Constantin Copronyme
succède à Léon III. — Il est iconoclaste et persécute les orthodoxes. — Il
est déposé. — Artabarde, empereur. — Copronyme reprend le sceptre. — Concile
iconoclaste tenu à Constantinople, en 754. — Mort de Copronyme. — Léon IV lui
succède. — Sa mort. — Origine d'Irène. — Règne de cette impératrice. — Sa
déposition. — Sa mort. — Nicéphore Ier lui succède. — Sa mort. — Michel
Rhangabe, empereur. — Son abdication. — Léon IV ou Léon l'Arménien, empereur
(de 741 à 811).
Constantin
V, surnommé Copronyme à cause de sa malpropreté, succéda à son père, Léon
III, et le surpassa en impiété. Du haut de la chaire de Sain te-Sophie, le
patriarche Anastase jura, sur la vraie croix, que Copronyme avait nié en sa
présence la divinité de Jésus-Christ et qu'il avait blasphémé son saint nom.
Il couvrit l'empire de deuil et de ruines dans sa persécution contre les
orthodoxes qui refusèrent de s'associer à l'hérésie des iconoclastes. Les
chrétiens pouvaient appliquer à cette époque de désolation et de meurtre, ces
paroles de l'Évangile : « Et le temps vient où quiconque vous fera mourir
croira faire une chose agréable à Dieu. Ils vous traiteront de la sorte,
parce qu'ils ne connaissent ni mon père, ni moi[1]. » Constantin
V s'attira bientôt la haine publique, et fut déposé. On proclama empereur
Artabarde, son beau-frère. Mais Copronyme qui avait une incontestable
bravoure, et qui ne manquait pas d'habileté, réunit six mille soldats sous
son commandement, assiégea Constantinople, où Artabarde s'était enfermé, prit
la ville par famine, et la livra au pillage de ses prétoriens. Artabarde et
deux fils de cet empereur d'un moment, eurent les yeux crevés par les ordres
de Copronyme. Il fit fouetter le patriarche Anastase en plein hippodrome, le mit
ensuite sur un âne, le visage tourné vers la queue, et ordonna qu'on le
promenât ainsi dans les rues de Constantinople. Cependant, ce prélat conserva
l'épiscopat. « L'empereur, dit Théophane, n'aurait pu en trouver un plus
mauvais que lui pour le mettre à sa place. » Anastase, en effet, était un des
plus ardents iconoclastes de l'empire. En 754,
Copronyme convoqua son fameux concile de Constantinople. Cent trente-huit
évêques d'Orient, successeurs des prélats que son père et lui avaient exilés
ou égorgés, condamnèrent les images et frappèrent d'anathème ceux qui les
honoraient. Nous remarquons, dans les décisions de ce concile, des articles
spécialement dirigés contre les peintres et les statuaires. A peine
d'excommunication, sans préjudice des châtiments portés par les lois
impériales, il leur était défendu de représenter sur la toile, le bois, la
pierre, le marbre, l'or ou l'airain, aucune figure religieuse. Raphaël,
Michel-Ange, Rembrandt, Rubens, Canova et tant d'autres grands artistes,
auraient été mal venus dans cette assemblée d'iconoclastes ! Sous
l'ignare et vain prétexte d'épurer la foi chrétienne par la destruction des
images, ces barbares de la pire espèce, muselaient le génie humain,
l'étouffaient, et tenaient captive l'imagination des enfants de la terre ; et
il existe encore des hommes qui tonnent contre les images ! L'austérité
protestante, cette doctrine sans ampleur et sans vie, s'est prise
d'enthousiasme pour le concile de 754[2]. A l'exemple de Léon l'Isaurien
et de Copronyme, elle crie à la superstition, au scandale, à l'idolâtrie, en
voyant dans nos églises les chefs-d'œuvre des grands maîtres ! Laissez-nous
donc nos artistes ! Ne garrottez pas leur intelligence, vous autres, les
libres penseurs ! Permettez à Raphaël de nous donner la Transfiguration
sur le Thabor, la sainte Famille, les traits purs et célestes de
la mère d'un Dieu ! Permettez aussi à Buonarotti de jeter son Jugement
dernier à l'admiration des siècles ! Que le pinceau de Rembrandt nous
fasse assister à la Descente de croix, que celui de Rubens nous montre Jésus-Christ
guérissant les malades, et que le ciseau de Canova incline sur un
crucifix la tête de Madeleine repentante ! Copronyme
mourut en 775. Il laissa cinq fils : Léon IV, qui régna après lui,
Christophe, Nicéphore, Nicétas et Eudoxe. Léon IV fut surnommé
Porphyrogénète, parce qu'il était né dans l'appartement de porphyre qui se
voyait dans le palais impérial. La dévastation, le pillage et les égorgements
des iconoclastes, qui s'étaient ralentis au commencement de son règne,
reprirent bientôt leur fureur. De saints prêtres, (les vierges consacrées au
service des autels, des personnes de toute condition furent traînés, couverts
de sang et chargés de chaînes, dans les rues de Constantinople. On les
plongeait dans de ténébreux cachots où ils périssaient de faim et de misère.
Pendant ce temps, les Sarrasins ravageaient l'Asie Mineure, s'emparaient de
plusieurs villes de cette belle et riche contrée, et soumettaient les
chrétiens à une servitude qui dure encore, le karasch ou capitation. Nous
avons vu, dans le cours de cette histoire, une pauvre fille, muse harmonieuse
des bords du Céphise, devenir l'épouse d'un petit-fils de Théodose le Grand,
et s'asseoir, avec lui, sur le trône de Constantinople. Une autre Athénienne,
non moins éblouissante qu'Athénaïs, ceignit aussi son front du diadème
impérial. Mais Irène, nom qui, en langue grecque, veut dire la paix,
n'avait pas la candeur, la douce et poétique nature de l'enfant de Leontius.
Irène descendait, disait-on, d'une des plus illustres races de la Grèce
antique. Les voix de la renommée parlèrent à Constantinople de sa rare
intelligence et de son éclatante beauté. Copronyme voulut la voir, l'appela
dans sa capitale, en 769, et l'unit à son fils, Léon IV. Irène, qui était
catholique, s'était montrée, à Athènes, l'ennemie déclarée des iconoclastes.
Copronyme exigea de cette fille, qui avait à peine dix-sept ans lorsqu'elle
arriva à Constantinople, un serment par lequel elle devait renoncer à sa foi,
et embrasser l'hérésie des briseurs d'images. L'ambitieuse
Irène se souciait peu de cette doctrine des Pères de l'Église qui défend de
commettre le plus petit mal pour obtenir le plus grand bien. Qu'était-ce à
ses yeux, qu'un parjure en comparaison de la couronne d'Orient ? Elle abjura
sa croyance sur le livre des Évangiles. Mais elle parvint, à force d'adresse
et de dissimulation, à conquérir la confiance de tout le peuple de
Constantinople. Elle laissa apercevoir aux catholiques que, malgré son serment,
elle était restée fidèle au culte des images. Les iconoclastes étaient en
même temps convaincus qu'ils n'avaient pas de plus ferme appui que
l'impératrice, dans cette cour de Byzance d'où partaient alors les arrêts de
spoliation et de mort contre les orthodoxes. Irène, cependant, ne put tromper
son époux. Léon IV trouva un jour, sous le chevet du lit de sa femme, une
image du Christ et une autre de la vierge Marie. A la vue de ces idoles,
ainsi qu'on appelait à cette époque tout emblème religieux, l'empereur entre
dans une violente colère. Irène proteste de son innocence ; elle dit que des
ennemis perfides ont caché ces signes proscrits sous son chevet. Larmes,
caresses, mensonges, repentir, serments pour l'avenir, l'impératrice met tout
en usage pour désarmer le courroux du prince iconoclaste. Il est inflexible,
et chasse sa femme de son palais. Elle n'y rentra qu'après la mort de son
mari (780). Cette mort fut prompte,
prématurée. Léon IV n'avait que trente ans. Irène fut soupçonnée de l'avoir
fait empoisonner. Quelques historiens contemporains l'ont accusée de ce
crime. Le caractère de cette princesse n'avait que trop accrédité cette
opinion. Pilais sa disgrâce ne servit qu'à accroître sa popularité, qui
grandissait chaque jour. Les catholiques la considérèrent comme une martyre
de son zèle religieux ; de leur côté, les iconoclastes dirent qu'elle n'avait
pas déserté leur communion, et que l'empereur, mal conseillé, l'avait
aveuglément et injustement condamnée. Le double jeu d'Irène autorisait les
orthodoxes et les hérétiques à la regarder également comme leur future protectrice. De
l'union de Léon IV avec Irène, naquit un fils, Constantin VI. Sou père
l'avait déclaré Auguste et fait couronner dans l'église de Sainte-Sophie, dès
son plus jeune âge. Le peuple, l'armée et le sénat, toujours consultés en
pareil cas, avaient assisté et applaudi à ce couronnement. Constantin VI
n'avait que dix ans lorsque le poison emporta Porphyrogénète dans la tombe.
Irène voyait enfin son ambition satisfaite. L'empire était à elle ! Bientôt
une conspiration se forme : les fils de Copronyme réunissent des partisans
décidés à précipiter du trône celle qu'on croyait être l'empoisonneuse de
Léon IV. Irène
découvre le complot, exile les conjurés après les avoir fait battre de
verges, et oblige ses beaux-frères d'embrasser la carrière ecclésiastique.
Ordonnés prêtres en 780, les princes distribuent, le jour de Noël, par les
ordres de l'impératrice, la communion aux fidèles assemblés dans l'église de
Sainte-Sophie ; puis elle les enferme dans le couvent de Saint-Mamas, situé
près de Constantinople. En 792, l'armée romaine, en garnison à Syracuse, se
mutine, et déclare qu'elle n'obéira pas à une femme. Les frères de Léon IV,
entrés dans le sacerdoce malgré eux, se croient libres d'aspirer au rang
suprême. L'armée proclame Nicéphore empereur. Irène châtie les soldats
siciliens, fait en même temps crever les yeux à Nicéphore, et couper la
langue à ses frères ; mais leur présence à Constantinople l'importune
toujours ; elle les exile à Athènes où elle les fait égorger. La politique
d'alors, comme on le voit, avait fait du crime son auxiliaire et son recours. Charlemagne
remplissait l'univers du bruit de sa gloire, lorsque Irène montait sur le
trône de Byzance, et s'y maintenait par de longs forfaits. Elle voyait avec
effroi son trône menacé et par les Sarrasins et par les mécontents que ses
crimes soulevaient autour d'elle. La princesse voulut chercher un appui dans
le lointain pays des Francs. En 782, elle envoya des ambassadeurs à
Charlemagne chargés de lui demander son amitié et la main de sa fille Rotrude
pour Constantin VI. Le roi
des Francs accueillit cette demande avec une vive joie. Cette union pouvait
lui promettre le gouvernement de l'empire du monde. Elle pouvait empêcher,
retarder, du moins, la chute de la monarchie fondée par Constantin.
L'invincible épée qui dominait l'Europe, aurait bien su refouler les
Sarrasins au fond de leurs déserts, et rendre à Constantinople sa sécurité et
sa splendeur passée. La princesse Rotrude atteignait à peine sa dixième
année. Le mariage fut arrêté ; on en différa l'accomplissement jusqu'à la
majorité des deux enfants. En attendant, l'eunuque Élie, l'un des
ambassadeurs d'Irène, resta auprès de Rotrude pour lui apprendre la langue
grecque, les usages de la cour d'Orient et les mœurs des peuples sur lesquels
elle semblait appelée à régner. Mais le
bras puissant de Charlemagne devait manquer à l'empire byzantin. Des
courtisans avilis de la cour de Constantinople, ne virent dans ce projet
d'union qu'une influence étrangère capable de leur enlever des positions dont
ils étaient indignes, et qu'ils n'occupaient que pour se gorger d'or aux
dépens de l'honneur et de la justice. « Songez, dirent-ils à Irène, songez
qu'en unissant votre fils à Rotrude, vous ne vous donnerez point un allié
utile dans Charlemagne, mais un maitre ! » Elle prêta sans peine l'oreille à
ces discours intéressés. L'ambitieuse Athénienne, qui n'avait reculé devant
aucun crime pour monter au premier rang, n'était pas disposée à en descendre
au profit du roi de France, pas même au profit de Constantin VI. Veuve à
vingt-huit ans, vivant dans une cour voluptueuse, resplendissante d'esprit et
de séduction, voyant à ses pieds les hommes les plus beaux et les plus
illustres de son empire, elle traita leurs assiduités avec un suprême dédain.
Irène vivait pour régner. Elle ne sentit dans son âme qu'une passion : le
pouvoir ! Elle lui sacrifia tout, tout excepté son honneur de femme. Sa
coquetterie, qui réduisit au désespoir tant de brillants favoris, elle
l'employait dans les affaires de l'État, auprès du peuple de
Constantinople qu'elle avait séduit, fasciné. La politique remplissait ses
jours. Seule, elle faisait ses délices. Le
temps de marier Constantin VI était venu. Il attendait impatiemment le jour
de son union avec Rotrude. Irène renonça à cette union, et contraignit son
fils à épouser une jeune Arménienne, appelée Marie. La trahison d'Irène
irrita Charlemagne. Le duché de Bénévent que ce prince avait donné à
Grimoald, le dernier de ses fils, fut le prétexte d'une rupture. Le duché de
Bénévent était la seule portion de l'Italie qui restât encore à l'empire
d'Orient. Irène envoya une armée pour la reprendre. Mais les bataillons de
Charlemagne écrasèrent les soldats grecs en Calabre. Constantin
VI s'était longtemps bercé de l'espoir de partager son sceptre avec Rotrude.
Marie était jeune et belle ; mais il ne l'épousa qu'avec répugnance. Ce
mariage forcé l'aigrit contre sa mère qui le retenait dans une tutelle
perpétuelle. Constantin VI délaissa sa femme pour se jeter dans des désordres
qu'Irène elle-même favorisa. Elle se prêtait à ce qui pouvait rendre son fils
odieux. Il se rencontra un abbé Joseph, économe de Sainte-Sophie, pour bénir
le mariage du jeune Constantin avec une fille d'honneur nommé Théodota, au
mépris des lois impériales et catholiques qui condamnaient le divorce.
L'excommunication ne tarda pas à punir le prêtre qui avait transigé avec ses
devoirs, et Marie alla cacher sa douleur et sa vie dans un cloître. En 791,
le général Pierre, les deux patrices Théodore et Damien forment un complot
contre Irène au profit de Constantin VI. Le prince litre dans la conjuration.
L'œil pénétrant de l'impératrice la découvre. Les conspirateurs sont arrêtés,
mutilés et condamnés à l'exil. Irène inflige à son fils la punition qu'on
donne aux enfants, et le retient captif dans son palais. Elle exige ensuite
du sénat et de l'armée qu'elle soit reconnue seule souveraine et que le
serment d'obéissance et de fidélité ne soit prêté qu'à Irène. Tout cède à sa
volonté. L'empire
prospérait sous son règne. Le commerce et l'agriculture renaissaient. Le port
de Constantinople se remplissait de navires marchands de tous les points du
monde. De nouvelles églises se construisaient. La bibliothèque, brûlée par
Léon l'Isaurien, réparait peu à peu ses pertes. Des écoles publiques
s'ouvraient. Le septième concile général, d'abord convoqué, par Irène, à
Constantinople, tenu, ensuite, à Nicée, en 787, avait condamné les
iconoclastes et réconcilié l'Église de Rome avec l'Église d'Orient. Les
armées de l'impératrice, commandées par des généraux habiles, avaient
remporté quelques avantages sur les Bulgares et les Sarrasins. La
tranquillité régnait. Les impôts diminués par Irène n'accablaient plus les
populations. Le mouvement et la vie animaient les grandes artères de
l'empire. Irène était adorée de ses sujets. Partout on chantait ses louanges.
Des cris de joie se faisaient entendre lorsque, montée sur un char brillant
d'or, attelé de quatre chevaux richement harnachés, elle apparaissait, belle
et triomphante, dans les rues de sa capitale. Mais ses armes n'avaient pas
toujours été victorieuses. Un homme, aussi illustre par ses talents que par
ses vertus, Haroun-el-Raschid, le héros de l'Orient au VIIIe siècle, l'ami de
Charlemagne, s'était avancé avec une puissante armée, jusque sur la rive
asiatique du Bosphore. Irène n'obtint la paix de ce chef des Sarrasins qu'à
prix d'or. L'empire de Constantinople devint, à cette époque, tributaire d'un
calife comme il l'avait été d'Attila au Ve siècle. Irène
continuait à garder son fils prisonnier dans son palais. Il restait étranger
au gouvernement. Il n'était rien. Sa mère était tout. C'était d'ailleurs un
prince sans capacité et de mœurs dissolues. Cependant les légions d'Arménie
demandèrent énergiquement la fin de sa honteuse captivité et la déposition de
l'impératrice. Leur attitude était menaçante. Les ennemis d'Irène à
Constantinople s'agitèrent ; cette nouvelle conjuration, dont Constantin VI
faisait partie, fut habilement conduite. Irène ne l'apprit que lorsqu'elle
éclata. L'impératrice est arrêtée par les ordres de son fils que l'armée
venait de reconnaitre seul Auguste, et enfermée dans le palais d'Eleuthère,
situé sur le bord de la Propontide. Elle avait enfoui dans cette demeure les
trésors de l'empire. On les lui demanda, et elle ne consentit à les rendre,
après de longs pourparlers, qu'à la condition de rentrer dans ses droits et
dans sa liberté. Les embarras et les difficultés du gouvernement auraient
écrasé l'impéritie d'un chef comme Constantin VI. On fut forcé de recourir
aux mains habiles d'Irène. Il fut convenu que Constantin partagerait son
pouvoir avec sa mère. Mais Irène n'avait plus autour d'elle ni estime ni
prestige. On la craignait, on ne l'honorait plus. Toutefois la terreur qu'on
inspire peut encore prolonger un pouvoir. C'était la secrète espérance de
l'ambitieuse impératrice. Elle sentait la terre trembler sous ses pieds, et
son sceptre glisser de ses mains autrefois si puissantes. Elle voyait le
sénat, le peuple et l'armée s'éloigner d'elle et tourner leurs regards vers
son fils. La haine et la vengeance bouillonnaient dans ce cœur de femme
qu'aucun sentiment tendre ne remua jamais. Elle était montée sur le trône en
passant sur les cadavres de son époux et de ses beaux-frères ; décidée à s'y
maintenir, pouvait-elle reculer devant le cadavre de son fils ? Elle lui fit
crever les yeux, en 797, pendant qu'il dormait dans la chambre même où elle
l'avait mis au monde ! Il avait alors vingt-sept ans. Les pointes aiguës
pénétrèrent si avant dans les yeux du prince qu'il ne tarda pas à en mourir. Ce
crime, qui place le nom d'Irène au rang des noms éternellement maudits,
épouvanta l'imagination des peuples. Pendant les dix-sept jours qui le
suivirent le soleil s'obscurcit. L'air se chargea de nuages noirs si épais
que les navires perdirent leur route au milieu des mers. Les populations
regardèrent ces phénomènes comme des signes du courroux céleste contre une
mère dénaturée. Ce grand forfait resta quatre ans impuni. Ce ne fut qu'en 801
que la colère publique éclata sur la tête de l'impératrice. La déposition
d'Irène fut prononcée par l'armée, le peuple et le sénat. On éleva à l'empire
le chancelier Nicéphore. La princesse se réfugia dans le palais d'Éleuthère
qui renfermait le reste du trésor impérial. Nicéphore se présenta sans gardes
et sans armes devant frêne, lui parla avec respect, et jura que pas un cheveu
de la tête de l'impératrice ne tomberait si elle voulait lui livrer la
fortune des Césars. « Nicéphore, lui répondit-elle, tu me connais comme
l'univers m'a connue. J'ai voulu régner ; les crimes n'ont rien coûté à mon
ambition, et tous mes ennemis sont devenus mes victimes : j'ai immolé mon
fils et les fils de Copronyme. Je t'ai épargné, toi, Nicéphore, toi qui seul
devais m'arracher le sceptre ! Je ne te soupçonnais pas ! Que ta pitié envers
celle que tu as précipitée du trône te mérite au moins la clémence de
l'usurpateur qui te détrônera à ton tour ! Quant aux trésors de l'empire, tu
peux les prendre. Depuis la mort de mon époux, ils m'ont servi à corrompre
ceux qui t'ont donné la couronne et qui m'ont trahie ![3] » Que de leçons dans
chacune de ces, paroles ! Irène fit jurer à Nicéphore qu'il lui rendrait sa
liberté et qu'il la traiterait toujours en impératrice. Mais le nouveau
maitre qui, pas plus qu'Irène, ne se croyait engagé par un serment, exila
l'impératrice dans l'île de Lesbos. Nicéphore la fit étroitement garder, la
condamna à Ta plus affreuse misère et l'impératrice, découronnée, fut
réduite, pour vivre, à filer le lin dans sa cellule solitaire. Elle mourut,
dans la patrie de Sapho, figée de cinquante ans, le 9 août 803. Des
historiens byzantins ont vanté la piété d'Irène, et le calendrier grec, ne se
souvenant pas de tant de crimes, l'a placée au rang des saintes ! L'empire
romain disparut sous le règne d'Irène. Le jour de Noël de l'année 800, le
pape Léon HI déposa une couronne brillante sur la tête du petit-fils de
Charles Martel, dans l'église de Saint-Pierre, et s'écria : Vie et
victoire à Charles 'Ingriste, couronne de Dieu, grand et pacifique empereur
d'Occident ! Après la mort d'Irène Nicéphore envoya des ambassadeurs au
grand monarque qui le reconnurent empereur d'Occident. On régla les limites
des deux empires. L'Istrie, la Croatie, la Dalmatie, moins les villes
maritimes de cette contrée, cessèrent d'appartenir à l'empire de
Constantinople. Charlemagne ajouta ces diverses provinces à ses vastes États.
L'empire fondé par Constantin se démembrait chaque jour. Les Sarrasins en
possédaient déjà plus de la moitié. L'Asie Mineure, le Pont, la Thrace, la
Macédoine, la Grèce et une partie de l'Illyrie, restaient encore à la
couronne de Byzance. Il n'eût pas dépendu de Nicéphore que les Sarrasins ou
les Bulgares se rendissent maîtres, s'ils l'avaient voulu, de quelques-unes
de ces contrées, car ce fut un prince sanguinaire, vil, liche et avare. Les
Bulgares le brûlèrent vif avec son armée dans une vallée de la Thrace en 811.
La joie que causa la mort de ce tyran, a-t-on dit avec raison, fut la seule
qu'il eût donnée au peuple pendant huit années de règne. Un homme dont les douces et paisibles vertus n'étaient pas faites pour un siècle de corruption et d'abâtardissement, Michel Rangabe, grand maitre du palais, succéda à Nicéphore. Probe, confiant, religieux, ami du peuple et de la justice qu'il rétablit pour un moment dans son empire, il s'occupait à réparer les maux profonds du dernier règne, pendant que des intrigants et des ambitieux conspiraient autour de lui. Michel Rangabe avait deux fils aussi vertueux que leur père. Les gens de bien fondaient leur espoir sur cette honnête famille qui semblait ouvrir une ère de bonheur pour le malheureux empire. Les prétoriens, au contraire, la regardaient d'un œil jaloux, et voyaient leur droit d'élection militaire leur échapper. Ils voulurent le ressaisir en précipitant du trône une famille qui aurait pu l'honorer et le fortifier. Léon l'Arménien, que Michel avait comblé de bienfaits, était commandant général de l'armée. Adroit et rusé autant que brave, il s'était fait aimer des soldats, et préparait sourdement avec eux la chute de son souverain et de son bienfaiteur. Michel se vit obligé de déclarer la guerre aux Bulgares qui devenaient de plus en plus redoutables pour l'empire. L'empereur, à la tête de ses troupes, va les attaquer dans la Thrace. Les impériaux étaient sur le point de remporter une éclatante victoire, lorsque Léon, qui avait le commandement des Arméniens et des Cappadociens, prend ignominieusement la fuite avec son corps d'armée. Le reste des troupes fut mis en pleine déroute par les Bulgares. Léon l'Arménien est proclamé empereur par ses soldats. Michel revient à Constantinople. Léon l'y suit de près. Ils arrivent en même temps dans la capitale. Les grands, le sénat et le peuple exhortaient Michel à la résistance. « Non, dit-il, non, je ne veux pas qu'une goutte de sang chrétien soit versée pour ma cause. Je descends d'un trône que je dédaigne et sur lequel je suis monté malgré moi. » A ces mots il se dépouille des insignes de son pouvoir, les envoie à Léon en lui déclarant qu'il le reconnait pour son souverain. L'usurpateur n’osa pas attenter à la vie de Michel. Mais il fit mutiler ses deux fils. Léon les enferma dans un monastère avec leur père où ils vécurent et moururent en pardonnant à leurs ennemis. |