Pillage de
Constantinople par les troupes d'Alexis Comnène. — Pénitence publique de
l'empereur à ce sujet. — Anne Comnène. — Guerres d'Alexis. — Il demande du
secours à l'Occident. — Curieux détails sur le passage des premiers croisés à
Constantinople. — Le grand hôpital. — Mort d'Alexis. — Anne Comnène. —
Portrait d'Alexis. Jean Comène, empereur (de 1080 à 1118).
De
graves désordres signalèrent, à Constantinople, l'avènement d'Alexis à la
couronne. Les troupes, avec lesquelles il entra violemment dans la capitale
mal défendue par les soldats de Nicéphore III, étaient composées de Grecs et
de barbares. Ces hommes, différents de mœurs, de nation et de langage,
étaient cependant animés d'une même pensée : le meurtre et le pillage. Le
sang ne coula pas. Les vainqueurs se trouvèrent en présence d'une population
qui ne leur opposa aucune résistance, car elle ne regrettait pas l'empereur
tombé. Mais l'armée d'Alexis se précipita dans les églises, dans les palais,
dans les monastères, dans les maisons particulières, et les ravagea. Les
jeunes filles, les femmes mariées furent outrageusement insultées. La
soldatesque effrénée traita Constantinople en ville ennemie. La cité indignée
rendit le nouvel empereur responsable de la brutalité et de la rapacité des
soldats, auxquels Alexis devait, lui, un trône usurpé. Son règne s'inaugurait
donc sous de tristes auspices. Soit par politique, soit par un sentiment
sincère de repentir, Comnène voulut expier publiquement les crimes commis en
son nom et sous ses yeux. Il mit un terme au pillage de ses troupes, en leur
jetant à pleines mains l'or et l'argent qu'il trouva dans les caisses de
l'État. Puis, il réunit autour de lui le patriarche, les abbés des monastères
voisins et les évêques suffragants de Constantinople. En présence des
prélats, des sénateurs et des principaux officiers, Alexis fit la confession
de ses fautes. Il déclara qu'il était seul coupable des désordres de ses
soldats, en demanda pardon à Dieu et aux hommes, et se montra disposé à subir
la pénitence que l'Église lui imposerait. Le synode condamna l'empereur et
les chefs de son armée à jeûner pendant quarante jours, à coucher sur la
terre nue, à pratiquer les actes d'austérité réservés aux pécheurs publics.
Alexis accepta avec les marques d'une grande piété la sentence
ecclésiastique. Il porta un cilice sous sa robe de pourpre ; il n'eut que la
terre pour lit, et qu'une pierre pour oreiller. Il s'abstint pendant quarante
jours des affaires de son gouvernement. Sa mère, l'illustre et pieuse Anne
Delassère, signa, au nom de l'empereur, les actes du pouvoir. Anne
Comnène, la fille bien-aimée d'Alexis, qui a été l'historien et le
panégyriste de ce prince, dit, en parlant de la pénitence de son père : Ceux
qui ne sont jamais tombés dans aucune faute en sont son-vent plus superbes.
Ceux, au contraire, qui y sont tombés en sont plus humbles. Ils se servent de
leurs chutes pour s'abaisser devant Dieu. Ils sont plus pénétrés de leurs
sentiments de regret lorsqu'ils se sont élevés par de grandes actions à une
haute fortune. Ils redoutent les jugements de Dieu ; ils craignent le
châtiment de Saül, dont le Seigneur divisa le royaume en punition de ses
crimes. Mon père avait un cœur d'apôtre sous sa robe de pourpre. La crainte
de Dieu était trop profondément gravée dans ce noble cœur, pour ne pas
ressentir une extrême douleur des excès de ses soldats à Constantinople. Dans
cette circonstance, son repentir public fut un de ses triomphes. » On ne peut
qu'applaudir à de pareils sentiments. Le
cadre que nous nous sommes tracé ne nous permet pas de raconter les luttes
sanglantes entre Alexis et ce fameux Robert Guiscart qui, parti de son manoir
de Normandie avec quelques aventuriers, parvint, à force de brigandages,
d'astuce, de glorieux exploits, à ranger sous sa bannière les paysans de la
Calabre, de la Sicile et de la Pouille. Il enleva à l'empire grec ses
dernières possessions en Italie, en Illyrie, menaça Constantinople d'une
effroyable invasion, et fut à la veille de s'asseoir en conquérant sur le
trône de Constantin et de Théodose. Il nous faut passer sous silence les
combats de Comnène avec les Dalmates, les Comans et les quatre cent mille
Scythes qui dévastaient la Thrace en 1088 et 1089. Il les détruisit par le
fer et par la ruse, arme qu'il maniait encore avec plus de dextérité que le
glaive. Mais les Turcs étaient ses ennemis les plus redoutables et les plus
acharnés. Leurs escadrons couvraient les contrées qui s'étendent entre la
Perse et l'Hellespont. Ils s'étaient avancés jusqu'à Scutari. Du haut des
remparts de Constantinople, on avait vu flotter l'étendard de Mahomet,
entendu avec effroi le hennissement des coursiers des guerriers échappés
naguère des rivages de 1'Oxus. Les Turcs étaient maîtres de plusieurs places
importantes. Nicée et Nicomédie, villes peu éloignées de la capitale, leur
appartenaient. La première de ces deux cités ne fut rendue à l'empereur que
par les croisés en 1097 ; la seconde ne rentra en son pouvoir que par un de
ces stratagèmes si familiers à Alexis. Le
sultan Abou-Kasem était maître de Nicomédie et de Nicée ; il avait déjà
mesuré ses forces avec celles d'Alexis. Plus d'une fois les armées impériales
avaient été battues par les troupes du prince musulman. Nicomédie n'était
qu'à vingt lieues de Constantinople, et les incursions des infidèles se
renouvelaient sans cesse sur la Propontide. Ne pouvant dompter par les armes
ces dangereux voisins, Alexis s'en débarrassa par la ruse. Il persuada à
Abou-Kasem qu'il avait tout à perdre, et rien à gagner, dans ses guerres avec
l'empire ; que le sultan de Perse était en marche, avec une nombreuse armée,
vers la Bithynie, et que c'était pour repousser cet ennemi commun qu'il
fallait s'unir et s'entendre. Abou-Kasem, effrayé de l'approche du sultan de
Perse, vient, sur la demande d'Alexis, à Constantinople. L'empereur le comble
d'honneurs et de présents. Il le loge dans son palais, l'appelle son ami, son
frère, et lui confère le titre de sébastolate (très-auguste), qu'Alexis avait récemment
créé. Il lui montre lui-même les magnificences de Constantinople, les jeux de
l'hippodrome, auxquels Comnène assiste ayant à ses côtés Abou-Kasem et les
émirs qui composent sa suite. Le prince chrétien et le prince musulman
signent un traité de paix, et forment une ligue contre le sultan de Perse. Pendant
qu'Alexis retient ainsi Abou-Kasem dans sa capitale, une flotte impériale
s'empare de Nicomédie et en chasse la garnison mahométane. Le sultan arrive à
Nicomédie et trouve cette importante place entre les mains des Grecs ! La
tromperie d'Alexis soulève son cœur d'indignation ; mais il ne peut encore
faire éclater sa vengeance sur la tête de Comnène, qui l'a trahi. Les Persans
assiègent Nicée. Abou-Kasem vole à la défense de cette ville. Il écrit en
même temps à Alexis pour lui demander le secours promis. Comnène ne lit
qu'avec un dédaigneux sourire le message du prince musulman. Ne voyant venir
aucune troupe auxiliaire de Constantinople, Abou-Kasem s'écrie : « Je
présenterai à l'empereur notre traité d'alliance au bout de mon cimeterre ! »
La mort l'arrêta bientôt dans ses projets d'extermination. En
parlant de la duplicité de son père envers Abou-Kasem, Anne Comnène compare
Alexis à Alcibiade. « Cette fraude ingénieuse, dit-elle, ne rappelle-t-elle
pas celle du héros athénien lorsque les Lacédémoniens, ne permettant pas de
relever les remparts de la ville de Minerve, les Athéniens purent la
reconstruire pendant qu'Alcibiade, envoyé en ambassade à Sparte, apporta tant
d'utiles longueurs à la conclusion des affaires ? » Timeo Danaos et dona ferentes ! Défiez-vous
des Grecs, même quand ils vous font des présents ! L'empire
était pressé de toutes parts. Alexis ne pouvait uniquement compter sur ses
propres forces pour le délivrer de tant d'ennemis. En 1095, l'Europe
s'ébranlait à la voix de Pierre l'Ermite ; elle se préparait à lancer sur
l'Asie de vaillantes armées pour venger la chrétienté outragée, en punissant
les Sarrasins, possesseurs insolents et barbares du tombeau de Jésus-Christ.
Dans ce moment d'agitation immense, Alexis joignit sa voix à celle du célèbre
cénobite pour exciter les Latins à la guerre contre les musulmans. Comnène
connaissait un haut et puissant seigneur français, Robert, comte de Flandre :
il l'avait vu à Constantinople, à son retour d'un pèlerinage en Palestine.
C'est à Robert que Comnène s'adressa pour lui demander des secours contre les
infidèles qui menaçaient Byzance et l'empire. « Je passe sous silence, disait
l'empereur dans sa lettre au comte de Flandre, le massacre d'une foule de
chrétiens que la mort a portés au sein de la béatitude éternelle. Ceux que je
plains, ceux dont je ne puis taire l'affreuse destinée, sont ces restes
échappés au fer des Turcs et réservés à l'orgueil et à la lubricité de ces
impitoyables conquérants. Dés vierges, arrachées de leurs monastères, des
femmes mariées enlevées à leurs maris, à leurs pauvres enfants, sont livrées
aux outrages. Si l'on n'apporte aux Grecs un prompt secours, Constantinople,
cette ville auguste, va subir le sort d'une grande partie de l'empire, elle
va tomber sous une affreuse domination. L'Occident verra-t-il, sans le
conjurer, un orage qui peut submerger l'Orient et l'anéantir ? Ne nous
refusez pas vos bras pour repousser d'aussi audacieux vainqueurs. Songez que
les murs menacés de Constantinople renferment les tombeaux des saints apôtres
! Si tant de motifs ne vous touchaient pas, résisterez-vous à l'intérêt qui
vous appelle dans nos opulentes contrées ? Elles sont remplies de richesses ;
des ruisseaux d'or y coulent : il vous sera permis d'y puiser. Les femmes
grecques, ajoutait Alexis, les plus belles de l'univers, peuvent devenir encore
un digne prix de vos exploits[1]. Un an
après, les portes des Latins, selon les expressions d'un historien arménien,
s'ouvraient, et d'innombrables armées sortaient de l'Occident. « Si quelqu'un
désire savoir, dit Anne Comnène, le nombre des croisés qui arrivèrent à
Constantinople, qu'il compte les grains de sable de la mer, les étoiles qui
brillent au firmament, les feuilles et les fleurs qui croissent au printemps.
Mais je n'ai pas le courage, ajoute la dédaigneuse fille de
l'empereur, d'entreprendre la liste des chefs : les noms barbares des
Francs goûteraient mon récit. » A
l'aspect des bandes affamées et pillardes de Pierre l'Ermite, Comnène, qui
avait appelé les Latins à sa défense, fut effrayé du nombre de ses
libérateurs. Il put se souvenir alors de cette vieille fable de ce berger
indien qui perdit tout par l'accomplissement d'un vœu qu'il avait formé ; il
demanda de l'eau : le Gange couvrit ses terres et détruisit sa chaumière et
son troupeau. Après avoir ravagé les environs de Constantinople, ces premiers
pèlerins, indisciplinés, traversèrent le Bosphore et trouvèrent bientôt un
immense sépulcre dans les plaines de Nicée. Mais une armée bien autrement
redoutable que celle du moine d'Amiens, campait, quelque temps après, dans le
beau vallon, de Bouyouk-Dèré, sur la rive droite du Bosphore, où le voyageur
visite avec respect un vaste platane, qui porte le nom de Godefroi de
Bouillon. C'était le quartier-général du chef de la croisade ; mais- ses
troupes couvraient le plateau de Maltépé, au nord-est de Constantinople.
L'élite de l'Europe était là avec son indomptable courage et sa passion des
conquêtes. La
noblesse de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence, de la Bretagne, du
Limousin, de l'Auvergne, de la Lorraine, de la Normandie, de l'Ile-de-France
et des autres provinces gauloises, brillait au premier -rang dans ces
phalanges de la croix. Les casques et les cuirasses d'argent des chevaliers
et leurs armes resplendissaient sous le soleil et en reflétaient les rayons
éblouissants. Les écharpes aux diverses couleurs, qu'ils avaient reçues de
leurs dames et souveraines en quittant le castel féodal, entouraient leur
corps en forme de guirlandes. Sur leur poitrine se montrait l'image de la
rédemption, devenue leur signe de ralliement, le symbole de leur expédition,
l'espoir de la victoire. Qu'il eût été facile à ces héros de s'emparer de
Constantinople ! L'ambitieux Bohémond, fils de Robert Guiscard, qui avait
hérité de la haine de son père contre Comnène, pressait Godefroi de se rendre
maitre de la cité impériale. Le pieux et vaillant duc de Lorraine repoussa
cette proposition. Il dit qu'il ne s'était armé que pour combattre les
infidèles et délivrer le tombeau de Jésus-Christ du joug de la servitude. Alexis
connaissait les intentions hostiles de quelques chevaliers français ; aussi,
s'empressa-t-il de calmer, par ses présents et ses caresses, leur ardeur
guerrière. Il voulut les enchaîner par leur serment de soumission et
d'obéissance. Plusieurs d'entre eux hésitèrent à jurer fidélité à Alexis.
Raymond, comte de Toulouse, répondit d'abord qu'il n'était pas venu en Orient
pour chercher un maitre. L'empereur, pour faire plier l'orgueil de Raymond et
de ses Provençaux, s'abaissa devant eux. Il flatta tour à tour leur vanité et
leur avarice, et s'occupa plus à leur montrer ses trésors que ses armées. «
Dans les États en décadence, a dit l'illustre historien des croisades, il est
assez d'ordinaire de prendre la richesse pour la puissance, et le prince
croit toujours régner sur les cœurs tant qu'il lui reste de quoi les
corrompre[2]. » Alexis attira adroitement
Bohémond dans son palais, l'y logea et le combla d'honneurs. Un de ses
ministres montra au fils de Guiscard une petite chambre remplie d'or et de
pierreries. Il y a là, dit Bohémond, assez de richesses pour
conquérir un royaume. — Eh bien ! répondit le courtisan, ces
richesses sont à vous. Bohémond refusa d'abord ces trésors ; puis, il les
accepta. On fixa
le jour de la cérémonie du serment. Les chevaliers, bardés de fer et le
casque en tête, furent reçus dans une des plus belles salles du palais. Ils y
trouvèrent l'empereur revêtu d'une robe de pourpre étincelante de diamants et
le front ceint du diadème. Il était assis sur un trône d'or et entouré de
toute sa cour. Hugues, comte de Vermandois, qu'Alexis avait longtemps retenu
en otage, et Godefroi de Bouillon donnèrent, les premiers, l'exemple de la
soumission et du respect ; ils plièrent le genou devant le monarque. Les
autres chevaliers les' imitèrent. L'un d'eux, cependant, refusa le serment :
il poussa sa rude fierté jusqu'à aller s'asseoir à côté de Comnène. Baudouin
(le Hainaut, litant par le bras le guerrier franc, lui dit : « Ce
que vous faites là, sire comte, n'est pas bien. Quand on est dans un pays, il
faut en respecter les usages et les lois. —
Vraiment ! répondit-il, en montrant l'empereur ; eh ! que dites-vous de ce
manant qui est assis pendant que tant de grands capitaines sont debout ? —
Quelles sont votre naissance et votre patrie ? lui demanda l'empereur, en
cachant son dépit sous un faux sourire. — Je
suis Français, je m'appelle le comte Robert de Paris, répondit-il hardiment ;
ma noblesse est illustre et de vieille date ! Je ne sais qu'une chose, c'est
que, dans mon pays, on voit près d'une église une place où se rendent ceux
qui brûlent :de signaler leur valeur. J'y ai été souvent sans que personne
ait osé se présenter devant moi. » C'est
ainsi que Robert jetait son gant. Aucun des courtisans d'Alexis ne le
ramassa. « Si
vous avez longtemps attendu des ennemis sans en trouver, lui dit Alexis, en
souriant, vous allez maintenant avoir de quoi vous satisfaire ; mais, ne vous
mettez jamais à la tête ni à la queue de l'armée ; placez-vous au centre.
J'ai appris comment il fallait se battre contre les Turcs : le centre est la
meilleure place que vous puissiez choisir. — Ma
place, seigneur, n'est qu'au front des batailles ! », fit Robert en
élevant la voix. Le
preux disait la vérité. Peu de temps après cette scène, qui peint si bien les
mœurs chevaleresques du moyen âge, Robert, cet arrogant barbare, comme
l'appelle Anne Comnène, combattant à la première ligne de l'armée, dans le
champ :de gloire de Dorylée, tombait héroïquement percé de plusieurs flèches,
à côté de Gérard de Chérisey, gentilhomme lorrain. Mais
une foule de comtes et de barons se plaisaient à reconnaître la générosité de
l'empereur, et le remerciaient de sa magnifique hospitalité. Constantinople
faillit être pour eux une seconde Capoue. Ils trouvaient sur les rives du
Bosphore les délices, les trésors, et peut-être aussi-les belles épouses
grecques dont Comnène avait parlé dans son message au comte de Flandre.
Étienne, comte de Blois, écrivit à sa femme une lettre que nous citerons ici
: « Je suis heureusement arrivé à Constantinople, lui dit le comte.
L'empereur m'a reçu comme son fils et m'A comblé de riches présents. De tous
les chefs de l'armée, je suis celui à qui il a témoigné le plus de confiance,
et à qui il accorde le plus de faveur. Il y a plus, ma chère amie, il m'a
demandé un de mes fils. Il désire que nous le lui confiions pour l'élever à
un tel degré d'honneur, qu'il n'aura rien à envier aux nôtres. En vérité, il
n'y a pas un prince tel qu'Alexis sous le soleil ![3] » Après
bien des agressions des croisés contre Alexis, après mille trahisons de
l'empereur envers eux, après des rixes sanglantes entre les Latins et les
Grecs autour de Constantinople, à la suite de longs pourparlers entre le chef
de la croisade et Comnène pour avoir des vivres et des vaisseaux, l'armée
d'Occident traversa le Bosphore en 1097, et se mit en marche dans la
Bythinie. Elle va délivrer le saint tombeau. Laissez passer la gloire de la
France ! Nous ne
croyons pas être sorti de notre sujet en rapportant ces curieux détails sur
le passage des premiers croisés à Constantinople. Nous avouerons que nous
nous sommes arrêté avec une complaisante et patriotique joie devant les preux
Français, en les voyant, dans la marche de cette histoire, debout et pleins
de courage et de foi, sur les collines, au milieu des vallons de l'antique
Byzance. C'était comme une grande et vivante image de la vieille France que
noue saluions avec admiration et respect. En contemplant, par la magie des
souvenirs, Godefroi et ses héroïques compagnons, nous avons ressenti quelque
chose de semblable à l'émotion qui remuait doucement notre cœur lorsque,
pèlerin solitaire aux pays d'Homère, de Jacob, de Moïse et du Christ, nous
rencontrions parfois, sur nos pas, des compatriotes avec lesquels il nous
était donné de nous entretenir de la patrie absente ! Nous
terminerons ce chapitre en mentionnant un grand et utile établissement
d'Alexis Comnène à Constantinople. Cet établissement, divisé en plusieurs
corps de logis, était à la fois un prytanée pour les femmes indigentes, un
hôtel pour les invalides militaires, un hospice pour les malades et un asile
pour les orphelins. Ce vaste et magnifique édifice s'élevait à l'entrée du
Bosphore ; il couvrait presque entièrement le cap qu'on nomme aujourd'hui la
Pointe du Sérail ; il formait comme une seconde ville dans Constantinople ;
il contenait plus de dix mille personnes. L'empereur, après l'avoir
construit, lui consacra d'immenses revenus perpétuels. Il y avait dans
l'établissement une belle église dédiée à saint Paul. Alexis y plaça, pour la
desservir et pour assister les malades dans leurs derniers moments, un grand
nombre de moines d'Ibérie (partie de la Géorgie) qui, chassés de leurs
monastères par les musulmans, mendiaient leur pain à Constantinople et
étaient à charge à la ville. Il y avait aussi, dans l'édifice d'Alexis, des
médecins spécialement chargés des soins des malades et des professeurs
destinés à instruire la jeunesse. L'ordre et la propreté y régnaient.
L'empereur avait lui-même réglé toutes les dépenses et tous les revenus d'une
manière si exacte, que la fraude était impossible. Il avait eu soin,
d'ailleurs, de placer à la tête de l'établissement des administrateurs
vigilants et capables. Une aussi belle institution honore à la fois
l'intelligence et le cœur d'Alexis. Comnène, compatissant et doux, visitait
souvent, en famille, le grand hôpital, ainsi qu'on appelait ce beau
bâtiment. il recommandait particulièrement les orphelins, et les faisait
rechercher pour les recueillir, non-seulement à Constantinople, mais dans
toute l'étendue de l'empire. Dans la salle qui servait de dortoir aux orphelins,
on lisait ces paroles de l'Évangile, écrites en lettres d'or : Laissez
venir à moi les petits enfants ! Cet
établissement de la piété chrétienne, dit Anne Comnène, est une image fidèle
de la multiplication miraculeuse que le Sauveur fit autrefois pour rassasier
les sept mille personnes qui l'avaient suivi dans le désert. J'y vois
quelquefois, avec un singulier plaisir, une jeune fille servant une vieille
femme, un enfant conduisant un aveugle, un homme qui prête ses pieds et ses
mains à un autre qui n'en a point, un nourrisson suçant le lait d'une mère
qui n'est pas la sienne, des paralytiques soutenus par des hommes forts.
L'empereur, mon père, ne pouvait pas dire au paralytique : Lève-toi et
marche, ni à un aveugle : Ouvre les yeux, ni à un boiteux : Va
droit, cela n'appartenait qu'au Fils de Dieu ; mais mon père donnait à un
estropié un valet pour le servir ; il fournissait ce qui était nécessaire à
la nourriture des malades et de ceux qui se portaient bien. Qu'Alexandre de
Macédoine, s'écrie ici la princesse ; se vante tant qu'il lui plaira de la
fondation d'Alexandrie, de Bucéphalie, de Lysimachie, mon père méprisera
toujours ces fondations, il se contentera de celle dont je parle[4]. » Cet enthousiasme nous plaît : on pardonnerait à la piété filiale même l'exagération. Anne est touchante, surtout en racontant la mort de son père dont elle ferma les yeux. Elle comprimait sa douleur pour ne pas augmenter celle de sa mère et de sa sœur Marie, qu'elle appelle la perle de la maison de Comnène. Et cependant les filets de la mort l’enveloppaient et son âme était déchirée. Elle avait les yeux fixés sur le visage pâle d'Alexis, et prêtait l'oreille aux derniers battements de son cœur. « Mon père rendit l'esprit, dit-elle en sanglotant ; mon soleil se coucha, ma lumière s'éteignit. » Alexis mourut au mois d'août 1118, âgé de soixante et dix ans, après vingt-sept ans de règne. Il était fils de Jean Comnène, qui refusa l'empire en 1059, et neveu d'Isaac Comnène, qui régna après Michel VI. Alexis descendait d'une de ces familles patriciennes qui suivirent Constantin, lorsque ce prince- transféra le siège de-l'empire à Byzance : Les anciens historiens des croisades ont représenté Alexis sous les plus noires couleurs ; ils n'ont vu en lui que des vices, parce qu'ils ne l'ont jugé que d'après la mauvaise foi de ce prince envers les Latins armés pour la délivrance du tombeau de Jésus-Christ. Anne Comnène, de son côté, a fait de son père un monarque accompli. Les exagérations se sont montrées de toutes parts à l'égard d'Alexis ; mais l'impartiale histoire est forcée de reconnaître de grandes qualités dans le père d'Anne. Il joignait, à l'ancienneté de sa race, les talents d'un souverain, une merveilleuse facilité d'élocution, une instruction variée et solide ; il avait l'intrépidité d'un vieux Romain ; mais la duplicité formait le fond de son caractère ; il signait des traités qu'il n'observait que lorsqu'ils tournaient. à son avantage ; il avait de la doucenr.er de l'affabilité dans les manières. Plus d'une fois sa vie fut exposée au poignard des conspirateurs ; il-pardonna toujours. Il était modéré dans le triomphe, et conservait, dans les revers, la mile énergie d'une Lune qui se résigne, mais qui ne désespère jamais : Il tint d'une main ferme et habile le gouvernail du' vaisseau de l'empire, et le préserva du naufrage pendant son règne, troublé par trente ans de guerre. Jean Comnène, l'aîné de ses fils, lui succéda au trône de Constantinople. |