HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE XIX.

 

 

Léon VI. — Régence d'Alexandre. — Celle de Zoé. — Défaite des impériaux en Bulgarie. — Les Bulgares attaquent Constantinople. — Ils sont repoussés. — Romain Lecapenus, empereur. — Le patriarche Théophylacte. — Lecapenus détrôné par ses enfants. — Constantin VII. — Sa mort. — L'impératrice Théophano. — Nicéphore II. — Sa mort. — Jémisus, empereur. — Sa mort. — Apparition des Russes à Constantinople. — Basile II et Constantin VIII. — Romain Argyre, empereur. — Hélène, Théodora, Zoé. — Mariage de Romain Argyre avec Zoé. — Mort de Romain Argyre. — Michel V. — Constantin Monontaque. — Sa mort. — Théodora, impératrice. — Sa mort. — Michel Stratiotique, empereur. — Le schisme grec est consommé (de 891 à 1057).

 

Depuis longtemps l'usage s'était établi de donner des surnoms aux empereurs byzantins. Léon VI reçut celui de Philosophe. Ce ne furent point ses vertus qui le lui méritèrent. On lui donna ce titre parce qu'il était versé dans les sciences. Loin de mener la vie d'un sage, ce prince se plongea dans des vices qui abrégèrent son existence. Son palais se remplit de concubines. Il se maria quatre fois malgré les lois civiles et religieuses des Grecs qui interdisaient les troisième et quatrième mariages. Il mourut en 911, âgée de quarante-six ans. Zoé, sa dernière femme, l'avait rendu père d'un fils, Constantin VII, dit Porphyrogénète, qui n'avait que six ans à son avènement au trône. La régence fut confiée à Alexandre, fils puîné de l'empereur Basile. Alexandre surpassa son frère, Léon VI, en débauches, et termina sa vie honteuse en 912, en laissant à son neveu sept tuteurs incapables. Le général Constantin Ducas aspirait à l'empire. Ils le firent massacrer. L'impératrice Zoé, qu'Alexandre avait exilée, après la mort de son époux, rentra au palais, et s'empara de l'autorité au nom de son fils, Porphyrogénète.

En 917, une armée impériale, commandée par Léon Phocas, fut mise en déroute, par les Bulgares sur les bords du fleuve Achéloüs, aujourd'hui Voïoutza, dans la basse Albanie. Enivrés de leur victoire, les barbares, conduits par Siméon, leur roi, vinrent attaquer Constantinople. Les habitants de la capitale et les débris des troupes de Léon Phocas, les repoussèrent. Ce général, comme presque tous les chefs militaires de cette époque, se créait en secret des partisans pour usurper la couronne placée sur la tête d'un enfant et mal défendue par une femme sans pudeur et sans génie. L'amiral Romain Lecapenus, fils de ce soldat qui avait sauvé la vie à Basile, supplanta Léon Phocas. Lecapenus s'insinua dans les bonnes grâces de l'impératrice Zoé, tendit un piège à son rival, lui fit crever les yeux et l'exila. Romain arracha tout pouvoir à Zoé dans le gouvernement. L'amour de cette femme se changea en haine implacable contre Lecapenus. Elle tenta de l'empoisonner. L'amiral la fit raser et l'enferma dans un cloître où elle mourut. Une main inconnue grava, ces mots sur son cercueil : Ci-gît une fille de Babylone.

Il y avait deux ans que Romain était maitre de l'empire et du jeune empereur. Il ne lui manquait que le titre d'Auguste. Porphyrogénète le lui donna en 919. Lecapenus conféra ce même titre à trois de ses fils, Christophe, Constantin et Étienne. La cérémonie de leur couronnement se fit splendidement dans Sainte-Sophie. Constantin VII y assista. On le voyait triste, abattu. Mais il refoulait dans son âme oppressée les cris de sa douleur. Le regard seul de Romain l'écrasait et le condamnait au silence. Lecapenus nomma le dernier de ses fils, Théophylacte, jeune homme de quinze ans, patriarche de Constantinople ! L'élévation d'un enfant à l'épiscopat était sans exemple. Elle était contraire à la discipline ecclésiastique des Grecs et à celle des Latins. L'empereur ne l'ignorait pas. Aussi écrivit-il au pape Jean XI pour lui demander son approbation, qui fut accordée.

Théophylacte déshonora le pallium par ses concussions et ses débauches. Il vendit les évêchés aux plus offrants, et les orgies de son palais attristèrent les cœurs religieux. Il poussait jusqu'à la folie sa passion pour les chevaux, qu'il nourrissait avec du froment broyé, des pignons, des noisettes, des pistaches, des dattes, du raisin sec parfumé, des figues trempées dans des vins exquis ; et pendant ce temps-là les pauvres tendaient inutilement la main à la porte de son palais ! Un jour Théophylacte interrompit la célébration de la messe pour aller voir une de ses cavales qui venait de mettre bas. Il revint ensuite à Sainte-Sophie achever le reste de l'office divin. Nui scandale n'était épargné à l'Église grecque.

Ce patriarche trouva les cérémonies du culte trop lugubres. Pour les égayer, il y introduisit des jeux bizarres, des 'danses et des chansons. Mêlées au chant des hymnes, ces chansons alliaient, a dit un auteur, le culte du diable avec celui de la divine majesté[1]. Cet usage monstrueux subsista dans les églises de Constantinople jusqu'à la fin du XIe siècle. Il traversa les mers et se montra dans quelques églises d'Occident.

De nombreux complots s'ourdirent contre Romain au sein même du palais. Il les déjoua tous et punit cruellement ses ennemis. Pendant ce temps les Bulgares s'avançaient jusqu'aux portes de Constantinople. Ils en pillaient les faubourgs et les brûlaient. Les armées impériales purent au moins les empêcher d'entrer en vainqueurs dans la grande ville. Une ligue se forma entre les barbares et les Sarrasins, qui voulaient en finir avec l'empire grec et s'en partager les dépouilles. L'habile Lecapenus parvint t briser cette ligue. Il emprisonna des députés bulgares qui se trouvaient à Constantinople. D'un autre côté, il combla d'honneurs les députés des Sarrasins. Il les chargea de riches présents qu'ils portèrent au calife africain, avec ces paroles de l'empereur : « C'est ainsi que les Romains se vengent des ennemis qu'ils estiment. » Le commandeur des croyants ne voulant pas être vaincu en générosité par le prince de Constantinople, lui écrivit une lettre ainsi conçue : « J'ai reçu tes trésors. Ils sont dignes d'un monarque. A mon tour, je te fais remise de la moitié du tribut annuel que je suis en droit d'exiger de toi. Je renonce à mon alliance avec les Bulgares. Dieu seul est grand et Mahomet est son prophète ! Salut ! » Lecapenus obtenait en même temps la paix des Bulgares en donnant sa petite-fille, Marie, en mariage au roi de cette nation.

Romain voulait fonder, disait-il_ une dynastie impérissable. Hélas ! Le grand Constantin, le grand Théodose, Justinien, Héraclius avaient eux-mêmes échoué dans une pareille entreprise ! Un homme tel que Lecapenus aurait-il mieux réussi que ces puissants monarques ? Un principe de mort semblait miner le trône de Constantinople. La durée n'était pas faite pour lui. De basses intrigues avaient porté Romain au pouvoir. Il ne s'y sentait que faiblement assis. Il crut, en élevant sa famille aux grandes dignités, s'entourer de ses enfants comme d'autant de remparts pour défendre sa personne. Romain cachait des vices infimes sous le manteau de la religion. Ses fils suivaient son exemple et le méprisaient. Ils devinrent ses plus cruels ennemis. Impatients de jouir seuls du rang suprême, ils détrônèrent leur père. Le 20 décembre 944, ils le saisirent dans son lit, pendant son sommeil, et le menacèrent de l'étrangler s'il faisait entendre le moindre cri. Ils le rasèrent, le revêtirent d'un habit de moine, et le transportèrent, la nuit, dans un couvent d'une île de la Propontide. Et le vieillard répétait, en pleurant, ces paroles de l'écriture : J'ai mis des enfants au monde. Je les ai élevés en honneur, et ils m'ont méprisés. Comme le grand prêtre Héli, je suis puni pour mes coupables faiblesses.

Constantin VII sortit enfin de sa longue torpeur, et chassa de son palais les fils dénaturés de Romain Lecapenus. Ils périrent, les uns par le fer, les autres par le poison.

La domination de Romain avait duré vingt-cinq ans. Pendant ce temps Porphyrogénète était toujours resté étranger aux affaires. Il avait quarante ans au moment de la chute de Lecapenus. Jusqu'à cette époque ses jours n'avaient été remplis que par l'étude ; l'art de gouverner lui était aussi inconnu dans l'âge mûr que dans sa jeunesse. Son chambellan, Basile, et sa belle-fille, Théophano, le dominèrent comme Lecapenus l'avait dominé : ils tinrent le timon de l'État. Quant à Constantin VII, il continua à s'occuper de littérature, de poésie, d'histoire, de mathématiques, de peinture, de musique, de constructions navales. L'étude fit la joie de sa vie, et il remit les sciences en vigueur. Il ouvrit des cours publics et plaça à leur tête des savants éprouvés. Alexandre, archevêque de Nicée, professait la rhétorique, la poésie, l'histoire à Constantinople, et le patriarche Nicéphore, la géométrie et l'astronomie. L'empereur chargea d'autres savants de la surveillance des classes. Il les visitait lui-même et interrogeait les élèves. Il avait établi des récompenses pour exciter leur émulation ; il admettait à sa table les écoliers les plus distingués.

Constantin VII enrichit de plusieurs ouvrages précieux la grande bibliothèque de Constantinople, dont il prit le soin singulier d'écarter les auteurs latins. Sa préférence était pour les écrivains grecs. La rivalité entre l'Occident et l'Orient se montrait sous toutes les formes et dans toutes les circonstances. Une œuvre immense, à laquelle Constantin VII prit une large part, fut un recueil dans lequel étaient rassemblées les productions du génie de la Grèce païenne et de la Grèce chrétienne. Il n'est resté que des lambeaux de cette utile compilation. Des livres composés par Porphyrogénète sont parvenus jusqu'à nous. Nous possédons, de lui, une description géographique de son empire, un traité de son administration et une vie de l'empereur Basile, son aïeul. Ces ouvrages, et d'autres encore, révèlent un esprit cultivé, un jugement sain, une érudition choisie.

Porphyrogénète était bon, juste, sincèrement chrétien et pénétré de l'amour du bien. Le peuple, qu'il avait comblé de ses largesses, le chérissait. Mais ces douces vertus ne pouvaient convenir à une cour licencieuse. Sa belle-fille, Théopliano, femme de Romain II, était sortie de la poussière pour s'asseoir sur le trône de Constantin. Ambitieuse, hautaine, capricieuse, elle prit son beau-père en aversion. L'honnêteté de l'empereur était un blâme continuel de sa conduite. Cette honnêteté l'importunait. Comme sa vie est longue ! dit-elle un jour en parlant de Porphyrogénète. Cet horrible propos, qui présageait un crime, fut tenu en 958. Le 15 novembre de l'année suivante Théophano faisait empoisonner Constantin VII par la main de son fils, Romain II. Le malheureux empereur avait cinquante-quatre ans.

Romain II vécut en Sardanapale. Il mourut à vingt-quatre ans, épuisé de débauche, le 15 mars 963. Presque tous les historiens ont attribué cette mort à un breuvage empoisonné que lui avait fait prendre Théophano. Romain II laissa deux fils au berceau, Basile et Constantin. Ils avaient été déclarés Augustes en naissant. Leur mère gouverna l'empire en leur nom.

Pendant que Romain II traînait dans la fange la pourpre impériale, et que le palais des Césars était le théâtre de ces tragédies de famille, un vaillant capitaine, Nicéphore Phocas, se couvrait de gloire, loin de Constantinople, et faisait respecter l'empire qu'on déshonorait à la cour. Depuis cent trente-cinq ans les Sarrasins possédaient l'île de Crète. Ils exerçaient une affreuse piraterie dans la Méditerranée dont ils étaient maîtres. A la tête de cinquante mille guerriers, Nicéphore les expulsa de Candie après un siège meurtrier de dix mois. Il les poursuivit eu Syrie, leur enleva Alep qu'ils occupaient et les refoula au-delà de l'Euphrate. L'armée proclama Nicéphore empereur. Rentré à Constantinople peu de temps après la mort de Romain II, il y reçut les honneurs du triomphe. Le peuple et le sénat ratifièrent par leurs acclamations la nomination de Nicéphore à la souveraine puissance.

Le nouvel empereur avait été un des nombreux favoris de Théophano. Il l'épousa le lendemain de son couronnement, prit ses deux fils sous sa tutelle, et jura, sur le livre des Évangiles, qu'ils régneraient après lui, et avant ses propres enfants, si la Providence lui en donnait.

Nicéphore II mit sur pied une armée que les historiens ont élevée, non sans exagération, à quatre cent mille hommes. Il avait d'habiles généraux, tels que Léon, son frère, Jean Zintiscès qui lui succéda au trône, Manuel et Burzès. L'empereur recommença la guerre contre les Sarrasins eu 964. Il prit le commandement général de ses troupes et se signala par de nouveaux exploits. Il battit les musulmans en Cilicie, en Syrie, en Mésopotamie, en Arménie, et leur enleva plusieurs places importantes. Mais il ne sut pas profiter de ses victoires. Il revint h Constantinople sans avoir entièrement rempli la tâche qu'il s'était proposée : c'était de rendre à l'empire ses anciennes limites, sa force et son éclat d'autrefois. Ses derniers succès sur les musulmans furent mème une cause de ruine pour le trésor public et pour les peuples soumis à l'autorité de Nicéphore.

Les revenus ordinaires de l'État ne suffirent pas aux dépenses occasionnées par les guerres de l'empereur. Il tripla les impôts, s'empara des biens des églises, supprima les traitements des professeurs établis par Constantin VII, ceux des sénateurs, des juges, amassa dans ses greniers les céréales de l'empire et les revendit à un prix exorbitant aux particuliers. Ce criant monopole, pratiqué de nos jours par les vice-rois d'Égypte, excita le mécontentement et le murmure du peuple de Constantinople. Au lieu d'adoucir sa misère par de sages mesures, l'empereur l'irrita par sa tyrannie. « Sujets rebelles, s'écriait-il un jour dans l'église de Sainte-Sophie, vous vous plaignez de la cherté des vivres ; pour punir votre audace, j'en ferai monter le prix si haut que vous pourrez porter en blé, dans un pan de votre robe, la valeur d'une pièce d'or. » Il altéra la monnaie frappée à son effigie. Il se faisait payer les impositions en pièces de bon aloi, et ne payait lui-même les grains qu'il achetait qu'en fausse monnaie. Il passait un jour ses troupes en revue dans la place Smyrneum, à Constantinople : un vieillard s'approcha de lui et demanda à s'enrôler.

« Pauvre homme ! lui dit l'empereur ; mais vous n'avez plus assez de force pour manier la lance ou la pique !

— Seigneur, répondit le vieillard, je me sens plus robuste qu'autrefois. Dans ma jeunesse, il me fallait deux iules pour porter une mesure de blé qui me coûtait une pièce d'or, mais depuis votre heureux règne, je porte aisément sur mes épaules ce qui me coûte le double. »

L'empereur tourna le dos et fit semblant de ne pas entendre.

Nicéphore Il enrichit ses soldats aux dépens des citoyens. Il volait ceux-ci pour donner à ceux-là. Il permettait à ses troupes toute licence. Elles pillaient les villes et les villages. On eût dit les Goths, les Vandales ou les Huns revenus dans l'empire pour le dévaster encore. Nicéphore II poussa sa furieuse passion pour le régime du sabre jusqu'à vouloir exiger des évêques réunis en concile, de placer au rang des saints, des martyrs, les soldats morts sur les champs de bataille. Les prélats et les sénateurs parvinrent, non sans efforts, à le détourner d'une idée empruntée à Mahomet. Les militaires devaient naturellement se montrer les admirateurs dévoués d'un prince tel que Nicéphore Il. Aussi, chantaient-ils ses louanges lorsqu'il apparaissait dans leurs rangs. Ils l'appelaient l'étoile du matin, soleil levant, le fléau des Sarrasins. Puis, ils s'écriaient : Nations, adorez-le ! Pliez le cou sous la puissante épée du prince des princes ![2] Nicéphore avait les qualités d'un héros. Il sut gagner des batailles. Il ne sut pas gouverner l'empire.

Les exactions de l'empereur et les brutalités sans cesse renouvelées de ses soldats, l'avaient rendu odieux au peuple de Constantinople. Nicéphore ne l'ignorait pas. Aussi s'attendait-il, chaque jour, quelque événement tragique. Il fit construire sur une des sept collines de Byzance une citadelle qui dominait toute la ville. Il s'y croyait plus en sûreté que dans la demeure impériale. On dit que pendant qu'on élevait cette forteresse, l'empereur entendit une voix mystérieuse disant : Nicéphore ! Nicéphore ! tu t'environnes de hautes murailles. Fais-les monter jusqu’au ciel : tu n'échapperas pas à ta destinée ! Ce n'est qu'aux oreilles des tyrans que retentissent ces avertissements sinistres. Les princes bons et justes ne les entendent pas.

L'empereur n'avait pas d'ennemi plus terrible que sa femme. Il l'avait passionnément aimée avant son mariage. Elle ne lui inspira dans la suite que du dégoût. L'ardente Théophano, humiliée et délaissée, noua une intrigue nouvelle avec le général Zimiscès.

Ce n'était là qu'une bien faible vengeance pour cette femme. Elle demanda au favori du moment la mort de son époux. Vous serez satisfaite, répondit Zimiscès. Dans la nuit du 10 au 11 décembre 967, le général et quatre autres conjurés arrivent au pied des murs de la citadelle devenue depuis longtemps la demeure de Nicéphore II. Ils trouvent des paniers suspendus à des cordes. Les femmes de Théophano et l'impératrice elle-même les font monter, par ce moyen, dans une des tours de la forteresse. Les conjurés entrent dans la chambre de l'empereur. Ils le voient couché sur une peau de lion qu'il avait autrefois tué dans les déserts de Syrie, et profondément endormi. Zimiscès le réveille et l'accable d'outrages. Puis, il fait un signe à un des assassins, qui fend le crâne de Nicéphore avec son glaive. Seigneur, ayez pitié de moi ! dit l'empereur en expirant.

Le peuple, le sénat et l'armée, toute dévouée à Nicéphore II, proclamèrent d'une commune voix Zimiscès empereur. Le sceptre fut le prix de son crime. Il promit, à l'exemple de son prédécesseur, de respecter les droits de Basile et de Constantin, fils de Romain II, et de leur rendre la couronne lorsqu'ils seraient en âge de la porter. Quant à Théophano, Zimiscès, qui la connaissait bien et qui ne voulait pas s'exposer à périr de ses mains, l'enferma dans un monastère, au fond de l'Arménie.

Une nation qui, par ses armes, son commerce, son génie politique devait, plus tard, se placer parmi les plus grandes nations du monde, et devenir, de nos jours, la redoutable voisine de l'empire ottoman, apparut, pour la première fois, sur les rives du Bosphore, en 865, sous le règne de l'empereur Michel III. Cette nation, jusqu'alors inconnue, était sauvage entre les nations sauvages. Elle sortait des déserts glacés de la Scythie. On appelait les nouveaux venus Rurikschs, du nom d'un de leurs chefs nommé Rurik, d'où est venue la dénomination de Russes. Ces hommes étaient robustes. Leur visage, fortement coloré, avait une expression farouche qui inspirait la terreur. Ils étaient vêtus de peaux de bêtes féroces qu'ils avaient terrassées dans leurs solitudes. Ils mangeaient la chair de leurs chevaux, grillée sur des charbons, et adoraient des dieux monstrueux auxquels ils immolaient non-seulement leurs prisonniers, mais encore des victimes humaines choisies dans leur propre nation. Dénués de tout, avides de pillage, ce fut vers l'opulente Constantinople qu'ils portèrent d'abord leurs regards pour se précipiter sur les trésors de l'Asie.

Quinze ou vingt mille de ces nouveaux ravageurs d'empires pénétrèrent, par les bouches de l'Euxin, dans le beau détroit qui sépare l'Asie de l'Europe. Ils montaient des barques d'une seule pièce : c'étaient de grands troncs de hêtres ou de bouleaux creusés. Ces navires étaient sans pont, marchaient à la rame, à la voile et portaient chacun soixante et dix hommes avec leurs armes et leurs provisions de bouche. Les barbares longèrent les deux rives du Bosphore et occupèrent le port de Constantinople dans un moment où les troupes impériales, en guerre avec les musulmans, avaient laissé la capitale presque sans défense. La consternation et l'épouvante se répandirent dans la ville de Constantin, à la vue de ces terribles enfants des régions septentrionales. Ils apparurent aux Constantinopolitains comme des loups dévorants prêts à fondre sur eux. Us ne songèrent pas à les combattre par les armes, eux qui avaient pu déjà repousser, le glaive à la main, les Goths, les Sarrasins et les Bulgares venus tour à tour les attaquer aux portes de leur riche cité. Il leur sembla, cette fois, que la religion seule pouvait les préserver d'un si grand péril. Le peuple, le clergé, la cour s'avancèrent donc, processionnellement, en chantant des cantiques, vers l'église du palais des Blaquernes. Dans ce sanctuaire était déposé le voile bleu de la vierge Marie. Le patriarche le prit, le trempa pieusement dans la mer, et les flots, calmes et paisibles au moment de l'arrivée des Rurikschs dans la Corne d'or, furent tout à coup violemment soulevés par une grande tempête. Les barques se brisèrent ou s'engloutirent, et ceux qu'elles portaient trouvèrent presque tous la mort au fond des eaux mugissantes. Quelques barbares seulement échappèrent au danger. En apprenant la cause merveilleuse de ce désastre, ils se firent baptiser dans l'église des Blaquernes. Ils retournèrent ensuite dans leur pays, emmenant avec eux un moine qui prêcha l'Évangile à leurs compatriotes. En recevant des Grecs le christianisme, les Russes reçurent en même temps, et sans le savoir alors, le schisme de Photius, qu'ils ont conservé.

En 904 et en 941, les Rurikschs entreprirent de nouvelles expéditions contre Constantinople. Ils rencontrèrent une invincible résistance dans les troupes grecques préparées au combat et commandées par de vaillants généraux. Le feu grégeois dévora les navires des Russes. Des milliers de ces barbares aimèrent mieux se noyer que de devenir la proie des flammes. Ceux qui se réfugièrent sur les côtes de Thrace furent impitoyablement massacrés par les paysans et les soldats. En 971, cent mille Rurikschs, ayant à leur tête Swatoslas, le quatrième de leurs rois, dévastaient cette province et étaient maîtres de la Bulgarie. Zimiscès qui, par sa bravoure, ses talents, son intégrité et son amour du bien public, eût été digne de la couronne s'il ne l'avait pas tenue (l'un crime, marcha, en personne, avec ses légions, contre les barbares. Il leur tua plus de quarante mille hommes et les obligea à regagner les rives du Borysthène. Il rentra en triomphe à Constantinople. Un de ses eunuques, auquel il avait reproché une fortune mal acquise, l'empoisonna le 10 janvier 976.

Basile II et Constantin VIII, fils de Romain II et de Théophano, occupèrent le trône ensemble. L'un de ces princes avait vingt ans, l'autre dix-sept. Leur règne se passa en guerres ruineuses contre les Bulgares, les Sarrasins, contre Othon, empereur d'Allemagne, en révoltes entre les généraux de l'empire qui se disputaient le sceptre. Basile II mourut en 1025 et Constantin VIII trois ans après. Ils ne laissèrent point de fils. Constantin VIII avait deux filles, Théodora et Zoé. Il désigna, à son lit de mort, le général Romain Argyre pour son successeur. Romain était marié. Il aimait sa femme, la vertueuse Hélène. En lui donnant l'empire, Constantin VIII lui enjoignit de répudier Hélène et d'épouser Théodora. Romain refusait d'obéir. Si tu ne fais pas ce que je demande, lui dit l'empereur mourant, je te ferai crever les yeux avant la fin du jour. Informée de la résistance de son mari, Hélène accourt auprès de lui, se jette à ses pieds et le conjure d'accepter l'empire et la main de Théodora. Romain cède aux prières de sa femme. Hélène, après avoir livré au ciseau sa belle chevelure, s'enferme dans un cloître en disant : Je sauve les yeux et peut-être la vie de mon époux ! que m'importe l'empire ? En apprenant ce trait de dévouement, Théodora s'écrie : Vive Hélène ! non, je n'épouserai pas un homme qui sacrifie ainsi une telle femme ! Zoé, moins grande que sa sœur et plus ambitieuse qu'elle, accepta la main de Romain Argyre et le titre d'Augusta.

Romain III, prince faible et dépourvu de talents, régna sans gloire et mourut, empoisonné par sa femme, le 11 avril 1034. Un ancien banquier, appelé Michel, un des plus beaux hommes de Constantinople, épousa Zoé après la mort de Romain III ; Zoé le fit proclamer empereur. Théodora, révoltée de tant d'infamies, éclata en murmures. L'impératrice la relégua dans un couvent et ordonna de crever les yeux à des hommes importants qu'elle accusait de conspirer. Son mari, Michel IV, combattit les Bulgares avec succès. L'adultère et l'assassinat l'avaient porté sur le trône. Le remords entra dans son âme. Il employa ses derniers jours à de bonnes œuvres. II mourut de repentir le 10 décembre 1041. N'ayant point d'enfant, il donna la pourpre, avant d'expirer, à son neveu Michel, surnommé Calaphate, ou plutôt Calfat, parce qu'il avait été, dans sa jeunesse, calfateur de navires.

Ignorant et lâche, Michel V ne jouit qu'un an d'une couronne dont il était indigne. Le peuple de Constantinople le chassa de son palais et de la capitale. La princesse Théodora fut rappelée de son cloître et associée à l'empire avec sa sœur Zoé. Ces deux femmes oublièrent un moment leur vieille haine, et les populations respirèrent sous leur administration intelligente et sage. Mais la paix ne pouvait être longue entre de telles sœurs. Théodora reprochait à Zoé une conduite déréglée. Elle ne put, à la fin, supporter le spectacle d'une cour aussi corrompue, et elle rentra dans son couvent. Zoé se remaria avec Constantin Monomaque et consentit à ce que son nouveau mari appelât dans le palais sa concubine Sclérine, que Monomaque décora du titre d'Augusta ! L'adultère fut élevé en dignité et la demeure des Césars transformée en lieu infâme.

Le peuple de Constantinople, d'abord indigné de tant de scandale, prit le parti de s'y habituer. Les courses de chars et les combats de bêtes féroces dans l'hippodrome faisaient toujours les délices des Constantinopolitains. L'empereur, qui avait entouré ces jeux d'une splendeur jusqu'à lui inconnue, amusait ainsi les habitants de la capitale. Ils ne demandaient pas autre chose. La nouvelle de quarante mille soldats grecs égorgés par les Serviens dans un défilé des frontières de la Bulgarie, en 1042, troubla à peine les joies de cette nation pourrie.

Comme nous l'avons déjà vu, le schisme grec avait été accompli dans les esprits par Photius. Mais la fatale division entre l'Église de Rome et celle de Constantinople ne fut définitivement consommée que sous le règne de Constantin Monomaque, eu 1053. Michel Cérulaire occupait le trône patriarcal de Byzance. Cet évêque, qui n'avait pas les ruses habiles de Photius, le surpassa eu violence. De concert avec Léon, archevêque d'Achride, métropole de la Bulgarie, et avec Nicétas, moine de Stude, Michel Cérulaire, rédigea une lettre synodale, dans laquelle il anathématisait les Latins, en renouvelant les injurieuses accusations de Photius. Nous épargnerons aux lecteurs les détails des abominations dont les Latins s'étaient rendus coupables aux yeux des Grecs, gardiens fidèles de la foi évangélique ! Cérulaire fit fermer, à Constantinople, les églises des Latins, s'empara de leurs monastères et de leurs richesses, excommunia ceux qui avaient recours au Saint-Siège, et rebaptisa une foule de chrétiens déjà baptisés par des prêtres de l'Église romaine. Le pape Léon IX envoya à Constantinople trois légats, parmi lesquels on remarquait le savant cardinal Humbert. Les envoyés de Rome n'eurent point de peine à réduire en poussière les arguties de Cérulaire et de ses adhérents. Mais, comme il s'agissait bien moins, dans l'esprit du patriarche, d'éclaircir tel ou tel point de la doctrine, que de ne pas reconnaitre la suprématie du Saint-Siège, il ne prêta qu'une faible attention aux évidentes démonstrations des légats. Pour lui, la question avait cessé d'être théologique ; elle se réduisait à ce seul point : que, le siège de l'empire ayant été transféré à Constantinople, ce n'était plus à Rome, mais à la ville de Constantin que devait appartenir la suprématie religieuse. Les démonstrations et les arguments religieux n'étaient donc plus de mise. Les légats du pape firent alors la seule chose qui fût utilement possible ; entrés dans l'église de Sainte-Sophie le 16 juillet 1054, ils déposèrent solennellement sur l'autel, en présence du peuple, un acte d'excommunication contre Michel Cérulaire et son parti. Ils sortirent gravement ensuite de la basilique, secouèrent la poussière de leurs pieds et s'écrièrent : Que Dieu voie, et qu'il juge ! Puis, les ambassadeurs du Saint-Siège reprirent le chemin de Rome. Photius n'avait pas reculé devant les falsifications pour faire triompher sa cause ; Cérulaire gardait ces traditions de déloyauté : il traduisit en grec l'acte d'excommunication, en le dénaturant dans ses parties principales, et ce fut dans ces termes qu'il le lut au peuple. Le patriarche faussaire se donna ensuite le plaisir d'excommunier le pape à son tour, et d'effacer son nom des diptyques ou registres ecclésiastiques.

Ces révolutions religieuses touchaient peu Constantin Monomaque. Il mourut de la goutte en 1054 ; Zoé l'avait précédé de quatre ans dans la tombe. La vertueuse Théodora sortit alors de nouveau de sa retraite : le peuple avait conservé son souvenir ; il la proclama impératrice. Lorsqu'elle mourut, en 1056, la nation lui donna des larmes ; elle avait retrouvé quelque repos sous son règne trop court. Théodora, à sa dernière heure, désigna pour lui succéder, un général dont on lui avait vanté l'honneur et la bravoure : c'était Michel Stratiotique, dont la rapide apparition sur le trône de Constantin n'a laissé aucun important souvenir (1057).

 

 

 



[1] Le Beau, Histoire du Bas-Empire, livre LXXIII.

[2] Relation de l'ambassade de Luitprand à Constantinople.