Mort d'Héraclius. —
Provinces enlevées par les musulmans à l’empire d'Orient. — Constantin III et
Héracléonas, empereurs. — Mort de Constantin III. — Exil de l'impératrice
Martine et de son fils Héracléonas. — Constant II. — Les monothélites. — Type
de Constant II, condamné par le Saint-Siège. — L'empereur persécute le pape
Martin. — Constant II fait assassiner son frère. — Remords de l'empereur. —
Il quitte Constantinople. — Va à Rome. — En pille les églises. — Meurt
assassiné à Syracuse. — Constantin Pogonat. — Révolte de l'armée. — Elle
demande trois empereurs à la fois. — Punition des coupables. — Premier siège
de Constantinople par les mahométans. — Invention du feu grégeois. — Mort de
Constantin Pogonat. — Justinien II. — Ses crimes. — Son exil. — Le patrice
Léonce, empereur, est déposé par Absimare. — Justinien lui fait couper la
tête. — Bardane. — Anastase II. — Théodore III, empereur malgré lui. — Léon
III lui succède. — Deuxième siège de Constantinople par les musulmans. — Ils
sont repoussés. — Léon III défend d'honorer les images. — Les iconoclastes. —
Persécution cruelle. — Bibliothèque de Constantinople ; incendie. — Démêlés
entre le pape et l’empereur de Constantinople (de 641 à 741).
Les
époques que nous racontons ne sont pas fertiles en grandes choses ; le génie,
le patriotisme, les hautes vertus ne sont point là pour ranimer et soutenir
le récit. On voudrait se détourner du spectacle monotone de ces crimes, de
ces violences parties d'en bas et d'en haut, de ces perpétuelles ignominies ;
mais l'histoire ne choisit pas : elle raconte ; elle embrasse tout. Elle dit
le bien pour le signaler à l'admiration du monde entier ; elle dit le mal
pour le flétrir, en tirer d'utiles leçons. Quand sur ce triste fond de
misères, de forfaits et de lâchetés se détache une noble figure, le regard la
saisit avec amour comme pour se consoler du tableau. C'est ainsi que la
figure d’Héraclius nous est apparue comme une sorte de bonne fortune
historique au milieu de cet immense abaissement de l'empire ; son courage,
son dévouement, sa noble piété nous frappaient et nous char-niaient, et pour
nous tout spectacle s'effaçait devant ce sublime spectacle du vainqueur des
Perses portant triomphalement sur ses épaules le bois de la gaie croix et
montant ainsi la voie douloureuse comme jadis on montait au Capitole.
Héraclius mourut le Il février 641, après trente ans de règne. Rien ne devait
rester de ses victoires ; la Providence avait condamné, l'empire ; mais les
coups portés par les Arabes à ce colosse affaissé, devaient être des coups
sérieux et définitifs : aux Arabes appartenaient désormais la Mésopotamie, la
Syrie, la Palestine. Aucune force n'était plus capable d'arrêter les
démembrements des États dont Constantinople était la capitale. Il
était dans la destinée des grands hommes de ces suprêmes époques romaines de
ne rien laisser après eux. Héraclius, par son testament avait partagé le
pouvoir entre deux fils qui appartenaient à deux lits différents ; ces deux
fils étaient Constantin III et Héracléonas ; ni l'un ni l'autre ne régnèrent
: Constantin III fut empoisonné par une mère rivale, Héracléonas fut déposé
et proscrit connue sa mère. Du milieu de ces crimes et de ces proscriptions
sortit le pouvoir d'un enfant, Constant II, fils de Constantin III, proclamé
empereur à l'âge de onze ans. Tant que Constant II fut mineur, le sénat
gouverna à sa place. Lorsque le jeune empereur put gouverner lui-même, il se
jeta comme un fou dans les disputes religieuses au lieu de défendre un empire
menacé de toutes parts. Dans ce relâchement des cœurs et cette décadence des
esprits, il y avait toujours place pour une secte nouvelle ; les monothélites
eurent leur tour ; on appelait ainsi les sectaires qui, sans nier les deux
natures en Jésus-Christ, niaient toute volonté de la part de la nature
humaine unie à la nature divine dans la personne du Sauveur du monde. Le côté
humain du fils de Marie n'existait plus ; rien n'était plus contraire au
dogme catholique du Dieu homme, dogme attesté avec la dernière évidence par
toutes nos écritures et par les témoignages de tous les Pères. En ce temps-là
les subtilités théologiques atteignaient de leur contagion d'aussi fermes
esprits qu'Héraclius lui-même ; il avait partagé l'erreur des monothélites,
qu'il exposa dans son écrit condamné par le pape Jean IV dans un concile ;
mais le pieux empereur s'était soumis du moment que le Saint-Siège avait
parlé. Il était tout simple que les nouveaux hérétiques exploitassent le nom
d'Héraclius sans tenir compte de sa soumission. On vit un jour affiché aux
portes des églises de Constantinople l’ecthèse ou l'écrit d'Héraclius
déjà condamné ; les catholiques s'en plaignirent à Constant II et au
patriarche Paul qui firent disparaître les affiches. Constant II n'était pas
homme à s'en tenir là ; d'ailleurs le patriarche Paul le poussait habilement
dans la voie contraire à la foi romaine. Le jeune empereur se présenta comme
un conciliateur entre les orthodoxes et les monothélites dans un édit connu
sous le nom de Type, édit qui maintenait l'hérésie tout entière. Rome
condamna le Type au concile de Latran en 649. Ce ne fut plus la manie
théologique, ce fut l'orgueil blessé qui inspira Constant II après la
sentence du concile de Latran. Il accusa le pape Martin d'avoir favorisé
l'entrée des Sarrasins en Sicile, et donna ordre ù l'exarque de Ravenne de
s'emparer du pontife et de l'amener à Constantinople. Ces ordres impies
furent exécutés. Martin, arraché du Vatican, fut traîné jusqu'à
Constantinople, enfermé dans une prison pendant trois mois et puis jeté dans
l'exil où il mourut de misère (655). Constant
II avait un frère appelé Théodose. C'était un prince de grande espérance.
L'empereur le contraignit d'embrasser la vie monastique. Le lâche et
soupçonneux Constant redoutait encore Théodose alors même que ce jeune prince
avait renoncé dans son cloître aux intérêts de la terre. Constant le fit
assassiner en 659. Il avait reçu, un mois auparavant, la communion des mains
de son frère. Le ver rongeur du remords qui fouille toujours dans l'âme du
coupable, et qui ne meurt jamais, troublait les nuits de Constant II. Le
spectre de Théodose lui apparaissait dans ses songes. Il tenait, d'une main,
une torche enflammée, de l'autre, un calice plein de sang ; le fantôme le
présentait aux lèvres de Constant II, et lui disait : Bois, Cain ![1] L'horreur
de ce crime avait soulevé l'indignation publique à Constantinople contre
Constant II. On le menaçait de mort. Il eut hâte de s'éloigner de la cité
impériale. Il dit qu'il voulait transférer le siège de son gouvernement à
Rome, fit préparer secrètement un navire et s'y embarqua. Il chargea un de
ses officiers de lui amener sa femme et ses trois fils, Constantin, Tibère et
Héraclius. Le peuple prévenu à temps ne les laissa pas sortir du palais
impérial. L'empereur partit seul. Debout sur le pont du navire qui le
conduisait vers le Tibre, il tourna la tête vers Constantinople et cracha sur
la ville, comme pour lui témoigner son mépris. Il arriva à Rome au mois de
juillet 663. Le pape Vitalien et son clergé l'accueillirent en grande pompe.
L'empereur resta douze jours dans la ville éternelle, et en pilla les
églises. Les ornements des sanctuaires et les vases sacrés échappés à la
rapacité des Goths et des Vandales, devinrent la proie du petit-fils
d'Héraclius. Constant Il se retira à Syracuse, où il vécut dans le
libertinage. Un de ses officiers l'assomma dans son bain, en 668. Il avait
alors trente-huit ans. Il n'emporta dans son sépulcre que l'exécration de ses
sujets[2]. Constantin
Pogonat (le
Barbu) ou
Constantin IV succéda à Constant II au trône de Constantinople. Le nouvel
empereur donna le titre d'Auguste à ses frères, Tibère et Héraclius ; mais il
ne leur accorda aucune participation dans les affaires (lu gouvernement. Les
soldats, qui disposaient plus que jamais du pouvoir, voulurent trois
empereurs à la fois. Campés à Chrysopolis (Scutari), sur la côte asiatique du Bosphore, en face
de Constantinople, ils déclarèrent Augustes, avec les mêmes attributions que
Pogonat, Tibère et Héraclius. Nous adorons les trois personnes de la
sainte Trinité, disent-ils, nous voulons être gouvernés sur la terre comme on
l'est dans le ciel. Il nous faut trois empereurs à la fois ! Les
prétoriens étaient, à leur insu, dans la logique ; du moment qu'il était
accepté que le pouvoir partait de leurs rangs, pourquoi voudrait-on qu'ils
eussent gardé l'idée et le sentiment de l'ordre dans leur façon de comprendre
l'autorité dans le monde ? Ils avaient le droit de faire un empereur ;
pourquoi n'en auraient-ils pas fait trois ? pourquoi pas cinq ? pourquoi pas
dix ? Pourquoi s'arrêter en si beau chemin et ne pas forger autant de
couronnes qu'il y avait d'ambitions à rassasier ? Cependant
la mutinerie des troupes prenait un caractère grave. Constantin IV s'en
alarmait. Théodore, son ministre, coupa court à la sédition. Il se présenta
au milieu des soldats, et leur dit que l'empereur était disposé à combler
leur vœu ; il ajouta qu'il était nécessaire, auparavant, de s'entendre avec
le sénat qui était assemblé pour s'occuper de cette grande affaire. Le
ministre proposa aux principaux officiers de l'armée de se rendre avec lui
dans le palais des sénateurs. La proposition est acceptée. Les officiers
passent le détroit. Arrivés sur la rive d'Europe, Théodore les fait pendre à
des potences placées de manière que les soldats de Chrysopolis puissent voir
leurs chefs. Cette prompte exécution les frappa de terreur ; ils prirent la
fuite. L'empereur, soupçonnant ses frères de complicité dans cette
conjuration burlesque, ordonna qu'on leur coupât le nez. Ce fut
sous le règne de Constantin Pogonat que les musulmans vinrent, pour la
première fois, mettre le siège devant Constantinople. La flotte ennemie
enveloppait la cité depuis le château des Sept-Tours, situé sur la
Propontide, jusqu'à l'embouchure du Bosphore. Elle était commandée par le
vaillant Kalé et Yesid, fils du calife Moavia. Un vieillard vénéré de tout
l'équipage se montrait sur un des vaisseaux sarrasins. C'était Youb, l'ami de
Mahomet, celui-là même qui lui avait donné asile et protection dans sa maison
de Médine lorsque le prophète arabe fut chassé de la Mekke. Youb racontait à
ses compagnons que Mahomet lui avait souvent dit que la conquête de
Constantinople était promise aux vrais croyants. Il échauffait leur courage
et faisait passer dans leur âme le fanatisme qui brûlait la sienne. Youb
mourut pendant le siège, et fut pieusement enterré dans un lieu où s'élève
aujourd'hui un faubourg de Constantinople qui porte son nom. Le feu
grégeois, qui venait d'être inventé par un Syrien nommé Callinique, détruisit
en grande partie les navires musulmans et leurs machines de guerre. Ils se
retirèrent dans le port de Cyzique, sur la rive gauche de l'Hellespont. Mais
ils renouvelèrent, chaque été, pendant sept ans, leurs belliqueuses
tentatives contre Constantinople. Toujours le feu grégeois portait le ravage
sur leurs navires, et les obligeait à la fuite. On a longuement parlé de cc
feu grégeois qui joua un si grand rôle dans les armées jusqu'à l'invention de
la poudre à canon. Ce feu, qui brillait dans l'eau, était plus meurtrier que
les fusées à la Congrève. Il est de la nature du feu ordinaire de s'élever.
Le feu grégeois, au contraire, se traînait en bas, et suivait toutes les directions
qu'on voulait lui donner. On remplissait certains tubes des matières
inflammables qui le composaient et on les lançait sur les vaisseaux ennemis.
Le secret du feu grégeois avait été perdu. On le retrouva en France sous
Louis XVI. Ce bon et malheureux roi défendit à ses ministres d'en faire usage
et voulut qu'on ensevelît dans une nuit éternelle cette funeste découverte. Constantin
Pogonat fut un prince sage et courageux. Il lutta avantageusement contre les
Sarrasins. Par le concile général qu'il convoqua à Constantinople en 680, il
rendit la paix à l'Église. Il mourut en 685, après un règne de sept ans,
marqué par des actes qui ont honoré son nom. Pogonat
laissa sa couronne à son fils, Justinien II, âgé de seize ans. Une guerre
désastreuse entreprise par Justinien II contre les Bulgares et les Sarrasins,
eut pour résultat la perte de l'Afrique. L'empereur avait dans ses troupes un
corps auxiliaire d'Esclavons qui le trahirent. Arrivé à Constantinople, après
sa défaite, l'empereur fit jeter à la mer les femmes, les enfants et les
vieillards esclavons qui se trouvaient dans cette ville. Justinien II devint
bientôt l'objet de l'exécration publique. Il avait formé le projet de
massacrer en masse, pendant une nuit, les habitants de la cité impériale.
Informé de cet horrible dessein, le patrice Léonce s'empare de l'empereur,
lui fait couper le nez et l'exile à Chersonèse. Léonce est proclamé empereur,
et déposé deux mois après par l'armée, qui nomme à sa place un soldat nommé
Absimare. Celui-ci fait mutiler Léonce, et le jette dans un cloître.
Justinien II s'échappe de son exil et vient secrètement à Constantinople à la
tête d'une bande de Bulgares. Il s'empare de Léonce, d'Absimare, leur coupe
la tête, et fait pendre aux créneaux des remparts de Constantinople, à la
porte du palais impérial une foule de victimes, et fait passer au fil de
l'épée les habitants de Chersonèse. Trois mille soldats proclament empereur
le général Bardane. Attaqué par Bardane sur les bords de la nier Noire,
Justinien II est vaincu et décapité (711). Bardane
prend le nom de Filéppique. Il est monothélite, et veut qu'on considère comme
nul et non avenu le concile de 680, qui a condamné cette hérésie. Le peuple
se révolte contre Filéppique, qui est conduit enchaîné à l'hippodrome où on
lui crève les yeux avec une aiguille rougie au feu (3 juin 713). Artémius,
premier secrétaire d'État et grand trésorier, est nommé empereur, et prend le
nom d'Anastase II. Il envoie une armée contre les Sarrasins qui ravageaient
la Phénicie, en confie le commandement au diacre Jean, qui est en même temps
général des troupes ; l'armée refuse d'obéir, égorge le diacre, et prononce
la déchéance d'Anastase II. Les
soldats cherchent partout un homme pour en faire un empereur, et ne le
trouvent pas. Ils rencontrent, enfin, sur les côtes de la Mysie, un receveur
des impôts publics, appelé Théodose, et lui offrent le sceptre. Celui-ci
prend cette offre pour une plaisanterie et passe outre. Les soldats
insistent, Théodose va se cacher dans les montagnes voisines. Les soldats le
découvrent et l'entraînent de force à Constantinople en criant : Théodose III
Auguste ! Longues années à Théodose III ! Le patient est conduit dans
l'église de Sainte-Sophie où il subit la couronne des mains du patriarche aux
applaudissements de la multitude. On fait prendre à Anastase II l'habit
monastique et on le relègue à Salonique (716). Léon,
fils d'un pauvre paysan de l'Isaurie, était parvenu, de grade en grade, à
celui de maître de la milice. Il commandait l'armée d'Orient en 716. Les
Sarrasins assiégèrent la ville d'Amorium, en Galatie. Léon va les combattre.
En le voyant venir les musulmans, qui n'étaient pas en mesure de se défendre,
le saluent du titre d'empereur ! L'armée de Léon, qui ne songeait pas à
élever son général au rang suprême, proclame Léon Auguste ! L'Isaurien arrive
à Constantinople avec ses troupes. Le peuple l'accueille par ses
acclamations. Théodose III est déposé, et va mourir en solitaire à Éphèse,
non sans maudire les soldats. Ils l'avaient violemment arraché à ses
paisibles fonctions de receveur, et n'avaient placé sur sa tête la couronne
des Césars que pour la lui ravir un an après. Ce
dégradant spectacle du Bas-Empire au vine siècle n'échappait pas aux
musulmans. Déjà ils couvraient les Grecs de leur mépris, et croyaient que
l'heure de la chute de cet empire, chute annoncée par Mahomet à Youb, allait
sonner. Au mois d'août 717, une flotte sarrasine de dix-huit cents voiles
mouille dans les eaux de la Propontide. Elle est commandée par le calife
Soliman (Salomon). Léon l'Isaurien, ou Léon III,
veut entrer en négociation avec le chef des croyants. Soliman lui répond
qu'on ne transige pas avec les vaincus, qu'il a désigné par avance la
garnison qui doit occuper Constantinople, et qu'il ne reste à l'empereur qu'à
se soumettre à son autorité. Cette insolence allume la colère de Léon III qui
jure de détruire la flotte mahométane ou de s'ensevelir sons les ruines de
son empire, fait passer sa vaillance dans le cœur des soldats et des
habitants de Constantinople. Le peuple et l'armée volent aux armes, et
suivent l'empereur sur les remparts du haut desquels ils font pleuvoir une
grêle de pierres sur les assiégeants. Léon III équipe une flottille, monte un
de ses navires, fond sur les vaisseaux ennemis, les couvre de brûlots
renfermant le feu grégeois, et l'escadre musulmane n'offre bientôt plus qu'un
vaste embrasement. L'armée
de Soliman périt presque tout entière. Ce grand désastre lui causa un tel
chagrin qu'il en mourut. Constantinople célébra avec des transports de joie
sa délivrance et la gloire de Léon III. L'Église grecque fête encore
aujourd'hui l'anniversaire de cette mémorable journée. Par ses
exploits, Léon l’Isaurien sauva, à cette époque, Constantinople et ce qui
restait de l'empire. Six ans après il allait mêler son nom à d'horribles
malheurs. Oubliant que Jésus-Christ n'a établi dans son Église que des
apôtres et des prophètes, des pasteurs et des docteurs et non pas des rois
pour la gouverner[3], Léon III prétendit être le
chef de la religion comme il était le chef de son empire. Il fut le premier
et l'implacable ennemi du culte des images, et voulut l'anéantir. On raconte
qu'étant encore enfant, et vivant dans la cabane de son père, dans les montagnes
de l'Isaurie, il entendit des juifs maudire et flétrir les images des
chrétiens. L'enfant les écoutait avec une grande attention et paraissait
partager leur indignation. Un de ces israélites lui dit, en plaisantant :
« N'est-ce pas, mon ami, que tu détruirais toutes ces figures impies,
si tu étais empereur ? — Je jure, répondit le jeune Léon qui portait
alors le nom de Conon, je jure que je n'en laisserais pas subsister une seule
! » Il se souvint de ce serment une fois placé sur le trône : il déclara,
dans son édit de 726, que pour reconnaître les bienfaits dont Dieu l'avait
comblé depuis son avènement à l'empire, il voulait détruire l'idolâtrie
introduite dans l'Église ; que les images de Jésus-Christ, de la Vierge, des
saints étaient des idoles auxquelles on rendait des honneurs dont Dieu était
jaloux, et ordonnait de les enlever ou de les mettre en pièces, si on
s'opposait à sa volonté. Cet
édit fut présenté à la signature de Germain, patriarche de Constantinople,
qui refusa de le signer. Il dit à l'empereur qu'il calomniait les chrétiens
en les accusant d'adorer les images ; qu'ils les honoraient seulement
; qu'ils les considéraient, en quelque sorte, comme des portraits de famille
; que les images des saints ne servaient qu'à exciter les chrétiens à la
vertu en leur rappelant des actions saintes comme le seraient les discours
des gens de bien ; qu'en se prosternant devant l'image de Jésus-Christ, on
n'adorait pas des couleurs appliquées sur du bois, mais bien le Dieu
invisible qui est dans le sein du Père qui est au ciel ; que la peinture
était une histoire abrégée de la religion pour les chrétiens et non point une
idolâtrie ; qu'il ne fallait pas confondre un culte absolu avec un culte
relatif ; que chez les païens, une idole détruite était un dieu de moins,
s'ils n'en faisaient pas une autre semblable, mais qu'une abomination
pareille était inconnue aux enfants de l'Évangile[4]. Léon
III, homme ignorant et grossier, ne comprenant rien ou feignant de ne rien
comprendre aux observations si simples et si saisissables du prélat, lui
enjoignit de nouveau d'adopter son édit, et le menaça de la mort et de l'exil
s'il continuait à opposer des obstacles à ses ordres. Souvenez–vous,
lui dit le patriarche, que vous avez pris Dieu à témoin de ne rien changer
à la tradition de l'Église ! L'empereur lui donna un soufflet et le fit
déposer par le sénat. Germain se dépouillant alors du pallium, dit au tyran :
Ma personne est soumise aux ordres absolus du prince, mais ma foi ne cède
qu'à un concile ! L'intrépide athlète de Jésus-Christ était alors âgé de
quatre-vingts ans. L'empereur l'exila, et plaça sur le siège patriarcal un
prêtre appelé Anastase, vendu à Léon III. En ce moment commença la
destruction des images ! L'on vit des bandes de soldats de lisait-rien se
ruer dans les sanctuaires de la prière et dans les maisons particulières,
broyer les images et massacrer ceux qui s'opposaient à leurs brigandages. On
les appela iconoclastes (briseurs d'images). L'empereur confisqua à son profit un grand nombre
de statues d'or et d'argent, des vases précieux représentant les saints
mystères, des pierreries ornant les couronnes de la vierge Marie si vénérée
dans l'empire, et fit mettre en pièces un grand crucifix d'airain placé par
Constantin Ier sous un des portiques du palais impérial. Les habitants de
Constantinople entouraient ce crucifix d'une vénération particulière. Des
femmes du peuple se jetèrent sur l'écuyer de l'empereur qui l'avait brisé et
le massacrèrent. Ce fut le signal d'une affreuse boucherie. Ces femmes furent
mises à mort avec une foule de catholiques. On faisait enduire de poix les
martyrs. On entassait sur leurs têtes plusieurs images auxquelles on mettait
le feu, puis on jetait aux chiens les cadavres calcinés[5]. La
célèbre bibliothèque de Constantinople, fondée par Constance, prodigieusement
enrichie par Julien et ses successeurs, comptait plus de cent vingt mille
volumes lorsqu'elle fut brûlée sous le règne de Zénon (475). Ce prince la rétablit.
Justinien r mit ses soins h l'augmenter et quelques empereurs suivirent son
exemple. Elle contenait trente-six mille volumes sous le règne de Léon III.
La bibliothèque, qui était publique, était renfermée dans une basilique située
entre le palais impérial et l'église de Sainte-Sophie. Cette basilique,
nominée l'Octogone, à cause de huit superbes portiques par lesquels on
pénétrait dans son enceinte, était la résidence de plusieurs savants dont le
chef s'appelait œcuménique (universel) à cause de sa vaste érudition. C'étaient des
professeurs de belles-lettres et de théologie payés par l'État. La jeunesse
studieuse de Constantinople accourait à leurs leçons. L'église attenante à la
bibliothèque était desservie par seize religieux. Ces prêtres et les
professeurs formaient une académie renommée pour son savoir et ses vertus.
Les empereurs consultaient ces savants hommes dans les affaires importantes.
Des sénateurs, des prélats illustres étaient sortis de cette docte compagnie,
qui jouissait à Constantinople d'un grand crédit. L'empereur voulut lui faire
adopter son édit contre les images. Les prêtres et les professeurs le
refusèrent, et combattirent respectueusement, mais avec force, l'opinion du
prince. Ne pouvant les persuader, Léon III prit le parti de les exterminer.
Pendant une nuit de l'année 730, il fit brûler les livres, la basilique et
ceux qu'elle renfermait[6]. Le sauvage Isaurien surpassa
en barbarie le calife Omar quand il condamna aux flammes la bibliothèque
d'Alexandrie. Depuis
730 jusqu'en 741, époque de la mort de Léon III, les chrétiens d'Orient,
restés fidèles aux cultes des images, furent livrés à des tourments qui
rappelèrent, par leur cruauté, ceux des Néron et des Domitien. Les orthodoxes
étaient brûlés vifs, écartelés. Le ménologe des Grecs est rempli de martyrs
qui souffrirent les plus affreux supplices sous les règnes de Léon Ill et de
son successeur. Le concile tenu à Rome en 732 anathématisa l'empereur, et consacra le respect dû aux images. La séparation entre l'Église d'Occident et l'Église d'Orient commença à cette époque. Léon III détacha de la juridiction du Saint-Siège, la Grèce, l'Illyrie, la Macédoine, et soumit ces contrées au patriarcat de Constantinople. Lassés des intrigues, de la mauvaise foi et des perpétuelles hérésies des Grecs, les catholiques romains conférèrent au pape la puissance souveraine et ne reconnurent plus la domination du monarque byzantin[7]. Depuis Constantin le Grand l'exaltation des papes au pontificat recevait la sanction des empereurs. Cet usage cessa à partir du successeur de Léon III. Les fureurs de ce prince et les persécutions incessantes des rois lombards, déterminèrent le pape Grégoire III à implorer l'appui de Charles Martel, l'héroïque vainqueur des Sarrasins. Il lui envoya des ambassadeurs, qui remirent solennellement au prince français les clefs du tombeau de saint Pierre. L'aïeul de Charlemagne posa sa main puissante sur ces clefs vénérées, se déclara le défenseur du Saint-Siège et dit que désormais ni l'empereur de Constantinople, ni le roi des Lombards, n'ouvriraient sans sa permission le tombeau du prince des apôtres ! Dès cet instant l'indépendance des papes était moralement accomplie ; quelques années plus tard (757) Pépin le Bref la scellait de sa vaillante épée. |
[1]
Théophane, An., XX, p. 289.
[2]
Théophane. Cédrène. Nicéphore.
[3]
Saint Paul, Épître aux Corinthiens, chap. XII, vers. 28.
[4]
Fleury, Histoire ecclésiastique, livre XLII.
[5]
Le Beau, Histoire du Bas-Empire, livre LXIII.
[6]
Zonaras, livre XV.
[7]
Voyez Théophane, Cédrène, Zonaras et Nicéphore.