Les Bulgares au Champ
des morts de Constantinople. — Origine de cette nation, ses mœurs, sa
puissance. — Les Bulgares sous les murs de Constantinople, en 811. — Entrevue
de Léon V et de Crum, roi des Bulgares dans la vallée des Eaux-Douces
d'Europe. — Trahison de l'empereur. — Crum ravage la Thrace et s'empare
d'Andrinople, dont les habitants sont réduits en esclavage. — Léon V taille
les Bulgares en pièces, en 817. — Traité de paix. — Serments de l'empereur et
du roi des Bulgares. — Michel le Bègue. — Mort tragique de Léon V. — Michel
le Bègue, empereur. — Révolte du général Thomas. — Sa défaite. — Sa mort. —
Michel le Bègue veut rétablir l'ancienne religion des Hébreux. — Théophile,
fils de Michel le Bègue, lui succède. — Réunion des plus jolies filles de
l'empire dans le palais de Constantinople. — Théophile choisit Théodora. —
Revers de Théophile. — Sa sévérité dans sa justice. — Son luxe. — Nouvelles
persécutions contre les orthodoxes. — Fin des iconoclastes. — Le général
Théophohe. — Son beau caractère. — Sa mort tragique. — Mort de Théophile. —
Michel III lui succède. — Régence de Théodora. — Michel III meurt assassiné
(de 811 à 807).
Le
voyageur d'Occident qui va aujourd'hui à Constantinople, s'arrête avec
curiosité sous les ombrages frais du grand Champ des morts, rendez-vous
ordinaire des jeux et des plaisirs publics, devant des groupes d'hommes à la
physionomie dure et sauvage. Leur tête est surmontée d'un bonnet à poils de
forme pointue ; ils portent un large pantalon d'étoffe, grossière ; une peau
de chèvre ou de mouton couvre leurs épaules, sur lesquelles descend en
désordre une longue et épaisse chevelure. On voit à leurs pieds des sandales
de cuir attachées avec des cordes au-dessus de la cheville. Ils ont la taille
moyenne ; les traits de leur figure sont fortement caractérisés. Ces hommes
dansent et tirent des sons discordants d'une outre à laquelle est fixé un
tuyau de bois de cerisier. On leur jette quelques paras (pièces de
monnaie). Puis, ils
vont s'asseoir sur la rive droite du Bosphore, fument silencieusement leur
tschibouk (pipe)
en portant leurs regards distraits vers les beaux paysages de Scutari. Ce
sont des Bulgares, débris errants de cette intrépide nation qui, entrée en
lutte avec l'empire romain au milieu du vie siècle, ne fut définitivement
vaincue, par les Ottomans, que dans la dernière moitié du XIVe. Les Bulgares
vont se mêler à l'histoire de Constantinople jusqu'à cette époque. Disons
donc un mot de leur origine, de leurs mœurs, de leur puissance. Les
Bulgares, originaires de la Tartarie, occupaient les bords du Volga, Balga ou
Bulga dans le IVe siècle et tirèrent leur nom de ce fleuve. Ils s'établirent,
un peu plus tard, entre le Don et le Bog, dans une contrée à laquelle ils
donnèrent le nom de Seconde Bulgarie. Les Bulgares ne se livraient à
aucun commerce, ne cultivaient pas la terre, vivaient de rapines, buvaient le
lait de leurs juments dont ils mangeaient la chair. Au Ve siècle, les
Bulgares habitaient quatre mille cinq cents villages dans les provinces de la
Russie et de la Pologne. On a vanté leur chasteté, leur patience dans les
souffrances, leur bravoure dans les combats. Leur drapeau avait pour emblèmes
le chien fidèle et le loup vorace. Leurs armes étaient un lourd bouclier
grossièrement sculpté, un carquois rempli de flèches empoisonnées, une longue
corde qu'ils jetaient de loin et avec laquelle ils saisissaient leur ennemi
avec un nœud coulant. Cette dernière arme effrayait beaucoup les Romains.
Mais leur contact avec les nations civilisées leur fit bientôt adopter
l'épée, la lance et le casque. Ils adoraient un dieu maître du tonnerre et
une foule de divinités auxquelles ils immolaient des victimes humaines. En
865, le christianisme pénétra parmi eux et adoucit leurs mœurs féroces. Les
richesses de l'empire d'Orient excitèrent leur cupidité. Leur première
invasion dans cet empire, invasion formidable que le bras seul de Bélisaire
Fit arrêter et réprimer, porte la date de 559. Le général de Justinien les
refoula au-delà du Danube. Mais ils reparurent les années suivantes dans la
Thrace et la Macédoine, et arrivèrent plus d'une fois jusqu'aux portes de
Constantinople qu'ils menacèrent de la flamme et du pillage. Leur victoire
remportée sur Michel Rangabe en 811, redoubla leur courageuse audace.
Cinquante mille Bulgares, ayant à leur tête Crum, leur roi, se trouvaient
sous les murs de la cité impériale six jours après le couronnement de Léon
l'Arménien ou Léon V. La
dernière défaite des impériaux en Thrace mettait Léon V hors d'état de
repousser l'ennemi par la force. Il n'avait pas d'armée. A peine
commençait-il de lever des troupes en Asie. Il négocia avec Crum. L'entrevue
entre le chef des barbares et l'empereur eut lieu dans la vallée des
Eaux-Douces d'Europe, à l'embouchure du Cydaris. Il fut convenu entre les
deux princes qu'ils se verraient sans armes et qu'ils ne seraient escortés,
chacun, que de six hommes également désarmés. Dans ses propositions de paix Crum
exigeait de l'empereur : 1° un tribut annuel ; 2° une somme d'argent payée à
l'instant même ; 3° cinquante jeunes filles grecques ; 4° des étoffes de
soie. Une cinquième condition exprimait tout le caractère du chef barbare ;
il déclara à l'empereur qu'il ne quitterait pas Constantinople sans s'être
donné la joie d'enfoncer sa lance dans la Porte dorée de cette ville ! Pendant
que Crum, assis à terre, parlait ainsi à l'empereur, des archers postés par
Léon V dans une masure voisine, fondent, à l'improviste, sur le roi des
Bulgares. En les apercevant, celui-ci se lève, saute sur son coursier et
prend la fuite au triple galop. Il reçoit dans le dos une flèche dont la
blessure causa sa mort quelque temps après. Une terreur panique saisit les
barbares en voyant leur chef s'éloigner ainsi. Ils se débandent et suivent
Crum, à travers monts et vallées. La trahison de l'empereur allume la soif de
la vengeance dans l'âme indignée du roi des Bulgares. Il met la Thrace à feu
et à sang, fait le siège d'Andrinople, s'empare de cette importante ville, la
pille et emmène avec lui, de l'autre côté du Danube, quinze mille
Andrinopolitains qu'il réduit en esclavage. Les
Bulgares reparaissent dans les terres de l'empire en 817, conduits par
Mortagon, successeur de Crum. Léon V va les attaquer avec ses légions et les
taille en pièces à Mésembrie (Missevitza), ville située sur le Pont-Euxin. Après cette
bataille, une paix de trente ans fut conclue entre l'empereur et le roi
bulgare. On a remarqué que Léon V, en signant ce traité, jura de le respecter
en invoquant les dieux des barbares et en leur immolant des victimes, tandis
que, de son côté, Mortagon, prenait Jésus-Christ à témoin de respecter le
même traité. Peu
scrupuleux en fait de croyances religieuses, Léon V professait toutes celles
qui pouvaient le mieux servir ses intérêts ou son ambition. La facilité avec
laquelle il adoptait les doctrines les plus diverses, les plus opposées, lui
avait fait donner par ses contemporains le surnom de Caméléon. II
devint, cependant, un iconoclaste furieux ; et son règne vit reparaître les
persécutions de Léon l'Isaurien, de Copronyme et de Léon IV. Le
trône de Constantinople avait toujours été et devait être jusqu'au bout un
jeu au plus fin, au plus fort ou au plus féroce. C'était la conséquence
rigoureuse de son institution : l'élection militaire. L'expérience a
prouvé que ce régime était le pire de tous. Nous lui préférerions, quant à
nous, la plus mauvaise des républiques. Un
ancien soldat, né parmi les Athingans, peuplade sauvage de la haute Phrygie,
un marchand de chevaux sachant à peine lire et ne sachant pas écrire, un
homme adonné au vin, au libertinage, Michel le Bègue, autrefois l'ami et le
compagnon d'armes de Léon V, était parvenu, à force de bassesses et
d'intrigue, aux plus hautes dignités militaires. Il ne manquait pas de
bravoure. Son langage grossier Et brutal, ses allures soldatesques lui
avaient valu une certaine popularité dans les troupes. Il aspira à la pourpre,
conspira, fut arrêté, jugé et condamné par l'empereur à être brûlé vif dans
la fournaise des bains du palais. La condamnation, prononcée le 24 décembre
820, devait recevoir son exécution le lendemain, jour de Noël. Théodosie,
femme de Léon V, supplia son mari de ne pas profaner ce grand jour par la
mort de Michel. « S'il est coupable, ajouta-t-elle, je ne demande point
sa grâce ; je demande seulement que la punition soit différée et que les cris
de douleur d'un misérable ne viennent pas se mêler, demain, à nos saints
cantiques. —
J'accorde ce que -vous me demandez, répondit Léon à sa femme ; plaise à Dieu
qu'en voulant sauver mon âme vous n'exposiez pas mon corps au poignard des
assassins ! » Léon
charge Michel de chaînes et l'enferme dans une des tours de son palais. Le
prince, tourmenté par de noirs pressentiments, ne pouvant goûter un moment de
sommeil durant cette nuit du 24 au 25 décembre, se lève, va dans la tour du
prisonnier et le voit profondément endormi. A côté de lui son geôlier dort
aussi. Léon sort du cachot en faisant un geste menaçant. Une troisième
personne se trouve dans la tour. C'est un ami de Michel, appelé Théotiste. Il
avait obtenu la permission de ne pas abandonner le captif. Théotiste, qui a
feint de dormir pendant la visite de l'empereur dans la tour, réveille
Michel, après le départ de Léon, et lui dit ce qui vient de se passer. Le
danger fait naître des expédients. Théotiste va prier l'empereur de lui
permettre d'aller chercher un confesseur réclamé par le condamné. L'empereur
fait un signe affirmatif. Théotiste sort du palais, pour annoncer aux
principaux conjurés que Michel est déterminé à les dénoncer au prince s'ils
ne viennent pas le sauver. Le clergé du palais, qui logeait à Sainte-Sophie,
vient, selon l'usage, chanter matines dans la chapelle de la demeure
impériale au commencement de la troisième veille de la nuit. Déguisés en
clercs, quatre conjurés, cachant des épées sous leur surplis, se glissent, à
la faveur des ténèbres, parmi les ecclésiastiques. L'empereur assiste à cet
office du jour de Noël. A un signal convenu, les conjurés se précipitent sur
lui en brandissant leurs glaives. Léon court au sanctuaire, saisit une croix
d'argent qu'il trouve sous sa main et s'en sert comme d'une arme offensive.
Il lutte avec intrépidité pendant quelques instants. Mais les assassins le
prennent à bras le corps et le terrasse au pied de l'autel. Grâce ! grâce
! au nom du sanctuaire ! s'écrie l'empereur. Ce n'est pas le moment
des grâces, répond l'un des conjurés ; c'est celui des vengeances !
Et, prenant le prince par les cheveux, il lui tranche la tête. Un
moment après Michel le Bègue est emporté, les fers aux mains et aux pieds, du
fond de son cachot sur le trône des Césars. Ne trouvant pas les clefs des
chaînes, dont s'était saisi Léon V, on les brise à coups de marteau. Michel
est proclamé empereur par les quatre meurtriers de Léon. Les officiers du
palais, étonnés, tremblants, accourent en foule, lui rendent hommage, et les
conjurés répétaient en chœur ces paroles du Psalmiste : La tristesse
durera toute la nuit, et la joie paraîtra avec le jour ! Cette
sanglante tragédie s'était dénouée dans les ténèbres, alors que
Constantinople était plongée dans le repos. Les habitants de la grande cité
n'apprirent qu'ils avaient un nouveau maitre qu'en voyant, dans la matinée du
25 décembre, la tête de Léon V au bout d'une pique plantée dans l'hippodrome.
Ils accablèrent d'outrages l'idole qu'ils encensaient la veille, et se mirent
à crier : Michel II Auguste ! Longues années à Michel II ! Léon V
laissait quatre fils. Michel les traita comme son prédécesseur avait traité
ceux de Michel Rangabe : il les fit eunuques, et les enferma dans un
monastère[1]. Quelque
temps après, Thomas, commandant général des armées d'Orient, réunit ses
troupes à celles des Sarrasins pour détrôner Michel II, et se mettre à sa
place. Les musulmans le proclamèrent empereur à Antioche. Jacob, patriarche
de cette ville, le couronna. Les armées alliées vinrent assiéger
Constantinople. Bien que Michel II n'inspirât, au fond, que du mépris aux
habitants de Byzance, ils n'hésitèrent pas à prendre son parti contre celui
qui osait livrer son pays à l'étranger. Thomas, coupable du crime de
lèse-nation, leur paraissait, avec raison, plus exécrable que l'assassin de
Léon V, et ils opposèrent au traître une intrépide résistance. Le feu
grégeois, des flots de plomb fondu, de l'huile et de l'eau bouillante, du
sable brillant jetés dans les yeux des ennemis. Tous les moyens de défense
d'un peuple indigné et au désespoir furent employés contre les troupes
alliées. Les Constantinopolitains et un corps de Bulgares venus à leur
secours, forcèrent les assiégeants à se retirer. Thomas se réfugia à Andrinople
avec les débris de son armée. Après cinq mois de combats, Michel II s'empara
du traître et le fit mettre à mort. Que
dirons-nous de Michel le Bègue ? Il arracha violemment de son cloître une
religieuse, Euphrosine, et la contraignit à l'épouser. Aux sanglants
désordres dont il couvrit l'empire, il voulut ajouter les ténèbres de
l'ignorance dans lesquelles il était lui-même plongé. Il proscrivit
l'enseignement des belles-lettres et celui de la religion. Il appartenait la
secte des pauliciens ou melchisédéciens. Ces sectaires, moitié
chrétiens, moitié juifs, pratiquaient les cérémonies du culte mosaïque
auxquelles ils mêlaient les superstitions païennes des Samaritains. Michel II
fit de grands efforts pour ressusciter l'antique religion des Hébreux. Il
changea, dans son palais, l'époque de la pâque et la célébration du dimanche
en celle du jour du sabbat. De nombreuses synagogues s'ouvrirent et se
construisirent sous son règne. Il ne reconnut pas Jésus-Christ pour le Messie
et plaça Judas au nombre des saints. Michel II, entreprenant de réhabiliter
le nom flétri du traître de l'Évangile, rappelle Julien l'Apostat voulant donner
un démenti à la parole divine en essayant de rebâtir le temple de Jérusalem. Le
melchisédécien couronné mourut d'une colique néphrétique au mois d'octobre
829, après avoir opprimé les Grecs pendant neuf ans. Sous son règne les
Sarrasins se rendirent maîtres de la Sicile, de Crète, et fondèrent la ville
de Candie. Lorsqu'on apprit à Constantinople la perte de l'île de Sicile,
Michel II dit à Irénée, l'un de ses ministres : Je vous félicite de
n'avoir plus le soin d'administrer une île si éloignée : vous voilà délivré
d'un lourd fardeau. — Seigneur, répondit Irénée, il ne vous
faut plus que deux ou trois soulagements pareils pour être vous-même
débarrassé de l'empire. Michel
II eut pour successeur son fils, Théophile, qui avait environ vingt ans à son
avènement au trône. Songeant à se marier, il fit rechercher les plus jolies
filles de ses États, et ordonna qu'on les lui amenât à Constantinople. En 830
un grand nombre de beautés, fleurs brillantes de l'Asie Mineure, de la
Thrace, de la Grèce et de l'Archipel, furent réunies dans une salle du palais
appelée Margarita (Perle). Elles étaient rangées sur deux files. Comme le pâtre du mont
Ida, Théophile tenait dans sa main une pomme d'or qu'il devait donner à la
plus belle, en la proclamant impératrice. Une profonde anxiété régnait dans
la gracieuse phalange pendant que l'empereur, debout et le front ceint du
diadème, promenait ses regards sur toutes ces figures de femmes, dont une,
une seule, devait être reine. Une, Ionienne, nommée Icasie, attirait surtout
l'attention du prince par l'éclat de sa beauté et la noblesse de sa race. Il
s'approcha d'elle. Au moment où l'empereur allait lui donner la pomme, il
s'écria, en admirant Icasie : Que de maux sont entrés clans le monde par
une femme ! Ce propos ne parut pas aimable il la belle Ionienne. Veuillez
ne pas oublier, seigneur, dit-elle à l'empereur avec une douce fierté, que
les plus grands biens ont aussi été donnés au monde par les femmes.
Théophile trouva Icasie trop hardie : Que d'esprit votes avez ! lui
répondit l'empereur. Il vit, à côté d'elle, une Paphlagonienne, appelée
Théodora, qui disputait la palme de la beauté à la fille d'Ionie. Le prince
lui donna la pomme en lui disant : C'est vous qui serez ma femme ! et
il ajouta, en élevant la voix : Gloire et longue vie à l'impératrice
Théodora ! Cette acclamation resta sans écho parmi cet essaim de jeunes
filles. Chacune d'elles se croyait digne de la couronne d'Orient, digne de
cette pomme, prix de la beauté, que la Discorde semblait avoir jetée une
seconde fois au milieu de ces vanités de femmes pour faire naître la haine et
la vengeance. Icasie leva fièrement la tête, et sortit silencieuse du palais
pour aller s'enfermer dans un monastère où elle passa sa vie. L'historien, Le
Beau révoque eu doute la réunion des jeunes filles dans la salle Marguerite[2]. Ce fait est, cependant,
attesté par le plus grand nombre des historiens byzantins. Il est,
d'ailleurs, parfaitement conforme aux mœurs d'Orient. Ajoutons que les
Russes, qui ont emprunté aux. Grecs la plupart de leurs lois, ont suivi cet
usage jusqu'au XVIIe siècle. Lorsque les Czars se mariaient, on rassemblait,
non pas les jeunes filles de tous les rangs et de toutes les provinces, mais
toutes celles de la principale noblesse : elles attendaient au palais le
choix de leur souverain[3]. Les
nombreux revers que Théophile essuya dans ses guerres contre les Sarrasins,
l'ont fait surnommer l'infortuné. Il fut presque toujours battu, mais
ne se montra jamais lâche dans les batailles. Il était instruit, aimait les
lettres, les sciences et les protégeait. Ce qu'il appelait sa justice,
n'était que de la cruauté. A peine arrivé au pouvoir, il réunit autour de lui
les principaux personnages de son empire, et leur dit hypocritement qu'il
voulait réparer une injustice de son père : récompenser ceux qui avaient
élevé Michel II au trône par l'assassinat de Léon V. Les meurtriers se
montrèrent. Théophile les fit décapiter dans l'hippodrome. L'un d'eux dit à
l'empereur, au moment où la hache allait tomber sur sa tête : Vous
n'obéissez pas à un sentiment d'équité en m'arrachant à la vie, mais à un
affreux caprice. Pouvez-vous oublier que j'ai sauvé la vie à votre père en le
délivrant de Léon ? Et ne savez-vous pas que vous me devez votre couronne ? Pétronas,
beau-frère de Théophile et capitaine de ses gardes, avait fait bâtir, à
Constantinople, un palais en face de la maison d'une pauvre veuve. Elle se
plaignit à l'empereur que cette demeure lui interceptait l'air et la lumière.
Le prince ordonna la démolition du palais de Pétronas, et il en donna les
matériaux et l'emplacement à la veuve. Le capitaine se plaignit, à son tour,
de la sévérité de l'empereur. Pour toute réponse Théophile le fit fouetter en
plein hippodrome. Ce châtiment ignominieux publiquement infligé, n'empêcha
pas Pétronas de vivre à la cour, ni de parvenir à de nouvelles dignités. Ce
fait donne une idée de la dégradation des mœurs dans le Bas-Empire au IXe
siècle. Les sentiments d'honneur avaient disparu de la cour de Constantinople
pour n'y laisser que la honte et l'esclavage vêtu d'or et de soie. Le
luxe, un luxe effréné, grandissait, se déployait en raison de l'effacement
des caractères et de l'anéantissement des vertus civiques. Dans un moment où
la misère des populations était à son comble, à une époque néfaste où
l'empire, semblable à un vieil édifice lézardé de la base au sommet, menaçait
de crouler et d'ensevelir sous ses débris peuples et rois, fortunes et
institutions, Théophile dépensait des sommes énormes à l'embellissement de la
demeure des Césars, bâtissait de splendides palais sur tous les points de
Constantinople, du Bosphore et de la Propontide. La place de la Sigma, dans
la capitale, offrait à l'œil enchanté les arbres les plus rares, des
portiques superbes, une fontaine jaillissante dont le vaste bassin était
revêtu de lames d'or et d'argent. Dans chaque saison, ce bassin se
remplissait de fruits exquis ; on les livrait au pillage du peuple, pendant
que l'empereur et toute sa cour assistaient à ce spectacle, imaginé pour
amuser Théophile. Les
historiens contemporains ont parlé d'un arbre à rameaux d'or placé dans la
salle -du trône. Une infinité de petits oiseaux d'or, qui, par des ressorts,
faisaient entendre d'harmonieux concerts, se montraient sur cet arbre,
travail merveilleux d'un bijoutier de Constantinople. Des deux côtés de
rentrée du palais impérial, apparaissaient deux lions d'or massif, dont les
rugissements imitaient ceux des lions véritables. Théophile
fut le dernier et le plus violent persécuteur des orthodoxes. Constantinople
était rempli d'espions chargés par l'empereur de lui signaler les
catholiques, qui ne pouvaient plus vénérer qu'en secret les images de
Jésus-Christ, de Marie et des saints. Les prisons se rouvrirent pour les
orthodoxes, les fouets, les chevalets, tous les instruments de supplice
reparurent, le sang des chrétiens coula de nouveau par torrents. Un peintre
de Constantinople, nommé Lazare, coupable d'avoir retracé sur la toile des
scènes ou des images religieuses, eut les mains brûlées par les ordres de
Théophile. L'empereur
fit graver avec un fer ronge, sur le front de deux moines catholiques,
Théodore et Théophane, leur condamnation comme coupables du crime
d'idolâtrie. Théophile voulut assister à leur supplice pour jouir de
leurs souffrances. Seigneur, lui dit Théophane, ces caractères que
vous imprimez sur mon front seront ineffaçables. Vous les lirez un jour
devant le tribunal du souverain Juge ! Les deux religieux expirèrent dans
les tourments. Les
musulmans s'étaient rendus maîtres d'une partie de la Perse en 780. Un
Persan, issu de la race royale des Sassanides, expulsé de sa patrie, était
venu chercher un refuge à Constantinople, et y fut suivi de trente mille
soldats de sa nation qui se mirent au service des empereurs byzantins. Le
noble Persan mourut dans la pauvreté, et laissa un fils appelé Théophobe.
Léon V le prit sous sa protection et lui fit donner une éducation brillante.
Théophobe, jeune homme d'un noble caractère, estimé de tous, s'était
distingué par son courage et ses talents dans les guerres contre les
Sarrasins. Théophobe devint l'ami, le compagnon d'armes de Théophile.
L'empereur lui avait conféré la dignité de patrice et donné sa sœur Hélène en
mariage. En 841,
Théophobe commandait, à Synope, les troupes auxiliaires, formées, en grande
partie, de Persans. Elles le proclamèrent empereur. Il refusa le sceptre et
blâma énergiquement ses compatriotes qu'il traita de rebelles. Théophobe
accourut à Constantinople, raconta loyalement à son beau-frère ce qui s'était
passé à Synope, et lui jura sur son épée qu'il n'aurait pas un serviteur plus
dévoué et plus fidèle que Théophobe. Il est des moments, dans la vie des
nations corrompues, où on ne croit plus à la vertu. Ces moments étaient
depuis longtemps arrivés pour le Bas-Empire. Un beau caractère n'excitait
plus que la dérision. Théophile ne crut pas au dévouement désintéressé de son
beau-frère. Il ne le regarda plus que comme un ennemi, le dépouilla de ses
dignités et le jeta dans un cachot. Il y avait un an que le général
languissait dans les fers lorsque l'empereur tomba dangereusement malade.
Sentant sa fin approcher, et se torturant sur un lit de douleur, l'empereur
demanda qu'on lui apportât la tête de Théophobe à l'instant même. Des
assassins la lui présentèrent dans un plat d'argent. La saisissant par les
cheveux, il dit, avec une joie féroce : Bientôt je ne serai plus Théophile
; mais toi, tu n'es plus Théophobe ! Il expira dans d'effroyables
convulsions, en prononçant cette dernière parole (20 janvier
842). Théophile
laissa un fils, Michel III, qu'il avait déclaré Auguste en venant au monde.
Michel n'avait que trois ans lorsqu'il monta sur le trône. La princesse
Théodora gouverna sagement l'empire pendant treize ans, en qualité de
régente. En 855, Michel III, qui fut un des princes qui ont le plus
horriblement avili le rang suprême, outragea sa mère ; puis, il la chassa de
son palais, lui fit raser la tête et l'enferma pour toujours dans un
monastère. Michel III vécut comme Néron et mourut comme Héliogabale. Le 24
septembre 867, des conjurés, à la tête desquels se trouvait Basile, associé
depuis un an à l'empire, poignardèrent Michel III au milieu d'un festin. En ce temps-là, dit Léon le Grammairien, il tomba du ciel sur Constantinople une pluie de sang et de petites pierres tachetées de sang[4]. Le vieil historien ajoute que les peuples en furent effrayés. Il y avait, en effet, dans de tels phénomènes, que la science de cette époque ne s'expliquait pas, une sorte de condamnation de tant de crimes se succédant au sein de l'empire, de sinistres présages bien faits pour frapper les imaginations. On oubliait Dieu sous ces flots d'iniquités qui allaient s'amoncelant sans cesse ; mais lorsque, tout à coup, il semblait intervenir par quelque signe visible, la conscience humaine, qui ne saurait mourir, en était épouvantée. |