HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE XV.

 

 

Mort d'Héraclius. — Provinces enlevées par les musulmans à l’empire d'Orient. — Constantin III et Héracléonas, empereurs. — Mort de Constantin III. — Exil de l'impératrice Martine et de son fils Héracléonas. — Constant II. — Les monothélites. — Type de Constant II, condamné par le Saint-Siège. — L'empereur persécute le pape Martin. — Constant II fait assassiner son frère. — Remords de l'empereur. — Il quitte Constantinople. — Va à Rome. — En pille les églises. — Meurt assassiné à Syracuse. — Constantin Pogonat. — Révolte de l'armée. — Elle demande trois empereurs à la fois. — Punition des coupables. — Premier siège de Constantinople par les mahométans. — Invention du feu grégeois. — Mort de Constantin Pogonat. — Justinien II. — Ses crimes. — Son exil. — Le patrice Léonce, empereur, est déposé par Absimare. — Justinien lui fait couper la tête. — Bardane. — Anastase II. — Théodore III, empereur malgré lui. — Léon III lui succède. — Deuxième siège de Constantinople par les musulmans. — Ils sont repoussés. — Léon III défend d'honorer les images. — Les iconoclastes. — Persécution cruelle. — Bibliothèque de Constantinople ; incendie. — Démêlés entre le pape et l’empereur de Constantinople (de 641 à 741).

 

Les époques que nous racontons ne sont pas fertiles en grandes choses ; le génie, le patriotisme, les hautes vertus ne sont point là pour ranimer et soutenir le récit. On voudrait se détourner du spectacle monotone de ces crimes, de ces violences parties d'en bas et d'en haut, de ces perpétuelles ignominies ; mais l'histoire ne choisit pas : elle raconte ; elle embrasse tout. Elle dit le bien pour le signaler à l'admiration du monde entier ; elle dit le mal pour le flétrir, en tirer d'utiles leçons. Quand sur ce triste fond de misères, de forfaits et de lâchetés se détache une noble figure, le regard la saisit avec amour comme pour se consoler du tableau. C'est ainsi que la figure d’Héraclius nous est apparue comme une sorte de bonne fortune historique au milieu de cet immense abaissement de l'empire ; son courage, son dévouement, sa noble piété nous frappaient et nous char-niaient, et pour nous tout spectacle s'effaçait devant ce sublime spectacle du vainqueur des Perses portant triomphalement sur ses épaules le bois de la gaie croix et montant ainsi la voie douloureuse comme jadis on montait au Capitole. Héraclius mourut le Il février 641, après trente ans de règne. Rien ne devait rester de ses victoires ; la Providence avait condamné, l'empire ; mais les coups portés par les Arabes à ce colosse affaissé, devaient être des coups sérieux et définitifs : aux Arabes appartenaient désormais la Mésopotamie, la Syrie, la Palestine. Aucune force n'était plus capable d'arrêter les démembrements des États dont Constantinople était la capitale.

Il était dans la destinée des grands hommes de ces suprêmes époques romaines de ne rien laisser après eux. Héraclius, par son testament avait partagé le pouvoir entre deux fils qui appartenaient à deux lits différents ; ces deux fils étaient Constantin III et Héracléonas ; ni l'un ni l'autre ne régnèrent : Constantin III fut empoisonné par une mère rivale, Héracléonas fut déposé et proscrit connue sa mère. Du milieu de ces crimes et de ces proscriptions sortit le pouvoir d'un enfant, Constant II, fils de Constantin III, proclamé empereur à l'âge de onze ans. Tant que Constant II fut mineur, le sénat gouverna à sa place. Lorsque le jeune empereur put gouverner lui-même, il se jeta comme un fou dans les disputes religieuses au lieu de défendre un empire menacé de toutes parts. Dans ce relâchement des cœurs et cette décadence des esprits, il y avait toujours place pour une secte nouvelle ; les monothélites eurent leur tour ; on appelait ainsi les sectaires qui, sans nier les deux natures en Jésus-Christ, niaient toute volonté de la part de la nature humaine unie à la nature divine dans la personne du Sauveur du monde. Le côté humain du fils de Marie n'existait plus ; rien n'était plus contraire au dogme catholique du Dieu homme, dogme attesté avec la dernière évidence par toutes nos écritures et par les témoignages de tous les Pères. En ce temps-là les subtilités théologiques atteignaient de leur contagion d'aussi fermes esprits qu'Héraclius lui-même ; il avait partagé l'erreur des monothélites, qu'il exposa dans son écrit condamné par le pape Jean IV dans un concile ; mais le pieux empereur s'était soumis du moment que le Saint-Siège avait parlé. Il était tout simple que les nouveaux hérétiques exploitassent le nom d'Héraclius sans tenir compte de sa soumission. On vit un jour affiché aux portes des églises de Constantinople l’ecthèse ou l'écrit d'Héraclius déjà condamné ; les catholiques s'en plaignirent à Constant II et au patriarche Paul qui firent disparaître les affiches. Constant II n'était pas homme à s'en tenir là ; d'ailleurs le patriarche Paul le poussait habilement dans la voie contraire à la foi romaine. Le jeune empereur se présenta comme un conciliateur entre les orthodoxes et les monothélites dans un édit connu sous le nom de Type, édit qui maintenait l'hérésie tout entière. Rome condamna le Type au concile de Latran en 649. Ce ne fut plus la manie théologique, ce fut l'orgueil blessé qui inspira Constant II après la sentence du concile de Latran. Il accusa le pape Martin d'avoir favorisé l'entrée des Sarrasins en Sicile, et donna ordre ù l'exarque de Ravenne de s'emparer du pontife et de l'amener à Constantinople. Ces ordres impies furent exécutés. Martin, arraché du Vatican, fut traîné jusqu'à Constantinople, enfermé dans une prison pendant trois mois et puis jeté dans l'exil où il mourut de misère (655).

Constant II avait un frère appelé Théodose. C'était un prince de grande espérance. L'empereur le contraignit d'embrasser la vie monastique. Le lâche et soupçonneux Constant redoutait encore Théodose alors même que ce jeune prince avait renoncé dans son cloître aux intérêts de la terre. Constant le fit assassiner en 659. Il avait reçu, un mois auparavant, la communion des mains de son frère. Le ver rongeur du remords qui fouille toujours dans l'âme du coupable, et qui ne meurt jamais, troublait les nuits de Constant II. Le spectre de Théodose lui apparaissait dans ses songes. Il tenait, d'une main, une torche enflammée, de l'autre, un calice plein de sang ; le fantôme le présentait aux lèvres de Constant II, et lui disait : Bois, Cain ![1]

L'horreur de ce crime avait soulevé l'indignation publique à Constantinople contre Constant II. On le menaçait de mort. Il eut hâte de s'éloigner de la cité impériale. Il dit qu'il voulait transférer le siège de son gouvernement à Rome, fit préparer secrètement un navire et s'y embarqua. Il chargea un de ses officiers de lui amener sa femme et ses trois fils, Constantin, Tibère et Héraclius. Le peuple prévenu à temps ne les laissa pas sortir du palais impérial. L'empereur partit seul. Debout sur le pont du navire qui le conduisait vers le Tibre, il tourna la tête vers Constantinople et cracha sur la ville, comme pour lui témoigner son mépris. Il arriva à Rome au mois de juillet 663. Le pape Vitalien et son clergé l'accueillirent en grande pompe. L'empereur resta douze jours dans la ville éternelle, et en pilla les églises. Les ornements des sanctuaires et les vases sacrés échappés à la rapacité des Goths et des Vandales, devinrent la proie du petit-fils d'Héraclius. Constant Il se retira à Syracuse, où il vécut dans le libertinage. Un de ses officiers l'assomma dans son bain, en 668. Il avait alors trente-huit ans. Il n'emporta dans son sépulcre que l'exécration de ses sujets[2].

Constantin Pogonat (le Barbu) ou Constantin IV succéda à Constant II au trône de Constantinople. Le nouvel empereur donna le titre d'Auguste à ses frères, Tibère et Héraclius ; mais il ne leur accorda aucune participation dans les affaires (lu gouvernement. Les soldats, qui disposaient plus que jamais du pouvoir, voulurent trois empereurs à la fois. Campés à Chrysopolis (Scutari), sur la côte asiatique du Bosphore, en face de Constantinople, ils déclarèrent Augustes, avec les mêmes attributions que Pogonat, Tibère et Héraclius. Nous adorons les trois personnes de la sainte Trinité, disent-ils, nous voulons être gouvernés sur la terre comme on l'est dans le ciel. Il nous faut trois empereurs à la fois ! Les prétoriens étaient, à leur insu, dans la logique ; du moment qu'il était accepté que le pouvoir partait de leurs rangs, pourquoi voudrait-on qu'ils eussent gardé l'idée et le sentiment de l'ordre dans leur façon de comprendre l'autorité dans le monde ? Ils avaient le droit de faire un empereur ; pourquoi n'en auraient-ils pas fait trois ? pourquoi pas cinq ? pourquoi pas dix ? Pourquoi s'arrêter en si beau chemin et ne pas forger autant de couronnes qu'il y avait d'ambitions à rassasier ?

Cependant la mutinerie des troupes prenait un caractère grave. Constantin IV s'en alarmait. Théodore, son ministre, coupa court à la sédition. Il se présenta au milieu des soldats, et leur dit que l'empereur était disposé à combler leur vœu ; il ajouta qu'il était nécessaire, auparavant, de s'entendre avec le sénat qui était assemblé pour s'occuper de cette grande affaire. Le ministre proposa aux principaux officiers de l'armée de se rendre avec lui dans le palais des sénateurs. La proposition est acceptée. Les officiers passent le détroit. Arrivés sur la rive d'Europe, Théodore les fait pendre à des potences placées de manière que les soldats de Chrysopolis puissent voir leurs chefs. Cette prompte exécution les frappa de terreur ; ils prirent la fuite. L'empereur, soupçonnant ses frères de complicité dans cette conjuration burlesque, ordonna qu'on leur coupât le nez.

Ce fut sous le règne de Constantin Pogonat que les musulmans vinrent, pour la première fois, mettre le siège devant Constantinople. La flotte ennemie enveloppait la cité depuis le château des Sept-Tours, situé sur la Propontide, jusqu'à l'embouchure du Bosphore. Elle était commandée par le vaillant Kalé et Yesid, fils du calife Moavia. Un vieillard vénéré de tout l'équipage se montrait sur un des vaisseaux sarrasins. C'était Youb, l'ami de Mahomet, celui-là même qui lui avait donné asile et protection dans sa maison de Médine lorsque le prophète arabe fut chassé de la Mekke. Youb racontait à ses compagnons que Mahomet lui avait souvent dit que la conquête de Constantinople était promise aux vrais croyants. Il échauffait leur courage et faisait passer dans leur âme le fanatisme qui brûlait la sienne. Youb mourut pendant le siège, et fut pieusement enterré dans un lieu où s'élève aujourd'hui un faubourg de Constantinople qui porte son nom.

Le feu grégeois, qui venait d'être inventé par un Syrien nommé Callinique, détruisit en grande partie les navires musulmans et leurs machines de guerre. Ils se retirèrent dans le port de Cyzique, sur la rive gauche de l'Hellespont. Mais ils renouvelèrent, chaque été, pendant sept ans, leurs belliqueuses tentatives contre Constantinople. Toujours le feu grégeois portait le ravage sur leurs navires, et les obligeait à la fuite. On a longuement parlé de cc feu grégeois qui joua un si grand rôle dans les armées jusqu'à l'invention de la poudre à canon. Ce feu, qui brillait dans l'eau, était plus meurtrier que les fusées à la Congrève. Il est de la nature du feu ordinaire de s'élever. Le feu grégeois, au contraire, se traînait en bas, et suivait toutes les directions qu'on voulait lui donner. On remplissait certains tubes des matières inflammables qui le composaient et on les lançait sur les vaisseaux ennemis. Le secret du feu grégeois avait été perdu. On le retrouva en France sous Louis XVI. Ce bon et malheureux roi défendit à ses ministres d'en faire usage et voulut qu'on ensevelît dans une nuit éternelle cette funeste découverte.

Constantin Pogonat fut un prince sage et courageux. Il lutta avantageusement contre les Sarrasins. Par le concile général qu'il convoqua à Constantinople en 680, il rendit la paix à l'Église. Il mourut en 685, après un règne de sept ans, marqué par des actes qui ont honoré son nom.

Pogonat laissa sa couronne à son fils, Justinien II, âgé de seize ans. Une guerre désastreuse entreprise par Justinien II contre les Bulgares et les Sarrasins, eut pour résultat la perte de l'Afrique. L'empereur avait dans ses troupes un corps auxiliaire d'Esclavons qui le trahirent. Arrivé à Constantinople, après sa défaite, l'empereur fit jeter à la mer les femmes, les enfants et les vieillards esclavons qui se trouvaient dans cette ville. Justinien II devint bientôt l'objet de l'exécration publique. Il avait formé le projet de massacrer en masse, pendant une nuit, les habitants de la cité impériale. Informé de cet horrible dessein, le patrice Léonce s'empare de l'empereur, lui fait couper le nez et l'exile à Chersonèse. Léonce est proclamé empereur, et déposé deux mois après par l'armée, qui nomme à sa place un soldat nommé Absimare. Celui-ci fait mutiler Léonce, et le jette dans un cloître. Justinien II s'échappe de son exil et vient secrètement à Constantinople à la tête d'une bande de Bulgares. Il s'empare de Léonce, d'Absimare, leur coupe la tête, et fait pendre aux créneaux des remparts de Constantinople, à la porte du palais impérial une foule de victimes, et fait passer au fil de l'épée les habitants de Chersonèse. Trois mille soldats proclament empereur le général Bardane. Attaqué par Bardane sur les bords de la nier Noire, Justinien II est vaincu et décapité (711).

Bardane prend le nom de Filéppique. Il est monothélite, et veut qu'on considère comme nul et non avenu le concile de 680, qui a condamné cette hérésie. Le peuple se révolte contre Filéppique, qui est conduit enchaîné à l'hippodrome où on lui crève les yeux avec une aiguille rougie au feu (3 juin 713).

Artémius, premier secrétaire d'État et grand trésorier, est nommé empereur, et prend le nom d'Anastase II. Il envoie une armée contre les Sarrasins qui ravageaient la Phénicie, en confie le commandement au diacre Jean, qui est en même temps général des troupes ; l'armée refuse d'obéir, égorge le diacre, et prononce la déchéance d'Anastase II.

Les soldats cherchent partout un homme pour en faire un empereur, et ne le trouvent pas. Ils rencontrent, enfin, sur les côtes de la Mysie, un receveur des impôts publics, appelé Théodose, et lui offrent le sceptre. Celui-ci prend cette offre pour une plaisanterie et passe outre. Les soldats insistent, Théodose va se cacher dans les montagnes voisines. Les soldats le découvrent et l'entraînent de force à Constantinople en criant : Théodose III Auguste ! Longues années à Théodose III ! Le patient est conduit dans l'église de Sainte-Sophie où il subit la couronne des mains du patriarche aux applaudissements de la multitude. On fait prendre à Anastase II l'habit monastique et on le relègue à Salonique (716).

Léon, fils d'un pauvre paysan de l'Isaurie, était parvenu, de grade en grade, à celui de maître de la milice. Il commandait l'armée d'Orient en 716. Les Sarrasins assiégèrent la ville d'Amorium, en Galatie. Léon va les combattre. En le voyant venir les musulmans, qui n'étaient pas en mesure de se défendre, le saluent du titre d'empereur ! L'armée de Léon, qui ne songeait pas à élever son général au rang suprême, proclame Léon Auguste ! L'Isaurien arrive à Constantinople avec ses troupes. Le peuple l'accueille par ses acclamations. Théodose III est déposé, et va mourir en solitaire à Éphèse, non sans maudire les soldats. Ils l'avaient violemment arraché à ses paisibles fonctions de receveur, et n'avaient placé sur sa tête la couronne des Césars que pour la lui ravir un an après.

Ce dégradant spectacle du Bas-Empire au vine siècle n'échappait pas aux musulmans. Déjà ils couvraient les Grecs de leur mépris, et croyaient que l'heure de la chute de cet empire, chute annoncée par Mahomet à Youb, allait sonner. Au mois d'août 717, une flotte sarrasine de dix-huit cents voiles mouille dans les eaux de la Propontide. Elle est commandée par le calife Soliman (Salomon). Léon l'Isaurien, ou Léon III, veut entrer en négociation avec le chef des croyants. Soliman lui répond qu'on ne transige pas avec les vaincus, qu'il a désigné par avance la garnison qui doit occuper Constantinople, et qu'il ne reste à l'empereur qu'à se soumettre à son autorité. Cette insolence allume la colère de Léon III qui jure de détruire la flotte mahométane ou de s'ensevelir sons les ruines de son empire, fait passer sa vaillance dans le cœur des soldats et des habitants de Constantinople. Le peuple et l'armée volent aux armes, et suivent l'empereur sur les remparts du haut desquels ils font pleuvoir une grêle de pierres sur les assiégeants. Léon III équipe une flottille, monte un de ses navires, fond sur les vaisseaux ennemis, les couvre de brûlots renfermant le feu grégeois, et l'escadre musulmane n'offre bientôt plus qu'un vaste embrasement.

L'armée de Soliman périt presque tout entière. Ce grand désastre lui causa un tel chagrin qu'il en mourut. Constantinople célébra avec des transports de joie sa délivrance et la gloire de Léon III. L'Église grecque fête encore aujourd'hui l'anniversaire de cette mémorable journée.

Par ses exploits, Léon l’Isaurien sauva, à cette époque, Constantinople et ce qui restait de l'empire. Six ans après il allait mêler son nom à d'horribles malheurs. Oubliant que Jésus-Christ n'a établi dans son Église que des apôtres et des prophètes, des pasteurs et des docteurs et non pas des rois pour la gouverner[3], Léon III prétendit être le chef de la religion comme il était le chef de son empire. Il fut le premier et l'implacable ennemi du culte des images, et voulut l'anéantir. On raconte qu'étant encore enfant, et vivant dans la cabane de son père, dans les montagnes de l'Isaurie, il entendit des juifs maudire et flétrir les images des chrétiens. L'enfant les écoutait avec une grande attention et paraissait partager leur indignation. Un de ces israélites lui dit, en plaisantant : « N'est-ce pas, mon ami, que tu détruirais toutes ces figures impies, si tu étais empereur ? — Je jure, répondit le jeune Léon qui portait alors le nom de Conon, je jure que je n'en laisserais pas subsister une seule ! » Il se souvint de ce serment une fois placé sur le trône : il déclara, dans son édit de 726, que pour reconnaître les bienfaits dont Dieu l'avait comblé depuis son avènement à l'empire, il voulait détruire l'idolâtrie introduite dans l'Église ; que les images de Jésus-Christ, de la Vierge, des saints étaient des idoles auxquelles on rendait des honneurs dont Dieu était jaloux, et ordonnait de les enlever ou de les mettre en pièces, si on s'opposait à sa volonté.

Cet édit fut présenté à la signature de Germain, patriarche de Constantinople, qui refusa de le signer. Il dit à l'empereur qu'il calomniait les chrétiens en les accusant d'adorer les images ; qu'ils les honoraient seulement ; qu'ils les considéraient, en quelque sorte, comme des portraits de famille ; que les images des saints ne servaient qu'à exciter les chrétiens à la vertu en leur rappelant des actions saintes comme le seraient les discours des gens de bien ; qu'en se prosternant devant l'image de Jésus-Christ, on n'adorait pas des couleurs appliquées sur du bois, mais bien le Dieu invisible qui est dans le sein du Père qui est au ciel ; que la peinture était une histoire abrégée de la religion pour les chrétiens et non point une idolâtrie ; qu'il ne fallait pas confondre un culte absolu avec un culte relatif ; que chez les païens, une idole détruite était un dieu de moins, s'ils n'en faisaient pas une autre semblable, mais qu'une abomination pareille était inconnue aux enfants de l'Évangile[4].

Léon III, homme ignorant et grossier, ne comprenant rien ou feignant de ne rien comprendre aux observations si simples et si saisissables du prélat, lui enjoignit de nouveau d'adopter son édit, et le menaça de la mort et de l'exil s'il continuait à opposer des obstacles à ses ordres. Souvenez–vous, lui dit le patriarche, que vous avez pris Dieu à témoin de ne rien changer à la tradition de l'Église ! L'empereur lui donna un soufflet et le fit déposer par le sénat. Germain se dépouillant alors du pallium, dit au tyran : Ma personne est soumise aux ordres absolus du prince, mais ma foi ne cède qu'à un concile ! L'intrépide athlète de Jésus-Christ était alors âgé de quatre-vingts ans. L'empereur l'exila, et plaça sur le siège patriarcal un prêtre appelé Anastase, vendu à Léon III. En ce moment commença la destruction des images ! L'on vit des bandes de soldats de lisait-rien se ruer dans les sanctuaires de la prière et dans les maisons particulières, broyer les images et massacrer ceux qui s'opposaient à leurs brigandages. On les appela iconoclastes (briseurs d'images). L'empereur confisqua à son profit un grand nombre de statues d'or et d'argent, des vases précieux représentant les saints mystères, des pierreries ornant les couronnes de la vierge Marie si vénérée dans l'empire, et fit mettre en pièces un grand crucifix d'airain placé par Constantin Ier sous un des portiques du palais impérial. Les habitants de Constantinople entouraient ce crucifix d'une vénération particulière. Des femmes du peuple se jetèrent sur l'écuyer de l'empereur qui l'avait brisé et le massacrèrent. Ce fut le signal d'une affreuse boucherie. Ces femmes furent mises à mort avec une foule de catholiques. On faisait enduire de poix les martyrs. On entassait sur leurs têtes plusieurs images auxquelles on mettait le feu, puis on jetait aux chiens les cadavres calcinés[5].

La célèbre bibliothèque de Constantinople, fondée par Constance, prodigieusement enrichie par Julien et ses successeurs, comptait plus de cent vingt mille volumes lorsqu'elle fut brûlée sous le règne de Zénon (475). Ce prince la rétablit. Justinien r mit ses soins h l'augmenter et quelques empereurs suivirent son exemple. Elle contenait trente-six mille volumes sous le règne de Léon III. La bibliothèque, qui était publique, était renfermée dans une basilique située entre le palais impérial et l'église de Sainte-Sophie. Cette basilique, nominée l'Octogone, à cause de huit superbes portiques par lesquels on pénétrait dans son enceinte, était la résidence de plusieurs savants dont le chef s'appelait œcuménique (universel) à cause de sa vaste érudition. C'étaient des professeurs de belles-lettres et de théologie payés par l'État. La jeunesse studieuse de Constantinople accourait à leurs leçons. L'église attenante à la bibliothèque était desservie par seize religieux. Ces prêtres et les professeurs formaient une académie renommée pour son savoir et ses vertus. Les empereurs consultaient ces savants hommes dans les affaires importantes. Des sénateurs, des prélats illustres étaient sortis de cette docte compagnie, qui jouissait à Constantinople d'un grand crédit. L'empereur voulut lui faire adopter son édit contre les images. Les prêtres et les professeurs le refusèrent, et combattirent respectueusement, mais avec force, l'opinion du prince. Ne pouvant les persuader, Léon III prit le parti de les exterminer. Pendant une nuit de l'année 730, il fit brûler les livres, la basilique et ceux qu'elle renfermait[6]. Le sauvage Isaurien surpassa en barbarie le calife Omar quand il condamna aux flammes la bibliothèque d'Alexandrie.

Depuis 730 jusqu'en 741, époque de la mort de Léon III, les chrétiens d'Orient, restés fidèles aux cultes des images, furent livrés à des tourments qui rappelèrent, par leur cruauté, ceux des Néron et des Domitien. Les orthodoxes étaient brûlés vifs, écartelés. Le ménologe des Grecs est rempli de martyrs qui souffrirent les plus affreux supplices sous les règnes de Léon Ill et de son successeur.

Le concile tenu à Rome en 732 anathématisa l'empereur, et consacra le respect dû aux images. La séparation entre l'Église d'Occident et l'Église d'Orient commença à cette époque. Léon III détacha de la juridiction du Saint-Siège, la Grèce, l'Illyrie, la Macédoine, et soumit ces contrées au patriarcat de Constantinople. Lassés des intrigues, de la mauvaise foi et des perpétuelles hérésies des Grecs, les catholiques romains conférèrent au pape la puissance souveraine et ne reconnurent plus la domination du monarque byzantin[7]. Depuis Constantin le Grand l'exaltation des papes au pontificat recevait la sanction des empereurs. Cet usage cessa à partir du successeur de Léon III. Les fureurs de ce prince et les persécutions incessantes des rois lombards, déterminèrent le pape Grégoire III à implorer l'appui de Charles Martel, l'héroïque vainqueur des Sarrasins. Il lui envoya des ambassadeurs, qui remirent solennellement au prince français les clefs du tombeau de saint Pierre. L'aïeul de Charlemagne posa sa main puissante sur ces clefs vénérées, se déclara le défenseur du Saint-Siège et dit que désormais ni l'empereur de Constantinople, ni le roi des Lombards, n'ouvriraient sans sa permission le tombeau du prince des apôtres ! Dès cet instant l'indépendance des papes était moralement accomplie ; quelques années plus tard (757) Pépin le Bref la scellait de sa vaillante épée.

 

 

 



[1] Théophane, An., XX, p. 289.

[2] Théophane. Cédrène. Nicéphore.

[3] Saint Paul, Épître aux Corinthiens, chap. XII, vers. 28.

[4] Fleury, Histoire ecclésiastique, livre XLII.

[5] Le Beau, Histoire du Bas-Empire, livre LXIII.

[6] Zonaras, livre XV.

[7] Voyez Théophane, Cédrène, Zonaras et Nicéphore.