Histoire d'Andronic Comnène. — Isaac l'Ange empereur. — Il est détrôné par son frère. — Le jeune Alexis va implorer pour son père les secours de l'Occident. — Ils lui sont accordés. — L'armée des croisés débarque à Scutari. — Ambassade de l'empereur grec aux chefs de la croisade. — Réponse de Conon de Béthune à l'envoyé de l'empereur (de 1180 à 1203).Le caractère extraordinaire du général Andronic Comnène, duc de Naïsse, neveu de l'empereur Manuel, ses aventures, ses crimes, la beauté de son visage, sa haute taille, son âme infernale cachée sous les formes les plus séduisantes, rappellent quelques-uns des héros enfantés par l'ardente et sombre imagination de l'auteur de Don Juan, du Giaour et du Corsaire. Andronic serait une dramatique figure de roman. Nous esquisserons les principaux traits de cette vie si étrange, si orageuse. Tandis que Manuel scandalisait Constantinople par ses débauches, Andronic semblait vouloir le surpasser en libertinage. Tous deux paraissaient unis d'une étroite amitié : la conformité des mœurs les rapprochait. Eudoxie, sa cousine, suivait partout Andronic. Elle vivait au milieu des batailles, dans les camps, et n'avait plus d'autre demeure que la tente du duc de Naïsse. Marie, sa sœur, femme vertueuse, avait épousé Jean Cantacuzène. Manuel, frère de Marie, servait, comme Cantacuzène, dans l'armée d'Andronic. Les prières et les larmes de Marie n'avaient pu arracher Eudoxie à l'infamie. Jean Cantacuzène et Manuel résolurent d'y mettre un terme en assassinant le général. Depuis longtemps Eudoxie était avertie de leurs desseins. Elle se tenait sur ses gardes, et suppliait le duc de Naisse de s'armer de précaution contre ses ennemis. Loin de partager les mêmes craintes, Andronic poussa la témérité jusqu'à ne plus vouloir de sentinelles autour de sa tente. En 1152, l'armée impériale était campée dans la plaine d'Issus, célèbre par la gloire d'Alexandre. Une nuit, Eudoxie entend du bruit, se lève, sort de la tente et voit briller, à la lueur des étoiles, les armes de quelques soldats commandés par son frère et par Cantacuzène. Elle réveille le général, lui demande à genoux de prendre des habits de femme et de sauver sa vie à la faveur de ce déguisement. Andronic ne mourra pas en jupons, s'écrie le duc de Naisse. Il revêt sa cuirasse, saisit ses armes, fond sur les soldats qui cernent sa demeure, en tue deux ou trois, franchit une haie et va se réfugier sous la tente de l'empereur, qui ne fit que rire de cette première aventure. Andronic aspirait à l'empire. Eudoxie avait deviné ses projets ambitieux. « Songe, lui dit-elle un jour, à l'amitié qui te lie à l'empereur Manuel. » On est ami jusqu'à la pourpre, répondit le général. Deux fois il attenta à la vie de Manuel. L'empereur le fit arrêter et l'enferma dans une des tours du palais impérial à Constantinople. Après douze années passées dans ce cachot, Andronic s'échappe pendant une nuit du mois de septembre 1165 ; il trouve à la porte Dorée une sentinelle qui lui barre le passage avec sa lance ; il lui dit qu'il n'est qu'un prisonnier pour dettes, la prie de lui laisser escalader les remparts de la cité, lui donne en mème temps un magnifique diamant qu'il porte à son doigt ; la sentinelle prend le bijou, détourne la tête, et le duc de Naïsse saute par-dessus les murailles de Constantinople, trouve au pied des remparts un ami courageux qui lui donne un coursier rapide et de l'or ; il monte à cheval, vole du côté de la Thrace, traverse les déserts de la Moldavie, les monts Carpathes et va demander un asile à Hiéroslaf, grand-duc de Russie, qui résidait à Kiow. Touché de ses longs malheurs, le prince russe le reçoit en frère et lui promet de le protéger. Depuis quatre siècles, les Ungres (Hongrois) descendants des Huns, s'étaient constitués en nation puissante dans l'ancienne Pannonie. Ils étaient, après les Turcs, les plus redoutables ennemis de l'empire grec. C'étaient aussi de dangereux voisins pour les Russes. Une alliance entre Manuel et le czar était devenue nécessaire pour repousser les Hongrois. Manuel envoya des ambassadeurs à Hiéroslaf pour demander et conclure cette alliance. Ils étaient en même temps chargés de la part de l'empereur des plus vives protestations d'amitié pour le duc de Naïsse. Manuel, oubliant le passé, accordait, par une lettre authentique, son pardon au général. L'influence que le duc de Naisse ne tarda pas d'exercer sur l'esprit de Hiéroslaf, détermina cette alliance. Andronic marcha à la tête d'une cavalerie russe du Borysthène au Danube, où il rejoignit l'armée impériale. Il se conduisit en héros au fameux siège de Semlin, qui coûta cinquante mille hommes aux Hongrois. Sorti de Constantinople, quelques mois auparavant, comme un homme voué à une mort ignominieuse, Andronic rentra dans cette ville, en 1166, presque en triomphateur, à côté de Manuel. Le duc de Naïsse attirait tous les regards, et son nom remplissait toutes les bouches. On aimait sa bravoure et son caractère aventureux. Manuel le nomma gouverneur de la Cilicie. Il était à son poste au commencement de l'année 1167. Eudoxie, qu'il avait épousée dans sa prison, était morte. Philippa, seconde fille de Raymond de Poitiers, prince d'Antioche, et sœur de l'impératrice Marie, avait une grande réputation de beauté. Son père n'existait plus. Elle vivait à la cour de Bohémond III, dans la capitale de la Syrie. Andronic voulut voir la belle Française. Il va à Antioche avec un brillant cortége. II est magnifiquement reçu par Bohémond HI. Philippa ne fut point indifférente aux brillantes manières et au récit des aventures d'Andronic. Celui-ci l'enleva audacieusement et la conduisit en Cilicie. Cela fit grand bruit à la cour de Constantinople. L'impératrice Marie en fut irritée. Manuel ordonna au duc de Naisse de rendre Philippa à sa famille, et le menaça de la prison dont il avait si longtemps éprouvé les rigueurs s'il refusait d'obéir. Bravant le courroux de Marie et les ordres de l'empereur, Andronic écrivit à Manuel une lettre où, s'armant du souvenir des scandaleuses débauches de son oncle, il lui dit qu'il ne lui appartenait pas de lui donner des leçons de morale. Manuel répondit par un arrêt de mort à cette insolente lettre. Andronic ne l'attendit pas en Cilicie. Ne se souciant plus de Philippa, il l'abandonna lâchement à ses remords, à ses larmes, et alla, lui, chercher un refuge à Jérusalem, auprès du roi Amaury. Nous ne suivrons pas le général dans ses nouvelles aventures à la cour d'Amaury et à la cour du sultan de Perse. Il avait soixante ans lorsqu'il apprit tout à coup que l'empereur Manuel n'existait plus. d moi le sceptre de Byzance ! s'écria-t-il eu retrouvant au fond de son âme sa vieille et ardente ambition. La cour de Constantinople était livrée à tous les déchirements, à tous les désordres. Dans de nombreuses lettres adressées au patriarche, aux sénateurs, Andronic déplorait les malheurs et les hontes de l'empire et se présentait comme son sauveur. Il montrait un grand attachement pour Alexis II, ce jeune prince abandonné à une mère sans vertu et à un ministre infâme. Le duc de Naïsse disait que l'adversité avait purifié son cœur, que le malheur l'avait instruit, que, selon la parole de l'Apôtre, il s'était dépouillé du vieil homme pour revêtir l'homme nouveau. Il ne parlait que de la gloire, de la religion et des droits sacrés du jeune empereur qu'il respectait et qu'il voulait faire respecter. Ces belles protestations retentissent dans tous les cœurs : on appelle Andronic, on implore son secours. Il quitte la cour du sultan de Perse, trouve eu Paphlagonie une armée impériale qui le salue de ses acclamations, se met à sa tête et entre triomphalement à Constantinople au mois de mai 1182. Il se rend au palais des Césars, se prosterne aux pieds d'Alexis II et jure de lui être fidèle. Il joue si bien son rôle que ceux-là même qui le connaissent le mieux sont dupes de son hypocrisie. Le général se fait conduire au tombeau de Manuel et porte ses lèvres sur la pierre sépulcrale en poussant des gémissements. Ceux qui l'accompagnent veulent l'arracher à ce spectacle. Non, dit-il, laissez-moi ici. Mais retirez-vous : j'ai besoin d'être seul. » Les personnages de sa suite se placent à quelque distance. Andronic dit alors avec l'expression d'une joie féroce : u Je ne te crains plus, mon vieil ennemi ! tu ne sortiras de cette tombe qu'au son de la trompette du dernier jour ! Tu m'as poursuivi comme un vagabond dans tous les pays de la terre ! tu m'as abreuvé des douleurs de la prison et de l'exil ! c'est maintenant mon tour ! je vais feuler aux pieds ta cendre et ta postérité ! » Devenu maitre de l'empire, Andronic ne mit plus de bornes à sa cruauté. Il immola une foule d'hommes qui avaient autrefois traversé son ambition et fit étrangler l'impératrice Marie dans la tour du palais où il était resté douze ans captif. La sentence des juges devait être revêtue de la signature de l'empereur. Andronic dirigea la main d'Alexis II, et fit signer à un enfant de treize ans l'arrêt de mort de sa mère ! L'armée et le sénat proclamèrent le duc de Naïsse empereur, et le patriarche le couronna dans Sainte-Sophie en 1183. Après avoir communié avec Alexis II, Andronic prit dans ses mains le saint calice et, levant les yeux au ciel, il dit : « Je jure par le corps et par le sang du Sauveur du monde de n'accepter le diadème que pour en diminuer le poids à mon cousin Alexis Il et pour affermir son pouvoir ! » Quinze jours après ces horribles blasphèmes, des satellites d'Andronic étranglaient Alexis II dans son lit avec la corde d'un arc. Ils portèrent son cadavre au monstre qui, le poussant du pied, dit : « Ton père était un fripon, ta mère une prostituée, et toi un imbécile. » Alexis II avait été fiancé à Agnès, fille de Louis VII. Elle avait quatorze ans au moment de l'assassinat du jeune empereur. Andronic la contraignit à l'épouser. Et le patriarche de Constantinople consentit à bénir cette union ! Le clergé grec fit plus : réuni en synode, il releva Andronic du serment qu'il avait prêté à Manuel, à son malheureux fils, et lui donna l'absolution de ses crimes ! Les lettres de rémission, commençant par une invocation à la sainte Trinité, furent placardées aux portes des églises de Constantinople. Pour récompenser les évêques du service qu'ils venaient de lui rendre, Andronic daigna leur permettre d'entourer son trône dans les cérémonies publiques. Mais il les en chassa bientôt. Ces évêques durent regretter d'avoir vendu leur âme à si bas prix. Brousse et Nicée refusèrent courageusement de reconnaître le pouvoir d'Andronic. Le tyran les assiégea, les prit d'assaut et en fit égorger les habitants. Passant avec une effroyable gaieté d'un champ de carnage aux voluptés de sa cour, Andronic tressait de ses mains dégoûtantes de sang des guirlandes dont il ornait le front des comédiennes qui remplissaient son palais. Mais sa santé, autrefois si robuste, se ressentait de tant d'agitations. Les années lui pesaient. Pour ranimer sa hideuse vieillesse, il faisait usage d'un breuvage que lui préparaient des médecins égyptiens. Tant de débauches et d'atrocités avaient changé en haine la confiance qu'Andronic était parvenu à inspirer à force de mensonges aux Constantinopolitains. L'affreux empereur, devenu soupçonneux, ne se montrait plus en public et redoutait quelque châtiment terrible. Des barbares avaient remplacé les soldats grecs qui formaient autrefois sa garde ; encore les tenait-il éloignés de ses appartements. Il ne comptait plus que sur la fidélité (l'un dogue énorme qui passait les nuits enchaîné à la porte de la chambre d'Andronic. Mais rien ne pouvait le défendre contre l'exécration de tout un empire. Un rival sans mérite et un peuple désarmé précipitèrent du trône celui qui n'en avait franchi les marches qu'à travers des flots de sang. En 1185, les Constantinopolitains proclament Isaac l'Ange empereur, courent au palais impérial, ils en enfoncent les portes, s'emparent d'Andronic, lui arrachent un œil, lui coupent les bras, l'attachent sur un chameau et le promènent ainsi dans les rues de la cité. Une femme lui jette à la face une chaudière d'eau bouillante. Andronic est conduit à l'hippodrome où on le pend par les pieds entre deux colonnes dont l'une est surmontée d'un loup, l'autre d'une truie. Son corps sert de but aux archers : il est percé de mille dards. Pendant ce long supplice, Andronic conserve tout son courage : aucune plainte, aucun gémissement ne sort de sa poitrine. Voyant un soldat qui va lui fendre le ventre avec son glaive, il dit seulement : Pourquoi écraser ainsi un roseau brisé ? Il expire, et la multitude en fureur jette son corps dans le souterrain de l'hippodrome, tombeau des bêtes féroces. Si une grande et utile leçon ne ressortait pas de tant de crimes, nous renoncerions, pour notre part, à les retracer ; mais tous ces scélérats couronnés reçurent, même ici-bas, la punition de leurs forfaits. Avec Andronic finit à Byzance la dynastie des Comnènes. Elle dura plus d'un siècle. Après la conquête de Constantinople par les Latins, des descendants d'Andronic fondèrent à Trébizonde, capitale de la Colchide, une ombre d'empire qui disparut dans le XVe siècle. La famille des Comnènes produisit des hommes d'esprit et de vaillants capitaines ; elle ne compta qu'un seul empereur d'une vertu sans tache, Jean Comnène (Kalo-Joannes). Le peuple de Constantinople était las de cette famille, qui n'avait suivi, même au milieu de sa gloire, qu'une politique tortueuse, basse et égoïste. Isaac l'Ange descendait, par sa mère, d'Alexis Ier. A peine était-il sur le trône que les Constantinopolitains se révoltèrent contre lui. « Plus de Comnènes ! s'écriaient-ils en plein hippodrome ; c'est une famille abâtardie et qui ne nous donne que des tyrans ! Plus d'Anges ! c'est une race stérile qui ne produit que des avortons ! » En 1195, Alexis l'Ange détrône son frère Isaac, lui fait crever les veux et l'enferme dans un cachot. Le fils de l'empereur tombé, nommé Alexis comme son oncle, âgé de douze ans, prend la fuite et va implorer pour son père les secours de l'Occident. Il se réfugie auprès de Philippe de Souabe, son beau-frère. Une cinquième croisade se préparait en ce moment en Europe. Elle avait pour but de reconquérir la Palestine que les armes du puissant Saladin avaient récemment enlevée aux Latins. Prêts à partir (1203) pour les rives du Jourdain, les croisés français et vénitiens, réunis à Zara en Illyrie, virent arriver dans leur camp le jeune Alexis accompagné des ambassadeurs de Philippe de Souabe. — Rappelant aux croisés tout ce que les armées de Godefroi, de Conrad et de Louis VII avaient souffert de la perfidie des Grecs, les députés allemands les exhortaient à ne pas laisser derrière eux une ville ennemie et à s'assurer la conquête de Jérusalem par celle de Constantinople. Le jeune Alexis promettait, en son propre nom et au nom de son père captif, d'entretenir pendant un an l'armée libératrice des Latins, de leur payer cent mille marcs d'argent pour les frais de la guerre ; il s'engageait, par un serment prêté sur l'Évangile, à faire cesser le schisme d'Orient et à réunir l'Église grecque à l'Église romaine. Les comtes et les barons font éclater leur enthousiasme à la vue d'Alexis, jurent de briser les fers de son père et de le rétablir sur son trône. Le spectacle d'un enfant roi errant sur la terre étrangère et demandant au nom de Dieu, de l'honneur, de venger l'innocence et le malheur était de nature à enflammer ces valeureux champions de la croix pour lesquels Dieu et l'honneur étaient tout. Le plus grand nombre des chevaliers voyait avec joie la réunion des deux Églises, qui devait être l'ouvrage de leurs armes. La croisade ne leur semblait pas s'éloigner de son véritable objet, car travailler à l'unité catholique était, aussi bien que la guerre contre les musulmans, une œuvre sainte que Dieu devait bénir. Cependant le pape Innocent III refusa son approbation à l'expédition contre Constantinople. La servitude des chrétiens de la Palestine, leurs longues et profondes misères touchaient plus son cœur que les malheurs d'Isaac l'Ange et de son fils. Il reprochait aux croisés de regarder en arrière comme la femme de Loth. « Que personne, disait le pontife romain, ne se flatte qu'il soit permis d'envahir et de piller la terre des Grecs, sous prétexte qu'elle n'est pas assez soumise, et que l'empereur de Constantinople a usurpé le trône sur son frère ; quelque crime qu'il ait commis, ce n'est pas à vous d'en juger : vous n'avez point pris la croix pour venger l'injure des princes, mais celle de Dieu[1]. » Les chevaliers reçurent avec respect les remontrances d'Innocent Ill ; niais ils ne changèrent rien à la détermination qu'ils avaient prise. Ceux qui avaient entendu parler des richesses de Constantinople pouvaient croire qu'ils ne reviendraient pas sans profit de cette brillante expédition. Nicétas, sénateur et trésorier de l'empire, historien impartial, et dont le livre abonde en traits de mœurs, en détails curieux, ce magistrat si grave et qui a été comme le Jérémie de Constantinople saccagée et conquise par les Latins, sons apprend qu'Alexis ne fit rien pour la défense de sa capitale menacée. La mollesse dans laquelle il était plongé le rendait incapable d'agir. Des citoyens courageux s'étaient présentés dans les forêts de Belgrade et de l'Euxin pour avoir des arbres destinés à la construction des vaisseaux. Ces forêts, réservées pour les chasses -de l'empereur, étaient gardées par des eunuques avec un soin aussi scrupuleux que les païens gardaient les bois consacrés à leurs dieux ; les eunuques menaçaient du dernier supplice ceux qui auraient osé y toucher dans un intérêt national. Le duc Michel, amiral et beau-frère de l'empereur, avait vendu les gouvernails, les ancres, les voiles et les cordages des navires. L'empereur, noyé dans le vin et la débauche, se moquait des préparatifs des Francs, et la ville était abîmée dans la volupté comme cette ancienne Sibaris si fameuse autrefois par ses débordements. Les chefs de l'armée grecque, continue Nicétas, étaient plus timides que des cerfs. Comment auraient-ils eu le courage de combattre des hommes qu'ils appelaient des anges exterminateurs, des statues de bronze ! La flotte des croisés, composée de trois cents navires montés par vingt mille guerriers, dont cinq mille Vénitiens et quinze mille Français, entra dans le Bosphore au mois de juin 1203. L'armée d'Occident débarqua à Scutari, en face de Constantinople, et dressa ses tentes dans la plaine où se montre aujourd'hui le champ des morts des musulmans. A la tête des Vénitiens on voyait le doge Dandolo, vieillard aveugle, octogénaire, mais qui n'avait de la vieillesse que ce qu'elle nous donne de vertus et d'expérience[2]. Les principaux chefs des Français étaient Baudouin, comte de-Flandre, Jacques d'Avesne, Louis, comte de Chartres, Henri, comte de Saint-Paul, les comtes Gauthier et Jean de Brienne, Renaud de Boulogne, Matthieu de Montmorency, Hugues et Robert, comtes d'Amiens, Simon de Montfort, déjà célèbre par son courage dans les guerres contre les musulmans ; Conon de Béthune, orateur, poêle et valeureux guerrier ; Geoffroi de Villehardouin, qui a si pittoresquement et si fidèlement retracé les exploits de la cinquième croisade ; Boniface, marquis de Montferrat, prince fort courageux et des plus prisés au fait de la guerre. Il fut proclamé chef suprême de l'expédition contre Constantinople, au vergier de l'abbaye ! de Nostre-Dame de Soissons, au lieu et place de feu Thibault, comte de Champagne, en recevant pour cet effet son argent et ses gens[3]. Une population immense, accourue pour voir les croisés, ces vaillants hommes, hauts comme leurs piques, dit Nicétas, couvrait les remparts de Constantinople. L'usurpateur Alexis envoya aux chevaliers un député italien nommé Rossi. Il leur dit que son maître s'étonnait qu'ils fussent venus sans motifs porter la guerre dans un empire chrétien ; l'empereur les menaçait de les en chasser par le glaive s'ils n'évacuaient pas promptement ses États. Après le discours de Rossi, Conon de Béthune, qui estoit un sage chevalier, éloquent et bien disant, se leva et, parlant au nom de l'armée, répondit en ces termes à l'envoyé d'Alexis : « Bel sire, vous nous venez alléguer que vostre maistre s'estonne pourquoy nos seigneurs et nos barons sont ainsy entrez dans son empire et dans ses terres ; vous savez trop bien qu'ils ne sont pas entrez sur le sien, puisqu'il occupe à tort et contre Dieu ce qui doit appartenir à son neveu que vous voyez icy avec nous, fils de son frère, l'empereur Isaac, qu'Alexis a déloyalement et méchament et à tort fait aveugler et privé de l'empire. Mais s'il lui vouloit demander pardon, nous employierions nos prières à ce qu'il lui pardonnast et lui donnast de quoy vivre honorablement. Au reste, à l'avenir ne soyez si téméraire ny si bardy de venir icy pour de semblables messages[4]. » Ce fier langage était une déclaration de guerre, et l'ambassadeur s'en retourna tout triste vers Alexis. Les Grecs se préparèrent au combat. Et, parmi les Latins, il n'y eut cœur si asseuré, ny si hardy qui ne frémit, et non sans raison, car oncques si grande affaire ne frai entreprise. Chascuns regardoit ses armes[5]. |