelée le pain immatériel des nations[6], car c'est elle qui, après la religion, leur donne les principes d'honneur, de grandeur et de vie, la gloire disparaît sans espoir de retour quand l'égoïsme a pris dans les cœurs la place du dévouement, et que la peur de perdre son argent tient seule les peuples en éveil. Le Bas-Empire en était là. L'amour de la patrie en péril brûlait encore la grande âme de Constantin Paléologue en 1453 ; mais cet admirable prince était seul ou presque seul à cette heure suprême ; il ne pouvait faire qu'une chose : mourir avec son empire, et il mourut ; son peuple l'abandonna, le trahit, et ce sera là la honte éternelle des Constantinopolitains de cette époque de malheur.

Nous terminerons ces observations générales par l'examen d'une grave question que nous trouvons profondément mêlée à la destinée du Bas-Empire ; nous voulons parler de la situation de l'Église grecque, non pas dans sa constitution théologique, dogmatique, ce qui pourrait ne pas are de notre compétence, mais dans les rapports de cette Église avec le pouvoir politique des empereurs de Constantinople.

Ce fut un événement immense dans la destinée de la papauté que l'envoi d'une ambassade de Grégoire III à Charles Martel pour lui remettre les clefs du tombeau de saint Pierre, et placer sons la protection du vainqueur des Sarrasins le successeur des apôtres. Bientôt l'exaltation des papes au pontificat fut affranchie des prétentions tracassières des empereurs byzantins ; et ce sera l'éternel honneur de la France d'avoir fondé, sous Pépin le Bref et Charlemagne, l'indépendance du Saint-Siège. Malheureusement cette indépendance, tant sollicitée par les docteurs de la primitive Église, ne fut pas complète en ce moment ; les empereurs d'Occident continuèrent, jusqu'au me siècle, époque à laquelle Grégoire VII établit la souveraineté des papes, à revendiquer les droits que 's'étaient ; arrogés les rois goths et les princes de Constantinople. Le peuple romain fut pendant quelque temps consulté pour la nomination des souverains pontifes. Alexandre III (1179) abolit enfin les élections trop souvent tumultueuses du clergé, du peuple, et attribua au seul collège des cardinaux le droit de choisir le pape.

Bien avant ces époques les grandes voix de l'Église avaient demandé la liberté religieuse, l'indépendance du Saint-Siège, sans laquelle ne pouvait accomplir sur la terre la mission qu'il avait reçue du ciel. Saint Paul n'avait-il pas déjà dit que Dieu n'avait établi que des prophètes, des docteurs pour gouverner son Église'[7], et non des rois ? « A Dieu ne plaise, disait saint Augustin en parlant des princes qui, sous prétexte de protéger l'Église auraient voulu l'asservir, à Dieu ne plaise que l'Église soit jamais assez abattue pour avoir besoin de vous à un tel prix ! » Et saint Cyprien, faisant allusion à cette même liberté, disait qu'un évêque, tenant, d'une main, l'Évangile, d'une autre, une croix, pouvait être tué, jamais vaincu. Dans une occasion solennelle saint Ambroise sut rappeler à Théodose le Grand, qu'il était au dedans de l'Église, non au-dessus. « Le corps est assujetti à la puissance civile, mais l'âme n'appartient qu'à Dieu ou à son Église, qui est sa représentation sur la terre. Le glaive de la justice terrestre est entre les mains du magistrat ; un glaive plus formidable, celui de l'excommunication, appartient à l'Église, qui a le droit de châtier les rois'[8]. » En plein siècle de Louis XIV, Fénelon s'exprimait ainsi : « Quelque besoin que l'Église semble avoir quelquefois des puissances humaines, elle a encore plus besoin de conserver sa liberté. Quelque appui qu'elle reçoive des meilleurs princes, elle a toujours à craindre que la protection ne soit bientôt plus un secours, mais un joug déguisé. »

Il est impossible, en effet, que l'Église et l'État puissent se mêler, se confondre sans de graves dangers. Le vicaire de Jésus-Christ ne peut être justiciable d'aucun prince de la terre. L'intervention de la puissance civile dans les affaires purement ecclésiastiques, est un non-sens, ou, plutôt, une tyrannie qui n'a jamais profité, d'ailleurs, aux souverains qui ont voulu l'exercer. Ou doit rendre à César ce qui appartient à César ; l'Évangile l'a dit, mais il a dit aussi qu'on doit rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu ; eh bien ! il appartient à l'Église de Dieu de se gouverner elle-même ! Faisons ici une remarque qui n'a échappé à personne ; c'est que seule l'Église catholique est libre dans ses actes ; les autres communions ne le sont pas ; il n'est pas une seule Église séparée qui ne soit placée sous la domination absolue de la puissance civile ; ce sont des Églises locales, si nous pouvons dire ainsi ; elles vivent seules, isolées, enfermées dans le cercle étroit qu'une main laïque lui a tracée. ; un tel état de choses est manifestement contraire à l'esprit évangélique qui est UN, universel, catholique, enfin. Cet esprit-là ne réside réellement que dans l'Église dont le chef est à Rome, parce que ce chef est la pierre et le fondement de la foi. « Les papes, disait Grégoire II à l'empereur Léon III, sont les liens de l'union et les médiateurs de la paix entre l'Orient et l'Occident. » A combien de malheurs aurait échappé le Bas-Empire s'il eût accepté ce lien, cette médiation, s'il eût sincèrement et toujours reconnu la souveraineté religieuse du pontife romain !

Dans les paroles de Grégaire II que nous avons citées tout à l'heure, on aura pu remarquer celles-ci : l'Eglise a le droit de châtier les rois. Si ces paroles tombaient sous les yeux de quelque respectable ami des anciennes traditions parlementaires, de quelque zélé partisan du gallicanisme, nous le supplierions de ne pas trop s'en offusquer et de ne pas crier à l'ultramontanisme ; quant aux vieux restes de l'école philosophique du XVIIIe siècle, nous les prierions aussi de ne pas se hâter de crier anathème, car nous pourrions les renvoyer au témoignage de leur patron, à Voltaire qui, par distraction, peut-être, nous sommes prêt à le reconnaître, a reconnu la nécessité d'un pouvoir souverain ne relevant que de lui-même, et donnant, parfois, des leçons salutaires aux peuples et aux rois.

Voici ce que dit Voltaire à ce sujet, dans son Essai sur les mœurs : « L'intérêt du genre humain demande un frein qui retienne les souverains, et qui mette à couvert la vie des peuples : Ce frein de la religion aurait pu être, par une convention universelle, DANS LA MAIN DU PAPE. Ces premiers pontifes, continue le philosophe, en ne se mêlant des querelles temporelles que pour les apaiser, en avertissant les rois et les peuples de leurs devoirs, en reprenant leurs crimes, en réservant les excommunications pour les grands attentats, auraient toujours été regardés comme des images de DIEU SUR LA TERRE. Mais les hommes sont réduits à n'avoir pour leur défense que les lois et les mœurs de leur pays : lois souvent méprisées, mœurs souvent corrompues. »

Eh bien ! les papes ont fait précisément ce que désirait Voltaire : ils ont été un frein qui a mis à couvert la vie des peuples ; ils ont flétri les crimes, et réservé l'excommunication pour les grands attentats. Ils ont fait tout cela avec une admirable continuité dans le moyen âge où peuples et rois avaient besoin d'être christianisés, humanisés ; ils les ont guidés dans les voies de la justice, de la vérité ; et les souverains et leurs sujets étaient tellement persuadés que les papes avaient le droit de les réprimander, de les rappeler à leurs devoirs quand ils s'en éloignaient, que des satisfactions universelles accueillaient ordinairement les décrets du Saint-Siège.

Quand, dans les vieux siècles de notre France, les peuples étaient foulés par des seigneurs féodaux, ils avaient coutume de dire : Ah ! si le roi le savait ! Eh bien ! quand les papes savaient que tels ou tels souverains violaient les lois religieuses ou morales, alors, les successeurs de Pierre, gardiens fidèles de la religion et de la morale, lançaient l'anathème au nom de Dieu, qui est le bien suprême et l'ennemi du mal. Mais d'où seraient donc descendues sur les têtes coupables les sévères leçons, eu plein moyen âge, si ce n'eut été du haut de cette chaire de Pierre, seul point lumineux dans le monde à ces époques ténébreuses ? D'ailleurs, nous ne voyons pas trop ce que les souverains ont gagné à se soustraire aux décisions du Saint-Siège ; la guerre civile, les excès populaires avec tout leur cortége de bouleversement et de ruines, de trônes brisés, de rois assassinés ont succédé, hélas ! aux paternels avertissements des papes ! Trêve donc il ces déclamations surannées contre les foudres du Vatican, contre ce fatal esprit de l'Église romaine, qui ne connaît ni famille, ni patrie'[9], car cette Église a été l'institutrice des barbares, la conservatrice des droits sacrés des peuples, des familles ; elle a fondé la civilisation en Europe ; et puis elle l'a préservée des coups sauvages des enfants de l'islamisme ; sa patrie, à elle, c'est le monde ; sa famille, l'humanité qu'elle a comblée de bienfaits.

En présence du solide et magnifique édifice de l'Église catholique, mettons cette pauvre Église grecque, tente mobile, battue par tous les vents contraires et déchirée, enfin, par sa propre instabilité. La société grecque du Bas-Empire, travaillée par tant de passions mauvaises, et jamais assise sur des institutions libres et fortes, régulières et durables, ne fut point sauvegardée par le pouvoir sacerdotal, comme la société d'Occident l'a été par l'Église romaine. Subordonnée à la puissance des empereurs dont la race théologique est un des grands scandales de l'histoire[10], privée de toute liberté, l'Église grecque s'est vue liée, depuis le schisme surtout, à la destinée de l'empire, à la politique changeante, insidieuse et perfide des Césars byzantins. Non-seulement le clergé grec fut rivé à la politique des empereurs, mais il lui fallut encore insérer dans ses canons les fantaisies théologiques de ces mêmes empereurs, et l'un d'eux, Léon Ill, finit par déclarer qu'il avait le droit de gouverner l'Église aussi bien que l'État. A chaque révolution, le clergé grec, docile, cédait sans hériter au souffle de la cour et au signe du souverain[11].

Aucune espèce d'indépendance n'était accordée à l'Église schismatique d'Orient. Le patriarche de Constantinople, élu par les évêques, ne pouvait monter sur son siège et gouverner les âmes qu'avec l'autorisation expresse de l'empereur qui provoquait, dans des conciles qu'il présidait souvent lui-même, la déposition du prélat. Cette exorbitante et dégradante prérogative du pouvoir civil, les souverains de Byzance la tenaient des anciens Césars romains qui prenaient eux-mêmes le titre de pontifes ; c'était un usage tout païen que les papes parvinrent à détruire. La domination des empereurs de Byzance sur le clergé faisait des membres de ce grand corps des fonctionnaires de l'État et, le plus souvent, des agents politiques des maîtres de l'empire.

Sur cent et quelques empereurs qui ont régné à Constantinople, depuis 330 jusqu'en 1453, il y en a eu soixante, au moins, qui sont montés au pouvoir par d'abominables parjures ou des assassinats plus abominables encore. Depuis le commencement du VIe siècle, l'usage s'était établi de sacrer solennellement les Césars dans Sainte-Sophie. Eh bien ! l'histoire du Bas-Empire n'offre pas l'exemple d'un patriarche, d'un primat, d'un évêque, d'un archevêque qui ait osé refuser l'onction royale à un front qui aurait pâli devant le front sévère d'un Ambroise, d'un Basile de Césarée, d'un Athanase d'Alexandrie. Mon Dieu ! nous le savons : le texte de saint Paul était là ordonnant de se soumettre aux puissances humaines ; tuais l'archevêque de Milan, interdisant à Théodose l'entrée de son église, accomplissait-il un mem de rébellion ? Basile de Césarée, bravant, l'Evangile à la main, les menaces de Valens, se rendait-il coupable du crime de lèse-majesté ? Athanase d'Alexandrie, refusant d'obéir à un ordre signé de la main de Constantin qui lui demandait impérieusement d'admettre Arius dans le sanctuaire catholique, était-il un insurgé ? Chrysostome, tonnant, du haut de la chaire de l'Église des Apôtres, contre les mœurs relâchées de la cour d'Eudoxie, aurait-il été condamné par saint Paul lui-même ? Oh ! non ! Et la postérité admirera toujours ces grands hommes dans leur noble et énergique attitude en présence des princes qui avaient commis au qui commettaient le mal à la face du monde ! Ces exemples (et nous pourrions en citer d'autres) condamnent les complaisances indignes d'une foule d'évêques grecs envers des empereurs souillés de crimes ; et c'est ici que notre admiration éclate pour ces papes qui, nus et sans défense, frappaient d'anathème les égarements de puissants monarques[12].

Armés des paroles de saint Paul, auxquelles ils donnaient une signification, une portée qu'elles n'ont pas, les évêques grecs, infidèles à leur mandat, faisaient de la propagande politique au profit de tel ou tel empereur que le peuple et les prélats eux-mêmes ne pouvaient que mépriser ou maudire au fond de leur conscience. Comment monter en chaire pour prêcher contre le mensonge et l'homicide, défendus par Jéhovah du haut du Sinaï, quand, dans des lettres pastorales, hues, dans les églises, aux chrétiens assemblés, on avait glorifié un empereur coupable de parjure ou d'assassinat ? On devait nécessairement jeter le trouble dans les consciences, les pervertir ; c'était la goutte de poison s'infiltrant peu à peu dans les cœurs, et les corrompant ensuite ; c'était travailler, sans le savoir, à la ruine de la religion, de l'empire, de la société. L'épiscopat grec, qui se disait le dépositaire, le gardien fidèle de la doctrine chrétienne, ôtait à la foi quelque chose de son autorité. Ne serait-ce pas aux tristes évêques des mauvais temps de l'empire byzantin qu'on pourrait appliquer ces paroles du psalmiste ? e Ils ont diminué les vérités parmi les enfants des hommes ? » Diminutœ sunt veritates a filiis hominum[13].

Nous n'envelopperons pas dans ces hontes le clergé grec tout entier, encore moins le clergé grec actuel, et cette brave et fière nation hellénique dont l'élan magnifique, au commencement de ce siècle, nous pénètre d'admiration ; nous ne faisons pas ici une satire, nous constatons des faits historiques ; nous savons qu'il y eut, à Constantinople, avant le schisme surtout, des patriarches, des évêques, de simples prêtres qui ne transigèrent jamais avec leurs devoirs ; nous dirons plus, nous croyons que les fruits amers que l'Église grecque a produits, ont eu pour cause bien plutôt son institution fausse, son asservissement au pouvoir impérial, que les inspirations personnelles des chefs de cette Église. Mais quelle humiliation lui était réservée, grand Dieu ! Après avoir été traîné, pendant plus de onze cents ans, à la remorque des Césars byzantins, le patriarcat de Constantinople fut encore livré, après la conquête de 1453, aux caprices, à la tyrannie des sultans de Stamboul. Par une loi de Mahomet II, loi qui n'a pas cessé d'être en vigueur, l'élection du patriarche est invariablement soumise à l'approbation du padischah qui peut, quand il lui plaît, prononcer la révocation du pontife[14]. Le chef de la communion grecque recevant son investiture d'un sectateur de Mahomet, et ne la recevant jamais gratuitement, est une de ces choses qui frappent l'esprit et qui ne peuvent être humainement expliquées. C'est la dernière goutte du calice. C'est une mystérieuse expiation de la rébellion de Photius et de ses successeurs contre la douce et paternelle autorité des chefs suprêmes de l'Église latine, qui auraient tant fait, eux, pour les sauver du joug de l'islamisme s'ils eussent voulu reconnaître la suprématie du Saint-Siège. Les barbares, disait un pape aux Grecs schismatiques, les barbares se sont soumis au joug de l’Église catholique et seuls vous êtes restés sourds à la voix du pasteur[15].

 

FIN DU PREMIER VOLUME

 

 

 



[1] Plaidoyer pour Flaccus.

[2] Raghib-pacha.

[3] Œuvres morales, t. VII, traduction de l'abbé Ricard.

[4] Cicéron, De la République, 1re partie.

[5] Froissard.

[6] Poujoulat.

[7] Épître aux Corinthiens, chap. XII, verset 28.

[8] Lettre du pape Grégoire II à l'iconoclaste Léon III, empereur de Constantinople. Voyez Baronius.

[9] Norvins, Histoire de Napoléon, t. II, p. 261.

[10] Joseph de Maistre.

[11] Gibbon, Histoire de la décadence de l'empire ottoman, t. XII, p. 8.

[12] Qu'il nous soit permis de citer, au sujet des paroles de saint Paul, contenues dans le XIIIe chapitre des Épîtres aux Romains, l'opinion d'un vieux et respectable évêque que nous avons connu. Nous lui demandions comment le sacerdoce devait entendre ces paroles de l'apôtre de Tarse. « Ces paroles, répondit le vénérable prélat qui avait traversé bien des révolutions, ces paroles veulent dire que les prêtres chrétiens doivent se tenir tranquilles en politique. Il ajouta : si les prêtres se mêlaient aux passions politiques, ils pourraient exposer l'Église au discrédit, et eux-mêmes à de futures vengeances. Nous ne devons élever la voix que lorsque la religion est attaquée, n'importe par qui et comment. »

[13] Psaume XI.

[14] Au mois de novembre 1852, Abdoul-Medjid a révoqué de ses fonctions le patriarche de Constantinople monseigneur Anthimos ; Sa Hautesse a nommé à sa place monseigneur Germanos. (Journal de Constantinople du 14 novembre 1852.)

[15] Lettre du pape Grégoire II à l'iconoclaste Léon III, empereur de Constantinople (voyez les actes du concile de Nicée, t. VIII, ou Baronius).