HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE XXI.

 

 

Pillage de Constantinople par les troupes d'Alexis Comnène. — Pénitence publique de l'empereur à ce sujet. — Anne Comnène. — Guerres d'Alexis. — Il demande du secours à l'Occident. — Curieux détails sur le passage des premiers croisés à Constantinople. — Le grand hôpital. — Mort d'Alexis. — Anne Comnène. — Portrait d'Alexis. Jean Comène, empereur (de 1080 à 1118).

 

De graves désordres signalèrent, à Constantinople, l'avènement d'Alexis à la couronne. Les troupes, avec lesquelles il entra violemment dans la capitale mal défendue par les soldats de Nicéphore III, étaient composées de Grecs et de barbares. Ces hommes, différents de mœurs, de nation et de langage, étaient cependant animés d'une même pensée : le meurtre et le pillage. Le sang ne coula pas. Les vainqueurs se trouvèrent en présence d'une population qui ne leur opposa aucune résistance, car elle ne regrettait pas l'empereur tombé. Mais l'armée d'Alexis se précipita dans les églises, dans les palais, dans les monastères, dans les maisons particulières, et les ravagea. Les jeunes filles, les femmes mariées furent outrageusement insultées. La soldatesque effrénée traita Constantinople en ville ennemie. La cité indignée rendit le nouvel empereur responsable de la brutalité et de la rapacité des soldats, auxquels Alexis devait, lui, un trône usurpé. Son règne s'inaugurait donc sous de tristes auspices. Soit par politique, soit par un sentiment sincère de repentir, Comnène voulut expier publiquement les crimes commis en son nom et sous ses yeux. Il mit un terme au pillage de ses troupes, en leur jetant à pleines mains l'or et l'argent qu'il trouva dans les caisses de l'État. Puis, il réunit autour de lui le patriarche, les abbés des monastères voisins et les évêques suffragants de Constantinople. En présence des prélats, des sénateurs et des principaux officiers, Alexis fit la confession de ses fautes. Il déclara qu'il était seul coupable des désordres de ses soldats, en demanda pardon à Dieu et aux hommes, et se montra disposé à subir la pénitence que l'Église lui imposerait. Le synode condamna l'empereur et les chefs de son armée à jeûner pendant quarante jours, à coucher sur la terre nue, à pratiquer les actes d'austérité réservés aux pécheurs publics. Alexis accepta avec les marques d'une grande piété la sentence ecclésiastique. Il porta un cilice sous sa robe de pourpre ; il n'eut que la terre pour lit, et qu'une pierre pour oreiller. Il s'abstint pendant quarante jours des affaires de son gouvernement. Sa mère, l'illustre et pieuse Anne Delassère, signa, au nom de l'empereur, les actes du pouvoir.

Anne Comnène, la fille bien-aimée d'Alexis, qui a été l'historien et le panégyriste de ce prince, dit, en parlant de la pénitence de son père : Ceux qui ne sont jamais tombés dans aucune faute en sont son-vent plus superbes. Ceux, au contraire, qui y sont tombés en sont plus humbles. Ils se servent de leurs chutes pour s'abaisser devant Dieu. Ils sont plus pénétrés de leurs sentiments de regret lorsqu'ils se sont élevés par de grandes actions à une haute fortune. Ils redoutent les jugements de Dieu ; ils craignent le châtiment de Saül, dont le Seigneur divisa le royaume en punition de ses crimes. Mon père avait un cœur d'apôtre sous sa robe de pourpre. La crainte de Dieu était trop profondément gravée dans ce noble cœur, pour ne pas ressentir une extrême douleur des excès de ses soldats à Constantinople. Dans cette circonstance, son repentir public fut un de ses triomphes. » On ne peut qu'applaudir à de pareils sentiments.

Le cadre que nous nous sommes tracé ne nous permet pas de raconter les luttes sanglantes entre Alexis et ce fameux Robert Guiscart qui, parti de son manoir de Normandie avec quelques aventuriers, parvint, à force de brigandages, d'astuce, de glorieux exploits, à ranger sous sa bannière les paysans de la Calabre, de la Sicile et de la Pouille. Il enleva à l'empire grec ses dernières possessions en Italie, en Illyrie, menaça Constantinople d'une effroyable invasion, et fut à la veille de s'asseoir en conquérant sur le trône de Constantin et de Théodose. Il nous faut passer sous silence les combats de Comnène avec les Dalmates, les Comans et les quatre cent mille Scythes qui dévastaient la Thrace en 1088 et 1089. Il les détruisit par le fer et par la ruse, arme qu'il maniait encore avec plus de dextérité que le glaive. Mais les Turcs étaient ses ennemis les plus redoutables et les plus acharnés. Leurs escadrons couvraient les contrées qui s'étendent entre la Perse et l'Hellespont. Ils s'étaient avancés jusqu'à Scutari. Du haut des remparts de Constantinople, on avait vu flotter l'étendard de Mahomet, entendu avec effroi le hennissement des coursiers des guerriers échappés naguère des rivages de 1'Oxus. Les Turcs étaient maîtres de plusieurs places importantes. Nicée et Nicomédie, villes peu éloignées de la capitale, leur appartenaient. La première de ces deux cités ne fut rendue à l'empereur que par les croisés en 1097 ; la seconde ne rentra en son pouvoir que par un de ces stratagèmes si familiers à Alexis.

Le sultan Abou-Kasem était maître de Nicomédie et de Nicée ; il avait déjà mesuré ses forces avec celles d'Alexis. Plus d'une fois les armées impériales avaient été battues par les troupes du prince musulman. Nicomédie n'était qu'à vingt lieues de Constantinople, et les incursions des infidèles se renouvelaient sans cesse sur la Propontide. Ne pouvant dompter par les armes ces dangereux voisins, Alexis s'en débarrassa par la ruse. Il persuada à Abou-Kasem qu'il avait tout à perdre, et rien à gagner, dans ses guerres avec l'empire ; que le sultan de Perse était en marche, avec une nombreuse armée, vers la Bithynie, et que c'était pour repousser cet ennemi commun qu'il fallait s'unir et s'entendre. Abou-Kasem, effrayé de l'approche du sultan de Perse, vient, sur la demande d'Alexis, à Constantinople. L'empereur le comble d'honneurs et de présents. Il le loge dans son palais, l'appelle son ami, son frère, et lui confère le titre de sébastolate (très-auguste), qu'Alexis avait récemment créé. Il lui montre lui-même les magnificences de Constantinople, les jeux de l'hippodrome, auxquels Comnène assiste ayant à ses côtés Abou-Kasem et les émirs qui composent sa suite. Le prince chrétien et le prince musulman signent un traité de paix, et forment une ligue contre le sultan de Perse.

Pendant qu'Alexis retient ainsi Abou-Kasem dans sa capitale, une flotte impériale s'empare de Nicomédie et en chasse la garnison mahométane. Le sultan arrive à Nicomédie et trouve cette importante place entre les mains des Grecs ! La tromperie d'Alexis soulève son cœur d'indignation ; mais il ne peut encore faire éclater sa vengeance sur la tête de Comnène, qui l'a trahi. Les Persans assiègent Nicée. Abou-Kasem vole à la défense de cette ville. Il écrit en même temps à Alexis pour lui demander le secours promis. Comnène ne lit qu'avec un dédaigneux sourire le message du prince musulman. Ne voyant venir aucune troupe auxiliaire de Constantinople, Abou-Kasem s'écrie : « Je présenterai à l'empereur notre traité d'alliance au bout de mon cimeterre ! » La mort l'arrêta bientôt dans ses projets d'extermination.

En parlant de la duplicité de son père envers Abou-Kasem, Anne Comnène compare Alexis à Alcibiade. « Cette fraude ingénieuse, dit-elle, ne rappelle-t-elle pas celle du héros athénien lorsque les Lacédémoniens, ne permettant pas de relever les remparts de la ville de Minerve, les Athéniens purent la reconstruire pendant qu'Alcibiade, envoyé en ambassade à Sparte, apporta tant d'utiles longueurs à la conclusion des affaires ? »

Timeo Danaos et dona ferentes !

Défiez-vous des Grecs, même quand ils vous font des présents !

L'empire était pressé de toutes parts. Alexis ne pouvait uniquement compter sur ses propres forces pour le délivrer de tant d'ennemis. En 1095, l'Europe s'ébranlait à la voix de Pierre l'Ermite ; elle se préparait à lancer sur l'Asie de vaillantes armées pour venger la chrétienté outragée, en punissant les Sarrasins, possesseurs insolents et barbares du tombeau de Jésus-Christ. Dans ce moment d'agitation immense, Alexis joignit sa voix à celle du célèbre cénobite pour exciter les Latins à la guerre contre les musulmans. Comnène connaissait un haut et puissant seigneur français, Robert, comte de Flandre : il l'avait vu à Constantinople, à son retour d'un pèlerinage en Palestine. C'est à Robert que Comnène s'adressa pour lui demander des secours contre les infidèles qui menaçaient Byzance et l'empire. « Je passe sous silence, disait l'empereur dans sa lettre au comte de Flandre, le massacre d'une foule de chrétiens que la mort a portés au sein de la béatitude éternelle. Ceux que je plains, ceux dont je ne puis taire l'affreuse destinée, sont ces restes échappés au fer des Turcs et réservés à l'orgueil et à la lubricité de ces impitoyables conquérants. Dés vierges, arrachées de leurs monastères, des femmes mariées enlevées à leurs maris, à leurs pauvres enfants, sont livrées aux outrages. Si l'on n'apporte aux Grecs un prompt secours, Constantinople, cette ville auguste, va subir le sort d'une grande partie de l'empire, elle va tomber sous une affreuse domination. L'Occident verra-t-il, sans le conjurer, un orage qui peut submerger l'Orient et l'anéantir ? Ne nous refusez pas vos bras pour repousser d'aussi audacieux vainqueurs. Songez que les murs menacés de Constantinople renferment les tombeaux des saints apôtres ! Si tant de motifs ne vous touchaient pas, résisterez-vous à l'intérêt qui vous appelle dans nos opulentes contrées ? Elles sont remplies de richesses ; des ruisseaux d'or y coulent : il vous sera permis d'y puiser. Les femmes grecques, ajoutait Alexis, les plus belles de l'univers, peuvent devenir encore un digne prix de vos exploits[1].

Un an après, les portes des Latins, selon les expressions d'un historien arménien, s'ouvraient, et d'innombrables armées sortaient de l'Occident. « Si quelqu'un désire savoir, dit Anne Comnène, le nombre des croisés qui arrivèrent à Constantinople, qu'il compte les grains de sable de la mer, les étoiles qui brillent au firmament, les feuilles et les fleurs qui croissent au printemps. Mais je n'ai pas le courage, ajoute la dédaigneuse fille de l'empereur, d'entreprendre la liste des chefs : les noms barbares des Francs goûteraient mon récit. »

A l'aspect des bandes affamées et pillardes de Pierre l'Ermite, Comnène, qui avait appelé les Latins à sa défense, fut effrayé du nombre de ses libérateurs. Il put se souvenir alors de cette vieille fable de ce berger indien qui perdit tout par l'accomplissement d'un vœu qu'il avait formé ; il demanda de l'eau : le Gange couvrit ses terres et détruisit sa chaumière et son troupeau. Après avoir ravagé les environs de Constantinople, ces premiers pèlerins, indisciplinés, traversèrent le Bosphore et trouvèrent bientôt un immense sépulcre dans les plaines de Nicée. Mais une armée bien autrement redoutable que celle du moine d'Amiens, campait, quelque temps après, dans le beau vallon, de Bouyouk-Dèré, sur la rive droite du Bosphore, où le voyageur visite avec respect un vaste platane, qui porte le nom de Godefroi de Bouillon. C'était le quartier-général du chef de la croisade ; mais- ses troupes couvraient le plateau de Maltépé, au nord-est de Constantinople. L'élite de l'Europe était là avec son indomptable courage et sa passion des conquêtes.

La noblesse de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence, de la Bretagne, du Limousin, de l'Auvergne, de la Lorraine, de la Normandie, de l'Ile-de-France et des autres provinces gauloises, brillait au premier -rang dans ces phalanges de la croix. Les casques et les cuirasses d'argent des chevaliers et leurs armes resplendissaient sous le soleil et en reflétaient les rayons éblouissants. Les écharpes aux diverses couleurs, qu'ils avaient reçues de leurs dames et souveraines en quittant le castel féodal, entouraient leur corps en forme de guirlandes. Sur leur poitrine se montrait l'image de la rédemption, devenue leur signe de ralliement, le symbole de leur expédition, l'espoir de la victoire. Qu'il eût été facile à ces héros de s'emparer de Constantinople ! L'ambitieux Bohémond, fils de Robert Guiscard, qui avait hérité de la haine de son père contre Comnène, pressait Godefroi de se rendre maitre de la cité impériale. Le pieux et vaillant duc de Lorraine repoussa cette proposition. Il dit qu'il ne s'était armé que pour combattre les infidèles et délivrer le tombeau de Jésus-Christ du joug de la servitude.

Alexis connaissait les intentions hostiles de quelques chevaliers français ; aussi, s'empressa-t-il de calmer, par ses présents et ses caresses, leur ardeur guerrière. Il voulut les enchaîner par leur serment de soumission et d'obéissance. Plusieurs d'entre eux hésitèrent à jurer fidélité à Alexis. Raymond, comte de Toulouse, répondit d'abord qu'il n'était pas venu en Orient pour chercher un maitre. L'empereur, pour faire plier l'orgueil de Raymond et de ses Provençaux, s'abaissa devant eux. Il flatta tour à tour leur vanité et leur avarice, et s'occupa plus à leur montrer ses trésors que ses armées. « Dans les États en décadence, a dit l'illustre historien des croisades, il est assez d'ordinaire de prendre la richesse pour la puissance, et le prince croit toujours régner sur les cœurs tant qu'il lui reste de quoi les corrompre[2]. » Alexis attira adroitement Bohémond dans son palais, l'y logea et le combla d'honneurs. Un de ses ministres montra au fils de Guiscard une petite chambre remplie d'or et de pierreries. Il y a là, dit Bohémond, assez de richesses pour conquérir un royaume. — Eh bien ! répondit le courtisan, ces richesses sont à vous. Bohémond refusa d'abord ces trésors ; puis, il les accepta.

On fixa le jour de la cérémonie du serment. Les chevaliers, bardés de fer et le casque en tête, furent reçus dans une des plus belles salles du palais. Ils y trouvèrent l'empereur revêtu d'une robe de pourpre étincelante de diamants et le front ceint du diadème. Il était assis sur un trône d'or et entouré de toute sa cour. Hugues, comte de Vermandois, qu'Alexis avait longtemps retenu en otage, et Godefroi de Bouillon donnèrent, les premiers, l'exemple de la soumission et du respect ; ils plièrent le genou devant le monarque. Les autres chevaliers les' imitèrent. L'un d'eux, cependant, refusa le serment : il poussa sa rude fierté jusqu'à aller s'asseoir à côté de Comnène. Baudouin (le Hainaut, litant par le bras le guerrier franc, lui dit :

« Ce que vous faites là, sire comte, n'est pas bien. Quand on est dans un pays, il faut en respecter les usages et les lois.

— Vraiment ! répondit-il, en montrant l'empereur ; eh ! que dites-vous de ce manant qui est assis pendant que tant de grands capitaines sont debout ?

— Quelles sont votre naissance et votre patrie ? lui demanda l'empereur, en cachant son dépit sous un faux sourire.

— Je suis Français, je m'appelle le comte Robert de Paris, répondit-il hardiment ; ma noblesse est illustre et de vieille date ! Je ne sais qu'une chose, c'est que, dans mon pays, on voit près d'une église une place où se rendent ceux qui brûlent :de signaler leur valeur. J'y ai été souvent sans que personne ait osé se présenter devant moi. »

C'est ainsi que Robert jetait son gant. Aucun des courtisans d'Alexis ne le ramassa.

« Si vous avez longtemps attendu des ennemis sans en trouver, lui dit Alexis, en souriant, vous allez maintenant avoir de quoi vous satisfaire ; mais, ne vous mettez jamais à la tête ni à la queue de l'armée ; placez-vous au centre. J'ai appris comment il fallait se battre contre les Turcs : le centre est la meilleure place que vous puissiez choisir.

— Ma place, seigneur, n'est qu'au front des batailles ! », fit Robert en élevant la voix.

Le preux disait la vérité. Peu de temps après cette scène, qui peint si bien les mœurs chevaleresques du moyen âge, Robert, cet arrogant barbare, comme l'appelle Anne Comnène, combattant à la première ligne de l'armée, dans le champ :de gloire de Dorylée, tombait héroïquement percé de plusieurs flèches, à côté de Gérard de Chérisey, gentilhomme lorrain.

Mais une foule de comtes et de barons se plaisaient à reconnaître la générosité de l'empereur, et le remerciaient de sa magnifique hospitalité. Constantinople faillit être pour eux une seconde Capoue. Ils trouvaient sur les rives du Bosphore les délices, les trésors, et peut-être aussi-les belles épouses grecques dont Comnène avait parlé dans son message au comte de Flandre. Étienne, comte de Blois, écrivit à sa femme une lettre que nous citerons ici : « Je suis heureusement arrivé à Constantinople, lui dit le comte. L'empereur m'a reçu comme son fils et m'A comblé de riches présents. De tous les chefs de l'armée, je suis celui à qui il a témoigné le plus de confiance, et à qui il accorde le plus de faveur. Il y a plus, ma chère amie, il m'a demandé un de mes fils. Il désire que nous le lui confiions pour l'élever à un tel degré d'honneur, qu'il n'aura rien à envier aux nôtres. En vérité, il n'y a pas un prince tel qu'Alexis sous le soleil ![3] »

Après bien des agressions des croisés contre Alexis, après mille trahisons de l'empereur envers eux, après des rixes sanglantes entre les Latins et les Grecs autour de Constantinople, à la suite de longs pourparlers entre le chef de la croisade et Comnène pour avoir des vivres et des vaisseaux, l'armée d'Occident traversa le Bosphore en 1097, et se mit en marche dans la Bythinie. Elle va délivrer le saint tombeau. Laissez passer la gloire de la France !

Nous ne croyons pas être sorti de notre sujet en rapportant ces curieux détails sur le passage des premiers croisés à Constantinople. Nous avouerons que nous nous sommes arrêté avec une complaisante et patriotique joie devant les preux Français, en les voyant, dans la marche de cette histoire, debout et pleins de courage et de foi, sur les collines, au milieu des vallons de l'antique Byzance. C'était comme une grande et vivante image de la vieille France que noue saluions avec admiration et respect. En contemplant, par la magie des souvenirs, Godefroi et ses héroïques compagnons, nous avons ressenti quelque chose de semblable à l'émotion qui remuait doucement notre cœur lorsque, pèlerin solitaire aux pays d'Homère, de Jacob, de Moïse et du Christ, nous rencontrions parfois, sur nos pas, des compatriotes avec lesquels il nous était donné de nous entretenir de la patrie absente !

Nous terminerons ce chapitre en mentionnant un grand et utile établissement d'Alexis Comnène à Constantinople. Cet établissement, divisé en plusieurs corps de logis, était à la fois un prytanée pour les femmes indigentes, un hôtel pour les invalides militaires, un hospice pour les malades et un asile pour les orphelins. Ce vaste et magnifique édifice s'élevait à l'entrée du Bosphore ; il couvrait presque entièrement le cap qu'on nomme aujourd'hui la Pointe du Sérail ; il formait comme une seconde ville dans Constantinople ; il contenait plus de dix mille personnes. L'empereur, après l'avoir construit, lui consacra d'immenses revenus perpétuels. Il y avait dans l'établissement une belle église dédiée à saint Paul. Alexis y plaça, pour la desservir et pour assister les malades dans leurs derniers moments, un grand nombre de moines d'Ibérie (partie de la Géorgie) qui, chassés de leurs monastères par les musulmans, mendiaient leur pain à Constantinople et étaient à charge à la ville. Il y avait aussi, dans l'édifice d'Alexis, des médecins spécialement chargés des soins des malades et des professeurs destinés à instruire la jeunesse. L'ordre et la propreté y régnaient. L'empereur avait lui-même réglé toutes les dépenses et tous les revenus d'une manière si exacte, que la fraude était impossible. Il avait eu soin, d'ailleurs, de placer à la tête de l'établissement des administrateurs vigilants et capables. Une aussi belle institution honore à la fois l'intelligence et le cœur d'Alexis. Comnène, compatissant et doux, visitait souvent, en famille, le grand hôpital, ainsi qu'on appelait ce beau bâtiment. il recommandait particulièrement les orphelins, et les faisait rechercher pour les recueillir, non-seulement à Constantinople, mais dans toute l'étendue de l'empire. Dans la salle qui servait de dortoir aux orphelins, on lisait ces paroles de l'Évangile, écrites en lettres d'or : Laissez venir à moi les petits enfants !

Cet établissement de la piété chrétienne, dit Anne Comnène, est une image fidèle de la multiplication miraculeuse que le Sauveur fit autrefois pour rassasier les sept mille personnes qui l'avaient suivi dans le désert. J'y vois quelquefois, avec un singulier plaisir, une jeune fille servant une vieille femme, un enfant conduisant un aveugle, un homme qui prête ses pieds et ses mains à un autre qui n'en a point, un nourrisson suçant le lait d'une mère qui n'est pas la sienne, des paralytiques soutenus par des hommes forts. L'empereur, mon père, ne pouvait pas dire au paralytique : Lève-toi et marche, ni à un aveugle : Ouvre les yeux, ni à un boiteux : Va droit, cela n'appartenait qu'au Fils de Dieu ; mais mon père donnait à un estropié un valet pour le servir ; il fournissait ce qui était nécessaire à la nourriture des malades et de ceux qui se portaient bien. Qu'Alexandre de Macédoine, s'écrie ici la princesse ; se vante tant qu'il lui plaira de la fondation d'Alexandrie, de Bucéphalie, de Lysimachie, mon père méprisera toujours ces fondations, il se contentera de celle dont je parle[4]. »

Cet enthousiasme nous plaît : on pardonnerait à la piété filiale même l'exagération. Anne est touchante, surtout en racontant la mort de son père dont elle ferma les yeux. Elle comprimait sa douleur pour ne pas augmenter celle de sa mère et de sa sœur Marie, qu'elle appelle la perle de la maison de Comnène. Et cependant les filets de la mort l’enveloppaient et son âme était déchirée. Elle avait les yeux fixés sur le visage pâle d'Alexis, et prêtait l'oreille aux derniers battements de son cœur. « Mon père rendit l'esprit, dit-elle en sanglotant ; mon soleil se coucha, ma lumière s'éteignit. » Alexis mourut au mois d'août 1118, âgé de soixante et dix ans, après vingt-sept ans de règne. Il était fils de Jean Comnène, qui refusa l'empire en 1059, et neveu d'Isaac Comnène, qui régna après Michel VI. Alexis descendait d'une de ces familles patriciennes qui suivirent Constantin, lorsque ce prince- transféra le siège de-l'empire à Byzance : Les anciens historiens des croisades ont représenté Alexis sous les plus noires couleurs ; ils n'ont vu en lui que des vices, parce qu'ils ne l'ont jugé que d'après la mauvaise foi de ce prince envers les Latins armés pour la délivrance du tombeau de Jésus-Christ. Anne Comnène, de son côté, a fait de son père un monarque accompli. Les exagérations se sont montrées de toutes parts à l'égard d'Alexis ; mais l'impartiale histoire est forcée de reconnaître de grandes qualités dans le père d'Anne. Il joignait, à l'ancienneté de sa race, les talents d'un souverain, une merveilleuse facilité d'élocution, une instruction variée et solide ; il avait l'intrépidité d'un vieux Romain ; mais la duplicité formait le fond de son caractère ; il signait des traités qu'il n'observait que lorsqu'ils tournaient. à son avantage ; il avait de la doucenr.er de l'affabilité dans les manières. Plus d'une fois sa vie fut exposée au poignard des conspirateurs ; il-pardonna toujours. Il était modéré dans le triomphe, et conservait, dans les revers, la mile énergie d'une Lune qui se résigne, mais qui ne désespère jamais : Il tint d'une main ferme et habile le gouvernail du' vaisseau de l'empire, et le préserva du naufrage pendant son règne, troublé par trente ans de guerre. Jean Comnène, l'aîné de ses fils, lui succéda au trône de Constantinople.

 

 

 



[1] Michaud, Histoire des croisades, tome I.

[2] Michaud, Histoire des croisades, tome I.

[3] Michaud, Histoire des croisades, tome I.

[4] Anne Comnène, Histoire d'Alexis, livre XV.