HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE XVI.

 

 

Constantin Copronyme succède à Léon III. — Il est iconoclaste et persécute les orthodoxes. — Il est déposé. — Artabarde, empereur. — Copronyme reprend le sceptre. — Concile iconoclaste tenu à Constantinople, en 754. — Mort de Copronyme. — Léon IV lui succède. — Sa mort. — Origine d'Irène. — Règne de cette impératrice. — Sa déposition. — Sa mort. — Nicéphore Ier lui succède. — Sa mort. — Michel Rhangabe, empereur. — Son abdication. — Léon IV ou Léon l'Arménien, empereur (de 741 à 811).

 

Constantin V, surnommé Copronyme à cause de sa malpropreté, succéda à son père, Léon III, et le surpassa en impiété. Du haut de la chaire de Sain te-Sophie, le patriarche Anastase jura, sur la vraie croix, que Copronyme avait nié en sa présence la divinité de Jésus-Christ et qu'il avait blasphémé son saint nom. Il couvrit l'empire de deuil et de ruines dans sa persécution contre les orthodoxes qui refusèrent de s'associer à l'hérésie des iconoclastes. Les chrétiens pouvaient appliquer à cette époque de désolation et de meurtre, ces paroles de l'Évangile : « Et le temps vient où quiconque vous fera mourir croira faire une chose agréable à Dieu. Ils vous traiteront de la sorte, parce qu'ils ne connaissent ni mon père, ni moi[1]. »

Constantin V s'attira bientôt la haine publique, et fut déposé. On proclama empereur Artabarde, son beau-frère. Mais Copronyme qui avait une incontestable bravoure, et qui ne manquait pas d'habileté, réunit six mille soldats sous son commandement, assiégea Constantinople, où Artabarde s'était enfermé, prit la ville par famine, et la livra au pillage de ses prétoriens. Artabarde et deux fils de cet empereur d'un moment, eurent les yeux crevés par les ordres de Copronyme. Il fit fouetter le patriarche Anastase en plein hippodrome, le mit ensuite sur un âne, le visage tourné vers la queue, et ordonna qu'on le promenât ainsi dans les rues de Constantinople. Cependant, ce prélat conserva l'épiscopat. « L'empereur, dit Théophane, n'aurait pu en trouver un plus mauvais que lui pour le mettre à sa place. » Anastase, en effet, était un des plus ardents iconoclastes de l'empire.

En 754, Copronyme convoqua son fameux concile de Constantinople. Cent trente-huit évêques d'Orient, successeurs des prélats que son père et lui avaient exilés ou égorgés, condamnèrent les images et frappèrent d'anathème ceux qui les honoraient. Nous remarquons, dans les décisions de ce concile, des articles spécialement dirigés contre les peintres et les statuaires. A peine d'excommunication, sans préjudice des châtiments portés par les lois impériales, il leur était défendu de représenter sur la toile, le bois, la pierre, le marbre, l'or ou l'airain, aucune figure religieuse. Raphaël, Michel-Ange, Rembrandt, Rubens, Canova et tant d'autres grands artistes, auraient été mal venus dans cette assemblée d'iconoclastes ! Sous l'ignare et vain prétexte d'épurer la foi chrétienne par la destruction des images, ces barbares de la pire espèce, muselaient le génie humain, l'étouffaient, et tenaient captive l'imagination des enfants de la terre ; et il existe encore des hommes qui tonnent contre les images ! L'austérité protestante, cette doctrine sans ampleur et sans vie, s'est prise d'enthousiasme pour le concile de 754[2]. A l'exemple de Léon l'Isaurien et de Copronyme, elle crie à la superstition, au scandale, à l'idolâtrie, en voyant dans nos églises les chefs-d'œuvre des grands maîtres ! Laissez-nous donc nos artistes ! Ne garrottez pas leur intelligence, vous autres, les libres penseurs ! Permettez à Raphaël de nous donner la Transfiguration sur le Thabor, la sainte Famille, les traits purs et célestes de la mère d'un Dieu ! Permettez aussi à Buonarotti de jeter son Jugement dernier à l'admiration des siècles ! Que le pinceau de Rembrandt nous fasse assister à la Descente de croix, que celui de Rubens nous montre Jésus-Christ guérissant les malades, et que le ciseau de Canova incline sur un crucifix la tête de Madeleine repentante !

Copronyme mourut en 775. Il laissa cinq fils : Léon IV, qui régna après lui, Christophe, Nicéphore, Nicétas et Eudoxe. Léon IV fut surnommé Porphyrogénète, parce qu'il était né dans l'appartement de porphyre qui se voyait dans le palais impérial. La dévastation, le pillage et les égorgements des iconoclastes, qui s'étaient ralentis au commencement de son règne, reprirent bientôt leur fureur. De saints prêtres, (les vierges consacrées au service des autels, des personnes de toute condition furent traînés, couverts de sang et chargés de chaînes, dans les rues de Constantinople. On les plongeait dans de ténébreux cachots où ils périssaient de faim et de misère. Pendant ce temps, les Sarrasins ravageaient l'Asie Mineure, s'emparaient de plusieurs villes de cette belle et riche contrée, et soumettaient les chrétiens à une servitude qui dure encore, le karasch ou capitation.

Nous avons vu, dans le cours de cette histoire, une pauvre fille, muse harmonieuse des bords du Céphise, devenir l'épouse d'un petit-fils de Théodose le Grand, et s'asseoir, avec lui, sur le trône de Constantinople. Une autre Athénienne, non moins éblouissante qu'Athénaïs, ceignit aussi son front du diadème impérial. Mais Irène, nom qui, en langue grecque, veut dire la paix, n'avait pas la candeur, la douce et poétique nature de l'enfant de Leontius. Irène descendait, disait-on, d'une des plus illustres races de la Grèce antique. Les voix de la renommée parlèrent à Constantinople de sa rare intelligence et de son éclatante beauté. Copronyme voulut la voir, l'appela dans sa capitale, en 769, et l'unit à son fils, Léon IV. Irène, qui était catholique, s'était montrée, à Athènes, l'ennemie déclarée des iconoclastes. Copronyme exigea de cette fille, qui avait à peine dix-sept ans lorsqu'elle arriva à Constantinople, un serment par lequel elle devait renoncer à sa foi, et embrasser l'hérésie des briseurs d'images.

L'ambitieuse Irène se souciait peu de cette doctrine des Pères de l'Église qui défend de commettre le plus petit mal pour obtenir le plus grand bien. Qu'était-ce à ses yeux, qu'un parjure en comparaison de la couronne d'Orient ? Elle abjura sa croyance sur le livre des Évangiles. Mais elle parvint, à force d'adresse et de dissimulation, à conquérir la confiance de tout le peuple de Constantinople. Elle laissa apercevoir aux catholiques que, malgré son serment, elle était restée fidèle au culte des images. Les iconoclastes étaient en même temps convaincus qu'ils n'avaient pas de plus ferme appui que l'impératrice, dans cette cour de Byzance d'où partaient alors les arrêts de spoliation et de mort contre les orthodoxes. Irène, cependant, ne put tromper son époux. Léon IV trouva un jour, sous le chevet du lit de sa femme, une image du Christ et une autre de la vierge Marie. A la vue de ces idoles, ainsi qu'on appelait à cette époque tout emblème religieux, l'empereur entre dans une violente colère. Irène proteste de son innocence ; elle dit que des ennemis perfides ont caché ces signes proscrits sous son chevet. Larmes, caresses, mensonges, repentir, serments pour l'avenir, l'impératrice met tout en usage pour désarmer le courroux du prince iconoclaste. Il est inflexible, et chasse sa femme de son palais. Elle n'y rentra qu'après la mort de son mari (780). Cette mort fut prompte, prématurée. Léon IV n'avait que trente ans. Irène fut soupçonnée de l'avoir fait empoisonner. Quelques historiens contemporains l'ont accusée de ce crime. Le caractère de cette princesse n'avait que trop accrédité cette opinion. Pilais sa disgrâce ne servit qu'à accroître sa popularité, qui grandissait chaque jour. Les catholiques la considérèrent comme une martyre de son zèle religieux ; de leur côté, les iconoclastes dirent qu'elle n'avait pas déserté leur communion, et que l'empereur, mal conseillé, l'avait aveuglément et injustement condamnée. Le double jeu d'Irène autorisait les orthodoxes et les hérétiques à la regarder également comme leur future protectrice.

De l'union de Léon IV avec Irène, naquit un fils, Constantin VI. Sou père l'avait déclaré Auguste et fait couronner dans l'église de Sainte-Sophie, dès son plus jeune âge. Le peuple, l'armée et le sénat, toujours consultés en pareil cas, avaient assisté et applaudi à ce couronnement. Constantin VI n'avait que dix ans lorsque le poison emporta Porphyrogénète dans la tombe. Irène voyait enfin son ambition satisfaite. L'empire était à elle ! Bientôt une conspiration se forme : les fils de Copronyme réunissent des partisans décidés à précipiter du trône celle qu'on croyait être l'empoisonneuse de Léon IV.

Irène découvre le complot, exile les conjurés après les avoir fait battre de verges, et oblige ses beaux-frères d'embrasser la carrière ecclésiastique. Ordonnés prêtres en 780, les princes distribuent, le jour de Noël, par les ordres de l'impératrice, la communion aux fidèles assemblés dans l'église de Sainte-Sophie ; puis elle les enferme dans le couvent de Saint-Mamas, situé près de Constantinople. En 792, l'armée romaine, en garnison à Syracuse, se mutine, et déclare qu'elle n'obéira pas à une femme. Les frères de Léon IV, entrés dans le sacerdoce malgré eux, se croient libres d'aspirer au rang suprême. L'armée proclame Nicéphore empereur. Irène châtie les soldats siciliens, fait en même temps crever les yeux à Nicéphore, et couper la langue à ses frères ; mais leur présence à Constantinople l'importune toujours ; elle les exile à Athènes où elle les fait égorger. La politique d'alors, comme on le voit, avait fait du crime son auxiliaire et son recours.

Charlemagne remplissait l'univers du bruit de sa gloire, lorsque Irène montait sur le trône de Byzance, et s'y maintenait par de longs forfaits. Elle voyait avec effroi son trône menacé et par les Sarrasins et par les mécontents que ses crimes soulevaient autour d'elle. La princesse voulut chercher un appui dans le lointain pays des Francs. En 782, elle envoya des ambassadeurs à Charlemagne chargés de lui demander son amitié et la main de sa fille Rotrude pour Constantin VI.

Le roi des Francs accueillit cette demande avec une vive joie. Cette union pouvait lui promettre le gouvernement de l'empire du monde. Elle pouvait empêcher, retarder, du moins, la chute de la monarchie fondée par Constantin. L'invincible épée qui dominait l'Europe, aurait bien su refouler les Sarrasins au fond de leurs déserts, et rendre à Constantinople sa sécurité et sa splendeur passée. La princesse Rotrude atteignait à peine sa dixième année. Le mariage fut arrêté ; on en différa l'accomplissement jusqu'à la majorité des deux enfants. En attendant, l'eunuque Élie, l'un des ambassadeurs d'Irène, resta auprès de Rotrude pour lui apprendre la langue grecque, les usages de la cour d'Orient et les mœurs des peuples sur lesquels elle semblait appelée à régner.

Mais le bras puissant de Charlemagne devait manquer à l'empire byzantin. Des courtisans avilis de la cour de Constantinople, ne virent dans ce projet d'union qu'une influence étrangère capable de leur enlever des positions dont ils étaient indignes, et qu'ils n'occupaient que pour se gorger d'or aux dépens de l'honneur et de la justice. « Songez, dirent-ils à Irène, songez qu'en unissant votre fils à Rotrude, vous ne vous donnerez point un allié utile dans Charlemagne, mais un maitre ! » Elle prêta sans peine l'oreille à ces discours intéressés. L'ambitieuse Athénienne, qui n'avait reculé devant aucun crime pour monter au premier rang, n'était pas disposée à en descendre au profit du roi de France, pas même au profit de Constantin VI. Veuve à vingt-huit ans, vivant dans une cour voluptueuse, resplendissante d'esprit et de séduction, voyant à ses pieds les hommes les plus beaux et les plus illustres de son empire, elle traita leurs assiduités avec un suprême dédain. Irène vivait pour régner. Elle ne sentit dans son âme qu'une passion : le pouvoir ! Elle lui sacrifia tout, tout excepté son honneur de femme. Sa coquetterie, qui réduisit au désespoir tant de brillants favoris, elle l'employait dans les affaires de l'État, auprès du peuple de Constantinople qu'elle avait séduit, fasciné. La politique remplissait ses jours. Seule, elle faisait ses délices.

Le temps de marier Constantin VI était venu. Il attendait impatiemment le jour de son union avec Rotrude. Irène renonça à cette union, et contraignit son fils à épouser une jeune Arménienne, appelée Marie. La trahison d'Irène irrita Charlemagne. Le duché de Bénévent que ce prince avait donné à Grimoald, le dernier de ses fils, fut le prétexte d'une rupture. Le duché de Bénévent était la seule portion de l'Italie qui restât encore à l'empire d'Orient. Irène envoya une armée pour la reprendre. Mais les bataillons de Charlemagne écrasèrent les soldats grecs en Calabre.

Constantin VI s'était longtemps bercé de l'espoir de partager son sceptre avec Rotrude. Marie était jeune et belle ; mais il ne l'épousa qu'avec répugnance. Ce mariage forcé l'aigrit contre sa mère qui le retenait dans une tutelle perpétuelle. Constantin VI délaissa sa femme pour se jeter dans des désordres qu'Irène elle-même favorisa. Elle se prêtait à ce qui pouvait rendre son fils odieux. Il se rencontra un abbé Joseph, économe de Sainte-Sophie, pour bénir le mariage du jeune Constantin avec une fille d'honneur nommé Théodota, au mépris des lois impériales et catholiques qui condamnaient le divorce. L'excommunication ne tarda pas à punir le prêtre qui avait transigé avec ses devoirs, et Marie alla cacher sa douleur et sa vie dans un cloître.

En 791, le général Pierre, les deux patrices Théodore et Damien forment un complot contre Irène au profit de Constantin VI. Le prince litre dans la conjuration. L'œil pénétrant de l'impératrice la découvre. Les conspirateurs sont arrêtés, mutilés et condamnés à l'exil. Irène inflige à son fils la punition qu'on donne aux enfants, et le retient captif dans son palais. Elle exige ensuite du sénat et de l'armée qu'elle soit reconnue seule souveraine et que le serment d'obéissance et de fidélité ne soit prêté qu'à Irène. Tout cède à sa volonté.

L'empire prospérait sous son règne. Le commerce et l'agriculture renaissaient. Le port de Constantinople se remplissait de navires marchands de tous les points du monde. De nouvelles églises se construisaient. La bibliothèque, brûlée par Léon l'Isaurien, réparait peu à peu ses pertes. Des écoles publiques s'ouvraient. Le septième concile général, d'abord convoqué, par Irène, à Constantinople, tenu, ensuite, à Nicée, en 787, avait condamné les iconoclastes et réconcilié l'Église de Rome avec l'Église d'Orient. Les armées de l'impératrice, commandées par des généraux habiles, avaient remporté quelques avantages sur les Bulgares et les Sarrasins. La tranquillité régnait. Les impôts diminués par Irène n'accablaient plus les populations. Le mouvement et la vie animaient les grandes artères de l'empire. Irène était adorée de ses sujets. Partout on chantait ses louanges. Des cris de joie se faisaient entendre lorsque, montée sur un char brillant d'or, attelé de quatre chevaux richement harnachés, elle apparaissait, belle et triomphante, dans les rues de sa capitale. Mais ses armes n'avaient pas toujours été victorieuses. Un homme, aussi illustre par ses talents que par ses vertus, Haroun-el-Raschid, le héros de l'Orient au VIIIe siècle, l'ami de Charlemagne, s'était avancé avec une puissante armée, jusque sur la rive asiatique du Bosphore. Irène n'obtint la paix de ce chef des Sarrasins qu'à prix d'or. L'empire de Constantinople devint, à cette époque, tributaire d'un calife comme il l'avait été d'Attila au Ve siècle.

Irène continuait à garder son fils prisonnier dans son palais. Il restait étranger au gouvernement. Il n'était rien. Sa mère était tout. C'était d'ailleurs un prince sans capacité et de mœurs dissolues. Cependant les légions d'Arménie demandèrent énergiquement la fin de sa honteuse captivité et la déposition de l'impératrice. Leur attitude était menaçante. Les ennemis d'Irène à Constantinople s'agitèrent ; cette nouvelle conjuration, dont Constantin VI faisait partie, fut habilement conduite. Irène ne l'apprit que lorsqu'elle éclata. L'impératrice est arrêtée par les ordres de son fils que l'armée venait de reconnaitre seul Auguste, et enfermée dans le palais d'Eleuthère, situé sur le bord de la Propontide. Elle avait enfoui dans cette demeure les trésors de l'empire. On les lui demanda, et elle ne consentit à les rendre, après de longs pourparlers, qu'à la condition de rentrer dans ses droits et dans sa liberté. Les embarras et les difficultés du gouvernement auraient écrasé l'impéritie d'un chef comme Constantin VI. On fut forcé de recourir aux mains habiles d'Irène. Il fut convenu que Constantin partagerait son pouvoir avec sa mère. Mais Irène n'avait plus autour d'elle ni estime ni prestige. On la craignait, on ne l'honorait plus. Toutefois la terreur qu'on inspire peut encore prolonger un pouvoir. C'était la secrète espérance de l'ambitieuse impératrice. Elle sentait la terre trembler sous ses pieds, et son sceptre glisser de ses mains autrefois si puissantes. Elle voyait le sénat, le peuple et l'armée s'éloigner d'elle et tourner leurs regards vers son fils. La haine et la vengeance bouillonnaient dans ce cœur de femme qu'aucun sentiment tendre ne remua jamais. Elle était montée sur le trône en passant sur les cadavres de son époux et de ses beaux-frères ; décidée à s'y maintenir, pouvait-elle reculer devant le cadavre de son fils ? Elle lui fit crever les yeux, en 797, pendant qu'il dormait dans la chambre même où elle l'avait mis au monde ! Il avait alors vingt-sept ans. Les pointes aiguës pénétrèrent si avant dans les yeux du prince qu'il ne tarda pas à en mourir.

Ce crime, qui place le nom d'Irène au rang des noms éternellement maudits, épouvanta l'imagination des peuples. Pendant les dix-sept jours qui le suivirent le soleil s'obscurcit. L'air se chargea de nuages noirs si épais que les navires perdirent leur route au milieu des mers. Les populations regardèrent ces phénomènes comme des signes du courroux céleste contre une mère dénaturée. Ce grand forfait resta quatre ans impuni. Ce ne fut qu'en 801 que la colère publique éclata sur la tête de l'impératrice. La déposition d'Irène fut prononcée par l'armée, le peuple et le sénat. On éleva à l'empire le chancelier Nicéphore. La princesse se réfugia dans le palais d'Éleuthère qui renfermait le reste du trésor impérial. Nicéphore se présenta sans gardes et sans armes devant frêne, lui parla avec respect, et jura que pas un cheveu de la tête de l'impératrice ne tomberait si elle voulait lui livrer la fortune des Césars. « Nicéphore, lui répondit-elle, tu me connais comme l'univers m'a connue. J'ai voulu régner ; les crimes n'ont rien coûté à mon ambition, et tous mes ennemis sont devenus mes victimes : j'ai immolé mon fils et les fils de Copronyme. Je t'ai épargné, toi, Nicéphore, toi qui seul devais m'arracher le sceptre ! Je ne te soupçonnais pas ! Que ta pitié envers celle que tu as précipitée du trône te mérite au moins la clémence de l'usurpateur qui te détrônera à ton tour ! Quant aux trésors de l'empire, tu peux les prendre. Depuis la mort de mon époux, ils m'ont servi à corrompre ceux qui t'ont donné la couronne et qui m'ont trahie ![3] » Que de leçons dans chacune de ces, paroles ! Irène fit jurer à Nicéphore qu'il lui rendrait sa liberté et qu'il la traiterait toujours en impératrice. Mais le nouveau maitre qui, pas plus qu'Irène, ne se croyait engagé par un serment, exila l'impératrice dans l'île de Lesbos. Nicéphore la fit étroitement garder, la condamna à Ta plus affreuse misère et l'impératrice, découronnée, fut réduite, pour vivre, à filer le lin dans sa cellule solitaire. Elle mourut, dans la patrie de Sapho, figée de cinquante ans, le 9 août 803. Des historiens byzantins ont vanté la piété d'Irène, et le calendrier grec, ne se souvenant pas de tant de crimes, l'a placée au rang des saintes !

L'empire romain disparut sous le règne d'Irène. Le jour de Noël de l'année 800, le pape Léon HI déposa une couronne brillante sur la tête du petit-fils de Charles Martel, dans l'église de Saint-Pierre, et s'écria : Vie et victoire à Charles 'Ingriste, couronne de Dieu, grand et pacifique empereur d'Occident ! Après la mort d'Irène Nicéphore envoya des ambassadeurs au grand monarque qui le reconnurent empereur d'Occident. On régla les limites des deux empires. L'Istrie, la Croatie, la Dalmatie, moins les villes maritimes de cette contrée, cessèrent d'appartenir à l'empire de Constantinople. Charlemagne ajouta ces diverses provinces à ses vastes États. L'empire fondé par Constantin se démembrait chaque jour. Les Sarrasins en possédaient déjà plus de la moitié. L'Asie Mineure, le Pont, la Thrace, la Macédoine, la Grèce et une partie de l'Illyrie, restaient encore à la couronne de Byzance. Il n'eût pas dépendu de Nicéphore que les Sarrasins ou les Bulgares se rendissent maîtres, s'ils l'avaient voulu, de quelques-unes de ces contrées, car ce fut un prince sanguinaire, vil, liche et avare. Les Bulgares le brûlèrent vif avec son armée dans une vallée de la Thrace en 811. La joie que causa la mort de ce tyran, a-t-on dit avec raison, fut la seule qu'il eût donnée au peuple pendant huit années de règne.

Un homme dont les douces et paisibles vertus n'étaient pas faites pour un siècle de corruption et d'abâtardissement, Michel Rangabe, grand maitre du palais, succéda à Nicéphore. Probe, confiant, religieux, ami du peuple et de la justice qu'il rétablit pour un moment dans son empire, il s'occupait à réparer les maux profonds du dernier règne, pendant que des intrigants et des ambitieux conspiraient autour de lui. Michel Rangabe avait deux fils aussi vertueux que leur père. Les gens de bien fondaient leur espoir sur cette honnête famille qui semblait ouvrir une ère de bonheur pour le malheureux empire. Les prétoriens, au contraire, la regardaient d'un œil jaloux, et voyaient leur droit d'élection militaire leur échapper. Ils voulurent le ressaisir en précipitant du trône une famille qui aurait pu l'honorer et le fortifier. Léon l'Arménien, que Michel avait comblé de bienfaits, était commandant général de l'armée. Adroit et rusé autant que brave, il s'était fait aimer des soldats, et préparait sourdement avec eux la chute de son souverain et de son bienfaiteur. Michel se vit obligé de déclarer la guerre aux Bulgares qui devenaient de plus en plus redoutables pour l'empire. L'empereur, à la tête de ses troupes, va les attaquer dans la Thrace. Les impériaux étaient sur le point de remporter une éclatante victoire, lorsque Léon, qui avait le commandement des Arméniens et des Cappadociens, prend ignominieusement la fuite avec son corps d'armée. Le reste des troupes fut mis en pleine déroute par les Bulgares. Léon l'Arménien est proclamé empereur par ses soldats. Michel revient à Constantinople. Léon l'y suit de près. Ils arrivent en même temps dans la capitale. Les grands, le sénat et le peuple exhortaient Michel à la résistance. « Non, dit-il, non, je ne veux pas qu'une goutte de sang chrétien soit versée pour ma cause. Je descends d'un trône que je dédaigne et sur lequel je suis monté malgré moi. » A ces mots il se dépouille des insignes de son pouvoir, les envoie à Léon en lui déclarant qu'il le reconnait pour son souverain. L'usurpateur n’osa pas attenter à la vie de Michel. Mais il fit mutiler ses deux fils. Léon les enferma dans un monastère avec leur père où ils vécurent et moururent en pardonnant à leurs ennemis.

 

 

 



[1] Saint Jean, chap. XVI.

[2] Voyez l'apologie de ce concile par le calviniste Spannheim, et les éloges que lui donne Gibbon dans son Histoire de la décadence de l'empire romain.

[3] Histoire de l'impératrice Irène, par l'abbé Mignot.