Baudouin, comte de
Flandre, empereur de Constantinople. — Son caractère. — Partage de l'empire
grec entre les Vénitiens et les Français. — Gouvernement féodal appliqué à
l'empire français d'Orient. — Bataille d'Andrinople. — Louis de Blois. —
Baudouin est fait prisonnier. — Sa mort horrible. — Malheureux état de
l'empire. Des secours sont vainement demandés à l'Europe. — Henri de Hainaut
succède à Baudouin son frère. — Caractère de ce prince. — Ses vertus, son
règne. — Il meurt empoisonné. — Pierre de Courtenay, empereur. — Sa fin
tragique. — Robert de Courtenay lui succède. — Son caractère. — Réponse de
Philippe de Courtenay en refusant l'empire. — État des affaires des Latins et
de l'empire grec à l'avènement de Baudouin II. — Jean de Brienne, empereur. —
Son portrait. — Son caractère. — Ses exploits. — Sa mort. — Triste règne de
Baudouin II. — Les Grecs reprennent Constantinople. — Causes de la chute de
l'empire latin. — Considérations (de 1204 à 1201).
Devenus
maîtres de Constantinople, les croisés chargèrent six nobles vénitiens et six
ecclésiastiques français d'élire un empereur. Trois des principaux chefs de
la croisade, Dandolo, Boniface, marquis de Montferrat, et Baudouin, comte de
Flandre, étaient également dignes de la pourpre. Les Vénitiens s'opposèrent à
l'élection du doge. Ces républicains, jaloux de leur indépendance, auraient
cru leur liberté perdue si Dandolo se fût assis sur le trône de Byzance. Le
vertueux vieillard s'associa lui-même à cette patriotique opposition, et
renonça sans peine au diadème des Césars. On lui accorda un grand privilége :
tout en recevant le titre de despote, qui lui assignait le second rang
dans l'empire, on le dispensa, seul, de rendre foi et hommage au futur
souverain de Constantinople. Longtemps les suffrages se balancèrent entre
Boniface et Baudouin. Montferrat, commandant en chef de la croisade, illustre
par sa naissance, plus illustre encore par ses grandes qualités, semblait
être appelé au sceptre de Byzance ; mais ses possessions territoriales
étaient en Lombardie, tandis que celles de son compétiteur se trouvaient en
France, où il disposait de toute une province riche et belliqueuse. Les
vainqueurs de Constantinople appartenaient, en majorité, à la nation française.
La France pouvait particulièrement s'intéresser à la conservation de la
conquête de Constantinople, et fournir, au besoin, des secours à t'empire
latin, auquel on s'était empressé de donner le nom de Nouvelle France. Ces
raisons, et d'autres encore, firent tomber le choix sur Baudouin, prince
vaillant, âgé de trente-deux ans, pieux, de mœurs pures, descendant de
Charlemagne, parent du roi de France, et qui avait dans sa famille une longue
suite de héros chrétiens. On l'éleva sur un bouclier, et il reçut
solennellement la couronne impériale dans Sainte-Sophie, le 23 mai 1204. Les
Latins le saluèrent de leurs acclamations, et les Grecs, accoutumés à changer
souvent de maîtres, n'acceptèrent cependant qu'avec un morne silence celui
qu'on venait de leur donner. Bien que les auteurs byzantins aient eux-mêmes
rendu justice aux vertus du comte de Flandre, les plaies des vaincus étaient
trop récentes, et leur haine contre les croisés trop envenimées pour
accueillir avec joie l'empereur français. Après son élection, et peu de jours
avant son couronnement, Beaudouin l" avait distribué les principales
dignités de l'empire à quelques-uns des seigneurs français L'empereur donna
le titre de maréchal de Romanie (Thrace) à Geoffroy de Villehardouin ; celui
de sénéchal à Thierry de Los ; il nomma Conon de Béthune grand maitre de la
garde-robe ou provestiaire ; Machaire de Sainte-Menehould, grand échanson ;
Miles de Brabant, bouteiller ; et grand-queux. Manassès de l'Isle. Douze
chevaliers français et douze patriciens de Venise, appelés à faire le partage
de l'empire grec, ainsi qu'il avait été convenu avant la prise de
Constantinople, voulurent dédommager Montferrat de l'exclusion du trône
impérial, en le nommant roi de Thessalonique ou de Macédoine, et joignirent à
ce royaume Vile de Candie, que Boniface vendit plus tard à la république
vénitienne. Les États de Baudouin Ier comprirent Constantinople, la Bithynie,
la Thrace, toute la Grèce, depuis les Thermopyles jusqu'au cap Sunium, et les
plus importantes îles de l'Archipel. Les Cyclades et les Sporades, les îles
de la côte orientale de l'Adriatique, les côtes de la Propontide et celles de
l'Euxin, tombèrent en partage aux Vénitiens. On stipula que leurs possessions
en Orient garderaient, comme Venise elle-même, leur indépendance vis-à-vis le
nouveau maître de Byzance. Telle fut l'origine de ces grands établissements
commerciaux ou comptoirs vénitiens, qui subsistèrent dans les îles et sur les
côtes de la Méditerranée longtemps après la conquête de l'empire grec par
Mahomet II. Par un
traité conclu entre l'empereur Baudouin, le légat du pape, le patriarche de
Constantinople et les principaux barons, la quinzième partie de tous les
biens de l'empire fut laissée aux églises que la conquête avait mises entre
les mains du clergé latin, non compris les maisons et les cloîtres qui
leur appartenaient[1]. Un grand nombre d'églises,
d'hôpitaux devinrent le partage des chevaliers du temple de Saint-Jean de
Jérusalem, avec l'obligation de se soumettre à tous les devoirs de la
vassalité et du service militaire. Les villes, les provinces formant l'empire
français, furent divisées et subdivisées en une infinité de fiefs donnés aux
comtes, aux barons, aux simples chevaliers, sous les mêmes conditions de
redevance et de service militaire que les fiefs de la France. Venise eut des
princes de Naxos, des ducs de Paros, des sires de Mycone, de Samos, d'Andros,
de Melos, comme la France eut des ducs d'Athènes, des princes d'Achaïe, des
sires de Thèbes, des seigneurs d'Argos, de Corinthe, des barons de Sparte et
de Calamata. « Ainsi des chevaliers français, a dit Michaud, dictèrent des
lois dans la ville d'Agamemnon, dans la cité de Minerve, dans la patrie de
Lycurgue et celle d'Épaminondas ! Étrange destinée des guerriers de cette
croisade, qui avaient quitté l'Occident pour conquérir la ville et la terre
de Jésus-Christ, et que la fortune conduisait dans des lieux remplis du
souvenir des dieux d'Homère et de la gloire profane de l'antiquité ![2] » Les
Latins n'eurent pas plutôt déposé les armes qu'ils se virent obligés de les
reprendre pour livrer de nouveaux combats qui furent, hélas, une première
calamité pour l'empire naissant. Dès l'avènement de Baudouin 1" au trône
de Byzance, Johas, roi de Bulgarie, envoya des ambassadeurs à l'empereur
français, pour solliciter son amitié et contracter une alliance avec lui.
Baudouin qui aurait pu, avec plus de prudence et de sens politique, trouver
un allié puissant dans le roi des Bulgares, ne sut que le blesser, l'irriter,
s'en faire un cruel ennemi en recevant ses envoyés avec orgueil. Il chargea
les ambassadeurs de dire à leur maitre, que les terres qu'il possédait
avaient été violemment usurpées autrefois aux empereurs grecs, qu'il ne lui
accorderait son pardon que s'il les restituait à l'empire et que s'il venait
incliner humblement son front devant son trône. Le roi barbare frémit de rage
en entendant ces paroles et jura d'en tirer vengeance. Les Grecs dispersés
dans la Thrace n'eurent garde de négliger une telle occasion pour essayer de
ressaisir l'empire qu'ils venaient de perdre ils réunirent leurs forces à
celles des Bulgares contre les Latins. Vers la fin de l'année 1205, les
nouveaux alliés égorgèrent des Français et des Vénitiens établis dans les villes
de la Thrace. Henri de Hainaut, frère de Baudouin, se trouvait en ce moment
au-delà de l'Hellespont avec une grande partie des troupes impériales.
L'empereur lui donna l'ordre de venir le rejoindre ; mais Henri, occupé à
combattre les Grecs en Asie, n'arrive pas assez promptement à Constantinople.
Baudouin, n'écoutant que son courage et son indignation contre les assassins
de ses sujets, vole dans la Romanie avec une poignée de guerriers, rencontre
plus de quarante mille Bulgares ou Comans près d'Andrinope, leur livre
bataille ; il est vaincu et fait prisonnier par Johas, après avoir vu tomber
à ses côtés ses plus vaillants compagnons d'armes ; c'étaient Étienne, comte
du Perche, Renaud de Montmirail, Matthieu de Valincourt, Gaulthier de
Neuilly, Jean de Friaise et Louis, comte de Blois qui, mortellement blessé et
renversé de son destrier, au milieu des rangs ennemis, répondit à un de ses
chevaliers qui voulait le retirer de la mêlée : Non, laisse-moi ! je veule
morir dans la bataille ! Ne plaise donc le Dieu que jamés me soit reproché
que je fuye le combat, et laisse l'empereur ![3] Tous les guerriers ne donnèrent
pas cet exemple d'héroïsme ; il y en eut qui s'en retournèrent à
Constantinople avant la bataille. Villehardouin tait les noms de ces
chevaliers félons pour ne pas vouer leur mémoire à la honte ! Après
avoir fait subir à Baudouin Ier une horrible mort, Johas livra son cadavre
aux oiseaux de proie, et le crâne de l'empereur, enchâssé dans de l'or,
devint la coupe du roi barbare dans ses festins (1206). La sanglante défaite
d'Andrinople réduisit les Français à toute extrémité. La fleur de la
chevalerie avait péri. De toutes leurs conquêtes dans la Thrace, il ne leur
resta que Sélyvrée et Rodosto. Trois barons français allèrent implorer les
secours de l'Europe qui fut sourde à leur voix. L'enthousiasme des croisades
s'éteignait peu à peu dans cet Occident où elles avaient pris jadis naissance
avec tant d'ardeur et d'éclat. L'esprit des croisades avait changé,
d'ailleurs, dans l'expédition contre Constantinople : la pensée politique
s'était substituée à l'élan religieux, et le désir de conquérir des royaumes
au profit des ambitions personnelles n'était pas, comme la religion, de
nature à enflammer les cœurs des pèlerins chrétiens. Il eût été plus facile,
et cela se vit quelques années plus tard dans la croisade de saint Louis, il
eût été plus facile d'armer les peuples de France, d'Italie, d'Allemagne
contre les infidèles, que d'exciter leur enthousiasme pour une cause qui
n'offrait plus à ses défenseurs que des malheurs certains et des dangers sans
gloire[4]. Il se trouva, même parmi les
vainqueurs de Constantinople, un grand nombre de chevaliers qui abandonnèrent
l'empire qu'ils avaient fondé ; ils retournèrent en France après avoir vendu
leurs fiefs. On les pria à chaudes larmes d'avoir compassion de leurs
princes et seigneurs restés en la bataille ; mais ils partirent sans penser
que celui-là fait très-mal qui, par crainte de la mort, fait chose
reprochable à toujours[5]. C'était
particulièrement au clergé que les chevaliers vendaient leurs terres
d'Orient, de sorte que les fiefs tombant en mainmorte, les nouveaux
acquéreurs n'étaient plus tenus de servir l'empereur dans les guerres. Alarmé
d'un tel état de choses, Henri de Hainaut, frère et successeur de Baudouin r
au trône impérial, défendit, par une loi, l'aliénation des fiefs. Cette
mesure politique contraignit d'abord une foule de chevaliers à ne pas quitter
leurs domaines ; mais sous prétexte que ces fiefs avaient été donnés ou
vendus aux églises, aux monastères, contre la disposition de cette loi,
plusieurs seigneurs voulurent s'en emparer. Alors le pape, auquel les
plaintes du clergé étaient parvenues, protesta contre la loi impériale, et la
déclara nulle et non avenue. Respectant l'autorité du Saint-Siège, la
première de toutes les autorités à cette époque, et ne voulant pas se
brouiller avec le pape qui pouvait, dans un moment de péril, lui envoyer des
secours, Henri de Hainaut mit fin à cette querelle par une transaction dont
le souverain pontife se contenta. Si la
bravoure, le dévouement, l'habileté unie à la plus parfaite loyauté, une
intelligence élevée, une vertu sans tache, la passion de l'amour du bien, un
esprit doux, conciliant et ferme à la fois, des qualités aimables, avaient
suffi pour asseoir l'empire latin sur des bases inébranlables, Henri de
Hainaut eût été assurément l'homme choisi par la Providence pour accomplir
une aussi glorieuse mission. Il put, du moins, pendant ses dix années de
règne, environner d'une gloire nouvelle les armes françaises, en reprenant
aux Bulgares la Thrace dont ils s'étaient rendus maîtres, en les poursuivant,
l'épée dans les reins, jusqu'au-delà du Danube, et conclure avec Phrorilas,
successeur de Johas, une paix honorable. Henri battit les Grecs en Bithynie,
les obligea à une trêve heureuse pour l'empire, les protégea contre les
injustes et impolitiques persécutions que leur fit subir le cardinal Pélage,
légat du Saint-Siège, et procura aux populations de ses États reconquis,
quelques années de paix et de prospérité. Henri traita les Grecs avec la même
douceur et la même justice que les Latins ; il les admit dans sa cour, dans
la magistrature et dans ses armées. Il joignait la bonté à la beauté. Quand
il était armé et appareillé et monte sur son destrier, il avait bien l'air
d'un prince qui a terre à garder et à gouverner[6]. Ce bon et vaillant prince
mourut empoisonné, le 11 juin 1216, âgé de quarante-deux ans. Des historiens
ont attribué ce crime à sa femme, fille de Johas, héritière de la férocité de
ce roi, et qui pouvait avoir gardé une haine implacable contre son époux,
l'ennemi juré de son père. D'autres auteurs ont pensé que les Grecs avaient
commis cet attentat. Du Cange dit que les bienfaits dont Henri avait comblé
les Grecs, lui avaient gagné leur affection, et qu'on ne pourrait leur
imputer ce forfait sans les accuser de la plus noire ingratitude. Le savant
investigateur des temps passés fait ici bien de l'honneur aux Grecs. Ce ne
serait pas la première fois qu'ils se seraient montrés lâchement ingrats et
perfidement criminels. Toutes
les monarchies de l'Europe, au XIIIe siècle, avaient peu à peu reconnu et
confirmé les lois de succession au trône, qui font la sûreté des peuples et
des souverains, a dit judicieusement Gibbon. Imitant les exemples de la mère
patrie, et frappés des bouleversements produits dans l'empire grec par
l'absence de toute loi constitutive, les Français de Constantinople avaient
adopté ces mêmes lois de succession. Malheureusement Baudouin Ier n'eut que
des filles de son mariage avec Marie de Champagne ; et Henri de Hainaut, qui
s'était marié deux fois, mourut sans postérité. Il laissa une sœur, Yolande,
femme de Pierre de Courtenay, comte d'Auxerre et petit-fils de Louis le Gros.
Pierre dominait sur de vastes possessions et jouissait d'une grande réputation
de sagesse et de valeur. Dans' la malheureuse et sanglante guerre contre les
albigeois, on avait admiré sa modération et sa justice. Les barons de
Constantinople le choisirent pour succéder à Henri, dont il était le plus
proche parent. L'étroite parenté qui unissait Pierre de Courtenay à Philippe
Auguste ne fut pas une des moindres causes de son élévation au trône de
Constantin. Pierre reçut magnifiquement, dans son castel de Courtenay, dent
on voit encore des débris à quelques lieues de Sens, les députés de
Constantinople, qui lui apportèrent la grande nouvelle de son avènement à la
souveraine puissance. Les dames, dit un vieux chroniqueur, désarmèrent
les chevaliers, et les damoiselles les écuyers jeunes d'âge. Et il y eut
maints tournois et joutes essayées. Courtenay accepta l'empire, vendit ou
engagea la plus riche partie de son patrimoine, fit annoncer sur les bords de
l'Yonne une levée de gens de guerre, reçut, avec sa femme, à Rome, dans
l'église de Saint-Laurent, la couronne impériale des mains du pape Honoré
III, et les deux époux partirent pour Byzance, suivis de Jean Colonna, légat
du Saint-Siège, de cinquante chevaliers portant bannières, montant
destriers et de cinq mille archers. Pierre s'arrêta devant la ville de
Durazzo, alors au pouvoir de Théodore l'Ange, le plus grand ennemi des
Latins, tandis que sa femme et ses quatre damoiselles continuèrent, sous
bonne escorte, leur route vers les rives du Bosphore, où elles arrivèrent en
1217. Forcé de lever le siège de Durazzo, Courtenay se remit eu marche à
travers les montagnes de l'Albanie. Théodore l'Ange lui en ferma le passage,
dispersa sa petite armée, fit déloyalement prisonnier l'empereur qu'il immola
dans sa prison en 1218, sans que ce malheureux prince eût pu voir la capitale
de son empire. Yolande avait pris les rênes du gouvernement en arrivant à
Constantinople. Elle y mourut de douleur, en 1219, en apprenant la fin
tragique d'un époux qu'elle chérissait. Elle laissa quatre fils et sept
filles. Philippe de Courtenay, l'aîné de ses fils, était appelé, par droit de
succession, à régner à Constantinople. Il était resté en Occident où on lui
apporta le sceptre de Byzance. Je ne le prendrai pas, répondit-il, c'est
trop fragile ; j'aime mieux mon marquisat de Namur ! Cette parole nous
montre combien la pourpre impériale que Baudouin Ier, et surtout Henri de
Hainaut avaient portée avec gloire, était peu enviée, à cette époque, par les
hauts barons d'Occident, et combien on avait peu de confiance dans la
solidité et la durée de l'empire latin. La couronne fut donnée à Robert de
Courtenay, frère de Philippe, prince pusillanime et sans talent. Robert régna
sans éclat et termina tristement sa vie, en 1228, ne laissant aucun héritier.
Baudouin II, son frère, qui n'avait que onze ans au moment de sa mort, lui
succéda au trône de Constantinople. Narjot de Tourcy fut chargé de la
régence. Les
affaires des Latins se trouvaient dans le plus déplorable état. Byzance leur
appartenait encore, non l'empire. Plusieurs princes s'en étaient disputé les
lambeaux. Baudouin II régnait à Constantinople ; Alexis Comnène, petit-fils
du féroce Andronic, à Trébizonde ; Théodore, despote d'Epire, le meurtrier de
Pierre de Courtenay, à Thessalonique, et Ducas Vatace, le plus puissant de
tous, à Nicée, où il avait recueilli l'héritage de Lascaris, ce prince grec
qui, seul, au milieu des ruines amoncelées dans Constantinople, après la
prise de cette ville par les Latins, n'avait pas désespéré du salut de sa
patrie. Presque toutes les possessions des barons, dans l'Asie, la Thrace et
la Grèce étaient tombées au pouvoir des Grecs., et leur drapeau avait
remplacé sur la plupart des villes de la Macédoine et de la Morée le gonfanon
des chevaliers. Tous les héros de la croisade, Dandolo, Montferrat, Louis de
Blois, Montmorency, Villehardouin, Cenon de Béthune et tant d'autres preux
fondateurs de l'empire latin, n'étaient plus là pour le défendre : ils
étaient morts. Sentant la nécessité d'avoir à leur tête un prince capable de
sauver ce qui restait de cet empire, les barons de Constantinople appelèrent
à leurs secours un vieux croisé dont le nom avait glorieusement retenti en
Europe et en Asie : c'était Jean de Brienne, fils d'Érard II, comte de
Brienne, en Champagne, et d'Agnès de Montbéliard. Par son mariage avec Marie,
petite-fille du roi Amaury, Jean avait porté un moment la couronne de
Jérusalem, et s'était signalé, pendant vingt-cinq ans, dans les guerres
contre les infidèles. Privé de son trône et ne pouvant le conquérir faute
d'argent et de soldats, il commandait, en 1228, les troupes du pape Grégoire
IX contre Frédéric II, empereur d'Allemagne, ce prince excommunié d'abord
pour ne pas être allé avec une armée, malgré son serment, en Palestine,
excommunié, ensuite, pour avoir fait un voyage à la terre sainte sans le
consentement du souverain pontife. Jean de Brienne, couvert de nobles
cicatrices, avait quatre-vingts ans à cette époque ; mais il conservait
encore tout son courage, toute sa vigueur d'esprit, toute sa force physique.
Sa belle et imposante figure et sa haute taille, son air grave et martial,
son front resplendissant de l'éclat des batailles, tout dans Jean de Brienne
commandait l'admiration et le respect. On le regardait comme l'espoir, le
soutien de cet empire fondé par la bravoure des chevaliers, et qui, menacé,
maintenant, par des ennemis formidables, chancelait sur sa base et semblait
être arrivé à sa dernière heure. Mais Brienne, roi de Jérusalem, dédaigna de
gouverner l'empire de Constantinople en, qualité de régent ; il dit qu'il
voulait régner comme empereur, qu'il donnerait sa fille en mariage au jeune
fils de Yolande et qu'après sa mort la couronne impériale retournerait à
Baudouin II ou à ses héritiers. Ces conditions furent acceptées, le pape les
sanctionna et Brienne, suivi de cinq mille combattants, partit pour Byzance
où il reçut la couronne de Constantin en 1231. Jean de Brienne fit renaître
la confiance dans tous les cœurs ; et les seigneurs de Constantinople
croyaient voir revivre en lui un autre Dandolo. Les
poètes du mue siècle ont comparé Jean de Brienne à Achille, à Hector, à
Roland, à Judas Macabée, et nous comprenons leur enthousiasme pour un homme
tel que le nouvel empereur de Constantinople. Ses prodigieux exploits
rappellent, en effet, ceux des héros d'Homère et ceux des chevaliers de la
Table ronde. Brienne cherchait des combats par le monde et la possibilité
d'une défaite n'entrait pas dans sa pensée. Il ne savait et ne voulait que
briser des lances dans les batailles, vaincre ou mourir l'arme au poing. Sa
brillante victoire remportée sous les murs de Byzance, en 1235, sur les Grecs
et les Bulgares coalisés contre l'empire latin, qu'ils avaient juré
d'anéantir, semble appartenir aux temps fabuleux et, véritablement, nous n'y
ajouterions pas foi si elle n'était attestée par tous les historiens
contemporains. Quarante mille hommes, commandés par l'empereur Vatace et par
Azan, roi de Bulgarie, campent aux portes de Constantinople et se préparent à
en faire le siège. Jean de Brienne, âgé de plus de quatre-vingts ans,
n'attend pas l'ennemi sur les remparts de Constantinople d'où il aurait
peut-être pu le repousser à l'aide de la population de la grande cité ; il
prend son armure, monte à cheval, rassemble dans la place du Taurus soixante
chevaliers et deux mille archers, seules forces dont il dispose « Mes
biaux amis, leur dit-il d'une voix tonnante, les Grecs et les Bulgares sont à
nos portes ; ils nous insultent et nous bravent ! il faut les occire ! et si
l’heure présente est la dernière heure de l'empire, qu'elle soit marquée, au
moins, par un dernier élan de courage ! Vive Dieu ! saint sépulcre !
chevauchons contre l'ennemi ! » Ces paroles embrassent le cœur des soldats et
des chevaliers. Brienne sort de la ville avec sa petite armée et se précipite
dans les rangs des confédérés. Un combat de géants s'engage et dure cinq
heures. De quarante escadrons ennemis, trois seulement échappent à
l'invincible épée de Brienne. Puis, il rentre triomphalement dans
Constantinople, et le soir de cette mémorable journée, des milliers de voix,
rendant grâces au Très-Haut, entonnaient le Te Deum dans
Sainte-Sophie. Les Grecs et les Bulgares renouvelèrent leur tentative contre
Constantinople un an après ; ils furent battus, repoussés avec la même
bravoure et le même succès. Mais c'était déjà alarmant pour l'empire qu'ils
eussent osé l'attaquer avec tant d'acharnement. Brienne, accablé d'ans et de
blessures, allait disparaître de ce monde, et laisser sans défense la ville
de Constantinople. L'empereur avait souvent demandé à Dieu de lui révéler le
jour de sa mort. Les nuits qui la précédèrent il avait vu, dans un songe, un
vieillard vénérable lui montrant la corde et les sandales de la pénitence, et
lui disant que la volonté du ciel était qu'il mourût en habit de frère mineur.
Dans la nuit du 22 au 23 mars 1237, Brienne vit une légion d'anges, et
consulta son chapelain sur l'heure de sa mort. Biau sire, lui dit ce
prêtre, l'heure approche. Brienne se confessa, communia, et demanda
qu'on le revêtît de l'habit de Saint-François. Et le 23 mars, au lever du
jour, il expira en disant : « Mon doux Jésus ! plût à Dieu, qu'après avoir
été revêtu des habits somptueux dans la pompe du siècle, je pusse, comme je
le souhaite ardemment, couvert de cet habit et du sac de la pénitence, suivre
votre sainte pauvreté et humilité ! » Remarquons, comme une chose
singulière, que Jean de Brienne destiné, jeune encore, à la vie monastique,
s'était échappé de l'abbaye de Clairvaux, tant il désirait, alors, se jeter
dans les périls des combats[7]. On a
dit avec raison que les premières pages de cet empire français fondé par des
mains de géant, étaient de l'épopée, ses dernières, de la mauvaise chronique.
Nous n'avons pas le courage de suivre Baudouin II, le dernier et le plus
infortuné des empereurs latins, dans ses nombreux voyages en Italie, en
France, en Angleterre, mendiant des secours pour soutenir son empire qui
s'écroulait, et vendant, à prix d'or, les reliques, monuments vénérés de la
Passion du Sauveur, depuis longtemps renfermées dans les églises de
Constantinople. Louis IX les acheta et les plaça dans la Sainte-Chapelle à
Paris où elles se trouvent encore. Après avoir parcouru l'Europe en
suppliant, Baudouin II n'avait ni troupes, ni argent. Il fit enlever l'or des
églises de Byzance, le plomb qui les couvrait pour convertir ces métaux en
monnaie. N'ayant plus rien à vendre l'empereur donna aux Vénitiens Philippe,
son fils unique, en gage en échange d'une somme modique. Enfin,
dans la nuit du 24 au 25 juillet 1261, vingt mille Grecs, commandés par
Stratégopulus, général de l'empereur Michel Paléologue qui régnait à Nicée,
pénétrèrent sans obstacle dans Constantinople où ils avaient des
intelligences secrètes, et Baudouin II se réveilla au bruit des cris mille
fois répétés : Vive l'empereur Michel ! longues années à Paléologue !
Baudouin épouvanté ne songea qu'à la fuite. Il traversa dans les ténèbres les
rues de Constantinople ; s'embarqua dans un navire à l'ancre dans la Corne
d'or, et alla annoncer lui-même à l'Occident la complète destruction de son
empire. Les Latins de Byzance suivirent son exemple, excepté les marchands
génois, vénitiens et pisans autorisés par Michel Paléologue à continuer leur
commerce dans la ville impériale. L'empire
latin avait duré cinquante-sept ans. Il tomba faute de défenseurs et faute
d'argent. Les Français n'eurent avec eux ni agriculteurs, ni artisans, ni
commerçants : ils n'eurent que des guerriers trop peu nombreux pour se
maintenir longtemps au milieu de populations ennemies, populations qu'ils
avaient vaincues, dépouillées, offensées dans leurs mœurs et dans leurs
croyances, et qui conservaient au fond de leur âme leur vieille haine contre
les Occidentaux. On cherche en vain des colonies latines dans l'empire grec :
on ne voit que des chevaliers se battant pour gagner de la gloire et des
provinces contre des millions de Grecs qui se battaient, eux, pour des
intérêts nationaux. Le gouvernement féodal appliqué dans l'empire latin fut
aussi une cause de déchirement et de ruine pour l'œuvre qu'avait fondée la
bravoure des Francs. Les seigneurs se disputèrent entre eux, et souvent le
glaive à la main, leurs possessions particulières, et méconnurent plus d'une
fois l'autorité de l'empereur. « Missire comte, disait un jour le sage Conon
de Béthune au seigneur Blandras qui, sous prétexte de conserver le royaume de
Salonique au fils de Montferrat, voulait le garder pour lui, et refusait foi
et hommage à l'empereur Henri ; missire comte, ne faisons pas chose par quoi
Constantinople soit abaissée. Rendez à monseigneur Henri, notre sire à tous,
ce qui lui appartient. Si nous allons rancunant, bien vois que nous perdrons
tout le pays, et nous-mêmes seront perdus ; et nous mourrons en haine
mortelle les uns contre les autres. Si nous nous entre-guerroyons, les Grecs
en seront les premiers moult joyeux. Tout ceci, missive comte, tourne à la
honte et au décroissement de l'empire[8]. » Vingt mille hommes tels que
les croisés de cette époque avaient bien pu par des miracles de bravoure,
escalader les remparts de la plus grande ville du monde et s'asseoir en
vainqueurs sur ses éclatants débris, mais ils ne réunissaient pas toutes les
conditions d'un établissement utile et durable. Grâce à sa puissance
maritime, Venise put conserver, comme nous l'avons indiqué plus haut, pendant
la durée du second empire grec, et même après la chute définitive de cet
empire, le plus grand nombre de ses comptoirs dans la Méditerranée ; mais la
France perdit tout avec le dernier de ses empereurs de Byzance ; notre nation
n'a gardé de la magnifique expédition contre Constantinople que le souvenir
de la gloire militaire de quelques-uns de ses plus héroïques enfants. Une observation très-importante se présente à nous pour expliquer la destinée de l'empire latin de Byzance. Les guerriers de l'Occident auraient dû prendre Constantinople un siècle plus tôt ; si les armées de la première croisade s'étaient décidées à conquérir la capitale de l'empire grec, elles auraient à la fois assuré le succès des expéditions d'outre-mer et donné à l'empire franc des bords du Bosphore de sérieuses conditions de durée. Au commencement du XIIIe siècle, quand les compagnons de Baudouin, de Boniface et de Dandolo, frappèrent leurs grands coups, l'esprit des guerres religieuses s'était considérablement affaibli ; il n'était guère permis d'espérer qu'un appel fait à l'Europe par les empereurs français de Constantinople, remuât beaucoup les âmes. Mais si dès les premiers jours on s'était accoutumé à regarder Constantinople comme le boulevard de l'Orient, et comme, en quelque sorte, la clef de la terre sainte ; si ou avait fait entrer fort avant dans les esprits cette idée que pour marcher sûrement vers Jérusalem et pour maintenir la domination chrétienne en Palestine, il ne fallait pas laisser derrière soi les trahisons et les embûches de l'empire grec, un grand intérêt religieux se serait attaché à la conservation de Constantinople, et les vainqueurs de Byzance, commençant leur œuvre aux dernières années du XIe siècle, auraient eu devant eux cent ans d'enthousiasme religieux pour défendre et affermir leur conquête. Quel grand spectacle eût alors donné le monde ! et quelles eussent été les destinées de cet Orient, se relevant tout d'abord, et à cette belle hauteur, sous les drapeaux de la croix et de la civilisation évangélique ! Mais la Providence ne permit point que de telles résolutions triomphassent dans les conseils des premiers chefs des armées chrétiennes ; elle voulait que ces beaux pays d'Orient d'où est partie toute lumière traversassent d'autres épreuves et d'autres siècles de ténèbres avant de remonter à la vérité, à la dignité, à la grandeur morale. |