Conquête de Constantinople par les Latins.
Les
invasions multipliées des barbares, des Sarrasins, des Turcs, avaient depuis
longtemps porté l'épouvante au sein des provinces de l'empire d'Orient. Un
grand nombre de familles riches s'en étaient peu à peu éloignées pour
s'établir à Constantinople, où leurs fortunes et leur vie leur paraissaient
plus en sûreté. Au moment de l'arrivée des conquérants latins sur les rives
du Bosphore, Byzance, qui était devenue le refuge des sciences, des arts, le
dépôt des archives de l'univers romain, renfermait dans ses murs toute la
puissance de l'empire grec, son opulence, son existence politique. La cité
comptait plus d'un million d'habitants, elle possédait six cents millions de
richesses de notre monnaie[1], et les troupes qui la
défendaient s'élevaient à cent cinquante mille hommes, en y comprenant deux
mille Pisans et quatre ou cinq mille varangues, soldats mercenaires au
service des empereurs grecs depuis deux siècles. Les forces maritimes des
Constantinopolitains se bornaient, en 1203, à vingt galères en mauvais état[2] ; mais les deux mers de
Constantinople, la triple enceinte de ses imposantes murailles flanquées de
hautes tours, ses fossés profonds et une population au désespoir, pouvaient
inspirer aux Latins de sérieuses craintes sur le succès de leur entreprise. Ils
ne virent pas, sans doute, avec indifférence, tant de moyens de défense entre
les mains de leurs ennemis. Mais la crainte devait-elle trouver place dans
l'âme de ces héros d'Occident, qui se vantaient de ne redouter que la
chute du ciel !1[3] Pendant qu'ils délibéraient, à
cheval, dans la plaine de Scutari, et qu'ils se distribuaient les corps
d'armée qu'ils allaient conduire à la conquête de Byzance, les évêques et les
ecclésiastiques qui avaient suivi les croisés, les exhortèrent à se confesser,
à faire leurs testaments, car ils ne savoient pas l'heure à laquelle il
plairoit à Dieu de les appeler, et à faire sa volonté d'eux ; c'est ce qu'ils
firent avec zèle et dévotion[4]. Le I0
juillet, au lever du soleil, les clairons retentissent dans le camp des
croisés, les Francs sont sous les armes, les chevaux sellés et couverts de
leurs longs caparaçons ; les chevaliers, le casque en tête et la lance en
main, fléchissent le genou, invoquent le Dieu des armées, donnent le signal
du départ, et les phalanges d'Occident s'ébranlent au cri de Dieu le veut
! Dieu le veut ! Embarqués dans des bateaux plats, quinze mille Français
traversent le Bosphore en moins d'une heure, voient soixante et dix mille
Grecs, commandés par l'empereur, rangés en bataille sur la rive comprenant la
distance qui s'étend, aujourd'hui, entre la pointe de Top-Khana et le palais
de Bekchestache, se disputent l'honneur d'aborder les premiers au rivage,
sautent tout armés dans la mer, touchent à terre, fondent dans les rangs
ennemis et les dispersent. Les Grecs, effrayés de ce choc impétueux rentrent
en désordre à Constantinople. Alexis lui-même, va se cacher honteusement dans
son palais de Bucaléon, laissant ses pavillons et ses tentes à l'abandon,
où les nostres gagnèrent beaucoup[5]. Les Français courent à la
citadelle de Galata, s'en, emparent, pendant que la flotte vénitienne,
commandée par Dandolo, brise la chaîne qui fermait l'entrée du port, et
s'avance triomphalement dans la Corne d'or, après avoir mis en, pièces les
faibles galères byzantines. Et on peut dire qu'on ne prit jamais terre et
mer avec plus de hardiesse et de braverie[6]. Les Grecs font une sortie le
lendemain ; les croisés en tuent un grand nombre et forcent une seconde fois
les autres à la fuite. Les Latins livrent un assaut général à Constantinople
; les Vénitiens assiègent la ville par mer, pendant que les Français montent
à la brèche du côté de la terre. Vingt-cinq tours tombent au pouvoir des
Vénitiens ; sur l'une de ces tours flotte l'étendard de Saint-Marc. Les Grecs
et les croisés luttent avec acharnement. Le vieux Dandolo est au milieu de la
mêlée, et sa blanche chevelure sert de signe de ralliement à ses compagnons
d'armes. Mais les principales forces d'Alexis sont concentrées sur le point
attaqué par les Français qui sont repoussés. Ils se retirent en bon ordre à
l'ouest de la porte Sélivrée, et se rangent en bataille. Les Vénitiens voient
leur retraite du haut des tours : les Grecs vont fondre sur les Français. «
Pourquoi nous endormir ici, dans une conquête devenue inutile si nos alliés
périssent, s'écrie l'intrépide Dandolo ; volons au secours de nos frères ! Dieu
et saint Marc nous y appellent ! » Les Vénitiens tombent à
l'improviste sur le flanc de l'armée grecque, et les Français lui lancent une
nuée de dards et de javelots. Une terreur panique s'empare des Byzantins, et
l'empereur ordonne la retraite. Théodore Lascaris, son gendre, dont les
Latins et les Grecs ont vanté la bravoure, supplie Alexis de poursuivre les
croisés dans leurs retranchements ; l'empereur refuse de continuer le combat,
et rentre dans Constantinople avec son armée. Bientôt il abandonne sa
capitale, sa famille, ses soldats, et va, pendant la nuit, se cacher du côté
de la Thrace, emportant avec lui tout l'or qu'il trouve dans son palais. Des
courtisans courent au cachot où Isaac l'Ange gémit depuis huit ans, jettent
sur ses épaules une étoffe de pourpre, l'emportent au palais de Blaquernes,
et lui rendent hommage comme à leur légitime souverain. Malgré les
témoignages de respect qui frappent son oreille, le vieillard aveugle et
malade, ne sait pas encore si on le conduit au supplice par les ordres de son
frère, ou s'il est rétabli dans son pouvoir. On l'entoure, on le rassure, on
lui apprend, pour la première fois, que son fils est vivant et qu'il est
autour de Constantinople avec nue armée libératrice. Matthieu de Montmorency,
deux nobles vénitiens, et Villehardouin arrivent en députation auprès de
l'empereur. « Sire, lui dit le maréchal de Champagne, avec la rude franchise
des chevaliers, sire, nous avons rempli nos promesses, c'est à vous
maintenant à remplir celles qui ont été faites en votre nom. Nous vous avons
rétabli dans vos droits ; votre fils, resté parmi nos seigneurs et nos
barons, ne rentrera à Constantinople que lorsque vous aurez ratifié les
traités qu'il a conclus avec nous. Vous devez remettre l'Église d'Orient sous
l'obéissance du Saint-Siège de Rome ; vous devez nous payer deux cent mille
marcs d'argent, fournir à notre armée des vivres pendant un an, et envoyer
avec nous, dix mille hommes de guerre en Palestine. — Certes, répondit
l'empereur, ces traités sont de haute conséquence, et je ne vois pas comment
nous pourrons les accomplir. Toutefois, vous avez tant fait pour moi et pour
mon fils, que lors même qu'on vous donnerait tout l'empire, vous l'auriez
mérité[7]. » Isaac signa ces traités
et jura de les observer. Les chevaliers conduisirent bientôt après le jeune
Alexis à son père. Leur première entrevue émut tous les assistants. « Il y
avait si longtemps qu'ils ne s'étaient vus, dit Villehardouin ; après avoir
souffert la pauvreté, ils se voyaient rentrés, contre toute espérance, dans
la dignité impériale. Ainsi fut démenée grande joye, tant en la ville pour le
recouvrement des légitimes princes, que dehors, au camp, par pèlerins, pour
l'honneur de la belle victoire qu'il avoit plu à Dieu de leur
octroyer. » Mais l'allégresse dont parle le vieux chroniqueur se changea
bientôt en mécontentement chez les Constantinopolitains ; ils ne virent pas
sans douleur Isaac et son fils vider les caisses de l'État, et fondre les
statues des saints, les vases sacrés, pour payer aux croisés une partie de la
somme qu'ils leur devaient. La
haine des Grecs contre les Latins subsistait tout entière. Les Byzantins
regardaient les croisés comme des barbares, des idolâtres ; on avait vu les
schismatiques laver et purifier les autels des églises de Constantinople, où
des prêtres latins avaient célébré la messe. De leur côté, les croisés
considéraient les Grecs comme des intrigants, des traîtres, des hérétiques,
et les méprisaient. La soumission de l'Église de Constantinople à l'Église de
Rome était, comme on l'a déjà vu, le principal article des traités conclus
entre les croisés et les deux empereurs. Les Francs demandèrent
l'accomplissement de cette promesse ; et le patriarche, du haut de la chaire
de Sainte-Sophie, déclara, en présence des chevaliers et du peuple de
Byzance, qu'il reconnaissait Innocent troisième du nom, pour successeur de
saint Pierre, premier vicaire de Jésus-Christ. A ces mots, les
schismatiques crurent voir la désolation et l'abomination dans le saint lieu
; et s'ils pardonnèrent au patriarche un si grand scandale, c'est dans
l'étrange persuasion où ils étaient que le chef de leur Église avait trompé
les Latins, et que l'imposture de ses paroles rachetait, à leurs yeux, le
crime du blasphème et la honte du parjure[8]. Le
jeune Alexis passait des jours et des nuits entières à jouer dans le camp des
Latins. Ce qui le faisait surtout mépriser des Grecs, accoutumés au respect
dû aux empereurs tant qu'ils étaient debout, sauf à les traîner aux gémonies
quand ils étaient renversés, c'étaient les insolentes familiarités que
prenaient avec lui les croisés ; souvent les Vénitiens lui arrachaient le
diadème enrichi d'or et de pierreries, qui couvrait son front, pour le mettre
sur leur tête, tandis qu'ils coiffaient Alexis d'un bonnet de laine à la mode
de leur nation[9]. Ce détail curieux a fait dire
à un historien[10], qu'on pouvait regarder cette
familiarité des croisés vénitiens comme l’effet ordinaire de la richesse
des marchands et de la liberté des républiques. Cependant, les
Constantinopolitains éclatèrent en murmure contre Alexis, qui se dégradait
ainsi, et le jeune empereur cessa de reparaître au camp des Latins. Mais ses
promesses aux croisés ne s'accomplissaient pas : placé entre ses libérateurs,
qui exigeaient la pleine observation des traités, et le peuple de
Constantinople qui lui reprochait de le ruiner et de ruiner l'État au profit
des étrangers, Alexis demeurait dans l'inaction et mécontentait tout le
monde. Tant de difficultés et de chicaneries finirent par ennuyer les
barons. Des députés de l'armée d'Occident déclarèrent à Isaac, à son
fils, que s'ils ne tenaient pas leurs serments, les croisés, qui avaient la
trahison en horreur, ne se souviendraient plus qu'ils avaient été leurs
alliés, qu'ils cesseraient de recourir à des prières, mais à l'épée ; ils
offraient à Alexis leur amitié qui l'avait replacé sur son trône, ou leur
haine qui pouvait l'en faire descendre. Nous vous apportons,
ajoutèrent-ils, la guerre avec tous ses fléaux, ou la paix avec tous ses
bienfaits : choisissez[11]. Ce
langage si fier et si plein de hauteur irrite Alexis et ses conseillers. Les
Grecs se préparent à la guerre, et tentent de brûler, pendant la nuit, la
flotte des croisés mouillée dans la Corne d'or. Les Latins parviennent à
sauver leurs vaisseaux d'une destruction totale ; mais ils ne pardonnent pas
à Alexis sa perfidie et son ingratitude. « Ce n'est point assez pour
l'empereur, disent-ils, d'avoir manqué à ses serments, il a voulu incendier
la flotte qui l'a ramené triomphant au sein de son empire ! Le temps est venu
de réprimer par le glaive les entreprises des traîtres, et de punir de lâches
ennemis qui ne connaissent d'autres armes que la fourberie et la ruse ; et,
semblables à de vils brigands, ne savent porter leurs coups que dans l'ombre
et le silence. » Les Grecs et les Latins se déclarent une guerre
d'extermination. Déjà les croisés ont mis le feu aux quatre coins de la cité,
et les Byzantins jurent de vaincre ou de mourir sur les débris fumants de
leurs maisons. La foule armée inonde les rues de Constantinople, pousse des
clameurs contre Alexis, coupable d'avoir conduit, dans son intérêt personnel,
les étrangers au sein de sa patrie désolée, et déclare qu'elle ne le
reconnaît plus pour empereur. Ducas, surnommé Mursuffle ; parce qu'il avait
les sourcils joints ensemble, enlève Alexis de son palais, l'enferme (huis
une prison, l'étrangle de ses propres mains, et le peuple proclame Mursuffle
Auguste. Isaac, meurt de désespoir en apprenant l'assassinat de son fils. Le
crime de Ducas soulève l'indignation des croisés ; ils veulent venger Alexis,
disant que celui qui a commis un tel homicide n'a droit de tenir terre ni
seigneurie[12], et qu'une nation qui couronne
ainsi le meurtre et la trahison, doit être traitée sans miséricorde.
Cependant Mursuffle ose demander une entrevue aux chefs des' croisés et faire
des propositions de paix. Les comtes et les barons français refusent avec horreur
de voir le bourreau d'Alexis ; mais Dandolo, que Nicétas appelle le prudent
des prudents, consent à une conférence avec Mursuffle. L'usurpateur promet de
donner aux croisés l'argent et les secours qui leur sont dus, mais il ne peut
se résoudre, dit-il, à subir le joug de l'Église de Rome. « Je m'étonne,
lui répond le doge avec mépris, qu'après avoir outragé les lois divines et
humaines, vous mettiez tant d'importance à des opinions religieuses ! Est-ce
donc que la religion des Grecs autorise la trahison et le parricide ? »
Et le noble vieillard retourne au camp sans avoir voulu conclure le traité de
paix avec Mursuffle. Les chevaliers tiennent conseil et font leurs
préparatifs de guerre. Confiants dans leur bon droit et leur vaillance, ils
se partagent d'avance les dépouilles de l'empire et de la capitale dont ils
se promettent la conquête. Un acte rédigé en face des remparts menaçants de
Constantinople, établit- qu'on élira, après la victoire, un empereur choisi
parmi les chefs de la croisade, lequel aura le quart du butin ainsi que les
palais des Blaquernes et de Bucaléon. Le reste du butin sera partagé entre
les Vénitiens et les Français. On convient que le régime féodal sera appliqué
aux provinces données aux chevaliers qui les auront le mieux méritées par
leur bravoure. L'expérience
avait appris aux croisés à ne pas diviser leurs forces, mais à les concentrer
sur un seul point afin de mettre plus d'unité, plus d'ensemble dans l'action
et partant de mieux s'assurer le succès. Les murailles de Constantinople
étant plus hautes du côté de la terre que, partout ailleurs, et présentant
plus de difficulté pour l'assaut, les croisés se décidèrent de n'attaquer la
ville impériale que du côté de la mer. Ils mettent sur leurs trois cents
navires tout ce qu'ils ont de richesses, de provisions de bouche, de chevaux,
d'armes, de machines de guerre, placent leur flotte en une seule ligne,
s'avancent bannières déployées au son des trompettes dans la Corne d'or,
jurent de conquérir la capitale de l'empire grec ou de mourir les armes à la main
et vouent à l'infamie ceux qui penseraient à la retraite. Toutes leurs forces
se réunissent contre les remparts qui bordent le port de Constantinople.
« Cette ordonnance ainsi rangée pour donner l'assaut, dit Villehardouin,
contenant de front une étendue d'une demi-lieue française, étoit
véritablement une chose belle et magnifique à voir. » Les
Latins commencent l'attaque le 9 avril 1204 et sont repoussés avec des
pertes. Déterminés à pénétrer en vainqueurs dans Constantinople ou à mourir
glorieusement, les croisés renouvellent l'assaut trois jours après. Cent
mille Grecs garnissent les remparts, lancent à l'aide de leurs machines de
guerres d'énormes blocs de pierres sur les assiégeants, jettent du sable
brûlant et de l'eau bouillante dans leurs yeux, le feu grégeois court en
serpentant autour des navires et dans les navires des Latins, et une nuée .de
flèches tombe sur la tête des croisés. Plus le danger est grand, plus les
Francs redoublent d'ardeur et d'intrépidité, leurs arbalètes et leurs
catapultes se meuvent avec fracas, ébranlent les murailles et les tours.
Quinze mille bras dressent les échelles, chefs et simples soldats montent à
la file, gagnent les créneaux et livrent aux Grecs un combat meurtrier. Alors
l'assaut fut rude et furieux, dit Villehardouin qui était lui-même sur la
brèche ; et les cris s'élevèrent si grands qu'il semblait que la terre
dust s’abismer. André d'Urboise, chevalier français, et Pierre Alberti,
Vénitien, arrivent les premiers au sommet des remparts et crient victoire
! en agitant leur lance. Mais dans la mêlée un soldat français prend
Alberti pour un Grec, le tue, reconnaît son erreur et veut se donner la mort
de désespoir. Un guerrier chrétien ne s'arrache pas la vie, lui dit
Henry de Hainaut, réserve tes coups pour combattre les Grecs ! Ce
soldat se précipite au milieu des Byzantins et tombe percé par le glaive
ennemi. Le courage des croisés devient de la rage. Les Grecs, saisis
d'effroi, se sauvent en désordre. Ceux qui résistent sont égorgés. L'armée
d'Occident entre dans la ville au bruit des clairons. Lors vous eussiez vu
abattre Grecs de tous costés, les nostres gagner chevaux et palefrois, et
tomber tant de morts et de blessés qu'ils ne se pourroient nombrer[13]. Un guerrier français, nommé
Bracheux, qui avait une taille de géant et dont le casque paraissait aussi
haut qu'une tour[14], s'élance dans le camp de
Mursuffle, et brandit son glaive en poussant de grands cris. Les soldats
grecs ne peuvent supporter la présence de cet intrépide croisé et se sauvent
en désordre. La ville est remplie de terreur et de désespoir. « C'était un spectacle
horrible que de voir femmes, vieillards, enfants, courir çà et là éperdus, à
demi morts de frayeur, se lamentant piteusement et demandant merci[15]. » Mais les vainqueurs auxquels
se réunit la colonie latine de Constantinople longtemps foulée, persécutée
par les Byzantins, sont sans pitié ; ils passent au fil de l'épée tout ce qui
s'offre à leurs coups et mettent pour la troisième fois le feu à une ville
devenue leur conquête. Au milieu de ce désastre, et pendant que les croisés
massacraient et pillaient les Constantinopolitains, le clergé grec proclama
un nouvel empereur dans Sainte-Sophie, car Mursuffle avait lâchement pris la
fuite. L'assassin d'Alexis ne rentra, prisonnier, à Constantinople, quelques
mois après, que pour être précipité, par les Latins, du haut de la colonne de
Théodose, dont le fût apparaît encore aujourd'hui dans l'enceinte des murs du
grand sérail. Le clergé choisit pour succéder à Mursuffle le brave Théodore
Lascaris, qui montra aux Latins, dit Nicétas, que. la vertu romaine n'était
pas tout à fait éteinte. Lascaris, voulant ranimer les courages abattus,
s'adressa au peuple, aux troupes : « C'est à vos armes, leur dit-il, que la Providence
a confié le salut de la ville impériale ! si la patrie succombe, vous aurez
peu de regrets d'abandonner la vie, et vous trouverez peut-être quelque
gloire à mourir le jour même où doit succomber le vieil empire des Césars.
Nos remparts sont détruits, mais non pas nos armes ! que nos boucliers nous
servent de murailles ! Il nous reste du fer et du feu pour détruire nos
ennemis ! ne souffrons pas qu'une poignée de barbares renversent un empire et
anéantissent une gloire de vingt siècles. » Mais le peuple est sourd aux
patriotiques paroles de Lascaris, et les troupes ne promettent de le servir
qu'autant qu'il payera la solde d'avance ! Il y avait encore un homme chez
les Grecs de Constantinople à cette heure suprême : il n'y avait plus de
nation ! Cependant
les croisés continuaient leurs ravages dans Constantinople, et leur brutalité
ne connaissait plus de bornes ; ne respectant ni l'honneur des femmes, ni les
biens des citoyens, leur rapacité, leur licence n'épargnaient pas plus les
églises que les maisons des riches et celles des pauvres. Ils pillèrent tout
ce qui tomba sous leurs mains, et si oncques ne fut si riche saccagement'.
Pendant que les soldats vainqueurs pillaient Constantinople, des prêtres
latins, ne voulant pas rester les poches vides tandis que tout le monde
s'enrichissait, songèrent aussi à faire leur butin. La chronique allemande du
moine Gunther, écrite sous la dictée de Martin Litz, abbé de Paris, au
diocèse de Bâle, nous a laissé un récit curieux des pieux larcins de
ce-prêtre à Constantinople. Ce récit, qui peint si bien les mœurs de ce
temps, nous montre Martin défendant le sacrilège, si ce n'était pour des
choses sacrées. Le moine s'introduisit dans une église renfermant de
précieuses reliques. Il y vit un vieillard d'une belle figure et portant une
longue barbe : c'était un prêtre grec. Perfide vieillard, lui dit
Martin, montre-moi les reliques que tu conserves ou attends-toi à la mort
! Le vieillard effrayé ouvrit un coffre de fer et lui montra les trésors
que Martin estimait plus que toutes les richesses de la Grèce. A cette vue
l'abbé de Paris plongea ses mains dans le coffre, et remplit de reliques les
pans de sa robe. Martin sortit ensuite de l'église et se rendit dans un des
navires des Latins. Ceux qui connaissaient l'abbé lui demandèrent quel était
le butin qu'il venait d'enlever. Tout va bien, leur répondit-il, d'un
air joyeux ; à quoi ceux-ci répliquèrent : Deo gratias. Remarquons que
la dévotion des chrétiens pour les reliques n'était pas tout à fait
désintéressée ; les saintes dépouilles d'un apôtre ou d'un martyr étaient
pour une église la source de bons revenus, et l'histoire peut dire que parmi
les conquérants de Byzance, l'abbé Martin, chargé de reliques, ne fut pas des
plus mal partagés[16]. Les
Français raillaient les Constantinopolitains après les avoir vaincus et
dépouillés. Ils se couvraient de leurs robes de soie peinte, mettaient les
coiffures des Grecs sur la tête de leurs chevaux, et attachaient au cou de
ces animaux les cordons que les Byzantins laissaient pendre derrière ;
quelques-uns des Latins se promenaient dans les rues tenant dans leurs mains
des rouleaux de papier, des écritoires, des plumes, comme pour montrer que
les Grecs n'étaient à leurs yeux que des scribes ou de simples copistes[17]. Nous
n'entreprendrons pas de raconter toutes les profanations dont les églises
grecques furent le théâtre après la prise de Constantinople. Les Latins, qui
ne ménageaient pas plus les schismatiques qu'ils n'auraient ménagé des
musulmans, entrèrent à cheval dans Sainte-Sophie et chargèrent leurs montures
des trésors du plus riche sanctuaire du monde. Ils s'enivrèrent dans les
calices et les ciboires ornés de pierreries, les volèrent ensuite, mirent en
pièces l'autel de la Vierge, chef-d'œuvre de l'art, et jouèrent aux dés sur
le marbre représentant Jésus-Christ assis au milieu de ses apôtres. Une
femme, que Nicétas appelle une servante du démon, une prêtresse des
Furies, une boutique d'enchantements, s'assit dans la chaire patriarcale,
y entonna une chanson impudique et dansa dans l'église. « Voilà, s'écrie ici
l'historien de Byzance, ce que nous promettaient ces hausse-cols dorés, cette
humeur fière, ces sourcils élevés, cette barbe rase, cette main prête à
répandre le sang, ces narines qui ne respirent que la colère, cet œil
superbe, cet esprit cruel, cette prononciation prompte et précipitée ! Voilà
les œuvres de ces hommes qui voulaient se faire passer pour plus religieux
observateurs du Décalogue que les Grecs ! Les
Constantinopolitains imploraient l'humanité des comtes et des barons, se
pressaient autour de Montferrat en criant : Saint roi marquis, ayez pitié
de nous ! Les chefs de la croisade parvinrent à faire cesser le carnage
et les désordres de tous genres qui suivirent les premières heures de la
conquête ; mais il se livrèrent eux-mêmes au pillage de la ville et, sur ce
point, les soldats français ou vénitiens imitaient les exemples des comtes et
des barons. Ces vaillants chevaliers, qui faisaient profession d'ignorance,
qui ne signaient leurs noms qu'avec le pommeau de leur épée, ne virent dans
les chefs-d'œuvre de l'art décorant les places publiques de Constantinople,
cette ville devenue depuis des siècles le musée de l'univers, que des masses
informes qu'on devait détruire pour s'enrichir de leurs débris. Les monuments
de marbre ne tentèrent pas la cupidité des vainqueurs, mais ils démolirent
les statues, les colonnes d'or, d'airain, de bronze, et les convertirent en
monnaie. C'est ainsi qu'ils abattirent, sur la place de Constantin, les
statues colossales de Junon, de Pâris ; dans la place du Taurus, la statue
équestre de Théodose tenant un globe de la main gauche et montrant, de la
main droite, un trophée posé au sommet d'une colonne voisine ; dans l'hippodrome,
une statue colossale d'Hercule attribuée à Lysippe ; un âne et son conducteur
qu'Auguste plaça dans sa colonie de Nicopolis pour rappeler une circonstance
qui lui avait présagé la victoire d'Actium ; la louve allaitant Romulus à
laquelle Virgile fait allusion en décrivant le bouclier d'Énée ; le sphinx au
visage de femme, traînant derrière lui d'affreux animaux ; Hélène, avec un
sourire rempli de charme ; les conducteurs des chars qui avaient remporté le
prix de la course étaient représentés à la porte orientale du cirque, et
mille autres chefs-d'œuvre dont Nicétas nous a laissé une curieuse
description. Toutes les merveilles de l'art en métal tombèrent sous le
marteau des croisés. « Ce que l'antiquité avait jugé d'un grand prix,
dit l'historien grec, devint tout à coup une matière commune ; ce qui avait
coûté d'immenses trésors, fut changé, par les Latins, en pièces de monnaie de
peu de valeur. Ô reine des villes qui a pu nous séparer de toi ? quelle
consolation trouverons-nous en sortant de tes murs, aussi nus, s'écrie
ailleurs Nicétas, que nous sommes sortis du sein de nos mères ? Devenus la
fable des étrangers, les compagnons des animaux qui habitent les forêts, nous
ne pourrons plus visiter ton auguste enceinte, et nous ne volerons qu'avec
crainte autour de toi comme des passereaux dont le nid est dispersé ! Ô reine
féconde qui étais autrefois parée de la pourpre de tes empereurs, te voilà
maintenant dans la boue et privée de tes légitimes enfants ! » Villehardouin,
après avoir brièvement indiqué les effroyables désordres qui suivirent la
prise de Constantinople, dit naïvement : Ainsi se passèrent les fêtes de
Pâques fleuries. Dans ce rapide récit de la conquête de Byzance par les Latins, nous n'avons pas cherché à voiler les excès des vainqueurs. A quoi serviraient des efforts contre la vérité historique ? Mais nous devons nous hâter de dire en réponse même aux plaintes de Nicétas, que l'Église catholique condamna énergiquement les désordres, les violences qui accompagnèrent la prise de la grande cité. Innocent III, dans une lettre solennelle[18], n'admettait pas que les lois de la guerre dans une ville prise d'assaut pussent autoriser des soldats chrétiens à se livrer au meurtre, au pillage, à la débauche. Il importe aussi de ne pas oublier que les chefs du clergé de la croisade ne cessèrent de recommander la modération et la miséricorde. Ajoutons encore que ces emportements de la victoire et tant de déplorables scènes furent surtout l'œuvre de cette soldatesque qu'il est si difficile de retenir dans tous les temps. Aux époques de civilisation la plus avancée l'histoire des villes prises d'assaut est toujours une lamentable histoire. |
[1]
Michaud, Histoire des croisades, t. III, p. 277, édition de 1826.
[2]
Nicétas.
[3]
Nicétas.
[4]
Villehardouin.
[5]
Villehardouin.
[6]
Villehardouin.
[7]
Villehardouin.
[8]
Michaud, Histoire des croisades.
[9]
Nicétas.
[10]
Gibbon.
[11]
Villehardouin.
[12]
Villehardouin.
[13]
Villehardouin.
[14]
Nicétas.
[15]
Villehardouin.
[16]
Notice de M. Poujoulat, sur Henri de Valenciennes, nouvelle collection
des Mémoires pour servir à l'histoire de France, t. I.
[17]
Nicétas.
[18]
Gesta Innocentii III, chap. XCIV.